Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.
S’il m’arrive d’avoir un petit creux, je n’ai, en revanche, jamais l’estomac dans les talons. Il faut dire que question talon, je suis assez fragile, et pour éviter de me tordre le cou je préfère marcher sur des œufs. Donc, quand je suis mort de faim, je préfère me mettre à table et aller droit au but. Oh bien sûr, il peut m’arriver d’avoir les yeux plus gros que le ventre, et de laisser dans un coin de l’assiette quelques miettes. Bref, je préfère laisser mon estomac à la place qui est la sienne et marcher sur la pointe des pieds pour entrer discrètement dans la cuisine m’en payer une bonne tranche…
Eugène est seul chez lui. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il soit seul, car Eugène vit seul. Il n’a plus de famille, il n’a pas d’amis. Eugène est seul, et il attend. Lorsqu’on a frappé, Eugène n’a même pas semblé surpris. Il s’est levé, a ouvert la porte et comme s’il était habitué à ce qu’on vienne chez lui à n’importe quelle heure, il a tout de suite engagé la discussion avec la personne, là, devant lui, sur le palier.
– Bonjour, je ne vous attendais pas… Que voulez-vous ?
– Je ne sais pas, vous seul pouvez me le dire… Pour être franc, lorsque j’ai frappé à votre porte mon intention était justement de vous poser cette question…
L’homme qui a répondu à Eugène est difficile à décrire. Si on devait se contenter d’un seul mot, il faudrait dire qu’il est commun. Oui c’est cela, commun : quelqu’un qu’on ne remarque pas, dont on ne se souviendra pas, qui n’a aucune ressemblance particulière et pourrait se confondre avec beaucoup. Eugène n’est ni effrayé, ni surpris et se dit qu’après tout, cela lui fait une visite. Il aura quelque chose à raconter. Ou plutôt quelque chose dont il se souviendra, parce qu’il n’a personne à qui raconter. Il invite l’homme à entrer, et lui propose de prendre place sur le divan afin qu’il lui offre un verre. Les voici désormais assis l’un en face de l’autre. Eugène le regarde, il attend, il se dit qu’il serait bien normal que son invité lui fournisse quelques explications.
– En fait je crois que j’avais simplement envie de vous revoir,
Eugène ne semble pas étonné, il est tellement habitué à la solitude et à la platitude de sa vie que cette présence ne le déstabilise pas. Il ne sait plus ce qu’est une surprise et il est à peine curieux
– Ah parce qu’on se connaît ?
– Ça dépend…
– Ça dépend de quoi ?
– Ça dépend de vous, mais de moi aussi…En fait ça dépend de nous…
Eugène lui a servi une bière. Il a toujours deux canettes au frais. Au cas où. Ils trinquent sans enthousiasme, mais ils trinquent… Et l’homme de lui expliquer qu’il a marché toute la journée, que ce matin quand il s’est levé, il a eu la certitude de s’être trompé.
– Trompé ? Mais sur quoi ?
– Sur moi, sur vous, j’étais certain que je vous trouverai ici, que vous seriez seul et que vous ne me reconnaitriez pas…
– Et bien jusque-là, vous ne vous êtes pas trompé
– Si, justement, je me suis trompé sur un point essentiel, c’est que désormais vous n’êtes plus seul. Je suis là avec vous et ce que je voulais justement vous demander c’est la raison pour laquelle vous étiez toujours seul.
Il faut que je me creuse ! Mais creuse-toi un peu ! Curieux ces invitations récurrentes à combler un trou de mémoire en s’armant d’un outil magique qui permettrait donc d’agrandir ce fameux trou ou peut-être, sait-on jamais, d’aller au fond. Au fond des choses, ou au fond du trou ? Nous restons, dans l’un et l’autre cas, dans le monde mystérieux et obscur des cavités, mais l’objectif et surtout le résultat ne sont pas les mêmes. Dans le premier cas, on cherche à aller plus dans le détail, dans le second on plonge dans un abîme de morosité et il est fort probable qu’on aurait du mal à remonter la pente. J’avoue que toutes ces déclinaisons autour du trou, qu’il soit noir ou d’air m’intriguent et surtout m’ont ouvert l’appétit. Il me semble bien que j’aieun petit creux…
En bas tout au fond des bavardes vallées Des hommes commentent le rien Se gavent de peurs pour s’inventer le pire Au sommet du mont silence des matins apaisés J’entends la douce mélodie des espoirs oubliés
Les uns échangent des caresses de regards, Les autres boivent jusqu’aux premières lueurs, Mais moi, toute la nuit, je négocie Avec ma conscience indomptable.
Je dis: « Je porte ton fardeau, Et il est lourd, tu sais depuis combien d’années. » Mais pour elle le temps n’existe pas, Et pour elle il n’est pas d’espace dans le monde.
