
Je suis assis en haut, dans le coin droit. Je dois être en avance. Les étudiants avancent par petits groupes colorés. Ils parlent entre eux. Du moins je le suppose, car leurs lèvres remuent.
BientĆ“t cet amphithéâtre de droit aux lignes courbes se remplit et m’ignore, infime particule sur mon banc verni. Je suis envahi Ć mes quatre points cardinaux. Victor est arrivĆ© dans les derniers. Il m’a rejoint dans ce qui sera notre territoire.
C’est fou l’entĆŖtement que mettent les hommes Ć se vouloir diffĆ©rents des animaux, tout en se comportant comme le plus commun et le plus stupide des mammifĆØres lorsqu’il arrive dans un lieu nouveau. Ils commencent par renifler, chercher des appuis, des rĆ©fĆ©rences pour finir par se contenter des apparences. Pourquoi ce banc plutĆ“t qu’un autre : peut ĆŖtre parce qu’il se situe Ć une extrĆ©mitĆ© ou qu’il est plus proche de la sortie. Victor semble effrayĆ©, mais il rĆ©ussit Ć conserver un air dĆ©contractĆ© qui me fait dĆ©faut.
BientĆ“t les minutes qui passent se transforment en attente et huit cents pieds frĆ©tillants dĆ©gagent en s’impatientant une fine poussiĆØre lĆ©gĆØrement Ć¢cre.
Comme la veille dans la grande rue, sans prĆ©venir, le malaise m’envahit. Je n’arrive pas Ć discerner ce qui peut ĆŖtre mis sur le compte de la poussiĆØre, de la chaleur de ce qui n’est que la consĆ©quence d’une angoisse indĆ©finissable. Le gonflement d’une rumeur m’extirpe de l’emprise d’une vĆ©ritable panique qui commence Ć m’envelopper. Et jāassiste, Ć©bahi, Ć la montĆ©e en chaire d’un individu armĆ© d’un cartable.
Cet homme est bizarre. Je ne le vois pas, mais dĆ©jĆ il me percute de plein fouet. Il Ć©numĆØre, cite, suppose, propose, affirme, ouvre des parenthĆØses et finit par s’essouffler. Son heure est passĆ©e, la mienne a disparu.
Il s’agissait d’un de ces spĆ©cialistes que l’on dit Ć©minents. Avec eux, on n’apprend pas, on se recueille avec humilitĆ©. Ils ont l’immense bontĆ© de nous laisser butiner quelques fleurs de leur immense savoir. Du haut de leurs estrades, ils contemplent avec condescendance ce vaste troupeau duquel Ć©mergeront bientĆ“t quelques tĆŖtes. Bien faites, ces tĆŖtes, pour ne point troubler le magnifique ordonnancement de leur monde où l’on ne peut se permettre de n’utiliser certains mots qu’Ć la seule condition d’avoir reƧu leur bĆ©nĆ©diction.
Nous sortons, et jouant l’habitude, nous nous engouffrons dans un bar. Il est si tĆ“t pourtant. Les tĆŖtes sont nouvelles. Elles se secouent. De la fumĆ©e blonde s’en Ć©chappe, comme si tout en dĆ©pendait. Ce doit ĆŖtre un rite.
Je suis seul Ć ma table et commande une biĆØre. Ća sonne bien. J’ai envie d’Ć©tirer mes longues jambes, de bomber le torse et de laisser pendre mes deux bras le long du dossier, comme deux points d’interrogation. Je suis bien, j’attends. J’attends que le temps qui passe remplisse son office, qu’il me signifie que je suis complĆØtement intĆ©grĆ© Ć l’histoire qu’il tente d’Ć©crire et de me faire partager. Je suis bien et j’en suis Ć©tonnĆ©. Je suis bien et j’Ć©coute. Rien. Rien, sinon le murmure d’une foule d’anonymes qui s’interrogent face Ć un mur. Ce sont de vieux Ć©tudiants. Ils ont vĆ©cu. Leurs barbes sont acadĆ©miques et leurs thĆ©s sont au citron.
Pas un qui ne me remarque, pas un qui me laisse espĆ©rer avoir une autre fonction que celle d’ĆŖtre une composante anecdotique du dĆ©cor. Je n’ai pas l’habitude : la biĆØre et son alcool, la solitude et sa frime. Tout est si nouveau. DerriĆØre mes yeux, il y encore les quelques images prĆ©fabriquĆ©es d’un autre monde, d’un monde de papier glacĆ©, d’un monde de longues plages trĆØs propres, trĆØs « Tahiti ». DerriĆØre mes yeux il y a encore tout un stock de ciels bleus, de sourires dentifrices, de sensations Hollywood. Et pourtant, devant moi il n’y a que des Ć©tudiants vĆŖtus de gris. Ils semblent ĆŖtre dans le vrai ou dans le possible. Je me choisis un regard de circonstance. Il faudra que je le travaille car je le sens naĆÆf. Il faudra moi aussi que je m’exerce Ć la mĆ©lancolie grimaƧante.
Mon ciel bleu a vite noirci et le chemin que j’ai parcouru est infime. Tout va trĆØs vite. Ce qui m’envahit a le goĆ»t du dĆ©jĆ vu ; c’est une de ces sensations vibratoires rencontrĆ©es Ć la lecture de certains dĆ©sespoirs. Je m’y engouffre avec une voluptĆ© majestueuse, j’accĆ©lĆØre la rencontre avec l’angoisse. Mes yeux se brouillent. Je ne distingue plus les visages. Je les devine. Petit Ć petit, ils ne forment plus qu’un halo où seules les mains sont animĆ©es par quelques fils venus d’ailleurs. Ils semblent prĆŖts Ć entonner un hymne, mais je ne les entends plus ou plutĆ“t je n’entends ni ne comprends plus. Ils babillent. Leurs mots s’agitent, virevoltent au hasard des discours creux, comme des papillons de nuit se prĆ©cipitant sur des globes lumineux. Parfois ils se pĆ©trifient au seuil de leurs bouches sans mĆŖme l’ombre d’une fossette de poĆ©sie. Ils remuent leurs sachets de thĆ©, le tiennent au bout de leurs doigts effilĆ©s, comme un pendu se balanƧant au bout d’une corde. PenchĆ©s l’un vers lāautre, au -dessus des tables, leurs fronts se touchent presque. Ils sont effrayants et s’efforcent d’attirer vers leurs gris ce qui peut rĆ©sister comme couleur.
Un picotement commence Ć monter du bas de mes reins jusqu’au sommet du crĆ¢ne. Ils sont toujours lĆ , leur prĆ©sence semble dĆ©finitive. Je ne les observe plus, mais j’intĆØgre l’image qu’ils produisent dans mon fichier du mĆ©diocre. Ils sont dans un monde de mots, un monde de leurs mots qui les enivrent et les emmurent. Leurs paroles ne claquent pas, elles ronronnent, ignoble rencontre de syllabes qui se sont unies sans consentement. Ils en accouchent avec dĆ©lectation et s’en servent de bouclier. Et moi, je suis une ombre. Une ombre dans un monde de biĆØre, dans un monde de petites biĆØres, et de ma bouche chaque son s’extirpe avec douleur.






































