Soixante ans avec René Char…

Je viens d’avoir, aujourd’hui 4 juin, soixante ans… Une bien belle journée pour moi, et un premier cadeau inattendu et qui m’a particulièrement touché, les œuvres complètes de René Char, dans la pléiade, c’est Hervé mon ami directeur de la structure dont je suis moi-même directeur adjoint qui a eu cette délicate attention. J’en suis tout ému et ne résiste pas à l’envie de partager un texte de ce très grand

Entr’aperçue

Je sème de mes mains,

Je plante avec mes reins ;

Muette est la pluie fine.

Dans un sentier étroit

J’écris ma confidence.

N’est pas minuit qui veut.

L’écho est mon voisin ,

La brume est ma suivante.

Et soudain tout devint étrange…

Et soudain tout devint étrange,

Longues et molles les heures

Ne trouvaient plus de passages vers l’après.      

Nos ombres avaient disparu.

Certains disent qu’elles ont coulé,

Lassés de suivre en silence

Ces visages courbés.

Plus un son ne sort des bouches étonnées

Partout des flaques de silence.

Oubliés les rires éclaboussant

Enfermés les enfants sautillant.

Soudain tout devint étrange,

Regarde,

Les corps se rapprochent,

Ils s’effleurent,

C’est touchant.

On dirait des amants…

27 mai

J’ai un arbre dans la tête…

J’ai un arbre dans la tête,

Et,

Quand vient la nuit

Sur ses branches nouées

Reposent mes rêves du bel été

Regarde,

Ecoute,

Ils sont légers, ils sont beaux,

Ces songes qu’on dit vers

Balancent en riant

Au bout de leurs branches.

Dans la lumière du soir tombant,

Fleurissent des mots d’amour

Longues rimes enivrantes,

Qu’on effeuille en dormant.

26 mai…

Quelques miettes d’air marin…

J’ai plongé la main,

Dans le fond mauve de ma poche à sourires.

Il y restait quelques miettes d’air marin ;

Dans le doux creux de ma paume de cire

J’entends, elles chuchotent un chant câlin.

Ô si beaux ces mots loin du pire.

Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.

Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…    

25 mai

Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge…

Parce qu’il est préférable et plus agréable de lire ce texte inédit et surprenant, d’un seul jet, comme j’ai dû vraisemblablement l’écrire, je réunis les deux parties et pour l’illustrer j’ai même trouvé une photo que j’ai prise l’année dernière. Il s’agit de la caserne dans laquelle je me rendais quand j’ai écrit ce texte…

En 1982, il s’agissait de l »entrée du 4ème Rima

Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir…

Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier.

L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires.

Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre.  Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience.

La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit…

J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu.

J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées.

Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches…

Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire.

Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »

La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures…

Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités :  avec pudeur et prudence.

Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long…

Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur…

Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège.

Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil.

J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes…

Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable.

Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas.

Tout au moins je le suppose.

Petit mot doux…

Au soir tombant,

Seul sur un chemin,

Petit mot doux se promenait.  

Sois prudent !

Avaient prévenu père et mère

Le temps est à l’orage

Tu pourrais faire de mauvaises rencontres,

Aux gros mots tu ne répondras pas,  

Aux grands mots tu souriras,   

Les majuscules tu salueras.

Petit mot doux est un gentil,

Il a marché et n’a rien dit…

14 mai

Petite pluie est venue…

Vêtue de son manteau de drame gris

La pluie est là, elle n’était pas invitée…

C’est bien lui, lourd mardi maudit,

Dans longues rimes de novembre empêtrés

Qui a osé la convoquer dans le dernier souffle du midi.

« Je ne veux pas que joie sente des ailes lui pousser,

Petite ou drue, Ô pluie, reviens je t’en prie. »

Mais pluie têtue a résisté et son sourire lumineux

Sur chaque flaque a posé petites perles bleues..

13 MAI

Un orage en février, suite…

Jules et Lisa se sont trouvés. Tout à l’heure Jules ne savait pas que Lisa reviendrait. Il ne savait pas comment Lisa existait. Il ne savait pas qu’il y aurait cette nuit. Tout à l’heure c’était une autre histoire avec cette femme qu’il croyait sienne. Tout à l’heure c’était une erreur. Lisa est calme, elle n’est pas essoufflée, elle est bien, comme les rares fois où elle s’endort facilement. Il faudra bien qu’ils parlent, qu’ils se racontent ce qu’ils sont, mais pour l’instant ils sont bien, ils se tiennent bien serrés. Ils marchent dans les rues au milieu des autres, au milieu du monde qui ne les a pas voulus seuls. Maintenant ils sont deux et le monde les reconnaît. Ils se sont retrouvés.

Jules et Lisa s’aiment. Jules aime Lisa et Lisa aime Jules. Ils s’aiment. Il n’y a pas un centimètre de peau qu’ils n’aient explorée. Ils se sont imprégnés l’un de l’autre. Ils ne disent pas qu’ils font l’amour. Ils détestent le verbe faire. Lisa dit souvent qu’à la rigueur on peut faire la vaisselle, le ménage. Mais quand on parle d’amour et surtout quand deux corps se mélangent, quand deux corps deviennent un bouquet de sensations, on n’utilise pas le verbe faire, on le laisse de côté, on le laisse pour les tâches rébarbatives et on lui préfère un synonyme qui n’existe pas. Alors on ne cherche pas, on ferme les yeux, on se touche, on se parle, on se sent, on s’écoute, on se goûte, on crie et c’est l’amour. Celui qui ne peut trouver du sens sur le papier. Parce que les mots, ils sont traîtres, ils sont prêts à toutes les compromissions et se salissent au contact des autres. Lisa et Jules ne disent pas qu’ils vont faire l’amour, ils se regardent, ils s’embrassent, ils s’aiment et c’est tout. Depuis qu’ils se sont retrouvés, Lisa et Jules n’ont pas cherché à comprendre ce qui les a mis sur le chemin l’un de l’autre. Ils savent tous les deux qu’ils ne pouvaient que se rencontrer mais ne se posent pas de questions. Leur vie a été si difficile qu’ils trouvent naturel d’être né le même jour, à la même heure, au même endroit. Ils n’ont pas l’intention de gaspiller de l’énergie à se poser des questions inutiles.

Il y a en a tant qui glisseraient sur les miracles du hasard extraordinaire, des coïncidences de la vie. Ils refusent tout cela, il ne se sont pas rencontrés, encore moins retrouvés, ils ne se sont jamais quittés et n’existent que l’un à travers l’autre.

Jules et Lisa s’en moquent de comprendre ce que tant voudraient savoir.  Si on les interroge, ils diront qu’ils savaient. Ils savaient l’un et l’autre.

Hier, Jules est sorti de la route, celle tracée depuis le premier jour et aujourd’hui il a pris la bonne direction. Le Jules d’hier n’existe plus, il a disparu. Il est ailleurs, dans les histoires des autres, il est dans leurs mémoires. Ils l’ont sélectionné, tous ceux qui l’ont croisé, tout ceux qui n’ont rien compris, ou pas voulu. Jules, celui dont on parle quand on est ensemble, celui qui aide à terminer les soirées d’ennui quand on a fini de parler du temps, de la hausse des prix, et de la crise de l’énergie. « Jules tu sais bien, l’allumé de la rue Michelet, qui ne sait pas où il habite ». Ce Jules-là n’existe plus. Lisa l’a gommé. Lisa est venue un soir d’été. Elle a agi comme le révélateur sur du papier photo. Tout doucement c’est apparu, au début un peu trouble, un peu flou et les traits se sont fixés, le regard est apparu. Lisa a révélé Jules. Et maintenant les autres le voient. Il est en plein jour.  Il est vrai.

Ses troubles ont disparu, il se sent mieux. Il existe, les autres le voient et se sourient.

Homme d’en haut…

Envie, ou besoin de publier à nouveau ce texte que j’ai écrit il y a quelques années

Homme d’en haut qui invente la mer,

Homme d’en haut, dans les yeux, le bleu c’est beau.

L’homme d’en haut aime la mer à mi mots.

Dans l’écume de ses rêves, des mots salés

L’homme d’en haut plisse les paupières,

Et des vagues à l’âme creuse les joues de l’homme d’en haut.

Sillons creusés par les larmes,

Creusent la vallée de ce visage lame.

Quand les yeux se ferment, quand le regard creuse l’intérieur,

Il a la mer qui remonte, la mer sur le front, vague ride d’un homme d’en haut.

C’est si beau l’âme d’un homme d’en haut.

C’est si beau l’âme d’en haut, amarrée au port du bas.

Avec un ciel si bleu que larmes d’en haut roulent,

Perles qui brillent,  

Jusqu’aux vagues d’en bas.

Un orage en février : suite…

Tout a commencé une nuit de février. Ce n’était pas n’importe quelle nuit. Une nuit bissextile, une nuit de tous les quatre ans. C’est la nuit du vingt neuf février mille neuf cent soixante. Un lundi. C’est une nuit qui se fait belle, nuit qu’on attend, qu’on espère. A la maternité de la clinique Trousseau, ils sont deux bébés prématurés. Pas trop, juste assez pour être enfermés dans une cage de verre…

Les mères dorment. Elles sont fatiguées, c’est leur premier accouchement. Elles ont besoin de récupérer. Elles sont jeunes, toutes les deux. Elles n’ont pas paniqué quand le médecin à parler de couveuse : « juste deux ou trois jours » pour qu’ils se finissent, pour qu’ils se préparent à affronter l’hiver bissextile dans les meilleures conditions.  Elles n’ont pas insisté. Elles veulent dormir. L’une d’elles, Rose, la mère de Lisa a réclamé un somnifère.

La mère de Jules n’en a pas besoin. Elle a le sommeil puissant, la seule chose qui pourrait la réveiller, c’est une main d’homme se posant sur une des parties de son corps qu’elle n’hésite jamais à offrir au premier venu. C’est une femme qu’on dit légère, qui ne sait pas dire non dès l’instant où il est possible de s’envoyer en l’air. Son petit qui est là bas dans son bocal de verre, elle l’a à peine regardé, elle l’a expulsé, vulgaire passager clandestin. Quand la sage femme lui a demandé le prénom elle a pensé à tous ces julots de passage qui se sont donné le mot pour lui emplir le ventre. Ce sera Jules.

Elle n’aurait pas pensé que ça finisse comme ça. Elle faisait pourtant attention, comme le lui avait recommandé sa mère. Elle en avait eu neuf dont sept non désirés, de ceux dont on dit qu’ils sont des accidents. Elle se tenait prête dés le commencement. Elle gardait toujours la main droite disponible, prête à dégainer l’outil dés qu’elle sentait la besogne venir à son terme. Elle en a taché des draps, des velours de canapés, elle en a recueilli au creux de sa main légèrement calleuse des échantillons de tous ceux qu’elle n’aurait pas voulu avoir. Et pourtant il y a quelques mois, huit pour être précis ça a dérapé, elle n’a pas eu la main assez leste. Il faut dire que l’officiant du jour était du genre plutôt rude, du genre que quand il est entré quelque par il faut être habile pour l’en faire sortir. Il s’appliquait, c’était si bien, elle n’avait jamais eu cette folle sensation d’être pleine, pleine de lui, elle en gémissait, elle en fermait les yeux et quand il a accéléré le rythme, quand il l’a soulevée sous les fesses et qu’il l’a soudée à lui en s’aidant de ses deux immenses mains, elle a perdu le contrôle et s’est mise à frapper sur le matelas sur le montant du lit, sur lui. Elle savait plus. Tout est parti.

Elle aurait pu avoir recours à une faiseuse d’anges mais elle a choisi de garder le môme. Aujourd’hui elle ne sait pas pourquoi mais elle s’en moque, ce n’est pas ce petit Jules qui l’empêchera de continuer sa vie comme elle l’entend. Et ce soir avant de sombrer dans un profond sommeil elle repense à ce Jules d’un soir ce Jules qu’elle n’a plus revu, ce Jules qui l’a faite crier. Il était grand et lourd, il sentait l’huile, la mécanique et avait un sexe énorme, un sexe dont on se souvient même après un accouchement et qui vous envoie un peu de chaleur dans le bas du ventre si douloureux, dans les bouts des seins dressés par le désir et le lait qui prépare sa montée. C’est Paulette : la mère du petit Jules. Quand elle s’endort, Paulette n’aime pas qu’on la dérange pour autre chose que la bagatelle, alors l’orage, même s’il est en février elle ne veut pas l’entendre.

