Guillaume enfile de vieux vêtements. Par-dessus, il met une cotte que Jules lui a prêtée. C’est un peu l’uniforme des agriculteurs modernes. Il retrouve Jules devant le hangar à matériel, en train d’atteler une tonne à lisier. Guillaume n’y connait rien et pour faire sérieux, il a sorti un carnet pour prendre des notes. Il s’approche. Jules le regarde des pieds à la tête. Guillaume est mal à l’aise. Ils n’ont pas vraiment pris le temps de se connaitre.
– C’est chouette Jules, d’avoir répondu à ma proposition. Je ne m’y attendais pas. Vous savez, parfois je dis les choses rapidement sans imaginer qu’elles seront vraiment faisables ensuite. Quelle coïncidence quand même ! Vous vous rendez compte, j’ai vécu jusqu’à 18 ans à Dole et n’étais jamais venu ici.
– Oui drôle de coïncidence ! Vous savez, mais on peut peut-être se tutoyer, le trajet qu’on vient d’effectuer, je le connais bien je le faisais tous les jours en autocar pour aller au lycée.
Guillaume se fige. Il se souvient bien que dans sa classe il y avait des fils d’ouvriers, mais des fils de paysans ça il n’en a aucun souvenir. Il change de sujet.
– Tu regardes souvent cette émission ? Je ne sais pas ce que tu en penses, mais je trouve qu’elle survole les sujets, elle ne va pas au fond des choses…
– Oui tu as raison, c’est comme les débats qu’on avait au lycée. Je ne sais pas pour toi, mais dans mon établissement c’était la mode, et c’était toujours les mêmes qui parlaient… et entre nous, la plupart du temps ils étaient à côté de la plaque. Bon, assez bavardé on va y aller. Est-ce que je peux te demander de te mettre derrière ? Il faut que je recule et tu vas me guider…
Guillaume est de plus en plus mal à l’aise mais il s’exécute. Jules monte dans la cabine du tracteur, enclenche la marche arrière et simultanément appuie sur la manette qui déclenche l’éjection du lisier. Guillaume n’a rien vu venir. Jules descend et se confond en excuses. Guillaume est couvert de lisier, même les lunettes en sont crépies.
– Je suis vraiment désolé, c’est la première fois que cela arrive. Attends-je vais nettoyer les verres.
Guillaume est pétrifié. Il vient de comprendre. Jules n’a pas fait de fausse manœuvre. Il a pris un chiffon qu’il passe sur les verres. Guillaume le distingue enfin. Jules le regarde : il est devant lui et le fixe avec un petit sourire.
– Alors Mr Toubard, maintenant que je vous ai enlevé la « merde » que vous aviez devant les yeux vous la voyez enfin la campagne…
Cette émission donne la parole aux auditeurs. Jules décide d’appeler. Il explique à son interlocutrice que la proposition qui vient d’être faite l’intéresse. Il est prêt à accueillir Mr Toubard sur son exploitation, dès le lendemain. Le journaliste fait un signe aux invités. De la main gauche, il appuie sur l’écouteur qu’il a dans l’oreille.
– On me dit en régie que nous avons en ligne un agriculteur qui souhaite réagir à cette proposition.
Les invités s’observent. En période de crise, ils n’aiment pas ces interventions en direct qui peuvent déraper…
– Bonjour, Jules vous nous appelez du Jura, un petit village près de Dole. Jules, nous vous écoutons.
– Oui, bonjour, je vous écoute depuis un moment et je viens d’entendre ce qu’a proposé un de vos invités : Guillaume Toubard je crois…
– Oui Jules, que pensez-vous de cette idée d’organiser la venue des urbains à la campagne pour mieux vous connaître, vous comprendre ?
– Oui, ce serait la ville qui se déplace à la campagne en quelque sorte !
– C’est cela, vous avez bien compris.
– Eh bien écoutez, si monsieur Toubard est disponible je lui propose de prendre dès demain le premier train pour Dole. J’irai le chercher et il passera quelques jours avec moi.
Guillaume Toubard est un peu gêné et se dit qu’il est allé un peu vite. C’est son problème : il aime tellement s’entendre parler qu’il ne mesure pas toujours la portée de ses paroles. Mais il ne veut pas perdre la face, il va montrer que ce n’était pas de la démagogie.
– Mr Toubard, vous pouvez difficilement refuser, n’est-ce pas ?
– C’est d’accord, je vais m’organiser. Je connais Dole, j’y ai fait toutes mes études secondaires. Je serai ravi d’y retourner. J’accepte votre proposition.
Jules se dit que Guillaume l’aura reconnu, qu’il se souvient de son prénom.
– Parfait, je vous dis à demain, mais je préfère vous prévenir, nous n’aurons pas le temps de visiter Dole. Dès votre arrivée, nous rejoindrons mon exploitation à une vingtaine de kilomètres sur les hauteurs.
Hors antenne, Jules et Guillaume se sont parlé. Jules sera sur le quai avec une pancarte sur laquelle sera écrit « Guillaume ». Jules attend sur le quai, pancarte à la main. Lorsque les voyageurs descendent, il reconnait immédiatement Guillaume. C’est toujours la même impression qu’il dégage : celle d’être au-dessus. Jules s’est approché et a brandi sa pancarte. Guillaume, lui, ne l’a évidemment pas reconnu. Il le salue sans chaleur, comme s’il avait hâte que tout se termine. Pendant le trajet, Guillaume parle. Il commente ce qu’il voit, ne pose aucune question à Jules, sur son exploitation, ce qu’il produit. Comme il y a quarante ans, Jules ne dit rien. Il écoute. Ils sont arrivés à la ferme, une belle bâtisse en pierre. Jules propose à Guillaume d’aller se changer dans la chambre qu’il lui a préparée.
On va tout de suite se mettre au travail. Aujourd’hui j’ai prévu un épandage de lisier. Il faut que vous voyiez cela Guillaume.
C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun !
Ecrans petits et grands, Écrans numériques, Écrans électroniques, Ecrans cathodiques, C’est le noir, Noir sidéral, Pas une diode, Pas un clic, C’est la panique
C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran. Vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais…Une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite… Et c’est ainsi qu’au même moment, dans tout le pays, des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne ,se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout. En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer. L’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie. Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment : tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle. Pour commencer la météo, et incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires.
Il est huit heures, Partout cela bourdonne, Parfois cela ronchonne, Il est huit heures, Plus un clic Numérique, électronique, L’heure est si belle, Vêtue de ses plus belles aiguilles….
