Jules aime ce qui dérange l’ordre
des autres. Jules aime ce qui n’a ni début, ni fin.
Jules aime ce qu’il appelle la
beauté du désordre poétique. Les objets sont heureux des espaces qu’on leur
laisse. Jules aime les objets quand ils vivent, quand ils sont libérés des
contraintes du rangement où la seule règle admise est la perpendicularité.
Jules a mal à la mémoire. Depuis
le plus jeune âge, il essaie de trouver le fil, remonter au début, là où tout a
commencé. Il cherche l’endroit mystérieux, magique où la première histoire
s’est enregistrée : son histoire, le commencement de son histoire. Il
essaie de se frayer un passage. Parfois il trouve des voies, rencontre des
obstacles, parfois des chemins dégagés et c’est comme un courant d’air frais
qui lui entre dans la tête. C’est comme quand on vit, on sent qu’on y est, là
dans le vrai, dans le souffle d’un cœur qui bat, si fort, si beau.
Le plus fréquemment c’est aux
murs qu’il se heurte, les hauts murs dont il ne distingue pas la cime. Alors
dans son demi-sommeil, il recule, il revient, perd le fil et s’endort avec
l’espoir d’une issue, d’une réponse, dans un rêve. Et chaque matin c’est la
même chose, c’est une pagaille effrayante, pas de logique, pas de bout, pas de
commencement : il n’y comprend rien : comme s’ils étaient plusieurs à
rêver aux carrefours de plusieurs vies.
Jules n’a pas de mémoire, il en a
plusieurs. Elles s’ajoutent et se mélangent. Elles ne lui appartiennent pas, il
les a empruntées à d’autres. Toujours au même moment, toujours à cause de
l’orage. Il essaie de le croire, il y a tant de choses dans sa boîte à images,
tant de traces laissées par d’autres vies. Certains appellent cela les rêves,
ces histoires qui s’invitent la nuit. Jules ne croit plus à cet imaginaire-là,
il est sûr que ce qui arrive dans sa tête c’est de l’existence, c’est de la vie
qui s’est imprimée. Elle est entrée là chez lui au contact des autres.
Je puise toujours dans mes réserves, ici à nouveau un extrait du roman que j’ai écrit il y a prés de 40 ans, « Quelques mardis en novembre ». Ici, nous sommes à la fin du roman, le narrateur écrit à Héléna, qui a récemment disparu « .
J’aime la poésie de ce passage
Héléna,
notre rêve est fini. Il était si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus
de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacé. Il ne te voulait plus
comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire à chaque
retour. Il te voulait pour être un couple, pour dire aux autres
« regardez-moi, je suis un homme, elle est à moi ».
Quand
t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en
voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet
ailleurs qu’on voit sur les photos glacées des magazines de salle d’attente. Je
savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort,
qu’il en oublie de laisser une chance à toutes les couleurs. Je savais que tu
oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.
Moi,
je t’ai rêvé avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte,
où il hésite entre le présent et le passé, je t’ai rêvé. J’y ai mis toutes mes
forces, j’ai rassemblé tous mes souvenirs de toi, de nos premières rencontres
et j’en ai fait de multiples paquets à déguster les yeux fermés sans
modération. Je t’ai rêvé si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais.
J’étais bien à te faire vivre, à te faire rire à te fabriquer des souvenirs que
je suis le seul à connaître. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me
souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du
sommeil.
Héléna
notre rêve n’était pas terminé. Tu m’as réveillé, t’as plus voulu que je
t’invente d’autres couleurs. T’as plus voulu que je t’écrive des mots que je
suis le seul à trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux.
Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas
mouillés quand tu sors de sous la douche. T’es fraîche et ta peau est tendue.
Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais Héléna, je t’aimais
nue au milieu de la pièce à attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour
que je parle à ta peau, à tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espère la
rencontre. J’aimais ton désir d’abord discret comme une brise qui se lève,
léger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit,
qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche, qu’on sent.
Souviens-toi
Héléna, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en
élément du décor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de
ma souffrance, là, juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalé de
travers. Et toi tu haussais les épaules, parce que c’était pas normal. J’aurai
pas du crier, j’aurai pas du pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gémit, tu
voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autorité sur ses propres
sentiments.
Aujourd’hui,
t’es partie Héléna, t’es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a
prise et me laisse subsister… Mon
corps est de bois, il est étendu, irrémédiablement. Je me sens si lourd, si creux,
si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se déplacent vers d’autres,
qui les attendent ou qui les espèrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.
Héléna,
je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est
si achevé. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustée. Fondamentale. Elle s’est cristallisée dans le
prolongement douloureux de ton départ définitif.
Le
malaise n’existe plus, il n’a jamais existé, et n’existera jamais. Le malaise
n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque
temps…
Si peu de choses à dire Il faut descendre dans la réserve à souvenirs Là tout au fond des casiers sont vides Y étaient les flacons de mémoires vieillies Ils sont les premiers à être partis Disparus à la table des bons amis Tant pis Je chercherai pour ce jour aux couleurs jolies Un doux vin jeune et fleuri