Dans la chambre d’à côté il y a la mère de Lisa qui attend que le somnifère fasse effet. Elle pense à celui qu’elle a tant aimé.  Elle fermait les yeux chaque fois qu’il la touchait. Et maintenant elle est là avec cette douleur dans le vide de son ventre. Elle n’a pas mal d’avoir accouché, elle a mal d’être seule. Il ne viendra pas la voir, il ne viendra plus, elle n’a été qu’une aventure. Elle rêvait d’amour et lui il ne disait rien, il entrait en elle avec application, avec méthode et il oubliait de lui regarder les yeux et de lui dire qu’il aurait pu être bien. Ce soir elle n’a pas la force de pleurer, elle se réserve pour les lendemains nombreux où il faudra qu’elle s’emplisse de désespoir. Lisa elle ne veut pas la voir, elle ne veut pas être distraite de ce qu’il lui reste d’amour. Elle ne veut pas que par la faute d’un bébé l’essentiel de ses pensées se tournent vers un seul et unique but. Elle veut l’oublier avant que d’avoir pu lui laisser le loisir d’aspirer ce qu’il lui reste de mémoire. Elle ne connaîtra pas d’autres hommes où alors simplement pour sentir ce morceau de chair lui pénétrer les entrailles et lui rappeler le temps d’un râle le souvenir de son inoubliable Vincent. L’orage elle ne l’entendra pas quand les premiers grondements de tonnerre retentiront elle se sera déjà endormie.

L’orage du vingt –neuf février mille neuf cent soixante : impossible ! Hors du temps, hors normes. L’orage ce n’est pas en février, l’orage c’est quand on est en juillet. C’est quand la chaleur devient si étouffante qu’elle en est épaisse, qu’elle pèse de tout son poids sur les vivants. L’orage c’est en juillet, pour la fête nationale et se souvenir de la Bastille. L’après midi avait été si froide, on avait hâte que la nuit tombe pour s’enfermer à l’abri. La salle des couveuses est sinistre, elle est au bout d’un couloir un peu gris, un peu gris comme cette fin de février. Il y a du novembre dans cette fin d’hiver. Il y a du novembre dans cette ville où tout est terne, même dans les maisons où les enfants naissent.

Jules et Lisa sont seuls, ils ont chaud. Les couveuses sont branchées comme de vulgaires grille pains. Ils dorment. Ils n’ont rien d’autres à faire qu’à attendre, qu’à garder les yeux fermés sur un monde qui les a accueillis sans enthousiasme. Ils sont emmaillotés comme de petites momies. Dans le noir, la blancheur de leurs langes brille légèrement. On dirait des larves d’insectes… Le silence est oppressant, il y a la peur qui rôde dans les espaces de plus en plus vides de cette maternité. Une peur épaisse qui ajoute des tâches de gris à toutes les formes qu’on distingue.

Les éclairs scintillent : la façade est illuminée. C’est une façade de pierre. Le tonnerre surprend les hommes comme les objets. Il entre par les fenêtres aux vitres pourtant givrées, il les nargue, il est venu d’ailleurs, il prépare son coup depuis quatre ans. Jules et Lisa ouvrent les yeux. Ils ne connaissent pas l’orage, il n’est pas encore entré dans leur appareil à mémoire. Ils se souviennent bien d’un battement, un peu sourd plutôt régulier, comme une petite musique qui ne vous quitte jamais. Ils aimaient ce rythme et là depuis quelques heures, il n’y a plus rien. Le silence est seulement troublé par les vibrations de cette boîte dans laquelle ils sont enfermés. Quand l’orage a commencé, quand ils ont entendu les premiers roulements de tambour du ciel, ils ont d’abord pensé que la petite musique était revenue, qu’elle était seulement un peu forte. Ils auraient voulu bouger, s’agiter pour montrer que c’était bien mais ils n’avaient que la tête capable de tourner. Ils sont si petits, ils ne savent rien, ils ne connaissent rien et leurs souvenirs sont si faibles, si confus. Jules depuis qu’il est là a toujours la même image qui passe dans la tête. Il ne sait pas ce que c’est, c’est agréable, c’est une couleur qu’il ne peut pas connaître avec des petites lumières autour. Il sent que c’est doux. S’il pouvait, il le serrerait dans ses bras. C’est comme une forme qui bouge qui s’approche de son visage et qui fait du bruit avec le trou qu’il y a au milieu. Et puis il ne voit plus rien, le noir comme avant, comme quand il entendit la petite musique de tambour.

Jules et Lisa ouvrent les yeux : petits leurs yeux, si petits qu’on ne sait pas s’ils les ouvrent ou les plissent, pourtant ils se voient. Ils se supposent dans les éclairs qui accélèrent leur danse. Aujourd’hui Ils construisent leur première peur.

Et puis un coup de tonnerre plus violent, plus incroyable que tous les autres. Le fracas, le silence et un souffle qui s’achève dans le silence. Le dernier souffle. Les mères dorment elles ne savent pas. Hier le froid et il y a peu l’amour. Jules et Lisa ne se voient plus. Ils se regardent, s’impriment mutuellement. Définitivement.  Dans le fond de la pièce il y a l’armoire électrique. Toutes les couveuses y sont reliées. De la fumée s’en échappe. Quelque chose a grillé. Jules et Lisa sont dans la lumière. Seuls, deux récifs au milieu d’une mer déchaînée. Ils sont seuls et leurs boîtes de verre scintillent comme dans les premiers rêves de Jules.

Et il y a la peur, première peur, leurs premières peurs. Suivent les cris, terribles comme une déchirure, un appel, une supplication. Dans le cri, il y a la mère qu’on appelle. Elle ne vient pas, ne viendra pas. L’orage est passé, on a tout rebranché. L’infirmière s’est approchée les a touchés, mécaniquement, et a sursauté comme lorsqu’on prend une décharge. Une des couveuses n’a pas redémarré. C’est la couveuse de Lisa, une ombre blanche l’a prise. Dans un réflexe médical elle l’a posée dans celle d’à côté : Jules attendait Lisa.

Ils étaient si près l’un de l’autre, les yeux ouverts. Ça fabriquait comme un serrement de gorge dans cette atmosphère anormale. Tous les ingrédients étaient dans la pièce pour fabriquer un morceau de malaise ou de malheur. Comme une présence qu’on sent quand le silence est si lourd, et que le cœur accélère. Le tonnerre s’était éloigné, il n’était plus qu’un reste de sons, vague écho, rumeur qu’on croit avoir rêvée.

Dans la pièce encore un peu grise, il y a cette infirmière. C’est Marie, elle est plantée, raide devant la couveuse où deux corps s’emmêlent et s’étreignent. Ils se cherchent.

C’est plus qu’elle ne peut supporter, il faut qu’elle pleure, qu’elle déverse cette peur qu’elle a engrangée à la nuit tombée. Ce que les autres lui diront, elle s’en moque. Ils ne pourront pas lui expliquer que rien ne s’est passé, rien de grave, pas plus que le simple ordinaire d’une nuit hospitalière. Elle pleure en silence pour ne pas risquer de révéler sa présence à ces deux petits êtres qui se tortillent. La pièce est surchauffée comme l’intérieur d’un ventre. Son ventre elle le touche, il est dur, l’angoisse, la peur, le chagrin de partir.

Demain elle partira Marie, elle partira ailleurs. Un autre hôpital, une mutation pour rejoindre son amant. Elle pleure toujours, ne sait plus si c’est l’angoisse, la peur, la fatigue ou l’amour. L’amour elle le voudrait partout. Elle les voit tous les deux, ils se tiennent chaud, ils sont vivants, l’orage les a unis, si petits. Demain ils ne se toucheront plus, ils se seront éloignés, chacun son histoire. Elle ne veut plus les séparer, ils s’agitent, ils sont heureux. Il y a de la douleur dans leurs cris, il y a de la douleur mais elle sait qu’ils s’aiment déjà.

Elle pense aux mères qu’elle a aperçues tout à l’heure. Des mères qui dorment, des mères qui dormiront toujours et qui attendent qu’ils s’en aillent, qu’ils les laissent en paix. Elle voudrait les réveiller, les sortir de leur langueur de mère attendrie et leur crier : « regardez-les, ils se tiennent chaud, regardez-les et écoutez ils vivent ! » L’orage les a appelés, ils se sont entendus, ils se sont vus, regardés. A cet instant Jules est entré dans la vie de Lisa.

Elle prend Lisa entre ses mains. Lisa si petite, Lisa si fragile.  Son corps est empli de vibrations comme une corde tendue à l’extrême. Marie sent comme un fourmillement au creux de ses mains. Lisa gigote, elle a compris qu’elle vient d’être arrachée à son premier plaisir, son premier instant de bonheur. Marie comprend cette souffrance et voudrait que Lisa lui pardonne. Elle doit mettre chacun à sa place. La place qui est la sienne. Pour toujours. L’orage est terminé, toutes les installations électriques fonctionnent correctement, la couveuse de Lisa est montée en température, il faut suivre les procédures. On ne laisse pas deux nouveau-nés ensembles, dans le même berceau. Ce n’est pas normal, ce n’est pas conforme. Il faut les habituer le plus vite possible à la solitude nocturne, leur apprendre à se réchauffer au simple contact des fibres synthétiques. Elle ne peut s’empêcher de penser à d’autres mammifères, les lapins par exemple, ils se tassent les uns contre les autres. Peut-être est ce pour cela qu’une fois adulte il est si difficile de se toucher, de s’effleurer même, d’accepter le simple contact d’une peau sans immédiatement penser qu’il s’agit là de la première étape d’un parcours sexuel.

Elle a posé Lisa dans sa couveuse et Lisa pleure. Elle pleure fort, avec des cris qui déchirent. Lisa n’a pas faim. Lisa n’a pas soif, elle n’a plus peur, Lisa est seule. Lisa est seule depuis cet instant et le restera définitivement tant qu’elle ne retrouvera pas Jules. Marie l’entend et elle comprend que ce cri n’est pas le même que celui des autres jours. Mais il y a eu l’orage et il y a la fatigue. Et demain le départ. Le départ pour un ailleurs rempli d’amour et de tendresses, de corps qui vont s’emmêler. Marie doute, il y a ce cri, et Lisa qui appelle, Lisa qui lui fait comme un trou dans la joie. Demain elle sera loin dans le sud et Lisa restera là à attendre qu’une Marie la prenne dans ses bras…

Lisa pleure. Jules ne dit rien, il rêve déjà, il est ailleurs. Jules tremble. Jules et Lisa : ils se sont aimés.

Parlez moi de la mer…

Je suis particulièrement satisfait pour ne pas dire fier de mon texte du jour. Je n’ai pas l’habitude, mais là j’avais envie de le dire…

Je n’en peux plus du bruit de la peur,  

Je n’en veux pas  de la suie grasse de vos haines,

Je n’en veux plus des complaintes aux rimes dures.  

Parlez moi de la mer, je vous en prie.

Où sont les vagues,

Où sont-elles ?

Entendez le vent,

Il pleure, vous dis-je,

On l’oublie,

Il est seul, il appelle.

J’entends son chant qui ondule,

Mes yeux se ferment,

Petites larmes coulent.

Vagues amères,

Douces et belles,

Sur les rives de mes lèvres muettes

Ont répondu, ô vent, à ton appel.

Parlez moi de la mer je vous en prie…

Un orage en février : suite…

Je poursuis la publication de mon roman, avec aujourd’hui un très long chapitre…

Jules est fatigué. Il y a la vie qui lui fait mal, elle est pesante. Les autres le voient, il passe. Il est une ombre qui glisse. Les regards se taisent, n’osent pas. Jules est dans la souffrance, il en est un élément. Il y a cette boule qui navigue de l’abdomen à la gorge et cette envie de pleurer quand rien n’y prépare. Jules est une erreur, une erreur sur toute la ligne.

