Un orage en février, suite…

Jules ne s’y retrouve plus dans ses souvenirs. C’est comme un puzzle. Plusieurs milliers de pièces : on agite, on manipule, on remue et chaque essai pour retrouver le sens se termine par un échec. Jules déteste les puzzles. Il déteste tout ce qu’il faut classer, trier, regrouper par catégories. 

Jules aime ce qui dérange l’ordre des autres. Jules aime ce qui n’a ni début, ni fin. 

Jules aime ce qu’il appelle la beauté du désordre poétique. Les objets sont heureux des espaces qu’on leur laisse. Jules aime les objets quand ils vivent, quand ils sont libérés des contraintes du rangement où la seule règle admise est la perpendicularité.

Jules a mal à la mémoire. Depuis le plus jeune âge, il essaie de trouver le fil, remonter au début, là où tout a commencé. Il cherche l’endroit mystérieux, magique où la première histoire s’est enregistrée : son histoire, le commencement de son histoire. Il essaie de se frayer un passage. Parfois il trouve des voies, rencontre des obstacles, parfois des chemins dégagés et c’est comme un courant d’air frais qui lui entre dans la tête. C’est comme quand on vit, on sent qu’on y est, là dans le vrai, dans le souffle d’un cœur qui bat, si fort, si beau.

Le plus fréquemment c’est aux murs qu’il se heurte, les hauts murs dont il ne distingue pas la cime. Alors dans son demi-sommeil, il recule, il revient, perd le fil et s’endort avec l’espoir d’une issue, d’une réponse, dans un rêve. Et chaque matin c’est la même chose, c’est une pagaille effrayante, pas de logique, pas de bout, pas de commencement : il n’y comprend rien : comme s’ils étaient plusieurs à rêver aux carrefours de plusieurs vies.

Jules n’a pas de mémoire, il en a plusieurs. Elles s’ajoutent et se mélangent. Elles ne lui appartiennent pas, il les a empruntées à d’autres. Toujours au même moment, toujours à cause de l’orage. Il essaie de le croire, il y a tant de choses dans sa boîte à images, tant de traces laissées par d’autres vies. Certains appellent cela les rêves, ces histoires qui s’invitent la nuit. Jules ne croit plus à cet imaginaire-là, il est sûr que ce qui arrive dans sa tête c’est de l’existence, c’est de la vie qui s’est imprimée. Elle est entrée là chez lui au contact des autres.  Jules est tellement seul. Quand les autres le touchent quand il y a de l’orage ça fait comme une décharge. Les autres se vident, ils se vident en lui. Jules a de la place. Il a tellement d’espace à offrir. Jules ne veut pas croire aux rêves qui se fabriquent dans l’inconscient. Ce qu’il voit Jules quand il dort, quand il ferme les yeux, quand il attend, ce qu’il voit, c’est du vrai, avec des gens qui se parlent, avec des cris, des pleurs, des sourires. Il ne parle pas de ses certitudes, il n’en parle pas parce qu’il sait déjà qu’on le prendra pour un malade, pour un fou, pour un de ces originaux qui veut qu’on le remarque. Il n’en parle pas et n’en a pas besoin, c’est plus simple comme cela, il se dit que ce qu’il croit, n’est pas plus absurde, n’est pas plus improbable sur le plan scientifique que cette histoire de rêves.  Et puis l’orage, les orages c’est toujours du vrai, c’est rarement dans un rêve parce que ça réveille, parce qu’on le regarde les yeux grands ouverts avec les poings qui se serrent et les lèvres qui se pincent.

L’orage comme un rythme. L’orage avec la lumière venue de nulle part avec le bruit, le grondement, qu’on compte. Le premier orage, il ne s’en souvient pas mais quand il cherche, dans toutes ses mauvaises nuits, il le sent, il le sait, il l’entend, il est derrière ; derrière ce bout où il bute tant et qui lui remonte d’un quelque part, et Jules commence ses phrases, presque toutes par je me souviens. C’est un rite.

Les orages, Jules en a connu tant. L’orage et les autres qui lui entrent dans la tête au premier coup de tonnerre

Les autres, comme des parasites. Comme des insectes qui pénètrent le bois, c’est la nuit qu’ils s’éveillent, alors ça grince, ça craque et on sent l’angoisse qui serre les gorges sèches.

