La Tristesse a jeté ses feux rue d’ Amsterdam Dans les yeux d’une fille accrochée aux pavés Les gens qui s’en allaient dans ce Paris de flamme Ne la regardaient plus, elle s’était pavée La Tristesse a changé d’hôtel et vit en face Et la rue renversée dans ses yeux du malheur Ne sait plus par quel bout se prendre et puis se casse Au bout du boulevard comme un delta majeur
La Tristesse…
C’est un chat étendu comme un drap sur la route C’est ce vieux qui s’en va doucement se casser C’est la peur de t’ entendre aux frontières du doute C’est la mélancolie qu’a pris quelques années C’est le chant du silence emprunté à l’automne C’est les feuilles chaussant leurs lunettes d’hiver C’est un chagrin passé qui prend le téléphone C’est une flaque d’eau qui se prend pour la mer
La Tristesse…
La Tristesse a passé la main et court encore On la voit quelquefois traîner dans le quartier Ou prendre ses quartiers de joie dans le drugstore Où meurent des idées découpées en quartiers La Tristesse a planqué tes yeux dans les étoiles Et te mêle au silence étoilé des années Dont le regard lumière est voilé de ces voiles Dont tu t’en vas drapant ton destin constellé
La Tristesse…
C’est cet enfant perdu au bout de mes caresses C’est le sang de la terre avorté cette nuit C’est le bruit de mes pas quand marche ta détresse Et c’est l’imaginaire au coin de la folie C’est ta gorge en allée de ce foulard de soie C’est un soleil bâtard bon pour les rayons » X « C’est la pension pour Un dans un caveau pour trois C’est un espoir perdu qui se cherche un préfixe
On le disait homme du passé Plus rien n’est comme avant, homme dépassé Plus rien me dites-vous Permettez-moi de rire et d’en douter Je ne veux pas de ce monde sans ce soleil taquin Je ne veux pas de vos vies enfermées Dans un rectangle aux angles numériques Je n’en veux pas de vos matins incolores Sans cette douce lumière qui caresse Les restes mauves de la longue nuit Je n’en veux pas de vos morales hygiéniques Je n’en veux pas de vos peurs organisées Moi je suis un homme du toujours J’aime que mon souffle brise l’ombre du silence J’aime tous les rires de rien J’aime le chant de mes mots doux Qui dansent sur le papier J’aime le parfum de ces histoires d’hier Qui caressent mes lendemains Vous me disiez homme du passé Je vous ai déjà oubliés
Aux adultes en sursis d’enfance Un enfant passe Une histoire l’attaque Le rabote l’assoiffe et l’affame Le pousse Au supplice du sentiment d’habitude Devant les adultes majuscules Qui ont mal conjugué Leur verbe aimer Et il est tombé Dans un trou Où les ombres s’ennuient Par manque d’éternité
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.
Journée sans rien. Juste une clarté exténuée dans le ciel, comme au-delà de plusieurs épaisseurs de lumière. Des images par milliers, abondantes, le gaspillage d’un été. Ces pages s’entassent sur la table de marbre du jardin. Un vent enfantin les disperse dans l’herbe, contre la haie. C’est sans importance, vous savez bien. J’écris pour extraire de ce tourment la substance noire, radieuse, qu’il contient en son centre, pour vous chasser de moi, pour lancer contre vous les chiens des mots. Et c’est sans importance. Ces lettres ne sont d’aucun secours. La joie mauvaise de l’écriture, la destruction du cœur malade, corrompu par le mensonge d’une mémoire. Tout écrire, tout détruire et d’abord vous, l’illusion de vous, pour enfin vous découvrir, vous, la pierre lavée par le déluge, le nom blanchi par les injures. Ce qui reste dans l’espace calciné du regard : l’innocence de vos traits, inentamé par la fatigue ou par l’erreur d’un sentiment.
Oui il faut garder espoir. Je veux bien, mais ce que je voudrais savoir, comprendre, concernant cet espoir que l’on me demande de garder, c’est où je dois le mettre, est ce qu’il faudra un jour que je le rende à celle ou celui qui m’a demandé de le garder. Peut-être faut-il le garder pour le laisser vieillir, se bonifier et faire d’un faux espoir, un vrai espoir, un espoir tout court. Mais s’il est trop court je serai vite déçu et alors je risque de ne plus avoir d’espoir en réserve. En fait pour être sincère je ne sais pas trop qu’en faire de cet espoir que l’on me demande de garder, moi j’aurai envie de le partager, et de le transformer en présent, en vérité. Parce que c’est cela l’espoir.
Il est déjà tellement tard Plus rien n’est à commencer Tous les murs sont achevés Les regards se sont affadis Les épaules sont entrées Le visage est affalé
Pourtant
Pourtant il faudrait Il faudrait ouvrir des fenêtres Laisser entrer des éclats de rêves mauves et bleutés Et soudain redresser le menton Bomber le torse Et contempler en riant Le souvenir d’un arbre lointain
La lune est rouge au brumeux horizon ; Dans un brouillard qui danse, la prairie S’endort fumeuse, et la grenouille crie Par les joncs verts où circule un frisson ;
Les fleurs des eaux referment leurs corolles ; Des peupliers profilent aux lointains, Droits et serrés, leur spectres incertains ; Vers les buissons errent les lucioles ;
Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes, Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes. Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.
Rêvons Ô oui rêvons du risque de joie Belle et bleue Elle roule sur la vitre de mes oublis Simple joie Jaillit dans le soudain Du tendresse matin Regarde elle brûle et brille Au coin mauve D’un œil qui glisse sur nos restes de larmes Odeurs de lilas Aux angles durs des rancœurs de l’hiver Rondissent en fleurant Elle est là Sautillante Frissonnante Fondue dans le brise chagrin Du lourd glacier de nos mémoires pour demain
En musique, en poésie comme en tout, tout
ce qui cherche à s’approcher de la
perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de
ceux qui font de la musique avec des
logiciels les laissent indifférents. Le
père le rappelle souvent d’ailleurs en
citant Ferré « la musique est une clameur » et le fils, lui répond à
chaque fois « et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir
s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des
dactylographes ».
La pluie, il leur faudra de la pluie,
pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown
ou d’ailleurs. Il leur faudra de la
pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce
mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de balais d’essuie- glaces vous donne envie de
retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour
d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités
qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires
et soupirs.
Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui
a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et
la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer
le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de
trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils
sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus
grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une
époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des
aciéries.
Après ils continueront vers le nord et
l’est.
Ils sont montés sans un mot se sont
étirés sur les sièges, et ils ont démarré.
Ils ne parlent que très peu, c’est
inutile, il faut laisser agir les émotions
Au
bout d’une quinzaine d’heures, à
la presque moitié du parcours, le père
a souri, il était bien dans ses
cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux
préférés : Philadelphia…
John SteinbeckJack Kerouac HemingwayBruce Springsteen
Le père n’est pas musicien, ne comprend
pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout
devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de
questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne
l’air sérieux pour en comprendre les portées.
Cette musique, surtout les morceaux
acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs
émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à
emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck,
de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas
toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les
comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour
beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.
Le fils lui connaît tout de ce chanteur,
il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce
qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts
auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent
paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas
la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays
de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses
indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est
autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un
frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et
irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à
ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on
ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.
Le père il comprend bien cela, il
éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger,
quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien,
parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux
ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses
simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les
fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.
Il se souvient de cet homme. Il lui a
proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la
portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé
de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il l’a pris pour un malade, pour un original, mais il est quand même entré. Il a fermé les
yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il
était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie,
une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre
le rire et les larmes.
Alors quand il les a vus arriver tous
les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur
des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.
Il pourrait la vendre sans crainte, il
respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait
le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut
s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler
dans cette carcasse récalcitrante.
Il leur explique qu’ils ne pourront pas
en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse
il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce
qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.
Peu importe, ce qu’ils veulent tous les
deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.
Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est
rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont
décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre
le sens.
Pourquoi trente-sept heures ? Parce
que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur
maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui
aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le
Boss.
Ils ont décidé simplement de s’offrir un
voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a
écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des
vrais boutons qui tournent.
Au début ils avaient simplement décidé qu’il
faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion
commune. Ils peuvent, ils s’en sont souvenus l’un comme l’autre recevoir des
bouquets d’émotions à l’écoute de ces
mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le
ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.
Sur le pare- brise, de la buée ; on
ne sait pas au juste si c’est de la buée posée là par le souffle du père et de
son fils, ou s’il s’agit d’une simple humidité, conséquence d’une mauvaise
isolation.
La voiture qu’ils ont prise leur va
bien. Ils ne l’ont pas choisie pour le confort, encore moins pour le compte-tours
ou le carburateur mais pour l’odeur. Quand ils ont fait le tour du parc des
occasions, curieusement ils n’ont pas tapé dans les pneus avec les pieds.
Ils ne connaissent pas ces gestes
d’hommes, ils ne les connaissent pas et ne les comprennent pas. Ça ne les
intéresse pas. Lorsqu’un capot est ouvert, ils ne songent même pas à se pencher
au-dessus des entrailles de la bête. Ce qu’ils distinguent n’a pas beaucoup de
sens.
Non, tous les deux ils ont ouvert les
portières, ont reniflé l’intérieur. Ils se baissent, passent la tête en tendant
le cou. Ils savent, sans se le dire, ce qu’ils cherchent. Ils savent, ils le savent,
parce qu’ils ont lu et aimé Kerouac ; ils sentent, ils respirent, les yeux
légèrement plissés pour que les odeurs appellent rapidement les souvenirs. Ils
s’emplissent les narines des ces effluves si particuliers, et finissent, naturellement,
sans le besoin d’en discuter, par se mettre d’accord sur une drôle de machine, toute
droite débarquée d’un vieux road movie.
Son odeur est un mélange de mauvais cuir
vieilli, une odeur de mécanique fatiguée, imprégnée de graisse froide, avec
même derrière, qui produit comme un picotement dans les narines une sensation
de chaleur, diffuse comme si la route, l’asphalte avaient traversé l’habitacle.
« C’est celle-ci qui nous
faut ! »
Le garagiste a le sourire. On ne sait
pas s’il se moque ou s’il est heureux d’enfin se séparer de cette carcasse.
Elle est un peu vivante, elle garde en elle un peu de toutes ces vies que les
autres lui ont confiées dans l’intimité métallique.
Il se souvient de celui qui l’a vendue,
un musicien, mal rasé, la voix recouverte d’une fine couche de tabac, une voix
qu’on n’oublie pas même quand on est garagiste et qu’on a des goûts musicaux
assez sommaires. L’homme qui lui a vendu la machine n’en voulait pas
grand-chose, juste de quoi payer un billet de train pour rentrer chez lui, à
l’est.
Il s’en souvient. L’homme lui a demandé
de veiller sur elle : « c’est un peu comme ma moitié, ou mon double
vous savez, on a vu toute l’Europe ensemble, elle m’a tant attendu, elle m’a
tant entendu. »
Il lui a fait promettre de ne pas la
vendre à n’importe qui, à des gens qui ne la prendraient que pour une voiture,
pour se déplacer, pour faire des courses ou partir en vacances à la plage:
« voyez vous c’est autre chose, elle a tout gardé dans sa mémoire
intérieure, les chants, les rires, les peurs, les cris, les colères contre elle
et contre les autres, surtout contre les
autres ».
Joue contre joue deux gueuses en leur détresse roidie ; La gelée et le vent ne les ont point instruites, les ont négligées; Enfants d’arrière-histoire
Tombées des saisons dépassantes et serrées là debout. Nulles lèvres pour les transposer, l’heure tourne. Il n’y aura ni rapt, ni rancune. Et qui marche passe sans regard devant elles, devant nous. Deux roses perforées d’un anneau profond Mettent dans leur étrangeté un peu de défi. Perd-on la vie autrement que par les épines? Mais par la fleur, les longs jours l’ont su ! Et le soleil a cessé d’être initial. Une nuit, le jour bas, tout le risque, deux roses, Comme la flamme sous l’abri, joue contre joue avec qui la tue.