Jules n’aurait pas besoin de vivre, ça ne sert plus à rien. C’est trop compliqué. Le temps passe et il s’enfonce. Et parfois Jules crie, Jules hurle, il est mal dans son corps qui lui pèse. Jules a rêvé Lisa, un matin. C’était un matin pluie, et il l’a rêvée. Elle, une main qui le frôle. Elle, une odeur, une odeur de peau. Jules rêve Lisa, il sait qu’elle existe. Il l’entend, c’est comme un souffle, Jules rêve, Lisa est là, elle est en vie, il faut la trouver. Il cherche et les autres ne l’aident pas. Les autres, ils ne l’existent plus. Il est effacé, aspiré, il est dans le ventre d’un trou noir. Et ce matin, il rêve, alors il veut sortir. Il veut s’en sortir, c’est Lisa qui le dit. Elle appelle. Elle est là, quelque part derrière ses yeux. Elle est là, elle attend, elle l’attend depuis toujours, depuis l’orage.

Enfant, Jules s’était inventé un don. Il voulait offrir une montre à sa mère, une montre pour sa fête, il en rêvait. Il n’avait pas d’idées sur le modèle à choisir. Il préférait les montres avec des aiguilles plutôt que ces nouvelles machines à quartz. Les aiguilles, elles bougent, elles vivent, il passe souvent de longues minutes à observer la grande aiguille de la pendule de la cuisine. Il se sent puissant quand son regard est capable de capter l’infime mouvement, l’imperceptible frémissement. Il aime ces moments un peu creux, un peu sirupeux compris entre un presque et un déjà. Il aime ces moments où il est capable de percevoir des mouvements que d’autres ignorent.

Toutes les choses bougent, tous les objets vivent, il en est persuadé. Alors il observe et attend les yeux dans un vide qu’il est le seul à remplir, et quand les autres, ceux qui sont là pour dire ce qui est bien, le surprennent dans ces attitudes prostrées, ils le semoncent, lui conseillent de se réveiller, de devenir un autre, un comme tout le monde. Un qu’on ne remarque pas. Sa mère, si belle qu’il en a peur, le secoue et lui ne dit rien, il est ailleurs. Elle ne comprend pas le plaisir qu’il peut avoir à fixer un cadran. Il voudrait pouvoir lui expliquer qu’il cherche à voir les aiguilles des heures bouger. Il la fixe à s’en faire mal au regard.

Ce qu’il voudrait par dessus tout, ce dont il rêve Jules, c’est voir la terre tourner. Il aimerait aller jusqu’à un bord, un endroit rempli d’horizon où il pourrait s’asseoir et attendre. Pour voir, pour sentir. Parfois il calcule la vitesse, il se bourre la tête de ces nombres à vertiges qui le transportent dans des zones où comprendre rime avec souffrance. Et il ne comprend pas pourquoi il ne la voit pas tourner : quarante mille kilomètres de circonférence en vingt quatre heures, ça devrait se sentir. Alors il cherche, il attend que cela vienne. Et toujours rien. Il interroge les adultes, ceux qui doivent savoir, pour rassurer, et les réponses sont pleines de vides autant qu’il est empli d’angoisses. On lui sert toujours les mêmes rengaines, la lune, le soleil, les étoiles qu’il suffit d’observer et qui ne sont jamais à la même place. Mais lui ça ne lui suffit pas, il ne veut pas comprendre, il veut voir, il veut voir le déplacement, il veut être comme au bord du manège. Il veut voir sa mère en face de lui, à droite, à gauche et puis derrière. Quand il fait du manège, il y pense tout le temps.

Un jour il y est presque parvenu. Un jour d’amour comme il en a peu connu. Un jour où sa pompe à tendresse tournait à plein régime. C’était après les cours, il était étudiant en géographie, il avait choisi cette discipline parce qu’elle étudie du vrai. Ce jour là, quand il était sorti, il avait bien senti l’inhabituelle limpidité de l’air. Et le silence, inconvenant pour une ville de milieu d’après midi, un silence d’attente, un souffle qu’on retient avant la joie, qui bientôt explosera.

C’était un soir de novembre, il était seul comme souvent. Devant lui, quand il est sorti du tram, une femme d’âge mûr. Elle pourrait être une sœur aînée, presque une mère, mais il ne veut pas y penser, il est déjà dans une autre histoire, avec elle, il est bien à la suivre, à rester dans son sillage. Elle a fait tout le voyage sur un siège en face du sien. Par deux fois leurs pieds se sont touchés, facile avec les secousses, à chaque fois il a frémi comme s’il était tombé dans ses bras. Elle est devant, à quelques centimètres, il sent son corps qui laisse comme une trace, comme une histoire. Son corps est simple, il n’est pas enluminé de toutes ces formes académiques après lesquelles toutes courent. C’est un corps qui vit, on sent le sang qui circule. Jules ne la quitte pas des yeux, il devine qu’elle a plein d’histoires, qu’elle est une histoire à elle seule, il veut en être. Elle a des cernes sous les yeux. Elle n’a pas besoin de sourire, ni de parler. Il sait qu’elle est douce, qu’elle est sereine. Il l’a suivie sans discrétion, puis s’est approché d’elle au moment où elle entrait dans son immeuble rue de la Montat.

Elle n’est pas étonnée, ni effrayée. Il le savait, elle l’attendait, elle doit être si belle à regarder dormir. Elle pourra l’aider plus que toutes les autres, toutes celles qui jouent à ne pas le vivre. Elle s’est retournée avec un sourire.

  • Vous voulez quelque chose, jeune homme ?
  • Madame, vous savez depuis toujours je voudrais ressentir comment ça fait quand on sent la terre qui tourne, je voudrais voir savoir comment ça fait et je sais que pour y parvenir il faut être deux, enfin je crois, …   Et je ne sais pas mais je sens que c’est avec vous que je vais y arriver.
  • Je ne comprends rien à ce que vous me dites !
  • Quand je vous ai vue, ça m’a fait comme un courant d’air frais et je… je sais…je sens… je suis certain que c’est avec vous que je vais y arriver.
  • Je ne comprends pas ce que vous racontez ! Suivez-moi vous m’expliquerez plus tranquillement chez moi. 

Et Jules est monté dans l’ascenseur avec cette femme. Il lui a parlé le temps d’un trajet de cinq étages, de tout, de ses mémoires de l’orage, de la vie qui lui échappe, des autres qui ne comprennent pas qu’il s’ennuie au milieu d’eux. Elle est proche de lui, la cabine de l’ascenseur est pleine d’autres odeurs. Les odeurs d’une journée entière qui a défilé de bas en haut. Leurs corps se touchent. Quand la machine a stoppé son ascension, elle a tendu la main pour pousser la porte. Lui aussi. Et leurs doigts se sont effleurés, doucement. Le temps d’un éclair, des images. Sa main s’attarde. Leurs yeux se croisent. Il est ému. Elle est seule. Sa fille est à Paris, elle a eu le temps de lui expliquer dans la traversée du couloir qui mène à son entrée. Elle est seule, son souffle s’est accéléré. Il lui a pris la tête entre les mains, tout doucement, comme pour transporter un globe de cristal, délicatement. Et ses lèvres l’ont effleurée, presque pas de contact, une promesse et le reste qui suit, leurs corps sont impatients. Elle est petite, elle a la tête contre sa poitrine. Il l’a entendue pleurer, tout doucement.

Elle parle de sa fille. Elle est si seule sa fille, si seule elle le lui dit, elle le répète. Elle lui dit aussi que sa fille est jolie, elle le répète : « ma fille elle est jolie, elle est si jolie, si jolie ». Mais elle est partie sa fille, elle est partie, là bas, elle la désigne du regard, si loin, si loin. On sent que c’est loin ce loin, là-bas, si loin là-bas dans cette ville pour les autres.

Lisa. Lisa est à Paris. A Paris, elle le dit une nouvelle fois comme pour la rapprocher. Lisa, elle aurait voulu l’aimer. Elle dit ce prénom avec de l’amour. Jules ne l’écoute plus, il boit ses paroles. Lisa qu’il entend vivre dans les larmes de cette femme.  Et ses yeux qui en disent plus. Lisa. Jules est contre elle. Timides, ils se regardent, elle veut le voir, elle a peur d’elle, du corps qu’elle ne veut plus accepter. Et lui qui l’aime, qui la caresse et ses yeux qui se ferment, les lèvres qui bougent, signe de respiration. Et la terre qui avance, qui tourne, c’est la vitesse. Il se serre contre elle. Elle est douce comme une sensation de paysage après l’orage. Et Lisa qu’on devine entre eux comme un voile.

Elle s’appelait Rose. Elle avait voulu le revoir. Jules ne comprenait pas ce qui l’attirait dans cette femme sans couleurs. Ses amis couraient après d’impossibles amours vrais.

Leur histoire aurait duré quelques mois…Ou un peu moins, ou pas du tout, peut-être le simple temps d’un trajet en bus, quelques secondes d’effleurements : il ne sait pas, elle non plus, c’était comme un temps circulaire ou les « demain je t’attends » sont des « je me souviens d’hier, la première fois ».

Jules se souvient. Il marche et il se souvient.  Elle l’attendait chaque jour, ils allaient chez elle. Elle l’écoute. Il lui parle du noir, du trou qu’il a dans la tête et elle ne lui répond que si peu, juste ce qu’il faut pour qu’il y ait de la vie entre eux. Il la touche à peine. Ce qu’il aime par dessus tout c’est que leurs doigts se frôlent. On aurait pu croire, qu’ils se cherchaient, qu’ils auraient voulu plus, qu’il ait fallu plus. Ils hésitaient. Elle lui préparait à manger et le regardait se nourrir. Elle prétextait un régime pour ses rondeurs que Jules n’observait même pas. Jules il lui disait qu’elle était bien ainsi, qu’elle était vivante partout. Il lui expliquait qu’il ne comprenait rien aux galbes, aux jambes fuselées, aux seins rebondis. C’était comme en poésie, ce qui l’attirait, c’était le relâché, ce qui sortait de l’ordinaire des décomptes de vers et il lui répétait cette phrase de Ferré : « les poètes qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leurs comptes de pieds ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes ». « Même chose pour les femmes, celles qui ont recours à leur balance pour savoir si elles ont leur compte de tendresse ne sont pas des femmes à aimer, ce sont des bouchères… » Elle souriait de ces gentillesses d’adolescent qui s’essaie à Rimbaud et il convenait que sa comparaison était osée sinon exagérée. Mais sil avait du plaisir à lui montrer qu’il peut exister d’autres règles que celles des magazines glacés des salles d’attente. C’était rare qu’on lui parle ainsi. Il y avait bien sa fille dont elle parlait souvent comme d’une déchirure. Sa fille, à Paris, c’est si loin. Elle l’évoque avec une larme au fond des yeux, comme une absence qui fait mal.

Sa fille elle s’appelait Lisa. Elle était partie le jour de son anniversaire, à seize ans. Elle s’en souvient comme d’un hier qui n’en finit pas de s’infiltrer dans son réservoir à chagrins. C’était un anniversaire pas comme les autres. Elle explique à Jules qui n’en revient pas d’un tel hasard. Cette fille que sa mère pleure est comme lui une fille bissextile, un anniversaire tous les quatre ans. Rose lui parle de Lisa et Lisa vit dans les yeux de Rose et Jules aime Lisa parce que Rose lui explique qu’elle l’a mise au monde une nuit d’orage. Un orage en février. Et Jules qui ne lui dit plus rien quand elle lui parle de Lisa qui a peur dès que le tonnerre gronde. Rose baisse les yeux quand il dit qu’il aime l’orage et elle disparaît dans un songe quand il évoque sa mère qui ne l’écoute jamais quand il parle de son amour des éclairs.

Sa mère, la Paulette comme disent les autres. Jules parle de Paulette à Rose, elles ne se connaissent pas. Jules se souvient des paroles de Paulette. De Paulette qui lui parle de Lisa, cette petite du même âge que lui, née le même jour, tout le monde en parlait à la maternité, on dit même qu’ils avaient dormi ensemble, si petit vous vous rendez compte. Alors quand il est triste, quand il a plein de gris dans sa tête, elle se moque, elle le taquine « va donc retrouver ta Lisa ». Mais Jules ne sait pas, ne comprend pas.

Jules baisse les yeux, c’est le dernier soir avec Rose Ce soir, il a compris, il a trouvé le chemin vers Lisa. Jules aime Lisa.

