Quelques mardis en novembre, suite…

Je suis assis en haut, dans le coin droit. Je dois être en avance. Les étudiants avancent par petits groupes colorés. Ils parlent entre eux. Du moins je le suppose, car leurs lèvres remuent.
BientĆ“t cet amphithéâtre de droit aux lignes courbes se remplit et m’ignore, infime particule sur mon banc verni. Je suis envahi Ć  mes quatre points cardinaux. Victor est arrivĆ© dans les derniers. Il m’a rejoint dans ce qui sera notre territoire.
C’est fou l’entĆŖtement que mettent les hommes Ć  se vouloir diffĆ©rents des animaux, tout en se comportant comme le plus commun et le plus stupide des mammifĆØres lorsqu’il arrive dans un lieu nouveau. Ils commencent par renifler, chercher des appuis, des rĆ©fĆ©rences pour finir par se contenter des apparences. Pourquoi ce banc plutĆ“t qu’un autre : peut ĆŖtre parce qu’il se situe Ć  une extrĆ©mitĆ© ou qu’il est plus proche de la sortie. Victor semble effrayĆ©, mais il rĆ©ussit Ć  conserver un air dĆ©contractĆ© qui me fait dĆ©faut.
BientĆ“t les minutes qui passent se transforment en attente et huit cents pieds frĆ©tillants dĆ©gagent en s’impatientant une fine poussiĆØre lĆ©gĆØrement Ć¢cre.
Comme la veille dans la grande rue, sans prĆ©venir, le malaise m’envahit. Je n’arrive pas Ć  discerner ce qui peut ĆŖtre mis sur le compte de la poussiĆØre, de la chaleur de ce qui n’est que la consĆ©quence d’une angoisse indĆ©finissable. Le gonflement d’une rumeur m’extirpe de l’emprise d’une vĆ©ritable panique qui commence Ć  m’envelopper. Et j’assiste, Ć©bahi, Ć  la montĆ©e en chaire d’un individu armĆ© d’un cartable.
Cet homme est bizarre. Je ne le vois pas, mais dĆ©jĆ  il me percute de plein fouet. Il Ć©numĆØre, cite, suppose, propose, affirme, ouvre des parenthĆØses et finit par s’essouffler. Son heure est passĆ©e, la mienne a disparu.
Il s’agissait d’un de ces spĆ©cialistes que l’on dit Ć©minents. Avec eux, on n’apprend pas, on se recueille avec humilitĆ©. Ils ont l’immense bontĆ© de nous laisser butiner quelques fleurs de leur immense savoir. Du haut de leurs estrades, ils contemplent avec condescendance ce vaste troupeau duquel Ć©mergeront bientĆ“t quelques tĆŖtes. Bien faites, ces tĆŖtes, pour ne point troubler le magnifique ordonnancement de leur monde où l’on ne peut se permettre de n’utiliser certains mots qu’Ć  la seule condition d’avoir reƧu leur bĆ©nĆ©diction.
Nous sortons, et jouant l’habitude, nous nous engouffrons dans un bar. Il est si tĆ“t pourtant. Les tĆŖtes sont nouvelles. Elles se secouent. De la fumĆ©e blonde s’en Ć©chappe, comme si tout en dĆ©pendait. Ce doit ĆŖtre un rite.
Je suis seul Ć  ma table et commande une biĆØre. Ƈa sonne bien. J’ai envie d’Ć©tirer mes longues jambes, de bomber le torse et de laisser pendre mes deux bras le long du dossier, comme deux points d’interrogation. Je suis bien, j’attends. J’attends que le temps qui passe remplisse son office, qu’il me signifie que je suis complĆØtement intĆ©grĆ© Ć  l’histoire qu’il tente d’Ć©crire et de me faire partager. Je suis bien et j’en suis Ć©tonnĆ©. Je suis bien et j’Ć©coute. Rien. Rien, sinon le murmure d’une foule d’anonymes qui s’interrogent face Ć  un mur. Ce sont de vieux Ć©tudiants. Ils ont vĆ©cu. Leurs barbes sont acadĆ©miques et leurs thĆ©s sont au citron.
Pas un qui ne me remarque, pas un qui me laisse espĆ©rer avoir une autre fonction que celle d’ĆŖtre une composante anecdotique du dĆ©cor. Je n’ai pas l’habitude : la biĆØre et son alcool, la solitude et sa frime. Tout est si nouveau. DerriĆØre mes yeux, il y encore les quelques images prĆ©fabriquĆ©es d’un autre monde, d’un monde de papier glacĆ©, d’un monde de longues plages trĆØs propres, trĆØs « Tahiti ». DerriĆØre mes yeux il y a encore tout un stock de ciels bleus, de sourires dentifrices, de sensations Hollywood. Et pourtant, devant moi il n’y a que des Ć©tudiants vĆŖtus de gris. Ils semblent ĆŖtre dans le vrai ou dans le possible. Je me choisis un regard de circonstance. Il faudra que je le travaille car je le sens naĆÆf. Il faudra moi aussi que je m’exerce Ć  la mĆ©lancolie grimaƧante.
Mon ciel bleu a vite noirci et le chemin que j’ai parcouru est infime. Tout va trĆØs vite. Ce qui m’envahit a le goĆ»t du dĆ©jĆ  vu ; c’est une de ces sensations vibratoires rencontrĆ©es Ć  la lecture de certains dĆ©sespoirs. Je m’y engouffre avec une voluptĆ© majestueuse, j’accĆ©lĆØre la rencontre avec l’angoisse. Mes yeux se brouillent. Je ne distingue plus les visages. Je les devine. Petit Ć  petit, ils ne forment plus qu’un halo où seules les mains sont animĆ©es par quelques fils venus d’ailleurs. Ils semblent prĆŖts Ć  entonner un hymne, mais je ne les entends plus ou plutĆ“t je n’entends ni ne comprends plus. Ils babillent. Leurs mots s’agitent, virevoltent au hasard des discours creux, comme des papillons de nuit se prĆ©cipitant sur des globes lumineux. Parfois ils se pĆ©trifient au seuil de leurs bouches sans mĆŖme l’ombre d’une fossette de poĆ©sie. Ils remuent leurs sachets de thĆ©, le tiennent au bout de leurs doigts effilĆ©s, comme un pendu se balanƧant au bout d’une corde. PenchĆ©s l’un vers l’autre, au -dessus des tables, leurs fronts se touchent presque. Ils sont effrayants et s’efforcent d’attirer vers leurs gris ce qui peut rĆ©sister comme couleur.
Un picotement commence Ć  monter du bas de mes reins jusqu’au sommet du crĆ¢ne. Ils sont toujours lĆ , leur prĆ©sence semble dĆ©finitive. Je ne les observe plus, mais j’intĆØgre l’image qu’ils produisent dans mon fichier du mĆ©diocre. Ils sont dans un monde de mots, un monde de leurs mots qui les enivrent et les emmurent. Leurs paroles ne claquent pas, elles ronronnent, ignoble rencontre de syllabes qui se sont unies sans consentement. Ils en accouchent avec dĆ©lectation et s’en servent de bouclier. Et moi, je suis une ombre. Une ombre dans un monde de biĆØre, dans un monde de petites biĆØres, et de ma bouche chaque son s’extirpe avec douleur.