La trahison est partout, elle devient le dénominateur commun qu’utilise les indignés frénétiques. Ce qui est frappant aujourd’hui c’est de constater à quel point, nombreux sont celles et ceux, qui ont l’indécence de se poser la veille en ardent défenseur de la justice dans ce qu’elle a de plus noble, la prise de temps, le recul, la réflexion, l’analyse circonstanciée, le droit à la défense et le lendemain se permettent en quelques dizaines de caractères, généralement écrits sous X de se transformer en enquêteur, en accusateur et pour finir en bourreau. Evidemment nous savons tous aujourd’hui que le temps de la réaction est tellement réduit qu’il ne correspond même plus au temps de la respiration. Dans un seul souffle, parfois aigre et coupant, on frappe, on tranche, on élimine, bref en réalité on refuse tout ce qui n’est pas en mesure de trouver une place dans l’étroite bulle cognitive dans laquelle on vit. Et c’est ainsi que chacune et chacun, peut au détour, d’un mot, d’une réflexion, d’une pensée, d’une émotion se retrouver cloué au pilori, et se voir accusé de traitrise sans même n’avoir eu le temps de réaliser ce qui se passait. Penser autrement c’est déjà le signe qu’on pense…
La faim d’écrire est forte, très forte, peut-être trop forte. Le garde-manger est plein, il déborde, il dégouline, de mots, de phrases déjà prêtes, qui attendent simplement la chaude caresse de la feuille que je leur ouvrirai. Je n’ai pas besoin de les garder au frais. Ils se conservent très bien, mais sont peut-être trop nombreux. Je ne sais lequel choisir. J’ouvre la porte de la réserve. J’entends d’abord comme un murmure : « il est là, c’est lui, il va me choisir, c’est mon tour ». Ils attendent patiemment tous ces mots que j’aime. Certains sont couchés, bien à plat, à l’abri des regards mauvais, ce sont mes grands crus. Je reconnais libellule, il est seul, couvert de poussière, cela fait bien longtemps qu’il vieillit, peut-être trop ; il faudra que je me décide à en faire quelque chose. Au-dessus, mes préférés tout une rangée de flacons, de balbutiements, de mauves. Les casiers de brumes et de gris sont presque vides ; j’en ai peut-être trop consommé ces derniers temps. Dans le placard du fond j’ai stocké quelques phrases, toutes faites, toutes fraîches, mais je ne l’ouvre pas, je ne veux pas qu’elles s’échappent, il n’est pas encore temps, je dois chercher, encore, le menu, et tous les magnifiques plats qui le composeront. Je referme la porte de ma réserve, doucement pour ne pas éveiller les endormis, celles et ceux vers qui je ne vais jamais, parce que je les ai oubliés. Demain, peut-être je les retrouverai… Peut-être.
Je rêve du matin au rose bleuté Les angles secs d’une mauvaise nuit A ton rire parfumé se sont accordés Il fera beau je le sais Au pays d’un vieux silence enfoui Il est l’heure je le sais Il est l’heure des amours permis Si loin des raides lois des tristes diseurs Morales grises qui essoufflent Le joli vent des souvenirs Je rêve d’un beau chagrin Aux larmes séchées Il n’y a plus rien qui ne presse C’est un matin si léger Pour tenter d’encore aimer
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes : A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes, Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges : — O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Je voudrais qu’on cesse de vendre le beau à la criée Je voudrais qu’on oublie les couleurs cathodiques Je voudrais enfermer dans des prisons de papier les joies numériques Je voudrais qu’on ne me dise plus ce qu’il est bon de rêver Je voudrais qu’on me laisse choisir mes désespoirs Je voudrais qu’on n’abîme plus les belles indignations Je voudrais qu’on apprenne à se nourrir de longs silences Je voudrais qu’on prenne le temps de l’ennui Je voudrais que rien n’empêche les tristes histoires de vibrer Je voudrais qu’on trouve d’autres chemins Je voudrais qu’on entende le chant de la mer au crépuscule montant Je voudrais qu’on me laisse apprivoiser des mots oubliés Je voudrais ne jamais avoir peur de demain
Si peu de choses à dire Il faut descendre dans la réserve à souvenirs Là tout au fond des casiers sont vides Y étaient les flacons de mémoires vieillies Ils sont les premiers à être partis Disparus à la table des bons amis Tant pis Je chercherai pour ce jour aux couleurs jolies Un doux vin jeune et fleuri
Il suffit je ne me lève plus a dit le jour somnolent Mais ce n’est pas possible tu es condamné A répondu une nuit tremblante et pressée d’engloutir Le trou de lumière par elle creusé Encore un effort je t’en prie Le jour s’est tourné et retourné Il a râlé Au pied du lit de pierre a posé un pied puis deux Et s’est levé l’œil mauvais Sur un ton sec et irrité à la nuit a répondu C’est bon une fois encore je le fais Je le fais pour toi Tu me fais tant pitié
Françoise Delcarte (1936-1995) est une poétesse belge. Sa biographie qu’elle jugeait dénuée d’intérêt tient toute dans ce qu’elle a écrit.
Entre offense et pardon, le poème injurie. Il est sable, il est saison, pont jeté sur nos vivres. Le poème n’est, ne sera jamais qu’une seconde défalquée. Née d’un phénomène nerveux mais aussi résultante d’un équilibre interne autrement violé.
Dans le va-et-vient quotidien du temps, le poème enregistre des hausses et des baisses de tempèrature, se les inocule et trace alors une courbe dont tous les points sont jonction, équilibre mesure.
Il ne s’agit pas d’un miracle, pas plus d’ailleurs que d’une preuve par neuf quelconque, mais plutôt d’un contrepoint organique, lequel se rapprocherait finalement d’une syntaxe musicale. Là peut-être y aurait-il l’ébauche d’un sens à donner au mot « poésie »?
Quant à moi, je ne prétends encore qu’aux termes qui, eux, sont « poèmes ».
Chut Mes mots sont endormis J’entends le chant creux De leurs rires bleus Silence Froisse feuille blanche Oublié au coin d’un rêve fané J’attends Au verso d’une longue histoire Qui s’écrit Tant de lettres oubliées J’écoute Elles claquent des dents Dans le souffle étonné D’un vieux papier glacé
Roulé dans tes senteurs, belle terre tourneuse, Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs, Et mon cour délivré des attaches peureuses Se propage, gorgé d’aise et de devenir.
Sous l’émerveillement des sources et des grottes Je me fais un printemps de villes et de monts Et je passe de l’alouette au goémon, Comme sur une flûte on va de note en note.
