Le coucher de sommeil : suite et fin…

Elle les écoute avec respect et attention et sans même s’étonner de ce qu’ils font là au creux de sa main elle leur répond qu’elle est bien d’accord, que ça fait longtemps que tout cela elle le dit, elle, elle le pense.

« Moi je vous crois, moi je suis comme vous ». Vous savez ce qu’il faut faire c’est continuer à ne pas douter, à ne pas douter de vous, il faut continuer à poser toutes les questions que vous avez dans la tête parce que si vous ne posez plus de questions les autres ils croiront qu’ils ont gagné, ils croiront que vous êtes devenus comme eux, fades, tristes, avec que des réponses toutes faites, des réponses toutes simples, des réponses pour être comme les autres comme tous les autres, mais vous comme moi on n’est pas comme les autres, nous on veut encore et toujours s’émerveiller, on veut encore et toujours dire que rien n’est sûr,  que ce qui est vrai ça n’existe pas ou pas longtemps, parce qu’on se trompe toujours »

Vous le savez bien avant il fallait pour être bien, pour être comme les autres, dire que la terre était plate, et quand on disait autrement on mourrait et ben maintenant moi je vous le dis il faut continuer à douter, à douter de tout même de ce qui semble être sur et il faut rêver, il faut voir le possible partout.

Tenez moi par exemple j’ai envie de croire qu’un jour pour aller à l’autre bout du monde il n’y aura plus besoin d’avions il suffira de prendre un ascenseur pour l’espace et d’attendre là dans une espèce de cabine, d’attendre que la terre tourne et alors quand juste en dessous il y aura la ville, on descendra c’est simple non, et bien vous savez j’ai envie d’y croire.

« J’ai envie aussi de dire qu’un jour on ira dans une école où on a apprendra à poser des questions, à tout remettre en question plutôt qu’à ingurgiter les réponses des autres, de tous les autres. Vous savez il faut que vous reteniez une chose, il n’y a qu’une chose qui vous appartient ce sont les questions que vous posez, que vous vous posez, les réponses elles ne vous appartiennent pas, les réponses elles sont toujours la propriété de quelqu’un d’autre de quelqu’un que vous ne connaitrez jamais ».

Elle avait toujours la main tendue devant elle et plus elle parlait plus elle entendait sa voix comme si elle venait d’ailleurs, le groupe d’enfants qu’elle avait dans la main grandissait,  elle le sentait, elle le sentait, pas parce qu’ils devenaient plus lourds, mais parce qu’elle les voyait sourire, parce qu’elle les voyait exister.

Ils existaient et ils étaient en train de le comprendre.

Le rêve c’est beau, le rêve on devrait pouvoir l’enregistrer, on devrait pouvoir se brancher le matin pour revoir le merveilleux de la nuit. C’est ce qu’elle se dit ce matin en ouvrant la fenêtre elle a encore plein d’images de la nuit dans la tête derrière les yeux. Quand elle a posé le pied sur la terrasse elle s’attendait presque à trouver le sable, de ce sable si fin, de ce sable qui ressemble tant à de l’eau. Le sable, l’eau, les grains, les gouttes, elle sourit en s’étirant, elle va appeler ses frères pour leur donner la réponse. Ce matin elle est heureuse elle sait qu’elle est dans le vrai, elle sait que c’est comme cela qu’on l’aime, que c’est comme cela qu’on l’admire.

Elle ferme les yeux juste une seconde et là dans son écran intérieur, il y a un coucher de sommeil, un coucher de sommeil, tiens donc,  pourquoi pas après tout, quand la nuit est terminée quand elle a été belle, que les couleurs que le rêve a fabriqué n’existent pas encore, quand les enfants sont si petits qu’ils tiennent au creux d’une main, quand les autres, les bien-pensants ne sont que des figurants alors on a bien le droit de parler d’un coucher de sommeil.

C’est tout !

Nouvelle écrite en décembre 2011

Le coucher de sommeil : 3

De l’eau, il y en a au robinet mais ce n’est pas celle-ci qui l’intéresse. Elle va descendre pour s’approcher de la mer,  de cette mer.

