Mémoires…

En suivant la trace floue d’une histoire d’hier
J’ai glissé sur la flaque du doux présent
A tâtons je marche en riant vers le noir heureux
Où brille l’ombre de tes cheveux
Je souffre de l’oubli des ces presque rien
J’attends serein
J’entends chagrin
Un long soupir sec
Il étale en claquant
Des larmes au bleu coupant
Qui abîment en roulant
Les bords mous du chemin des gisants

Glissade…

En marchant vers un vieux jour qui sourit
J’ai glissé sur une vieille larme oubliée
La chute est rude mais sans folie
En riant me suis relevé
Ce n’est rien ai-je dit
Le monde est laid
Tout empêtré de ma nuit
J’avoue, je l’avais oublié

Ou est-il ?

Fin de journée est là

Elle est préparée :

Gouttes de lumières

Sur flaques d’obscurité…

Dans le creux de l’oreille

Des quelques lecteurs impatients

Celle qu’on dit muse doucement a chuchoté

Je le trouve bien silencieux

L’homme des mots…

Que se passe t’il ?

Où est-il ?

Que fait-il ?

Ne t’inquiète pas,

A répondu feuille blanche qui frissonne.

Il n’est pas loin,

Je le sens, je le sais

Il reviendra demain

Vêtu de peut-être ou de déjà

Je l’ai croisé

Il retient son souffle

Entre deux presque silence

Il fabrique de nouvelles lettres

Que bientôt il vous enverra

Il y a ceux qui…

Il y a ceux qui savent

Et ne disent rien

Mais n’en pensent pas moins

Il y a ceux qui ne savent pas

Mais en disent trop

Il y a ceux qui croient savoir

Ceux qui ne croient pas ceux qui savent

Ceux très rares

Qui croient ceux qui savent

Ceux qui disent qu’on ne sait rien

Ceux qui en savent plus

Que ceux qui savent

Ceux qui en savent autant

Que ceux qui ne savent rien

Mais qui n’en pensent pas moins

Et en disent beaucoup trop

Ceux qui pensent qu’il faudrait que

Ceux qui ne pensent pas qu’il faudrait

Ceux qui disent

Qu’il ne faudrait pas penser

Comme ceux qui pensent

Qu’il faut peut-être un peu penser

Ceux qui disent

Oui mais

Et sont si sûrs d’eux

Qu’ils répondent

« Mais oui »

Quand ceux qui doutent disent

« Oui mais »

Il y a ceux qui

Ceux qui

Ceux

Et puis il a les autres

Si peu

Qui ne disent rien

Et rêvent du monde qui se lève

Sans rien dire

Avec le sourire

Derrière la fenêtre…

Derrière la fenêtre, les visages sont gris

Sur les vitres humides, des gouttes de peur

La pluie battante peine à avaler les larmes

D’un monde qu’on oublie d’entendre rire.

Tout au bout…

Sur le haut plateau jauni,

Pas un pli, pas un cri…

Dans le calme gluant du midi brûlant,

Un homme,

Personne ne le connaît,

Demande son chemin.

Un vieil enfant étonné l’a questionné.

Mais où vas-tu homme pressé ?

Je vais au bout mon petit,

Je vais au bout voir la terre tourner.

Mais sais-tu homme pressé

Qu’au bout il n’y a rien,

Rien qu’un bout de ce chemin.

Sur la ligne de vos vies

Sur les pages blanches

D’une histoire qui gémit

Il y a une ligne de vie

Regarde

Elle attend

Les plus beaux de tes mots

Dont la rime est une aile

Douce et fleurie

Elle se pose sur la lame de vos peurs

Ciels…

Bout de ciel enfermé

Quadrilatère sans sommets

La somme de tes côtés

N’en finit plus d’augmenter

Géométrie du presque bleu

Poésie des angles heureux

Je cherche

Photo de cottonbro studio sur Pexels.com

Je cherche dans le fonds humide de ma réserve à mots, un verbe qui pourrait survivre sans complément, sans adverbe, sans tous ces parasites qui au mieux affadissent au pire empoisonnent  l’essence première du mot, cette saveur originelle qui lorsqu’elle fut la première fois utilisée suffisait, exprimait à elle seule ce qui était ressenti, c’est-à-dire vu, entendu, touché, goûté.

Ces mots verbes existent je le sais, je les cherche, je les traque. Mais il y a aussi ceux que la grammaire a décidé d’entrer dans la catégorie des noms communs. A-t-on pris le temps de s’interroger sur la signification de ce commun, qu’on ajouter pour désigner ce qui pourtant désigne à lui seul l’essentiel. Peut-être s’agit-il d’une juste opposition au qualificatif propre. Serait-ce la propreté ou la propriété qu’on veut opposer au commun, au collectif. Il y aurait donc le mot qui appartient à un seul et ce qui est à tous ; pourquoi pas ! Mais le commun peut aussi être vu comme le banal, comme le courant, qui n’a aucune aspérité, aucune singularité. Ne dit-on pas d’un vin qu’il est commun pour éviter de dire qu’il n’est pas bon…

Le vin, le ciel, le vent, la brume, le mauve, l’amour, que de noms communs qui dans ma réserve occupent une place singulière…

Flash…

Dans la molle foule des touristes numériques

Je cherche l’éclat d’un dernier regard bleu

Bleu pâli de presque larmes

Roulant sur ce qu’il reste d’émotions

Rien n’y fait

Les nuques sont courbées

Elles sont tristes ces joies qui cliquent

Ces joies qui glissent sur les lisses miroirs

Qui abîment les mémoires

Où sont les bouquets de couleurs

Qui se cachent derrière la tête des hommes heureux

Lassé des regards vitreux

Epuisé

Le ciel s’effacera…

19.08.2025

Bouillie de ciel

C’était une lumière d’un presque soir d’été

Dans la poche intérieure de ma veste aux couleurs insolentes

Je sentais les chaudes miettes

D’un doux festin aux rires lointains

Les yeux rivés sur la bouillie bleue du ciel heureux

Je marchais

Oh oui je marchais

Semant tout le long des chaumes chaudes

Mes vieilles pages d’enfance

Ephémère…

Aux angles flous du soir tombant
La trace d’un sourire sur les lointaines crêtes
Il pose sa fraîche caresse
Sur les regards brûlés par le gris monde plat
Des écrans qui étouffent le rêve
Un instant
Un instant seulement
Aime cette fleur éphémère

Ce soir…

Et maintenant
Maintenant tu réévalues ta dose de présent
A la bourse du verbe aimer
Et tu te sens mieux
T’avais peur que le désespoir
Rattrape la réalité qui te minait
Et en face d’elle
T’as brisé le cercueil
Tes deux bras te servaient d’alibi
Pour te tenir sur le fil de honte
Qui surplombait le désespoir
Venu d’en bas
Et maintenant
Tes deux bras lui servent
De parenthèses
T’avais mal dedans le corps
Tant le hasard t’avait fait crier
Tant le hasard t’avait fait vaincu
Et maintenant
Tu passes
Seul avec celle qui te regarde
Et t’as dévalisé la consigne
Et tu tires sur tes lèvres
Comme l’intoxiqué tire sur sa clope
T’avales le vrai et tu vomis ta peur
T’avais un trou dans la tête
Qui guettait la sortie de ta folie
Pour lui passer des menottes de rêve
Et maintenant le temps qui te pue
Est un éternel motif d’impatience
Pour celle dont tu rêves
Angoissé dans les murs de ton bar
D’artiste sans symétrie
Et il te faut trouver
Un dictionnaire
De mots nouveaux
Promesses de vocabulaire
A grammairiser
Pour les joies que tu lui inventeras
Il te fallait tant de choses
Pour être sûr
Dans ton royaume de deux
Que maintenant tu t’en fous
Tu poétises
Et tu sais que ça transpire
Peut-être l’indifférence d’habitude
Mais cela ne fait rien tu continues
Et ce soir t’as encore envie d’écrire
Parce que ça fait un jour de plus
Et t’as une boule dans la tête
Une boule odeur de lassitude
Qui explose à chaque sourire
Qu’elle enterre en toi
Chaque fois qu’elle commence
Le « il était une fois »
De ma soif d’impatience
Avec une corde au cou, au mois elle m’a remarqué
Dans cette foule de pendus
Qui rêvent d’évasion
En se remarquant
Identique
Et t’as mal dans la tête
Quand elle t’observe
T’as mal dans sa peur
Qui vibre d’incertitude
T’as mal dans sa peau qui fait
Pleurer un violoniste
Et quand tu la serres contre toi
Tu hais encore plus
Les silhouettes bureaucratisées
Qui sentent déjà le dossier
Qui n’est pas fini
Ou qu’on va jeter….