Voici revenu le sombre soir du carnaval, Le parc maléfique, la course lente du cheval, Le vent chargé de bonheur et de gaieté, Qui s’abat sur moi des pentes de ciel.
Au-dessus de moi, un témoin tranquille Montre sa double corne… Oh, m’en aller, Par la vieille allée du Pavillon chinois, Là, où l’on voit des cygnes et de l’eau morte.
Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante. Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire. je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.
J’étais hier à la médiathèque Marguerite Duras de Bessancourt dans le val d’Oise pour la remise des prix du concours de nouvelles 2024. Cette année le thème proposé était » une première fois ». 146 nouvelles ont été proposées à un jury presidé par #véroniqueovalde. J’ai obtenu le 7eme prix pour ma nouvelle » le grand nettoyage »… Merci aux organisateurs et à Véronique Ovaldé
Et ci-dessous découvrez la nouvelle en question…
Jules est un habitué de la bibliothèque municipale. Il y vient tous les jours, sans exception, pour consul-ter le journal local mais aussi pour feuilleter de grands et beaux livres sur la mer, sur l’océan. Mer ou océan ? Entre les deux, Jules ne sait jamais ce qu’il faut choisir. Ce dernier mardi de septembre, quand il est entré dans le bâtiment, il n’était pas de bonne humeur. Il avait mal dormi. Léa, la jeune bibliothécaire, la seule de l’équipe à lui parler avec gentillesse, est de permanence tous les matins. C’est elle qui ouvre les portes.
– Bonjour Jules, ça n’a pas l’air d’aller ce matin. Mal dormi ?
– Pas trop mam’zelle, il y avait le vent…Quand il y a le vent, je dors pas, c’est comme ça.
Jules n’est bavard avec personne et encore moins avec les femmes. Il soupçonne toujours qu’elles se moquent, le trouvent sale et repoussant. Certaines auraient même dit qu’il faudrait interdire l’accès de la bibliothèque à des personnes « comme ça ». Avec Léa c’est différent. Elle n’est pas d’ici. Les autres le connaissent depuis qu’il est tout petit. Quand elle est arrivée, on s’est empressé de la mettre au cou-rant.
– Tu verras, tous les matins Jules vient à la bibliothèque. C’est un fidèle. On ne t’en dit pas plus, tu jugeras par toi-même, mais si tu veux un bon conseil, quand il repart, il faut vite ouvrir les fe-nêtres. Et toujours des ricanements. Ce matin, Jules, comme à son habitude, a ouvert le journal directement à la page de la météo et des ho-raires de marées. Il n’en aurait pas besoin pourtant. Depuis le temps qu’il vit ici et couche dehors, il est certainement le meilleur prévisionniste que l’on connaisse. Il n’a pas son pareil pour faire parler les nuages et les vents, sans parler de la couleur de la mer. On dirait qu’il la lit. On annonce du vent. Oui, ça il le sait, ça va souvent avec les grandes marées d’équinoxe. Cette semaine les coefficients seront forts. Ça aussi, il le sait. Pas besoin de le lire. Il feuillette le journal, toujours dans le même ordre, et s’arrête sur les nouvelles locales. Il aime lire les comptes rendus des conseils municipaux. La plupart du temps, c’est rébarbatif et il ne comprend pas l’intérêt d’écrire cela dans le journal. Mais il n’en rate aucun. Jeudi dernier, ils se sont réunis à la mairie. Le premier étage est resté éclairé jusque tard dans la nuit. Ce soir-là, il était sur la promenade du bord de mer, ou d’océan (il ne sait vraiment pas, il faudrait qu’il demande à Léa), et comme tous les jours, quand il est seul, que tout devient tranquille, il parle, il lui parle… Le titre de l’article le fait sursauter, comme si on lui avait hurlé dans les oreilles : « Le conseil munici-pal approuve à l’unanimité la décision de se débarrasser des épaves … » Jules lit les quatre lignes consacrées à cette délibération, mais ne parvient pas se concentrer : le journal tremble entre ses mains. Il faut qu’il sorte, vite, il faut qu’il aille lui parler. Il sent que Léa le regarde. Il ne veut pas croiser son regard, ce n’est pas le moment : il est en colère et elle est si gentille. En sortant de la bibliothèque, Jules titube.
– Oh Jules, si tôt le matin tu as déjà du vent dans les voiles !
