« Sourires au conseil des ministres » 4

Le président veut emmener ses ministres pour une promenade en forêt…

Des questions, des questions, il en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres, on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.

L’un d’entre eux, un des plus jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le seul à oser prendre la parole 

  • Euh monsieur le président, c’est surprise surprise, elles sont où les caméras ? 

Le président visiblement pressé de sortir de la salle lui répond calmement :

  • Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez on a déjà assez perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, , en avant les enfants ! 

Il est onze heures trente : président en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est parfaite, qui s’engage dans l’allé qui conduit jusqu’à la grille ou les portes de l’autocar sont déjà ouvertes.

Le président marche d’un bon pas, il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs, et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que pour aller batifoler en forêt.

Certains espèrent en silence qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.

Le premier ministre est pâle, transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite envoyer un texto…

Un texto…

La petite troupe, est maintenant agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils sont ralentis :  le président est en haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du sac son ou ses portables.  On comprend au ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en convenir.

Le premier ministre qui est le dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son smartphone pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un texto suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre toutes les dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant seulement que Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à envisager que le Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui dit :

  • Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait, allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
  • Mais monsieur le Président, c’est impossible, comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
  • Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le président de la république qui nomme le premier ministre.
  • Mais monsieur le président
  • Pas de mais Pierre, si ton portable ne me parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
  • Bien Monsieur le Président

Pierre puisque c’est ainsi que nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est le silence maintenant qui devient plus pesant.

Tous les ministres sont montés, ils se sont installés, certains, ont déjà pris les place du fond (les vieux réflexes ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre ).

« Sourires au conseil des ministres » : 3

Sur tous les visages ministériels on lit de l’étonnement, mais toujours un peu d’inquiétude et quelques-uns sourient, eux aussi. Le premier ministre ose timidement un : « mais Monsieur le Président… ». Ce à quoi ce dernier répond l’index tendu devant la bouche : « chut écoutez … »

La grande fenêtre est ouverte, on entend des chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles qu’un petit vent agite

14 juillet 2015 : l’autocar est garé devant la grille de l’Elysée

L’autocar n’a pu se garer devant le perron de l’Elysée, l’entrée est trop étroite. Il est stationné devant l’entrée principale rue du Faubourg Saint Honoré.

Le Président de la République s’est levé le premier, et avec une joie non dissimulée dans la voix, comme un enfant tout heureux du tour qu’il est en train de jouer à ses camarades, il lance à toutes et à tous un tonitruant : « allez suivez-moi, on y va ! »

Ce n’est plus l’étonnement qu’on lit sur les visages des ministres, surtout chez le premier d’entre eux, cette fois ci c’est bien de l’inquiétude, chez certains c’est même de la peur. D’autres, peut-être les plus intimes se retiennent pour ne pas rire, essayant de se persuader qu’il doit s’agir d’une plaisanterie. Quelques-uns, les plus jeunes, semblent prêts, eux, à lui emboîter le pas, émoustillés de cette situation pour le moins cocasse.

Le président est maintenant debout près de la porte, on n’entend plus qu’un brouhaha et le frottement des chaises un peu lourdes qu’on tire pour s’extirper de cette longue table un peu sinistre. Les huissiers ont le visage fermé.  L’un d’entre eux ne peut dissimuler une réelle envie de rire. Les ministres baissent les yeux et viennent de comprendre : le président n’a pas ses habituelles chaussures noires, mais de magnifiques baskets aux couleurs fluos, véritables provocations pour les teintes sinistres, un peu délavées, qui emplissent cet espace de pouvoir depuis tant d’années. Il ouvre lui-même la porte, se retourne et comme un animateur de colonie de vacances, donne les explications, plutôt les consignes :

« Mes chers amis, ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu, dans l’autocar qui nous attend devant la grille de l’Elysée, il y a un tout un assortiment de baskets, comme les miennes, avec toutes les pointures, je n’imaginais pas que vous puissiez faire quelques pas en forêt en escarpins et souliers vernis. Vous allez laisser vos dossiers ici, à votre place, sur la table et vos dévoués conseillers s’empresseront de les récupérer dès que l’autocar aura démarré. Justement : j’allais oublier deux choses essentielles, aucun conseiller ne nous accompagne, évidemment.  Deux motards nous ouvriront la route et le chauffeur qui est un habitué des voyages scolaires a promis de nous emmener dans un endroit tranquille, où, et c’est la deuxième chose nous pique niquerons. Un repas tiré du sac…Nous allons maintenant sortir calmement, bien groupé, pour ne pas perdre de temps. Des dispositions ont été prises pour qu’aucun journaliste ne soit ni devant le perron, ni devant la grille. De toute façon aujourd’hui c’était un conseil des ministres ordinaire, sans intérêt pour les chaînes d’infos. Quand je parle de disposition prise je veux dire que pour éloigner tous ces pseudos journalistes je me suis débrouillé pour allumer, comment dire un contre feu, dont je vous parlerai au micro dès que nous aurons quitté la ville. J’espère que personne n’est malade en autocar. Des questions ? « 

« Sourires au conseil des ministres » : 2

Que se passe-t-il ? Que va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir ! Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer toutes les réponses politiques appropriées.

Le débat n’est pas animé – il ne l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire « piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite, mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;

Le conseil des ministres débute à 11 h 00.  Tous les ministres sont tendus, les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les conséquences.

Le président de la République prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien qu’il sourit.

« Monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai sourire, un sourire à belles dents. 

C’est un sourire qui exprime du bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique : sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous le dire, je vais vous le raconter.

Je souris parce que je suis heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui m’a empoisonné la nuit.

Ce sera à certains de sourire, à présent, de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué, et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.

Mes chers amis j’ai décidé que nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre la rumeur.  Nous irons marcher en silence quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai sourire, simple naturel ».

« Sourires au conseil des ministres » 1

Je republie en plusieurs épisodes cette nouvelle écrites il y cinq ans environ…

13 juillet 2015 : Sourires au conseil des ministres….

Ce mercredi matin, comme tous les mercredi matin,  c’est le conseil des ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des autres, des nominations. Bref la routine républicaine.  Tous les mercredis matins tout le pouvoir exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est ainsi depuis longtemps.

Ce jour-là,  pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon. 

Rejoignant ses principaux conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres le président pouvait sourire.

Les conseillers sont réunis autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais, les esprits cherchent à comprendre.

La difficulté c’est que personne n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC, ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement, pour le parti, bref importants.  Le conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est l’autre donnée du problème et non des moindres :  le président ce matin a souri, pire le premier ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.