Ce soir… poème de jeunesse en deux parties

Ce soir t’as envie d’écrire
Ce soir t’es encore plus près d’elle
Parce que cela fait un jour de plus
Parce que cela fait un jour de
Mieux
Alors tu souris
A ces murs si nus
Qui te racontent
L’histoire de ce reflet
Dont l’insuffisance suinte
Ce regard que tu connais
C’était une semaine qui comme
Toutes les autres
Sentait la potence
Mais le nœud ne coulait plus
Il s’était ouvert
Et toi tu fermais les yeux
C’était une semaine
Qui comme toutes les autres
Transpirait l’ennui
Entre les rires d’enfants
Trop rares
Mais que tu supposais déjà
Sur ses lèvres en fête
C’était une semaine
Dure
Dans ton journal de désespoir
Il ne te restait plus d’aventures
Antidotes
A tous leurs regards accrochés
Au porte manteau de leur haine
Et toi tu les voyais
Tu voyais une tâche de pleurs
Sur une bouche gardée
Un œil mouillé de souvenirs
Qui s’en iront
Une voix qui a peur des mots
Des mots qui cherchent l’horizon du mal
Et ne le trouvent pas
Un regard qui attend
Plutôt qu’il ne voit
Et toi qui observe
L’espoir en bandouillère

Retour…

Le peu de Bretagne de mes gènes

Affleure sur les hautes rives de mes mémoires salées

J’entends les échos de mes océans oubliés

Ils chantent le refrain de mes vagues enfouis

Les rires métalliques des rudes goélands

Me tirent la nuque vers des airs lointains

Il est l’heure des souvenirs aux senteurs malouines

Flash…

Sur la petite île d’un raide espoir

Résiste le phare des rondes voyelles

Des vagues de rimes battent des ailes

Elles s’écrasent en riant sur les rives belles…

15 août

Matinales,

Je pose un œil tapissé de poussières de nuit

Sur la vitre aux odeurs de tragique voyage

Humide caresse dérape dans une courbe de sourire

Il est l’heure du matin gris

Matinales…

Je n’essaie plus d’inventer des rimes

Les mots ont perdu leur souffle

Dans des débordements de classements alphabetiques

Ils tendent leurs impatientes mains

Vers des bouts de lignes mauves

13 août

Flash…

Dans l’ivresse blanche des sommets

Il arrive que le regard glisse

Sur une plaque de mémoire

Posée là sur la pente raide de nos souvenirs

On plisse les yeux et les sourires enfouies

Ouvrent grand leurs ailes oubliées…

Flash…

A quoi pensent les oiseaux ?

A rien me dites-vous ?

Ils n’en n’ont pas l’utilité,

C’est si simple ils se contentent de voler !

De voler certes,

Mais aussi de crier, de piailler,

De jacasser, de croasser,

De tourbillonner de planer,

De siffler,de souffler,

Et bien sûr ils nous voient,

Pauvres du tout en bas

Écrasés,effacés,

Courbés,oubliés,

C’est bien je vous crois…

Et que disent-ils de nous ?

Ô si peu,

Ils n’ont pas besoin de nous…

On aurait voulu qu’ils soient heureux…

On aurait tant voulu qu’ils soient heureux

Et se tenir là au creux de nos regards brisés

Tremblant du bout de leurs doigts effleurés

Au bout du frisson glacé d’une caresse attendue

Se dresse un mur aux douces pierres de silence

Un sursaut

Et c’est le cœur qui crisse

Il se dit que le ciel est si beau

Quand on le découvre à deux

Alors on ne parle plus

On ne dit rien

On laisse cette belle flaque de bleu

Regarde

Ils se noient au fond du reste de leurs yeux

On chante on court on bondit

Et puis on se pose Tête entre les mains

A s’entendre

A s’attendre…

Matinales…

C’est un matin au souffle court

Sa nuit entière à chercher le rêve bleu

A l’horizon des demains qui se ressemblent

Il respire le reste de nos espoirs

Mes Everest, Vénus Khoury-Ghata

Vénus Khoury-Ghata est une poète libanaise

Nul ici

Dans l’eau creuse

Le village d’oiseaux

L’arbre à l’écorce tiède

Et le criquet vieillard

Ont fait couler l’été

Je traverse un miroir qui a face d’averse

Où les mouettes se teignent

Pour aborder la terre

J’écoute

L’appel de l’oiseau n’est que le rire du fleuve

Flash…

Vide

C’est le vide infini

Oui, là, au dessus, me dites-vous

Il n’y a rien plus rien

Je n’écoute pas

Ne change pas, ne bouge pas

Mes yeux plissent

Fripés de doutes bleus

S’enroulent dans le rêve mauve

D’un drap moite des empreintes de corps

Je ne cherche rien

Je ne crois rien

J’existe je vois

Je sens je ressens

J’attends

Un brusque souffle

Orage hésite

Il est si tôt pour la peur

5 juin

La mémoire et la mer…

En vacances en Bretagne, je découvre le Fort Du Guesclin et j’apprends que Léo Ferré a vécu ici pendant une dizaine d’années. C’est ici qu’il a composé la « mémoire et la mer », qui est un des quelques textes qui trône au sommet de mon Everest poétique.

J’en suis remué

Matinales…

Dans la longue et lente langueur

D’un moite matin d’été

Une trace des ombres tièdes de la nuit

Il reste si peu pour se sourire

Sur le long quai des attentes enfermées

Et pourtant je voudrais

A toutes à tous vous dire à demain

Nous avons tant à nous dire

Flash…

Aux quatre coins d’une mémoire bleue

Reste de sourires heureux

Belles et douces rides

Jouent une vague mélodie

Aux amis du monde aux beaux yeux

Carnets…

Ce qui est triste et surtout dangereux dans ce monde qui n’est déjà plus celui du demain mais celui du jamais c’est qu’on ne parle plus, on ne se parle plus.
On ne se parle plus parce qu’on ne sait plus on ne veut plus s’écouter. Les mots qui sortent de votre bouche et qui essaient alors avec cette fière humilité de s’assembler pour former une pensée, de formuler un avis, un point de vue voire même d’exprimer une conviction ne sont plus écoutés, ils sont simplement entendus comme un bruit de plus dans cette monstrueuse cacophonie médiatique.
Ils sont alors immédiatement passés au gros tamis des réactions claniques qui s’estiment supérieures parce qu’elles sont persuadées d’être nourries d’idéologies qui ne sont rien d’autres que des dogmes.
On ne cherche pas qui tu es lorsque tu parles mais on s’intéresse à ce que tu es pour t’enfermer dans une cage ou une pensée différente devient la preuve d’une trahison. On cherche à te dire à qui tu appartiens où à qui tu dois désormais appartenir. C’est ainsi qu’aujourd’hui se construit le soit disant débat politique. Lorsque je formule des idées lorsque j’exprime des convictions que j’ai pris le temps de construire avec exigence et respect je suis immédiatement renvoyé dans des périmètres idéologiques que je combat pourtant de la même manière depuis toujours. C’est par exemple ce qui se produit lorsque je parle de ma vision de la laïcité.
En conséquence et ce post est une rare exception je me tais et je m’épanouis dans l’expression poétique qui pour quelques temps est préservée…

Peuple de l’aube…

Dans le peuple de l’aube,

Pas un qui ne bouge.

Sur la table blanche

De la nuit achevée,

Quelques restes de silence,

Miettes grises éparpillées.

Une douce odeur de café

Chasse les papillons,

Par la lumière du jour éblouis.

Battements d’ailes,

Les paupières s’étirent.

Un par un, légers bruits du matin

Discrets,

Se sont invités

Un à un, apaisés, reposés,

Tes mots aimés,

Fidèles amis réunis

Sur ton carnet vont s’envoler.