C’est cet abruti de Loïc, il le croise tous les jours. Il sort du PMU. Chacun ses habitudes. Ils étaient en-semble au service militaire mais Jules a été réformé au bout de quelques jours. Tout le monde disait qu’il parlait seul, alors comme c’était vrai, il a continué et on n’a pas voulu le garder. Ça lui aurait plu pourtant de rester. Jules est devenu une épave. Après son passage à la bibliothèque, toute la journée, il traîne sa carcasse abîmée sur le bord de mer. Parfois il se pose sur un des bancs qui surplombent le rivage. Et tout le monde sait que Jules parle à la mer. Parfois c’est à voix basse. On le voit, il est au bord, presque les pieds dans l’eau. On le distingue bien ce geste du chuchoteur, la main qui cache en partie la bouche. Comme le font désormais les footballeurs qui ne veulent pas qu’on puisse lire sur leurs lèvres. Jules ne s’intéresse pas au football. S’il chuchote, c’est qu’il craint qu’on l’entende, et il veut dire à la mer de belles choses, et lui confier un secret. Ici, hors saison, personne ne fait attention à lui, il fait partie du paysage. On l’ignore, la plupart ne sa-vent pas où il vit, s’il a un chez lui. Léa qui vient de la région parisienne est la seule qui s’intéresse à Jules. Quelques jours après son arrivée, elle a demandé où vivait cet homme, déjà devant la porte de la bibliothèque le matin à l’ouverture.
– Ah tu parles de Jules ? Tu sais Jules, c’est une épave ! On ne sait pas trop où il vit, il se déplace tout le temps le long de la côte…Il marche toute la journée en parlant…
Ce matin, Jules semble plus agité que d’habitude ; on devine qu’il est contrarié. Il agite les bras, et si le vent n’était pas si fort on pourrait entendre qu’il est en colère. Très en colère. En colère contre le monde entier, contre la mairie, contre l’Etat et le gouvernement, contre le vent, mais aussi contre celle à qui pourtant il a l’habitude de s’adresser avec douceur. Il en veut à la mer, et le lui dit.
– Il ne faut plus que tu les rejettes, il faut que tu les reprennes avec toi. Ne te débarrasse pas d’elles.
Jules parle à l’océan, il lui reproche aujourd’hui de rejeter sur le rivage, sur la plage, sur les rochers, des épaves. Il vient de lire que la côte va être nettoyée, c’est une décision qui vient du plus haut niveau de l’Etat et le conseil municipal, à l’unanimité, a décidé de l’appliquer. Dans le journal, il est écrit qu’il faut éliminer ces épaves qui abîment le paysage. Elles sont trop nom-breuses. Ils expliquent qu’on en compte plusieurs centaines, rien que dans le Morbihan. Jules ne com-prend pas comment ils comptent. Lui, les épaves ça le connait, c’est un peu sa famille. Certaines se ca-chent entre les rochers. Personne ne les voit… L’après-midi, il est allé à la bibliothèque. C’est la première fois qu’il y retourne une deuxième fois dans la journée, mais il a besoin d’une information importante et c’est du dictionnaire dont il a besoin. Léa ne travaille pas l’après-midi. Peu importe, il n’en a pas pour longtemps.
– Je veux un dictionnaire…
– Mais lequel Jules ? Il y en a beaucoup de dictionnaires…
– Non, moi je veux le Larousse
Jules n’est pas allé très longtemps à l’école, mais pour lui le dictionnaire c’est le Larousse. Les autres, c’est du bavardage, juste bon pour les Parisiens. Il tient le Larousse sur les genoux et très rapidement il cherche à la lettre E : E comme Epave…
Epave :
– Tout objet mobilier perdu et dont le propriétaire reste inconnu.
– Objet abandonné à la mer et flottant au gré des flots ; débris sur le rivage.
– Carcasse de navire échoué sur une côte.
Personne qui a la suite de revers, est désemparée, réduite à un état de misère et de détresse ; loque
Jules ferme le dictionnaire et le laisse sur la table. Une douleur dans l’arrière de son crâne. Soudaine, violente. La douleur des mots qui blessent : « perdu, abandonné, débris, carcasse, échoué, désemparé, misère, détresse, loque… Il ne connait pas exactement le sens du mot loque… Mais il ne retournera pas à la bibliothèque. Il en veut à Larousse. Quand il aperçoit les équipes des services techniques qui font l’inventaire de ce qui est échoué sur la côte, sa colère monte. Il s’approche. Ils sont quatre : un prend des photos, un autre écrit dans un carnet, un troisième armé d’une bombe de peinture fluo marque l’épave. Le quatrième ne fait rien : il est au téléphone… Jules s’approche et les questionne. On répond volontiers à Jules mais toujours avec un ton condescen-dant. Comme si, parce qu’il est un marginal qui aime parler avec l’océan, il fallait s’adresser à lui comme s’il était un enfant et, de surcroît, un enfant attardé. Il ne les connait pas tous, il y a des nou-veaux mais il était à l’école du village avec le plus ancien. Il lui explique. C’est vrai, ils vont nettoyer, tout enlever. Aujourd’hui ils se contentent de faire du repé-rage. Ils attendront la fin des grandes marées. Et dans une semaine, des équipes spécialisées du dépar-tement viendront avec du matériel adapté : des treuils, des grues pour les grosses pièces, et tout sera enlevé, détruit, recyclé.