J’azure, fluvial, les gazons de mes jours, Je narre le neigeux leurre de la montagne Aux collines venant à mes pieds de velours Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.
Et comme un éclatant abrégé des saisons, Mon cour découvre en soi tropiques et banquises Voyageant d’île en cap et de port en surprise Il démêle un intime écheveau d’horizons.
Je lis régulièrement la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès et j’y découvre des pépites…
…La vie, par ici, continue pareille à elle-même. Aussi, je commence à être légèrement agacée par les différentes petites habitudes que je prends dans les menus détails de la journée et que je commence seulement à remarquer. Il n’y a rien au monde, je crois, qui me mette autant hors de moi, que ces « plis automatiques » qui contribuent à laisser l’esprit plus libre, peut-être, et à agir plus rapidement sans rien oublier, mais que, moi, ils m’exaspèrent dès que j’en prends conscience. Je m’amuse donc à changer l’ordre des choses : je me déshabille avant de préparer pour la nuit le lit de mon père, je prends le bain avant ou après le petit déjeuner, je change l’heure et le but de mes promenades, etc.
Hier après-midi, je suis partie à pied sur les collines pour tâcher d’échapper un peu à l’impression d’oppression que donnent ces champs clos que je vois de ma fenêtre, de voir le panorama et de changer d’air. Je n’ai jamais rien connu d’aussi plat, d’aussi bêtement joli, d’aussi faussement confortable que ce pays. Rien n’en ressort, ni en bien ni en mal. Rien n’attire l’œil. Rien ne le choque. Tout est où il faut qu’il soit. On dirait un « cosy-corner », ce meuble où on peut s’étendre, s’asseoir, où on a sous la main le livre que l’on veut lire, où l’on n’a pas besoin de faire le moindre effort pour se coucher, s’asseoir, lire ou prendre son petit déjeuner. Tout est là, et parce que tout est là, on ne désire rien. Ou plutôt si. Partir. On a envie de partir…
Maria Casarès à Albert Camus le 20 aout 1948, extrait
Magnifique ! Que dire de plus. Le lire, le relire et fermer les yeux
L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail.
Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.
Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.
Je suis d´un autre pays que le vôtre, d´une autre quartier, d´une autre solitude. Je m´invente aujourd´hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. J´attends des mutants. Biologiquement, je m´arrange avec l´idée que je me fais de la biologie : je pisse, j´éjacule, je pleure. Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s´il s´agissait d´objets manufacturés. Je suis prêt à vous procurer les moules. Mais… La solitude… La solitude…
Les moules sont d´une texture nouvelle, je vous avertis. Ils ont été coulés demain matin. Si vous n´avez pas, dès ce jour, le sentiment relatif de votre durée, il est inutile de vous transmettre, il est inutile de regarder devant vous car devant c´est derrière, la nuit c´est le jour. Et… La solitude… La solitude… La solitude…
Il est de toute première instance que les laveries automatiques, au coin des rues, soient aussi imperturbables que les feux d´arrêt ou de voie libre. Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n´est qu´une dépendance de l´ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. Et pourtant…
La solitude… La solitude!
Le désespoir est une forme supérieure de la critique. Pour le moment, nous l´appellerons « bonheur », les mots que vous employez n´étant plus « les mots » mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. Mais… La solitude… La solitude… La solitude, la solitude, la solitude… La solitude!
Le Code Civil, nous en parlerons plus tard. Pour le moment, je voudrais codifier l´incodifiable. Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties. Je voudrais m´insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit, le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité.
La lucidité se tient dans mon froc! Dans mon froc!
Je pioche de ci, de là dans ma mémoire, et je trouve parfois des traces, des bouts, des débuts livrés à eux mêmes, en voici un
C’était un soir graisseux, comme tant d’autres. Il était imprégné de cette odeur métallurgique, si prenante, si noble. Non, vous vous trompez, pas une odeur de saleté, pas de ces odeurs aigrelettes qui est la marque de ceux qui respirent par réflexe animal. C’est l’odeur noble du métal qu’on fond, Derrière ses yeux fatigués on sent la force de celui qui vit la matière comme un prolongement de sa douleur. Rien n’est plus beau dans notre mémoire sidérurgique que ces pas lourds ouvriers qui frappent le trottoir aux premières lueurs du jour. Rien n’est plus fort que ces rencontres au détour d’une aube blafarde avec les ceux qui font notre fierté.
Ces quelques mots écrits sur un cahier souvent ouvert à l’envers, je les retrouve ce soir, trente ans après et je souris. Je souris parce que les trottoirs sont propres, parce que les pas lourds ont disparu. J’ai l’impression d’avoir fermé définitivement Germinal…
Mon inspiration est en panne sèche. Oui je suis à sec. A sec comme le hareng saur de Charles Cros. Petit clin d’…
Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu, Contre le mur une échelle – haute, haute, haute, Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales, Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu, Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.
Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute, Et plante le clou pointu – toc, toc, toc, Tout en haut du grand mur blanc – nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau – qui tombe, qui tombe, qui tombe, Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue, Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.
Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute, L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd, Et puis, il s’en va ailleurs – loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec, Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue, Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours.
J’ai composé cette histoire – simple, simple, simple, Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves, Et amuser les enfants – petits, petits, petits.
Chat huant devant les ruines du château de Vianden…
Sur mon sein haletant, sur ma tête inclinée, Ecoute, cette nuit il est venu s’asseoir; Posant sa main de plomb sur mon âme enchaînée, Dans l’ombre il la montrait, comme une fleur fanée, Aux spectres qui naissent le soir.
Ce monstre aux éléments prend vingt formes nouvelles, Tantôt d’une eau dormante il lève son front bleu; Tantôt son rire éclate en rouges étincelles; Deux éclairs sont ses yeux, deux flammes sont ses ailes, Il vole sur un lac de feu!
Comme d’impurs miroirs, des ténèbres mouvantes Répètent son image en cercle autour de lui; Son front confus se perd dans des vapeurs vivantes; Il remplit le sommeil de vagues épouvantes, Et laisse à l’âme un long ennui.
Vierge! ton doux repos n’a point de noir mensonge. La nuit d’un pas léger court sur ton front vermeil. Jamais jusqu’à ton coeur un rêve affreux ne plonge; Et quand ton âme au ciel s’envole comme un songe, Un ange garde ton sommeil!