Bouée…

L’homme est courbé,

Son dur regard racle le sol.

Lever les yeux ?

Il ne le veut pas,

Il ne le peut plus.

L’homme est triste,

Il marche

Sur le fil gris de la peur.

Il tire sur les manches de la douleur,

Soudain,

Merle siffle ;

L’homme déplie un bout de sourire,

Essuie la buée de ses larmes bleues,  

Bouée est là, ronde et fleurie.

Elle est pour lui

Il la serre,

Tout est fini.  

24 avril

Inspiré, respirez…

Après quelques jours d’une longue panne sèche, tout doucement par la fenêtre ouverte l’inspiration est revenue…

Besoin d’écrire,

Inspire, respire…

J’ai le souffle moins court,

Les mots sont là :

Ils reviennent de ce si loin,

Rimes des presque rien.

Je les entends,

Ils approchent,

Efflanqués, allégés

De leurs graisses académiques.

Inspirés, étonnés,

Sur le long fil de nos mémoires abîmées,

Ils étaient là,

Prostrés dans l’attente,

D’une plume de rosée.

Le presque soir aux reflets bleus

Est arrivé,   

Une fenêtre de papier

S’est ouverte à la page ridée

Marquée,

De tous ces hivers

Emplis de nuits.  

Aujourd’hui,

C’est le début du fini,  

L’oubli est enfoui.

J’inspire, je respire.  

21 avril

Léon mon petit-fils est né aujourd’hui…

Depuis ce matin je suis grand-père pour la quatrième fois. J »ai écrit ce texte pour lui, pour nous…

Léon

Le matin s’annonçait lourd,

Poisseux, gluant,

Un mardi pesant,

Déterminé à rouler sa longue litanie

D’ombres confinées…

Et soudain,

Mon cœur se met à chanter,

Mélancolie doucement s’est retirée,

Oui là,

Au bord de la mémoire tiraillée,

Un bouquet de couleurs,

Sur mon bonheur s’est imprimé.

On oublie le gris,

On rit, on pleure, c’est lui.

Le voici, il est là…

Petit d’homme

Aux aurores s’est annoncé.  

J’arrive nous dit-il…

J’entre dans votre monde,

Oh je sais,

Il est un peu abimé,

Mais ne vous inquiétez pas,

Je vous ai entendu,

Oh oui,

Vous m’avez déjà tant aimé

Vous m’avez attendu

Vous m’avez espéré

C’est fait, je suis là

Je vais vous rassurer

Je suis Léon,

Et ce monde que vous m’avez rêvé

Avec vous tous,

Nous allons le réparer…

14 avril…

Sur le front…

C’est une guerre me dites-vous ?

Oui vous avez raison !

De ma fenêtre ouverte,

Je distingue le champ de bataille…

Le combat a débuté,

Le printemps est bien là,

Il est sur le front.

En première ligne, il envoie des troupes d’élite…

Fleurs blanches légères,

Doux pétales envolés…

La victoire est proche…

11 avril

Printemps…

A la table des quatre saisons,

Comme chaque année,

Je me suis installé…

Et pour monsieur, ce sera ?

Oh pour monsieur ce sera simple !

Un peu de printemps, s’il vous plait.

Et je le veux nature,

Sans fioritures,

Ni fanfares, ni trompettes !

Je vous en prie,

Je suis pressé.

Oh oui,

Il y a tant d’hivers

Que je l’attends.

C’est un printemps

Que je veux déguster

Et emporter…

Oui je le prends,  

Tel qu’il est…

Oui ainsi :

Fleuri,

Et pour le service,

Un sourire ou deux,

Et je serai comblé,

Pour tout l’été.

5 avril

J’ai la mer au bord des yeux…

Envie de republier ce texte écrit, l’année dernière, cela semble si loin, si loin…

Les mots d'Eric

J’ai changé la photo d’accueil de mon blog. C’est Ouessant et ses cent vagues… Inspiration

Silence pluvieux,

J’ai la mer au bord des yeux.

Dans le loin bleu

De mes mémoires salées,

Deux ailes se sont envolées.

Vent d’hier,

Sur les vagues les a posées.

Explose l’écume,

S’envolent perles de brume.

Regarde la mer belle.

Sur la plume de tes mots

A la feuille amarrée,

Mer a chanté,

Mer a soufflé.

8 décembre

Voir l’article original

Conjugaison…

On aurait dû,

Il aurait fallu,

Il faudrait que,

Ne serait-il pas mieux,

Ne faudrait-il pas ?

Il suffit vous dis-je !

Oubliez le conditionnel,

Respirez, écoutez…

Au présent, je vous le dis

Puisque vous aimez tant conjuguer,

Tenez,

Je vous propose

Ce si joli verbe aimer

Prenez-le,

Écoutez-le,

Et si le cœur vous en dit,

Vous pourrez le conjuguer

A tous les temps de votre impatience….

30 mars

Souviens toi, nous étions vivants…

Tu t’es pris les pieds dans le lourd tapis de la nuit,

Assis au bord de ton lit

Entre tes mains, ta tête tu as pris.

Souviens-toi, nous étions vivants,

Tu riais, je parlais, insouciant.  

Sur nos lèvres séchées par le vent,

Dansaient les mots taquins,

Sautillaient les mots malins,

Coulaient les mots chagrins.

Dans un coin reculé,

De notre hier oublié,

Je t’entends, je te vois, tu es resté.

26 mars  

Retrouvons Maurice qui voulait voir la mer…

Il y a bien longtemps que nous n’avons pas retrouvé Maurice, cet incroyable Maurice, qui rêve de la mer…

La mer Maurice, il l’a d’abord inventé, il l’a d’abord importé là en plein Limoges, c’est la sienne, elle est en lui et tous les soirs elle l’appelle.

Un matin Maurice a décidé de prendre le train pour aller voir la mer. Comme tous les jours il s’est levé le dernier, ses deux jeunes  sœurs sont encore  autour de la  table, cheveux tristes derrière les bols ébréchés. Sa mère est là aussi, debout devant l’évier. Sa mère, maman comme il dit encore parfois, toujours de dos, elle parle peu, mais on sait toujours ce qu’elle va dire, alors elle ne le dit plus, elle se contente de hochements de têtes, de soupirs et haussements d’épaules. Ailleurs, quand elle abandonne son évier elle devient Jeannine et elle bavarde dans la rue avec les autres, les copines du marché, ou celles du coiffeur.

Maman s’est retournée et lui a apporté son bol, elle lui apporte toujours son bol parce qu’il est son fils, son grand fils. Ce matin elle voit bien qu’il va parler, la cuillère ne tourne pas pareille dans le bol contre la porcelaine, cela va trop vite. Maurice souffle sur le bol, il souffle toujours sur son café au lait, c’est son merci à lui, il souffle et il dit à Jeannine qu’il va prendre le train dans une heure, le train pour la Rochelle. Sa mère n’a pas bougé de l’évier, elle n’a pas haussé les épaules, Maurice sait ce que ça veut dire, elle sait. Elle ne dit rien mais il répond qu’il sera rentré Dimanche, il dormira dans une auberge de jeunesse. Il avale plusieurs goulées du café déjà tiède, ses sœurs ont levé les yeux sur lui. Il sourit. Jeannine s’est approché de lui : « je le savais que tu voudrais y aller ». Il a encore souri puis il s’est levé et s’est étiré. La Rochelle, son père lui en avait parlé, mais il voulait voir, il voulait sentir, il voulait comprendre : la mer dans la ville.  

Printemps est arrivé…

Printemps n’a pas attendu.

Outrés, les prophètes du temps qu’il faut, ont parlé :

Un peu de patience voulez-vous…

Un peu de décence, pourriez-vous…

Nous vous en prions,

Freinez vos ardeurs.

Retenez vos fleurs.

Vous le voyez bien,

Ici, là, partout,

Déborde le gris.

Rien n’est prêt.

Pour vous accueillir

Vous le comprendrez,

Il nous faudrait nettoyer.

Rien n’est grave,

Sourit le printemps.

Rien ne presse,

J’ai tout le temps,

J’irai jusqu’à l’été.

23 mars

Discipline….

Prose ?

Pause…

Poésie ?

Pas envie…

Rimes ?

Ah ça non,

Pas de primes…

Pas de rimes…

Métaphores ?

Oh, hé, quoi encore !

Images, vers, sonnets, alexandrins ?

C’est fini, vous n’en avez plus ?

Et bien, je vous le dis,

Encore une fois j’ai vaincu…

22 mars

Oublie ta nuit…

Tu es sorti essoré du combat avec la nuit.

Nuit moite, nuit molle,

Nuit grise qui s’étire,

Gavée de trop longues minutes,

Grasses à écœurer,

Épaisses à étouffer…

Premières heures du matin,

Gluantes,

Empêtrées dans les fils tendus,

De l’horloge qui n’attend plus.

Et puis,  

Et puis, tu es sorti,

La lumière est là,

Elle est belle,

Regarde elle te sourit.

Si loin est ta nuit.

20 mars 2020

Ecoute…

J’ai commencé depuis lundi le journal poétique de cette terrible période, parce que je sais par expérience que les mémoires sont molles et qu’il est nécessaire de garder une trace…
Ce soir devant chez moi…

Homme confiné,

Pousse la porte,

Ecoute…

Comment ?

Tu n’entends rien !

Cherche, cherche,

Homme numérique.

Retrouve les petits cailloux

Que tes pères ont semés,

Sur le chemin

De ta mémoire encombrée.

Retrouve les traces, homme,

Ils sont là,

Je les entends,

Petits bruits oubliés,

De ce monde que tu ne laisses plus chanter.

19 mars

La mer est là, elle m’attend…

Il me faut prendre le chemin d’un supermarché. Oh non, je ne suis pas en manque de mots, mes réserves sont pleines, et tous les jours, mes rayons je vérifie. Aucuns mots ne manquent, ils sont tous là, sagement alignés. Ils me connaissent et savent que je ne gaspille pas. Oh bien sur j’ai mes rayons préférés, vous les connaissez, tous les jours je les choisis, je les prépare, je les assemble et je vous prépare un bon plat de mots. Non aujourd’hui il me manque un souffle de vent, une vague qui s’étire, le cri d’une mouette sur l’océan. J’ai cherché la case à cocher sur mon laisser-passer…Il n’y a rien, je suis déçu. Je vais rentrer sagement, je le sais, je le sens, la mer est là, elle m’attend…

18 mars

Ma rime est partie…

Je vous en prie :  aidez-moi !

Je cherche ma rime…

Elle s’est enfuie ;

Partie, effacée, envolée…

Cherchez, courez,

Ma rime est partie,

Il faut la rattraper.

Pourquoi, me dites-vous ?

Je ne sais pas,

Je la tenais pourtant,

Elle était là,

Douce et paisible,

De mes mots je la berçais…

Et puis soudain,

Un sursaut,

Peut-être un mot de trop ?

Oui je l’avoue,

Elle m’a échappé.

Quel était ce mot me dites-vous ?

Je ne sais pas, je ne sais plus.

Ma rime est partie,

Je suis perdu.

Entends le chant du silence…

Ce monde est fou, me dites-vous ?

Eh bien non,

Je ne vous suis pas !  

Vous m’en voyez désolé…

Regardez autour de vous !

Ce monde-là, je ne le vois pas.

Ce monde-là, je ne le veux pas.

Une fenêtre est ouverte,

L’air est doux, parfumé.

Un chant d’oiseau s’est invité

Entends le silence,

Il respire.

Ce monde est doux,

Vous l’avez tant abîmé.

18 mars 2020

Nuit moite a tiré le rideau…

Homme en presque pleurs

Il est l’heure,

Il est tôt…

Ta bouche est sèche

Du silence d’une nuit agitée.  

Le feu de la peur

Dévore les mots.

« Ouvre les yeux,

Homme qui tremble. »

Derrière la vitre,

Nuit moite a tiré le rideau.

Dans les coulisses de ses rêves,  

Un pli de ciel brille.

Je le vois,

Il est pour moi.

Je le vois,

Il est à toi.

Mes mots sont là…

je réussis à écrire de la main gauche…C’est plus long mais elle est plus proche du cœur…

L’écriture est là,

Je la sens,

Je la vois,

Elle coule,

Lente et fragile.