Flash…

Au vieux mur de nos mémoires

Perdues sur le long fil

De rires asséchés

J’ai pendu une flaque dorée

Plume légre au jaune envolé

Regarde au coin de sa rime

J’entends un beau vent d’été

24 avril

Flous…

Elles sont pâles blanches les rimes en belle
Contre le mur de nos silences se brisent les ailes
Deux à doux elles glissent un œil câlin
Et les mots pour toi s’envolent à tire d’aile
Ils fuient en riant la camisole de lourd papier
Et j’effeuille de ma plume légère
Fleur en flammes
Aux ivres senteurs d’un autre Rimbaud

Mes Everest : Jacques Roubaud, correspondance…

LETTRE 3
Je viens de lire ta première lettre (elle date du 23 novembre 1960). Tu m’as donc écrit, en moyenne, depuis cette date, une lettre toutes les six semaines deux tiers (il n’y a jamais eu d’intervalle de moins de six semaines et de plus de sept entre deux de tes lettres) et quelque chose m’a frappé. Tu m’écrivais (je te le rappelle, au cas où tu l’aurais oublié) : « As-tu reçu ma dernière lettre? Si oui (et je serais fort étonné que tu ne l’aies pas reçue encore (si c’était le cas, fais-le moi savoir)), as-tu l’intention d’y répondre ? ». Or, je n’ai aucune trace, dans mes archives, où je conserve de manière systématique et absolue, toutes les lettres que je reçois, et des doubles de toutes celles que j’envoie, je n’ai aucune trace, dis-je, d’une lettre de toi antérieure à celle du 23 novembre 1960, dont je viens de te rappeler la première phrase. Ni, d’ailleurs, ce qui est au moins aussi troublant, de cette lettre de moi à laquelle tu fais allusion au milieu de ta lettre du 23 novembre 1960 qui, dans mes archives, porte, de ma main, inscrit en haut à gauche du quart de feuille 21×27, format dont tu ne t’es jamais départi pendant toutes ces années, au crayon, le n°1. Pourtant, je me souviens on ne peut plus clairement de l’arrivée de ta lettre du 23 novembre 1960 (je venais de rentrer chez moi après une réunion de travail avec des amis). L’écriture m’était inconnue, ainsi que la signature, Q.B., (je ne connais toujours pas, après quarante ans, autre chose de ton nom que tes initiales). Je t’ai répondu immédiatement, et notre correspondance, quarante ans plus tard, dure encore. Comme tu me dis, dans cette même lettre, celle du 23 novembre 1960, que tu conserves dans tes archives des doubles de toutes les lettres que tu envoies comme de toutes celles que tu reçois (information que tu ne manques pas de répéter (je le remarque en relisant notre correspondance) dans toutes, je dis bien toutes tes lettres) tu as certainement conservé le double de celle dont tu parles au commencement de la lettre du 23 novembre 1960. Tu pourras donc éclaircir aisément ce petit mystère.

LETTRE 4
Je n’ai rien reçu de toi depuis sept semaines. Que se passe-t-il ?

LETTRE 5 (FRAGMENTS)
Je viens de recevoir (enfin!) ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre.


PS – tu me demandes comment je répondrai à ta prochaine lettre s’il n’y a pas de prochaine lettre. Gros malin, va ! Rien n’est plus facile …
FIN

Mes Everest : Jacques Roubaud, correspondance

Je publie en deux parties cette correspondance succulente qui nous est proposé par le non moins succulent Jacques Roubaud, membre notoire des « oulipiens »…

LETTRE 1
Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement ») à la lettre où je te demandais, si je m’abuse (mais je ne m’abuse pas, j’ai les doubles) si tu avais bien reçu ma dernière lettre et si tu avais l’intention d’y répondre. En l’absence d’éclaircissements et de réponses de ta part sur ces deux points auxquels j’attache (à bon droit je pense) une certaine importance, je me verrai, à mon regret, obligé d’interrompre notre correspondance.

LETTRE 2
Je n’ai pas encore reçu ta prochaine lettre mais j’y réponds immédiatement. Tu m’y demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Tu te demanderas peut-être comment, n’ayant pas encore reçu ta prochaine lettre, je peux savoir que tu m’y demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. La réponse est simple : toutes tes lettres, et celle-ci sera la trois-cent-dix-septième (je les ai toutes, ainsi que les doubles de toutes mes lettres) commencent par : « As-tu reçu ma dernière lettre ? Si oui (et je serais fort étonné que tu ne l’aies pas reçue encore (si c’était le cas, fais-le moi savoir)), as-tu l’intention d’y répondre ? ». C’est ainsi que commençait la première lettre que j’ai reçue de toi. C’est ainsi que commençait la deuxième, la troisième, et ainsi de suite jusqu’à ta dernière lettre, la trois-cent-seizième. Raisonnant donc par induction, j’en déduis que ta prochaine lettre commencera comme les précédentes. Je me considère en conséquence autorisé à y répondre comme si je l’avais dès maintenant reçue. Et je te réponds comme suit : Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement «) à la lettre où je te demandais, si je ne m’abuse (mais je ne m’abuse pas, j’ai les doubles) si tu avais bien reçu ma dernière lettre et si tu avais l’intention d’y répondre. En l’absence d’éclaircissements et de réponses de ta part sur ces deux points auxquels j’attache (à bon droit je pense) une certaine importance, je me verrai, à mon regret, obligé d’interrompre notre correspondance.

Flash…

DCIM\106GOPRO

Chaque jour qui passe je voudrais raconter une belle histoire

Avec des mots ronds

Avec des bouts de rires

Avec des virgules qui soufflent

Sur les braises endormies

Du point à la ligne

Qu’un poète de passage a oublié

Et dans la douce nuit qui étire ses longues lettres

J’entre à pas lents

Un morceau de ciel bleuté dans une poche  cachée

28 août

Mémoires…

Je remonte patiemment à la source

Du torrent où roulent les cailloux de ma mémoire

Le route est longue et épaisse

De ces  couches de mousses oubliées

Restes fragiles de rires faciles

Traces vertes humides de larmes solides

J’avance à tâtons dans l’ombre mauve

Des mélancolie sucrées

Il m’arrive parfois de croiser le peut-être d’un souvenir

Belle clairière sur le chemin du sommet

Mes Everest, Paul Verlaine : « l’heure du berger »

La lune est rouge au brumeux horizon ;
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S’endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson ;

Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leur spectres incertains ;
Vers les buissons errent les lucioles ;

Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit
Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.

Flash…

Au bout il y aura la mer

Cette lente espérance

Qui s’étire sans rien dire

Jusqu’à cet autre bout

Où tu attends le souffle frais de mon regard

O mer on te pardonne le bleu emprunté

Dans le presque soir qui apaise

Dans le lointain reflet de tes yeux

J’attrape une vague lueur

Qui chante déjà

Le doux refrain

De nos mains

Qui s’inventent un beau matin…

Humeur

Écrire les couleurs de l’été

Écrire les fureurs de mes colères rentrées

Écrire les peurs d’une longue nuit de craie

Écrire un mot doux qui frissonne

Écrire une belle lettre ronde et noire

Écrire sur les lignes grises de ta mémoire

Écrire sans un bruit dans le silence de papier d’un matin froissé…

Matinales,

Je pose un œil tapissé de poussières de nuit

Sur la vitre aux odeurs de tragique voyage

Humide caresse dérape dans une courbe de sourire

Il est l’heure du matin gris

Matinales,

Je pose un œil tapissé de poussières de nuit

Sur la vitre aux odeurs de tragique voyage

Humide caresse dérape dans une courbe de sourire

Il est l’heure du matin gris

Mes Everest, Paul Eluard

Grain de sable de mon salut

A force d’être claire et de donner à boire
Comme on ouvre la main pour libérer une aile
À force d’être partagée et réunie
Comme une bouche qui s’amasse ou qui frissonne
Comme une langue de raison qui s’abandonne
Deux bras qui s’ouvrent qui se ferment
Faisant le jour faisant la nuit et rallumant
Un feu qui couve mille enfants perdus d’espoir
À force d’incarner la nature fidèle
Forte comme un fruit mûr faible comme une aurore
Débordant des saisons et recouvrant des hommes
À force d’être comme un pré qui hume l’eau
Qui donne à boire à son terrain de haute essence
Innocent attendant un pas balbutiant
Comme un travail et comme un jeu comme un calcul
Faux jusqu’à l’os comme un cadeau et comme un rapt
À force d’être si patiente et souple et droite
À force de mêler le blé de la lumière
Aux caresses des chairs de la terre à minuit
À midi sans savoir si la vie est valable
Tu m’as ouvert un jour de plus est-ce aujourd’hui
Est-ce demain Toujours est nul Jamais n’est pas
Et tu risques de vivre aux dépens de toi-même
Moins que moi qui descends d’une autre et du néant.