Je termine aujourd’hui la publication de ce très long texte, commis il y a plus de quarante ans et auquel j’avais donné le titre ronflant de » Avant que ne meurent les victoires écorchées… »
Avant que ne meurent les victoires écorchées
Avant que ne s’entendent les discours du hasard
Tu regardes
Pour savoir
Pour l’espoir
Dans la foule pas un qui ne bouge
Pas un qui ne songe à remuer son poids de graisse
Alphabétique
Pas un qui n’oublie son anonymat
Pas un qui n’épèle son nom
Pas un pour croire qu’il y autre chose
Au dessus d’eux
Pas un qui n’ait un visage qui se reconnaît
Parce que tous attendent le lendemain
Qui suivra leur journée d’adoption
Qui passe en les tuant
Par paquets de minutes
Qu’ils ont volés à la pendule de ceux qui veulent pas
Mais qui sont morts
Pour l’instant ils ne marchent pas
Ils avancent
Mécaniques amnésiques
D’un mot qui revient
Sur toutes les lèvres pincées
Des ceux qu’on dit gagnants
Alors toi t’as plus que tes amis
Derrière d’autres fenêtres
Alors tu te dis que les leurs vont s’ouvrir
Et t’entends déjà le frémissement d’une autre foule
La foule aux visages ouverts
Alors tu joues une dernière fois à perdre l’espoir
Derrière le tendre vert des collines alanguies J’entends le vent qui bruit Sans un cri Un reste de pli bleu Couvre ronde larme de si peu Sur le bord gris de tes yeux bleus
Un très long texte écrit entre 1979 et 1980 , comme chaque année depuis l’ouverture de ce blog je vais le republier en plusieurs parties, pour, je l’espère, que vous preniez le temps de l’apprécier…
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées,
Avant que ne meurent les discours du hasard,
Tu t’inocules dans les veines un poison qui n’existe pas
Sinon pour ceux qui peuvent en souffrir.
Tu vois des chefs piétinant des pelouses d’enfants
Avec un artiste à leur trousse,
Pour que leurs morts s’ajoutent.
Tu insultes la silhouette d’un muscle
D’institutions barbelées
Qui sert d’ombre à des gladiateurs de cirques kakis.
T’ajoutes ta larme à celle du clown au chômage.
Tu espères toujours la parole à ceux qui ont peur,
« Je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents. »
L’homme chez qui nous sommes aujourd’hui est, à vrai dire, un cas un peu particulier. Chaque soir, lorsqu’il s’endort, comme beaucoup il pense à la journée qui vient de se terminer. Tout y passe : ce qu’il a fait, qu’il n’a pas fait alors qu’il aurait dû le faire, ce qu’il a dit, qu’il n’a pas dit, qu’il aurait du ou pu dire, ce qu’il n’aurait pas dû dire. Sont aussi passés en revue les autres, celles et ceux qu’il a vus, avec qui il a parlé, celles et ceux qu’il n’a pas vu et qu’il aurait aimé voir. Et généralement après cet inventaire il s’endort. Enfin c’est ce qu’il suppose car c’est au moment précis où il décide de s’attarder sur tout ce qui dans la journée lui a donné le sourire, l’a rendu sinon heureux au moins optimiste que ses yeux se ferment. Quand on connaît la profession de cet homme, on se dit qu’il a ou qu’il aurait indéniablement tout pour être heureux : cet homme est chasseur. Oui je sais, dès l’instant où à la fin de la phrase précédente vous avez lu ce mot « chasseur », vous avez (ne mentez pas je le devine) froncé le sourcil, serré les mâchoires et vous vous êtes dit : « chasseur, chasseur, non mais je rêve comme si le fait d’être chasseur pouvait donner le sourire, rendre heureux ». Il déraille complétement l’Eric… Mais vous voilà donc pris au piège que je vous ai tendu : oui bien sûr cinq lignes plus haut que celle-ci j’ai écrit, je cite : « cet homme est chasseur ». Mais voyez-vous, je n’ai pas fini ma phrase, et alors que je vous devine tendu, circonspect, voire (et je le comprends tout à fait) un peu lassé de ces longueurs, je vous invite à un peu de patience. Oui cet homme est chasseur. Mais il n’est pas un chasseur ordinaire, (je le concède, encore un qualificatif auquel on s’attendait). Il est un chasseur unique en son genre : il est un chasseur de bonnes nouvelles. Ah évidemment maintenant que je l’ai écrit, vous vous dites que vous en doutiez, que c’est trop facile que mes ficelles sont trop grosses. Grand bien vous fasse, je vous accorde complétement le droit d’arrêter là votre lecture, quant à moi il faut que je poursuive et que je revienne à mes débuts. Alors oui revenons à notre homme, celui qui tous les matins se lèvent en disant : «je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents ». Cet homme est donc, nous l’avons compris un chasseur de bonnes nouvelles. Nous ne savons que peu de chose sur son employeur si ce n’est qu’il s’agit d’un petit homme, au regard vif qu’on peut parfois rencontrer sur les marchés. Evidemment quand nous l’avons interrogé, nous lui avons demandé en quoi consistait ce travail, son travail. Tout en nous laissant sa carte, il nous répond après avoir marqué un temps d’arrêt que c’est simple : il passe ses journées, toutes ses journées, dehors, seul, et il chasse. Il marche, il guette, il attend, il se poste à des endroits stratégiques (qu’il a du mal à définir) afin de débusquer ce gibier tant recherché : la bonne nouvelle.
Et vous trouvez ?
Oh oui je trouve ! Tous les jours j’en prends une, deux et parfois plus.
Mais c’est extraordinaire, vous pourriez nous en donner une ou deux, ou nous en montrer. Si cela ne vous dérange pas bien sûr ?
Je le voudrais bien, mais je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents.