Quelques mardis en novembre, suite…

J’ai la tĆŖte qui bourdonne, les mains moites. Mes jointures gardent en mĆ©moire les arĆŖtes du stylo.
ChargĆ© d’impressions bizarres, je quitte la salle d’examen. J’ai le crĆ¢ne coincĆ© entre deux mĆ¢choires. Mes tempes rĆ©sonnent, Ć©puisĆ©es elles aussi, par ce long face Ć  face avec quelques souvenirs livresques.
J’avais attendu l’Ć©preuve de philosophie avec une impatience orgueilleuse. Au contact des concepts et des mots qu’ils produisent, la fine pointe carbure de mon stylo glisse sans retenue.
Ce n’Ć©taient pas seulement quelques souvenirs scolaires que j’engageais dans un combat inĆ©gal contre l’empire des connaissances. Mon ĆŖtre tout entier se livrait au combat avec passion.
Le reste m’importait peu : toutes les disciplines dĆ©finitives, composantes essentielles du savoir acadĆ©mique ne me procuraient jamais le grand frisson. Elles m’encombraient tout au plus le cerveau de petits tiroirs destinĆ©s Ć  n’ĆŖtre vidĆ©s de leurs maigres contenus qu’au cours de ces seules cĆ©rĆ©monies. Il Ć©tait nĆ©cessaire de subir l’enchaĆ®nement Ć©puisant de ce « dĆ©cathlon » du savoir. L’accouplement arithmĆ©tique de ces Ć©preuves pouvait nous transformer en d’authentiques champions du savoir.
Dans une semaine environ, je serai peut-ĆŖtre dĆ©tenteur d’un laissez-passer pour m’introduire en ces lieux où se pratique l’alchimie du verbe…
Il est surprenant que chaque annĆ©e, au moment où l’Ć©tĆ© pourrait autoriser tous les excĆØs, une part de plus en plus importante de la jeunesse aspire Ć  ĆŖtre le plus prĆØs possible de cette fameuse et ridicule moyenne. Une moyenne, qui lorsqu’elle est atteinte va se mĆ©tamorphoser en un sceau signifiant l’entrĆ©e dans un monde d’adultes. Un monde d’adultes majuscules auquel on rĆŖvait d’appartenir, durant ces annĆ©es de doute.
A la lecture des rĆ©sultats, je me dis qu’il est encore tĆ“t pour rĆ©aliser l’importance de ce qui m’arrive. J’ai la vague impression d’ĆŖtre heureux.
Et pourtant, rien de trĆØs excitant, hormis la prĆ©sence de ce nom. Ce nom, mon nom, timidement incrustĆ© au milieu d’une liste. Soldat anonyme d’une armĆ©e en campagne, il apparaĆ®t, vĆŖtu de quelques lettres noires contrastant sur un fond de blanc virginal. Et dans le soleil de juin les lettres se mettent Ć  danser…
Je me sens gai, lĆ©ger, persuadĆ© que bientĆ“t tout sera diffĆ©rent. Je m’estime plus large dans ma dĆ©marche citadine. L’ombre de ma silhouette dĆ©contractĆ©e s’allonge. Elle ondule sur la chaussĆ©e. Sa noirceur donne Ć  ma gaietĆ© le privilĆØge du solennel.
Tout le monde est heureux. Etre bachelier, c’est une victoire. C’est la conquĆŖte de l’Annapurna des connaissances. En ces premiers soirs d’Ć©tĆ©, nombreux sont ceux qui, Ć©puisĆ©s d’avoir supportĆ© leurs favoris pendant une saison scolaire, explosent Ć  l’issue des rĆ©sultats. C’est comme une vague qui enfle.
Le vainqueur est fĆ©licitĆ©. ConformĆ©ment Ć  la plus pure des traditions familiales, le champagne est incontournable. Les regards s’essayent Ć  la fiertĆ©. L’Ć©motion et les bulles tiĆØdes ponctuent les paroles qui s’Ć©chappent.
C’est curieux comme l’enfance et l’adolescence ressemblent Ć  un parcours d’obstacles, prĆ©textes Ć  roteries, distributions de quincailleries et projection d’avenirs aseptisĆ©s. Tout commence par le baptĆŖme : le nouveau nĆ© aprĆØs avoir Ć©tĆ© pesĆ© et emballĆ©, est Ć©tiquetĆ©. Il peut sortir en toute protection, il porte en lui le label qui en fera un beau bĆ©bĆ© joufflu. Ainsi nettoyĆ© de tous ses reliquats honteusement orgasmiques, le fruit de l’amour deviendra fils de dieu, et pour le remercier de cet engagement solennel, il sera dĆ©corĆ©, mĆ©daillĆ©, contrĆ“lĆ©, fichĆ©.
Enfant, je n’avais pas eu Ć  souffrir de ces carnavals rĆ©guliers où pour mieux s’identifier on se pare de blanc. Je n’avais Ć©tĆ© que le tĆ©moin des ces mascarades et en avais retirĆ© la conviction que rien n’est plus humiliant que d’ĆŖtre noyĆ© au milieu du troupeau. Les festivitĆ©s familiales achevĆ©es, les nouveaux reƧus ont soudain bĆ©nĆ©ficiĆ© d’une grande libertĆ© pour organiser et participer Ć  de multiples et Ć©prouvants arrosages.
Tout, dans ce mois de juillet hĆ©sitant respirait la nouveautĆ©, l’aboutissement. J’avais la sensation de m’ĆŖtre dĆ©barrassĆ© d’une carapace Ć©touffante. Victor m’accompagnait souvent dans ces soirĆ©es dĆ©lirantes. Il Ć©tait un des rares avec qui je parlais. Il m’Ć©coutait. Nous enchaĆ®nions ces interminables fĆŖtes comme d’agrĆ©ables examens de passage. Nous nous fondions dans l’ambiance sans poser de questions.
Pourtant il y avait dans ces retrouvailles de vainqueurs un parfum de superficiel. Les rires sonnaient faux Ć  vouloir jouer la ressemblance avec ceux dont on voulait se rapprocher, Ć  quelques horizons de lĆ . Victor Ć©tait de ceux qui riaient le plus. DerriĆØre ses yeux, se lisait la satisfaction d’avoir achevĆ© une tĆ¢che. Moi, je trouvais que tout allait trop vite. Je savais qu’il y aurait des changements. Je savais que j’Ć©tais passĆ© sur l’autre rive.

Quelques mardis en novembre…

Je poursuis la remontĆ©e dans le temps, aprĆØs avoir publiĆ© mes deux derniers romans, me voici prĆŖt Ć  publier, toujours par Ć©pisodes, le premier roman, un peu l’acte fondateur… J’ai Ć©crit le premier jet Ć  l’Ć¢ge de 19 ans, ai laissĆ© reposer ce texte pendant prĆ©s de 12 ans et l’ai repris alors sans en en modifier l’essence Ć©motionnelle .

Voici le premier chapitre…

Il attend son avocat.  Il a changĆ© de cellule. C’est la cinquiĆØme fois en huit ans. Cela lui est Ć©gal, les murs sont les mĆŖmes. Depuis le dĆ©but on croirait qu’il attend, quelqu’un ou quelque chose. Il a trente ans. Au procĆØs, le juge avait dit qu’il Ć©tait jeune, si jeune pour le dĆ©sespoir. Si jeune pour gĆ¢cher une vie. Il n’avait pas compris, les paroles des autres ne le concernaient pas. Il attendait le verdict.

Le premier jurĆ© avait rĆ©pondu Ć  toutes les questions que la cour d’assise avait posĆ©es avec une voix tremblante. On n’aurait pu dire s’il s’agissait de haine ou d’émotion ou s’il avait simplement la voix qui tremblait. Il n’avait pas rĆ©agi. Pas mĆŖme un haussement d’épaules ou une crispation des mĆ¢choires. C’était sans importance. Son avocat, lui touchait le bras : un de ces gestes qui l’irritait. Un de ces gestes mous, qui signifie que rien ne vous arrivera, d’autres veillent sur vous. Il l’avait laissĆ© faire. Il avait les mains chaudes et humides mais Ć©tait sympathique.

Il s’était battu pour lui, avait essayĆ© de comprendre, d’expliquer. Il avait tentĆ© de construire une histoire de dĆ©sespoir. Mais il ne disposait pas de toutes les piĆØces du puzzle. Il n’avait rien voulu dire, ou le minimum. Il ne rĆ©pondait que par mots isolĆ©s. Parfois il ne disait rien. Il ne comprenait pas les rĆØgles de ce jeu.

Pourtant quelques mois aprĆØs sa condamnation, il avait dit Ć  son avocat qu’un jour il comprendrait. Il Ć©crirait une histoire, son histoire. Son histoire et celle de ceux qu’il avait aimĆ©s, des deux qu’il avait aimĆ©s. A partir de cet instant, il n’avait pensĆ© qu’à cela. Il passait ses journĆ©es Ć  rĆŖver ou Ć  se souvenir, Ć  attendre, Ć  Ć©crire.

Il n’écrivait que trĆØs peu Ć  chaque fois. Il attendait longtemps pour que chaque mot infuse. Il n’était jamais satisfait. Il voulait sentir les mĆŖmes Ć©motions Ć  Ć©crire les mots qu’il avait Ć©prouvĆ© Ć  les fabriquer. Ses compagnons de cellule se moquaient de lui. Ils l’appelaient « l’Ć©crivain ». Il ne les entendait pas. Quand il Ć©crivait, il partait. Il Ć©tait ailleurs.  Il rejoignait ceux qui l’avaient quittĆ©.

Son avocat attendait Ć©tait impatient. Il voulait comprendre ce geste de folie. Il voulait comprendre pourquoi il n’était pas un coupable ordinaire. Il voulait savoir ce qui s’était passĆ© ce dernier mardi de novembre soixante-dix-neuf. Il voulait chercher d’autres explications que celles, trop simples, de la cour d’assise. Il savait que ce serait long.

Il avait presque perdu espoir. Il Ć©tait sur le point d’oublier, lorsqu’au milieu du printemps quatre-vingt-sept, il reƧut une lettre. Une lettre trĆØs courte, lui annonƧant que son histoire Ć©tait finie, que maintenant elle Ć©tait Ć©crite. Il lui prĆ©cisait qu’il pourrait venir chercher le manuscrit.

