Quelques mardis en novembre, suite…

Il aurait pu s’agir d’un samedi bien ordinaire, d’un samedi sans importance, destiné à n’être qu’ajouté à une liste d’insignifiances. Au lieu de tout cela, j’ai la certitude que les minutes que je viens de vivre vont se fossiliser, quelque part, dans un coin granitique de mon cerveau.

       Quelques secondes se sont écoulées depuis le départ d’Héléna. Je n’ai pas repris conscience. Je suis seul ou tout au moins je réunis tous les indices matériels permettant de le prouver. Je suis seul, mais la présence d’Héléna m’envahit comme un écho qui n’en finit jamais. Tous mes muscles sont tendus. Ils me font mal. J’ai l’impression d’avoir été en apnée pendant un temps trop long. On dirait que pendant notre rencontre, toutes mes forces se sont réunies pour recueillir le plus de sensations possibles. Désormais, je suis un réservoir rempli de souvenirs, d’émanations, d’exhalaisons d’Héléna. J’ai tout capturé, j’ai tout imprimé. Pas le moindre son, pas la moindre couleur n’ont été oubliés.

       J’ai enregistré cette sensation, cette perception si forte et indéfinissable que constitue le contact de deux peaux protégées de cuirasses civilisées. J’ai du mal à organiser la moindre pensée. Ce que m’a dit Héléna est banal et ce que je lui ai répondu d’une confondante niaiserie. Je m’en veux de ne pas avoir pu lui offrir une autre image de moi. Je ne cesse de revivre, presque par gourmandise, cet instant fabuleux où, s’asseyant à mes côtés, nos deux corps se sont effleurés. Je ressens les effets d’une espèce de décharge électrique difficile à contrôler qui me secoue tout le corps. J’ai senti son corps qui vivait. Dans les bus les places sont étroites, elles sont faites pour l’amour, pour le rêve.  Les plus belles choses que nous nous sommes dites ne sont pas passées par les mots. Pendant que nos bouches produisaient des sons nos jambes profitant des vibrations de la route se parlaient avec impatience.  Je suis un habitué des transports en commun et sais reconnaître un simple contact d’une étreinte qui se prépare.

       Je dois retrouver Victor et quelques autres copains vers midi. Nous nous sommes donnés rendez‑vous dans un bistrot, vers la fac de lettres. Il est très tôt, et je vais devoir tuer le temps. La rencontre avec Héléna m’a transformé. Je sens à mon pas assuré que rien de fâcheux ne peut m’arriver. J’entre dans la grande librairie centrale. Il n’y a presque personne et il règne une atmosphère agréable que seuls les beaux livres savent créer.

       Comme souvent, c’est au rayon de la Pléiade que je me rends. Je voue un véritable culte à ces livres. J’aime les toucher, sentir le contraste entre la chaleur du cuir de la couverture et la fraîcheur des fines pages intérieures. Je pourrais presque dire que je les sens palpiter tous ces mots qui reposent dans ce petit espace.

       Mais ils sont chers ces morceaux de bonheur et je n’ai jamais eu l’occasion de m’offrir une de ces petites folies. Pour les gens de ma classe ces chefs d’œuvre ne peuvent qu’être entrevus, il ne peut s’agir que de brèves rencontres interrompues par le regard suspicieux d’une soi-disant libraire. Je ne sais pas si la rencontre avec Héléna y est pour quelque chose, mais aujourd’hui je ne peux supporter l’idée d’une nouvelle séparation. Depuis un long moment je feuillette les œuvres complètes de Camus, j’ai envie de ce livre, j’enrage de ne même pas pouvoir réunir le quart de la somme nécessaire. Sans réfléchir, presque par réflexe, je le glisse à l’intérieur de mon blouson et me prépare à sortir. Je n’ai même pas le temps de m’approcher de la porte. Une main ferme me saisit par l’épaule. Il s’agit du libraire. Je le connais, je l’ai vu passer dans les rayons,  se contentant  de toucher les livres. Je le tiens pour quelqu’un de compétent et de compréhensif envers les amoureux de la bonne littérature. Il n’a pas desserré son étreinte.

