Quelques mardis en novembre, suite…

Photo de Munkee Panic sur Pexels.com

Nous sommes devant chez Simon. Mon bar est là. Il ne ressemble à aucun autre, et pourtant, il est du même registre, du même cortège. En dedans comme au dehors, il est laid. Une de ces laideurs si forte, si vraie, qu’elle vous prend à la gorge comme une mauvaise rencontre. Le patron aussi est laid. Il est d’une laideur démoniaque, c’est l’acteur principal d’une tragédie qui se joue tous les soirs. Ce bar, c’est son navire. A chaque nuit tombée, il s’échoue avec lui, entraînant dans son naufrage quelques fidèles matelots.

       Quand vient le soir et sa tempête de rots, tous les yeux sont fixés vers cet horizon de désespoir où la terre n’apparaît jamais. Quand nous sommes entrés, le navire commençait à tanguer dangereusement. Simon est avachi, derrière son bar, et à toutes les tables les brunes se sont données rendez‑vous. Je reconnais certains visages, mais nous ne nous saluons même pas, comme si nos présences en ce lieu avaient une espèce de caractère immuable. Nous nous installons dans ce roulis désagréable et commandons chacun une bière. Cela fait des semaines que je n’ai pas éprouvé une telle sensation de sérénité. Cette rencontre m’a produit l’effet d’un électrochoc. Elle m’a permis de m’apprivoiser un peu, je n’ai plus l’impression désagréable de n’être qu’un individu qu’on place en bout de phrase comme trois points de suspensions. Rémi m’a beaucoup parlé de lui sur le chemin. Je sens qu’il a envie d’en savoir un peu plus sur moi.

      ‑ Pourquoi tu as choisi droit, si ça ne te plaisait pas ?

      ‑ Je ne sais pas, c’est ce qu’on m’a dit de faire, on m’a dit que ça serait mieux pour moi, qu’il y aurait plus de débouchés.

      ‑ C’est ce qu’on dit…  Mais à condition d’y croire et de surtout pas regarder à côté. Et puis, quand tu veux déboucher quelque part vaut mieux savoir où tu vas, alors que là…

      ‑ Ce que je voulais faire, c’est de la philo mais ils n’ont pas voulu.  Paraît que ça ne mène à rien !

      ‑ Ça c’est ce qu’ils disent à tout le monde, moi aussi c’est ce que je voulais faire et je suis en droit, comme toi. Tu sais, je me demande si en fait ils ne préfèrent pas mettre les mauvais en philo, comme ça il n’y a pas de risques que leurs bonnes vieilles idéologies prennent un coup de froid au contact de gugusses de notre espèce.

       ‑ Tu as peut-être raison, mais en attendant, on est en droit, et il faudra s’y faire. Moi je me dis que c’est un mauvais moment à passer, que dans quelques temps je vais m’habituer.

       ‑ Je crois que tu te trompes, et si tu t’habitues, ça veut dire qu’au départ, dans ta tête, que tu le veuilles ou non, tu étais fait pour ça !

      ‑ Ouais !  Mais moi je n’ai pas le choix.  Il faut que j’y arrive. Sans diplôme qu’est ce que je ferais.

       ‑ Et bien tu feras comme tout le monde, tu feras autre chose. Ou alors tu seras assimilé, digéré, transformé, et sans même t’en rendre compte, tu circuleras dans ce monde que tu croyais haïr la veille !

       ‑ Je te trouve pessimiste, faut bien qu’il y en ait des comme nous qui s’en sortent…

      ‑ Je ne suis pas pessimiste, je suis réaliste. Je ne te connais pas encore assez, mais un mec qui lit Camus et qui parle de poésie avec des larmes dans les yeux ne peut pas être fait pour s’agenouiller devant son éminence Dalloz.

       Je ris. Cela me fait du bien de rire. Pourtant tout ce qu’il me dit n’a rien de rassurant. Mais je me sens moins seul, je partage mon malaise et cela le rend presque agréable.

      ‑ T’as raison, mais ce que je ne comprends pas c’est ce que tu fais encore en droit ! 

       Je crois que je l’ai un peu vexé avec mon ton ironique. Je ne le connaissais pas suffisamment. Il ne m’a pas répondu et m’a soudain dit qu’il fallait qu’il rentre, que sa mère était fatiguée, qu’elle avait besoin de lui. Il m’a dit qu’il était content d’avoir fait ma connaissance et m’a proposé de se retrouver au même endroit, dans deux jours. Puis il s’est levé et en passant près de moi il m’a posé la main sur l’épaule, comme tout à l’heure à la bibliothèque, avec l’excité. Mais ce n’était pas le même geste, ici il s’agissait plus d’une réponse silencieuse à des questions venues trop tôt. Je le regarde s’éloigner et me dis que nous nous reverrons.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.