Ces chutes de bois sonore qui ne lui parvenaient pas, il les entendait, de seconde en seconde, dans les battements de son sang; il savait à la fois que, chez lui, il guérirait, et qu’il allait mourir, que sur la grappe d’espoirs qu’il était, le monde se refermerait, bouclé par ce chemin de fer comme par une corde de prisonnier; que rien dans l’univers, jamais, ne compenserait plus ses souffrances passées ni ses souffrances présentes : être un homme, plus absurde encore qu’être un mourant… De plus en plus nombreuses, immenses et verticales dans la fournaise de midi, les fumées des Moïs fermaient l’horizon comme une gigantesque grille : chaleur, fièvre, charrette, aboiements, ces traverses jetées là-bas comme des pelletées sur son corps, se confondaient avec cette grille de fumées et la puissance de la forêt, avec la mort même, dans un emprisonnement surhumain, sans espoir. Les chiens maintenant hurlaient d’un bout à l’autre de la vallée; d’autres, derrière les collines, répondaient; les cris emplissaient la forêt jusqu’à l’horizon, comblant de leur profusion les espaces libres entre les fumées. Prisonnier, encore enfermé dans le monde des hommes comme dans un souterrain, avec ces menaces, ces feux, cette absurdité semblable aux animaux des caves. A côté de lui, Claude qui allait vivre, qui croyait à la vie comme d’autres croient que les bourreaux qui vous torturent sont des hommes : haïssable. Seul. Seul avec la fièvre qui le parcourait de la tête au genou, et cette chose fidèle posée sur sa cuisse : sa main.
Il l’avait vue plusieurs fois ainsi, depuis quelques jours : libre, séparée de lui. Là, calme sur sa cuisse, elle le regardait, elle l’accompagnait dans cette région de solitude où il plongeait avec une sensation d’eau chaude sur toute la peau. Il revient à la surface une seconde, se souvint que les mains se crispent quand l’agonie commence. Il en était sûr. Dans cette fuite vers un monde aussi élémentaire que celui de la forêt, une conscience atroce demeurait : cette main était là, blanche, fascinante, avec ses doigts plus hauts que la paume lourde, ses ongles accrochés aux fils de la culotte comme les araignées suspendues à leurs toiles par le bout de leurs pattes sur les feuilles chaudes; devant lui dans le monde informe où il se débattait, ainsi que les autres dans les profondeurs gluantes. Non pas énorme : simple, naturelle, mais vivante comme un œil. La mort, c’était elle.
Le soir arrive, et pas la moindre bonne nouvelle à vous proposer.
Non, désolé je me trompe : il y en a une et elle est lourde de sens. Comme je n’avais pas le temps, tout occupé que j’étais à faire (mon dieu que je n’aime pas ce verbe) plein de choses (faire et maintenant chose, comment dire, je suis un peu à court de munitions) dans le cadre de mon activité professionnelle (un peu mieux comme formulation non ?) de me distraire j’ai… Bon je crois que je me perds, et cette phrase devient impossible.
Reprenons donc le fil : oui c’est cela, j’ai une bonne nouvelle, une vraie bonne nouvelle. Comme je n’ai pas eu le temps ni d’écouter la radio, ni de lire des journaux, ni de consulter le web et bien je n’ai rien lu, rien su, rien entendu de ce qui s’était passé aujourd’hui, ni de ce qui ne s’était pas passé et je vais vous faire un aveu : qu’est ce que je me sens mieux… Et ça c’est une bonne nouvelle !
Quand le monde est si bruyant, Qu’il couvre même le vent, Quand les regards sont de travers Que les yeux se noient dans le triste amer N’entre pas dans l’arène, N’aiguise pas tes lames numériques Fais comme tes pères Et rêve d’Amérique Il faut que tu marches jusqu’au bout Là-bas, si loin Ou l’île se blottit Dans les bras de l’océan Si tu ne peux pas partir, Tête haute Marche jusqu’aux souvenirs Prends le chemin le plus malin Cours, vole, rêve, espère, Souris de cet air qui te fouette
Mais ne laisse pas gagner La fanfare des maudits Laisse-les s’agiter, vociférer, Demain tu verras Ils seront oubliés
Ma décision est prise : aujourd’hui je ne vais pas perdre de temps à chercher une bonne nouvelle. C’est à la fois ridicule, très fatigant mais surtout déprimant. En effet, convenons-en, ce qui est le plus extraordinaire quand on cherche, c’est lorsqu’on trouve.
Non, aujourd’hui je vais choisir une autre méthode, faire confiance au hasard, ou à la chance et je vais attendre patiemment que bonne nouvelle vienne à moi.
Au moment du petit déjeuner, je suis tendu, pensant un peu naïvement que c’est au petit matin que les bonnes nouvelles sont annoncées.
Mais rien… Si, une seule chose est à noter : je renverse ma tasse de café, encore très chaud sur la magnifique chemise blanche que j’ai mise pour l’occasion. On ne peut quand même pas accueillir une bonne nouvelle vêtu d’un vieux polo grenat qui pluche…
Le matin passe : rien. Ce n’est pourtant pas faute de tout mettre en œuvre pour que le hasard remplisse sa mission. Pour être clair je me comporte comme un hyper actif, je surfe littéralement, sur tout ce qui passe, sur tout ce que j’entends, que je vois, que je pressens, que je suppose, mais évidemment, je ne provoque rien : il ne se passe rien !
L’après-midi s’étire : rien, toujours rien ! Pas la moindre bonne nouvelle et encore pire, une succession de petites tracasseries me font dire que ce n’est pas mon jour, que je n’ai pas de chance. Quand le soir arrive et qu’il va être temps de clore, enfin, cette journée somme toute assez banale, un peu dépité et déçu je finis par prendre la décision, comme tous les jours, de chercher, de fouiller.
Je m’installe devant mon ordinateur que j’ai d’ailleurs malmené toute la journée, je bouge légèrement la souris. J’entends alors un de ces horribles sons numériques. Sur l’écran est affiché le message suivant :
Erreur fatale : ouvrez votre panneau de configuration et procédez à une analyse de votre système
J’ouvre le fameux panneau et comme je suis obéissant je procède à l’analyse de mon système…
On me dit de sauvegarder le journal de cette opération. Je m’exécute. Je sauvegarde le journal de cette opération. Je l’enregistre ; et une fois n’est pas coutume je l’imprime
La page sort de l’imprimante. Une seule phrase est écrite, plus d’une centaine de fois
« Mauvais nouvelle : votre mémoire est saturée vous devez procéder à un nettoyage et éliminer les fichiers inutiles »
Il y a bien longtemps que nous n’avions entendu les chamailleries de la norme et de la beauté. Grâce à cette magnifique photo transmise par mon ami Roland, de Martigues, elles se sont réveillées…
Plage des Laurons, Martigues
La norme et la beauté, n’en finissent jamais de se chamailler. Leurs désaccords sont profonds. Je vous laisse juger…
Beauté : Ce soir je suis heureuse, tellement heureuse, ce n’était pas simple mais j’y suis arrivée.
