Un orage en février, suite…

C’est vrai qu’elle est triste Lisa. Elle est triste contre sa vitre. Ça lui fait comme une douleur humide sur le front parce qu’elle ne veut pas se décoller. Elle le voit, elle l’espère. Elle aurait pu ouvrir la fenêtre et lui dire : « Jules je t’attends, viens, on parlera, on se dira des mots que tu aimes, de ces mots que quand on les dit, ça fabrique un sourire, des mots fleurs, des mots musiques, des mots pour dire qu’on s’aime depuis tant de hier, depuis presque toujours… »

Elle aurait pu descendre, le suivre, l’appeler, lui dire de se retourner, « je suis là, je ne dirai rien, mais laisse moi te suivre… » Lisa elle aurait pu, mais elle ne sait pas trop ce qui l’attire ce qui la retient alors quand il part, quand il n’est pas là, elle ne cherche pas.

Un soir Jules ne sera pas rentré. C’est ce qu’on dira plus tard, peut-être, s’il ne revient pas, s’il laisse Lisa là haut contre la vitre avec sa peur de l’orage. Il n’est pas rentré, il a eu peur de la voir, le visage collé contre la vitre. Il la voit toujours d’en bas avant de monter, il voit son visage si doux dans le noir de la pièce qu’elle n’allume jamais de peur d’abîmer les ombres des objets. Il a peur, peur de ne plus se souvenir, de ne plus être capable de l’aimer comme elle le veut, depuis toujours. Alors il a baissé la tête et il a continué tout droit. Il est dans le sud, dans une ville port. La journée il est manutentionnaire et le soir, il reste sur les quais à contempler les cargos. Derrière, il y a la ville qui est laide, une ville droite, perpendiculaire, une ville construite pour qu’on aboutisse sur le port. La mer est d’une couleur industrielle, tapissée de navires métalliques qui attendent qu’on les soulage de leurs cargaisons. Jules ne se lasse pas de les voir et de les entendre gémir quand ils manœuvrent pour s’approcher du quai de déchargement. Dès qu’un de ces monstres d’acier déchire la nuit de son long mugissement, il a les mâchoires qui se serrent et rentre se coucher. Il a trouvé une petite chambre, juste en face. Une petite chambre avec lavabo et une fenêtre sans volets qui donne sur la nuit du port.

Il pense à Lisa. Elle est derrière sa vitre, sans aucun doute. Il pense à elle, se dit qu’il reviendra. Il se fabriquera une histoire à lui raconter. Alors il veut s’emplir la tête de sourires, des siens, les seuls, il cherche à évacuer tout ce qui le pollue depuis des années, ceux des autres, ceux qui ne l’ont jamais regardé. 

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