Elle entre dans l’appartement son compagnon dort encore, elle s’habille pour aller au bord de l’eau. En même temps elle se dit qu’il ne faut pas qu’elle oublie de téléphoner à ses frères pour leur dire que dans une petite poignée de sable il y a presque 12000 grains de sable. Ils vont lui demander comment elle peut le savoir et elle va leur expliquer. Mais  elle se dit qu’ils ne la croiront pas, qu’ils lui diront qu’elle a fumé.

Qu’elle a fumé ! N’importe quoi, jamais elle ne s’amusera à cela mais alors :  qui pour la croire ? Là tout de suite maintenant, elle va voir si ce truc-là ne marche que pour le sable, elle s’est approchée de ce qui ressemble à la mer, même si derrière elle distingue encore les montagnes.

Elle recueille entre ces deux mains un peu de cette eau, c’est presque la même sensation que le sable, elle ferme les yeux 18 546. Ca y est, cette fois elle a la réponse, elle s’en doutait de toute façon, il y a plus de gouttes d’eau c’est sûr.

  • Penser à téléphoner à ses frères, à son père et leur dire qu’il y a plus de gouttes d’eau que de grains de sable. 

Elle allait remonter chez elle quand soudain elle a entendu que quelqu’un l’appelait par son prénom, d’abord elle n’a vu personne et puis en baissant les yeux presque devant ses pieds nus, elle a vu tout un groupe de gens, minuscules, à peine plus grand qu’un ongle. Elle s’est baissée et avec la main droite elle les a ramenés dans le creux de sa main gauche, avec un peu de sable humide ; elle a porté la main à hauteur des yeux et elle a vu tout un groupe. Qui ils étaient, elle ne savait pas, ce qu’ils faisaient là elle ne savait pas non plus mais en prêtant bien l’oreille et parce que la mer était calme elle distinguait bien quelques paroles, cela semblait être des paroles de colère. Ils étaient bien une dizaine, des enfants là au creux de sa main.

« On en a marre, personne ne nous croit, personne ne nous croit jamais, on est toujours à nous dire qu’on est trop petit, qu’on verra, qu’on comprendra plus tard quand on sera plus grand, on n’en peut plus de ne plus exister, nous ce qu’on sait c’est qu’un jour on rencontrera quelqu’un qui nous écoutera qui nous croira qui nous verra et alors on existera ».

Alors elle s’est assise là par terre, enfin plutôt par sable parce que quand on est au bord de la mer on oublie la terre, même si la terre elle porte le sable sur elle et la mer aussi mais ça aussi c’est une autre question.

« Pourquoi on nous dit qu’il ne faut pas jouer avec la terre, que c’est sale,  et quand on est à la mer on nous oblige à jouer avec le sable : c’est compliqué les mots, nous on voudrait qu’on nous laisse comprendre ce qu’on veut ».

« Pourquoi on nous dit qu’il faut être sage à l’école et en même temps si on parle trop à table on nous dit : sois sage, parle pas à table ! Et après à l’école on nous dit que si on ne dit rien, si on ne parle pas c’est qu’on ne s’intéresse pas ! »

« Et pourquoi on dit des vieux qui ne disent pas grand-chose mais que tout le monde écoute quand il récitent une phrase qui ne veut rien dire qu’ils sont des sages. On y comprend rien on ne veut pas être des sages on veut pouvoir parler quand on a envie de dire quelque chose ».

« Pourquoi quand les grands, les adultes parlent de nous, ils cherchent à savoir ce qu’on pense ce qu’on ressent, alors qu’ils ne nous le demandent jamais pourquoi ils disent à notre place ce qu’on pas envie de dire. »  

Elle les écoute, en silence parce que le moindre bruit risque de couvrir leur voix elle les écoute et elle sait qu’ils ont raison ? Ils continuent leur liste de pourquoi.