Matinales

Si demain on ne compte plus que les armes souriantes

Il faudra se résoudre à enfin rire de tout

Les arbres tendus vers la juste paix

Étireront de belles ombres sur les rives apaisées

7 août

Bleu salé et vents taquins…

Et quand le soir sera venu
Nous serons apaisés
Où que nous soyons
En grand nous ouvrirons les fenêtres
En bleu salé nous nous voilerons
Un vent frais aux angles taquins
Nous parlera de tant d’autres lointains
Nos yeux frisés de fatigue
Inventeront des flots de lentes vagues
Nous entendrons les rires des oiseaux de mer
Et nous nous pencherons sur les calmes rives
De nos beaux lendemains

Matinales…

Je ne tourne plus la belle page

Je lisse du plat de la main la folle frange

Du rond visage d’un ciel au bleu perdu

Et je sens la plume légère du  fol oiseau

Qui glisse sur la ligne de nos rires frisés

6 août

Dans le presque bout…

Dans le presque bout
Du pâle gris
D’un lointain matin
Coquin
Câlin
J’ai posé
La belle couleur
Du rire malin

Flash…

Il est l’heure des pâles bleus

Aux boucles de brumes salées

Le vent chuchote un rire heureux

Aux douces oreilles des belles aimées

A toi…

A toi qui me lira peut-être

Entre ces si courts silences

Qu’il reste quand on s’emplit de ce presque rien

Je voudrais que tu reposes tes yeux

Regarde

Ils suivent les cailloux mauves de mes mots doux

Ils affûtent leurs larmes émoussées

Ils apprennent ce lent refrain à la rime ronde

Écoute

Je t’offre un bouquet de murmures fleuris

Matinales…

En bas tout au fond des bavardes vallées
Des hommes commentent le rien
Se gavent de peurs pour s’inventer le pire
Au sommet du mont silence des matins apaisés
J’entends la douce mélodie des espoirs oubliés

Flash…

Au bout il y aura la mer

Cette lente espérance

Qui s’étire sans rien dire

Jusqu’à cet autre bout

Où tu attends le souffle frais de mon regard

O mer on te pardonne le bleu emprunté

Dans le presque soir qui apaise

Dans le lointain reflet de tes yeux

J’attrape une vague lueur

Qui chante déjà

Le doux refrain

De nos mains

Qui s’inventent un beau matin…

Carnets…

Attention à ne pas brûler les étapes

Ah combien de fois ne l’ai-je entendu ce fameux : « attention à ne pas brûler les étapes ! ». Oui je sais, je le reconnais, il m’arrive parfois d’aller un peu vite, pour ne pas dire d’être pied au plancher. Mais, jamais ô grand jamais, je ne me suis permis de mettre le feu aux étapes. Je dois reconnaître, en revanche, que mettre le feu aux poudres ne me rebute pas, je le fais bien volontiers, même si d’aucun me reproche d’avoir une certaine tendance à souffler sur les braises.
J’ai beaucoup de respect pour ceux qu’on appelle encore les forçats du tour de France, et chaque étape franchie, oui je le reconnais je brûle d’impatience d’être sur la ligne de départ le lendemain. Lorsque le coup de feu du commissaire de course retentit, je suis sur des charbons ardents (je dois toutefois préciser que ces départs généralement toujours enflammés je les vis tranquillement installé au fond de mon canapé).
Alors oui je vous le confirme, je vous le certifie, ces étapes je les savoure, je les déguste surtout lorsque la route monte. Ah les étapes de montagne : au pied du col, tout le monde est groupé, puis soudain c’est l’explosion, les petits gabarits, tels des escarbilles, s’envolent vers les sommets.
Non, définitivement non je ne brûle pas les étapes, je prends le temps et le plus souvent du bon temps, non pas que le mauvais temps n’ait aucun intérêt, mais je préfère quand même ne pas prendre le risque de chuter sur des terrains devenus glissants. Une mauvaise chute, et je vous le garantis, il vous en cuit et pour le coup c’est bel et bien la fin de l’étape…

Matinales,

Je pose un œil tapissé de poussières de nuit

Sur la vitre aux odeurs de tragique voyage

Humide caresse dérape dans une courbe de sourire

Il est l’heure du matin gris

Flash, inédit…

En entrant j’ai accroché le sourire du jour

Au clou rouillé du mur des angoisses continues

J’ai attendu qu’on me dise :

Je vous en prie restez couvert

Le temps est ici si gris

Qu’on vous prendra volontiers

Avec votre belle gaieté

Vendredi 1.08.2025

Les demoiselles de Ponteau : suite et fin

Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.

  • Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?

Amélie le repousse gentiment mais fermement.

  • Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.

Samedi 8 juillet 10 h 20

Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.

Elle a répondu sans résister à toutes les questions.

Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.

Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.

Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.

Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…

  • C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.

C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…

  • Mais comment êtes-vous entrée ?
  • J’ai profité de visites organisées.  Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.

Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.

  • Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?

Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…

  • Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
  • Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?  
  • C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
  • Et après ?
  • La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.

Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.

  • Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ?  Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
  • Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
  • Une banderole ?
  • J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.

Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.

  • Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
  • Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons.  Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
  • Et ?
  • Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.

Amélie se tourne vers le commandant.

  • Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
  • Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…

Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.

  • Attendez commandant j’ai une dernière question.

Il soupire.  

  • Oui vite, je dois partir pêcher en famille…

Amélie sourit.  

  • Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?

Valentine n’est pas surprise par la question.

  • Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…

Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim.  C’est le commandant qui conclut.

  • Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.

Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.

  • Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…

Dimanche 9 juillet 16 h 15

Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois.  Peut-être encore une forme de bizutage…

Dimanche 9 juillet 16 h 50,

Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.

Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.

De la fumée s’échappe de la deuxième cheminée…

FIN

Les demoiselles de Ponteau : 6

Amélie n’avait rien dit jusque-là.

  • Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?

Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.

  • Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,

Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.

  • Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
  • Vous l’avez gardé, on peut le voir ?

Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.

« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »

Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.

  • Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…

Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.

  • Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?

Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.   

  • Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
  • Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
  • Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.  
  • Et ensuite ?
  • On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
  • Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…

Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….

C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.

  • Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !  

Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.

Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.

  • On y va Emilie on nous attend.

Vendredi 7 juillet 19 h 12

Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale

Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…

Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…

  • Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
  • On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
  • Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….

Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.

  • On y va oui ou non ?

Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.

Vendredi 7 juillet 19 h 24

Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !

Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.

Il fait un bond en arrière.

  • Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?

Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !

  • Reculez madame !

Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…

Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.  

Amélie se tourne vers le commandant.

  • Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.

Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.

  • Il va falloir nous suivre madame !

Les demoiselles de Ponteau : 5

Vendredi 7 juillet, 18 h 30

Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.

  • Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…

Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.

  • Ça sonne commandant !

Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture !  Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.

Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.

  • On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.

Vendredi 7 juillet 18 h 50

Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose.  Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.

Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.

Amélie aime immédiatement ce lieu.

Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,

  • Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?

C’est le plus âgé qui répond

  • Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici.  Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.

Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.

  • Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?

Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.

  • Pas grand-chose, vous savez…
  • Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
  • A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…

Les demoiselles de Ponteau 4

Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.

  • C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.

Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.

Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ?  Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…

Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.

Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.

  • C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.

Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule.  Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet.  Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…

Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.

  • Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».

Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.

  • C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…

Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…

  • Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
  • Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.

Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.

Les demoiselles de Ponteau : 3

Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé.  Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.

  • Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…

Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.

  • En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.

Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.

Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.

Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.

C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.

  • Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…

Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.

Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.

Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches.  Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.

  • Commandant regardez c’est bien de la fumée !

Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré :  on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts :  on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.

Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.

  • Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
  • Pas de problème commandant…

De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.

  • Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent

Les demoiselles de Ponteau : 1

Je publie à nouveau, en plusieurs parties cette nouvelle qui a remporte un prix au concours d’écriture organisé par la médiathèque Louis Aragon à Martigues à l’automne 2003… Il s’agit du prix  » un pan méconnu de l’histoire de Martigues »…

Les quatre demoiselles de Ponteau vues de la pointe de Bonnieu

Vendredi 7 juillet, 17 h 45

  • Commandant, commandant, vous m’écoutez, je vous dis qu’une des quatre cheminées fume.

Ils viennent de passer devant la plage des Laurons, déserte ce vendredi 7 juillet. Ils se rendent au bout de la pointe de Bonnieu. On leur a signalé ce matin un véhicule stationné depuis jeudi matin. Comme c’est calme aujourd’hui, il a proposé à sa nouvelle collègue, la Lieutenante Amélie Argol de l’accompagner. Ce sera l’occasion de lui faire découvrir le pays.

Depuis quelques semaines il ne court pas spécialement après les grosses affaires. En effet, le commandant Eugène Mollard est à quelques semaines de la retraite, et même s’il trouve la jeune lieutenante Amélie qui vient d’arriver au commissariat une équipière agréable, elle est un peu trop sur le qui-vive. Toujours prête à foncer, répétant régulièrement en fronçant les sourcils : « j’ai comme une intuition ». C’est peut-être parce qu’elle vient d’Aurillac. Elle devait terriblement s’ennuyer là-bas. Nommée ici, elle espère bien tomber sur des affaires un peu plus passionnantes.

  • Commandant, vous m’entendez je vous dis que la grande cheminée fume.