Elle sait surtout qu’ils vieillissent tous les deux, et il est probable que tout deviendra bientôt plus difficile.
Le débat que Louis attend de pied ferme n’arrive finalement pas et il est surpris. Il est même inquiet. Il se demande ce qui lui arrive, elle est peut-être malade ou alors tout simplement elle ne le supporte plus. Et comme il est un peu parano, il s’attend même à ce qu’elle lui apprenne qu’elle va partir sans lui…
Marie pose la brochure dans le porte-revues et jette un coup d’œil par la fenêtre. Les premiers flocons volettent. Elle le regarde en soupirant.
Eh bien tu vois, je vais t’étonner moi aussi je crois que je n’ai plus envie de tout ça. Ce qu’il faudrait, c’est trouver quelque chose de simple et original, et surtout qui nous surprenne totalement…
Louis, soulagé s’est radouci et le masque de bougonneur a disparu.
Oui, tu as raison, un voyage en terre inconnue quoi, un endroit où personne n’est jamais allé…
Ou que personne n’a jamais vraiment regardé…
Curieusement, Louis se sent motivé. Ça lui plait. Une terre inconnue, un endroit où l’homme n’est jamais allé, une espèce d’Amérique moderne. En fait, ce dont il rêve, là dans un fauteuil, c’est d’être comme Marco-Polo ou Christophe Colomb. Original et ambitieux, mais à soixante-quatre ans, sans fortune personnelle, sans compétence de navigateur au long cours, comment trouver une terre inconnue ?
Marie sent que cela va être difficile mais elle va réfléchir, elle va trouver.
La nuit est un peu agitée pour Louis. Ses rêves sont emplis de voyages tous plus loufoques les uns que les autres.
Marie est levée. C’est inhabituel. Elle est déjà habillée et entre brusquement dans la chambre où Louis feint un réveil difficile.
Tu es prêt ? On s’en va ?
Mais on va où ?
Je ne sais pas on verra, on va aller à l’aéroport et on choisira au hasard. Qu’est-ce que tu en penses ?
Mais chérie, si on prend l’avion on est certain de ne pas aller vers l’inconnu. Si un avion va quelque-part, c’est qu’on y est déjà allé. Et c’est pareil pour le train, pour la voiture. Aujourd’hui pour partir il faut savoir où on va. Et puis de toute façon la météo n’est pas terrible…
Je participe à beaucoup de concours de nouvelles. Il m’est même arrivé d’en remporter. En voici une, qui n’a malheureusement pas été retenue, que je vais publier en quatre parties. I s’agissait d’un concours avec un thème imposé : ici il s’agissait de « voyage en terre inconnue »
C’est un mardi matin, un mardi de novembre que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. Ces derniers jours, l’automne avait fini par rendre l’âme et l’hiver avait pris le relais.
Louis est de mauvaise humeur ! Non pas qu’il redoute le mauvais temps mais parce qu’il s’attend à supporter l’éternelle ritournelle de sa compagne quand les premiers froids arrivent. C’est écrit d’avance : Marie, son épouse va vouloir bouger, va vouloir partir… Alors il se dit que la meilleure méthode pour éviter un débat qu’il sait perdu d’avance, c’est de ne rien dire, ou très peu. Bref, il va prendre les devants : il va bougonner, ronchonner, râler. C’est un spécialiste et n’a besoin ni d’échauffement, ni même de prétextes.
Fini, terminé, je crois que je suis blasé, je pense avoir fait le tour, je ne veux plus bouger d’ici. Et puis je dois l’avouer, je crois que je deviens sensible aux discours des écologistes. La couche d’ozone. Le carbone. Et puis de toute façon je n’ai pas…
Il est assis, ou plutôt avachi dans son fauteuil favori, dans un état de semi-somnolence certes, mais l’œil suffisamment vif pour indiquer qu’il est prêt à en découdre. Inquiet, il observe du coin de l’œil Marie. Il la connait par cœur. Depuis quarante ans, il a eu le temps de l’observer et il est désormais capable au mot près de deviner ce qu’elle va dire rien qu’en observant sa position sur le canapé, sa manière de remuer les lèvres, de tourner les pages. Il sait interpréter les silences, les croisements de bras, de jambes, les clignements de paupière. Elle est assise en face de lui avec, dans les mains, la dernière brochure qu’elle a reçue le matin même vantant avec le renfort de moultes photos l’exotisme de nombreuses destinations, de la Bourgogne à la Malaisie.
Avec son bougonnement casanier, ses sourcils broussailleux froncés, il pense avoir bien anticipé la question récurrente qu’il pressent imminente.
Marie lève les yeux et le regarde furtivement :
Qu’est-ce que tu bougonnes encore, je n’entends pas ce que tu dis.
Rien je ne dis rien, je n’ai pas envie de….
Et si on partait en Malaisie ?
Et voilà c’est parti ! Louis lève les yeux au ciel. Il se redresse un peu et commence à prendre une longue inspiration comme un enfant qu’on a surpris en train de faire une bêtise. Marie a compris. Elle n’a pas envie d’entrer dans une nouvelle polémique et lui dire qu’il devient pénible à toujours refuser ce qu’elle propose. Il faut qu’elle ruse, qu’elle le surprenne, qu’elle le prenne au piège car elle le connait bien ; il est du style à toujours commencer par dire qu’il ne veut pas, qu’il n’est pas d’accord et il finit par accepter, par se laisser faire.