– Ce n’est pas compliqué on se débarrasse enfin de toutes les épaves. On appelle ça de la pollution visuelle. Ce n’est pas bon pour le tourisme…
Jules hausse les épaules et serre les mâchoires. Il n’est pas idiot et sait que c’est aussi de lui dont on parle. Il sait que plus personne ne supporte, ici comme ailleurs, ce qui fait tache, ce qui traîne, ce qui soi-disant éloigne les touristes. Pollution visuelle ! Il se demande si tous ces grands penseurs ont déjà pris le temps d’observer une de ces carcasses rouillées, de la toucher, de l’entendre raconter son histoire. Son histoire de naufrage. Il a lu dans les pages nationales du journal que dans certaines grandes villes on installe des bancs sur lesquels on ne peut plus se coucher. On veut faire comme pour les vieilles voitures, les envoyer dans des casses, des cimetières. Pourquoi pas les brûler, les broyer aussi, comme si la vie ne l’avait pas déjà fait. Jules est passé de la colère à la tristesse. Il aime ces épaves : elles sont comme lui, ce sont ses sœurs. Il en connaît certaines depuis des années. Les plus grosses sont en acier. Elles sont là et vieillissent avec lui. Parfois, quand la pluie est violente il s’abrite à l’intérieur. Il aime entendre les grincements quand le vent est trop fort. Elles gémissent, les carcasses, crient leurs douleurs, et personne, à part lui, ne les en-tend. C’est la mer qui les rejette, c’est la mer qui les expulse, qui les envoie s’échouer, là, sur le bord. Elle n’en veut pas. Elle n’en veut plus. Jules va parler à la mer. Il sait qu’elle écoutera. Elle est la seule, avec Léa, à l’entendre, à lui confirmer que lui aussi est vivant, qu’il existe. Il ne va pas se mettre en colère. Il sait qu’elle risque de mal le prendre, de s’agiter et de rejeter cette nuit, quand le vent sera plus fort, encore d’autres épaves. Il lui parle doucement. Il lui explique qu’elle a peu de temps, une semaine tout au plus, pour reprendre avec elle toutes ces carcasses rouillées, roulées, abîmées. Jules ne veut pas les voir partir dans des ca-mions. On lui a expliqué que tout ce qui est métallique sera trié et finira dans une fonderie. On en fera des canettes. C’est du recyclage.
– Tu entends ? On fera des canettes avec les bateaux, tu ne peux pas les laisser faire. Reprends-les avec toi, protège-les. Garde-les au fond de toi, bien au chaud.
Léa n’est pas habituée aux marées d’équinoxe. On lui a expliqué qu’aujourd’hui c’est le plus gros coef-ficient et que la mer se retire si loin qu’on ne la voit plus à marée basse. Elle a consulté les horaires des marées. Elle viendra à la bibliothèque en longeant la côte, elle le fait souvent, elle aime ces paysages le matin. Ils sont nus, reposés, apaisés. Elle aime aussi ces vieilles carcasses de bateau, ils sont un élément de ce « décor » qu’elle apprécie de plus en plus. Tout est découvert, la côte est à nue, la plage est longue et déserte, Léa ne réalise pas tout de suite que quelque chose a changé, certainement dans la nuit. Ce n’était pas comme cela hier. C’est peut-être le vent : il a soufflé très fort cette nuit. Plus une seule épave : ni sur la côte, ni sur la plage. Pourtant elle en est certaine, hier quand elle est passée, il y en avait plusieurs, la masse de certaines d’entre elles était impressionnante. Il faudra qu’elle en parle avec Jules. Il doit avoir une explication. Il connait si bien la mer. Il est neuf heures la bibliothèque va ouvrir. Léa a un serrement de gorge. C’est la première fois depuis qu’elle est arrivée. Jules n’est pas là. Ce matin il n’est pas venu…
Dans le creux de mémoire d’une main durcie S’est posée une perle de solide sueur Elle me raconte l’histoire de cet homme Qui n’entend plus les rires moqueurs Qui ne tremble plus au son des pas lourds des bourreaux Dans le lit douillet d’une douce paume attendrie Une plume vibre au chant de l’émotion Les doigts se trouvent Ils sont ensemble à rire dans une même tendresse
Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca… C’était une collection inutile, qu’il ne montrait pas. Les autres n’entendaient pas les mêmes mélodies. Il en avait parlé à Armand, une fois, mais il n’avait pas été convaincu. C’était un peu tôt, il aurait fallu, pour qu’il puisse apprécier les saveurs de ces mots, attendre quelques années de plus. Au bout du compte, Marc s’était laissé convaincre et avait conclu que ce serait la meilleur façon d’utiliser intelligemment le micro ordinateur familial. On avait donc choisi la colonie Internet avec des arrière pensées éducatives. C’est encore une fois « on » qui impose sa loi. On a choisi. On. Le fameux « on » pronom personnel impersonnel de la troisième personne du singulier. Il est singulier, ce pronom qui se permet de prendre la place d’un seul ou d’une multitude. Il est singulier ce pronom qui regroupe parfois sous son anonyme dictature des foules énormes.