       – Pouvez vous ouvrir votre blouson s’il vous plaît ? Son ton n’est pas menaçant.  C’est ce qui m’impressionne le plus. Je ne songe pas à protester. Je suis incapable de prononcer la moindre parole. Je dois être pitoyable. J’ouvre mon blouson et sans un mot, en tremblant, je lui rends l’inaccessible Camus.                                                

       – Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est la première fois que ça m’arrive.  Il m’a relâché, et je sens de la façon respectueuse dont il saisit le livre que je suis tombé sur un libraire qui n’a pas une caisse enregistreuse à la place du cœur. Il me semble discerner un sourire sous son regard glacé.                                           

       ‑ Vous aimez Camus ?

       ‑ Je crois. J’ai lu l’Etranger, j’avais envie de connaître le reste.

       ‑ Je vais vous parler franchement : si vous aviez essayé de sortir avec l’année du football ou le livre des records j’aurai appelé la police, mais c’est Camus. Alors ce livre, je vous le prête. Vous aimez les beaux livres et c’est si rare un jeune passionné par Camus…

       ‑ Je ne sais pas quoi dire monsieur, je vous promets que je vous le rendrai. Il sera comme neuf. 

       ‑ La prochaine fois, essaie de venir me voir avant de faire une bêtise que tu risques de regretter.

       Je suis sorti, avec Camus, un peu gêné, confus. Décidément, il s’agit d’une journée hors normes. Rien ne se déroule normalement.

       Il n’est pas midi, et je suis au bar des Canonniers où nous avons rendez‑vous. Je n’ai pas le temps de me préparer à l’impatience, ni de me retourner vers le début de cette journée, si surprenante qu’on croirait qu’elle a été fabriquée exprès. Victor entre, à la tête de tout un groupe. Nous sommes six à présent.  Six jeunes gens pour qui le samedi est une journée spéciale, une journée où l’on regarde sa montre dans l’espoir qu’elle l’indique la nuit.

       Je connais tout le monde, un peu, superficiellement. Nous passons de bons moments ensemble, de bons moments pleins de rires aux éclats aiguisés. Mais nous ne partageons pas les mêmes angoisses, nous ne vivons pas les mêmes douleurs. Je les agace parce que je ne dis rien et je souris quand ils s’écroulent de rire. Victor est celui qui me connaît le plus, ce qui lui donne de l’importance. Ils pensent que nous partageons un secret. Ils n’osent pas en parler de peur de gâcher leur samedi tant attendu. Victor n’est pas un ami, il est quelqu’un à qui je me suis habitué, qui me fait du bien. On dirait qu’il essaie de me protéger ou de me secouer. Nous parlons peu, nous meublons les silences qui nous entourent.

       Comme d’habitude, le débat tourne autour de l’activité de la soirée. C’est curieux, cette habitude de débattre âprement de ce qui pourrait justifier l’envie de nous revoir une prochaine fois. Comme toujours, les avis sont radicalement opposés entre ceux qui souhaitent se transformer en de joyeux pantouflards, amateurs de soirées crêpes se terminant par une belote endiablée et ceux qui ne rêvent que de délirer, de s’éclater, sans pouvoir définir les limites de leurs pulsions. Moi, évidemment, je n’ai pas de préférence. Ce qui m’importe est de me fabriquer une réserve de souvenirs sirupeux pour m’aider à supporter les vides de la semaine qui s’annonce. Ce qui m’importe c’est de ne pas m’alourdir la mémoire et de garder en sensations de surface la rencontre avec Héléna.          

       L’après-midi s’effiloche et se transforme en incertitudes. Nous nous sommes décidés. Nous passerons la soirée et le début de la nuit dans une nouvelle boîte de nuit. Elle est loin d’ici, en pleine campagne. Il paraît que la musique y est extra. Tout m’est égal ce soir.

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