Lorsque l’avocat entra dans le parloir, il vit le changement. Il n’était plus le mĆŖme physiquement amaigri et ses yeux Ć©taient Ć  prĆ©sent d’un bleu plus pĆ©tillant, moins trempĆ© dans le gris qu’au moment où il l’a connu. L’angoisse semble toujours lĆ  mais on dirait qu’elle porte sur autre chose, comme s’il s’agissait enfin d’impatience.

Il est pressĆ©, prend Ć  peine le temps de dire bonjour, de rĆ©pondre aux banalitĆ©s d’usage. Il tend le manuscrit Ć  son avocat.

 – Tenez, tout est lĆ . Tout ce que j’avais envie de dire. Tout ce que vous auriez peut-ĆŖtre voulu que je vous dise. Vous pouvez le lire, mais je ne vous force pas. Je ne vous en voudrais pas. De toute faƧon, moi j’ai fini.

– Je ne sais pas ce que tu racontes lĆ  dedans, mais j’ai le sentiment que si je l’avais eu entre les mains au moment du procĆØs, tu aurais peut-ĆŖtre Ć©vitĆ© une peine aussi lourde.                            

 – Ne vous faites pas d’illusions, vous trouverez rien d’extraordinaire. C’est une histoire simple. C’est une histoire de mardis. Ce n’est qu’une histoire de mardis. De mardis qu’on n’a pas choisis…   

Mes Everest : Thomas Transtrƶmer

Novembre aux reflets de noble fourrure

C’est parce que le ciel est gris

que la terre s’est mise Ć  briller :

les prairies et leur verdure timide,

le sol labourƩ et noir comme du sang caillƩ.

Il y a lĆ  les murs rouges d’une grange.

Et des terres submergƩes,

comme les riziĆØres lustrĆ©es d’une certaine Asie –

où les mouettes s’arrĆŖtent et se souviennent.

Des creux de brume au milieu de la forĆŖt

qui doucement s’entrechoquent.

L’inspiration qui vit cachĆ©e

et s’enfuit dans les bois comme Nils Dacke.

Baltiques 1962

Tribunal acadĆ©mique : M et N

Voici bien longtemps que le tribunal acadĆ©mique ne s’Ć©tait rĆ©uni. Le problĆØme Ć  traiter est on ne peut plus d’actualitĆ©….

Le tribunal acadĆ©mique s’est rĆ©uni ce matin en sa forme plĆ©niĆØre et consultative. Il vient, en effet, d’être saisi par un grand nombre de citoyens, et a rendu un avis important, difficile, mais Ć“ combien urgent.
Pour cette occasion, exceptionnelle, un collĆØge de jurĆ©s a Ć©tĆ© constituĆ©. Sa composition est, convenons- en un peu particuliĆØre. Y siĆØgent : un poĆØte, une militaire, un adolescent, une militante, un amoureux Ć©conduit, un clown au chĆ“mage, une dresseuse d’ours, un cruciverbiste, et une religieuse dĆ©froquĆ©e…
Revenons aux faits : depuis quelques temps deux mots, et non des moindres, posent un problĆØme. Deux mots qui, si on n’y prĆŖte garde, pourraient se ressembler. Il suffit d’ailleurs de les entendre. Deux mots, aussi, qui lorsqu’on Ć©crit sur une feuille de papier un peu verglacĆ©e peuvent dĆ©raper…


Le prĆ©sident du tribunal rĆ©sume en quelques mots la dĆ©cision qui vient d’être rendue.
Ā« Mesdames et Messieurs les jurĆ©s, chĆØres et chers collĆØgues, nous nous sommes rĆ©unis ce matin pour examiner, vous le savez : Haine et Aime… Les dĆ©bats ont Ć©tĆ© animĆ©s mais sans haine et c’est cela que j’aime. Ā»
Ā« Aime et Haine vous le savez, vous le constatez, sont proches Ć  l’oreille, ils le sont aussi Ć  l’écrit et nous ne devons plus courir le risque qu’ils soient confondus… Ā»


Ā« A l’oreille, donc, les deux mots sont si proches qu’on les croirait, tout droit, sortis de l’alphabet. M est devant N, c’est un fait. Mais pouvons-nous, acceptons-nous d’en dire autant de Aime et de Haine. Cette promiscuitĆ© est nausĆ©abonde, prĆ©judiciable et disons le Ā« inacceptable Ā». En consĆ©quence nous exigeons, que N soit isolĆ© et relĆ©guĆ© Ć  la place qu’il mĆ©rite et qui lui revient, en derniĆØre position aprĆØs le Z. DĆ©cision exĆ©cutable immĆ©diatement. Ā»


Ā« L’autre problĆØme est le risque de dĆ©rapage Ć  l’écrit. Certes nous conviendrons que ce n’est pas courant, mais le collĆØge des jurĆ©s souhaite ne prendre aucun risque. Qu’un distrait oublie le H de haine et que la main tremble et ajoute une jambe au n et le mal est fait. Les deux mots doivent, c’est impĆ©ratif ĆŖtre sĆ©parĆ©s, distinguĆ©s. En consĆ©quence, le tribunal dĆ©cide que quiconque dĆ©cide d’utiliser ou d’écrire le mot haine doit, au prĆ©alable, adresser une demande Ć©crite au collĆØge des jurĆ©s qui Ć  compter de ce jour devient un jury permanent. Cette demande devra indiquer les raisons pour lesquels le demandant envisage d’utiliser ce mot. Les jurĆ©s ont prĆ©cisĆ© que cette demande devrait ĆŖtre adressĆ© sur une feuille de papier fleuri, et que la police utilisĆ©e serait le colibri… Le demandant sera ensuite convoquĆ© et devra sous contrĆ“le et avec le sourire Ć©crire 100 fois le mot AIME..

PoĆØmes de jeunesse : « manifeste anti-poĆ©teux »

J’ai longtemps hĆ©sitĆ© avant de publier ce texte, retrouvĆ© dans mes poĆØmes de jeunesse, c’est l’un des plus vieux encore en vie. Et puis finalement depuis que j’assiste aux sĆ©ances du tribunal acadĆ©mique, je me dis qu’il peut passer….

Qu’un jour l’automne

Saison des romantiques de musƩe

Se dƩclare aussi puant que le printemps

Qu’un jour les violons

Qui hurlent de chagrin

Se foutent de notre gueule

Qu’un jour au moins

La rose dise qu’elle en marre

D’ĆŖtre cueillie pour la fille qu’on espĆØre,

Qu’un jour la nuit

Rote Ć  la gueule des esprits crotteux

Qu’un jour la colombe

Pisse contre les barreaux du prisonnier

Qu’un jour les mots arrĆŖtent de s’Ć©pouser

Sans leurs consentements

Q’un jour on cesse de tricher

Qu’un jour on oublie la morale des vers

Qu’un jour on oublie Victor, Charles, Paul

Et les autres

Q’un jour on se regarde

Q’un jour on se le dise

Ou qu’on l’Ć©crive

Alors on sera poĆØte

FƩvrier 1979

Tribunal acadĆ©mique…

Ce matin le tribunal acadĆ©mique est bondĆ©. On y juge le gris. Enfin, quand je dis on juge le gris, il conviendrait peut-ĆŖtre plus de dire on juge gris…

Le juge de permanence est d’une humeur massacrante. La veille il a dĆ» participer Ć  une reconstitution un peu pĆ©nible, il s’agissait de la scĆØne du crime commis par l’automne au printemps dernier.

Il doit lire l’acte d’accusation mais comme Ć  l’accoutumĆ©e il lui faut d’abord rappeler Ć  la cour l’identitĆ© du prĆ©venu.

Ā« Gris levez-vous ! Ā»

« On dit de vous dans le compte rendu de l’instruction que vous affirmez ĆŖtre un adjectif mais qu’il vous arrive rĆ©guliĆØrement de prĆ©tendre ĆŖtre un nom commun. C’est Ć©videmment votre droit et je ne reviendrai pas lĆ -dessus, mais qu’il me soit permis, eu Ć©gard Ć  ce qui vous est reprochĆ©, de regretter cette autorisation que la loi grammaticale vous octroie… »

Gris, dans le box des accusĆ©s accuse le coup, mais ne dit rien, il semblerait mĆŖme qu’il ait pĆ¢li.

Le juge poursuit.

Ā« Gris, vous comparaissez devant ce tribunal car vous ĆŖtes accusĆ© d’escroquerie et de tromperie. En effet, Ć  plusieurs reprises vous avez Ć©tĆ© vu, plusieurs tĆ©moignages le confirment, en compagnie de rouge, de jaune, de vert et mĆŖme de bleu et vous vous ĆŖtes Ć©talĆ© au point d’occuper toute la place. Je lis dans l’acte d’accusation qu’à plusieurs reprises ceux qui regardaient se seraient exclamĆ©s je cite : Ā« oh que c’est beau !  Ā».

Gris baisse les yeux. Le juge continue sa lecture.

