Et si on partait… 2

Elle sait surtout qu’ils vieillissent tous les deux, et il est probable que tout deviendra bientôt plus difficile.

Le débat que Louis attend de pied ferme n’arrive finalement pas et il est surpris. Il est même inquiet. Il se demande ce qui lui arrive, elle est peut-être malade ou alors tout simplement elle ne le supporte plus. Et comme il est un peu parano, il s’attend même à ce qu’elle lui apprenne qu’elle va partir sans lui…

Marie pose la brochure dans le porte-revues et jette un coup d’œil par la fenêtre. Les premiers flocons volettent. Elle le regarde en soupirant.

  • Eh bien tu vois, je vais t’étonner moi aussi je crois que je n’ai plus envie de tout ça. Ce qu’il faudrait, c’est trouver quelque chose de simple et original, et surtout qui nous surprenne totalement…

Louis, soulagé s’est radouci et le masque de bougonneur a disparu.

  • Oui, tu as raison, un voyage en terre inconnue quoi, un endroit où personne n’est jamais allé…
  • Ou que personne n’a jamais vraiment regardé…

Curieusement, Louis se sent motivé. Ça lui plait. Une terre inconnue, un endroit où l’homme n’est jamais allé, une espèce d’Amérique moderne. En fait, ce dont il rêve, là dans un fauteuil, c’est d’être comme Marco-Polo ou Christophe Colomb. Original et ambitieux, mais à soixante-quatre ans, sans fortune personnelle, sans compétence de navigateur au long cours, comment trouver une terre inconnue ?  

Marie sent que cela va être difficile mais elle va réfléchir, elle va trouver.  

La nuit est un peu agitée pour Louis.  Ses rêves sont emplis de voyages tous plus loufoques les uns que les autres.

Marie est levée. C’est inhabituel. Elle est déjà habillée et entre brusquement dans la chambre où Louis feint un réveil difficile.

  • Tu es prêt ? On s’en va ?
  • Mais on va où ?
  • Je ne sais pas on verra, on va aller à l’aéroport et on choisira au hasard.  Qu’est-ce que tu en penses ?
  • Mais chérie, si on prend l’avion on est certain de ne pas aller vers l’inconnu. Si un avion va quelque-part, c’est qu’on y est déjà allé. Et c’est pareil pour le train, pour la voiture. Aujourd’hui pour partir il faut savoir où on va. Et puis de toute façon la météo n’est pas terrible…

Et si on partait…

Je participe à beaucoup de concours de nouvelles. Il m’est même arrivé d’en remporter. En voici une, qui n’a malheureusement pas été retenue, que je vais publier en quatre parties. I s’agissait d’un concours avec un thème imposé : ici il s’agissait de « voyage en terre inconnue »

C’est un mardi matin, un mardi de novembre que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. Ces derniers jours, l’automne avait fini par rendre l’âme et l’hiver avait pris le relais.

Louis est de mauvaise humeur ! Non pas qu’il redoute le mauvais temps mais parce qu’il s’attend à supporter l’éternelle ritournelle de sa compagne quand les premiers froids arrivent. C’est écrit d’avance :  Marie, son épouse va vouloir bouger, va vouloir partir… Alors il se dit que la meilleure méthode pour éviter un débat qu’il sait perdu d’avance, c’est de ne rien dire, ou très peu. Bref, il va prendre les devants : il va bougonner, ronchonner, râler. C’est un spécialiste et n’a besoin ni d’échauffement, ni même de prétextes.

  • Fini, terminé, je crois que je suis blasé, je pense avoir fait le tour, je ne veux plus bouger d’ici. Et puis je dois l’avouer, je crois que je deviens sensible aux discours des écologistes. La couche d’ozone. Le carbone. Et puis de toute façon je n’ai pas…

Il est assis, ou plutôt avachi dans son fauteuil favori, dans un état de semi-somnolence certes, mais l’œil suffisamment vif pour indiquer qu’il est prêt à en découdre. Inquiet, il observe du coin de l’œil Marie. Il la connait par cœur. Depuis quarante ans, il a eu le temps de l’observer et il est désormais capable au mot près de deviner ce qu’elle va dire rien qu’en observant sa position sur le canapé, sa manière de remuer les lèvres, de tourner les pages. Il sait interpréter les silences, les croisements de bras, de jambes, les clignements de paupière. Elle est assise en face de lui avec, dans les mains, la dernière brochure qu’elle a reçue le matin même vantant avec le renfort de moultes photos l’exotisme de nombreuses destinations, de la Bourgogne à la Malaisie.

Avec son bougonnement casanier, ses sourcils broussailleux froncés, il pense avoir bien anticipé la question récurrente qu’il pressent imminente.

Marie lève les yeux et le regarde furtivement :

  • Qu’est-ce que tu bougonnes encore, je n’entends pas ce que tu dis.
  • Rien je ne dis rien, je n’ai pas envie de….
  • Et si on partait en Malaisie ?

Et voilà c’est parti ! Louis lève les yeux au ciel. Il se redresse un peu et commence à prendre une longue inspiration comme un enfant qu’on a surpris en train de faire une bêtise. Marie a compris. Elle n’a pas envie d’entrer dans une nouvelle polémique et lui dire qu’il devient pénible à toujours refuser ce qu’elle propose. Il faut qu’elle ruse, qu’elle le surprenne, qu’elle le prenne au piège car elle le connait bien ; il est du style à toujours commencer par dire qu’il ne veut pas, qu’il n’est pas d’accord et il finit par accepter, par se laisser faire.

La suite demain…

Matinales…

Il reste un pli de sommeil

Sur le lourd drap de cette nuit d’hiver

L’œil plisse

Le regard glisse

C’est le chant du beau matin

Flash marin, inédit…

Au bord d’une belle nuit

Les ombres bleues des aciers

S’étreignent entre ciel et mer

Les caresses grincent et crissent sous le sel

Je vous aime hauts oiseaux seuls

Aux ports attachés

Je sens vos larmes de rouilles

Elles glissent sur la paume sèche d’une main oubliée

Vous avez dit paix…

Dans un fol embrasement de billets verts

Les lourds rapaces parlent de paix

Si loin sur les lignes des haines avivées

Les aimés disparus s’effacent en grises fumées

Figées les larmes des vaines veuves

Espèrent la douce chaleur des étreintes retrouvées

Pour enfin ruisseler sur les rives de nos chagrins

A l’ouest des douleurs

Les cœurs sont secs

Les rires sont gras

J’ai mal à mon humanité…

1 décembre

Matinales…

Oh reste encore je t’en prie

Il y a encore tant à voir

Tant de rires à cueillir

Dans les draps parfumés de fraîches prairies

Tant de douces brumes

Accrochées aux boucles de mes mots

Tant de larmes rosées

Perles perdues aux fils tendus

De mes silences aux gorges serrées

Tant de vagues noyées de bleus

Tant de feuilles aux longues lignes gorgées

D’une belle encre au mauve oublié

Oh oui je reste

Jusqu’à l’unique loin matin

Je rêve encore et pose ces quelques mots

Dans le creux de ton soleil câlin

Mes Everest : Jean Pierre Depierris

L’engorgement de l’ombre
Ensable ton visage

Distance anéantie
La mer s’est retirée
Du pays que tu cherches
Plus bas que terre

Mais au fond de ce puits
D’où rien ne sort
La fleur des nerfs s’épanouit
Et ta chair qui se tend
Assemble éclair et foudre

Sur ta bouche j’épie
Leur long piétinement
Et ta voix se disjoint
Interrogeant la cendre

Fer de lance 1965