Le commandant ralentit, baisse machinalement la tête en direction des quatre cheminées. Amélie comprend à sa moue ironique qu’il n’est pas convaincu.

  • Impossible elles sont en arrêt depuis au moins 10 ans et le chantier de démolition débute à l’automne ; c’est certainement de la brume, elles sont très hautes tu sais…

Ces quatre cheminées elle en entendu parler dès son arrivée à Martigues. Elle irait même jusqu’à dire qu’elle connait déjà un peu le sujet.

Le jour de sa prise de poste, elle a reçu les représentants d’une association de riverains, plus ou moins écolos, luttant depuis plusieurs années pour la démolition des quatre cheminées de la centrale thermique de Ponteau. Elle se souvient encore des paroles du président.

  • Ça fait tellement longtemps que ça traîne cette histoire !

Ils venaient déposer plainte pour la dégradation de la façade de leur petit local.

  • Avec un pochoir, on a tagué plein de cheminées dont le sommet est coiffé d’un poing fermé.

Pas très grave en soi, et pour être honnête quand elle a vu les photos du cabanon « souillé », elle a même trouvé que cela lui donnait un certain cachet. Mais quelques jours après, ils ont trouvé dans la boîte aux lettres un tract avec, il faut le reconnaître, une magnifique photo des quatre cheminées accompagnée d’un message qu’ils estiment menaçant, émanant d’un obscur collectif : « les défenseurs des demoiselles de Ponteau ».

  • Lisez, le message est sans équivoque : « si vous touchez aux cheminées, il vous en cuira… »  

Elle se souvient de son sourire pensant plutôt à un canular, à une blague de potaches irrités- et elle peut le comprendre- par les publications et les prises de position de cette association qui à les écouter voudrait anéantir la totalité de cette immense zone industrielle dont elle a bien compris dès son arrivée l’importance pour l’emploi et la richesse de la commune.

Elle se souvient même que comme il s’agissait de son premier jour au commissariat elle avait pensé à un coup monté des collègues, une sorte de bizutage…Cela paraissait tellement gros.

C’était il y a trois semaines et elle avait soigneusement enregistré la plainte précisant qu’elle s’en occuperait personnellement. En revanche, elle n’avait pas eu le sentiment qu’elle tenait là l’affaire qui lui ferait oublier la monotonie d’Aurillac. Aurillac où la détérioration d’une simple boîte aux lettres pouvait faire la une de la presse locale.

  • On pourrait s’arrêter commandant j’aimerai prendre une photo de la cheminée, je pourrai l’envoyer à la centrale et demander à EDF si c’est normal ?
  • On verra au retour, on ne va pas très loin. Tu verras, au bout de la pointe de Bonnieu on les voit tes cheminées. De toute façon ici, où qu’on aille on les voit…
  • Un peu comme des phares en quelques sorte. C’est peut-être utile pour les bateaux non ?

Oubliés…

Oubliés les enfants

Enfermés

Dans la chambre grise

Du vieux monde qui se ride

Oubliés les enfants

Aux rires légers

Accusés, condamnés

J’en sais qui tremblent

D’autres qui pleurent

Dans le coin secret

De ce pays masqué

Ou plus un rêve n’ose respirer

Oubliée la jeunesse

Aux ailes rognées

Ils rêvaient de croquer

La première bouchée de cette pomme de vie

Et la peur est là

Elle les montre du doigt

Revenez

O mes oubliés

Ouvrez grand les portes

Entrez, chantez, riez,

Respirez

Inspirez nous

Emplissez le vide de nos mémoires d’enfant

Qu’un vent mauvais a balayé

A l’ouest de vos mémoires encombrées…

Texte sur le thème de la mémoire, déjà publié, comme la plupart qui suivront…

Pointe de Pern

Ici, un bout de ce monde habité,

Terre déchiquetée,

Vagues emmêlées,

Hommes de l’intérieur

Retournez vous !

A l’ouest de vos mémoires encombrées,

Il y a le vent.

Vent qui souffle sur vos nuques.

Vent qui s’engouffre

Derrière vos yeux étonnés.

Avancez encore un peu,

Tendez votre oreille

Entendez son chant,

Il vous murmure

Toutes ces histoires oubliées

30 octobre

Matinales…

J’ai posé le pied sur une terre inconnue

Les rires sont longs

Les peurs sont blanches

Les aubes grises ouvrent un oeil mauve

C’est le chant bleu

De mon soleil heureux

Matinales…

Il reste des miettes de nuit
A la table des croqueurs du levant
Le regard se plisse
Les ombres froissées glissent
Il est l’heure du regard brillant

Flash…

Et nous resterons debout

Dressés

Armés de nos seuls mots

Aux lames émoustillées

Les vents gris de vos haines sans courages

S’épuiseront sur nos brises qui riment

Oh oui je vous le dis

Maniaques du clic sous X

Demain vos mots s’échapperont

Et nous les attraperons

Pour les laver de vos laideurs

Mémoires…

Au vent humide et salé des tempêtes d’hier

La mémoire grince et se couvre en silence

De fines couches d’une belle rouille

Mots doux, rires légers, larmes perdues

Visages oubliés des lointaines rives

Tout s’accroche à l’unique anneau des temps aimés

Poussières d’acier de souvenirs effrités

Ne frotte pas

Ne polis pas

Laisse au temps une feuille pour se poser

29 août

Matinales…

Il ne reste de toi qu’une trace amputée de ses hauteurs de vue
On entend le chant rauque des nœuds fragiles de ta longue histoire
Tu racontes la douceur lointaine de ces mains qui se sont croisées
A l’ombre que tu offrais quand les cœurs se mettent à battre
Tes racines sont loin et tu attends la douce étreinte d’une prochaine marée

Flash…

Au vieux mur de nos mémoires

Perdues sur le long fil

De rires asséchés

J’ai pendu une flaque dorée

Plume légre au jaune envolé

Regarde au coin de sa rime

J’entends un beau vent d’été

Flash…

Au bout il y aura la mer

Cette lente espérance

Qui s’étire sans rien dire

Jusqu’à cet autre bout

Où tu attends le souffle frais de mon regard

O mer on te pardonne le bleu emprunté

Dans le presque soir qui apaise

Dans le lointain reflet de tes yeux

J’attrape une vague lueur

Qui chante déjà

Le doux refrain

De nos mains

Qui s’inventent un beau matin…

A toi…

A toi qui me lira peut-être

Entre ces si courts silences

Qu’il reste quand on s’emplit de ce presque rien

Je voudrais que tu reposes tes yeux

Regarde

Ils suivent les cailloux mauves de mes mots doux

Ils affûtent leurs larmes émoussées

Ils apprennent ce lent refrain à la rime ronde

Écoute

Je t’offre un bouquet de murmures fleuris

Matinales,

Je pose un œil tapissé de poussières de nuit

Sur la vitre aux odeurs de tragique voyage

Humide caresse dérape dans une courbe de sourire

Il est l’heure du matin gris

Carnets…

J’ai toujours beaucoup aimé que les angles puissent être ronds. Histoire qu’une fois au moins dans sa triste et droite vie aux figures imposées la géométrie se permette un rond de jambe, ou mieux encore une pirouette. Une belle et ronde pirouette. Ce serait chouette d’étudier la pirouette, d’en connaître toutes les formules, celle du périmètre, de la surface.

Mais revenons à notre angle qui défie par son rondeur la sévérité pointue de toutes les équerres. Il s’en moque et il est même fier tous les matins de me proposer de suivre le chemin qu’il me propose, tout en douceur.

Et par dessus tout il y a ces fameux angles morts qu’on vous signale, on vous met en garde : « attention aux angles morts ». Je me questionne, mais de quoi sont-ils morts, qui sont les vils auteurs de ce crime géométrique ? Et s’ils sont morts, ils ne sont plus, ils n’existent pas alors pourquoi nous dire de faire attention, que nous réserve t’ils ?

