Un orage en février, suite…

Jules aimait l’orage. Quand les premiers éclairs embrasaient le ciel, il sortait et attendait. Les premières gouttes étaient les meilleures. Chaudes, garnies d’odeurs, quand elles le touchaient, il frémissait.

Aux premiers grondements de tonnerre, il frissonnait. Il ne savait plus où donner des sens. Il aurait voulu s’inventer une partie du corps qui puisse voir, sentir, entendre et toucher. Tout en même temps. Il aurait voulu être le prolongement de cette terre qui le soutenait. Et rester nu, sous la pluie battante, sentir l’eau du ciel contre sa peau, en voyage vers le sol.

Mais il ne fallait pas, il y avait les autres. Il y avait la peur. Il y avait ceux de derrière les carreaux. Ils ne supportaient l’eau que lorsqu’elle circule dans des tuyaux, qu’elle se mélange aux savons aux odeurs inventées. Ils l’auraient cru fou, définitivement.

Ce soir Jules se souvient de tous ces soirs d’été. Sa mère, Paulette, la Paulette comme l’appelait les voisins, qui hurlait quand il s’échappait. Elle ne l’entendait pas expliquer qu’il aimait quand les nuages roulent, qu’ils se rencontrent, se heurtent à pleine vitesse.

Il se souvient de l’herbe. Il s’y roulait, juste avant la pluie, quand elle attend, quand elle s’apprête à recevoir des armées de gouttes. C’était une herbe coupante, recroquevillée, comme un tapis avant le combat. Il se couchait et fermait les yeux. Alors « son père » le ramenait à la maison. Sans gifles, ni remontrances, pire que cela, avec le regard désabusé de celui qui n’y peut rien, qui ne peut pas se battre et qui ne dit rien. « Son père », Jules essaie une fois de plus de prononcer ce mot : père, et rien qui ne se passe. Il essaie autre chose, son père, mon père, toujours rien, un mot sans chair, un mot sans rien, un mot mort pour les autres, pour ceux qui parleront de lui, un jour, comme de celui qui était sans père. Il y avait bien cet homme qui soupirait quand leurs regards se croisaient, cet homme qui ne le détestait pas, cet homme qui ne l’ignorait pas, mais qui ne le comprenait pas. Il n’avait pas de père, il n’en avait un que le temps d’un éclair, le temps d’un orage, un père pour le lancer dans cette vie qui ne voulait pas de lui.

Jules est seul. Quand il est seul, il ne fait rien d’autre que se souvenir et attendre. Il se souvient des autres, toujours en avance, il se souvient des reproches de ses maîtres. La lenteur est un désastre dans un monde où il faut toujours avoir fini pour espérer autre chose. Aussi loin qu’il se souvienne, Jules aime s’attarder sur le début. Il aime quand tout commence, il aime les préparatifs, les avant projets. Dès qu’il entre en action il est saisi de nostalgie. La peur de finir, la peur d’être au bout, de ne plus rien commencer.

Les autres, Jules pense qu’ils ont peur, peur de rater, ils se pressent d’aller voir ailleurs. Jules ne veut pas s’éloigner. Il veut prendre le temps. Il veut savourer le merveilleux instant où tout est comme ces premières gouttes de pluie qui vont à la rencontre du sol d’été. Après, quand tout est trempé, quand tout est devenu une bouillie indéfinissable il n’éprouve que lassitude ou angoisse.

Quand il était enfant, le médecin blâmait sa mère : « il ne se développe pas assez rapidement, il est en retard pour son âge ! ». Ces reproches loin de l’effrayer ou de le vexer le laissaient indifférent. Il éprouvait une certaine fierté se jugeant inspiré à prendre le temps de ne pas se métamorphoser en grand dadais boutonneux en partance vers le bout, vers la fin.

Mais aujourd’hui, on ne dit pas qu’il fait plus jeune que son âge, on prétend qu’il est pâlot, distant, bizarre même.

Ce soir il marche depuis deux heures déjà. Tout à l’heure, sa vie a basculé, une fois de plus. Tout à l’heure est survenue une nouvelle erreur de son existence. Il s’est trompé, on l’a trompé, il ne sait pas. C’est sans importance, le résultat est identique.

C’est une erreur, alors il marche vers quelque part, en silence, parce qu’il est seul et qu’il regarde le ciel. Le ciel ne ment pas.

Il se souvient de cette fois où sa mère ne l’a pas reconnu. C’était sa mère, il le pensait, le voulait, il l’avait choisi à cet instant.  Elle l’a chassé, parce qu’elle avait peur, qu’elle ne comprenait pas qui il était, « une erreur, une erreur » disait-elle, « vous êtes une erreur ». Alors il était parti, sans insister, parce que c’est ça l’existence. On vit, on passe, on revient, on se trompe parfois. Il se dit souvent que ce qui lui arrive n’est pas extraordinaire. Il est inutile qu’il s’étonne. Ça lui arrive. C’est ainsi, il est inutile de se battre. Et il part, il recommence, chaque fois.

Sa mère ? Quelle importance, un souvenir d’elle, si faible, une plaque de brouillard collé au reste de la mémoire. Sa mère, une mère, il cherche comment accompagner ce mot devenu absurde quand il oublie que le sourire est aussi une terminaison pour la grammaire de la tendresse. Sa mère, une mère, maman, une femme qu’il voit et elle est elle. Elle est celle qu’il choisit aujourd’hui et ces yeux le lui disent, je veux être ton fils pour t’entendre ne me dire rien, pas grand-chose, ou alors du si simple, comme une caresse qui effleure la joue.

Sa mère une fois, ou d’autres, il ne sait pas ne se rappelle pas. Les images deviennent visage. Une fille, comme on dit quand on est avec les autres. Une fille, elle est jolie. Jolie, c’est bon de dire ce mot. C’est comme un sourire qu’on fabrique avec la voix et il s’envole jusqu’aux regards et la fille le regarde, elle est ronde, son regard est rond, on lui dit qu’elle est étonnée, ou qu’elle a peur, parce que Jules il sourit, et il dit : « tu es jolie, je te serre contre moi et je respire tes cheveux, comme du foin, je me roule dans ton odeur de fille jolie »  et la fille est partie, elle aime pas le mot joli, pas quand il est dit par Jules, elle le digère mal et Jules le comprend.

Plein de filles à qui il a dit son amour, son amour de l’instant, il les connaît, il les a dans la tête, c’est comme ça, ils s’approchent d’elles et il a les yeux qui leur ouvrent tout son en dedans. Mais les filles, les jeunes, les jolies, celles qu’ils voient comme des mères parce qu’elles ont moins peur, elles le repoussent, gentiment, du regard qu’elles ne lui offrent pas, elles ne le voient même pas, elles continuent, et gardent tout cette beauté pour d’autres histoires, pour d’autres aventures.

Les autres ne l’existent plus.

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