Norme : De quoi me parles-tu ? De ce gribouillis fumeux que tu es allée me poser sur cette horrible plage que je me tue à dissimuler.
Beauté : Gribouillis fumeux, horrible plage…Chère norme, as-tu bien regardé ? Mais je m’égare…Comment la norme peut-elle simplement regarder ? Tu n’es là que pour mesurer…
Norme : Quelle impertinente ! Beauté, mais as-tu simplement regardé, ces traces que tu as laissées ? Que va-t-on dire ? Où sont tes limites ? Quatre cheminées ! Et pourquoi pas un pétrolier !
Beauté : Un pétrolier, quelle bonne idée, et j’y ajouterai aussi un amandier, un parolier, un cabanon, un réservoir, et surtout, surtout, norme engourdie, un peu d’espoir…
Norme : Il suffit beauté, je ne peux tolérer de tels écarts, tu le sais !
Beauté : Je te comprends norme, je le sais, tu n’y es pour rien. Je te demande une simple petite faveur…
Norme : Je t’écoute beauté.
Beauté : Ferme les yeux. Pendant quelques instants, oublie ce qu’on t’a raconté. Attends bien quelques minutes et doucement, tout doucement, soulève tes lourdes paupières et là, je te promets, tu verras. Et tu vivras…
J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.
Ce matin, une fois encore, j’ai une furieuse envie de bonnes nouvelles. Je dirai même qu’une seule me suffirait. Par réflexe, ou dans un sursaut d’espoir j’ouvre ma boîte aux lettres. Elle est presque vide… Je dis presque, en effet, parce que perdu tout au fond, plié en quatre, un simple papier. Ce n’est même pas un prospectus, non une simple feuille arrachée à un cahier à spirales. Curieux, je la déplie.
En gros caractères manuscrits, voici ce que je lis :
Aujourd’hui sur la place du village entre 10 h 00 et 13 h 00 ouverture d’une boutique éphémère ! Tristes, déprimés, pessimistes, venez à nous, nous vous rendrons le sourire !
Curieux vraiment. Une boutique éphémère, ici dans mon village…Je ne sais pas encore si c’est une bonne nouvelle, mais ça a au moins le mérite d’être un peu « excitant » …
Evidemment à dix heures sonnantes et trébuchantes je suis sur la place. En guise de boutique éphémère je reconnais le stand de l’autre jour, celui derrière lequel toujours aussi pétillant trône le petit homme sans âge au regard bleu vif. Je suis seul et tranquille : j’entame la conversation.
Vous n’avez toujours rien à vendre ?
Rien à vendre, ça n’a pas changé, mais cependant j’ai beaucoup de choses à donner.
Par exemple ?
Tout dépend de ce que vous voudriez ?
Vous le savez, je ne veux qu’une chose, c’est que vous me donniez une bonne nouvelle.
Je dois avoir cela mais il faut d’abord que vous me fassiez une promesse.
?
Oui, si je vous donne une bonne nouvelle, je veux absolument que vous la gardiez pour vous, pour vous seul. Ne la partagez pas !
Mais si je ne la partage pas ce ne sera plus une bonne nouvelle, car je serai le seul à la connaître.
C’est justement cela que je veux, car si vous en parlez, elle sera commentée, discutée, amendée, mise en doute et de bonne nouvelle cela deviendra une source de conflits. Et ça c’est toujours une mauvais nouvelle.
Bien je promets !
Approchez, je vais la dire dans le creux de votre oreille.
Je m’approche, tendant l’oreille au plus près du visage du petit homme.
Fermez les yeux !
Je ferme les yeux. Il chuchote.
La seule bonne nouvelle que je veux vous donner c’est que demain le monde ira mieux parce qu’il reste encore des femmes et des hommes comme vous qui déplient des feuilles de papier et qui les lisent avec la main qui tremble et de la lumière dans les yeux…
L’aurore s’allume ; L’ombre épaisse fuit ; Le rêve et la brume Vont où va la nuit ; Paupières et roses S’ouvrent demi closes ; Du réveil des choses On entend le bruit.
Tout chante et murmure, Tout parle à la fois, Fumée et verdure, Les nids et les toits ; Le vent parle aux chênes, L’eau parle aux fontaines ; Toutes les haleines Deviennent des voix !
Tout reprend son âme, L’enfant son hochet, Le foyer sa flamme, Le luth son archet ; Folie ou démence, Dans le monde immense, Chacun recommence Ce qu’il ébauchait.
Qu’on pense ou qu’on aime, Sans cesse agité, Vers un but suprême, Tout vole emporté ; L’esquif cherche un môle, L’abeille un vieux saule, La boussole un pôle, Moi la vérité !
Je me suis un peu attardé sur ce mot tant et tant entendu ces dernières semaines et me suis permis de jouer, un peu avec.
Aventurons-nous vers le compromis :
Dans compromis j’entends, pas mal de choses : comme promis, le con promis.