Etrange…

Et soudain tout devint étrange,
Longues et molles les heures
Ne trouvaient plus de passages vers l’après.
Nos ombres avaient disparu.
Certains disent qu’elles ont coulé,
Lassés de suivre en silence
Ces visages courbés.
Plus un son ne sort des bouches étonnées
Partout des flaques de silence.
Oubliés les rires éclaboussant
Enfermés les enfants sautillant.
Soudain tout devint étrange,
Regarde,
Les corps se rapprochent,
Ils s’effleurent,
C’est touchant.
On dirait des aimants…

A toi…

A toi qui me lira peut-être

Entre ces si courts silences

Qu’il reste quand on s’emplit de ce presque rien

Je voudrais que tu reposes tes yeux

Regarde

Ils suivent les cailloux mauves de mes mots doux

Ils affûtent leurs larmes émoussées

Ils apprennent ce lent refrain à la rime ronde

Écoute

Je t’offre un bouquet de murmures fleuris

Mes Everest : Louis Aragon…

LE CIEL COMME UN ARBRE FRISSONNE

Le ciel comme un arbre frissonne

La mer n’est qu’un reflet bleuté

Je ne suis le fils de personne

L’hiver mes amours et l’été

passent repassent l’heure sonne

aux galets de l’éternité

C’est mon cœur que j’avais jeté

Comme on danse l’enfant ricane

Il n’a pas d’autres sentiments

L’aventure est ma bonne canne

Comme nous voilà déments

Chère fille ma blonde arcane

Reconnaîtrais-tu tes amants

lls ont des regards de marine

Et leur cœur est une terrine

Texte publié dans « Littérature » 1929

Matinales…

Pas un bruit
Pas même la douce caresse
Du flocon qu’on attend
Il viendra je le sais
Du bout d’un bisou
Il viendra se poser
Fraîche tendresse
Dans la braise étreinte
Du creux de mon cou alangui

Mes Everest : René Char : « légèreté de la terre »

Le repos, la planche de vivre ? Nous tombons. Je vous écris en cours de chute. C’est ainsi que j’éprouve l’état d’être au monde. L’homme se défait aussi sûrement qu’il fut jadis composé. La roue du destin tourne à l’envers et ses dents nous déchiquettent. Nous prendrons feu bientôt du fait de l’accélération de la chute. L’amour, ce frein sublime, est rompu, hors d’usage.

Rien de cela n’est écrit sur le ciel assigné, ni dans le livre convoité qui se hâte au rythme des battements de notre cœur, puis se brise alors que notre cœur continue à battre. »

René Char – « Légèreté de la terre » ; Fenêtres dormantes et porte sur le toit, Gallimard, 1979

Flash…

Roule gronde glisse bleu glacé

Montagne pleure belle eau riante

Entends la plainte vive du blond torrent

Elle chante la mémoire des blancs sommets

Matinales…

Ô que sont belles ces rides aux couleurs endormies

Elles s’étirent dans un long pli de vieille nuit

Elles rient à pleine gorge des grimaces matin

Il est l’heure mon ami oublie les lents demains

Mes Everest, Jules Supervielle : encore frissonnant …

Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Flash…

Dans ce qu’il lui reste de ciel

Le monde d’en haut accroche des brumes de silence

Sur la corde raide de nos bavardages d’en bas

Et nous nous taisons enfin

Levant la tête raide notre regard étonné

Caresse les mots plumes que chuchotent les blancs oiseaux des cimes bleues…

23 août

Matinales, inédit

Je plonge des yeux encore fripés de nuit
Dans une bleue et lointaine vallée
Y coule le sourd torrent de mes mémoires rêvées
J’entends chants et rires qui s’éloignent
Et moi je reste sur les cimes lumineuses
De ces doutes aux brumes enroulées

Mes Everest, Stefan Zweig

La jeune fille

Aujourd’hui, je ne peux trouver le repos…

La faute sans doute à cette nuit d’été.

Le parfum des tilleuls éclos

Pénètre par le battant écarté.

Oh, toi mon cœur ! Si maintenant il venait

-Ma mère depuis longtemps est allée se coucher-

Et dans ses bras te prenait…

Toi mon faible cœur…Jusqu’où te laisseras-tu aller ?

Cordes d’argent-1901-

Mémoires…

Oh gentils bavards

Qui avaient posé

Petite pierre sèche sur le vieux mur

De ma mémoire fatiguée

Je n’oublie pas vous savez

Rien n’a disparu

Tout est endormi

Ces trous de silence ne vous disent rien

Regardez

Sans rien espérer

Il y a des brumes mauves

Qui se lèvent derrière le ciel de l’oubli

Douces caresses d’un soleil argenté

Ne dites rien

Je vous en prie

Je suis tellement fatigué

Mémoires

Mémoires de vieilles pierres figées

Odeur d’un vieux lichen fripé

Souvenirs d’un village endormi au creux du frêle été

Pas à pages il faut avancer dans les marges effacées

Matinales

A l’ouest de mes mémoires salées

L’écume de tes mots

Douce caresse

Rime tendresse

Ta trace est là

Trait de lumière

Perce l’ombre creuse

De ton absence

Je souris et t’entends

Tu es là à ne rien dire

Vague fleur séchée

Sur la crête de ton océan

Mes Everest : Jean Roger Caussimon

Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit
Les gens du « show-business » vous prédiront le « bide »
C’est un sujet tabou… Pour poète maudit
La Mort!
La Mort!
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles
Il semble que la Mort est la sœur de l’amour
La Mort qui nous attend, l’amour que l’on appelle
Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours
La Mort
La Mort…

La mienne n’aura pas, comme dans le Larousse
Un squelette, un linceul, dans la main une faux
Mais, fille de vingt ans à chevelure rousse
En voile de mariée, elle aura ce qu’il faut
La Mort
La Mort…
De grands yeux d’océan, une voix d’ingénue
Un sourire d’enfant sur des lèvres carmin
Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue
Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin
La Mort
La Mort…

« Requiem » de Mozart et non « Danse Macabre »
(Pauvre valse musette au musée de Saint-Saëns!)
La Mort c’est la beauté, c’est l’éclair vif du sabre
C’est le doux penthotal de l’esprit et des sens
La Mort
La Mort…
Et n’allez pas confondre et l’effet et la cause
La Mort est délivrance, elle sait que le Temps
Quotidiennement nous vole quelque chose
La poignée de cheveux et l’ivoire des dents
La Mort
La Mort…