Ā« DeuxiĆØme dĆ©lit, et non des moindres, vous vous ĆŖtes introduit par effraction, et ce Ć  plusieurs reprises, dans de nombreuses poĆ©sies et avez pris une place qui ne vous revenait pas, au point mĆŖme d’obliger l’auteur Ć  chercher des rimes en ris, et la cour doit le savoir mais lorsqu’on cherche Ć  rimer avec le gris, on finit toujours par dire que c’est un mot qui sourit. Ā»

Ā« En consĆ©quence et aprĆØs en avoir dĆ©libĆ©rĆ©, la cour vous condamne Ć  rester dĆ©finitivement entre le blanc et le noir et vous interdit Ć  compter de ce jour de vous produire dans quelque tenue que ce soit lors des couchers de soleil Ā»

Ā« Garde veuillez accompagner le prĆ©venu ! Ā»  

Demain le tribunal acadĆ©mique prononcera un nouveau jugement…

Demain dans la journĆ©e le tribunal acadĆ©mique prononcera un nouveau jugement… Le prĆ©venu, est le mot « brume « , il attend la sentence… avec un peu d’angoisse… A demain

Tribunal acadĆ©mique…

Je tente une nouvelle rubrique, où je mettrai en scène les mots. Nous allons voir si cela marche. Voici le premier texte que je vous propose

Ce matin il y a procĆØs au tribunal acadĆ©mique. Quelques mots sont lĆ , coupables de coalition. Le prĆ©sident du tribunal, vient d’appeler automne Ć  la barre.

Il lit l’acte d’accusation :

Ā« Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le dĆ©lit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez Ć©tĆ© vu, entendu en compagnie des mots suivants : joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et Ā« cerise Ā» sur le gĆ¢teau, mou.

Eu Ć©gard Ć  la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut ĆŖtre vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mĆ©lancolique, et violon, vous ĆŖtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale.

En consĆ©quence et en vertu des pouvoirs alphabĆ©tiques qui me sont donnĆ©s, je vous condamne Ć  trois ans de travaux forcĆ©s. Messieurs les gardiens de la rime, je vous en prie, veuillez accompagner le prĆ©venu… Ā»

Ā« Affaire suivante ! Ā»  

Extrait…

Un bref extrait du roman que j’Ć©cris en ce moment…

Anton se souvient de ce que son pĆØre lui expliquait sur le beau, sur le vrai. Tout petit dĆ©jĆ  il l’accompagnait dans ses dĆ©ambulations incroyables. C’est pendant ces longues promenades que Marcel a expliquĆ© Ć  Anton que l’essentiel c’est ne rien dire, s’arrĆŖter, Ć©couter, sentir sans penser, sans chercher Ć  expliquer, Ć  faire des liens avec ce qui a dĆ©jĆ  Ć©tĆ© Ć©crit ou dit. Ne pas suivre la direction qui indique le beau, le bon. Ce qu’il faut Anton c’est ressentir : chercher l’existence.

Le beau n’appartient Ć  personne et il n’appartient Ć  personne de dĆ©signer ce qui est beau. Et tu vois Anton ce mot il est prĆ©fĆ©rable de l’Ć©viter. Comme tous ces mots qui ont le dĆ©faut d’avoir un contraire. Est-ce que tu as dĆ©jĆ  remarquĆ© Anton que lorsque les mots ont un contraire, un opposĆ©, quand tu pronces l’un c’est Ć  l’autre que tu penses.

MĆ©moires…

Vieil homme se souvient

Dans le feu intƩrieur de son regard bleu

Un fond de mƩmoire brƻle de mille yeux

Vieil homme s’est assoupi

Dans un coin gris de ses souvenirs assƩchƩs

Une larme s’est envolĆ©e

Il a mis le pied sur le quai…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, trĆØs fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrĆŖtĆ©, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le mĆŖme, il est parfumĆ©, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est lĆ  la diffĆ©rence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau Ć  la fin de l’hiver, on ouvre la fenĆŖtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est lĆ  que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, trĆØs fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaĆ®t il comprend tous ces rĆ©cits de la mer qui commencent lĆ , au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumiĆØre de fin d’aprĆØs-midi, un soleil dĆ©clinant qui laissent traĆ®ner quelques couleurs ; la moindre pierre est Ć©tincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maĆ®tre. Le port est encore loin mais il le comprend dĆ©jĆ , il perƧoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumiĆØre les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour ĆŖtre au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse mĆ©tallique qui se pose le long du quai.

Un bout de rĆŖve mauve…

Il est l’heure de la lumiĆØre,
Il me reste un bout de rĆŖve mauve.
Infime miette dans un bol de rire noir,
LaissƩe lƠ, douce et croquante
Par une nuit rassasiƩe.
Au creux du silence du matin qui gƩmit,
J’avance tĆŖte baissĆ©e,
Tirant sur le long fil de ce songe qui sourit.

Un bout de rĆŖve mauve…

Il est l’heure de la lumiĆØre,
Il me reste un bout de rĆŖve mauve.
Infime miette dans un bol de rire noir,
LaissƩe lƠ, douce et croquante
Par une nuit rassasiƩe.
Au creux du silence du matin qui gƩmit,
J’avance tĆŖte baissĆ©e,
Tirant sur le long fil de ce songe qui sourit.

C’est mon soleil, il est levĆ©…

AllongƩe sur le dos, feuille blanche repose sur le bureau.
Pas un bruit, pas un pli, il est si tƓt.
Quelques miettes de nuit au bord du papier se sont glissƩes.
Dos brisĆ©, regard embuĆ©, des griffes de ses draps il s’est Ć©chappĆ©.
Emportant avec lui, petits paquets de mots froissĆ©s qu’il a tant aimĆ© rĆŖver.
Sur feuille blanche son regard a posƩ.
Tremblant et crispƩ, de ses doigts glacƩs la surface du papier il a caressƩ.
Blanche et fragile, feuille lisse, dans sa mƩmoire de papier a puisƩ.
Quelques mots elle a retrouvƩ, une Ơ une, les lettres se sont formƩes.
Sur feuille blanche un souffle est passƩ.
Page blanche en est ƩtonnƩe, et de plaisir a vibrƩ.
DerriĆØre la vitre, la lumiĆØre s’est invitĆ©e.
Douce et légère, la pièce a inondé.
Elle et lui, feuille blanche, matin gris.
Seuls dans la nuit qui disparaĆ®t, lentement l’angoisse est effacĆ©e.
Goutte Ơ goutte les mots se sont rencontrƩs.
Sur feuille blanche ils se sont aimƩs.
Une Ơ une, les lignes se sont formƩes.
Sur la rive de papier, les larmes ont ƩchouƩ.
La blancheur est assoupie. Feuille blanche est agitƩe.
De rides en rides, vois les mots qui divaguent.
Et dans la ville endormie, Ć  tire d’ailes de papier, un sourire s’est envolĆ©.
C’est mon soleil, il est levĆ©.

Regarde…

Regarde
Oh oui regarde
LĆØve les yeux
Oublie
L’ombre Ć©paisse des mauvais rĆŖves
De tes nuits agitƩes
Glisse
Penche-toi en riant
A la fenĆŖtre des absents
Regarde
Oh oui regarde
La lumiĆØre est si belle
Elle s’étire doucement
Entre les tendres bras
Du matin des amants
Ecoute
Oh oui Ʃcoute
Tu l’entends te dire
Je t’attends…

30 mars 2021

Il y a parfois un oiseau dans ma tĆŖte…

Il y a parfois un oiseau dans ma tĆŖte,
Un oiseau aux mille couleurs qui Ʃtouffent le gris de mes yeux,
Un oiseau qui plane au-dessus des plaines de ma mƩmoire.
Au matin levant, il frƩmit des ailes.
Les perles de rosƩe glissent sur la plume dorƩe,
Tout doucement la nuit s’est effacĆ©e.
L’oiseau dans ma tĆŖte a chantĆ©.
Il est l’heure de rĆ©veiller les couleurs.
Au bout de mes yeux la lumiĆØre s’est Ć©tirĆ©e.
Au bord de mes yeux quelques larmes de beautƩ.
C’est un matin sans saison, le froid ne pique pas
Il est une caresse souriante qui imite la douce fraicheur.
Ce matin j’ai un oiseau dans la tĆŖte,
Tout doucement de la plume de mes mains

Mes Everest, Albert Camus parle de son mĆ©tier…

A lire, relire, dire, rĆ©pĆ©ter, apprendre, comprendre. Et tellement, tellement d’actualitĆ©

Oui ce mĆ©tier est difficile. Je voudrais vous en parler librement, et ce me sera facile. A l’étape où je suis de mon expĆ©rience, je n’ai rien Ć  Ć©pargner, ni parti, ni Ć©glise, ni aucun des conformismes dont notre sociĆ©tĆ© meurt, rien que la vĆ©ritĆ©, dans la mesure où je la connais. J’ai lu ces temps-ci que j’étais un solitaire. Oui, si l’on veut dire que je ne dĆ©pends de personne. Non, puisque je le suis en mĆŖme temps que des millions d’hommes qui sont nos frĆØres et dont j’ai pris le pas. Solitaire ou non, j’essaie en tout cas de faire mon mĆ©tier et je le trouve parfois dur, principalement dans l’affreuse sociĆ©tĆ© intellectuelle qui est la nĆ“tre, où le rĆ©flexe a remplacĆ© la rĆ©flexion, où des sectes entiĆØres se font un point d’honneur de la dĆ©loyautĆ©, et où la mĆ©chancetĆ© essaie trop souvent de se faire passer pour de l’intelligence.