C’est décidé, aujourd’hui Jules achètera une boussole. Il a besoin de vérifier quelque chose. Il faut dire que depuis quelques temps on lui reproche régulièrement d’être complétement déboussolé, d’avoir perdu le Nord. On lui a même dit la semaine dernière : « mon pauvre Jules tu est complétement perdu, tu ne sais plus où tu habites… ». Tout cela parce qu’il est totalement déconcerté par un monde qui ne tourne plus vraiment rond. Jules est de ceux qui reste résolument optimiste, il veut croire en un avenir meilleur, et il arrive fréquemment lors de débats en famille ou avec des amis qu’il dise : « tout va s’arranger, l’essentiel est de savoir où on va et ce que l’on veut… » Ses propos sont généralement mal compris, il arrive même qu’ils suscitent un profond étonnement. Cela va même jusqu’à la colère, lorsqu’il ajoute qu’il faudrait ne se contenter que de donner des bonnes nouvelles. C’est là qu’on lui explique qu’il a perdu sa boussole. C’est la raison pour laquelle il a cherché un magasin spécialisé en boussoles et autres instruments de mesure. Il explique ce qu’il recherche, à savoir une boussole lui permettant de savoir où il se situe car on ne cesse de lui dire qu’il a perdu le nord. Le vendeur l’écoute attentivement et lui explique qu’il a ce qu’il lui faut. « C’est un nouvel appareil, qui lorsque vous la tiendrez dans la main se connectera immédiatement avec votre boussole interne et qui par l’intermédiaire de son écran numérique, vous dira quelle est votre position… ». Jules est surpris d’apprendre qu’un simple objet connecté va être capable de connaitre sa position alors que lui-même n’a généralement pas d’avis, non qu’il soit neutre, mais surtout parce qu’il ne souhaite pas s’enfermer. Bref, il veut bien acheter ce gadget « magique ». Il ne l’essaie même pas dans le magasin. Il a confiance. Rentré chez lui, il s’installe confortablement dans le canapé de son salon, il sort la boussole et comme l’indique le mode d’emploi, il la pose bien à plat sur la paume de sa main. Il sent comme un étrange picotement, et en quelques secondes un message s’affiche sur l’écran. « Votre position n’est pas claire. Il semble que vous ayez perdu le nord, mais le relevé de vos dernières positions connues indique que vous êtes complétement à l’ouest. Nous vous invitons à vous rendre sans tarder gare de l’Est, en y entrant par la porte Sud »
J’écris beaucoup de nouvelles en ce moment, notamment des micro-nouvelles. Cela me donne l’envie de tenter l’expérience du trés très court, avec pourquoi pas une nouvelle rubrique….
Comme tous les matins, il ouvre la fenêtre. Ce besoin de savoir à quoi s’attendre…Stupeur : le paysage a disparu. Rien : le vide. Ce n’est pas gris, ce n’est pas une nouvelle brume. Non ce n’est rien. Il sait très bien qu’il ne dort pas, on ne pourra pas lui faire le coup du « mais tu as rêvé… » Trop simple, trop classique. C’est simple il n’y a rien, plus rien. Autour de la table du petit déjeuner il n’en parle à personne. Il plaisante, il est de bonne humeur. Et soudain sa fille reste figée devant son écran.
Papa, maman, je viens de recevoir une alerte !
Il pose tranquillement sa tartine.
Ah bon, et que dit-elle cette alerte ?
Et bien c’est ça qui est bizarre, elle ne dit rien !
Il ne répond pas mais se dit qu’il faudrait qu’il aille vérifier s’il a bien fermé la fenêtre…
Elle sait surtout qu’ils vieillissent tous les deux, et il est probable que tout deviendra bientôt plus difficile.
Le débat que Louis attend de pied ferme n’arrive finalement pas et il est surpris. Il est même inquiet. Il se demande ce qui lui arrive, elle est peut-être malade ou alors tout simplement elle ne le supporte plus. Et comme il est un peu parano, il s’attend même à ce qu’elle lui apprenne qu’elle va partir sans lui…
Marie pose la brochure dans le porte-revues et jette un coup d’œil par la fenêtre. Les premiers flocons volettent. Elle le regarde en soupirant.
Eh bien tu vois, je vais t’étonner moi aussi je crois que je n’ai plus envie de tout ça. Ce qu’il faudrait, c’est trouver quelque chose de simple et original, et surtout qui nous surprenne totalement…
Louis, soulagé s’est radouci et le masque de bougonneur a disparu.
Oui, tu as raison, un voyage en terre inconnue quoi, un endroit où personne n’est jamais allé…
Ou que personne n’a jamais vraiment regardé…
Curieusement, Louis se sent motivé. Ça lui plait. Une terre inconnue, un endroit où l’homme n’est jamais allé, une espèce d’Amérique moderne. En fait, ce dont il rêve, là dans un fauteuil, c’est d’être comme Marco-Polo ou Christophe Colomb. Original et ambitieux, mais à soixante-quatre ans, sans fortune personnelle, sans compétence de navigateur au long cours, comment trouver une terre inconnue ?
Marie sent que cela va être difficile mais elle va réfléchir, elle va trouver.
La nuit est un peu agitée pour Louis. Ses rêves sont emplis de voyages tous plus loufoques les uns que les autres.
Marie est levée. C’est inhabituel. Elle est déjà habillée et entre brusquement dans la chambre où Louis feint un réveil difficile.
Tu es prêt ? On s’en va ?
Mais on va où ?
Je ne sais pas on verra, on va aller à l’aéroport et on choisira au hasard. Qu’est-ce que tu en penses ?
Mais chérie, si on prend l’avion on est certain de ne pas aller vers l’inconnu. Si un avion va quelque-part, c’est qu’on y est déjà allé. Et c’est pareil pour le train, pour la voiture. Aujourd’hui pour partir il faut savoir où on va. Et puis de toute façon la météo n’est pas terrible…
Je participe à beaucoup de concours de nouvelles. Il m’est même arrivé d’en remporter. En voici une, qui n’a malheureusement pas été retenue, que je vais publier en quatre parties. I s’agissait d’un concours avec un thème imposé : ici il s’agissait de « voyage en terre inconnue »
C’est un mardi matin, un mardi de novembre que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. Ces derniers jours, l’automne avait fini par rendre l’âme et l’hiver avait pris le relais.
Louis est de mauvaise humeur ! Non pas qu’il redoute le mauvais temps mais parce qu’il s’attend à supporter l’éternelle ritournelle de sa compagne quand les premiers froids arrivent. C’est écrit d’avance : Marie, son épouse va vouloir bouger, va vouloir partir… Alors il se dit que la meilleure méthode pour éviter un débat qu’il sait perdu d’avance, c’est de ne rien dire, ou très peu. Bref, il va prendre les devants : il va bougonner, ronchonner, râler. C’est un spécialiste et n’a besoin ni d’échauffement, ni même de prétextes.