Elle est Euthanasie, la suprême infirmière
Elle survient, à temps, pour arrêter ce jeu
Près du soldat blessé dans la boue des rizières
Chez le vieillard glacé dans la chambre sans feu
La Mort
La Mort…
Le Temps, c’est le tic-tac monstrueux de la montre
La Mort, c’est l’infini dans son éternité
Mais qu’advient-il de ceux qui vont à sa rencontre?
Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter
La Mort
La Mort…

La Mort?…

Flash…

C’est un lac qui s’essaie aux rides marines

La mer si loin en rit encore

Elle ne se moque pas

Oh non pas de cruauté chez la grande bleue

Écoutez on l’entend murmurer un refrain salée…

Mémoires…

Vieil homme se souvient

Dans le feu intérieur de son regard bleu

Un fond de mémoire brûle de mille yeux

Vieil homme s’est assoupi

Dans un coin gris de ses souvenirs asséchés

Une larme s’est envolée

Matinales

J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée
Au recto de ta longue vie
Tant de fois racontée
Je vois un champ de rires
Au rose si léger
Une à une
Les fleurs de papier se sont envolées
Au verso quelques lignes ont noirci
Et pleurent en glissant
Tes derniers mots aux rimes inachevées

Mes Everest, Pierre-Bérenger Biscaye

Ce texte est extrait du recueil « Cérigo », paru aux éditions Encres Vives en 1970

Conflagration des arbres

sans les ombres à midi

délaissées. Le vertige pur

se mêle au vin secret des

pierres. Des algues glissent

le long des statues ébréchées.

La lumière se regarde exister

dans le bleu de la vague…

Le visage de la veille confond

la plage blanche et l’Odysée.

Mémoires

Homme pressé sur un banc s’est assis

Il regarde en souriant

Le temps qui file en grinçant

Homme pressé pour un instant s’est libéré

Matinales…

Au fond du tamis d’une nuit de rêves mous

Il reste de grises miettes au goût de mauvais pain

Il faut tourner la page nous chante une belle voix sucrée

Ainsi fût fait

Et s’enfuit au loin dans un fond de fraîche brume

Le songe inachevé du bel oiseau éveillé

Flash…

Dans l’ivresse blanche des sommets

Il arrive que le regard glisse

Sur une plaque de mémoire

Posée là sur la pente raide de nos souvenirs

On plisse les yeux et les sourires enfouies

Ouvrent grand leurs ailes oubliées…

Mes Everest : Michel Merlen

Fracture du soleil

Hier j’épousai le vaisseau neuf

seconde après seconde

fracture du soleil

nous armés de poinçons

faisions de petits trous dans la mer

aux longues lieues

comme des virgules.

Aujourd’hui les galets au coeur

j’étincelle

quelle veine à mon poignet

bat

et

le rejoindra ?

« Les fenêtres bleues »

Mémoires…

Je ne me souviens pas ou si mal

Souffle fatigué

Larmes retenues

Le vieil homme emplit le presque vide

De son beau regard

Lointain écho de ce qui lui reste d’océan

A la nuit tombée il s’invente un bleu métal

Qui roule une dernière vague sur le laminoir

Où fondent des tempêtes d’acier

Ce n’est rien tu sais

Juste un peu de cette belle rouille

Qui nous raconte à tous les deux

Ces longues histoires de métal aux rêves brisés

On les entend parfois

Au crépuscule frissonnant

Le long des quais aux navires gémissant

Matinales…

Sur une page de vert tendre
J’écris le dernier couplet
Du chant agité de ma nuit mauve
Mots d’amour attendent au point de rosée
Et roulent en riant sur l’herbe fraîche
Sans bruit, un à un je les cueille
Et les accroche au fil blanc du sourire
Que j’offre au joli matin

Matinales…

Il flotte un souvenir d’enfance

Au cœur du gris nuage de mes souvenirs

Bleu et sucré il roule sous la langue

Il ouvre le carnet de mauve brume

A la page des frissons heureux

19 août

Mes Everest : Jean Pierre Depierris

L’engorgement de l’ombre
Ensable ton visage

Distance anéantie
La mer s’est retirée
Du pays que tu cherches
Plus bas que terre

Mais au fond de ce puits
D’où rien ne sort
La fleur des nerfs s’épanouit
Et ta chair qui se tend
Assemble éclair et foudre

Sur ta bouche j’épie
Leur long piétinement
Et ta voix se disjoint
Interrogeant la cendre

Fer de lance 1965

Mémoires…

En remontant aux sources d’ombres claires
J’ai bu l’eau fraîchie d’une mémoire première
Aux pierres rondes qui bombent le torse
S’accrochent des plaques de mousses vertes
J’ai trempé la main dans un écoulement des hiers finis
Et deux gouttes d’en haut m’ont parlé de demain…

Matinales…

Ce matin j’ai l’œil neuf et apaisé

Sur la pierre grise de l’aube

J’aiguise la lame de mon impatience

Une larme de douce rosée

Glisse sur le fil blanc de ma nuit oubliée

Mes Everest : « l’hôte », Albert Camus

L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail.
Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.
Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.

Regarde le mur, inédit…

L’homme est seul

Il tremble

Je le vois dos courbé, tête rentrée

Il n’avance plus je le sais

Regarde

C’est un haut mur flou

Son sommet effleure un fond de ciel mou

Une ride de gris glisse

Au coin de l’œil qui plisse

Regarde le mur

Il pleure des larmes de pierre

Oh mur

On ne peut te percer du regard

Couvert d’une mousse de silences suintants

Il faut creuser et s’enfouir

Dans un gouffre de papiers perdus

Regarde il fond

Il coule

C’est la fin

Regarde, tu es passé

Matinales

J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée
Au recto de ta longue vie
Tant de fois racontée
Je vois un champ de rires
Au rose si léger
Une à une
Les fleurs de papier se sont envolées
Au verso quelques lignes ont noirci
Et pleurent en glissant
Tes derniers mots aux rimes inachevées

Mes Everest : Léo Ferré : « à un jeune talent »…

Je ne vous connais pas encore.
La misère vous lace les souliers, elle est gentille.
Lorsque je l’insultais, je le faisais en italien :
« PORCA MISERIA ».
Je me sentais riche phonétiquement.
Le confort dans l’injure, c’est le commencement de la Sagesse et de l’indépendance.
Soyez orgueilleux.
L’orgueil, c’est la cravate des marginaux.
Soyez dans la marge mais, je vous en prie, ne perdez jamais de vue les TEXTES … Il vous regarde, le TEXTE, il attend le premier jour de la chasse et, tranquillisez-vous, vous serez bien en vue, la vedette…
Alors, de quoi vous plaignez-vous ?
Vous serez l’ennemi numéro 1… Il y en a tellement après…
Tellement qui prendraient bien votre place, avec le risque… Ils meurent de n’être pas le Risque…
Il vaut mieux mourir le premier.
C’est ça, la mathématique sidérale : FIRST.
Ne soyez pas lucide, cela vous encombrerait. Les comptables ne se pendent jamais au cou d’un cheval que l’on bat et que l’on tue.
Les comptables tuent.
Quand ils ne tuent pas, ils vivent dans les comptes.
Laissez donc la lucidité aux entrepreneurs de travaux artistiques.
Et n’oubliez jamais que vous êtes une denrée.
Mais ne prenez jamais de conseil de personne.
JAMAIS.