On avait pensé, avec ton père. (Et le on singulier, devient pluriel grâce à l’entrée en scène d’un complice qui lui donne force de loi.) On avait pensé que tu pourrais choisir cette colo à dominante informatique. On avait pensé que tu aimerais certainement t’initier à Internet. Comme on vient d’acheter un micro, on s’est dit que ça pourrait toujours te servir.
Et tout le monde est content. Ou plutôt on est content. Tant pis, si le fils ou la fille préférée aurait souhaité une colonie dominante chasse aux escargots, ou apprentissages des chants d’oiseaux. Armand, lui, n’avait pas eu la sensation d’être manipulé. Bien au contraire. On avait envoyé le formulaire d’inscription le jour même. Armand, n’a pas eu à regretter. D’une part, l’activité l’a passionné et d’autre part cela lui a permis d’élargir le groupe qu’il avait constitué avec Fanny et Virginie l’année précédente. Ils se sont rapidement retrouvés à six dans les mêmes activités. Hormis leur attirance pour Internet et la lecture de romans d’aventure, ils ont en commun de détester la plage. Surtout quand il faut se déplacer en groupe. Et plus encore, quand le groupe doit marcher en rangs serrés. Quant aux baignades, elles se déroulent à l’intérieur d’un parc que les spécialistes de l’animation aquatique appellent un périmètre. Il faut entrer dans l’eau quand l’animateur l’a décidé et en sortir quand le coup de sifflet du maître nageur a retenti. Armand et les siens sont allergiques à tous ces jeux stupides qu’on leur propose continuellement dans le but de les éduquer dans la joie et la bonne humeur. Ils sont exaspérés par les animateurs couvrant le bruit des vagues avec leurs cris stupides et par les animatrices qui n’ont d’yeux que pour les abdominaux du maître nageur, toujours entre deux sommeils. Depuis le temps, ils connaissent tous les rites des colonies. Aujourd’hui ils n’aspirent qu’à être tranquille. Ce qu’ils préfèrent, c’est qu’on sollicite leur avis. Le premier jour, le directeur adjoint, chargé de la pédagogie et des équipes de grands, explique que cette année on a décidé – tiens, encore le on – de les éduquer à la citoyenneté. Comme la plupart ignorent le sens de ce terme, il a expliqué qu’être citoyen dans une colonie c’est pouvoir choisir…
« De toutes nos machines réunies, de toutes nos routes kilométrées, de tous nos tonnages accumulés, de tous nos avions juxtaposés, de nos règlements, de nos conditionnements, on ne saurait réussir le moindre sentiment. Cela est d’un autre ordre, et réel, et infiniment plus élevé.
De toutes vos pensées fabriquées, de tous vos concepts triés, de toutes vos démarches concertées, ne saurait résulter le moindre frisson de civilisation vraie. Cela est d’un autre ordre, infiniment plus élevé et sur-rationnel.
Je n’ai pas fini d’admirer le grand silence antillais, notre insolente richesse, notre pauvreté cynique.
Vous avez encerclé le globe. Il vous reste à l’embrasser. Chaudement.
Les vraies civilisations sont des saisissements poétiques : saisissement des étoiles, du soleil, de la plante, de l’animal, saisissement du globe rond, de la pluie, de la lumière, des nombres, saisissement de la vie, saisissement de la mort.
Depuis le temple du soleil, depuis le masque, depuis l’Indien, depuis l’homme d’Afrique trop de distance a été calculée ici, consentie ici, entre les choses et nous.
La vraie manifestation de la civilisation est le mythe.
L’organisation sociale, la religion, les compagnies, les philosophes, les mœurs, l’architecture, la sculpture sont figuration et expression de mythe.
La civilisation meurt dans le monde entier, parce que les mythes sont ou morts ou moribonds ou naissants.
Il faut attendre qu’éclate le gel poussiéreux des mythes périmés ou émaciés. Nous attendons la débâcle.
…Et nous nous accomplirons.
Dans l’état actuel des choses, le seul refuge avoué de l’esprit mythique est la poésie.
Et la poésie est insurrection contre la société parce que dévotion au mythe déserté ou éloigné ou oblitéré.