Alors oui c’est vrai que certains on parfois le sentiment qu’en acceptant un compromis, ils se retrouveront comme promis dans le rôle du con. Mais, soyons sérieux, lâcher du lest pour éviter de couler est parfois nécessaire, et il vaut peut-être mieux rester à la surface que de toucher le fond même si j’entends déjà ceux qui me diront qu’en fait il faut savoir naviguer entre deux eaux pour éviter d’avoir le cul entre deux chaises. Pour ma part je considère qu’il vaut mieux ne rien promettre pour éviter d’être attendu au tournant. Et surtout il me semble que ce qui est important c’est de garder le cap, de ne pas dévier de l’objectif final, quitte à parfois prendre des chemins de traverses. Bref le compromis il me semble que cela me parle. On parlera de compromission une prochaine fois, promis…
Dans l’angle mort d’une histoire en pointillé J’ai trouvé un vieux reste de lumière figée Le bavard au cœur creux Sans rien dire l’a abandonné Dans l’onde dodue Des ronds de mes rires bleus Je l’ai jeté pour un dernier souvenir ricochet
Bon, autant le dire tout de suite, ce n’est pas la grande forme. Où sont les bonnes nouvelles, où se dissimulent-elles ? J’ai beau éplucher tout l’actualité : je ne trouve rien à me mettre sous la dent. Ça commence à devenir déprimant. Je vais finir, comme beaucoup, à tout voir en noir, à avoir des idées noires et pourquoi pas à broyer du noir. Il faut que je m’aère pour me détendre un peu. Je complète mon attestation sur laquelle je coche que je sors pour des courses de première nécessité. Je n’ai besoin de rien mais après tout on verra bien, je tomberai peut-être sur du nécessaire dont j’ignorai l’existence. C’est jour de marché, je trouverai bien quelque chose. J’arrive sur la petite place du village. Tout au fond, à l’abri du seul arbre un petit stand que je ne connaissais pas. Il n’y a aucun client. Je m’approche, le banc est vide. Rien, il n’y a plus rien. Je suis curieux : mais quel était donc ce « nécessaire » que ce petit homme sans âge au regard vif avait à proposer pour que dès 9 h 30 tout ait été vendu. Je l’interroge.
J’arrive trop tard, vous n’avez plus rien ?
Plus rien, en effet mon petit monsieur… Mais de quoi aviez-vous besoin ?
Et bien écoutez je crois que je n’avais besoin de rien, enfin rien de vraiment nécessaire. Et pour être franc j’avais simplement besoin de me changer les idées. En ce moment je vois tout en noir.
Et bien justement voyez vous ce que je propose ce sont des tous petits rien, faits de pas grand-chose et qui évitent de broyer du noir…
Il ne vous en reste plus, pas même un modèle d’exposition, un échantillon…
Rien, plus rien, tout est parti !
Tout est parti ?
Oui et pourtant personne n’est venu !
Mais alors pourquoi restez-vous là,
C’est simple monsieur, j’arrive avec rien, tout le monde vient me voir et finalement chacun est ravi de s’apercevoir qu’il n’a besoin de rien puisque de toute façon je n’ai rien à vendre.
J’aime beaucoup ce que vous dites monsieur, c’est tellement poétique. Vous serez là la semaine prochaine ?
Pourquoi, vous auriez besoin de quelque chose ?
Non, je ne crois pas, ou trois fois rien ?
Et bien si je n’ai rien de nécessaire à faire, je viendrai et nous parlerons un peu, de tout, de rien…
Derrière la vitre de nos envies La grise ville nous a menti Pas un bout de mer Pas un souffle de ce bel air Les vagues se sont figées Dans leurs longues quêtes salées
Pour une raison que j’ignore encore, je me lève ce matin avec une furieuse envie d’omelette. Et pour une raison que j’ignore encore plus, j’ai à peine posé le pied à terre, au pied de mon lit, que j’entends cette phrase qui tourne en boucle à l’intérieur de la tête : « on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs ». Etrange : j’ai dû rêver d’omelette, ou d’œufs, ou d’œufs cassés. Je ne me souviens plus mais ce que je sais c’est qu’il va me falloir, en casser des œufs justement. En casser deux ou peut-être trois car j’ai grand faim. Une faim de loup gris. Mais en moi-même, je ne peux m’empêcher de trouver ce dicton, cette morale plutôt quand même un peu sentencieuse. Comme si l’omelette que j’aime tant était la conséquence d’un véritable acte criminel contre les éléments qui la composent. J’entre dans la cuisine, ouvre la porte du frigo et saisissant trois magnifiques œufs frais je déclame à la cantonade : « pour me faire une omelette je vais casser trois œufs ». Je prends le premier des œufs, je l’approche du bord du bol pour le casser et soudain j’hésite, et me dis : si j’essayais moi justement de faire une omelette sans casser les œufs. Après tout je n’en peux plus de toutes ces morales déguisée derrière des dictons populaires. Je me saisis des deux autres œufs et les pose délicatement avec le troisième au fond de mon bol, je prends un fouet et je commence à battre consciencieusement mes trois œufs. « On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs ! » Ça tourne en boucle dans ma tête. Je remue, ça remue et ça me remue. Mais les œufs résistent, ils ont la coquille dure, ils roulent, ils s’entrechoquent. Rien ne se passe. Mon envie d’omelette est toujours là. J’accélère le mouvement et d’un coup d’un seul les trois œufs se brisent. Me voici tout bête devant mon bol à ânonner : « ça c’est une bonne nouvelle : pour faire une omelette il faut casser les œufs »
J’aurais aimé, au moins aujourd’hui deviser sur, enfin, une vraie bonne nouvelle : celle qui m’aurait annoncé la défaite de Donal Trump. Et bien non je suis encore obligé de me rabattre sur mes rêves, ou fantasmes, sait-on jamais…
Ah je m’en souviendrai du 4 novembre…Comme tous les matins, j’ouvre en grand la fenêtre de ma chambre. Il fait frais et j’aime cette sensation après une nuit toujours un peu agitée. La lumière me réveille et l’air vif me fouette. Au milieu de la pelouse, assis le dos à la fenêtre : un loup, un grand loup gris. Je sais que c’est un loup, ses oreilles pointues ne trompent pas. Il est assis et regarde droit devant lui, enfin me semble-t-il. Je me racle la gorge discrètement. Il se retourne, lève la tête et me regarde… Oui je le confirme, définitivement, c’est un loup, un grand loup même. Il me regarde. Je le regarde. On se regarde. Et comment dire, je ne me pose aucune question ; c’est simple, il y a un loup sur mon terrain, et ça ne me gêne pas, au contraire…Comment a-t ’il pu entrer, je l’ignore, qui est -il, d’où vient-il cela ne m’intéresse pas. Ce que je vois, ce que je sais, ce que je sens même, c’est qu’on va bien s’entendre tous les deux. Il m’attend, j’en suis sûr, quand il a tourné la tête pour me regarder, il n’était même pas étonné, ni effrayé et encore moins effrayant. Je referme la fenêtre, je m’habille, avec un sourire d’enfant qui ne me quitte pas. Je bois un café en vitesse, parce que quand même je suis un peu impatient et je sors… Et au moment où je ferme la porte, je crie un peu fort (il faut quand même que les endormis profitent de ma joie) : « je sors, je vais donner à manger au loup ! »