Voyage au centre de ma mémoire…

En poussant cette porte, lourde me semble-t-il on entre directement dans un long couloir. Mais peut-être n’est -il pas si long que cela. Je le vois sombre aussi, l’était-il dans la réalité ou l’est-il devenu parce que lorsque j’atteins cette profonde couche de mémoire, il y a de l’angoisse, des terreurs mêmes. Celles qu’éprouvent les enfants peureux. Je sais que j’étais un enfant peureux. Aujourd’hui encore j’en mesure les effets secondaires ou collatéraux. Au début de ce couloir une première porte, elle est à droite en entrant, elle ouvre sur la salle de bains que je ne visualise pas et c’est bien dommage parce qu’il va s’y passer ce qui deviendra un des tous premiers épisodes de ma légende familiale. Une histoire drôle mais qui, au dire de ma mère, aurait pu être tragique. Histoire tant et tant de fois racontée et pourtant rien, rien qui ne remonte si ce n’est un peu de flou et d’ images fabriquées. Il y a une baignoire au fond et dans cette baignoire il fut question d’un poisson. Je ne me souviens plus s’il s’agissait d’une tanche ou d’une truite. Ce poisson avait visiblement été offert à ma mère, l’institutrice, par un grand élève. Il voulait certainement que ses enfants puissent découvrir cet animal. Je ne me souviens pas, l’histoire racontée ne le dit pas, comment ce poisson quel qu’il soit est arrivé vivant ici. Peu importe ce qui semble être vrai c’est que ma curiosité m’a incité, à me pencher au-dessus de la baignoire et emportée par le poids de ma tête ( déjà fort grosse ) j’ai visiblement basculé tête première et c’est ma grande sœur protectrice qui a donné l’alarme. Je me dis que cette histoire même enjolivée doit avoir du vrai car comment expliquer cette peur panique que j’ai souvent quand je mets la tête dans l’eau. Bref voici le premier souvenir que j’ai, il est flou, il est scénarisé mais il me permet de poser une limite à ce dont je pense me souvenir.

Voyage au centre de ma mémoire…

Photo de Mikey Dabro sur Pexels.com

Je ne suis pas capable de dater précisément la trace de ce qui me semble être mon premier souvenir. Mais il est vrai que lorsque je cherche, que je remonte cet infernal cours du temps écoulé, arrive toujours ce moment un peu particulier, où j’ai l’impression d’être au pied d’un mur. Mais est-ce vraiment le premier souvenir, ou simplement une bouillie cuite, recuite, réchauffée sous la flamme des anecdotes tant et tant de fois racontées avec toujours cette injonction « tu te souviens quand… » Mais oui je me souviens. Il me semble me souvenir. C’est un peu flou, un peu trouble. J’ai trois ou quatre ans, j’entre dans l’appartement, celui où j’ai passé une première partie de ma vie : de la naissance à l’âge de 8 ans ; de 1960 à 1968. Nous vivions dans un logement de fonction, celui attribuée à l’institutrice du village, et cette institutrice c’était ma mère. En dessous de l’appartement c’est l’école, la classe, les odeurs se mélangent, les couloirs me paraissent immenses. Je me vois, j’arrive sur une espèce de palier, il me semble distinguer trois portes : la première à gauche donne sur l’atelier, enfin une pièce où mon père bricole, un lieu qui me fascinera pendant longtemps. A droite une autre porte qui ouvre sur les toilettes, que je redoute, je n’aime pas y aller seul, je suis peureux. Et au centre la porte qui ouvre sur l’appartement lui-même. Elle me semble plus massive, avec une grosse poignée ronde. Une poignée ronde et dorée, enfin c’est comme cela qu’elle apparaît dans ce voyage vers le commencement.

Voyage au centre de ma mémoire…

Je tente une nouvelle rubrique, autour de ce thème qui m’obsède depuis quelques années : la mémoire, ma mémoire. Je viens de retrouver un de mes innombrables carnets, que j’avais oublié… Et dans ce carnet je débute un voyage au centre de ma mémoire. Je vais essayer si je n’oublie pas, de poursuive ce voyage, cet essai. Pour illustrer le début de ce travail j’ai retrouvé une vieille photo de moi à 18 ans…

Quand vient l’insomnie et que la nuit annonce un rude combat avec le sommeil fuyant je choisis parfois de plonger à l’intérieur de ma réserve à souvenirs. Avec depuis quelques temps ce défi, peut-être est ce lié à l’âge, de tenter de remonter le plus loin possible, aux confins de ce que j’appelle dans mes poésies l’arrière-pays de ma tête.
Je cherche, je creuse et quand le souvenir est là, je m’installe confortablement et creuse encore les couches successives de la mémoire. Retrouver un détail, un visage, entendre, revivre. Epuisant mais réjouissant quand je parviens enfin à me semble-t-il ’il revivre, presque, l’instant passé.
Je fais le choix de poser ces briques de mémoires. De les poser dans une espèce de frise chronologique. Ce sont les épisodes d’une longue série, peut-être sans lien, si ce n’est qu’ils sont une trace que je voudrais laisser d’abord pour moi-même, pour que quand la mémoire m’abandonnera, doucement, je puisse me délecter de ces tranches de vie.
Et puis peut-être aussi pour laisser une trace à ceux qui voudront ou pourront lire ce voyage au centre de ma mémoire.