Goutte à goutte,

Elle entre à pleine ligne,

Dans le blanc de la page.

Les mots sont là,

Un par un,

Ils se posent

Sur le fil qui tremble.

Etonnés d’un si long silence

Ils s’écoutent,

Ils s’assemblent.

Mes mots sont là,

Ils nous ressemblent.

Tribunal académique, compilation, trois autres séances …

4

Le tribunal académique s’est réuni ce matin en sa forme plénière et consultative. Il vient, en effet, d’être saisi par un grand nombre de citoyens, et a rendu un avis important, difficile, mais ô combien urgent.
Pour cette occasion, exceptionnelle, un collège de jurés a été constitué. Sa composition est, convenons- en un peu particulière. Y siègent : un poète, une militaire, un adolescent, une militante, un amoureux éconduit, un clown au chômage, une dresseuse d’ours, un cruciverbiste, et une religieuse défroquée…
Revenons aux faits : depuis quelques temps deux mots, et non des moindres, posent un problème. Deux mots qui, si on n’y prête garde, pourraient se ressembler. Il suffit d’ailleurs de les entendre. Deux mots, aussi, qui lorsqu’on écrit sur une feuille de papier un peu verglacée peuvent déraper…


Le président du tribunal résume en quelques mots la décision qui vient d’être rendue.
« Mesdames et Messieurs les jurés, chères et chers collègues, nous nous sommes réunis ce matin pour examiner, vous le savez : Haine et Aime… Les débats ont été animés mais sans haine et c’est cela que j’aime. »
« Aime et Haine vous le savez, vous le constatez, sont proches à l’oreille, ils le sont aussi à l’écrit et nous ne devons plus courir le risque qu’ils soient confondus… »


« A l’oreille, donc, les deux mots sont si proches qu’on les croirait, tout droit, sortis de l’alphabet. est devant N, c’est un fait. Mais pouvons-nous, acceptons-nous d’en dire autant de Aime et de Haine. Cette promiscuité est nauséabonde, préjudiciable et disons le « inacceptable ». En conséquence nous exigeons, que N soit isolé et relégué à la place qu’il mérite et qui lui revient, en dernière position après le Z. Décision exécutable immédiatement. »


« L’autre problème est le risque de dérapage à l’écrit. Certes nous conviendrons que ce n’est pas courant, mais le collège des jurés souhaite ne prendre aucun risque. Qu’un distrait oublie le H de haine et que la main tremble et ajoute une jambe au n et le mal est fait. Les deux mots doivent, c’est impératif être séparés, distingués. En conséquence, le tribunal décide que quiconque décide d’utiliser ou d’écrire le mot haine doit, au préalable, adresser une demande écrite au collège des jurés qui à compter de ce jour devient un jury permanent. Cette demande devra indiquer les raisons pour lesquels le demandant envisage d’utiliser ce mot. Les jurés ont précisé que cette demande devrait être adressé sur une feuille de papier fleuri, et que la police utilisée serait le colibri… Le demandant sera ensuite convoqué et devra sous contrôle et avec le sourire écrire 100 fois le mot AIME..

5

Je n’ai pas eu d’autre solution pour le dimanche que de convoquer le tribunal académique ! Alors oui bien sûr la première réaction du président et de ses assesseurs a été claire : « non monsieur désolé mais nous ne jugeons pas le Dimanche ». J’insiste, en expliquant que refuser de juger le dimanche, c’est en quelque sorte déjà le condamner, comme s’il s’agissait d’un jour intouchable, sacré, bref, un jour auquel on ne pourrait rien reprocher.

Avec quelques effets de manche, j’ai réussi à les convaincre.

Le tribunal académique est réuni aujourd’hui 23 février en session extraordinaire dans le cadre d’une procédure d’urgence, que la loi autorise, à la seule condition que l’instruction ait déjà été réalisée. Le dossier qui nous a été transmis ce matin, à l’aube, est complet, suffisamment étayée et nous a permis, en conséquence, de délibérer et de prononcer un jugement.

Faites entrer le prévenu ! Dans la salle à moitié vide, tout le monde est impatient de voir arriver ce dimanche aujourd’hui accusé. Mais que diable lui reproche-t-on ?

« Dimanche, levez-vous, je vous prie ! ». Dans le box des accusés, pas un mouvement, rien ne bouge. Les deux gardiens de permanence (deux stagiaires d’ailleurs récemment condamnés par ce même tribunal), qui répondent l’un au nom de « brume » et l’autre de « automne », font grises mines. « Nous sommes désolé monsieur le président mais dimanche dort encore, il prétend que c’est le jour de la grasse matinée et ni rien ni personne ne pourra le faire lever… »

Le président du tribunal ne veut pas passer son dimanche ici et a décidé de vite en terminer.  

« Dimanche vous comparaissez aujourd’hui, libre et endormi devant ce tribunal car vous êtes accusé de : mollesse, paresse, ivresse, monotonie, boulimie, ennui et pour terminer j’ajouterai fumisterie ».

« Il est manifeste aussi que vous abusez de votre position dominante, celle de septième jour de la semaine, pour vous reposer sur vos six compagnons lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, et samedi que nous avons tous entendus comme témoin. C’est ainsi en parfaite illégalité que vous avez organisé une sous-traitance des travaux qui vous reviendraient en vertu de ce principe intangible du droit : « à chaque jour suffit sa peine ». Les faits qui vous sont reprochés entrent, selon le jury, dans la catégorie de l’escroquerie, et de l’exploitation de plus faible qu’autrui car vous prétendez, être, à vous seul le jour du seigneur et en conséquence, vous usez, abusez et profitez de cet attribut, par on ne sait qui attribué pour organiser toute une série de travaux illégaux par les autres réalisés »

En conséquence, le tribunal académique considérant que le seigneur dont vous prétendez être le jour, n’ayant pu être entendu, que le droit à la paresse est un droit universel a décidé à l’unanimité de vous acquitter afin de retourner se coucher…

6

Le tribunal académique est, une nouvelle fois, confronté à un cas épineux. Il doit, en effet, répondre à la plainte qui a été déposé par un mot, que les lois académiques, poétiques et bucoliques protègent envers et contre tous. Contre tous, oui mais, nous allons le voir pas contre tout, et surtout pas contre ces nouvelles lois numériques, aux contenus faméliques dont le code ne se résume qu’à un clic.

Et c’est bien là qu’est le hic…

C’est pour cette seule et unique raison que le tribunal académique est aujourd’hui réuni dans sa formation plénière. Ce qui signifie qu’autour du président, outre les assesseurs habituels ont été convoqués un troubadour, une poétesse, un clown au chômage, un tourneur fraiseur sur tour à commande poétique, une chanteuse boulangère et quelques autres trublions dont j’ai oublié le nom.

Le président du tribunal, se tourne vers la salle, emplie d’un côté d’amoureux heureux et de l’autre, de solitaires éconduits.

« Mesdames et messieurs, nous allons aujourd’hui étudier la plainte qu’a déposée, ce mot que sur toutes vos lèvres je lis, oui vous m’avez compris c’est de j’aime que je veux parler. »

« Aime, vous êtes venus accompagné de votre compagnon j’et c’est donc à vous deux que je m’adresse. Je ne vous demanderai pas, vu les circonstances, de vous lever, et je vous invite donc à écouter ce que le tribunal a décidé. »

« Considérant que j’aime est devenu aujourd’hui un signe que chacun utilise sans aucune réflexion, sans aucune émotion, aussi bien pour signifier son intérêt pour une pizza aux anchois, pour un article sur la crise boursière à Hong Kong, pour tout, pour n’importe quoi, le meilleur et surtout le pire, le tribunal a pris la décision suivante, exécutable immédiatement. »

« A l’unanimité, moins une voix, celle du banquier jongleur, nous instaurons à compter de ce jour une taxe exceptionnelle, dite « taxe qu’on aime ». Chaque clic sur un pouce levé, donnera lieu à une taxe à l’aimant imposé. Son montant sera de un euro par clic. Les sommes collectées grâce à cet impôt qu’on aime seront affectées à la construction d’un nouveau service public que nous avons décidé d’appeler : la MSP : « la Maison du Sourire Public »

Tribunal académique, compilation, les trois premières séances…

Quand je réunis le tribunal académique, je suis un peu « possédé »

1

Ce matin il y a procès au tribunal académique. Quelques mots sont là, coupables de coalition. Le président du tribunal, vient d’appeler automne à la barre.

Il lit l’acte d’accusation :

« Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le délit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez été vu, entendu en compagnie des mots suivants : joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et « cerise » sur le gâteau, mou.

Eu égard à la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut être vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mélancolique, et violon, vous êtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale.

En conséquence et en vertu des pouvoirs alphabétiques qui me sont donnés, je vous condamne à trois ans de travaux forcés. Messieurs les gardiens de la rime, je vous en prie, veuillez accompagner le prévenu… »

« Affaire suivante ! »  

2

Ce matin le tribunal académique est bondé. On y juge le gris. Enfin, quand je dis on juge le gris, il conviendrait peut-être plus de dire on juge gris…

Le juge de permanence est d’une humeur massacrante. La veille il a dû participer à une reconstitution un peu pénible, il s’agissait de la scène du crime commis par l’automne au printemps dernier.

Il doit lire l’acte d’accusation mais comme à l’accoutumée il lui faut d’abord rappeler à la cour l’identité du prévenu.

« Gris levez-vous ! »

« On dit de vous dans le compte rendu de l’instruction que vous affirmez être un adjectif mais qu’il vous arrive régulièrement de prétendre être un nom commun. C’est évidemment votre droit et je ne reviendrai pas là-dessus, mais qu’il me soit permis, eu égard à ce qui vous est reproché, de regretter cette autorisation que la loi grammaticale vous octroie… »

Gris, dans le box des accusés accuse le coup, mais ne dit rien, il semblerait même qu’il ait pâli.

Le juge poursuit.

« Gris, vous comparaissez devant ce tribunal car vous êtes accusé d’escroquerie et de tromperie. En effet, à plusieurs reprises vous avez été vu, plusieurs témoignages le confirment, en compagnie de rouge, de jaune, de vert et même de bleu et vous vous êtes étalé au point d’occuper toute la place. Je lis dans l’acte d’accusation qu’à plusieurs reprises ceux qui regardaient se seraient exclamés je cite : « oh que c’est beau !  ».

Gris baisse les yeux. Le juge continue sa lecture.

« Deuxième délit, et non des moindres, vous vous êtes introduit par effraction, et ce à plusieurs reprises, dans de nombreuses poésies et avez pris une place qui ne vous revenait pas, au point même d’obliger l’auteur à chercher des rimes en ris, et la cour doit le savoir mais lorsqu’on cherche à rimer avec le gris, on finit toujours par dire que c’est un mot qui sourit. »

« En conséquence et après en avoir délibéré, la cour vous condamne à rester définitivement entre le blanc et le noir et vous interdit à compter de ce jour de vous produire dans quelque tenue que ce soit lors des couchers de soleil »

« Garde veuillez accompagner le prévenu ! »  

3

En cette fin de semaine très chargée, le tribunal académique doit juger un cas très particulier.  Il s’agit d’une affaire dont on peut dire qu’elle est un peu trouble. C’est, en effet, sur la base de délations, par le biais de lettres anonymes, que la cour, après une rapide instruction, rend son jugement.

Nous sommes en fin de journée, la lumière a baissé. On distingue à peine le ou la prévenue dans le box des accusés.

Le président du tribunal est gêné : il sait que la salle peut réagir et faire de lui, pour quelques instants, le bouffon qu’il n’est pas. Tant pis, il n’a pas le choix. Il s’éclaircit la gorge et lance le tant attendu : « brume levez-vous ! »

Dans l’assistance, monte un léger murmure et quelques toussotements…

« Brume redressez-vous je vous prie, que les jurés puissent vous distinguer… »

Brume souffre. La lumière blafarde des néons est lourde. Brume a du mal à rester droite et debout et- convenons-en- se tient à la barre, un peu affalée.

« Brume cessez de vous répandre et restez concentrée sur ce que j’ai à vous dire ! »

« Brume, vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal académique car vous êtes accusée du crime de haute trahison, et pire, d’intelligence avec l’ennemi. En effet, si je m’en tiens aux déclarations faites sous serment, vous avez été vue, ou plutôt aperçue, ces derniers mois, en présence de l’ennemi, et pire, en compagnie des forces de l’étrange.