Matinales…

C’est un matin au souffle court

Sa nuit entière à chercher le rêve bleu

A l’horizon des demains qui se ressemblent

Il respire le reste de nos espoirs

On aurait voulu qu’ils soient heureux…

Un inédit, je le signale car j’écris peu en ce moment, tout au moins de poésie, et cela vaut donc la peine de se réjouir quand l’inspiration est là…

On aurait tant voulu qu’ils soient heureux

Et se tenir là au creux de nos regards brisés

Tremblant du bout de leurs doigts effleurés

Au bout du frisson glacé d’une caresse attendue

Se dresse un mur aux douces pierres de silence

Un sursaut

Et c’est le cœur qui crisse

Il se dit que le ciel est si beau

Quand on le découvre à deux

Alors on ne parle plus

On ne dit rien

On laisse cette belle flaque de bleu

Regarde

Ils se noient au fond du reste de leurs yeux

On chante on court on bondit

Et puis on se pose Tête entre les mains

A s’entendre

A s’attendre…

13 aout

Matinales…

J’ai gardé un peu de ce silence gêné

Dans le fond de mon tiroir à paroles

J’en disperse en riant quelques pincées

Pour les tristes bavards à la nuque raidie

Leurs mots sont abîmés aplatis

Trop lourds du bruit qu’on leur impose

Les douces ailes de mes chants du matin

Rient en volant de ces rimes de presque rien…

Rêves…

Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent.
Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé.
Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture.
Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire ….
« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue.
« Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. »
Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque.
• Que se passe-t-‘il ici monsieur ?
• Il ne se passe rien, je lis c’est tout…
• Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers !
Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant :
• Vous savez lire non ?
Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit :
« Compartiment non-lecteur, no reading »
Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page.
« J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »

Et ça chante comme un long frisson…

Je regarde à travers la page tournée

Une lumière chauffée à blanc

Comme l’acier de nos pères

Qui hurle son désespoir

Et dans l’histoire de ce cri

Les marques blanches de traces anciennes

Douleurs enfouies

Là au creux brûlant des mots aimés

Dans l’entre deux rien d’un apprenti dictionnaire

La douce compagnie de l’amitié

Belle comme les larmes qu’on laisse

Elle vous serre dans les bras

Et ça chante comme un long frisson

Comme l’intense vibration

Echappée de nos intérieurs

Assoiffés de se retrouver de se rencontrer

De s’aimer

On a toutes et tous la trace d’un saut

Dans une belle flaque d’amitié

Comme l’enfant aux rires éclaboussant

On rit on pleure on s’ébroue

Et je cherche un caillou

Sur le long chemin des belles vies

21 mars

Mes Everest, Vénus Khoury-Ghata

Vénus Khoury-Ghata est une poète libanaise

Nul ici

Dans l’eau creuse

Le village d’oiseaux

L’arbre à l’écorce tiède

Et le criquet vieillard

Ont fait couler l’été

Je traverse un miroir qui a face d’averse

Où les mouettes se teignent

Pour aborder la terre

J’écoute

L’appel de l’oiseau n’est que le rire du fleuve

Une pluie de mémoires…

J’attends la nouvelle pluie

Elle sera chaude et mauve

Elle sera longue et riante

Et me racontera les belles histoires

De ces visages aux traits de papier

Qui s’affalent dans les marges de brume

Elle roulera ses gouttes brûlantes

Jusqu’aux angles de nos mémoires en italique

Et je reviendrai pour te dire d’aimer à n’en plus pouvoir

Pour te rire des vents mauvais…

7 août

Inspirations…

Gronde l’orage

Sur les plaines arides des mots assoiffés

Se déchirent les nuages

Sur ma friche de papier

Dis papa c’est encore loin la mer : fin

La Rochelle

La terre et la mer se sont unies. Le bord a disparu, les côtes aussi.

Il s’est levé, s’est raclé un peu la gorge, a enfilé sa veste de toile épaisse, et a fini par sortir. Il est le seul à ne pas être étonné. Il vit sur les hauteurs. En bas la mer s’est arrêtée.

L’air n’est plus le même, il n’a plus cette rondeur en bouche quand on le respire, c’est un air qui coupe, un air qui réveille,

Son sac est prêt, depuis longtemps, depuis toujours, il savait qu’un jour viendrait, ou tout se rejoindrait. Il l’a soulevé, masse inerte, même les couleurs ont changé, le gris s’est essayé au bleu,

Tous les autres sont hagards, tous les autres se terrent apeurés de cette mer qui est venue jusqu’à eux. Ils ont peur et ne comprennent pas cette silhouette qui prend le chemin qui mène en bas jusqu’où leur regard distingue ce qui est devenu une rive. Il marche du pas sûr de celui qui sait où il va, de celui qui va prendre son quart. Il a pris son sac et il est parti, il sait que le voyage sera long il sait qu’il faudra qu’il trouve le passage pour rejoindre les mers de l’Ouest, il sait que ses cartes ne lui serviront pas ; il fera le point, à l’ancienne, comme on lui a appris.

Tout le monde avait été surpris quand il s’était rêvé marin, certains avaient ri d’autres avaient eu peur. On ne devient pas marin quand on est de la terre, quand on est de l’intérieur. Il leur avait répondu calmement qu’il en avait envie, c’est tout, qu’il en avait besoin et que de toute façon  un jour la mer elle serait partout, il le savait, il l’attendait, alors il partirait. Il prendrait la mer, sur un bateau qui serait là pour l’attendre, lui, lui qui le savait depuis toujours.

Il est monté sur le pont, personne à bord, cela lui est égal, il va prendre le large.

 Il part pour longtemps. Il est à la barre. Tout est un peu plus compliqué quand on est seul

 « Dans ma mémoire de papier, une feuille blanche

Qui pleure, larmes de mots gris

J’entends la tempête à l’intérieur,

Le vent coule dans mes veines.

Dans mon ordre intérieur,

Pas une ligne droite, pas un battement de cil

Dans le désordre de mon cœur

Des sourires aux courbes bleues

Des mains qui se posent,

Les doigts qui s’effleurent,

Dans la bouillie de mes rêves

Tout est joie qui se pose »

« Dis papa c’est encore loin la mer ? » : 2

Et chaque matin, toujours une petite déception

« Une humidité a l’odeur si épaisse qu’on a comme de la crème dans la bouche.

Le froid incapable d’être cinglant qui essaie simplement de s’infiltrer,

Et de traîner en longueur.

Pas une trace de lumière.

Les objets sont gavés de l’ombre qui les étouffe.

Et les gens qui passent,

La météo au pied, comme un boulet. Pas un qui ne rit, plus un qui ne vit, c’est un automne colonisateur.

Il est partout même dans les rires;

Feuilles jamais sèches qu’on piétine et qui restent collées, tristes, au pied.

Tout se traine

Tout se désespère,

Même la mer est habillée de gris,

Pour ne pas froisser un ciel si bas qui pourrait la gober.

Demain ce sera mieux,

Demain on sera heureux. »

Bien sûr il pouvait l’imaginer et ne s’en privait pas.  