On ne bâtit pas une civilisation à coups d’écoles, à coups de cliniques, à coups de statistiques.
Seul l’esprit poétique corrode et bâtit, retranche et vivifie. »
Dans l’angle mort d’une histoire en pointillé J’ai trouvé un vieux reste de lumière figée Le bavard au cœur creux Sans rien dire l’a abandonné Dans l’onde dodue Des ronds de mes rires bleus Je l’ai jeté pour un dernier souvenir ricochet
A la lueur d’un presque jour au pas hésitant Dans les draps humides des sueurs de silence J’entends battre le cœur froissé d’une nuit vivante Il est l’heure de l’étirement qui craque en soufflant Il est l’heure des vieux mots repêchés avant le pire Dans la réserve grise d’un continent de pages blanches La poésie est là fleur mauve à l’angle du désert Oasis de larmes dorées sur les yeux entrouverts
Homme de moins que rien Visage mou Regard moite Poisseux d’aigres sueur Qui s’incruste entre les rires innocents Homme de moins que rien Expire le mauvais parfum De la suffisance des quelques siens Il était de ces bavards inutiles Qui encombre les salons Homme de moins que rien Creuse en soufflant Un gras sillon de silences aigris Ils étaient tant à le suivre Roses fanées à la boutonnière Oublieux de ses arrogances Dans ce monde aux sourires sucrés Ignobles, infâmes Ont repris en cœur L’hymne gris de leurs violences cachées
Sur l’eau, quelques rides de lumières, Le matin léger s’étire sur le fleuve. Au loin la rumeur de la ville, Comme un bruit qui s’éveille. On s’étire, le silence se respire. Il fait frais, on sourit. Le jour se lève. C’est beau, La nuit s’est retirée, Discrètement, le port l’a avalée. Le soleil est là, on le sent. On l’entend. Chaque couleur s’est préparée, Dans le matin léger, Ses ailes lissées le fleuve a déployé.
Je publie à nouveau cette micronouvelle qui a remporté le prix des lecteurs en 2020 sur le site short-édition
Ce sont trois informaticiens, ou techniciens, de ces hommes qui m’impressionnent parce qu’ils arrivent à réfléchir en trois dimensions. Tout le long du trajet, dans ce « carré » que je partage avec eux, ils parlent une autre langue, presque une langue de signes. Ils rient, ils sont bien dans leurs anecdotes technologiques. Ils mettent du sourire et du bonheur dans les codes, dans les chiffres. Il y a du soleil dans leurs langages obscurs. Je ne comprends, ce n’est pas grave, je les écoute avec délice. Ils ont de la passion, elle déborde dans ce compartiment monotone et j’aime ça. Ils ne jouent pas, ils ne forcent pas, ils disent, ils racontent, et ils vivent. Le plus près de moi est massif, il a les mains lourdes, les doigts épais. Je ne l’imagine pas devant un clavier, mais plus devant un sac de ciment, un arbre à abattre. Il est fort, sa voix résonne, il est calme, il aime la vie. Silencieux, mais attentif, depuis le début du trajet je me décide à parler. Peut-être parce que je me sens bien, que cela me semble naturel de parler à ceux qui sont proches. Comment peut-on presque se toucher et ne rien se dire ? Il n’est jamais simple d’entrer dans une conversation, il ne faut pas donner le sentiment d’être indiscret, d’avoir écouté. Les réactions peuvent parfois être surprenantes. Tout cela je le savais, tout cela je l’avais déjà expérimenté mais tant pis, je me suis lancé. « Euh, excusez-moi, je vous écoute depuis un petit moment, et je ne comprends rien à ce que vous dites, vous êtes dans quoi au juste ? » Le plus jeune des trois, celui qui est en face de moi, a semblé abasourdi par cette question. Il m’a regardé avec étonnement, presque avec effroi, comme si je venais d’entrer par surprise dans sa chambre à coucher, juste au moment où il allait se glisser sous les draps. Les deux autres l’ont regardé, m’ont regardé : le plus bavard des trois, celui qui il y a quelques minutes ponctuait toutes ses explications de grands éclats de rires, s’est figé instantanément dans un silence glaçant. J’étais gêné, presque pétrifié. Le doux balancement du compartiment dans une longue courbe prise à grande vitesse, me donnait presque la nausée. J’allais ouvrir la bouche pour m’excuser, leur dire que j’étais désolé de les avoir dérangés quand le plus grand des trois, celui que j’admirais il y a quelques instants, se tourne vers moi et me dit simplement. « Tu veux savoir, dans quoi on est, et ben c’est simple là pour le moment et pour encore deux heures on est dans le train, dans ce compartiment, avec toi, mais sinon tu sais on n’est dans rien, on ne travaille pas, on ne travaille plus. On est ensemble parce qu’on va à l’enterrement d’un ami, notre ami, c’était le quatrième, celui qui était avec nous, d’habitude, là, à ta place. On était quatre, quatre techniciens, on aimait vraiment ce qu’on faisait, et puis la boîte a fermé, elle nous a virés. Lui, il n’a pas supporté, il s’est suicidé…Il s’appelait Jules. C’était la semaine dernière, alors on est tellement triste, qu’on fait comme avant, on parle, on rit, et tu vois tu nous as réveillé et là on pense à lui… »
Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir dans la mer. Nous arrivons par le village qui s’ouvre déjà sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et âcre de la terre d’été en Algérie. Partout, des bougainvillées rosat dépassent les murs des villas; dans les jardins, des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. A l’heure où nous descendons de l’autobus couleur de bouton d’or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournée matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants. A gauche du port, un escalier de pierres sèches mène aux ruines, parmi les lentisques et les genêts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. Déjà, au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et rouges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent léger, sous le soleil qui nous chauffe un seul côté du visage, nous regardons la lumière descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents éclatantes. Avant d’entrer dans le royaume des ruines, pour la dernière fois nous sommes spectateurs.