Le président tient l’acte d’accusation entre ses mains tremblantes. La brume est toujours levée, le regard un peu dans le vide. Elle attend, les yeux dans le vague, d’apprendre ce qui lui est reproché.

« Le 8 mars, vous avez été surprise, au lever du jour, en compagnie de l’armée des mauves. Les témoins parlent, je les cite, d’une belle lumière apaisante… »

« Le 13 juin, vous avez déserté le fleuve auquel l’académie vous a attachée et ce pour vous rendre sans autorisation au sommet d’une verte colline. Les témoins parlent d’une, je cite : magnifique couronne cotonneuse… »

« Le 15 juillet, vous avez été aperçue, en fin de journée, à l’heure où tous les chats sont gris, à proximité d’une fête champêtre. Je cite les témoins : « avec la musique et les lumières, cette douce brume d’été nous a remplis de joie, et même d’allégresse »

« A plusieurs reprises, à l’automne finissant, vous avez choisi de vous adjoindre comme compagnons de phrases, sans leurs consentements il va sans dire, les mots légère, douce, bleutée et avez délibérément abandonné épaisse, grise et obscure. C’est grâce au courage civique d’un gardien de la langue que vous avez été confondue et stoppée dans votre entreprise de déstabilisation d’une longue série de mots qui sont en dehors de vos frontières.

En conséquence et après délibération avec le jury et en application de l’article R 233-12 du code de procédure matinale, vous êtes condamnée à une éternité de travaux foncés.   

Besoin d’un conseil…

Oui, j’ai besoin, d’un ou plusieurs conseils… En effet, j’aimerai proposer quelques uns de mes textes poétiques à un éditeur, une revue, autres . Autant dans le passé j’ai pas mal exploré le monde de l’édition de fiction pour proposer plusieurs manuscrits ( dont je publie d’ailleurs de larges extraits) mais alors que j’écris de la poésie depuis toujours et que je continue, je n’ai jamais exploré ce monde là… Je suis donc preneur, en commentaires ou à mon adresse courriel ( eric.nedelec42@gmail.com) de vos conseils, adresses, etc….

En vous remerciant….

photo de © Frédéric Berthet 

Rimes en train…

Un peu silencieux ces derniers jours, et puis soudain l’inspiration qui revient : le train, une vitre… Les ingrédients sont réunis.

TGV Paris Lyon

Dans ce presque soir ferroviaire,

Flaque de mémoire s’est échappée.

Je la vois,

Tout va si vite.

Elle glisse sur la vitre.

L’encre noire de mon âme est noyée

Dans un trop plein de bleus.

De ce plein bleu trop salé,

Que la mer tous les jours m’a inventé.

J’entends,

J’attends.

C’est le long cri.

Long cri du souvenir de l’en dedans.

Il remonte,

Trempé jusqu’à l’os de mes mots,

Se présente à la grille rouillée de mon parc à rimes.

Sourires,

Il est si tard pour la fouille.

Les poches se vident…

Sur la table, s’étalent les vers.

« Dans la marge, vos mots coupants, vous déposerez ! »

Les lames ne franchissent pas le détecteur.

Les larmes seules sont admises.

J’ai tant de rêves qui vibrent.

Entends,

Ça résonne,  

Ça bouillonne,  

Ça brouillonne.

Dans ce demi-soir lunaire

Tant de voix se disputent la tribune,

Silence…

Il est temps de ne rien dire….

Jules et Lisa se retrouvent…

Ils se sont retrouvés. Une fois de plus. Il y a eu tant de contacts depuis cette nuit bissextile, tant d’effleurements. Cette main qu’on frôle par   inadvertance et le regard qui suit, au bout, regard souvenir, regard qu’on attend depuis le début. Aujourd’hui ils sont là, dans une rue inventée depuis peu par des bâtisseurs pour catalogue. C’est une rue sans souffrances, une rue pour poubelles de plastique, une rue utilitaire faite pour entrer chez soi, née par arrêté municipal, sans histoires. Une rue de papier.

Aujourd’hui, ils sont là, lui assis sur un petit muret, et elle, debout contre sa portière ouverte. Ils sont là, il fait chaud, ils ne se disent rien, trop occupés à s’observer, à s’attendre. Entre eux une lumière blanchâtre déposée par un lampadaire d’aluminium. On voit quelques papillons de nuit qui frétillent autour du globe jauni par l’incandescence. Elle ne l’a pas reconnu et lui ne donne aucun signe. Il est encore sous le coup du malaise. Il sent le picotement qui revient sur le visage, au bout des doigts, et comme un frisson qui lui glaces les reins. Il ne cherche pas à savoir, elle s’est arrêtée, elle est descendue et l’a regardé, simplement. Maintenant, elle est seule au monde et il l’a rejointe.

Au commencement, ce n’est pas Lisa. Au commencement ce n’est pas une femme, ce n’est pas cette femme. Au commencement, ce n’est encore qu’elle, c’est elle. Il se souvient, il se souvient. En fait il ne sait plus s’il se souvient, s’il est dans le souvenir de ce moment. Il est seul, il est parti, il l’a vue, il s’est dit : elle, c’est elle, il s’est dit, il l’a dit, il a dit, il dit, il ne sait plus. Il se perd dans le labyrinthe de cette conjugaison, et puis peu lui importe, il passe du peut-être au j’en suis sûr. Il ne voit pas ce qu’il devrait expliquer, ce qui serait incroyable, impossible. Il ne voit pas pourquoi il lui faudrait proposer de l’acceptable. Ce soir-là, c’est simple il était parti, lui, ailleurs et il l’avait retrouvée, elle, ici.

Il ne l’avait pas rencontrée, non pas rencontrée. Pas joli ce mot ! Rencontrer c’est un mot dans lequel on se cogne : non pas ce mot, ni retrouver non plus parce qu’il y a cet horrible suffixe re qui racle quand on le dit. Et puis il ne l’a pas retrouvée, ni rencontrée, non il n’y a aucun de ces verbes qui lui convient, ce sont des verbes pour histoires avec souvenirs, avec oublis, de ces histoires qu’on pourrait poser au creux d’un magazine pour que les autres s’en nourrissent. Non, Jules il n’a pas de verbe, il pourrait en inventer un, ou plutôt en détourner un autre comme un terroriste du verbe. Il pourrait prendre le verbe exister, il l’a déjà fait, il l’a pris ce verbe, il l’a surpris, il en fait un autre, il lui a donné une autre force. Alors il recommence, maintenant, il le dit, il le respire, Lisa, je t’existe.

Elle est bien. Lisa n’a pas bougé depuis de longues minutes. Il y a la chaleur, la chaleur du dehors, une chaleur qui sent bon la peau restée au soleil, une chaleur qui monte du sol, qui a terminé sa mission de la journée. Elle la sent qui passe, qui monte, qui s’infiltre dans quelques replis du corps avant de s’enfuir, de laisser le passage à la fraîcheur. La fraîcheur n’existe pas ce soir, c’est un espace laissé vide par une moiteur lasse de s’alourdir sur le sol. Elle est bien, il y a l’odeur de sa voiture qui a roulé toute la journée. Elle a quitté Paris en début de matinée. En ouvrant la porte c’est l’histoire de cette journée qui s’échappe. Et puis il y a la senteur de l’herbe, celle qui se repose derrière toutes les haies rectilignes, celle qui le soir venu voudrait bien qu’on cesse de l’affubler de ce nom rectiligne de pelouse.

Jules, Lisa : ils s’effleurent…

Ils s’étaient effleurés. Imperceptiblement. Un contact éclair. Comme il s’en produit de milliers, des millions, chaque jour. Sans qu’on y prenne garde les corps se touchent, comme des objets, et ils ne réagissent pas. Ils étaient dans la même librairie, au même rayon, à la recherche du même ouvrage et leurs mains se sont effleurées. Elles ont voulu saisir le même livre. Proust. Un crépitement s’est produit, comme deux fils électriques opposés qui se touchent. Jules a cru percevoir une étincelle. Jules a levé les yeux : elle souriait.

– Je ne l’ai jamais lu, c’est le titre qui m’intrigue. Vous le connaissez. ?

Jules ne lui répond pas. Il sourit. Il sourit et l’observe. Il distingue deux marques, sur les tempes, comme les siennes. Deux petites marques de la taille d’une pièce de cinq centimes.

Aujourd’hui il se souvient de cette scène, et se la passe en boucle. C’était à l’automne dernier, il était monté à Paris pour quelques jours, pour acheter des livres. Des livres sur l’orage, sur le temps, des livres sur la transmission de pensées et tous ces phénomènes un peu curieux qui font sourire les scientifiques. Il passait plusieurs heures dans de nombreuses librairies, à fouiller, à feuilleter, à sentir les livres, tous les livres. Jules aime l’odeur des livres. Il est particulièrement fier d’être capable d’identifier une maison d’édition à l’odeur de ses livres. Il est capable de reconnaître les yeux fermés Gallimard, Grasset. Il vous explique que les uns ont une odeur un peu humide, il dit une odeur « parchemineuse », les autres une odeur glacée, fraîche plus exactement. Non seulement il hume les livres, mais il lui arrive aussi de les caresser, d’en apprécier le grain.

Ce jour-là il était dans cette librairie de Saint-Germain depuis un long moment déjà, et il feuilletait des éditions assez rares de « à la recherche du temps perdu », un titre qui le fascine et le trouble, et ces passages sur la mémoire et les sens. Il a commencé par toucher la couverture, par la caresser du plat de la main et c’est au moment où il a à nouveau tendu la main pour le saisir et le porter à hauteur du visage que ses doigts sont entrés en contact avec ceux de cette femme.

Il ne l’avait pas remarqué en entrant dans la librairie occupée à chercher le livre rare, celui qui lui donnera une clé.

Quand il a levé les yeux, après le contact des doigts il a eu comme un malaise, cette impression qui navigue ente le bizarre et le merveilleux, celle d’avoir déjà vécu cette scène.

Cette femme qui le regarde de ses yeux clairs, et ces quelques secondes qui durent depuis toujours.

Samedi…

Samedi ? Et bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau.

J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…

Vendredi…

Je rentre du centre de détention de Bourg-en-Bresse où j’ai participé à un atelier d’écriture dont le thème était « oser »…

Pour le vendredi,

Une recette osée je vous ai préparée.

Une marmite à mots,

Sur le feu j’ai posée,

Quelques mots piquants,

Dans son fond beurré,

Doucement j’ai fait revenir,

Une fois dorés

Le feu j’ai baissé.

Hum….

Ça grésille,

Ça pétille,

Ça frétille,

Les mots sont à points,

C’est le moment,

Il faut pimenter…

Pour commencer :

Un souffle de vent,

Trois pincées de brumes,

Et bien sûr, j’allais l’oublier :

Un chant d’oiseau…

Fou l’oiseau,

De préférence évidemment…

Remuez délicatement…

Ne brusquez pas les mots,

Soyez prudent, je vous en prie…

Fermez les yeux,

Sentez,

Ouvrez les yeux,

Ressentez.

Rien ne monte ?

Tout est plat ?

Allez, on y va !

C’est vendredi,

Il faut oser.

Arrosez le tout,

De ce doux vin mauve

Que vous gardez en réserve

Depuis lundi.

Et,

Laissez mijoter…

Jusqu’au samedi…

Jeudi…

Aujourd’hui en réunion, vue sur l’école militaire

Non, non, pitié,

Pas aujourd’hui,

Je vous en supplie,

Mon rire s’est enfui.  

Pas de jeu de mots,

Pas de rimes en i.

N’insistez pas, je vous le dis.

Comment ?

Dommage, me dites-vous ?

Vous aviez de bons mots ?

Et bien tant pis,

Je cède, allons-y !

Je n’en prendrai qu’un :

Je le veux bref et poli.

En avant mon ami,

Je suis tout ouïe.

Par quoi commencerez-vous ?

Comment par i ?

Paris ?

Malheur,

C’est bien ce que je dis,

Comment, que me dites-vous ?

Ce que je dis ?