Il se souvenait de ce que disait son père quand il parlait de la mer, quand il l’écrivait. Cette mer, sa mer à lui, elle était partout, dans le souffle des pins poussés par le vent, dans la brume du matin. Cette mer elle était dans le ciel qui s’affaisse, épuisé d’être scruté pour annoncer le meilleur. La mer, elle était dans le regard des enfants qui montrent du doigt, elle était dans l’étonnement, dans l’inattendu de ce qu’on découvre à la sortie d’un virage ; la mer elle était dans les odeurs, dans les couleurs, dans la musique qu’il avait dans la tête en fermant les yeux.  

Pourquoi la mer ne serait réservée qu’aux hommes et femmes des côtes… La mer n’appartient pas aux seuls qui tous les jours à force de la voir ne finissent par ne plus la regarder. Ils  la voient et  ils finissent par l’oublier, ils finissent par l’intégrer. La mer elle vit d’abord dans la mémoire, elle est là au fond de nous. La mer, il l’avait en lui, il l’avait dans le regard. La mer on lui en parlait, la mer il en parlait parfois, elle glissait au bout de ses doigts elle montait jusqu’au bord de ses lèvres, jusqu’à la fleur de ses yeux et les mots mélodie, respiraient, soulagès de sortir de leur ordres alphabétiques.

Il avait grandi et son regard avait cette profondeur qu’ont ceux qu’on imagine ailleurs.  Il avait grandi et la mer n’était pas encore venu jusqu’à lui.

Alors la mer il l’a chanté :

« Regarde la mer, regarde petite.

Regarde, elle est grise

Elle est grise des restes de la nuit

Regarde là sous le vent qui divague

Elle a l’écume qui enrage

Regarde la mer et ses cent vagues

Regarde la mer et sens ses vagues

Elle a revêtu ses couleurs de femme seule

Et s’étire à s’en faire mal

Sur le quai il y a un homme qui pleure

Il écoute le chant des vents

Et entend la plainte qui se répand

Et le ciel cruel, qui  dégouline des oiseaux crieurs

Il y a un homme seul qui cherche le passage

Trou de lumière pour un soleil prochain

Regarde- le, regarde petite

Il a une larme qui attend la marée

Un peu de sable dans la bouche

Et du sel séché au coin du sourire

Ses yeux se plissent à suivre le mouvement de la mer qui l’avale.

Et derrière le bout du rien, là- bas, il y a l’horizon

C’est comme un trou qu’on devine

Un trou que la mer rapporte à chaque vague

Et l’homme dit à la mer qu’il sait

Qu’elle se souviendra. »

C’était  un soir, un soir que novembre choisit pour peser de toute sa mélancolie, il a pris sa guitare, et les premiers embruns sont entrés dans la pièce. A chaque note ajoutée, les gorges se  serraient, les yeux piquaient. Le sel des larmes alourdit les paupières, la mémoire est revenue.

Il chante, les mots sont ronds, ils roulent comme une houle d’automne, on entend comme un rythme à deux temps. Les yeux des autres se ferment, les siens se plissent, ils entament le voyage, un voyage ailleurs, là-bas, de l’autre côté. Avec la mer il y a toujours l’autre côté. Il chante, il murmure plutôt et tout autour de lui les lignes droites soupirent épuisées de leurs rectitudes imposées, soudain la douceur les éveille.

Dehors la fraîcheur enrobe les sons et les formes, on ferme les yeux,  le vent du nord ne glace plus, il est une caresse, les cols des vestes se remontent, les épaules se creusent, les pas sont lourds mais décidés. La musique poursuit sa route, le monde des autres se transforme.

« Dis papa, c’est encore loin la mer…

Je publie aujourd’hui la première partie d’une nouvelle que j’ai écrite à l’occasion de l’anniversaire d’un de mes enfants…

C’est un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille, et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de cordages qui sentent le plastique. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissées, un gris qui parle des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait.

Sur le pont l’homme, c’est un jeune homme d’environ 25 ans, se prépare pour le départ, il est arrivé tout à l’heure, sans bruit, pour ne rien dire pour ne pas parler d’où il vient pour ne pas utiliser de mots qui n’ont plus de sens que pour lui.

Il n’aime pas qu’on lui pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas.

Il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face, toujours, un vent rasoir et il serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il a posé la main sur la barre en sortant du bras de mer il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur.

« Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages.

L’encre ne sèche plus, elle est le sang des mots

Ils s’échappent quand la lumière les éveille,

Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient

Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumière,

Les yeux les lisent, le regard se plisse

Et le cœur qui s’affole, on est bien

Pas un son qui ne s’essaie au bruit

Tout est dans la mélodie, les notes s’enroulent

Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté »

La France est un des pays qui bénéficie de l’une des plus importantes façades maritimes, des milliers de kilomètres de côtes, parfois découpées, torturées, tranchantes parfois rectilignes, monotones plus rarement. On appelle cela le bord de mer, la façade c’est pas mal aussi. Ça peut être beau une façade, mais ce qui est gênant c’est qu’on ne la voit que de l’extérieur. De l’intérieur, quand on est derrière on ne voit rien, on suppose, on devine. C’est pour cette raison qu’on parle de l’arrière-pays, de l’intérieur ou même des terres. Quand on est de l’intérieur, quand on vient des terres on est considéré comme un étranger.

Et quand on est de l’intérieur, dans un arrière-pays privé de ces fenêtres bleues, on n’aurait seulement le droit de rêver, d’imaginer. Pour se rapprocher pour y avoir droit, il faut prendre la route : il faut entrer dans la transhumance.

Injuste, trop injuste : depuis son plus jeune âge il ne l’admettait pas, il voulait que la mer vienne jusqu’à lui, qu’elle soit aussi sous ses fenêtres. Et chaque matin quand il ouvrait les volets il y avait un petit espoir, infime certes mais un espoir quand même. Peut-être, peut-être dans la nuit l’incroyable se sera produit, et ce matin ce n’est pas la petite vallée boisée qu’il distinguera mais un bras de mer.

Dans le presque bout…

Dans le presque bout
Du pâle gris
D’un lointain matin
Coquin
Câlin
J’ai posé
La belle couleur
Du rire malin

Epaves, suite et fin…

Il a lu dans les pages nationales du journal que dans certaines grandes villes on installe des bancs sur lesquels on ne peut plus se coucher. On veut faire comme pour les vieilles voitures, les envoyer dans des casses, des cimetières. Pourquoi pas les brûler, les broyer aussi, comme si la vie ne l’avait pas déjà suf-fisamment fait.
Jules est passé de la colère à la tristesse. Il aime ces épaves : elles sont comme lui, elles sont ses sœurs. Il en connaît certaines depuis des années. Les plus grosses sont en acier, elles sont là, elles vieillissent avec lui. Parfois, quand la pluie est trop violente il s’abrite à l’intérieur. Il aime entendre les grince-ments que ça fait quand le vent est trop fort. Elles gémissent les carcasses, elles crient leurs douleurs, et personne à part lui ne les entend.
C’est la mer qui les rejette, c’est la mer qui les expulse, qui les envoie s’échouer là sur le bord. Elle n’en veut pas. Elle n’en veut plus.
Jules va lui parler à la mer. Elle l’écoutera, il le sait. Elle est la seule avec Léa à l’entendre à lui confir-mer que lui aussi est vivant, qu’il existe. Il ne va pas se mettre en colère, c’est inutile. Il sait qu’elle risque de mal le prendre de s’agiter et de rejeter cette nuit, quand le vent sera plus fort, encore d’autres épaves.
Il lui parle doucement. Il lui explique qu’elle a peu de temps, une semaine tout au plus, pour reprendre avec elle toutes ces carcasses rouillées, roulées, abîmées. Jules ne veut pas les voir partir dans des ca-mions, on lui a expliqué que tout ce qui est métallique sera trié et finira dans une fonderie. On en fera des canettes. C’est du recyclage.