Si l’écrivain tient Ć  lire et Ć  Ć©couter ce qui se dit, il ne sait plus alors Ć  quel saint se vouer. Une certaine droite lui reproche de signer trop de manifestes, la gauche (la nouvelle du moins et moi je suis de l’ancienne) de n’en pas signer assez. La mĆŖme droite lui reprochera d’être un humanitaire la gauche un aristocrate. La droite l’accusera d’écrire trop mal, la gauche trop bien. Restez un artiste, ou ayez honte de l’être, parlez ou taisez-vous, et, de toute maniĆØre, vous serez condamnĆ©. Que faire d’autre alors, sinon se fier Ć  son Ć©toile et continuer avec entĆŖtement la marche aveugle, hĆ©sitante, qui est celle de tout artiste, et qui le justifie quand mĆŖme Ć  la seule condition qu’il se fasse une idĆ©e juste Ć  la fois de la grandeur de son mĆ©tier et de son infirmitĆ© intellectuelle

Ce soir…

Et maintenant
Maintenant tu rƩƩvalues ta dose de prƩsent
A la bourse du verbe aimer
Et tu te sens mieux
T’avais peur que le dĆ©sespoir
Rattrape la rƩalitƩ qui te minait
Et en face d’elle
T’as brisĆ© le cercueil
Tes deux bras te servaient d’alibi
Pour te tenir sur le fil de honte
Qui surplombait le dƩsespoir
Venu d’en bas
Et maintenant
Tes deux bras lui servent
De parenthĆØses
T’avais mal dedans le corps
Tant le hasard t’avait fait crier
Tant le hasard t’avait fait vaincu
Et maintenant
Tu passes
Seul avec celle qui te regarde
Et t’as dĆ©valisĆ© la consigne
Et tu tires sur tes lĆØvres
Comme l’intoxiquĆ© tire sur sa clope
T’avales le vrai et tu vomis ta peur
T’avais un trou dans la tĆŖte
Qui guettait la sortie de ta folie
Pour lui passer des menottes de rĆŖve
Et maintenant le temps qui te pue
Est un Ć©ternel motif d’impatience
Pour celle dont tu rĆŖves
AngoissƩ dans les murs de ton bar
D’artiste sans symĆ©trie
Et il te faut trouver
Un dictionnaire
De mots nouveaux
Promesses de vocabulaire
A grammairiser
Pour les joies que tu lui inventeras
Il te fallait tant de choses
Pour être sûr
Dans ton royaume de deux
Que maintenant tu t’en fous
Tu poƩtises
Et tu sais que Ƨa transpire
Peut-ĆŖtre l’indiffĆ©rence d’habitude
Mais cela ne fait rien tu continues
Et ce soir t’as encore envie d’écrire
Parce que Ƨa fait un jour de plus
Et t’as une boule dans la tĆŖte
Une boule odeur de lassitude
Qui explose Ć  chaque sourire
Qu’elle enterre en toi
Chaque fois qu’elle commence
Le « il était une fois »
De ma soif d’impatience
Avec une corde au cou, au mois elle m’a remarquĆ©
Dans cette foule de pendus
Qui rĆŖvent d’évasion
En se remarquant
Identique
Et t’as mal dans la tĆŖte
Quand elle t’observe
T’as mal dans sa peur
Qui vibre d’incertitude
T’as mal dans sa peau qui fait
Pleurer un violoniste
Et quand tu la serres contre toi
Tu hais encore plus
Les silhouettes bureaucratisƩes
Qui sentent dƩjƠ le dossier
Qui n’est pas fini
Ou qu’on va jeter….
ā€ƒ

Ce soir… poĆØme de jeunesse en deux parties

Ce soir t’as envie d’écrire
Ce soir t’es encore plus prĆØs d’elle
Parce que cela fait un jour de plus
Parce que cela fait un jour de
Mieux
Alors tu souris
A ces murs si nus
Qui te racontent
L’histoire de ce reflet
Dont l’insuffisance suinte
Ce regard que tu connais
C’était une semaine qui comme
Toutes les autres
Sentait la potence
Mais le nœud ne coulait plus
Il s’était ouvert
Et toi tu fermais les yeux
C’était une semaine
Qui comme toutes les autres
Transpirait l’ennui
Entre les rires d’enfants
Trop rares
Mais que tu supposais dƩjƠ
Sur ses lĆØvres en fĆŖte
C’était une semaine
Dure
Dans ton journal de dƩsespoir
Il ne te restait plus d’aventures
Antidotes
A tous leurs regards accrochƩs
Au porte manteau de leur haine
Et toi tu les voyais
Tu voyais une tâche de pleurs
Sur une bouche gardƩe
Un œil mouillĆ© de souvenirs
Qui s’en iront
Une voix qui a peur des mots
Des mots qui cherchent l’horizon du mal
Et ne le trouvent pas
Un regard qui attend
PlutĆ“t qu’il ne voit
Et toi qui observe
L’espoir en bandouillĆØre

Petite lueur…

Photographie : Alice NƩdƩlec

J’ai dans la mĆ©moire de mes mains un trou d’où jaillit une petite lueur. LumiĆØre des mots oubliĆ©s, Ć©touffĆ©s par l’ombre grise du dictionnaire de l’utile dont on habille les phrases pour sortir dans la pudeur administrative. Je pose mon œil poĆ©tique au-dessus, juste au-dessus et soudain les doigts retrouvent le chemin, on dirait qu’ils dansent sur le papier, ils sont chargĆ©s de beau, ils sont emplis de ces courbes que prennent les mots quand ils sont libĆ©rĆ©s de leurs prisons acadĆ©miques ; et ils dansent et ils chantent de la fraĆ®cheur retrouvĆ©.
Qu’ils sont beaux les mots !

Carnets 12…

RĆ©flĆ©chir avant d’agir…

Oui bien sĆ»r, je suis d’accord, il faut rĆ©flĆ©chir avant d’agir mais ce que je voudrais savoir c’est Ć  partir de quand je puis considĆ©rer qu’il ne faut plus rĆ©flĆ©chir et qu’il faut agir. Que se passe t’il si je rĆ©flĆ©chis trop, ou Ć  l’inverse pas assez ? Qui me le dit et comment je le sais ? Et admettons d’une part que je rĆ©flĆ©chisse tout le temps avant d’agir et admettons que rĆ©flĆ©chir est une action, cela signifie-t’-il que je rĆ©flĆ©chis toujours avant de rĆ©flĆ©chir ? Mais alors Ć  quoi faut-il que je rĆ©flĆ©chisse avant de rĆ©flĆ©chir ? A rien me dites-vous ? Mais si je ne rĆ©flĆ©chis Ć  rien comment puis-je agir ?

Ouille j’ai mal Ć  la tĆŖte

OcĆ©an n’en peut plus…

Il a voulu voir la mer,
Au fond de ses poches, quelques miettes
Pour des oiseaux qui ne viennent pas.
Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.
Il a voulu voir la mer.
Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.
Les autres en parlaient comme d’une fĆŖte foraine.
Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau.
Il est arrivƩ quand la nuit se retire,
La mer est devant lui, les autres ont menti.
Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,
Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.
Son corps est drapƩ de gris, il a voulu voir la mer.
Et il pense Ć  elle, hier elle est partie.
Ses yeux sont usĆ©s d’avoir tant pleurĆ©
Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyƩes
Son costume est usé, les coudes sont râpés
ll est sur la plage, immobile, pƩtrifiƩ :
C’est beau la mer
ā€ƒ

Je cherche…

Je cherche. Je cherche le mot. Le mot rare, l’unique. J’entends son lent murmure dans l’arriĆØre pays de ma tĆŖte. Je le respire, il m’inspire. Je l’Ć©cris : il m’Ć©meut. La gorge se serre. Mes mains tremblent. Il hĆ©site, se cache discret en bout de ligne. Ce mot tu le lis, les larmes montent et emplissent la marge de ton regard. Existe. Il existe. Ce mot vit, ce mot vie, je le sens, je le sais, je le suis, je le veux. Il est doux, il est sĆ»r, sĆ»r de ses premiĆØres lettres coupantes, vibrantes. Elles raclent.