Fini, terminé, je crois que je suis blasé, je pense avoir fait le tour, je ne veux plus bouger d’ici. Et puis je dois l’avouer, je crois que je deviens sensible aux discours des écologistes. La couche d’ozone. Le carbone. Et puis de toute façon je n’ai pas…
Il est assis, ou plutôt avachi dans son fauteuil favori, dans un état de semi-somnolence certes, mais l’œil suffisamment vif pour indiquer qu’il est prêt à en découdre. Inquiet, il observe du coin de l’œil Marie. Il la connait par cœur. Depuis quarante ans, il a eu le temps de l’observer et il est désormais capable au mot près de deviner ce qu’elle va dire rien qu’en observant sa position sur le canapé, sa manière de remuer les lèvres, de tourner les pages. Il sait interpréter les silences, les croisements de bras, de jambes, les clignements de paupière. Elle est assise en face de lui avec, dans les mains, la dernière brochure qu’elle a reçue le matin même vantant avec le renfort de moultes photos l’exotisme de nombreuses destinations, de la Bourgogne à la Malaisie.
Avec son bougonnement casanier, ses sourcils broussailleux froncés, il pense avoir bien anticipé la question récurrente qu’il pressent imminente.
Marie lève les yeux et le regarde furtivement :
Qu’est-ce que tu bougonnes encore, je n’entends pas ce que tu dis.
Rien je ne dis rien, je n’ai pas envie de….
Et si on partait en Malaisie ?
Et voilà c’est parti ! Louis lève les yeux au ciel. Il se redresse un peu et commence à prendre une longue inspiration comme un enfant qu’on a surpris en train de faire une bêtise. Marie a compris. Elle n’a pas envie d’entrer dans une nouvelle polémique et lui dire qu’il devient pénible à toujours refuser ce qu’elle propose. Il faut qu’elle ruse, qu’elle le surprenne, qu’elle le prenne au piège car elle le connait bien ; il est du style à toujours commencer par dire qu’il ne veut pas, qu’il n’est pas d’accord et il finit par accepter, par se laisser faire.
Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.
Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?
Amélie le repousse gentiment mais fermement.
Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.
Samedi 8 juillet 10 h 20
Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.
Elle a répondu sans résister à toutes les questions.
Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.
Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.
Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.
Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…
C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.
C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…
Mais comment êtes-vous entrée ?
J’ai profité de visites organisées. Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.
Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.
Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?
Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…
Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?
C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
Et après ?
La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.
Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.
Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ? Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
Une banderole ?
J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.
Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.
Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons. Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
Et ?
Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.
Amélie se tourne vers le commandant.
Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…
Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.
Attendez commandant j’ai une dernière question.
Il soupire.
Oui vite, je dois partir pêcher en famille…
Amélie sourit.
Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?
Valentine n’est pas surprise par la question.
Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…
Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim. C’est le commandant qui conclut.
Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.
Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.
Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…
Dimanche 9 juillet 16 h 15
Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois. Peut-être encore une forme de bizutage…
Dimanche 9 juillet 16 h 50,
Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.
Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.
Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?
Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.
Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,
Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.
Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
Vous l’avez gardé, on peut le voir ?
Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.
« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »
Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.
Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…
Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.
Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?
Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.
Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.
Et ensuite ?
On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…
Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….
C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.
Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !
Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.
Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.
On y va Emilie on nous attend.
Vendredi 7 juillet 19 h 12
Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale
Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…
Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…
Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….
Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.
On y va oui ou non ?
Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.
Vendredi 7 juillet 19 h 24
Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !
Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.
Il fait un bond en arrière.
Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?
Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !
Reculez madame !
Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…
Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.
Amélie se tourne vers le commandant.
Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.
Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.
Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.
Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…
Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.
Ça sonne commandant !
Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture ! Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.
Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.
On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.
Vendredi 7 juillet 18 h 50
Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose. Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.
Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.
Amélie aime immédiatement ce lieu.
Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,
Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?
C’est le plus âgé qui répond
Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici. Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.
Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.
Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?
Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.
Pas grand-chose, vous savez…
Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…
Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.
C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.
Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.
Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ? Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…
Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.
Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.
C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.
Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule. Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet. Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…
Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.
Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».
Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.
C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…
Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…
Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.
Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
J’écris beaucoup de nouvelles en ce moment, notamment des micro-nouvelles. Cela me donne l’envie de tenter l’expérience du trés très court, avec pourquoi pas une nouvelle rubrique….
Comme tous les matins, il ouvre la fenêtre. Ce besoin de savoir à quoi s’attendre…Stupeur : le paysage a disparu. Rien : le vide. Ce n’est pas gris, ce n’est pas une nouvelle brume. Non ce n’est rien. Il sait très bien qu’il ne dort pas, on ne pourra pas lui faire le coup du « mais tu as rêvé… » Trop simple, trop classique. C’est simple il n’y a rien, plus rien. Autour de la table du petit déjeuner il n’en parle à personne. Il plaisante, il est de bonne humeur. Et soudain sa fille reste figée devant son écran.
Papa, maman, je viens de recevoir une alerte !
Il pose tranquillement sa tartine.
Ah bon, et que dit-elle cette alerte ?
Et bien c’est ça qui est bizarre, elle ne dit rien !
Il ne répond pas mais se dit qu’il faudrait qu’il aille vérifier s’il a bien fermé la fenêtre…
Le président veut emmener ses ministres pour une promenade en forêt…
Des questions, des questions, il
en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres,
on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par
pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien
rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là
à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules
pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.
L’un d’entre eux, un des plus
jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire
d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le
seul à oser prendre la parole
Euh monsieur le président, c’est surprise surprise, elles sont où les caméras ?
Le président visiblement pressé
de sortir de la salle lui répond calmement :
Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez on a déjà assez perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, , en avant les enfants !
Il est onze heures trente :
président en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est
parfaite, qui s’engage dans l’allé qui conduit jusqu’à la grille ou les portes
de l’autocar sont déjà ouvertes.
Le président marche d’un bon pas,
il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train
de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs,
et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que
pour aller batifoler en forêt.
Certains espèrent en silence
qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de
lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.
Le premier ministre est pâle,
transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher
la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle
au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique
d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son
directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite
envoyer un texto…
Un texto…
La petite troupe, est maintenant
agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent
impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils
sont ralentis : le président est en
haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une
espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du
sac son ou ses portables. On comprend au
ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de
dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en
convenir.
Le premier ministre qui est le
dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son
smartphone pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un
texto suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre
toutes les dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant
seulement que Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à
envisager que le Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper
frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu
irritée qui lui dit :
Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait, allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
Mais monsieur le Président, c’est impossible, comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le président de la république qui nomme le premier ministre.
Mais monsieur le président
Pas de mais Pierre, si ton portable ne me parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
Bien Monsieur le Président
Pierre puisque c’est ainsi que
nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est
le silence maintenant qui devient plus pesant.
Tous les ministres sont montés,
ils se sont installés, certains, ont déjà pris les place du fond (les vieux réflexes
ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre ).