Mystère…

Regards…

Ils sont beaux les regards d’enfants

Ils se posent en douceur

Sans les amers jugements

Sans les plissements sévères

Sans les les verres déformants des idéologies apprises

Ils ajoutent de jolis  frissons

A nos envies de rire

24 juillet

Regards…

Ils sont beaux les regards d’enfant

Ils se posent en douceur

Sans les amers jugements

Sans les plissements sévères

Sans les les verres déformants des idéologies apprises

Ils ajoutent de jolis  frissons

A nos envies de rire

24 juillet

Regards…

Volerie du Forez

Et nous rêverons d’être oiseau

Du triste monde d’en bas

Nous sifflerons la lente fin

Sur les pages blanches d’un ciel apaisé

Du bout de nos ailes aux plumes inspirées

Nous conjuguerons le verbe aimer

A tous les temps des rires retrouvés

23 juillet

Flash…

Dans l’ivresse blanche des sommets

Il arrive que le regard glisse

Sur une plaque de mémoire

Posée là sur la pente raide de nos souvenirs

On plisse les yeux et les sourires enfouies

Ouvrent grand leurs ailes oubliées…

Flash…

Au bout il y aura la mer

Cette lente espérance

Qui s’étire sans rien dire

Jusqu’à cet autre bout

Où tu attends le souffle frais de mon regard

O mer on te pardonne le bleu emprunté

Dans le presque soir qui apaise

Dans le lointain reflet de tes yeux

J’attrape une vague lueur

Qui chante déjà

Le doux refrain

De nos mains

Qui s’inventent un beau matin…

Matinales…

C’est un matin au souffle court

Sa nuit entière à chercher le rêve bleu

A l’horizon des demains qui se ressemblent

Il respire le reste de nos espoirs

Au bout…

Au bout de la ligne

La trace sèche d’un œil matin

Dans un souffle rauque

L’ âcre reste d’un mot aux longues envolées

J’attends

Je suis d’une grammaire oubliée 

Je conjugue le verbe attendre

A tous les temps de l’impatience

J’écoute aux portes des sourires croisées

J’y entends le chant secret des absents

Je cherche des traces d’amitiés

Les arrime aux belles et rondes rimes

Sur la rive mauve de mes basses marées

Ô vous qui ne me voyez

J’attends

Oui j’attends vous le savez

Un signe de la main

A ceux qui se baissent pour pleurer

Cri…

Le deuxième texte que j’ai écrit il y a longtemps déjà et que nous avons à lui à deux voix, dans les deux langues de nos pays respectifs

Sur les fragiles rives de notre humanité en souffrance
Déferlent des torrents de haines
Le vent mauvais qui les pousse est une insulte à la mer et ses vagues
Sur le chemin défoncé de nos restes d’espérance
J’avance en pleurant les grands absents
La force d’aimer a quitté les amputés du sourire
Les mots crépitent sur les écrans tâchés de sang
Chacun se fige dans une morale glacée
Les soirs où j’ai honte de cette agonisante humanité
Je rêve que l’oiseau des océans qui sommeille
Dans l’arrière-pays de ma lourde tête
S’envole en riant

3 novembre 2023

Rêve de paix…

Nous avons accueilli pendant une semaine des familles ukrainiennes pour une semaine de répit, il s’agissait pour la plupart de mamans avec leurs enfants dont le papa a été tué sur le front. Ce fut une semaine chargée d’émotions intense, la guerre qui paraît toujours lointaine et étrangére est soudain entrée dans nos maisons… Voici le texte que j’ai lu après traduction avec mon ami Volodymir, à l’issue de cette semaine si particulière…

Après les pluies de moites haines

On s’envase dans les marais de l’ignoble

Les pas sont si lourds que les visages se courbent

Vers les bas-fonds des ragots numériques

Mais il viendra le temps où les mots rouleront en paix

Entre les lignes ils se parleront d’une voix basse

Ils déposeront leurs armes sans rimes dans les marges

Il viendra le temps des brumes mauves

Qui inventent des sourires de papier

Au bas des pages de nos histoires d’aimer.

Entre deux rives…

Entre la grise rive de l’absence

Et la mauve douceur du silence

Je m’accroche au bleu soleil

Des souvenirs qui fabriquent du demain…

Brûlures

Le bleu du ciel saigne blanc

Mon œil qui se plisse

Cherche l’autre chemin

En lisière de cette longue cicatrice

Que la marée des larmes basses

Découvre doucement

La mer est dans la ville…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Mes Everest : Leo Ferré

 » Les souvenirs c’est du présent discutable »

Racines…

Dans le double fond de mes souvenirs à partager

J’ai nourri de mes rires bleus

Les racines des arbres à mémoire

Et dans un souffle d’été

Deux feuilles se sont envolées

Bouillie de ciel

C’était une lumière d’un presque soir d’été

Dans la poche intérieure de ma veste aux couleurs insolentes

Je sentais les chaudes miettes

D’un doux festin aux rires lointains

Les yeux rivés sur la bouillie bleue du ciel heureux

Je marchais

Oh oui je marchais

Semant tout le long des chaumes chaudes

Mes vieilles pages d’enfance

Carnets, un petit creux…

S’il m’arrive d’avoir un petit creux, je n’ai, en revanche, jamais l’estomac dans les talons. Il faut dire que question talon, je suis assez fragile, et pour éviter de me tordre le cou je préfère marcher sur des œufs. Donc, quand je suis mort de faim, je préfère me mettre à table et aller droit au but. Oh bien sûr, il peut m’arriver d’avoir les yeux plus gros que le ventre, et de laisser dans un coin de l’assiette quelques miettes. Bref, je préfère laisser mon estomac à la place qui est la sienne et marcher sur la pointe des pieds pour entrer discrètement dans la cuisine m’en payer une bonne tranche…

Matinale…

Il reste à inventer ce rire insouciant

Qui ne racle pas le fond des gorges serrées

Et demain sur les vertes pentes du levant

Chanteront les libres oiseaux

Des rimes sans tourments

28 juin

Solitudes, une micro-nouvelle inédite…

Eugène est seul chez lui. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il soit seul, car Eugène vit seul. Il n’a plus de famille, il n’a pas d’amis. Eugène est seul, et il attend. Lorsqu’on a frappé, Eugène n’a même pas semblé surpris. Il s’est levé, a ouvert la porte et comme s’il était habitué à ce qu’on vienne chez lui à n’importe quelle heure, il a tout de suite engagé la discussion avec la personne, là, devant lui, sur le palier.

– Bonjour, je ne vous attendais pas… Que voulez-vous ?

– Je ne sais pas, vous seul pouvez me le dire… Pour être franc, lorsque j’ai frappé à votre porte mon intention était justement de vous poser cette question…

L’homme qui a répondu à Eugène est difficile à décrire. Si on devait se contenter d’un seul mot, il faudrait dire qu’il est commun. Oui c’est cela, commun : quelqu’un qu’on ne remarque pas, dont on ne se souviendra pas, qui n’a aucune ressemblance particulière et pourrait se confondre avec beaucoup.
Eugène n’est ni effrayé, ni surpris et se dit qu’après tout, cela lui fait une visite. Il aura quelque chose à raconter. Ou plutôt quelque chose dont il se souviendra, parce qu’il n’a personne à qui raconter. Il invite l’homme à entrer, et lui propose de prendre place sur le divan afin qu’il lui offre un verre.
Les voici désormais assis l’un en face de l’autre. Eugène le regarde, il attend, il se dit qu’il serait bien normal que son invité lui fournisse quelques explications.

– En fait je crois que j’avais simplement envie de vous revoir,

Eugène ne semble pas étonné, il est tellement habitué à la solitude et à la platitude de sa vie que cette présence ne le déstabilise pas. Il ne sait plus ce qu’est une surprise et il est à peine curieux

– Ah parce qu’on se connaît ?

– Ça dépend…

– Ça dépend de quoi ?

– Ça dépend de vous, mais de moi aussi…En fait ça dépend de nous…

Eugène lui a servi une bière. Il a toujours deux canettes au frais. Au cas où. Ils trinquent sans enthousiasme, mais ils trinquent… Et l’homme de lui expliquer qu’il a marché toute la journée, que ce matin quand il s’est levé, il a eu la certitude de s’être trompé.

– Trompé ? Mais sur quoi ?

– Sur moi, sur vous, j’étais certain que je vous trouverai ici, que vous seriez seul et que vous ne me reconnaitriez pas…

– Et bien jusque-là, vous ne vous êtes pas trompé

– Si, justement, je me suis trompé sur un point essentiel, c’est que désormais vous n’êtes plus seul. Je suis là avec vous et ce que je voulais justement vous demander c’est la raison pour laquelle vous étiez toujours seul.