Exrait de Noces à Tipasa, écrit par Camus en 1937…
Dans ma boîte à émotions C’est un joyeux fouillis Cauchemar des ordonnateurs du beau fabriqué Du beau validé par les filtres académiques Je ne cherche jamais le parfait imposé Je n’obéis pas aux absurdes règles de la contemplation artificielle J’aime les alliances improbables Les mariages de gris bretonnants et bleus plastifiés Dans ma boîte à émotions rien n’est impossible Ni les rires pour un rien Ni les larmes pour si peu J’aime choisir mes conjugaisons J’aime réinventer des liaisons Et j’aime encore plus cet oubli permanent De ce point qui se refuse à être final
Les autres…N’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin. Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux, qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues. S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, réponds-leur que leur imagination est en panne, fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on est trompé par son obsession du réel convenu.
Cette imagination-là n’est pas la tienne, tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, des rêves qui sont toujours les mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Tu dois leur dire que les arbres tu les vois comme des arbres et pas comme de vieilles femmes aux doigts crochus ou tout autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes pour que les peurs soient identiques.
Tu ne dois pas être comme les autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends quand ils bougent dans le vent tu dois dire que c’est la mer. Tu ne dois pas dire : ils font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression d’entendre la mer. Tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste de le dire, c’est injuste pour les arbres d’abord, et puis pour la mer surtout, c’est comme si tu disais que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin, qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont entendue avec leurs mots à eux, avec les mots qui ont été fabriqués par d’autres pour dire que la mer existe, ici, et pas ailleurs…
Toi tu dois dire que la mer existe ici, dans ces forêts d’altitude, tu dois dire qu’elle est là, derrière ce vent, comme une mémoire……
Sur cette floraison de routes innombrables Où les pas font sonner les heures du désert, Où s’efface le vent et ses cris et ses rides, Emporté par soi-même et toujours recouvert,
Sur ces arbres scellés au ciel, à la lumière, Sur ces fontaines de sommeil, Sur ces oiseaux tombant au fond des puits d’azur Roulant de l’aile sur le silence essentiel,
Je promène mes mains, mes lèvres, ma tendresse. Je promène mes pas, ma tristesse et mon cœur. Ô ma terre, c’est toi, toi seule qui m’oppresses, Et je me sens jailli droit de tes profondeurs.
Je suis les quatre vents, je suis le champ des Cygnes Et, des bords d’Orion aux feux de la Grande Ourse, Je suis l’âme semée qui s’éprend d’elle-même, Je suis le cœur gorgé de pur.
Terre je suis tes bras, tes ombres, tes blasphèmes, Le ciel ouvert aux flots et la mer qui murmure.
J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.
Ce soir c’est vers. Finie la pause prose, ce soir je vous prends à revers, ce soir je me pose, je prends un verre et je me mets aux vers. Je vous entends déjà : il nous dit qu’il se remet aux vers mais il reste en prose. Tout ça n’est peut-être que de la frime, de la frime pour trouver une rime. Alors attendons un peu…
Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir… Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier. L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires. Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre. Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience. La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit… J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu. J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées. Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches… Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire. Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! » La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures… Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités : avec pudeur et prudence. Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long… Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur… Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège. Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil. J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes… Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable. Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas. Tout au moins je le suppose.
Sur le tableau noir de mes désirs d’écriture J’ai tracé quelques lettres de brumes Des mots bleus se sont envolés A tire ligne jusqu’au bord d’une blanche feuille Que j’avais attendue Une phrase est là, en suspens Une autre aussi qui l’attend Je les regarde heureux Elle se sont aimées Avec mon consentement
Au fond de mes poches, Quelques miettes de ciel. Dans le creux de ma paume pressée, J’ai pris quelques cailloux mauves. En riant les ai semés. Une à une, bulles légères Sautillent, pétillent Dans long couloir sans écume Foule sans sillage, N’entend pas le chant du large.
