Voyage contre la vitre, suite…

Le mercredi dix huit octobre Armand transmet le message le plus délicat. Il y explique la procédure de désignation des sacrifiés. Le grand jour de l’opération Eugène reste le vendredi vingt sept octobre. Pour des dizaines de milliers d’écoliers ce sera le grand jour, pour quelques milliers d’autres, ce sera l’enfer. Ils seront tenus à l’écart des dernières décisions et seront sacrifiés.
Il y a peu, on devinait de l’impatience, une certaine excitation. Aujourd’hui on perçoit plutôt l’angoisse. Dans sa classe, de plus en plus d’enfants craquent, pleurent sans raisons. Beaucoup sont incapables de se concentrer sur les habituelles tâches scolaires. Heureusement parents et enseignants imputeront ces dépressions passagères à la longueur excessive du premier trimestre…
L’organisation semble sans faille. Armand craint pourtant de s’y perdre, de commettre d’irréparables erreurs. Il appréhende. Il s’imagine que le jour J personne ne réagira. Il n’a pas entièrement confiance aux lois mathématiques. Elles sont trop parfaites et ne laissent aucune place au hasard. Humainement il est possible que tout fonctionne suivant l’irréfutable logique de ces séries de multiplications qu’il ne cesse de vérifier.
Mais il y aura des grains de sable. C’est l’évidence même. Il n’y a que dans les livres où tout se déroule comme prévu. Aux livres, on leur permet tous les écarts, toutes les absurdités, à partir du moment où l’on est prévenu qu’il s’agit d’une histoire. Dans un livre on peut se permettre d’inventer des enfants au cartable déformé par un Magnum trois cent cinquante sept. Dans un livre on réussit à marier la froide rigueur des mathématiques et l’insouciante poésie de la réalité.
Fanny a concédé qu’il y avait des risques à éliminer certains maillons de la chaîne. Il se peut que le vingt sept octobre l’opération dégénère. Mais c’est un danger à courir, il faut garder confiance. Fanny avoue qu’elle se moque de savoir si tout fonctionnera comme prévu. Elle ne trouve aucun intérêt à évaluer le nombre de classes susceptibles d’être touchées. Qu’il y en ait des milliers ou quelques dizaines l’indiffèrent. Le résultat sera de toute façon spectaculaire.
Contrairement à Armand, Fanny pense que la loi mathématique s’appliquera. Elle lui reproche de chercher la petite bête, de ne pas se satisfaire du futur simple et de ne s’intéresser qu’au conditionnel.
Armand n’est pas convaincu et n’a pas confiance dans ce plan qu’il trouve irrationnel. Il redoute une monstrueuse pagaille tournant au ridicule, ou pire si certains ne se contrôlent plus. Il passe des heures à gribouiller des schémas, mais ne parvient jamais au même résultat. Il réalise qu’ils ont commis des erreurs. Il s’en veut mais se dit qu’il s’agit de ces erreurs de jeunesse dont on leur rebat régulièrement les oreilles. Il aurait fallu recenser et contrôler tous les circuits de communication, il aurait fallu éviter l’éparpillement, il aurait fallu vérifier, compter, recompter, contrôler, trier, limiter… Il aurait fallu consacrer plus de temps à l’organisation, envisager différentes stratégies. Il aurait peut être fallu s’adjoindre les compétences des plus grands, des ados…
Armand a éteint le micro ordinateur et s’est couché. Lorsqu’il ferme les yeux il ne voit que cette chaîne, cette toile d’araignée tissée presque à son insu. Il a du mal à se représenter la rapidité à laquelle une transmission s’effectue. Il est pris de vertige quand il réalise la complexité des réseaux.
Vertige, pagaille. Armand comprend qu’il risque d’être emporté par cette vague. Il essaie de se rassurer, de se calmer, pour trouver le sommeil. Mais il a beau s’obliger à peindre l’avenir en rose, la proximité du dénouement, le rend de plus en plus fébrile. Que feront ils ? Comment les événements vont ils s’enchaîner ? Seront ils nombreux à introduire des armes ? Il espère qu’il ne s’agira que d’une minorité. On est pas à Los Angeles tout de même !
Il faut se résigner, il faut dormir. Il sait que Fanny n’est pas perturbée par ces inquiétudes. Il parie que si les consignes sont comprises, certains passeront entre les mailles du filet. Il faut supposer, c’est horrible, que dans toutes les classes, il y aura des enfants à qui personne ne parle, toujours seuls. Le problème qui subsiste est de taille. Il s’agit d’identifier, le jour J, ceux qui auront été exclus de la fête. La seule solution serait de demander, dans le dernier message, celui qu’il enverra mardi prochain, à chacun de porter un signe distinctif. Suffisamment distinctif pour que les sacrifiés soient repérés dés l’entrée en classe. Il faut que ce signe, cet indice soit suffisamment visible, mais aussi anodin, banal pour ne pas susciter une brusque panique. Il se peut que dans certaines classes, tous portent ce signe, il se peut aussi qu’ailleurs les sacrifiés soient majoritaires. Dans ces deux cas, extrêmes et fortement improbables, on improvisera. Il ne faudra surtout pas se lancer dans l’opération si elle est vouée à un échec certain. Armand réussit à s’endormir. Il s’intéressera au problème du signe dés demain. S’il le faut, s’il n’a pas d’idées en dormant, il sollicitera Fanny.

Un commentaire sur “Voyage contre la vitre, suite…

  1. M. Eric Nedelec,
    Merci pour votre adhésion à mon blog « Photoslow ». J’espère que les articles à venir seront à la hauteur de vos attentes.
    Bonne journée à vous,
    Cordialement,
    R-anses

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