– Et bien disons que je vous attendais…

26 juin 2025

Carnets : creuse toi un peu…

Il faut que je me creuse ! Mais creuse-toi un peu ! Curieux ces invitations récurrentes à combler un trou de mémoire en s’armant d’un outil magique qui permettrait donc d’agrandir ce fameux trou ou peut-être, sait-on jamais, d’aller au fond. Au fond des choses, ou au fond du trou ? Nous restons, dans l’un et l’autre cas, dans le monde mystérieux et obscur des cavités, mais l’objectif et surtout le résultat ne sont pas les mêmes. Dans le premier cas, on cherche à aller plus dans le détail, dans le second on plonge dans un abîme de morosité et il est fort probable qu’on aurait du mal à remonter la pente. J’avoue que toutes ces déclinaisons autour du trou, qu’il soit noir ou d’air m’intriguent et surtout m’ont ouvert l’appétit. Il me semble bien que j’aieun petit creux…

25 juin 2025

Songe…

Entre les rides

Des espoirs déçus

Un bouquet de couleur

Une larme bleue

Douce lueur

Sur ces quelques fleurs

Oublie les rires mauvais

Va, cours

Rêve

Creuse là

Oui

Ici

Tout au fond de la poche

Tu trouveras

Les dernières miettes

De l’arbre heureux…

Champ d’été

C’est un champ d’été

Aux rimes blondes et parfumées

Il s’étire le malin

Dans le creux du matin coquin

Entends le

Il craque

Comme belle tranche de pain frais

Entre deux rives…

Entre la grise rive de l’absence

Et la mauve douceur du silence

Je m’accroche au bleu soleil

Des souvenirs qui fabriquent du demain…

Brûlures

Le bleu du ciel saigne blanc

Mon œil qui se plisse

Cherche l’autre chemin

En lisière de cette longue cicatrice

Que la marée des larmes basses

Découvre doucement

J’écris…

Avec ma presque plume fatiguée

J’écris des bouts de mots

Sur les coins froissés

D’un début de papier

Une larme a roulé

Seule elle s’est asséchée

Au milieu de ses sœurs du fossé

L’été se tisse

Sur une ronde palette de couleurs oubliées

Qu’un gris hiver sans joie ni fin a endormi

J’ai trouvé une goutte bleue d’été au rire joli

Au bord de l’eau d’un vert voilé

J’ai tissé le lent demain du si bel été

Flash…

Au bout il y aura la mer

Cette lente espérance

Qui s’étire sans rien dire

Jusqu’à cet autre bout

Où tu attends le souffle frais de mon regard

O mer on te pardonne le bleu emprunté

Dans le presque soir qui apaise

Dans le lointain reflet de tes yeux

J’attrape une vague lueur

Qui chante déjà

Le doux refrain

De nos mains

Qui s’inventent un beau matin…

Matinales…

En bas tout au fond des bavardes vallées
Des hommes commentent le rien
Se gavent de peurs pour s’inventer le pire
Au sommet du mont silence des matins apaisés
J’entends la douce mélodie des espoirs oubliés

Mes Everest, Anna Akhmatova…

Les uns échangent des caresses

Les uns échangent des caresses de regards,
Les autres boivent jusqu’aux premières lueurs,
Mais moi, toute la nuit, je négocie
Avec ma conscience indomptable.

Je dis: « Je porte ton fardeau,
Et il est lourd, tu sais depuis combien d’années. »
Mais pour elle le temps n’existe pas,
Et pour elle il n’est pas d’espace dans le monde.

Voici revenu le sombre soir du carnaval,
Le parc maléfique, la course lente du cheval,
Le vent chargé de bonheur et de gaieté,
Qui s’abat sur moi des pentes de ciel.

Au-dessus de moi, un témoin tranquille
Montre sa double corne… Oh, m’en aller,
Par la vieille allée du Pavillon chinois,
Là, où l’on voit des cygnes et de l’eau morte.

Extrait de poèmes sans héros et autres poèmes

Il est temps…

Quand le sourire du monde se fracasse

Contre les angles aigus des grimaces guerrières

Quand des vagues de haine déferlent

Sur les longues plages d’attentifs silences

Il est temps de sécher les amères larmes

Il est temps d’entendre les cris des oubliés

Il est temps de se lever et de marcher

21 juin

Flash…

Et nous resterons debout

Dressés

Armés de nos seuls mots

Aux lames émoustillées

Les vents gris de vos haines sans courages

S’épuiseront sur nos brises qui riment

Oh oui je vous le dis

Maniaques du clic sous X

Demain vos mots s’échapperont

Et nous les attraperons

Pour les laver de vos laideurs

Mes Everest, René Char : Marthe…

Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante.
Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire. je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.

Le grand nettoyage….

J’étais hier à la médiathèque Marguerite Duras de Bessancourt dans le val d’Oise pour la remise des prix du concours de nouvelles 2024. Cette année le thème proposé était  » une première fois ». 146 nouvelles ont été proposées à un jury presidé par #véroniqueovalde. J’ai obtenu le 7eme prix pour ma nouvelle  » le grand nettoyage »… Merci aux organisateurs et à Véronique Ovaldé

Et ci-dessous découvrez la nouvelle en question…

Jules est un habitué de la bibliothèque municipale. Il y vient tous les jours, sans exception, pour consul-ter le journal local mais aussi pour feuilleter de grands et beaux livres sur la mer, sur l’océan. Mer ou océan ? Entre les deux, Jules ne sait jamais ce qu’il faut choisir.
Ce dernier mardi de septembre, quand il est entré dans le bâtiment, il n’était pas de bonne humeur. Il avait mal dormi. Léa, la jeune bibliothécaire, la seule de l’équipe à lui parler avec gentillesse, est de permanence tous les matins. C’est elle qui ouvre les portes.

– Bonjour Jules, ça n’a pas l’air d’aller ce matin. Mal dormi ?

– Pas trop mam’zelle, il y avait le vent…Quand il y a le vent, je dors pas, c’est comme ça.

Jules n’est bavard avec personne et encore moins avec les femmes. Il soupçonne toujours qu’elles se moquent, le trouvent sale et repoussant. Certaines auraient même dit qu’il faudrait interdire l’accès de la bibliothèque à des personnes « comme ça ». Avec Léa c’est différent. Elle n’est pas d’ici. Les autres le connaissent depuis qu’il est tout petit. Quand elle est arrivée, on s’est empressé de la mettre au cou-rant.

– Tu verras, tous les matins Jules vient à la bibliothèque. C’est un fidèle. On ne t’en dit pas plus, tu jugeras par toi-même, mais si tu veux un bon conseil, quand il repart, il faut vite ouvrir les fe-nêtres.
Et toujours des ricanements.
Ce matin, Jules, comme à son habitude, a ouvert le journal directement à la page de la météo et des ho-raires de marées. Il n’en aurait pas besoin pourtant. Depuis le temps qu’il vit ici et couche dehors, il est certainement le meilleur prévisionniste que l’on connaisse. Il n’a pas son pareil pour faire parler les nuages et les vents, sans parler de la couleur de la mer. On dirait qu’il la lit.
On annonce du vent. Oui, ça il le sait, ça va souvent avec les grandes marées d’équinoxe. Cette semaine les coefficients seront forts. Ça aussi, il le sait. Pas besoin de le lire. Il feuillette le journal, toujours dans le même ordre, et s’arrête sur les nouvelles locales. Il aime lire les comptes rendus des conseils municipaux. La plupart du temps, c’est rébarbatif et il ne comprend pas l’intérêt d’écrire cela dans le journal. Mais il n’en rate aucun. Jeudi dernier, ils se sont réunis à la mairie. Le premier étage est resté éclairé jusque tard dans la nuit. Ce soir-là, il était sur la promenade du bord de mer, ou d’océan (il ne sait vraiment pas, il faudrait qu’il demande à Léa), et comme tous les jours, quand il est seul, que tout devient tranquille, il parle, il lui parle…
Le titre de l’article le fait sursauter, comme si on lui avait hurlé dans les oreilles : « Le conseil munici-pal approuve à l’unanimité la décision de se débarrasser des épaves … »
Jules lit les quatre lignes consacrées à cette délibération, mais ne parvient pas se concentrer : le journal tremble entre ses mains. Il faut qu’il sorte, vite, il faut qu’il aille lui parler. Il sent que Léa le regarde. Il ne veut pas croiser son regard, ce n’est pas le moment : il est en colère et elle est si gentille.
En sortant de la bibliothèque, Jules titube.

– Oh Jules, si tôt le matin tu as déjà du vent dans les voiles !