  • Tu entends ? On fera des canettes avec les bateaux, tu ne peux pas les laisser faire. Reprends-les avec toi, protège-les. Garde-les au fond de toi, bien au chaud.
    Léa n’est pas encore habituée aux marées d’équinoxe. On lui a expliqué qu’aujourd’hui c’est le plus gros coefficient et que la mer se retire si loin qu’on ne la voit presque plus à marée basse. Elle a consul-té les horaires des marées. Elle viendra à la bibliothèque en longeant la côte, elle le fait souvent, elle aime ces paysages le matin. Ils sont nus, reposés, apaisés. Elle aime aussi ces vieilles carcasses de ba-teau, ils sont un élément de ce paysage qu’elle apprécie de plus en plus.
    Tout est découvert, la côte est à nue, la plage est longue et déserte, Léa ne réalise pas tout de suite que quelque chose a changé, certainement dans la nuit. Ce n’était pas comme cela hier. C’est peut -être le vent : il a soufflé très fort cette nuit. Plus une seule épave : ni sur la côte, ni sur la plage. Pourtant elle en est certaine, hier quand elle est passée, il y en avait plusieurs, la masse de certaines d’entre elles était impressionnante.
    Il faudra qu’elle en parle avec Jules. Il doit avoir une explication. Il connait si bien la mer, ou l’océan. Elle ne sait pas, il faudra qu’elle demande à Jules, il doit savoir cela aussi.
    Il est 9 heures la bibliothèque va ouvrir. Léa a un serrement de gorge.
    C’est la première fois depuis qu’elle est arrivée. Jules n’est pas là.
    Ce matin il n’est pas venu…

Epaves, suite…

Dans le journal il est écrit qu’il faut éliminer toutes ces épaves qui détériorent le paysage. Elles sont nombreuses, trop nombreuses. Ils expliquent qu’on en compte plusieurs centaines rien que dans le Mor-bihan. Jules ne comprend pas comment ils peuvent compter et qu’est-ce qu’ils comptent. Lui, les épaves ça le connait, c’est un peu sa famille, il en connait beaucoup. Certaines se cachent entre les rochers. Per-sonne ne les voit…
L’après-midi, il est retourné à la bibliothèque. C’est la première fois qu’il y retourne une deuxième fois dans la journée mais il a besoin d’une information importante et c’est du dictionnaire dont il a besoin. Léa ne travaille pas l’après-midi. Peu importe il n’en a pas pour longtemps.

  • Je veux un dictionnaire
  • Mais lequel Jules, tu sais il y en a beaucoup des dictionnaires…
  • Non moi je veux le Larousse
    Jules n’est pas allé très longtemps à l’école, mais pour lui le dictionnaire c’est le Larousse. Rien d’autre, les autres c’est du bavardage, c’est juste bon pour les Parisiens. Il tient le Larousse sur les ge-noux et très rapidement il cherche à la lettre E : E comme Epave…
    Epave :
  • Tout objet mobilier perdu et dont le propriétaire reste inconnu.
  • Objet abandonné à la mer et flottant au gré des flots ; débris sur le rivage.
  • Carcasse de navire échoué sur une côte.
  • Personne qui a la suite de revers, est désemparée, réduite à un état de misère et de détresse ; loque…
    Jules ferme le dictionnaire et le laisse sur la table. Une douleur dans l’arrière de son crâne. Soudaine, violente. La douleur des mots qui blessent : « perdu, abandonné, débris, carcasse, échoué, désemparé, misère, détresse, loque… Il ne connait pas exactement le sens du mot loque… Mais il ne retournera pas à la bibliothèque.
    Il en veut à Larousse.
    Quand il aperçoit les équipes des services techniques qui font l’inventaire de tout ce qui est échoué sur la côte, il est encore plus en colère. Il s’approche d’eux. Ils sont quatre : un prend des photos, un autre écrit dans un carnet, un troisième armé d’une bombe de peinture fluo marque l’épave. Le quatrième ne fait rien : il est au téléphone…
    Jules s’approche et les questionne. On répond volontiers à Jules mais toujours avec un ton ironique, condescendant. Comme si, parce qu’il est un marginal qui aime parler avec l’océan, il fallait forcément s’adresser à lui comme s’il était un enfant et de surcroît un enfant attardé. Il ne les connait pas tous, il y a des nouveaux mais il était à l’école du village avec le plus ancien.
    Il lui explique. Oui c’est vrai ils vont nettoyer, tout enlever. Aujourd’hui ils se contentent de faire du repérage. Ils attendront la fin des grandes marées. Et dans une semaine des équipes spécialisées du dé-partement viendront avec du matériel adapté : des treuils, des grues pour les plus grosses pièces, et tout sera enlevé, détruit, recyclé.
  • Ce n’est pas compliqué on se débarrasse enfin de toutes les épaves. On appelle ça de la pollution visuelle, mon Jules. Ce n’est pas bon pour le tourisme…
    Jules hausse les épaules et serre les mâchoires. Il n’est pas idiot et sait que c’est aussi lui dont on parle. Il sait que plus personne ne supporte, ici comme ailleurs, ce qui fait tache, ce qui traîne, ce qui soi-disant fait fuir ces fameux touristes.
    Pollution visuelle ! Il se demande si tous ces grands penseurs ont déjà pris le temps d’observer une de ces carcasses rouillées, est ce qu’ils ont pris le temps de la toucher, de l’entendre raconter son histoire. Son histoire de naufrage.

Epaves, suite

Jules lit rapidement les quatre lignes consacrées à cette délibération, mais il ne peut pas se concentrer, le journal tremble entre ses mains. Il faut qu’il sorte, vite, il faut qu’il aille lui parler. Il sent que Léa le regarde. Il ne veut pas croiser son regard, ce n’est pas le moment : il est en colère et elle est si gentille.
Jules titube en sortant de la bibliothèque.