Que se passe-t-il ? Que
va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne
cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le
président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir !
Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer
toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne
l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de
proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire
« piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite,
mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement
il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à
11 h 00. Tous les ministres sont tendus,
les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri
ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques
pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les
conséquences.
Le président de la République
prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien
qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre,
mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous
l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous
pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai
sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du
bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique :
sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse
surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le
sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise
pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous
rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est
aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous
le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis
heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai
été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la
fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui
m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à présent,
de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué,
et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris
encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il
faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une
évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter
comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que
nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De
toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets
s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que
je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour
de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre
la rumeur. Nous irons marcher en silence
quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai
sourire, simple naturel ».
Je republie en plusieurs épisodes cette nouvelle écrites il y cinq ans environ…
13 juillet 2015 : Sourires au conseil des
ministres….
Ce mercredi matin, comme tous les
mercredi matin, c’est le conseil des
ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier
ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des
autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir
exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est
ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux
conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de
se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les
jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer
pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres
le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis
autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils
tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un
angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin
que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige
quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en
dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais,
les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne
n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse
qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC,
ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des
ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine
de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement,
pour le parti, bref importants. Le
conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est
l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le premier
ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
C’est l’odeur du tabac qui m’a incité à lever la tête de mon journal. Je devais être à Paris en fin de journée, et comme je ne supporte plus les autoroutes, j’avais décidé de prendre la nationale, et de traverser, comme autrefois, toute la Bourgogne. Je suis parti tôt ce matin, et j’ai eu envie de m’arrêter boire un café dans un bar. Je suis arrivé dans cette petite ville de Villeblevin qui m’a l’air bien tranquille, et qui pour une raison que j’ignore encore, me rappelle quelque chose.
En entrant au « café des touristes », j’ai tout de suite reconnu ce parfum si particulier que laissent les cigarettes de tabac brun. C’étaient celles que fumait mon père. L’odeur du tabac et une voix… Une voix qui sonne bien. Je connais cette voix, ou plutôt je la reconnais.
Il était là, au comptoir, dans cette position si particulière : celle où on reste vaguement debout, tout en faisant corps avec le bar, le coude gauche, l’avant-bras même, est posé sur le zinc et la main droite porte à la bouche une petite tasse de café. Entre les doigts de cette même main, une cigarette tremble.
Je suis pétrifié, je l’ai reconnu, il n’a pas changé, il est là… Albert Camus est en train de boire un café, et de fumer une cigarette. Certainement pas la première de la journée. Je le regarde dans ce geste banal, et bêtement ma seule interrogation, à ce moment-là, est de me demander comment il va faire… La cigarette, la tasse, le corps totalement disloqué, il va faire tomber quelque chose : tasse, ou cigarette ?
Surprenant comme le banal et le ridicule s’invitent parfois à la table de l’invraisemblable. Et oh, Eric ! Tu te réveilles ? Il est là, ton maître absolu, ton phare, celui dont tu parles tous les jours, que tu invoques à n’en plus pouvoir.
Oui, Albert Camus est là ! Et il m’observe ! Il ne pourrait d’ailleurs guère faire autre chose, puisque nous sommes les deux seuls clients. Le patron a répondu brièvement quelques mots à Albert. Il semble ailleurs, et on ne distingue que ses lèvres qui remuent dans un monologue intérieur, alors qu’il essuie compulsivement ses verres à bière…
Camus ! Albert Camus ! Un mètre linéaire de ma bibliothèque ! Il est là, devant moi, tranquillement à boire un café, comme un habitué. Il faut que je lui parle, il faut que je lui dise, j’ai tant de choses à lui raconter, d’avis à lui demander, d’indignations à partager. Ma bouche devient sèche, comme si je venais de sucer un morceau de craie. Je sens bien que les battements de mon cœur se sont accélérés. Machinalement, je porte ma tasse à la bouche et je balaie du regard les titres du journal local que j’ai pris en entrant.
Et soudain le déclic : Villeblevin ! Je comprends…Bien qu’étant incollable sur tout ce qui concerne Albert Camus, je n’avais pas réalisé que je venais de m’arrêter à Villeblevin, cette petite commune dans le Nord de l’Yonne où un terrible accident s’est produit il y a soixante-cinq ans. Juste mon âge ! Je suis à Villeblevin et Albert Camus y est aussi, à déguster cigarettes et café. Pourtant, on n’a plus le droit de fumer dans les bars. Je me surprends à être envahi de questions et de réflexions toutes plus stupides les unes que les autres. Plutôt que de m’interroger sur ces fadaises, je devrais déjà être accoudé au bar, moi aussi, et lui parler. Ce n’est pas un sosie, c’est impossible ! La voix : cette voix, je l’ai reconnue. Je vais me lever…
Je n’ose pas, c’est au-dessus de mes forces. Je vais passer une nouvelle commande. Je lève la main pour faire signe au patron. Je me dis que je pourrais l’interroger discrètement. Il faut que je me concentre, que j’ai l’air normal, que je ne donne pas l’impression d’être un « fan » illuminé et aveuglé. Le patron arrive, il traîne un peu les pieds, et ne me semble pas débordant d’enthousiasme.
– Vous désirez autre chose ?
– Oui, je m’aperçois que depuis ce matin j’ai le ventre vide, et je vous commanderais bien une omelette aux champignons : j’ai vu que vous en aviez à la carte.
– Pas de problème, mais il vous faudra patienter un peu, parce que les champignons sont toujours dans le panier, tout frais ramassés d’hier après-midi : des chanterelles, vous verrez elles sont fabuleuses avec un peu d’ail ! Autre chose ?
– Oui, euh, le monsieur là-bas au bar, je me disais que, enfin on dirait….
– Ah je m’en doutais quand je vous ai vu m’appeler…Oui oui, c’est bien lui, c’est Albert. Albert Camus. Vous le connaissez ?
– Si je le connais ? Vous me demandez si je connais Albert Camus ?
– Vous savez, moi les bouquins ce n’est pas mon truc, ce que je peux vous dire c’est qu’il est là tous les matins.
– Mais enfin, enfin, il est mort ! Vous le savez bien, il s’est tué il y a soixante-cinq ans pas loin d’ici …
– Oh, vous savez faut pas croire ce que vous racontent les journaux… Si vous voulez, je vais lui dire que vous aimeriez lui parler, vous aurez le temps pendant que je prépare votre omelette.