Je cherche le mot. Je cherche…

4 octobre

Billet

Ce que j’aime, c’est surprendre le lecteur ou le regardeur ( je ne sais pas si le mot existe rĆ©ellement, mais peu importe ) et me dire avec un brin d’ironie que certains chercheront peut-ĆŖtre un rapport entre le texte et l’image. Et bien je vous l’assure il n’y a en a pas tout le temps. L’image est parfois la source de mon inspiration ou elle est en l’illustration mais le plus souvent le seul rapport qu’il y entre les deux c’est un rapport Ć©motionnel. J’ai Ć©prouvĆ© une Ć©motion, une sensation en regardant et c’est alors qu’une couleur, une atmosphĆØre rĆ©veille alors un mot, un rythme et la poĆ©sie est lĆ , elle entre par les deux portes que je lui ai ouvertes, celle de mes yeux et celle de mon cœur.

Carnets 7 : j’ai dormi profondĆ©ment…

J’ai dormi profondĆ©ment…

Ce matin, lorsque je me suis levĆ©, j’ai eu l’agrĆ©able sensation d’avoir dormi profondĆ©ment. Attention l’ordre est important et je n’ai pas dit que j’avais eu la sensation d’avoir profondĆ©ment dormi, car me semble-t-il il ne s’agit pas de la mĆŖme dĆ©marche (si tant est parlant de dĆ©marche qu’aprĆØs avoir profondĆ©ment dormi ou dormi profondĆ©ment j’aie la capacitĆ© de marcher droit).
ProfondĆ©ment, encore une histoire de trou me direz-vous ? Mais il faut reconnaĆ®tre que hier soir, je suis, c’est vrai, littĆ©ralement tombĆ© de sommeil et heureusement que j’étais dĆ©jĆ  pelotonnĆ© dans le creux de mon lit sans quoi rude aurait Ć©tĆ© la chute. Et c’est vrai que lorsque je regarde le matelas où j’ai passĆ© la nuit il y a bien comme un creux, une cuvette, une cavitĆ© mais pas vraiment un trou. Je dois aussi ajouter que j’ai la particularitĆ© d’avoir le sommeil lourd et ce mĆŖme lorsque le soir je ne me suis contentĆ© que d’un repas lĆ©ger et qu’ainsi je prends le risque d’être rĆ©veillĆ© en plein cœur de nuit par un petit creux.
Mais je vous dois un aveu, tout cela est bien rare car j’ai le plus souvent l’estomac dans les talons et certains vont jusqu’à dire que je bois comme un trou.

Des mots aux ailes bleues…

Je voudrais Ʃcrire,

Oh oui, je le veux…

Ɖcrire pour deux,

Pour toi, pour eux.

Je voudrais Ʃcrire

Heureux,

Entre deux lourdes marges en feu.

Oh, je voudrai tant Ʃcrire,

Ce mot qui caresse,

LĆ , seul,

Il attend, rien ne presse.

Je voudrais tant Ʃcrire

Tendresse,

Sur une feuille d’automne

Aux rimes mauves

Sur le titre accrochƩes.

Je voudrais tant…

Tremper ma plume

Dans une flaque de rires jolis.

Je voudrais tant entendre

De longs mots aux ailes bleues.

Ils chantent, ils dansent,

C’est eux, ils sont arrivĆ©s.

10 fƩvrier 2020

MĆ©moires…

Entends le mot Ć  mot

Du vieux mur de pierres

Ɖcoute cette histoire d’hier

Ɖcoute ces chants du lĆØve tĆ“t

Avance et ne dis rien

Ne sĆØche plus tes larmes

Ton rire vit le dernier drame

Tout est fini il ne sera plus demain

3 octobre

Pluies…

Un nuage de pluie

Caresse le dos gris

Des mƩmoires perdues

De mes rires dƩtachƩs.

J’ai toujours, endormies,

Au fond d’un panier bercĆ©

Trois gouttes dorƩes

De vieilles histoires d’antan

Qui se roulent en chantant

Dans une flaque de soleils oubliƩs

L’automne balbutie…

Dans la fin de l’étĆ© dĆ©clinant,

Traces d’un automne impatient.

HumiditĆ© Ć  l’odeur si Ć©paisse,

Froid nouvel arrivant,

Incapable d’ĆŖtre cinglant,

Timide,

Il essaie de s’inviter,

A la table mauve d’une aube,

Aux couleurs dƩlavƩes.

Plus une trace de lumiĆØre.

Les objets sont gavĆ©s d’ombres qui les Ć©touffent.

Des gens passent,

Sourires en berne,

Ils traĆ®nent les restes du bel Ć©tĆ©  

Qu’on ne veut abandonner.

Pas un qui ne rit,

Plus un qui ne vit.

Automne colonisateur,

Feuilles jamais sèches, piétinées

Restent collƩes,

Tristes, sous le pied.

Tout se traîne, se désespère.

La mer est habillƩe de gris,

Ne pas froisser le ciel si bas

Il pourrait la gober.

Demain sera mieux,

Demain sera heureux.

Mes Everest, Colette, extrait de la vagabonde…

Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir Ć  mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, Ć  lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas Ć  quelle humiliante confrontation tu Ć©chappes, tu ne sauras pas de quel dĆ©bat tu fus le prix, le prix que je dĆ©daigne…
Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai dĆ©jĆ  connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu Ć©tais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitiĆ© dans mes actes, t’introduire Ć  chaque heure dans la pagode secrĆØte de mes pensĆ©es, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutĆ“t qu’un autre ? Je l’ai fermĆ©e Ć  tous.
Tu es bon, et tu prĆ©tendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dĆ©nuĆ©e et solitaire. Mais tu avais comptĆ© sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard…
Le bonheur ? Es-tu sĆ»r que le bonheur me suffise dĆ©sormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix Ć  la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais⁹ obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parĆ©e par les soins d’une vigilante tristesse ; argentĆ©e et crĆ©pusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un dĆ©chirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste…
Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner Ć  toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue voluptĆ©, suspendue, attisĆ©e, renouvelĆ©e… la chute ailĆ©e, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort mĆŖme… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brĆ»lĆ© et d’herbe foulĆ©e… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route !
Je te dĆ©sirerai tour Ć  tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frĆ“le… Je laisse, Ć  chaque lieu de mes dĆ©sirs errants, mille et mille ombres Ć  ma ressemblance, effeuillĆ©es de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-lĆ  au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrĆŖteront et où s’envolera de moi une derniĆØre petite ombre….

Tous les murs sont achevĆ©s…

Il est dƩjƠ tellement tard
Plus rien n’est Ć  commencer
Tous les murs sont achevƩs
Les regards se sont affadis
Les Ʃpaules sont entrƩes
Le visage est affalƩ

Pourtant

Pourtant il faudrait
Il faudrait ouvrir des fenĆŖtres
Laisser entrer des éclats de rêves mauves et bleutés
Et soudain redresser le menton
Bomber le torse
Et contempler en riant
Le souvenir d’un arbre lointain

Le chant du large…

Au fond de mes poches,
Quelques miettes de ciel.
Dans le creux de ma paume pressƩe,
J’ai pris quelques cailloux mauves.
En riant les ai semƩs.
Une à une, bulles légères
Sautillent, pƩtillent
Dans long couloir sans Ʃcume
Foule sans sillage,
N’entend pas le chant du large.
ā€ƒ

RĆŖve Ć  finir…

DĆ©jĆ  publiĆ© et Ć©crit il y a plus de quarante ans…

RĆŖve Ć  finir
C’est une guerre où les hommes pĆ©riront
SystƩmatisƩs
CalcinƩs
Par l’addition
D’une angoisse planĆ©taire
Qui les fait
Terreurs

PoĆØmes de jeunesse…

Parce que c’était triste sans mensonges
Il Ʃtait nƩ sur un papier qui attendra la poubelle
Il avait vĆ©cu sur une croĆ»te de vie qu’avait produite
L’histoire du malheur de ses frĆØres
Qu’il ne rencontrerait jamais
Parce qu’eux aussi, ils se sentaient si seuls
Qu’ils oublient parfois d’en regarder
Ailleurs…

Une odeur de pain chaud…

Sous les plis d’une mĆ©moire froissĆ©e

Le vieil homme a cachƩ les quelques miettes

Du beau souvenir d’une odeur de pain chaud

La fin de la rĆ©crĆ©ation : nouvelle inĆ©dite suite et fin !

Finalement, ce ne sera qu’en trois parties… Je me suis levĆ© trĆØs tĆ“t ce matin et j’en ai profitĆ© pour terminer de mettre au propre le manuscrit

Les rĆ©ponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…Dans la voiture, Ƨa s’est passĆ© comment, elle vous a parlĆ© ?

  • Oui, enfin pas beaucoup, parce qu’on aurait dit qu’elle Ć©tait fatiguĆ©e, ou triste…

Camille regarde toujours son frère quand elle répond, comme pour vérifier, se rassurer.