Ce que je dis,

C’est jeudi…

Vivement vendredi…

Mes Everest : Qu’il vive ! René Char …

Je répare un oubli fâcheux, je m’aperçois que dans mes Everest, René Char est le grand oublié. Il faut vite réparer cet oubli, voilà c’est fait…

Qu’il vive!

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts
lointains.

La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu’importe à l’attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.

Il n’y a pas d’ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n’avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays, on remercie.

Mercredi…

Un mercredi avec mes deux petites filles, à jouer, à rire, à construire une cabane… Bref, c’est mercredi…

Ce fut une belle journée…

Une belle journée, dites-vous ?

Vous m’en voyez étonné,

Point de soleil,

Un ciel si mou…

Je regrette, vous vous trompez !

C’est mon mercredi :

Il sautille,

Il frétille,

Il grésille,

Regardez, souriez,

Prenez le temps,

Enroulez vos droites lignes !

Les mots d’hier ne mordent plus.

C’est mercredi,

Vos rimes s’épuisent,

Elles pleurent une pause.

C’est un jour adouci,

Pour les mots endormis.

Ecoutez le vent des rires :

Il souffle en roulant.

Plumes s’envolent,

Au coin d’un ciel d’enfant.

Ce fut une belle journée

Le grand père s’est amusé…

19 février

Mardi…

A nous deux mon mardi :

Tu m’attendais,

Oh oui, je le sais !

Non, ne nie pas !

Je suis sorti,

Je l’ai senti…

Partout, je te le dis,

Oui, partout,

Tout fleurait si bon le mardi.

Tu étais là,

Droit comme un i,

Fier de tes demi-gris.

Ton œil clignait :

Je l’entendais me dire :

Regarde homme d’hier,

Regarde, sans un bruit,

J’ai le bord qui luit.

Prends le, écoute le,

Il brille pour toi.

Oh oui, mon rond mardi,

Je te le dis,

Un instant, je me suis arrêté…

Contre mon oreille

J’ai glissé une boule de ta douce pluie,

Et, fermant les yeux,

Je les ai entendues,

Ces larmes de nuit…

Une a une, elles ont coulé

Gouttes sans plis,

Sur ton visage ont souri…

19 février

Lundi…

Allez, petite figure imposée cette semaine : sept jours, sept textes. On commence évidemment par lundi…

Pas facile…

Sur le chemin du retour,

J’ai croisé un poète clandestin…

Holà, coquin !

Hé, ho,

Homme de mots !

Vous perdez vos rimes…

Oh, certes ce n’est pas un crime,

Encore moins de la frime.

Mais je dois vous le dire,

C’est aujourd’hui lundi…

Le temps est gris,

Et je suis un peu fatigué.

Et n’ai pas envie de livrer bataille,

Ni avec une canaille,

Ni avec le rail.

Alors, tout doux mon brave,

Ramassez vos mots à terre…

Dans votre poche trouée,

Bien au frais, gardez les,

Et ce soir, à la lune tombante,

Frottez les d’un doux chiffon

Imbibé d’essence de Rimbaud.

Et, demain sur le quai,

Revenez,

Je vous attendrai.

17 février

Lumières…

Pas un pli, pas un cri,

Fleuve est en cage.

Rien ne glisse, tout est lisse

Ville est enfermée.

Vite,

Efface ces traces d’ennui,

Sur les pages usées

De ton regard habitué.

Et,

Dans le fond bleu

De ta boîte à envie,

Prends une couleur.

Oui, celle-ci,

Elle est si belle,

Dans le pli de tes yeux…

13 février

Hommes en berne…

Dans la rousse lande

D’une île du Ponant,

Hommes en berne,

Ceuillent un bouquet de silence.

De vagues en vagues,

Pleurant l’ami emporté,

Au fond du vase l’ont déposé.

Une à une, fleurs engluées,

Ivres de brume, se sont dressées.

Sous le vent levant,

De vert se sont poudrées.

Hiver est là, sec, pressé.

Hommes en pleurs

Sous une lourde pierre

Deux larmes ont posé…

12 février

Sur le chemin des écoliers…

Sur le chemin des écoles vides  

Trois mots d’amour se sont perdus ;

Pas une rime pour se guider.  

Seuls et légers,

Sur un fil de douce rosée,

Ensemble se sont posés.

Pas un cri, pas un chant,

Les enfants sont oubliés.

Trois perles de silence

Sur leurs L se sont posées.

Mots d’amour,

Tendrement se sont regardés.

Dans un souffle de vent frais,

A tire d’aile se sont envolés.

11 février 2020

Ecrire des mots aux ailes bleues…

Je voudrais écrire,

Oh oui, je le veux…

Écrire pour deux,

Pour toi, pour eux.

Je voudrais écrire

Heureux,

Entre deux lourdes marges en feu.

Oh, je voudrai tant écrire,

Ce mot qui caresse,

Là, seul,

Il attend, rien ne presse.

Je voudrais tant écrire

Tendresse,

Sur une feuille d’automne

Aux rimes mauves

Sur le titre accrochées.

Je voudrais tant…

Tremper ma plume

Dans une flaque de rires jolis.

Je voudrais tant entendre

De longs mots aux ailes bleues.

Ils chantent, ils dansent,

C’est eux, ils sont arrivés.

10 février 2020

Hum…

Sous les pavés

La plage effondrée.

Tend son oreille libérée,

Pas un chant d’amour,

Plus un souffle d’espoir.

Les coeurs sont asséchés,

Au coin de son regard effarée

Une larme de sel a séché.

Partout on crie,

Partout on hurle,

Haines aigres retirez vous !

Mes vagues vont déferler…

Il y a un navire dans mon jardin !

Il y a un navire dans mon jardin !

Un navire, mon ami, impossible, vous divaguez !

Oh non, vous dis-je, ce n’est pas un mirage…

Hier soir, c’est vrai,

Avec la nausée je me suis couché.

Toute une journée perdue à naviguer

Sur le bleu électrique de l’océan numérique.  

Oh je le sais, c’est laid,

Pas une vague, pas un souffle salé.

Pour ce long naufrage à tous imposés.

Oh oui, bien sûr,

Parfois un peu de mousse

Sur la crête pâle des mots enfermés.

Alors oui, je le concède,

Quand le soir est tombé,

J’étais triste et abandonné.

Tant de bruits, tant de cris

Ce monde est fou.

Dans les bras de la nuit, je me suis blotti.

Doucement mes lourdes paupières j’ai baissées.

Tous mes rêves bleus se sont éveillés.

Un à un, ils se sont envolés

Au fond du ciel noir de ma mémoire meurtrie.  

Et ce matin, oui c’est vrai ,

Il y a un navire dans mon jardin…

3 février 2020

Larmes de vitres…

Vitre grise est en sanglot,

Petites gouttes s’enfuient.

Tout va si vite.

C’est le train qui traverse.

C’est le train qui transperce.

C’est le train qui oublie.

Pas un visage contre la vitre,

Pas un regard pour la terre meurtrie,

La pluie est seule,

Elle s’ennuie.

Homme pressé

Ecoute-là, je t’en prie,

Quelques larmes

Sur la vitre elle essuie…

30 janvier 2020

Deux touches de vague il a posées…

C’est un soir ordinaire

Vide de beau.

Et toi, homme d’en haut

Tu rêves, tu espères,

Une belle ombre à ton tableau

Sur le quai, tu as posée.

Un peintre de nuit est passé.

Quelques instants il a contemplé.

Un sourire il a taillé,

Pointes de plume il a trempées.

Deux touches de vague

Il a posées.

Sur une lourde tâche de gris,

Deux gouttes qui brillent,

En chantant, il a mélangées.

 » Ouvre les yeux, l’ami,

Tout est fini, tu seras heureux ! »

28 janvier

C’est mon soleil, il est levé…

Déjà publié sur les mots d’Eric, le 10 juin, j’avais envie, ou besoin de vous proposer à nouveau ce texte ce matin….

Les mots d'Eric

Allongée sur le dos, feuille blanche repose sur le bureau.

Pas un bruit, pas un pli, il est si tôt.

Quelques miettes de nuit au bord du papier se sont glissées.

Dos brisé, regard embué, des griffes de ses draps il s’est échappé.

Emportant avec lui, petits paquets de mots froissés qu’il a tant aimé rêver.

Sur feuille blanche son regard a posé.

Tremblant et crispé, de ses doigts glacés la surface du papier il a caressé.

Blanche et fragile, feuille lisse, dans sa mémoire de papier a puisé.

Quelques mots elle a retrouvé, une à une, les lettres se sont formées.

Sur feuille blanche un souffle est passé.

Page blanche en est étonnée, et de plaisir a vibré.

Derrière la vitre, la lumière s’est invitée.

Douce et légère, la pièce a inondé.

Elle et lui, feuille blanche, matin gris.

Seuls dans la nuit qui disparaît, lentement l’angoisse est effacée.

Voir l’article original 72 mots de plus

Ecoute petit homme…

Ecoute petit homme,

Ecoute.

Il est si beau ce monde qui ne dit rien.

Il est si beau ce monde,  

Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,

Regarde ces furieux,

Fanatiques, frénétiques,

Ils ont le cœur électrique.

Ils préparent la prière,

Hymne cathodique

Aux rimes numériques,

C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,

Les impatients sont livides,

Epuisés, lessivés,

Un long sommeil les a lavés.

Ô Nuit blanche et câline,   

Ne t’épuise plus à blanchir

Ces haines rances à mourir.

Semées sur l’écran creux

De leurs rêves sans bleu.

La nuit les a libérés.

Il est l’heure,  

Affamés, ils attendent

La victime par eux condamnée.

Leurs mots sont prêts

Ils vibrent, affutés, aiguisés,

Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.

Ils attendent leurs matins numériques.

Rien ne brille, rien ne bouge.

Hystériques ils cliquent, ils cliquent,

Ils cliquent.

Et ce matin, petit homme,  

C’est une claque,

Une claque pour les creux.

Les écrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?

Parties, envolées, manipulées, falsifiées ?

Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…

Le monde les voit

Il pleure de cette embolie

Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,

Le monde a agi.

Le monde ne regrette rien

Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,

Petit homme

La poubelle était pleine,

Le monde l’a vidée,

Et dehors l’a laissée

26 janvier 2020

Le monde boite bas

Souviens-toi passager,

Souviens-toi,

C’est un mardi,

Un petit mardi

Aux bords affaissés.

Tout va si vite,

Tant de terres traversées

Tant de terres séparées…

Souviens-toi,  

Derrière la vitre,

C’est un homme qui pleure,

Personne ne le voit.

Chacun est à son clic,

Les larmes ne s’affichent pas.  

L’homme regarde le monde,

Les autres ne le voient pas,

Rides sur le front,

Ils habitent le monde numérique.

L’homme pleure le monde perdu,  

Son monde frissonne et boite bas.

21 janvier

Lundi frileux…

Ce matin 7 h 10

C’est un lundi frileux

Tu le sens, tu l’entends,

Ton souffle sonne creux.

Tu pousses la porte

Le froid est là, vif et bleu.

Il est prêt et attend.

C’est long une nuit de feu

A se prendre au sérieux.

Il est là, nu et noir brillant,

Il te tend deux bras noueux

Prends un peu de temps et regarde le…

Là-bas…

Là-bas, au bout de l’Ile d’Ouessant…

Quand le monde est si bruyant,

Qu’il couvre même le vent,

Quand les regards sont de travers,

Que les yeux se noient dans le triste amer,

N’entre pas dans l’arène !

N’aiguise pas tes lames numériques !

Fais comme tes pères,  

Rêve d’Amérique !

Il faut que tu marches jusqu’au bout.

Là-bas, si loin,

Tu verras :

L’île se blottit

Entre les bras bleus de l’océan.

Là-bas, en bord de pluie

Tu verras :

Le doux demain clair

Il t’attend et sourit.  

Si tu ne peux pas partir,

Reste tête haute,

Marche jusqu’aux souvenirs.

Prends le chemin le plus malin.

Cours, vole, rêve, espère,

Souris de cet air qui te fouette !

Mais ne laisse pas gagner

La fanfare des maudits.

Laisse-les agiter, vociférer.  

Demain tu verras,

Ils seront oubliés.

Gare à l’attente…

J’attends le Ter : il ne vient pas…

Figé sur le quai,

Raide,bougon,

Je conjugue l’attente

A tous mes temps d’impatience.