Il s’éloigne, le pas un peu plus dynamique. C’est certainement à l’idée de préparer ses chanterelles. Arrivé à la hauteur d’Albert Camus, je le vois qui lui glisse un mot à l’oreille. Albert pose sa tasse sur le comptoir, écrase sa cigarette, s’étire en souriant, et s’approche de ma table. Je dirais qu’il n’y a pas plus de six mètres qui nous séparent ! Ça y est, il va s’asseoir à ma table, je vais lui parler, je vais avoir une conversation avec mon idole absolue. Il faut que je me calme. Commencer par quoi ? Littérature ? Politique intérieure ? Situation internationale ? Oui, c’est cela, il faut que je lui demande comment il juge la montée du totalitarisme. Non, il faut que je l’interroge d’abord sur la nouvelle vague d’antisémitisme, que je lui fasse part de mes réflexions sur les camisoles idéologiques dans lesquelles chacun s’enferme. Il faut que, il faut que…
Il s’assoit en face de moi. C’est lui, c’est bien lui : son regard, sa présence… Comment dire ? Une présence oui. Mais lumineuse. Lumineuse ? Non : solaire, solaire comme son style, comme Noces à Tipaza. Je l’entends : « A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils ».
Il prend le temps de m’observer, de me dévisager. Je suis paralysé, je crains de paraître ridicule, il faut que je plie ce journal local. Ce ne sont certainement pas ses lectures favorites. Tiens, il faudra que je lui demande quel est le dernier roman qu’il a lu. Je pourrais aussi lui parler de mes textes, de mes poésies, de mes nouvelles. Non, c’est malvenu, je ne vais pas gaspiller le peu de temps que nous allons avoir, à lui parler de moi. Il faut quand même que je lui demande comment il s’en est sorti de cet accident, parce que, il a bien eu lieu… Et « Le premier homme » ce magnifique manuscrit, qui était dans la Vega quand ils ont heurté le platane. « Le premier homme », tellement beau… Il faut que je le lui dise.
Il est assis en face de moi, il vient de sortir son paquet de cigarettes. Je les reconnais, ce sont des gitanes, celles que fumait mon père… Il a ce geste tant de fois répétées : un petit tapotement sur le fond du paquet pour que deux cigarettes puissent sortir. Il sourit et soupire comme s’il se préparait à une longue conversation avec un ami. Il me tend le paquet.
Il s’éloigne, le pas un peu plus dynamique. C’est certainement à l’idée de préparer ses chanterelles. Arrivé à la hauteur d’Albert Camus, je le vois qui lui glisse un mot à l’oreille. Albert pose sa tasse sur le comptoir, écrase sa cigarette, s’étire en souriant, et s’approche de ma table. Je dirais qu’il n’y a pas plus de six mètres qui nous séparent ! Ça y est, il va s’asseoir à ma table, je vais lui parler, je vais avoir une conversation avec mon idole absolue. Il faut que je me calme. Commencer par quoi ? Littérature ? Politique intérieure ? Situation internationale ? Oui, c’est cela, il faut que je lui demande comment il juge la montée du totalitarisme. Non, il faut que je l’interroge d’abord sur la nouvelle vague d’antisémitisme, que je lui fasse part de mes réflexions sur les camisoles idéologiques dans lesquelles chacun s’enferme. Il faut que, il faut que…
Il s’assoit en face de moi. C’est lui, c’est bien lui : son regard, sa présence… Comment dire ? Une présence oui. Mais lumineuse. Lumineuse ? Non : solaire, solaire comme son style, comme Noces à Tipaza. Je l’entends : « A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils ».
Il prend le temps de m’observer, de me dévisager. Je suis paralysé, je crains de paraître ridicule, il faut que je plie ce journal local. Ce ne sont certainement pas ses lectures favorites. Tiens, il faudra que je lui demande quel est le dernier roman qu’il a lu. Je pourrais aussi lui parler de mes textes, de mes poésies, de mes nouvelles. Non, c’est malvenu, je ne vais pas gaspiller le peu de temps que nous allons avoir, à lui parler de moi. Il faut quand même que je lui demande comment il s’en est sorti de cet accident, parce que, il a bien eu lieu… Et « Le premier homme » ce magnifique manuscrit, qui était dans la Vega quand ils ont heurté le platane. « Le premier homme », tellement beau… Il faut que je le lui dise.
Il est assis en face de moi, il vient de sortir son paquet de cigarettes. Je les reconnais, ce sont des gitanes, celles que fumait mon père… Il a ce geste tant de fois répétées : un petit tapotement sur le fond du paquet pour que deux cigarettes puissent sortir. Il sourit et soupire comme s’il se préparait à une longue conversation avec un ami. Il me tend le paquet.
Camus ! Albert Camus ! Un mètre linéaire de ma bibliothèque ! Il est là, devant moi, tranquillement à boire un café, comme un habitué. Il faut que je lui parle, il faut que je lui dise, j’ai tant de choses à lui raconter, d’avis à lui demander, d’indignations à partager. Ma bouche devient sèche, comme si je venais de sucer un morceau de craie. Je sens bien que les battements de mon cœur se sont accélérés. Machinalement, je porte ma tasse à la bouche et je balaie du regard les titres du journal local que j’ai pris en entrant.
Et soudain le déclic : Villeblevin ! Je comprends…Bien qu’étant incollable sur tout ce qui concerne Albert Camus, je n’avais pas réalisé que je venais de m’arrêter à Villeblevin, cette petite commune dans le Nord de l’Yonne où un terrible accident s’est produit il y a soixante-cinq ans. Juste mon âge ! Je suis à Villeblevin et Albert Camus y est aussi, à déguster cigarettes et café. Pourtant, on n’a plus le droit de fumer dans les bars. Je me surprends à être envahi de questions et de réflexions toutes plus stupides les unes que les autres. Plutôt que de m’interroger sur ces fadaises, je devrais déjà être accoudé au bar, moi aussi, et lui parler. Ce n’est pas un sosie, c’est impossible ! La voix : cette voix, je l’ai reconnue. Je vais me lever…
Je n’ose pas, c’est au-dessus de mes forces. Je vais passer une nouvelle commande. Je lève la main pour faire signe au patron. Je me dis que je pourrais l’interroger discrètement. Il faut que je me concentre, que j’ai l’air normal, que je ne donne pas l’impression d’être un « fan » illuminé et aveuglé. Le patron arrive, il traîne un peu les pieds, et ne me semble pas débordant d’enthousiasme.