C’est cet abruti de Loïc, il le croise tous les jours. Il sort du PMU. Chacun ses habitudes. Ils étaient en-semble au service militaire mais Jules a été réformé au bout de quelques jours. Tout le monde disait qu’il parlait seul, alors comme c’était vrai, il a continué et on n’a pas voulu le garder. Ça lui aurait plu pourtant de rester.
Jules est devenu une épave. Après son passage à la bibliothèque, toute la journée, il traîne sa carcasse abîmée sur le bord de mer. Parfois il se pose sur un des bancs qui surplombent le rivage. Et tout le monde sait que Jules parle à la mer.
Parfois c’est à voix basse. On le voit, il est au bord, presque les pieds dans l’eau. On le distingue bien ce geste du chuchoteur, la main qui cache en partie la bouche. Comme le font désormais les footballeurs qui ne veulent pas qu’on puisse lire sur leurs lèvres. Jules ne s’intéresse pas au football. S’il chuchote, c’est qu’il craint qu’on l’entende, et il veut dire à la mer de belles choses, et lui confier un secret.
Ici, hors saison, personne ne fait attention à lui, il fait partie du paysage. On l’ignore, la plupart ne sa-vent pas où il vit, s’il a un chez lui. Léa qui vient de la région parisienne est la seule qui s’intéresse à Jules. Quelques jours après son arrivée, elle a demandé où vivait cet homme, déjà devant la porte de la bibliothèque le matin à l’ouverture.

– Ah tu parles de Jules ? Tu sais Jules, c’est une épave ! On ne sait pas trop où il vit, il se déplace tout le temps le long de la côte…Il marche toute la journée en parlant…


Ce matin, Jules semble plus agité que d’habitude ; on devine qu’il est contrarié. Il agite les bras, et si le vent n’était pas si fort on pourrait entendre qu’il est en colère. Très en colère. En colère contre le monde entier, contre la mairie, contre l’Etat et le gouvernement, contre le vent, mais aussi contre celle à qui pourtant il a l’habitude de s’adresser avec douceur.
Il en veut à la mer, et le lui dit.

– Il ne faut plus que tu les rejettes, il faut que tu les reprennes avec toi. Ne te débarrasse pas d’elles.


Jules parle à l’océan, il lui reproche aujourd’hui de rejeter sur le rivage, sur la plage, sur les rochers, des épaves. Il vient de lire que la côte va être nettoyée, c’est une décision qui vient du plus haut niveau de l’Etat et le conseil municipal, à l’unanimité, a décidé de l’appliquer.
Dans le journal, il est écrit qu’il faut éliminer ces épaves qui abîment le paysage. Elles sont trop nom-breuses. Ils expliquent qu’on en compte plusieurs centaines, rien que dans le Morbihan. Jules ne com-prend pas comment ils comptent. Lui, les épaves ça le connait, c’est un peu sa famille. Certaines se ca-chent entre les rochers. Personne ne les voit…
L’après-midi, il est allé à la bibliothèque. C’est la première fois qu’il y retourne une deuxième fois dans la journée, mais il a besoin d’une information importante et c’est du dictionnaire dont il a besoin. Léa ne travaille pas l’après-midi. Peu importe, il n’en a pas pour longtemps.

– Je veux un dictionnaire…

– Mais lequel Jules ? Il y en a beaucoup de dictionnaires…

– Non, moi je veux le Larousse


Jules n’est pas allé très longtemps à l’école, mais pour lui le dictionnaire c’est le Larousse. Les autres, c’est du bavardage, juste bon pour les Parisiens. Il tient le Larousse sur les genoux et très rapidement il cherche à la lettre E : E comme Epave…

Epave :

– Tout objet mobilier perdu et dont le propriétaire reste inconnu.

– Objet abandonné à la mer et flottant au gré des flots ; débris sur le rivage.

– Carcasse de navire échoué sur une côte.

Personne qui a la suite de revers, est désemparée, réduite à un état de misère et de détresse ; loque

Jules ferme le dictionnaire et le laisse sur la table. Une douleur dans l’arrière de son crâne. Soudaine, violente. La douleur des mots qui blessent : « perdu, abandonné, débris, carcasse, échoué, désemparé, misère, détresse, loque… Il ne connait pas exactement le sens du mot loque… Mais il ne retournera pas à la bibliothèque.
Il en veut à Larousse.
Quand il aperçoit les équipes des services techniques qui font l’inventaire de ce qui est échoué sur la côte, sa colère monte. Il s’approche. Ils sont quatre : un prend des photos, un autre écrit dans un carnet, un troisième armé d’une bombe de peinture fluo marque l’épave. Le quatrième ne fait rien : il est au téléphone…
Jules s’approche et les questionne. On répond volontiers à Jules mais toujours avec un ton condescen-dant. Comme si, parce qu’il est un marginal qui aime parler avec l’océan, il fallait s’adresser à lui comme s’il était un enfant et, de surcroît, un enfant attardé. Il ne les connait pas tous, il y a des nou-veaux mais il était à l’école du village avec le plus ancien.
Il lui explique. C’est vrai, ils vont nettoyer, tout enlever. Aujourd’hui ils se contentent de faire du repé-rage. Ils attendront la fin des grandes marées. Et dans une semaine, des équipes spécialisées du dépar-tement viendront avec du matériel adapté : des treuils, des grues pour les grosses pièces, et tout sera enlevé, détruit, recyclé.

– Ce n’est pas compliqué on se débarrasse enfin de toutes les épaves. On appelle ça de la pollution visuelle. Ce n’est pas bon pour le tourisme…

Jules hausse les épaules et serre les mâchoires. Il n’est pas idiot et sait que c’est aussi de lui dont on parle. Il sait que plus personne ne supporte, ici comme ailleurs, ce qui fait tache, ce qui traîne, ce qui soi-disant éloigne les touristes.
Pollution visuelle ! Il se demande si tous ces grands penseurs ont déjà pris le temps d’observer une de ces carcasses rouillées, de la toucher, de l’entendre raconter son histoire. Son histoire de naufrage.
Il a lu dans les pages nationales du journal que dans certaines grandes villes on installe des bancs sur lesquels on ne peut plus se coucher. On veut faire comme pour les vieilles voitures, les envoyer dans des casses, des cimetières. Pourquoi pas les brûler, les broyer aussi, comme si la vie ne l’avait pas déjà fait.
Jules est passé de la colère à la tristesse. Il aime ces épaves : elles sont comme lui, ce sont ses sœurs. Il en connaît certaines depuis des années. Les plus grosses sont en acier. Elles sont là et vieillissent avec lui. Parfois, quand la pluie est violente il s’abrite à l’intérieur. Il aime entendre les grincements quand le vent est trop fort. Elles gémissent, les carcasses, crient leurs douleurs, et personne, à part lui, ne les en-tend.
C’est la mer qui les rejette, c’est la mer qui les expulse, qui les envoie s’échouer, là, sur le bord. Elle n’en veut pas. Elle n’en veut plus.
Jules va parler à la mer. Il sait qu’elle écoutera. Elle est la seule, avec Léa, à l’entendre, à lui confirmer que lui aussi est vivant, qu’il existe. Il ne va pas se mettre en colère. Il sait qu’elle risque de mal le prendre, de s’agiter et de rejeter cette nuit, quand le vent sera plus fort, encore d’autres épaves.
Il lui parle doucement. Il lui explique qu’elle a peu de temps, une semaine tout au plus, pour reprendre avec elle toutes ces carcasses rouillées, roulées, abîmées. Jules ne veut pas les voir partir dans des ca-mions. On lui a expliqué que tout ce qui est métallique sera trié et finira dans une fonderie. On en fera des canettes. C’est du recyclage.

– Tu entends ? On fera des canettes avec les bateaux, tu ne peux pas les laisser faire. Reprends-les avec toi, protège-les. Garde-les au fond de toi, bien au chaud.

