Un orage en février, suite…

Photo de Jasmine Wallace Carter sur Pexels.com

Lisa est sortie, elle marche quelques pas devant Jules. L’alcool la transforme, elle est comme un navire qui balance à la première brise. Ce soir Jules l’a invité à un pot qu’il a organisé à l’occasion de son départ, ou pour autre chose, il ne se souvient plus, il sait qu’il va partir, quitter son travail déjà. Il veut qu’elle soit là, tant pis si les autres ne la connaissent pas, les autres, ceux qu’on appelle les collègues il ne veut pas les voir une dernière fois sans elle, sans qu’elle ne soit pas là pour leur dire : « regardez-moi, regardez-nous, nous allons partir, demain ou peut-être plus tard, nous serons ailleurs.

Il veut qu’on la voie, qu’on dise d’elle qu’elle est Lisa, simplement Lisa : celle qu’il attendait. Il veut que les autres comprennent qu’ils se sont retrouvés, enfin.

Elle a bu deux verres, lui beaucoup plus. Ils sont dehors, le soir hésite, il tremble. Lisa est belle, l’alcool lui surligne le sourire, elle a les yeux qui brillent. Elle marche à ses côtés, si proche. Elle est si proche. Ils ont chacun leur voiture. Ils sont sur le trottoir, les fenêtres sont ouvertes, ils entendent la rumeur des bavardages inutiles d’une fin de journée ; eux cherchent des mots à se dire, d’autres mots, ceux qu’ils n’ont pas encore usés à les dire. Ils cherchent de ces mots qu’on garde pour soi, bien au chaud, et ils se rapprochent encore plus. Elle n’est plus qu’à quelques chuchotements de lui, elle regarde un peu en dessous, avec le velours de ses yeux clairs, et ses mains lui parlent. Il lui propose un repas dans une petite auberge, au bord d’une route qui domine toute la vallée. Pour voir la ville d’en haut. Il ne sait pas s’il l’a inventée cette auberge, ou s’il l’a tellement rêvée qu’elle est là qui existe quelque part, peu importe, il le dit, elle existe.

Elle sourit, il s’avance encore un peu, elle vacille. Il sent sa tête contre son épaule, presque sur la poitrine. Il tremble. Ses mains hésitent, il lui prend les siennes, il veut lui dire. Il veut lui parler de Rose, c’est si difficile, il ne peut pas c’est si tôt, il faut attendre. Attendre toujours, encore, l’attente comme une deuxième respiration. Elle dit : « je suis un peu saoule », il lui prend la tête entre les mains, ses doigts effleurent la nuque, elle est belle, il en rêvait, elle a le regard qui l’invite à continuer.

Rose, Lisa, presque deux noms de fleurs, il a la gorge qui se serre. La fraîcheur essaie de s’insinuer, de se frayer un passage dans ce qui reste du moite de cette fin de journée d’été. Il lui embrasse les yeux du bout des lèvres jusqu’à ressentir le picotement des cils qui s’agitent. Elle est surprise. Elle cherche à se rapprocher de sa voiture, il la retient et veut l’embrasser à nouveau, c’est si bon quand elle est comme ça.

Il s’est arrêté, c’est un pré en pente douce. Il s’est assis en haut sur le talus. L’herbe est fraîche. Elle sort de l’hiver, elle est encore tendre, réjouie de cette première chaleur. Elle est derrière lui, il ne s’est jamais retourné, il savait qu’elle le suivrait. Elle est debout, ne dit rien, elle a posé les deux mains sur le haut de ses épaules. Elle l’effleure du bout des doigts. Il frissonne. Il ne s’est pas retourné, mais il lui prend la main et lui dit qu’elle est douce, qu’il sent la vie qui coule au bout de ses doigts. Elle se penche et l’embrasse, derrière, vers l’oreille. Il l’invite à s’asseoir. En bas il y a la vallée et la route grise qui s’étire comme un serpent aplati.  La chaleur trompe le regard, et le goudron fond avec de petits frétillements de lumière, c’est une illusion d’optique lui a-t-on déjà dit, peu importe, lui il voit bien que la route s’essaye à devenir rivière et il sourit. Elle a posé sa tête contre lui. Quand il se tourne vers elle, il y a ses yeux qui brillent, elle est en bas, elle imagine les autres si petits, si loin de leurs lumières à eux. Ils roulent, ils accélèrent et ne savent pas. Ils ignorent qu’en haut à la cime de cette tâche au vert tendre, il y a en deux qui s’aiment. Ils se sont retrouvés. Lisa est avec Jules. Elle a les mains qui se coincent alors elle sourit, encore, et Jules qui cherche ce qu’il pourrait lui inventer comme souvenirs. Elle est plus relâchée que d’habitude, moins inhibée, c’est l’alcool et la fraîcheur du soir.

