Quelques mardis en novembre, suite…

C’est la première fois qu’il me parle de sa mère. C’est même la première fois où il me parle de sa vie à l’extérieur. Il ne semble pas aussi à l’aise qu’il n’y paraît et je sens bien que cette évocation lui est pénible. Dans la salle, on entend que des paroles feutrées, à la limite du chuchotement. On se croirait au confessionnal. Tous récitent une même prière où se mêlent lamentations et incantations. Les verres de bière s’accumulent et les langues se délient.  

       ‑ Tu sais, je partirais certainement à l’étranger. J’ai besoin de voir d’autres gens. J’ai envie de découvrir, j’ai envie de me découvrir. Et puis j’en ai marre de cette ville de morts qui n’en finit pas de regretter sa splendeur passée. J’en ai marre de prendre le tram, toujours le même, pour aller me saouler la gueule. J’en ai marre de voir toutes ces silhouettes grises qui continueront de baisser la tête jusqu’à ce qu’on les entoure de géraniums.

       ‑ Mais tu crois qu’ailleurs ça sera mieux, et puis il y a Héléna…

       ‑ Héléna ça fait déjà longtemps que je l’ai effacée.

       Il parle de plus en plus fort, il est comme essoufflé, il n’arrive plus à me regarder dans les yeux comme il le fait habituellement. On dirait qu’il souffre, ou qu’il a peur. Je ne sais plus quoi dire tant le malaise qui s’installe rend difficile toutes paroles.

       ‑ Je comprends. Tu veux autre chose…

       ‑ C’est ça, je veux autre chose, mais je veux surtout pouvoir partir, je veux en avoir le courage pour me dire que j’ai enfin réussi quelque chose jusqu’au bout.  Qu’est-ce que tu ferais à ma place…

       ‑ …

       ‑ Réponds–moi, qu’est-ce que tu ferais ?

       ‑ A ta place, je n’y suis pas et si j’y étais, je serais déjà parti… Quant à moi, je reste et j’en suis fier. Ces morts comme tu dis, je tiens à rester parmi eux, je tiens à les voir pourrir. Ce sera peut-être un de mes seuls plaisirs. Et puis je ne veux pas partir, parce que je suis sûr qu’ailleurs c’est la même chose. La pluie je m’y habitue. Je ne suis pas sûr que le soleil rende moins médiocre. Ailleurs, c’est les couleurs qui changeront, pas tes yeux. Moi j’ai été peint en gris et je veux le rester. Je veux seulement trouver quelque chose à faire…

       ‑ Mais quoi nom de Dieu !

       ‑ Je ne sais pas, quand je l’aurai trouvé il sera peut-être trop tard. Alors il me faudra trouver autre chose, ou partir moi aussi.

       ‑ Tu es complètement fêlé !  

       ‑ Je préfère être fêlé et rester ici plutôt que de me comporter ailleurs comme un touriste canonisé en mal d’exotisme ! 

       ‑ Mais t’es devenu complètement aveugle ou quoi ! Tu ne vois pas que tout est fini, qu’il n’y a plus rien à faire ! Tu ne vois pas qu’il n’y a plus rien à rater, que tous les murs sont debout. Tu ne vois pas que tout est mort, même toi t’es mort. T’es mort et tu ne t’en rends même pas compte ! Tout le monde est mort, t’entends tout le monde et ceux qui n’y croient plus, ils sont déjà partis, depuis longtemps…

       Rémi n’était plus lui-même. Il était déjà parti, il ne se contrôlait plus,  il criait de plus en plus fort et les autres clients le regardaient d’un air mi-inquiet,  mi-amusé. Il m’avait dit ces dernières paroles avec un regard terrible dont je garderai longtemps le souvenir. A la table d’à côté, un groupe de joyeux riait ouvertement. Leur présence m’était insupportable, ils n’étaient rien mais je les haïssais de gâcher nos plus beaux moments de désespoir.

       ‑ Rémi, écoute-moi, je crois que t’as raison mais ce soir t’en peux plus, t’es déçu et en plus on a pas mal bu, il vaudrait mieux qu’on rentre. Demain matin je passerai chez toi.

     ‑ Mais, t’as rien compris, eux aussi ils sont morts, ils sont déjà bouffés par les vers… Mais regarde-les, regarde-les, ils sont tellement tristes qu’ils en pleurent de rire.

       Rémi s’est levé. Il gesticule comme un forcené. Son regard est hagard, rempli de haine et de peur. Il s’adresse à qui veut l’écouter. Il les maudit. Sa voix est cassée par une ébauche de sanglot, ou par le tabac. Il les montre du doigt. Mais ils ne réagissent pas. Rémi a bu, beaucoup trop bu, comme moi d’ailleurs. Nous sommes sortis avant que l’amusement un peu narquois ne cède la place à une irritation certainement moins contenue. Nous marchons en silence, trempés jusqu’aux os. Nous ne nous disons plus rien, nos pensées se chevauchent. Elles se croisent et nous le sentons.

       Il nous a fallu descendre la grande rue. Elle est si noire, si chargée d’une de ses odeurs indéfinissables qui hésite entre l’humide et le métallique. Les rails sont là, brillant d’un éclat mensonger pour une heure si tardive. Toute la ville et son angoisse ont l’air de s’y refléter. Tout autour de nous la nuit remplit son office, pas la moindre lumière blafarde pour nous rappeler que l’heure est au retour, que l’heure est au début…

       Nous sommes en bas de chez Rémi. Son visage m’apparaît, comme un ruissellement. J’ai envie de lui sourire, comme à la fin d’une mauvaise histoire. De lui sourire et de le sortir de cette espèce de torpeur dans laquelle il est entré depuis déjà un bon moment.

       ‑ Tu sais, tout est foutu, il faut partir, il n’y a plus rien à faire. C’est foutu, c’est comme ça, il n’y a plus rien à dire.

       J’ai commencé par lui répondre par ce fameux sourire que j’étais allé chercher dans une réserve de niaiserie que je n’aurai pas imaginée aussi fournie. Et je n’ai rien trouvé de mieux que de lui rajouter que demain ça irait beaucoup mieux, après une bonne nuit. J’écoute mes propres paroles avec un certain étonnement. Je ne me serais jamais cru capable d’une telle monotonie. Rémi était ailleurs, il était parti et je n’étais plus rien qu’une masse de chair articulant des propos inutiles.

       Je suis rentré tout de suite, à pas lents, en m’efforçant de retrouver quelques-unes unes des paroles les plus marquantes de cette soirée. L’alcool m’embrumait l’esprit et rallongeait les instants. Je me sentais curieusement bien. Pourtant, il y a ce film qui a imprimé certaines de ses images noires sur le négatif de mon indifférence. Il y a ce film, mais il y a surtout ce cri de Rémi. Ce cri qu’il a poussé, tout à l’heure, avant qu’on sorte. Un cri de douleur, le cri de quelqu’un qui a bu,  un cri qu’on n’oublie pas et qui ne cesse de me revenir.

       Je me couche sans même me déshabiller. J’essaie de lire quelques lignes pour me désintoxiquer de cette soirée qui me pénètre de plus en plus. Mon esprit est ailleurs,  il est avec Rémi. Rémi qui crie. Rémi qui pleure.     

       – On est tous morts,  t’entends,  on est tous morts !

       Je m’endors et attends le résultat de cette nuit qui me conduit jusqu’à l’unique matin…

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