Et ça lui fait mal ces bouillies d’histoire qu’il n’a pas voulues et qui lui colonisent l’esprit. Il lui arrive de ne plus savoir si ce qu’il voit existe. Ailleurs, dans les espaces qu’il ne connaît pas, ici dans le fouillis de cette vie qui est la sienne. Peut-être, tout est confus. Confus comme les images qui défilent quand ils ferment les yeux les soirs d’orage. Il ne voit pas les visages, il les ressent, chaque regard que les autres ont porté sur lui est là, il s’additionne et ça lui brûle les entrailles, les os lui font mal.  Soudain il est si lourd, lourd de tous ceux qui l’habitent et qui l’agitent.

La vie, quand Jules essaie d’en parler, il a une boule qui se forme dans la gorge. Sa vie, celle des autres, la vie, il ne sait pas par où commencer. Depuis toujours il pose des questions que d’autres n’imaginent même pas. La vie, le bonheur, les autres, et la souffrance : parfois comme un ciment, comme un trait d’union entre les moments qui, quand ils s’ajoutent, fabriquent du temps. Jules, il est comme beaucoup, il ne sait pas ce qui le rendra heureux demain, il est comme les autres mais lui il le dit, il le vit. Alors il a le regard qui se plisse, les dents qui se serrent, les mains qui se crispent et il attend. Il attend les signes de ce qui lui donnera des sourires.

Jules il dit que la vie, il faudrait qu’elle lui appartienne pour qu’il soit bien, il faudrait qu’elle soit à lui, rien qu’à lui. Il dit qu’il voudrait décider seul de comment il la partagera, comment il la construira. Et quand il dit qu’il veut partager la vie, sa vie, il ne voit pas ça comme un gâteau qu’on diminue, il ne voit pas ça comme une séparation, mais comme une union.

Et puis dans sa vie, Jules il aime les émotions et les mots qui vont avec, des mots qu’il choisit. Les autres, beaucoup d’autres, les femmes surtout, lui disent que « ce ne sont que des mots » alors lui il serre les dents, encore, et ne dit rien. Il a mal. Il a mal et en a marre des autres qui sont dans le réel parce qu’ils ont un pouvoir sur les objets ou sur les corps. Il n’en peut plus de ces réalités de convenance, lui il aime s’émouvoir et le dire, il aime tout ce que ses sens lui apportent et il veut en parler.

Jules aime lorsque les définitions n’existent pas, lorsqu’elles se refusent au mariage de raison entre le vivant et l’écrit immobile, il veut que le poids des dictionnaires ne soit plus qu’un mauvais souvenir et découvrir en feuilletant les pages que soudain le mot qu’on cherchait hier n’y est plus, qu’il s’est échappé ailleurs dans un autre ordre, dans une autre règle. Jules aime se persuader qu’il y a peut-être un doute quelque part et que dans quelques jours ou dans mille ans le petit Larousse ne s’utilisera plus comme un objet, comme  un de ces ustensiles qui nécessitent un mode d’emploi, il sera tout autre, il respirera, il entendra, il ressentira et alors quand les Jules de demain, les comme lui qui souffrent de ce qui est défini et définitif pourront caresser le livre et lui demander avec tendresse ce que veulent dire les mots peur, ou amour ou orage ou flaque  alors il posera l’oreille tout contre la couverture et entendra peut-être un chant d’oiseau ou alors d’espoir ou les deux parce que cela va ensemble et les lettres ne seront plus alphabétiques, elles seront virevoltantes, elles seront tremblantes ou troublantes. Et Jules fermera les yeux. Il sera bien…

Jules se souvient de toutes ces souffrances d’adolescent, toutes ces souffrances qui s’inscrivent dans le marbre des souvenirs. Les filles, les premières filles qui sont radieuses devant toutes les mécaniques, celles des épaules et celles des engins à moteurs. Et celles qui sont en admiration devant les déhanchements de jeunes séducteurs qui partent en chasse sur les pistes de danse avec un appétit de fauve. Lui Jules, il a les épaules frêles, frêles et boutonneuses, alors ils les rentrent en dedans, lui n’a pas de moto, ni de mobylette, il marche, le regard en l’air à attendre un signe d’orage. Et les mots se bousculent, ils lui inondent le cerveau avant la pluie. Cette pluie qu’il a en lui, depuis toujours.

Jules était si mal en ces moments-là, en ces moments de rien où il ne comprenait pas. Lui il aurait voulu raconter aux autres, aux filles surtout la beauté du gris de l’orage quand il se prépare à frapper.

Il aurait voulu raconter ce qui se produisait dans son en dedans, il cherchait les mots qui peuvent aller avec.

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