Chaque jour le monde se blesse Seuls deux aimants se regardent pleurer Pas une main pour rassurer les tremblants Pas un rire d’enfant pour souffler Pas une rime en aile pour espérer Le monde est abattu On ne l’entend plus rêver Il saigne de tristes larmes sans sel Aux quatre coins du ring des haineux
Homme de moins que rien Visage mou Regard moite Poisseux d’aigres sueur Qui s’incruste entre les rires innocents Homme de moins que rien Expire le mauvais parfum De la suffisance des quelques siens Il était de ces bavards inutiles Qui encombre les salons Homme de moins que rien Creuse en soufflant Un gras sillon de silences aigris Ils étaient tant à le suivre Roses fanées à la boutonnière Oublieux de ses arrogances Dans ce monde aux sourires sucrés Ignobles, infâmes Ont repris en cœur L’hymne gris de leurs violences cachées
Le monde pleure doucement Dans le creux des longues larmes Roulent des gouttes d’ennui Sur la vitre sale du hier sans fin J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience Une vieille trace de mémoire
Le monde pleure doucement Dans le creux des longues larmes Roulent des gouttes d’ennui Sur la vitre sale du hier sans fin J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience Une vieille trace de mémoire
Il est des jours blancs Jours glacés Pour papier froissés Tout se tait, Tout se paie, Lourd monde qui bruit, J’attends, Je feuillette, Ici, là, partout, Mots endormis, Il est des jours blancs
Pour un concours de nouvelles, j’ai écrit ce texte que je vous propose de découvrir aujourd’hui en plusieurs parties. Il faut préciser qu’une contrainte était imposé, à savoir commencer par la phrase suivante : « Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. »
« Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. » C’est une voix d’outre-tombe qu’on vient d’entendre. Elle indique qu’on en a enfin terminé avec ce film. Sur le grand écran de l’entrée des artistes – c’est le nom du cinéma – s’affiche le mot fin. Il y a encore un interminable plan fixe sur cette gare, enfouie sous une épaisse couche de brouillard. Même si la brume est très épaisse, il n’est pas difficile de reconnaître les deux silhouettes. Il faut dire qu’on les a suivies dans toutes leurs aventures monotones depuis le début du film. Film qui dès la fin du premier quart d’heure a déjà paru interminable à Max. On peut dire, sans se tromper, qu’il est soulagé, pour ne pas dire libéré, et il n’a pas attendu pour se lever et commencer à enfiler son blouson. Il se prépare à sortir, il a envie de respirer, de retrouver la lumière. Au début de la projection, il a d’abord pensé que le caméraman avait eu un problème de mise au point pendant le tournage. On ne peut pas dire que c’était totalement flou, c’était autre chose… Max s’est d’ailleurs retourné plusieurs fois, vers le petit carré lumineux de la cabine de projection. Peut-être est-ce simplement un problème technique ? Ces petits cinémas associatifs ont peu de moyens, et il imagine aisément que le projecteur est au moins aussi âgé que les vieux sièges en velours rouge qui grince dès qu’on bouge un peu. Lucie, comme à son habitude est restée assise. Elle est toujours convaincue, à la fin de chaque film qu’elle voit, qu’il faut patienter jusqu’à ce que la salle soit totalement vide. Elle est persuadée qu’il peut encore se passer quelque chose, qu’une dernière image va apporter un éclairage supplémentaire. Un message subliminal en quelque sorte. Max s’impatiente, il n’en peut plus.
– Tu vois bien qu’il ne va rien se passer…
– Non, attends, parfois il y a un rebondissement !
Max sourit intérieurement. Il ne voit vraiment pas comment il pourrait y avoir un rebondissement dans un film aussi flou et aussi plat. Il s’impatiente, mais résiste encore un peu. Il n’est plus à une minute près. Evidemment, rien de nouveau, pas le moindre rebondissement, pas de message. Il se dit que s’il était à la place du réalisateur, il aurait peut-être au moins remercié les spectateurs. « Merci d’être restés jusqu’au bout… » Ou alors : « vous n’avez rien compris à ce film, c’est normal, je n’ai, pour ma part, rien compris au scénario et l’objectif de ma caméra était rayé… » Il rit intérieurement de ses moqueries.
Je participe à beaucoup de concours d’écriture, dans les différentes catégories poésie et nouvelles. Finaliste du concours de poésie organisé par la médiathèque de la ville de Senlis, sur le thème du soleil, vous pouvez retrouver mon texte « un sourire s’est envolé »…
Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même.
On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…