Léa n’est pas habituée aux marées d’équinoxe. On lui a expliqué qu’aujourd’hui c’est le plus gros coef-ficient et que la mer se retire si loin qu’on ne la voit plus à marée basse. Elle a consulté les horaires des marées. Elle viendra à la bibliothèque en longeant la côte, elle le fait souvent, elle aime ces paysages le matin. Ils sont nus, reposés, apaisés. Elle aime aussi ces vieilles carcasses de bateau, ils sont un élément de ce « décor » qu’elle apprécie de plus en plus.
Tout est découvert, la côte est à nue, la plage est longue et déserte, Léa ne réalise pas tout de suite que quelque chose a changé, certainement dans la nuit. Ce n’était pas comme cela hier. C’est peut-être le vent : il a soufflé très fort cette nuit. Plus une seule épave : ni sur la côte, ni sur la plage. Pourtant elle en est certaine, hier quand elle est passée, il y en avait plusieurs, la masse de certaines d’entre elles était impressionnante.
Il faudra qu’elle en parle avec Jules. Il doit avoir une explication. Il connait si bien la mer.
Il est neuf heures la bibliothèque va ouvrir. Léa a un serrement de gorge.
C’est la première fois depuis qu’elle est arrivée. Jules n’est pas là.
Ce matin il n’est pas venu…

Mes mains se croisent…

Dans le creux de mémoire d’une main durcie
S’est posée une perle de solide sueur
Elle me raconte l’histoire de cet homme
Qui n’entend plus les rires moqueurs
Qui ne tremble plus au son des pas lourds des bourreaux
Dans le lit douillet d’une douce paume attendrie
Une plume vibre au chant de l’émotion
Les doigts se trouvent
Ils sont ensemble à rire dans une même tendresse

Voyage contre la vitre, suite…

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca…
C’était une collection inutile, qu’il ne montrait pas. Les autres n’entendaient pas les mêmes mélodies. Il en avait parlé à Armand, une fois, mais il n’avait pas été convaincu. C’était un peu tôt, il aurait fallu, pour qu’il puisse apprécier les saveurs de ces mots, attendre quelques années de plus.
Au bout du compte, Marc s’était laissé convaincre et avait conclu que ce serait la meilleur façon d’utiliser intelligemment le micro ordinateur familial. On avait donc choisi la colonie Internet avec des arrière pensées éducatives. C’est encore une fois « on » qui impose sa loi. On a choisi. On. Le fameux « on » pronom personnel impersonnel de la troisième personne du singulier. Il est singulier, ce pronom qui se permet de prendre la place d’un seul ou d’une multitude. Il est singulier ce pronom qui regroupe parfois sous son anonyme dictature des foules énormes.

  • On avait pensé, avec ton père. (Et le on singulier, devient pluriel grâce à l’entrée en scène d’un complice qui lui donne force de loi.) On avait pensé que tu pourrais choisir cette colo à dominante informatique. On avait pensé que tu aimerais certainement t’initier à Internet. Comme on vient d’acheter un micro, on s’est dit que ça pourrait toujours te servir.

Et tout le monde est content. Ou plutôt on est content. Tant pis, si le fils ou la fille préférée aurait souhaité une colonie dominante chasse aux escargots, ou apprentissages des chants d’oiseaux. Armand, lui, n’avait pas eu la sensation d’être manipulé. Bien au contraire. On avait envoyé le formulaire d’inscription le jour même.
Armand, n’a pas eu à regretter. D’une part, l’activité l’a passionné et d’autre part cela lui a permis d’élargir le groupe qu’il avait constitué avec Fanny et Virginie l’année précédente. Ils se sont rapidement retrouvés à six dans les mêmes activités. Hormis leur attirance pour Internet et la lecture de romans d’aventure, ils ont en commun de détester la plage. Surtout quand il faut se déplacer en groupe. Et plus encore, quand le groupe doit marcher en rangs serrés. Quant aux baignades, elles se déroulent à l’intérieur d’un parc que les spécialistes de l’animation aquatique appellent un périmètre. Il faut entrer dans l’eau quand l’animateur l’a décidé et en sortir quand le coup de sifflet du maître nageur a retenti. Armand et les siens sont allergiques à tous ces jeux stupides qu’on leur propose continuellement dans le but de les éduquer dans la joie et la bonne humeur. Ils sont exaspérés par les animateurs couvrant le bruit des vagues avec leurs cris stupides et par les animatrices qui n’ont d’yeux que pour les abdominaux du maître nageur, toujours entre deux sommeils. Depuis le temps, ils connaissent tous les rites des colonies. Aujourd’hui ils n’aspirent qu’à être tranquille.
Ce qu’ils préfèrent, c’est qu’on sollicite leur avis. Le premier jour, le directeur adjoint, chargé de la pédagogie et des équipes de grands, explique que cette année on a décidé – tiens, encore le on – de les éduquer à la citoyenneté. Comme la plupart ignorent le sens de ce terme, il a expliqué qu’être citoyen dans une colonie c’est pouvoir choisir…

Demain…

Inédit…

Demain heureux se fait tout petit

Il est encore tôt pour les rimes d’amis

Il n’ose encore briller

De ses belles mille rosées

Les portes aux regards qui râlent

Sont lourdes et tristes pâles

Aux premières clameurs

De la ronde des mots fleurs

Elles tomberont dans un ivre fracas

Et le rideau se lèvera

Tu verras la route sera ronde

Entre tes bras tu tiendras le monde.

6 juin 2025

Les portes d’hier ne grincent plus…

Un inédit…

Oui c’est le moment

Inspiration à marée montante

Oui elle revient à plein flots

Par grappe d’orages

L’écriture est là

Comme une trace

Soupir de soulagement.

Soupir souffle

Je ne sais pas

Je sais je sens  

La porte des lointains hiers ne grince pas

Apaisement du regard qui écoute

Soulagement au moulin des silences épais

Elle roule au coin de l’œil

Alarme étouffée

Huile pressée à quatre mains

Du grain fin de nos mémoires

Mémoire singulière

Qui se tortille,

Qui sautille

Qui tourbillonne

Deux pieds dans la flaque grise des pages tournées

Papiers humides des larmes rentrées

C’était jour de grand air  

Le vent de mes mots hurlait à l’ouest de mon regard

C’était jour de grand air

Je respire

Parfum de l’herbe ivre de rosée

5 juin 2025

Vent

Dans les plaines sèches

De mon pays de l’en dedans

Vent malin s’est engouffré

Longues et grises

Ailes d’acier

Dans le ciel déchiré

Sous le souffle ont tremblé

Vent câlin les caresse et dit

Tourne moulin

Tourne sans fin

Aime le chant de mes chagrins

Matinales…

Ce que je te souhaite toi qui me lis

Ce que je te souhaite ô toi qui me vis

C’est une belle tranche de vie

Croquante ou craquante

Tu la verras riante

Au bord du matin brillant

Au bord de tes lèvres elle pétille et ruisselle

Dans ta chaude aube de miel

Écoute elle ondule pour se rendre belle

Matinales…

Lorsque nous ouvrirons les yeux

Comme si hier avait disparu

Englouti dans le ce n’était presque rien

Lorsque nous ouvrirons les volets gris

Fermés sur les haines humides

Nous entendrons le beau chant de la mer

Aux cimes des pins ondoyants

Au bord de nos lèvres étonnées

Un reste de cette écume salée

Que posent les longues houles d’une nuit agitée…

Mes Everest, Aimé Césaire

« De toutes nos machines réunies, de toutes nos routes kilométrées, de tous nos tonnages accumulés, de tous nos avions juxtaposés, de nos règlements, de nos conditionnements, on ne saurait réussir le moindre sentiment. Cela est d’un autre ordre, et réel, et infiniment plus élevé.

De toutes vos pensées fabriquées, de tous vos concepts triés, de toutes vos démarches concertées, ne saurait résulter le moindre frisson de civilisation vraie. Cela est d’un autre ordre, infiniment plus élevé et sur-rationnel.

Je n’ai pas fini d’admirer le grand silence antillais, notre insolente richesse, notre pauvreté cynique.

Vous avez encerclé le globe. Il vous reste à l’embrasser. Chaudement.

Les vraies civilisations sont des saisissements poétiques : saisissement des étoiles, du soleil, de la plante, de l’animal, saisissement du globe rond, de la pluie, de la lumière, des nombres, saisissement de la vie, saisissement de la mort.

Depuis le temple du soleil, depuis le masque, depuis l’Indien, depuis l’homme d’Afrique trop de distance a été calculée ici, consentie ici, entre les choses et nous.

La vraie manifestation de la civilisation est le mythe.

L’organisation sociale, la religion, les compagnies, les philosophes, les mœurs, l’architecture, la sculpture sont figuration et expression de mythe.

La civilisation meurt dans le monde entier, parce que les mythes sont ou morts ou moribonds ou naissants.

Il faut attendre qu’éclate le gel poussiéreux des mythes périmés ou émaciés. Nous attendons la débâcle.

…Et nous nous accomplirons.

Dans l’état actuel des choses, le seul refuge avoué de l’esprit mythique est la poésie.

Et la poésie est insurrection contre la société parce que dévotion au mythe déserté ou éloigné ou oblitéré.

On ne bâtit pas une civilisation à coups d’écoles, à coups de cliniques, à coups de statistiques.

Seul l’esprit poétique corrode et bâtit, retranche et vivifie. »

Aimé Césaire, Appel au magicien – Mai 1944, Haiti

Mémoires…

Dans l’angle mort d’une histoire en pointillé
J’ai trouvé un vieux reste de lumière figée
Le bavard au cœur creux
Sans rien dire l’a abandonné
Dans l’onde dodue
Des ronds de mes rires bleus
Je l’ai jeté pour un dernier souvenir ricochet