« Pourquoi quand on est tout petit on nous oblige à embrasser des vieilles tantes fripées à l’odeur de naphtaline en nous disant que ça lui fera plaisir que c’est une vieille tante, qu’elle a jamais eu d’enfants et que quand on est grand,  un peu plus grand on nous dit que c’est pas bien d’embrasser le premier  venu même si il est jeune, même s’il est beau, même si on l’aime. » 

« Pourquoi on nous dit, à longueur de journée : tu ne peux pas comprendre quand on pose des questions sur ce qui nous intéresse, nous rend curieux et par contre on nous dit d’essayer de comprendre de faire des efforts quand on est à l’école ? »

On est con, on est con-con, on est content…

Voici une micro-nouvelle écrite, il y a trois ans, je m’étais bien amusé à l’écrire et je m’amuse bien à la relire…

Tout avait débuté en février. Au début, évidemment chacun a pensé qu’il ne s’agissait que d’une manifestation classique : la grogne habituelle dirions-nous. Le mot d’ordre est vague, ou plutôt suffisamment imprécis pour que chacun puisse se sentir concerné. C’est vrai qu’en ce moment tout le monde aime grogner, tout le monde aime se plaindre, tout le monde rêve d’autre chose : « il faudrait, il n’y aurait qu’à, il suffirait… ». Bref le conditionnel est d’usage. Mais, mais personne n’accepte qu’on change, personne ne supporte même l’idée qu’on puisse dire ou même penser qu’il serait nécessaire ou même possible de faire autrement.

Bref la routine.  Presque tous les cortèges ont débuté à la même heure : 10 h 00, c’est une bonne heure pour la balade des insatisfaits du moment. 

C’est d’abord à Aurillac qu’on a compris que quelque chose ne tournait pas rond, les journalistes locaux ont tout de suite remarqué qu’il y avait quelque chose de pas normal, d’inhabituel : certains ont même tweeter. Mais bon les manifestations à Aurillac c’est rarement pris au sérieux. Bref quand on relit ce premier tweet on n’imagine pas encore ce qui va se passer ensuite : …Aurillac, 3000 manifestants en tête de cortège une banderole «  on est content, faut continuer ». Sur place tout au long du parcours  il y a aussi,  comme à chaque manifestation, les badauds : ceux qui observent, qui essaient de compter, et qui eux aussi râlent, contre ceux qui râlent, ceux qui fait qu’au bout du compte tout le monde râle. En fait les jours de manifestation sont des jours de consensus, tout le monde est d’accord sur un point «  ça va pas » ou « ça va plus » ou «  avant ça allait mieux ». Et puis là il y a cette incroyable banderole ! On commence par chercher s’il n’y a pas un jeu de mots, un message subliminal. Mais non c’est bien ce qui est écrit et c’est aussi ce qu’ils disent «  on est con,  on est con, on est concon  on est content ».

Dans la demi-heure qui suit, les cortèges s’ébranlent partout, notamment  dans les plus grandes villes et là, stupeur, c’est comme à Aurillac. Ici à Limoges on dit qu’on est heureux, à Bordeaux on hurle que tout va bien, à Lyon on entend «  merci pour tout », à Marseille on chante « on va y arriver ». Partout en tête de cortège des banderoles souriantes, des slogans de bonheur.

« Ce n’est pas possible ça cache quelque chose » : au ministère de l’intérieur on est très inquiet. Le Ministre exige qu’on rappelle plusieurs compagnies de CRS pour la grande manifestation qui doit démarrer place de la Bastille à 14 h 00 ; l’inquiétude se lit sur tous les visages. Les dépêches tombent les unes après les autres, partout les gens sont contents, heureux, satisfaits.

14 h 00 place de la bastille : les manifestants sont nombreux très nombreux. Les forces de l’ordre sont tendues, inquiètes. On redoute le premier slogan, tout peut déraper en quelques secondes. 14 h 10 les premiers manifestants démarrent, on attend, en entend. « Tout va bien, on vous le dit » « Tout va bien ne changez rien ».

C’en est trop, c’est un piège : le premier ministre donne l’ordre ; il faut charger, ce n’est pas possible. Les sept compagnies de CRS ne laissent pas le temps à la tête de cortège de reprendre son souffle, on frappe, on enfume, on élimine ces imposteurs.

Le lendemain la presse a titré : «  A Paris la manifestation dégénère, des éléments incontrôlés ont infiltré le cortège des râleurs »