  • Oh le Jules, si tôt le matin il y a déjà du vent dans les voiles !
    C’est cet abruti de Loïc, il le croise tous les jours. Il sort du PMU. Chacun ses habitudes. Ils étaient en-semble au service militaire mais Jules a été réformé au bout de quelques jours. Tout le monde disait qu’il parlait seul alors comme c’était vrai il a continué et on n’a pas voulu le garder. Ça lui aurait plu pourtant de rester.
    Jules est ce que les autres appellent une épave. Après son passage à la bibliothèque, toute la journée, il traîne sa grande carcasse abîmée sur le bord de mer. Parfois il se pose sur un des bancs qui surplombent le rivage. Et tout le monde sait ici que Jules parle à la mer. Il parle, il lui parle.
    Parfois c’est à voix basse. On le voit, il est au bord, très près d’elle, presque les pieds dans l’eau sur la plage ou sur les rochers. On le distingue bien ce geste du chuchoteur, la main qui cache en partie la bouche. Comme le font désormais les footballeurs qui ne veulent pas qu’on puisse lire sur leurs lèvres et ainsi deviner une tactique qu’on pourra immédiatement contrer. Mais Jules ne s’intéresse pas au football. S’il chuchote, c’est qu’il craint qu’on l’entende, ou parce qu’il veut dire à la mer de belles choses, ou peut-être lui confier un secret.
    Ici, hors saison personne ne fait attention à lui, il fait partie des meubles, du décor, du paysage. On l’ignore, la plupart ne savent pas où il vit, s’il a un chez lui. Léa qui vient de la région parisienne est la seule qui s’intéresse à Jules. Quelques jours après son arrivée elle a demandé où il vivait cet homme qui est déjà devant la porte de la bibliothèque le matin quand elle ouvre.
  • Ah tu parles de Jules ? Tu sais Jules, c’est une épave ! On ne sait pas trop où il vit il se déplace tout le temps le long de la côte…Il marche toute la journée en parlant tout seul…
    Ce matin Jules semble plus agité que d’habitude ; on comprend à son pas pressé qu’il est contrarié. Il agite les bras, et si le vent n’était pas si fort en ce jour de grande marée on pourrait entendre effective-ment qu’il est en colère. Très en colère. En colère contre le monde entier, contre la mairie, contre l’Etat et le gouvernement, contre le vent, mais aussi contre celle à qui pourtant il a l’habitude de s’adresser avec douceur.
    Il en veut à la mer, il lui en veut et le lui dit.
  • Il ne faut plus que tu les rejettes, il faut que tu les reprennes avec toi. Ne te débarrasse pas d’elles.
    Jules parle à l’océan, il lui reproche aujourd’hui de rejeter sur le rivage, sur la plage, sur les rochers, des épaves. Il vient de lire que la côte va être nettoyée, c’est une décision qui vient du plus haut niveau de l’Etat et le conseil municipal l’a adoptée à l’unanimité.

Epaves : une nouvelle inédite…

J’ai écrit cette nouvelle sur le thème « épaves » pour participer au concours du cercle de la mer de la ville de Lorient.

Jules est un habitué de la bibliothèque municipale. Il y vient tous les jours, sans exception, pour consul-ter le journal local mais aussi parfois pour feuilleter de grands et beaux livres sur la mer, sur l’océan. Mer ou océan ? Entre les deux, Jules ne sait jamais ce qu’il faut dire, ce qu’il faut choisir.
Ce dernier mardi de septembre, quand il est entré dans le bâtiment, il n’était pas de bonne humeur. Il avait mal dormi. Léa la jeune bibliothécaire, la seule de l’équipe à lui parler avec gentillesse, est de permanence tous les matins. C’est elle qui ouvre les portes.

  • Bonjour Jules, ça n’a pas l’air d’aller ce matin. Mal dormi ?
  • Pas trop mam’zelle, il y avait le vent…Quand il y a le vent, je dors pas, c’est comme ça.
    Jules n’est bavard avec personne et encore moins avec les femmes. Il soupçonne toujours qu’elles se moquent, le trouvent sale et repoussant. Certaines auraient même dit qu’il faudrait interdire l’accès de la bibliothèque à des personnes « comme ça ». Avec Léa c’est différent. Elle n’est pas d’ici. Les autres le connaissent depuis qu’il est tout petit. Quand elle est arrivée on s’est empressé de la mettre au cou-rant.
  • Tu verras tous les matins Jules vient à la bibliothèque. C’est un fidèle. On ne t’en dit pas plus, tu jugeras par toi-même mais si tu veux un bon conseil, quand il repart, il faut vite ouvrir les fe-nêtres.
    Et toujours des ricanements.
    Ce matin, Jules comme à son habitude a ouvert le journal directement à la page de la météo et des ho-raires de marées. Il n’en aurait pas besoin pourtant. Depuis le temps qu’il vit ici et couche dehors il est certainement plus en mesure que n’importe quel spécialiste de météo France de vous dire ce qui va se produire dans les heures et les jours qui viennent. Il n’y a pas son pareil pour faire parler les nuages et les vents, sans parler de la couleur de la mer. On dirait qu’il la lit.
    On annonce du vent. Oui, ça il le sait, ça va souvent avec les grandes marées : les marées d’équinoxe. Cette semaine les coefficients seront forts. Ça aussi, il le sait. Pas besoin de le lire. Il feuillette le jour-nal toujours dans le même ordre et s’arrête un moment sur les nouvelles locales. Il aime bien lire les comptes rendus des conseils municipaux : la plupart du temps c’est assez rébarbatif et il ne comprend pas l’intérêt d’écrire tout cela dans le journal. Mais il n’en rate aucun. Il sait que la semaine dernière, le jeudi, ils se sont réunis à la mairie. Le premier étage est resté éclairé jusque tard dans la nuit. Ce soir-là il était sur la promenade du bord de mer, ou d’océan (il ne sait vraiment pas, il faudrait qu’il demande à Léa), et comme tous les jours, quand il est seul, que tout devient tranquille, il parlait, il lui parlait…
    Le titre de l’article le fait sursauter, comme s’il avait entendu quelqu’un lui hurler dans les oreilles : « Le conseil municipal approuve à l’unanimité la décision de se débarrasser des épaves … »

Matinales…

Dans l’erreur de déclenchement

Parfois l’incompréhensible beauté

Clin d’œil du hasard

Habillé de rien

Sorti d’un nulle part

Où le gris invite les mauves oubliés

A valser au son d’une fanfare de cuivres fous

Je sais des matins aux rires retenus

Qui attendent qu’on ne leur dise rien

Attente…

Traverser en douceur les épaisseurs de l’attente

Respirer les bras ballants ce bel air apaisé

Mes rêves pour demain sont en sursis

Un souffle d’enfance soudain a sautillé

Espoir en garde à vue qui s’étire

Matinales…

J’aime cette timide fraîcheur
Elle entre en riant par la petite fenêtre
Une grue grince au sommet du village
J’entends le son creux des masses sur les coffrages
Les maçons sont à la tâche
Le chant du coucou comme une caresse d’horloge
Je suis si bien dans ce presque silence

Flash…

Au bout il y aura la mer

Cette lente espérance

Qui s’étire sans rien dire

Jusqu’à cet autre bout

Où tu attends le souffle frais de mon regard

O mer on te pardonne le bleu emprunté

Dans le presque soir qui apaise

Dans le lointain reflet de tes yeux

J’attrape une vague lueur

Qui chante déjà

Le doux refrain

De nos mains

Qui s’inventent un beau matin…

Trois gouttes de peu …

Et demain j’écrirai une page de rire
Elle contera l’histoire d’un presque rien
Qui remonte à la source
D’un fleuve de soupirs
Le ciel est bas et ouvre ses vannes
Trois gouttes de peu roulent vers la lointaine mer
Ma page frissonne sous l’œil du torrent
Il est venu le temps de la feuille qui se tourne
J’ai la plume qui sursaute
Je trempe un reste de mon impatience
Dans un pot de brume mauve
Et pose sur sans trembler trois points d’inattention

Matinales…

C’est un matin au souffle court

Sa nuit entière à chercher le rêve bleu

A l’horizon des demains qui se ressemblent

Il respire le reste de nos espoirs