– Vous désirez autre chose ?
– Oui, je m’aperçois que depuis ce matin j’ai le ventre vide, et je vous commanderais bien une omelette aux champignons : j’ai vu que vous en aviez à la carte.
– Pas de problème, mais il vous faudra patienter un peu, parce que les champignons sont toujours dans le panier, tout frais ramassés d’hier après-midi : des chanterelles, vous verrez elles sont fabuleuses avec un peu d’ail ! Autre chose ?
– Oui, euh, le monsieur là-bas au bar, je me disais que, enfin on dirait….
– Ah je m’en doutais quand je vous ai vu m’appeler…Oui oui, c’est bien lui, c’est Albert. Albert Camus. Vous le connaissez ?
– Si je le connais ? Vous me demandez si je connais Albert Camus ?
– Vous savez, moi les bouquins ce n’est pas mon truc, ce que je peux vous dire c’est qu’il est là tous les matins.
– Mais enfin, enfin, il est mort ! Vous le savez bien, il s’est tué il y a soixante-cinq ans pas loin d’ici …
– Oh, vous savez faut pas croire ce que vous racontent les journaux… Si vous voulez, je vais lui dire que vous aimeriez lui parler, vous aurez le temps pendant que je prépare votre omelette.
Je vous propose de découvrir aujourd’hui en trois parties une nouvelle que j’ai proposée pour un concours dont le thème était » vous rencontrez un personnage historique qui vous fascine »… Je n’ai pas remporté de prix mais je suis assez satisfait de ma création…
C’est l’odeur du tabac qui m’a incité à lever la tête de mon journal. Je devais être à Paris en fin de journée, et comme je ne supporte plus les autoroutes, j’avais décidé de prendre la nationale, et de traverser, comme autrefois, toute la Bourgogne. Je suis parti tôt ce matin, et j’ai eu envie de m’arrêter boire un café dans un bar. Je suis arrivé dans cette petite ville de Villeblevin qui m’a l’air bien tranquille, et qui pour une raison que j’ignore encore, me rappelle quelque chose.
En entrant au « café des touristes », j’ai tout de suite reconnu ce parfum si particulier que laissent les cigarettes de tabac brun. C’étaient celles que fumait mon père. L’odeur du tabac et une voix… Une voix qui sonne bien. Je connais cette voix, ou plutôt je la reconnais.
Il était là, au comptoir, dans cette position si particulière : celle où on reste vaguement debout, tout en faisant corps avec le bar, le coude gauche, l’avant-bras même, est posé sur le zinc et la main droite porte à la bouche une petite tasse de café. Entre les doigts de cette même main, une cigarette tremble.
Je suis pétrifié, je l’ai reconnu, il n’a pas changé, il est là… Albert Camus est en train de boire un café, et de fumer une cigarette. Certainement pas la première de la journée. Je le regarde dans ce geste banal, et bêtement ma seule interrogation, à ce moment-là, est de me demander comment il va faire… La cigarette, la tasse, le corps totalement disloqué, il va faire tomber quelque chose : tasse, ou cigarette ?
Surprenant comme le banal et le ridicule s’invitent parfois à la table de l’invraisemblable. Et oh, Eric ! Tu te réveilles ? Il est là, ton maître absolu, ton phare, celui dont tu parles tous les jours, que tu invoques à n’en plus pouvoir.
Oui, Albert Camus est là ! Et il m’observe ! Il ne pourrait d’ailleurs guère faire autre chose, puisque nous sommes les deux seuls clients. Le patron a répondu brièvement quelques mots à Albert. Il semble ailleurs, et on ne distingue que ses lèvres qui remuent dans un monologue intérieur, alors qu’il essuie compulsivement ses verres à bière…
La petite gare indiquée sur le plan est bien là. Ils s’approchent. C’est à peine une gare, plutôt une petite maison de garde barrière. Max a la nausée. La brume est tellement épaisse qu’on ne distingue qu’un halo de lumière au milieu d’une vague forme. Lucie presse le pas.
– C’est éclairé, il doit y avoir quelqu’un à l’intérieur…
Ils entrent. C’est vraiment une toute petite gare, avec simplement deux bancs pour attendre à l’intérieur. Pas de panneau d’affichage, simplement un distributeur automatique de boissons et autres friandises. Max se dit qu’ils iront boire un café, ça les réchauffera et leur éclaircira la gorge. Derrière un petit guichet, un assez vieil homme lit un journal. Il ne semble pas étonné de leurs présences. Comme s’il les attendait.
– Deux billets pour le centre-ville ?
– Oui s’il vous plait, le train part à quelle heure ?
– Dans un quart d’heure ! Vous aurez le temps de prendre quelque chose au distributeur.
Lucie ne dit rien. Elle serre encore plus fort la main de Max. Elle jurerait que le vieil homme a souri. Il est si pâle qu’elle met cela sur le compte du brouillard. Max a payé les deux billets ; cela ne coûte presque rien. Il demande d’où vient le train.
– Il n’est indiqué nulle part, il vient d’où monsieur ce train ?
– Je ne sais pas jeune homme, ce que je peux vous dire c’est qu’il est toujours à l’heure.
– Mais qu’est ce qu’il y a après le lac ?
– Après le lac, il y a l’usine. Vous ne sentez pas ? Elle n’est pas très loin.
Max est pris d’une quinte de toux. L’homme derrière le guichet lève les yeux et lui indique le distributeur.
– Vous toussez fort jeune homme, je vous conseille d’acheter une boîte de pastilles pour la gorge. Il y en a de très bonnes dans le distributeur. Vous verrez elles sont très efficaces.
L’usine, l’odeur de soufre, les yeux qui piquent, la gorge qui gratte. Et les fameuses pastilles. Lucie se rapproche de Max et lui souffle dans l’oreille.
– Tu as vu, c’est comme dans le film…
Ils sont sur le quai. Ils sont seuls. Le brouillard est tellement épais qu’on ne distingue pas la voie. Max et Lucie ne disent rien. Ils se tiennent par la main. Ils toussent. Soudain on entend un fracas métallique. C’est le train qui arrive au loin. Il entre en gare. Il s’arrête.
Ils montent dans un des deux wagons. Toutes les places sont occupées. Ce n’est pas grave, le trajet sera court. Max observe les voyageurs. Ce sont des ouvriers. Ils ne disent rien, ils semblent épuisés. On le devine à leurs regards vides et tristes.