  • Tu ne penses pas qu’elle avait plutĆ“t peur ?
  • On ne peut pas vraiment dire parce que de derriĆØre on voyait pas bien ses yeux.
  • Et il n’y a rien qui vous a paru anormal pendant le trajet ?
  • Non. Elle nous a dit : Ā« Ć  demain les enfants, Ć  moins que je sois malade. Ā» Il faut dire qu’elle n’arrĆŖtait pas de renifler.

Les inspecteurs en avaient assez entendu et ils s’apprĆŖtaient Ć  les libĆ©rer pour qu’ils puissent aller jouer lorsque Camile s’est souvenu d’un dĆ©tail.

  • Ah oui, il y a un truc que je voulais dire. Sur le tableau de bord de sa voiture, y a une photo. Ƈa m’a fait drĆ“le parce que c’était une photo d’elle. C’est marrant d’avoir sa tĆŖte sous les yeux quand on conduit !! Moi mon papa il a une photo de maman et puis de nous Ć  cĆ“tĆ© du volant…
  • Et maman elle a une photo du chat…

C’est Denis qui n’a rien dit jusque lĆ  qui ajoute cette information, essentielle. Les inspecteurs se regardent avec le sourire.

Les enfant sortis, les inspecteurs ont rappelƩ Mr Malouin.

  • Monsieur Malouin, vous aviez une liaison avec Danielle Lemoine ? C’est bien ce que vous nous avez dit tout Ć  l’heure ?

Monsieur Malouin a les larmes aux yeux et la voix complƩtement nouƩe.

  • C’était plus qu’une liaison, bien plus ! On voulait se marier : enfin on, je dois dire que c’était surtout moi. Elle, il y avait quelque chose qui semblait la gĆŖner, la retenir. Je dois dire que cela m’énervait. Hier soir je suis allĆ© la voir dans sa classe. J’en pouvais plus. Je lui ai dit que si elle n’acceptait pas de vivre avec moi, de m’épouser, j’allais faire une connerie, une grosse connerie.
  • Et qu’est-ce qu’elle a rĆ©pondu Ć  cette menace ?
  • Une menace ? Vous y allez fort quand mĆŖme, je suis tellement amoureux d’elle, vous n’imaginez mĆŖme pas.
  • Continuez Mr Malouin, que vous a-t-elle rĆ©pondu ?
  • Elle s’est mise Ć  pleurer, Ć  sangloter mĆŖme, elle n’arrĆŖtait pas, je ne comprenais pas, cela prenait des proportions incroyables…
  • Monsieur Malouin, saviez vous que Danielle Lemoine avait une sœur jumelle ?
  • Une sœur jumelle ? Non je l’apprends. Elle ne m’en avait jamais parlĆ©. De toute faƧon elle ne me parlait jamais d’elle. Mais je me doutais bien qu’il y avait un truc qui clochait. Mais enfin inspecteur, une sœur jumelle Ƨa ne l’empĆŖchait quand mĆŖme pas de m’épouser.
  • Quand vous vous ĆŖtes quittĆ©s, que vous a-t-elle dit ?
  • Elle m’a dit qu’elle prendrait sa dĆ©cision le soir-mĆŖme et qu’elle reviendrait avec une rĆ©ponse, le lendemain, aujourd’hui donc.
  • Et ce matin que s’est-il passĆ© ?
  • Quand elle est arrivĆ©e, elle Ć©tait tout excitĆ©e, je ne l’avais jamais vu comme Ƨa, elle ne se souvenait mĆŖme plus du nom d’un Ć©lĆØve, le plus terrible de l’école, il l’avait bousculé… Puis elle m’a dit qu’elle m’aimait beaucoup, mais qu’elle ne pouvait pas, pas encore, qu’il Ć©tait trop tĆ“t…
  • Mr Malouin vous n’avez rien constatĆ© d’anormal ?
  • Je ne peux pas dire. C’était si violent, si brusque. Mais c’est vrai qu’elle Ć©tait vraiment bizarre. Quand je lui ai demandĆ© pourquoi elle avait accompagnĆ© Camille et Denis en voiture hier soir, elle a coupĆ© court comme si elle Ć©tait surprise. Et elle m’a rĆ©pondu un peu sĆØchement qu’aprĆØs 16 h 30, elle transportait qui elle voulait dans sa voiture.

En dĆ©but de soirĆ©e Melle Lemoine fut arrĆŖtĆ©e. Elle Ć©tait sur le point de se jeter dans le vide, elle Ć©tait sur le parapet d’un pont Ć  quelques centaines de mĆØtres de chez elle. Cela faisait plus de trente ans qu’elle vivait avec sa sœur, elles ne s’étaient jamais quittĆ©es. Tous les soirs, elle l’attendait. Sa grande joie Ć©tait de lui prĆ©parer de succulents repas. Puis elles parlaient, se racontaient leurs journĆ©es dans les menus dĆ©tails. Ce soir-lĆ , quand Danielle en rentrant de l’école lui apprit qu’elle allait partir, qu’elle avait rencontrĆ© quelqu’un, le directeur de l’école, HĆ©lĆØne ne rĆ©pondit pas. Le repas s’était terminĆ© dans un silence trouble. Puis chacune d’elle s’était couchĆ©e sans embrasser l’autre, et sans se dire le moindre mot. Ce n’était pas dans les habitudes de la maison Lemoine…

Aux alentours d’une heure du matin, HĆ©lĆØne s’était levĆ©e et avait Ć©touffĆ©e Danielle dans son sommeil avec l’oreiller. C’est au petit matin qu’elle avait dĆ©cidĆ© de devenir Melle Lemoine l’institutrice. Elle s’occuperait du corps le soir aprĆØs la classe. Le crime sera parfait. Le crime sera parfait. Personne ne la connaissait, elle ne sortait presque jamais, ni seule, ni mĆŖme avec sa sœur adorĆ©e. Et la ressemblance Ć©tait si frappante. Si frappante. Et puis comme Danielle lui raconte tout avec plein de dĆ©tails elle a l’impression de connaĆ®tre tous les enfants.

Elle n’avait commis qu’une seule erreur, celle de croire que sa sœur lui vouait un amour infini et indestructible. En fait elle n’en pouvait plus de ce double qui lui pesait de plus en plus. Juste avant de rentrer chez elle, la veille au soir, Danielle Lemoine Ć©tait passĆ©e par la poste, elle avait envoyĆ©e une lettre en recommandĆ©e, Ā« trĆØs urgente Ā» avait-elle dit au guichet, Ā« il faut absolument qu’elle parvienne au commissariat demain dans la journĆ©e Ā».  

Dans cette lettre, elle avouait le crime de sa propre sœur HĆ©lĆØne, elle n’en pouvait plus et prĆ©fĆ©rait la prison qui ne durerait qu’un temps Ć  l’enfer de cette vie qu’HĆ©lĆØne lui imposait. Et en sortant elle pourrait retrouver Mr Malouin. S’il l’aimait tant, il l’attendrait.

Ce soir-lĆ  aprĆØs avoir Ć©tĆ© apprĆ©hendĆ©e par la police juste avant de se jeter du haut du pont, HĆ©lĆØne Lemoine passa sa premiĆØre nuit en prison, mais sur la porte de la cellule, on pouvait lire : Ā« Danielle Lemoine Ā».

La fin de la rĆ©crĆ©ation : nouvelle inĆ©dite 2

Vous ĆŖtes plusieurs Ć  m’avoir demandĆ© la suite. Il me faut un peu de temps, car le texte que j’ai dĆ©couvert est manuscrit, il faut me relire, et tout retaper…. La suite demain…

Camille qui semble la moins timide rƩpond par la nƩgative, elle explique que, comme souvent, elle les a regardƩs du haut des escaliers, par-dessus la rampe.

– Et vous ne savez pas où elle est allĆ©e aprĆØs ?

C’est Denis cette fois, le frĆØre de Camille qui a rĆ©pondu. Il a expliquĆ© qu’elle avait son manteau, que cela lui avait paru bizarre, puisque la photocopieuse est au premier.

Les policiers se sont regardĆ©s. On aurait dit qu’ils souriaient. Monsieur Malouin paraissait de plus en plus nerveux. Les inspecteurs sont sortis et le directeur est restĆ© pour rĆ©partir les Ć©lĆØves dans les autres classes. Quelque chose, un dĆ©tail, interrogeait les enfants. Ils n’étaient pas trĆØs Ć¢gĆ©s mais ils savaient parfaitement raisonner. Ā« Comment la police a-t-elle pu faire pour ĆŖtre aussi vite sur place ? Ā» Il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire de disparition.