  • Tu as senti Lisa, tu as senti Lisa cette odeur de bonheur…

Elle ne dit rien, le serre plus fort, sa main lui répond.

  • Lisa j’ai tant à dire, j’ai tant à t’offrir, Lisa tu es si douce, tu es si écoutante.

Ecoutante, Lisa ne connaît pas ce mot, il n’existe pas dans son encyclopédie. Elle est plutôt une habituée des « attentive », « attentionnée ». Elle dit son bonheur d’ajouter un mot à son vocabulaire. Jules est ému.

  • Jules on se connaît si peu et je sais déjà que tu m’imprègnes ! Ou que tu m’imbibes… tu vois Jules moi aussi j’essaie de nouveaux mots pour te raconter ce que je sens. Prends les je te les donne.

Et Jules sourit, il n’aime pas le mot imbiber, mais il le lui laisse, c’est celui qui est sorti, là, alors il se dit qu’il est vrai.

Le soleil a baissé. Il souffle un peu, c’est son premier effort de l’année. Lisa s’est allongée. Elle attire Jules tout contre elle. Ils sont bien. Quelques oiseaux et en bas les moteurs en bruit de fond. Il n’ose rien, il a peur d’abîmer ce qui commence entre eux. Il voudrait que ce soit différent, prendre le temps d’inventer une autre façon de l’aimer. Se jeter sur elle, la caresser jusqu’aux gémissements et entrer en elle. Ce serait trop simple. Ce serait de l’amour sans couleurs. Il doute, il a peur de ce qu’il ne peut pas empêcher, il a peur des corps qui ne tiennent pas compte de ces rêves. Il faudrait qu’il réussisse une synthèse, l’aimer comme une sœur, comme une amie, comme une femme, comme la femme. Il ne veut pas qu’elle soit déçue, qu’elle l’imagine comme les autres, seulement attiré par quelques centimètres de chair. Jules la touche, si peu, juste ce qu’il faut pour qu’elle vibre, feuille si légère. Leur histoire a besoin de temps, il est toujours trop tôt.

  • Jules on est bien

Lisa ne l’entend pas ne pas lui répondre. Elle regarde le ciel. Au loin des chiens hurlent.

  • Que s’est-il passé Jules ? Pourquoi a t’il fallu tant de temps ?
  • Il ne s’est rien passé Lisa, juste quelques orages, quelques orages en février…

Jules est appuyé sur le coude. Il la regarde rêver. Il sent qu’elle est encore pleine de silences. Elle est si proche du vide qui les a longtemps séparés.

  • Jules je t’attendais depuis hier, depuis toujours. Le premier jour ce n’est pas quand on est né, le premier jour, il est plusieurs, le premier jour c’est quend on se voit, quand on se rêve…
  • Lisa écoute, écoute l’herbe qui caresse, l’herbe qui raconte sa journée.

Doucement ils se parlent avec les yeux, se racontent tous les silences de leurs souvenirs. Ils remplissent les vides de leurs histoires de tous leurs effleurements, de leurs baisers du bout des lèvres. Ils sont couchés près de la terre. Lisa ferme les yeux, et Jules du bout des doigts, légèrement, si légèrement qu’on croirait qu’il n’y a rien, lui caresse la peau sur le ventre là où la peau est si fine qu’on sent le vivant du dessous. Sa main décrit de tous petits cercles et doucement, très doucement se rapproche de cette frontière un peu mystérieuse, à l’intérieur des cuisses, là où une fine bande de tissus laisse juste ce qu’il faut d’espace pour que le bout d’un doigt fasse vibrer l’étoffe. Jules est tendre, il ne cherche pas à précipiter l’ordre des sensations. Pourtant son cœur accélère, son souffle devient plus court. La frontière est franchie, et Jules est ému de ce contraste entre la fraîcheur de l’intérieur des cuisses et la chaleur un peu humide qui lui indique le passage. Lisa gémit doucement, de sa main gauche elle caresse la nuque de Jules. Elle est bien, sent le désir qui monte, un joli désir, un désir fleuri, pas de ces désirs bestiaux qui la secouent parfois. Ses jambes s’ouvrent de plus en plus, son sexe est un fruit d’été gorgé de soleil, les doigts de Jules trouvent le passage.

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