Pressé, fripon,

Le présent me tente,

Dodu, rond

Il est presque parfait,

Las, long,

Mon temps est passé.

Sans câlins, ni chansons

J’ai vendu le futur

A un trousseur de wagons

16 janvier 19 h 49

Au fond de l’armoire…

Dans mon placard à rêves heureux,

Sous une pile de linge bleu,

J’ai trouvé deux vieilles feuilles blanches.

Tendres et belles,

A l’automne, endormies,

Sur leurs peaux pas un pli.

Doucement je les ai libérées.

Dans l’armoire au parfum ciré,

Elles se sont étirées.

Chantent les mots ronds,

Dansent les points pour les i,

Sur feuilles qui pétillent,

C’est une symphonie.

Petit nuage de poussière,

Deux moineaux étonnés

Sur une branche se sont posées

16 janvier

Rouge…

Petit homme a pris ses crayons,

Dans sa boîte à couleurs

Il choisit du blanc, le bleu, du gris…

Feuille blanche pâlit d’ennui.

Froissée, elle en gémit,

Il manque un ami.

Feuille le dit :

Le rouge est là !

Petit homme n’oublie pas…

Petit homme entend,

Les belles plumes a taillées,

Au creux du vent les a trempées.

Ses voiles de papier il a hissées.

La fenêtre il a ouvert…

Oh petit homme,

Le peintre est passé…

15 janvier

Dans la réserve à mots…

C’est dit, c’est décidé, il le faut, vous le voulez, vous devez parler !  Oui c’est cela, pas de doute, il faut que vous vous exprimiez, vous le ressentez. C’est très fort, presque un réflexe. Il faut que cela sorte !  C’est bien, c’est normal… Mais attention au mauvais réflexe ! Il peut conduire à une fausse route…

Voici donc quelques conseils.

Avant tout, il faut que vous respiriez, que vous ressentiez, que vous réfléchissiez. Ceci fait, vous descendrez tranquillement dans votre réserve à mots. Vous seul connaissez le chemin qui y conduit. Et là, attention, vous entrez sans frapper !  Pas de cris, pas de brusque lumière. Un mot qu’on surprend est un mot qui bondit, qui rugit. Un réveil brutal et il vous saute à la gorge.

Finies les courbes qui ondulent, oubliées les rondes voyelles. Le mot mal choisi est aigre, et coupant.

 Entrez, éveillez chacun avec le ton qui lui convient. Et surtout, surtout, pensez à ce que vous vouliez dire, à ce que vous souhaiteriez partager. Attention, il ne faut pas vous précipiter.  Comparez, et si vous le pouvez : goûtez ! Il faut que l’accord soit parfait.

Votre casier à mots ainsi garni de bons et beaux mots, refermez (toujours sans claquer la porte ), remontez, et bien sûr dégustez.

Soudain, un besoin d’océan…

Au bord du soir grisant,

J’ai l’amer qui me remonte.

Vite,

Il est encore temps.

Ne pas finir pendu au clou

D’un jour lourd aux angles coupants.

Soudain, un besoin d’océan

Envie de souffles,

Soif de vents,

Je ferme les yeux…

Derrière la vitre de mes mémoires salées

J’entends la longue plainte de l’océan…

14 janvier

Fleuve oublie

Au matin qui s’ennuie,

Fleuve ne frissonne plus,

Sans un flot, lisse et nu

Fleuve entre dans la ville.

Si loin le chant de la source,

Si loin la caresse blanche

De l’eau claire qui jaillit.

Tout est oublié,

Fleuve se laisse aller,

Entre deux rives rêches

Sa mémoire de brume mauve,

Il a abandonné.

Scintille la nuit…

C’est un soir ordinaire,

Longue pluie du jour

A laissé quelques flaques qui luisent

Pâle et timide

Une nuit d’ailleurs

Ecarte large ses maigres bras

Elle vient de si loin.  

Intimidée

Elle hésite à entrer.

On l’oublie, elle le sait

Et ne veut pas déranger,

De son pas noir et léger

Nuit avance sur la pointe des pieds.

Il est tard,

Ville qui brille

Avale ma nuit .

13 janvier 22 h 16

Dis lui…

Un peu en panne sèche, je reviens avec ce court texte, inspiré par la douleur que je ressens quand je commets l’erreur de passer un peu trop de temps sur les réseaux sociaux, fossoyeurs des mots, de mes mots….

Monde bleu s’est effacé

Au soir tombant

Tremblant, il a reculé.

Tête basse,

Dans un long bout de vide

Seul et triste

Il s’est retiré

Entends la plainte de monde bleu,

Quelques larmes

Sur ses rides ont coulé

Entends-le qui appelle :

Oh mots, oh mes mots

Vous m’avez abandonné…

Oh mots, oh mes mots,

Que vous a-t-on fait,

Qui vous a sali,

Que vous a-t-on promis ?

Homme sans haine,

Tu es seul aussi,

Réponds à monde bleu,

Dis-lui que tu viens,

Dis-lui que tu résistes,

Dis lui…

13 janvier

Mes Everest : « tu ne dis jamais rien » Léo Ferré…

En hommage à un autre Léo, qui vient d’entrer dans le monde, ce magnifique texte d’un autre Léo…

Je vois le monde un peu comme on voit l’incroyable
L’incroyable c’est ça c’est ce qu’on ne voit pas
Des fleurs dans des crayons Debussy sur le sable
A Saint-Aubin-sur-Mer que je ne connais pas

Les filles dans du fer au fond de l’habitude
Et des mineurs creusant dans leur ventre tout chaud
Des soutiens-gorge aux chats des patrons dans le Sud
A marner pour les ouvriers de chez Renault

Moi je vis donc ailleurs dans la dimension quatre
Avec la Bande dessinée chez mc 2
Je suis Demain je suis le chêne et je suis l’âtre

Viens chez moi mon amour viens chez moi y a du feu

Je vole pour la peau sur l’aire des misères
Je suis un vieux Bœing de l’an quatre-vingt-neuf
Je pars la fleur aux dents pour la dernière guerre
Ma machine à écrire a un complet tout neuf

Je vois la stéréo dans l’œil d’une petite
Des pianos sur des ventres de fille à Paris
Un chimpanzé glacé qui chante ma musique
Avec moi doucement et toi tu n’as rien dit

Tu ne dis jamais rien tu ne dis jamais rien
Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes
Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien
Comme toi, l’œil ailleurs, à me faire la fête

Dans ton ventre désert je vois des multitudes
Je suis Demain C’est Toi mon demain de ma vie
Je vois des fiancés perdus qui se dénudent
Au velours de ta voix qui passe sur la nuit

Je vois des odeurs tièdes sur des pavés de songe
A Paris quand je suis allongé dans son lit
A voir passer sur moi des filles et des éponges
Qui sanglotent du suc de l’âge de folie

Moi je vis donc ailleurs dans la dimension ixe
Avec la bande dessinée chez un ami
Je suis Jamais je suis Toujours et je suis l’Ixe
De la formule de l’amour et de l’ennui

Je vois des tramways bleus sur des rails d’enfants tristes

Des paravents chinois devant le vent du nord
Des objets sans objet des fenêtres d’artistes
D’où sortent le soleil le génie et la mort

Attends, je vois tout près une étoile orpheline
Qui vient dans ta maison pour te parler de moi
Je la connais depuis longtemps c’est ma voisine
Mais sa lumière est illusoire comme moi

Et tu ne me dis rien tu ne dis jamais rien
Mais tu luis dans mon cœur comme luit cette étoile
Avec ses feux perdus dans des lointains chemins
Tu ne dis jamais rien comme font les étoiles

Petit homme…

Ce soir je suis grand-père pour la troisième fois…Je ne pouvais pas, ne pas lui offrir quelques mots

Bienvenue petit homme,

Bienvenue !

On est là,

On attend !

Le coffre à sourires est plein à craquer…

Elle est belle la vie,

Si belle, tu sais.

Tu verras elle brille déjà pour toi.

Ecoute petit homme

Écoute ces rires d’enfants,

Ils chantent ton arrivée.

Écoute…

Tes sœurs seront bientôt là

Roule, roule, bonheur

Petit homme est là…

10 janvier 2020

C’est le matin qui siffle…

Dans le bout de nuit

Qu’il te reste à inventer,

Tu te cognes aux angles secs

D’ombres épaisses.

Elles avalent le son de feutre

De ton pas glissant.

Pas un chant, pas un souffle,

C’est le matin qui siffle.

Le silence est lourd

Des mots doux qu’il retient ;

Il traîne avec lui

Des restes de rêves,

Images brèves d’un monde enfoui

Au fond du ciel sombre

D’une mémoire endormie.  

Tu avances, à tâtons,

Ta main se pose,

Longue caresse,

Sur la peau de papier.

Ton cahier est là,

Il est seul,

Sourires

Il attend.  

10 janvier

N’oublie pas…

5 janvier 2015, 5 janvier 2020 : en hommage aux victimes de la barbarie

Dans l’hiver bleu

De ta mémoire encombrée

N’oublie pas

Les lourdes traces

Que la haine a laissées.

Dans les flammes ocres

De tes souvenirs douloureux

N’oublie pas

Les douces braises

Que l’humanité a attisées.

Sur la route mauve

De ta liberté écartelée

N’oublie pas

Les regards effarés

Des plumes qui se sont envolées…

7 janvier 2020

J’ai trempé ma plume dans la lumière de ses yeux…

Homme marche en riant,

Deux trois miettes de nuit

Attendent au silence montant.

Sur le chemin, Homme est arrêté.

En plein vol, un mot a attrapé.

Sur les lignes de sa main,

Doucement l’a posé.

Toute la journée,

Homme a poli,

Homme a aimé

Mot rond aux lettres repliées.

Quand le soir est arrivé,

Souriant, Homme l’a libéré.

Mot doux s’est envolé.

Il chantait, il dansait, il planait.

Si gai, dans l’air léger,  

Sur un fil d’encre bleue,

En sifflant il s’est posé.

Homme est reparti

Et dans le soir fredonnant,

J’ai trempé ma plume

Dans la lumière de ses yeux.

4 janvier 2020

Il manquait un voyageur : 317 voix

Comme vous le savez, certains de mes écrits participent aux différents concours organisés par le site Short Edition, parmi eux, la micro nouvelle « il manquait un voyageur » rencontre un succès auquel je ne m’attendais pas… Je suis désormais classé à la 12 ème place et je peux encore monter dans le classement. Si le cœur vous en dit et si vous avez envie de soutenir ce texte je vous invite à vous rendre sur le site et à voter : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-manquait-un-voyageur-1

Au fond de mes poches de brume…

Le 30 décembre

J’ai cherché un souffle d’inspiration

Au fond de mes poches de brume

Trois mots ronds y dormaient.

Entre mes doigts plumes,

Je les ais éveillés.

Dans la lumière bleue d’un souvenir d’été

Ils se sont envolés.

Doucement sur le chemin

Ont posé une, puis deux,

Belles lettres

Timbrées de belle rosée.  

Ecoute la poésie du matin,

Petite musique qui revient.

2 janvier 2020

L’homme est heureux…

L’homme est heureux,

Il le dit, il le rit.

Autour de lui,

Pas un œil qui ne luit.

L’homme est heureux

Son cœur bat pour deux

« Je vais marcher,

Il le faut, c’est si beau. »

« Je vais marcher,  

Et lèverais les yeux. »

L’homme inspire,

L’air est si frais,

L’homme s’emplit de vrai…

Il faut attendre lui dit-on

L’heure n’est pas aux rêves creux ;

Il faut entendre le souffle fatigué

D’un bleu délavé, lessivé

Par la basse marée.

L’homme n’écoute pas,

L’homme est heureux.

27 décembre

C’était un soir de trop…

C’était un soir de trop,

Vidé de son plein de beau.

Triste soir si laid,

Laisse un long goût de craie.

Seul, il veut poursuivre le chemin

Partir, finir,

Entrevoir le bout du presque rien.

Seul, s’en aller,

Se poser, regard blessé.

Et,

Juste au bord,

Au bord gris du vide de demain,

Laisser pendre les jambes,

Tout doucement souffler,

Laisser les yeux se fermer,

Prendre un dernier souffle d’été,

Laisser un peu de temps passer,

Et dans l’ombre

Te voir arriver.