Monsieur Malouin semble embarrassĆ©, il hĆ©site, et finalement se dit que ce sont les CM2, les plus grands. De toute faƧon ils ne tarderont pas Ć  dĆ©couvrir la vĆ©ritĆ©. Il n’a pas besoin de rĆ©clamer le silence : tous les enfants sont suspendus Ć  ses lĆØvres.

– Les enfants, ce qui s’est passĆ© est vraiment bizarre, moi-mĆŖme je n’y comprends rien, les inspecteurs sont venus ce matin parce qu’ils ont dĆ©couvert le corps de Melle Lemoine ce matin Ć  son domicile. Elle a Ć©tĆ© assassinĆ©e. Je suis comme vous, je n’y comprends rien, elle Ć©tait bien lĆ  ce matin, c’est ce que je leur ai dit d’ailleurs et c’est quand ils sont arrivĆ©s que je me suis aperƧu de sa disparition.

Cette histoire devient vraiment compliquĆ©e : une maĆ®tresse assassinĆ©e, une fausse maĆ®tresse qui ressemble comme deux gouttes d’eau Ć  la vraie.

Les Ć©lĆØves ont Ć©tĆ© rĆ©partis dans chacune des classes. Certains d’entre eux pleurent, d’autres sont dĆ©jĆ  passĆ©s Ć  autre chose.

L’aprĆØs-midi, la plupart des Ć©lĆØves sont revenus Ć  l’école. Ce sont les inspecteurs qui l’ont demandĆ©. Ils peuvent encore avoir besoin d’informations.

En dĆ©but d’aprĆØs-midi, juste avant la sonnerie du dĆ©but de classe Mr Malouin est restĆ© trĆØs longtemps dans son bureau avec les inspecteurs. Lorsqu’il est sorti, il Ć©tait pĆ¢le et avait l’air complĆØtement absent.

Les policiers ont souhaitĆ© interroger Camille et son frĆØre. Ces deux enfants ont, en effet, l’air d’en savoir un peu plus que les autres.

Hier soir, Camille et son frĆØre sont retournĆ©s Ć  l’école. Elle avait oubliĆ© ses lunettes et sans elles, elle aurait eu beaucoup de difficultĆ©s Ć  faire ses devoirs. Les enfants savent que leur maĆ®tresse reste assez longtemps, le soir, dans sa classe. Elle leur dit rĆ©guliĆØrement que s’ils ont le moindre problĆØme ils peuvent venir la voir, elle est lĆ  pour les aider. Elle est tellement gentille Danielle Lemoine.

ArrivĆ©s devant l’école, ils ont Ć©tĆ© rassurĆ©s en voyant de la lumiĆØre dans la classe. Dans les escaliers, ils ont croisĆ© Mr Malouin. Il descend en se tenant Ć  la rampe, comme s’il Ć©tait Ć©puisĆ©. Il les a un peu grondĆ©s, tout surpris de les trouver dans l’école Ć  cette heure-ci. Puis il les a laissĆ©s monter en leur recommandant de ne pas courir dans les couloirs.

Quand ils sont arrivĆ©s dans la classe, Melle Lemoine Ć©tait en train de pleurer. Sans se cacher. Elle est surprise de voir Camille et son frĆØre devant la porte, pĆ©trifiĆ©s. Ils sont trĆØs impressionnĆ©s, n’osent rien dire, une maĆ®tresse Ƨa ne pleure pas. Ils se dĆ©pĆŖchent de rĆ©cupĆ©rer les lunettes et s’apprĆŖtent Ć  repartir en courant (tant pis pour ce qu’a dit Mr Malouin) quand elle leur propose de les raccompagner…

Camille et son frère ne sont pas impressionnés par les inspecteurs. Peut-être par habitude. Ils regardent beaucoup de films où les policiers sont souvent sympas et habillés en jeans.

 Les rĆ©ponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…

La fin de la rĆ©crĆ©ation : nouvelle inĆ©dite 1

En faisant du rangement dans mes cahiers, carnets j’ai dĆ©couvert cette nouvelle que j’avais Ć©crite il y a une vingtaine d’annĆ©es. Je n’ai pas trouvĆ© la date prĆ©cise. Je viens de la relire, et comment dire, elle est un peu surprenante, un peu hors norme par rapport Ć  mon style habituel…. Je la publierai en quatre parties

Quand la fin de la rĆ©crĆ©ation a sonnĆ© la classe de Mademoiselle Lemoine s’est regroupĆ©e Ć  peu prĆØs convenablement Ć  l’endroit habituel. Comme toujours, il faut laisser passer les Ć©lĆØves de Madame Antoine et ensuite il faut monter en classe.

ArrivĆ©s dans leur salle, les Ć©lĆØves n’ont pas l’air surpris de n’y pas trouver leur maĆ®tresse. Elle passe souvent la rĆ©crĆ©ation Ć  la salle de photocopie. Ils s’installent et se mettent au travail. Au bout d’un quart d’heure, ils sont un peu Ć©tonnĆ©s d’être toujours seuls. Ils ont d’abord pris ce retard pour une prolongation de rĆ©crĆ©ation, puis une espĆØce d’angoisse a pris le dessus sur la satisfaction. Ils sont seuls Ć  cet Ć©tage. Aucun bruit extĆ©rieur ne leur parvient.

C’est au moment où l’un d’entre eux s’est auto-dĆ©signĆ© pour aller voir ce qui se passait que le directeur est entrĆ©, entourĆ© de deux hommes aux regards nerveux. Le directeur, Monsieur Malouin semble inquiet. Les enfants n’ont plus envie de chahuter. Quelque chose n’est pas normal. Certains se souviennent que ce matin, Mademoiselle Lemoine est arrivĆ©e en retard. Camille a mĆŖme cru voir qu’elle avait pleurĆ©. Jusqu’à la rĆ©crĆ© de dix heures, tout s’était dĆ©roulĆ© normalement. Enfin Ć  peu prĆØs, parce qu’elle leur avait faire exactement la mĆŖme dictĆ©e qu’hier et ils n’avaient Ć©videmment rien dit, bien trop heureux de pouvoir faire zĆ©ro faute. Mais maintenant elle n’est pas lĆ , ou pour ĆŖtre plus exact, elle n’est plus lĆ . Et il y a ces trois hommes aux visages gris.

Monsieur Malouin leur explique que Mademoiselle Lemoine a eu un petit problĆØme, qu’elle a dĆ» s’absenter en urgence. Il leur dit aussi que ces messieurs sont de la police et qu’ils vont leur poser quelques questions. Les inspecteurs se sont assis sur le bureau et le directeur est restĆ© au milieu de l’estrade, Ć  se tordre les mains.

Tout Ć  l’heure Monsieur Malouin leur a menti : Mademoiselle Lemoine n’est pas partie, elle a disparu et on ne sait pas pourquoi. Les inspecteurs sont lĆ  pour essayer de comprendre. Le plus Ć¢gĆ© d’entre eux a commencĆ© Ć  poser des questions :

  • Est-ce que certains d’entre vous ont remarquĆ© quelque chose d’anormal ces derniers jours, ou ce matin ?  

Tribunal acadĆ©mique…

Je tente une nouvelle rubrique, où je mettrai en scène les mots. Nous allons voir si cela marche. Voici le premier texte que je vous propose

Ce matin il y a procĆØs au tribunal acadĆ©mique. Quelques mots sont lĆ , coupables de coalition. Le prĆ©sident du tribunal, vient d’appeler automne Ć  la barre.

Il lit l’acte d’accusation :

Ā« Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le dĆ©lit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez Ć©tĆ© vu, entendu en compagnie des mots suivants : joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et Ā« cerise Ā» sur le gĆ¢teau, mou.

Eu Ć©gard Ć  la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut ĆŖtre vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mĆ©lancolique, et violon, vous ĆŖtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale.

En consĆ©quence et en vertu des pouvoirs alphabĆ©tiques qui me sont donnĆ©s, je vous condamne Ć  trois ans de travaux forcĆ©s. Messieurs les gardiens de la rime, je vous en prie, veuillez accompagner le prĆ©venu… Ā»

Ā« Affaire suivante ! Ā»  

J’ai trempĆ© ma plume dans la lumiĆØre de ses yeux…

Homme marche en riant,

Deux trois miettes de nuit

Attendent au silence montant.

Sur le chemin, Homme est arrêté.

En plein vol, un mot a attrapƩ.

Sur les lignes de sa main,

Doucement l’a posĆ©.

Toute la journƩe,

Homme a poli,

Homme a aimƩ

Mot rond aux lettres repliƩes.

Quand le soir est arrivƩ,

Souriant, Homme l’a libĆ©rĆ©.

Mot doux s’est envolĆ©.

Il chantait, il dansait, il planait.

Si gai, dans l’air lĆ©ger,  

Sur un fil d’encre bleue,

En sifflant il s’est posĆ©.

Homme est reparti

Et dans le soir fredonnant,

J’ai trempĆ© ma plume

Dans la lumiĆØre de ses yeux.

4 janvier 2020