Poèmes de jeunesse…

Photographie : Alice Nédélec

Des visages creux qui jouent la ressemblance

Sur un air de chaîne à la peur accrochée

Quand je suis ici je voudrais être ailleurs

Parce que je ne vis plus

J’imagine

Si je tombe dans un trou je veux qu’il soit profond

Parce que je ne veux pas vivre au sol

Cloué pour la vie

Février 1981

Poèmes de jeunesse : "peut-être…"

Je continue de fouiller mes archives et là, j’ai trouvé ce petit texte sur une feuille volante, écrit à la plume, je pense qu’il date de 1979…

C’est le soir comme tous les jours

Un homme se meurt

Ou il périt noyé dans l’océan

De tortures

Un homme aime

Ou il pleure sur sa compagne

Finale

Point à la ligne

Un homme naît

Ou il crie parce qu’il ne connait

Personne

Pas même en rêve

Un homme tue

Ou triche contre ses règles

Très propre

Bien baptisé

Un homme hurle

Il a peur

Alors il écrit

Tout droit

Au cœur

Peut-être

Poèmes de jeunesse : "coupables : on voté…

La foule l’avait condamné à mourir

Parce qu’il avait tué

Une des brebis

De leur troupeau d’indifférence

Ils aimaient la vie…

Le dimanche en voiture

Dans un cortège funèbre

Qu’ils vénéraient

Parce qu’ils avaient pour jumeau

Ce pays FRANCE

Ils poussaient dans ce jardin

Où les mauvaises herbes

Meurent au napalm

A la balle perdue

Où à la torture cachée

Ils ignoraient que le lendemain

Peut être celui du je t’aime

Pour eux

Il était celui du rêve électrisé

Qu’ils croyaient avoir eu

Ils faisaient l’amour

Comme on achète le journal

Bonjour

Merci

Il fait beau

C’est tout

Ils disent aimer un enfant

Parce qu’à Noël

Ils le font légionnaire

Ou infirmière

Parce qu’il le brûle

Sur une plage quand vient l’été

Institutionnelle

Ils le grille

Côté face, côté pile

Côté cœur

Ils ont peur

Ils ont du fric

Ils ont peur

Ils ont le flic

Et toi t’es mort

Pour eux…

Mai 1979

Poèmes de jeunesse : "manifeste anti-poéteux"

J’ai longtemps hésité avant de publier ce texte, retrouvé dans mes poèmes de jeunesse, c’est l’un des plus vieux encore en vie. Et puis finalement depuis que j’assiste aux séances du tribunal académique, je me dis qu’il peut passer….

Qu’un jour l’automne

Saison des romantiques de musée

Se déclare aussi puant que le printemps

Qu’un jour les violons

Qui hurlent de chagrin

Se foutent de notre gueule

Qu’un jour au moins

La rose dise qu’elle en marre

D’être cueillie pour la fille qu’on espère,

Qu’un jour la nuit

Rote à la gueule des esprits crotteux

Qu’un jour la colombe

Pisse contre les barreaux du prisonnier

Qu’un jour les mots arrêtent de s’épouser

Sans leurs consentements

Q’un jour on cesse de tricher

Qu’un jour on oublie la morale des vers

Qu’un jour on oublie Victor, Charles, Paul

Et les autres

Q’un jour on se regarde

Q’un jour on se le dise

Ou qu’on l’écrive

Alors on sera poète

Février 1979

Poèmes de jeunesse. "Ici" 2

Ici,

Ici tu viens pour apprendre

Que tu n’es rien

Pour comprendre

Que les hommes dehors

Sont passés par là

Alors, alors

Le sens du message

Te gicle à la face

Équation française :

Moyen, moyenne

Nation

Mais ici ils n’ont que ta silhouette déguisée

Jamais ils ne pénétreront dans ce qui est fait de toi

Jamais ils n’auront la part du rêve qui t’appartient

Parce qu’il est fait des autres, que tu aimes

Et qui les fait rien

Jamais ils ne découperont tes souvenirs en pointillé

Parce qu’eux sont nés avec la préhistoire

Ils ont oublié d’avancer

Alors ils se sont améliorés

Organisés

Et ils affranchissent tous leurs mots

De cinq lettres

A-R-M-E-E

Mais alors toi il faut que tu te battes

Bats toi !

Pas contre eux

Ils seraient trop heureux d’exister

Bats toi, contre toi

Fais que ta silhouette ne soit qu’ombre

Fais que ta parole ne soit là bas , que branche morte

Pour que vivent les racines

Les seules

Celles de ta vie

Celles qu’ils n’auront jamais

Alors ils pourriront

Peut-être

Poèmes de jeunesse . "Ici" 1

Je publie en deux parties, un texte écrit le 11 novembre 1982, j’étais alors soldat du contingent, le temps était gris, l’ennui était grand… Ce n’est pas un texte antimilitariste, car je ne l’ai jamais été fondamentalement, c’est encore un texte profondément mélancolique.

Ici,

Ici tout pue

Même le désespoir est carré

Toujours cette odeur angoissante

Où la ressemblance kaki

Se marie si bien

Avec un automne

Sans fin, ni feuille

Ici,

Ici le vide

Perpétuel engrais

D’une varice

Sur un monde

Qui attend le grand cri

Pour enfin dire non

Ici,

Ici j’étouffe

Je ne comprends plus

Ou trop

Je ne peux risquer un

Pourquoi ?

Ici les réponses n’existent pas

Elles pourrissent dans l’antiquité des ordres

Ici le masculin est toujours sujet

Le féminin neutre s’ajoute

Comme trois points de suspension

Ici,

Ici tu viens pour servir

Un bout de chiffon

Lange trouée

D’une république à répétition

Mitraillette de la honte

Ici,

Ici tu ne dois pas pleurer

Ça fait désordre

Ici tu dois sourire béatement

L’extase est dans l’alignement

On te déplace

Et toi tu bouges

Tu t’aperçois que marcher

C’est soustraire tes pas

A ton propre chemin

Cadence infernale

Et toi tu retiens ton souffle

Et tu le rajoutes à ta haine

A l’ailleurs de derrière tes yeux

T’as peur

Et tu pourrais craquer