Quelques mardis en novembre, suite…

Héléna est partie depuis huit mois. Huit mois que j’aurais voulu contourner pour revenir à la case départ, celle du rêve, celle de l’espoir. Les premiers temps, nous nous sommes vus souvent, régulièrement, frénétiquement. Nous consommions chaque week‑end jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à en être épuisés de nous-mêmes. Nous nous plaisions à subsister la semaine pour ressusciter le dimanche. Nous jouions à nous jeter dans les bras l’un de l’autre. Nous vivions en quelques jours ce que certains couples ne connaissent pas en quarante ans de vie commune. Nos larmes étaient vraies, nos baisers étaient féroces. Et nos étreintes étaient toujours si merveilleusement terminées. Comme si c’était la première fois au début et la dernière dans le cri qui nous rejoignait dans l’extase finale.

       Les premiers temps, Héléna m’écrivait, au début de chaque semaine. Elle revivait sur le papier nos joies du week‑end. Je recevais sa lettre comme une caresse supplémentaire, une caresse restée en suspension le dimanche soir.

       Quand je la revoyais je le trouvais toujours plus fraîche, toujours plus belle. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une certaine fierté lorsque je l’attendais sur le quai de la gare. J’étais fier, parce que je savais que d’autres la regarderaient, que d’autres avaient partagé,  le temps d’un voyage dans un compartiment enfumé,  le même espace que le sien. J’étais fier, parce que je savais qu’elle se jetterait à mon cou et les autres passeraient leur chemin…

       J’étais toujours plus jaloux, mais j’essayais de ne pas le montrer, pour ne pas la perdre, pour ne pas abîmer bêtement quelques heures des trop courts week‑end que nous partagions. Fin novembre, pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher de laisser éclater ma jalousie. Mais peut‑être était‑ce déjà de l’angoisse.              

       Nous avions l’habitude, avant qu’elle ne monte dans son train de boire un verre au buffet de la gare, et nous en profitions pour nous remplir la tête de projets, pour nous enivrer de mots d’amour. Ce jour-là, elle m’avait donné l’impression d’être contente de repartir. Il avait plu tout le Week‑end. Elle était certaine de retrouver l’été, là-bas. Elle aime tant le soleil.

       ‑ C’est fatiguant tous ces voyages le week‑end, je n’arrive pas à me reposer. Tu pourrais t’arranger pour descendre de temps en temps !

       ‑ Tu sais bien que ce n’est pas possible.  Le samedi, j’ai deux séances l’après-midi. Et puis je n’aime pas la chaleur…

       ‑ Faut quand même pas exagérer, en novembre à Marseille ce n’est quand même pas le Sahara ! Tu es vraiment têtu ! Quand t’as décidé quelque chose, même si tu sais que t’as tort, tu ne veux pas en démordre. Et puis, ce n’est pas une excuse ton cinéma, tu pourrais te faire remplacer. De toute façon franchement, si vous fermiez un samedi de temps en temps, ça ne serait pas tellement gênant vu le monde qu’il y a.

       ‑ Pourquoi tu dis des choses pareilles, c’est la première fois que tu me parles comme ça.  A quelques minutes de repartir.

       ‑ Je ne te dis pas ça méchamment, mais je ne vois pas pourquoi il faudrait que ça soit toujours moi qui fasse les efforts. Pour ce qu’on fait le week‑end on serait aussi bien à Marseille !

       ‑ Parce que tu trouves que ce qu’on fait ça n’a rien de terrible…

       ‑ Arrête de tout déformer, ce n’est pas ce que je t’ai dit.

       ‑ On dirait que tu t’ennuies. Moi, ça me suffit d’être seul avec toi, de t’aimer et de ne penser à rien d’autre. J’ai peut‑être rien compris, mais ça me suffit,  et je trouve que c’est déjà beaucoup…

       ‑ Arrête de tout prendre au premier degré, je voulais simplement dire que justement comme on reste toujours tous les deux, qu’on ne voit jamais personne…

       ‑ Nous y voilà !  Et qui tu veux voir toi, avec qui tu veux gaspiller le peu de temps dont on dispose !

       ‑ Mais enfin il y a quand même les copains, il y a les autres, on ne peut pas toujours vivre comme si on était seul au monde. Moi, parfois, j’aimerais bien qu’on sorte, qu’on bouge…

       ‑ Pas moi, les autres, je t’ai déjà dit que je n’en avais pas besoin. De toute façon ils m’ont toujours trompé. Et puis quand je suis avec toi, les autres je ne les vois même plus. Quand je suis avec toi, je n’ai pas envie de me disperser.

       J’ai presque les larmes aux yeux quand je lui dis cela et je sens qu’elle s’en veut. Je regarde l’heure qui passe. Dans quelques instants il faudra nous séparer pour une nouvelle parenthèse. Son visage s’est radouci et j’attends ses prochaines paroles comme une bouffée d’air frais, comme un réconfort.

     ‑ Au fait, je ne t’ai pas dit, le directeur adjoint qu’on avait ici, tu te rappelles, celui qui nous avait payé à manger…

       ‑ Oui, bien sûr que je me rappelle… Eh bien, qu’est ce qui lui arrive ?

       ‑ Il est nommé à Marseille, c’est marrant, non ?

       ‑ Moi je ne trouve pas ça drôle ! On dirait plutôt qu’il te suit…

       ‑ Tu ne vas pas recommencer avec ta jalousie. Tu vois bien que je ne te cache rien puisque je te le dis. Franchement, ça m’est complètement égal, mais après tout autant travailler avec quelqu’un qu’on connaît, et en plus il est assez sympa.

       Nous nous sommes longuement embrassés comme d’habitude, mais je me sentais bizarre. Comme s’il y avait un morceau d’Héléna que je n’arrivais pas à retrouver depuis quelques instants.

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