Sur le pare- brise, de la buƩe ; on
ne sait pas au juste si cāest de la buĆ©e posĆ©e lĆ par le souffle du pĆØre et de
son fils, ou sāil sāagit dāune simple humiditĆ©, consĆ©quence dāune mauvaise
isolation.
La voiture quāils ont prise leur va
bien. Ils ne lāont pas choisie pour le confort, encore moins pour le compte-tours
ou le carburateur mais pour lāodeur. Quand ils ont fait le tour du parc des
occasions, curieusement ils nāont pas tapĆ© dans les pneus avec les pieds.
Ils ne connaissent pas ces gestes
dāhommes, ils ne les connaissent pas et ne les comprennent pas. Ća ne les
intĆ©resse pas. Lorsquāun capot est ouvert, ils ne songent mĆŖme pas Ć se pencher
au-dessus des entrailles de la bĆŖte. Ce quāils distinguent nāa pas beaucoup de
sens.
Non, tous les deux ils ont ouvert les
portiĆØres, ont reniflĆ© lāintĆ©rieur. Ils se baissent, passent la tĆŖte en tendant
le cou. Ils savent, sans se le dire, ce quāils cherchent. Ils savent, ils le savent,
parce quāils ont lu et aimĆ© Kerouac ; ils sentent, ils respirent, les yeux
légèrement plissés pour que les odeurs appellent rapidement les souvenirs. Ils
sāemplissent les narines des ces effluves si particuliers, et finissent, naturellement,
sans le besoin dāen discuter, par se mettre dāaccord sur une drĆ“le de machine, toute
droite dĆ©barquĆ©e dāun vieux road movie.
Son odeur est un mƩlange de mauvais cuir
vieilli, une odeur de mƩcanique fatiguƩe, imprƩgnƩe de graisse froide, avec
mĆŖme derriĆØre, qui produit comme un picotement dans les narines une sensation
de chaleur, diffuse comme si la route, lāasphalte avaient traversĆ© lāhabitacle.
Ā« Cāest celle-ci qui nous
faut ! Ā»
Le garagiste a le sourire. On ne sait
pas sāil se moque ou sāil est heureux dāenfin se sĆ©parer de cette carcasse.
Elle est un peu vivante, elle garde en elle un peu de toutes ces vies que les
autres lui ont confiĆ©es dans lāintimitĆ© mĆ©tallique.
Il se souvient de celui qui lāa vendue,
un musicien, mal rasĆ©, la voix recouverte dāune fine couche de tabac, une voix
quāon nāoublie pas mĆŖme quand on est garagiste et quāon a des goĆ»ts musicaux
assez sommaires. Lāhomme qui lui a vendu la machine nāen voulait pas
grand-chose, juste de quoi payer un billet de train pour rentrer chez lui, Ć
lāest.
Il sāen souvient. Lāhomme lui a demandĆ©
de veiller sur elle : Ā« cāest un peu comme ma moitiĆ©, ou mon double
vous savez, on a vu toute lāEurope ensemble, elle māa tant attendu, elle māa
tant entendu. Ā»
Il lui a fait promettre de ne pas la
vendre Ć nāimporte qui, Ć des gens qui ne la prendraient que pour une voiture,
pour se déplacer, pour faire des courses ou partir en vacances à la plage:
Ā« voyez vous cāest autre chose, elle a tout gardĆ© dans sa mĆ©moire
intérieure, les chants, les rires, les peurs, les cris, les colères contre elle
et contre les autres, surtout contre les
autres Ā».