Max se tient contre la paroi. On entend des toux. Lucie est tout contre lui. Elle est plus petite ; il sent la bonne odeur de ses cheveux. Cela le rassure. Il se penche, tout doucement, jusqu’à son oreille.
– Fini les films d’auteur à onze heures, Lucie, fini…
La traversée de la forêt n’est pas aussi agréable qu’ils l’auraient imaginé. L’air est humide, avec presque une vieille odeur de moisi. Le silence est surprenant. Pas de craquements, de bruissements, tous ces petits sons qui font le charme des forêts. Lucie lui tient la main, plus fermement que tout à l’heure. A ce contact Max sent qu’elle est un peu angoissée.
– Tu as peur ? Tu n’aimes peut-être pas marcher en forêt ?
– C’est vrai que ce n’est pas ce que je préfère… Et puis, je ne sais pas pourquoi, mais je ne me sens pas très bien. Je suis angoissé, mais ce qui est bizarre c’est que j’ai l’impression d’avoir déjà vécu cette scène. Pas toi Max ?
– Non, ce n’est pas exactement ça… Mais c’est vrai que je serai content quand on sera arrivé au lac. D’habitude, j’aime marcher au milieu des arbres, mais là…
– Et puis on dirait qu’on est les premiers à passer ici. C’est curieux que ce ne soit même pas fléché…
Max ne veut pas inquiéter Lucie mais, pour être franc, lui non plus n’est pas tranquille. Il ne comprend pas où est passé le canal. Peut-être qu’il est sous terre. Le lac n’est certainement plus très loin.
En effet, ils atteignent une clairière et brutalement, débouchent sur le lac. Le fameux lac perdu. Et pour être perdu, il est perdu. Ce qui est vraiment bizarre, c’est qu’on ne voit pas ce qu’il y autour du lac. On ne distingue pas les rives. Il faut dire que si c’était une fine brume qui flottait au-dessus du canal, là c’est une épaisse couche de brouillard qui pèse sur la surface de l’eau. Ils se sont arrêtés pour regarder. Lucie s’est encore rapprochée de lui. Il sent bien qu’elle n’est pas rassurée.
Max et Lucie ont les yeux qui piquent. Ils toussent. Ils avancent encore un peu.
– On va toucher l’eau… Elle doit être froide !
– Non ! Ne t’avance pas Max, je ne suis pas tranquille.
Et puis il y a une odeur qui peu à peu devient insoutenable. Une odeur de soufre. Max n’a pas écouté Lucie, il s’est approché, agenouillé et il a trempé la main dans l’eau. Il fait toujours cela, même s’il est évident qu’ils ne se baigneront pas. Pas aujourd’hui. Pas ici. Lucie s’impatiente.
– Bon, Max, tu as fini ? Moi je veux rentrer, je m’attendais vraiment à autre chose…Alors, cette eau, elle est comment ?
Max ne répond pas tout de suite. Il serre les dents. Non pas que l’eau ait été si froide, mais parce que la main lui pique, elle le brûle presque. Il l’a enfouie au fond de sa poche.
A présent, Max avait envie de se détendre, et ne surtout pas entrer dans un débat inutile et mortifère avec Lucie.
– Il fait beau pour un mois de novembre. Et si on allait se promener au bord du lac ?
Lucie était d’accord. Ils « sortaient » ensemble depuis quelques mois seulement et apprenaient encore à se connaître. Mais ce dont ils étaient déjà certains, l’un comme l’autre, c’est qu’ils étaient bien ensemble. Ils aimaient se tenir par la main, et marcher. Ils aimaient passer de longs moments à se regarder, sans rien dire. Ils étaient étudiants tous les deux et ne connaissaient pas encore vraiment cette petite ville universitaire du centre de la France. Dans la brochure d’accueil, lors de leurs inscriptions, Max avait repéré quelques sites que l’on conseillait de découvrir, c’était notamment le cas de ce lac. Il s’agissait du lac perdu. Drôle de nom pour un lac ! Il faudra, à l’occasion, qu’il cherche des explications.
Comme ils ne connaissent pas le trajet, ils consultent l’itinéraire sur leurs smartphones. Lucie est la plus rapide pour ce genre d’activité. Et elle semble très motivée pour y aller à pied. Il est indiqué qu’il faut une heure trente. C’est largement dans leurs cordes, ce sont de bons marcheurs, et puis il fait beau, et ils ont le temps. Ils ont même toute l’après-midi. Il faut dire que les fameux films d’auteurs sont souvent projetés en matinée, à onze heures, heure un peu curieuse, s’il en est une… Une heure, dont on ne saurait dire à quoi elle correspond. Lucie a le sourire, elle prend la main de Max, la séance de cinéma semble déjà loin.
– C’est curieux ce nom pour un lac : le lac perdu… Tu crois qu’on va le trouver ?
Max est bon public et amoureux : il sourit au jeu de mot de Lucie, tout en la serrant contre lui. Ils ont un peu plus de six kilomètres à effectuer. Il suffit de longer le canal pendant deux ou trois kilomètres, et ensuite de traverser une forêt, pour déboucher sur le lac. Ce qui les réjouit, c’est qu’il y a une petite gare, juste en bordure du site. Elle est indiquée sur le plan, mais ils ne parviennent pas à la trouver dans toutes les applications SNCF, qu’en bon voyageurs ils ont téléchargé sur leur téléphone. Peu importe, ils verront bien quand ils seront sur place, et au pire s’il le faut, ils reviendront à pied. C’est samedi aujourd’hui, ils n’ont pas cours.
Le chemin qui longe le canal est très agréable. Ils sont heureux de découvrir ensemble ce bel endroit. Max, étudiant en histoire, se pose toujours beaucoup de questions.
– Je me demande à quoi peut servir ce canal. Visiblement d’après le plan, il relie le lac à la ville. Il faudra que je fasse des recherches.
– Tu as vu Max, c’est très beau cette fine couche de brume qui flotte sur la surface de l’eau.
Max sourit, mais ne renchérit pas, il craint que la vue de cette brume ne relance le débat sur le film du matin. Ils approchent de la forêt. Elle est épaisse. Dès les premiers pas qu’ils font à l’intérieur, ils sont saisis, l’un et l’autre, d’une toux rauque. Lucie pense que ce doit être une allergie aux châtaigniers qui sont très nombreux.
– Mais je n’ai jamais été allergique à quoi que ce soit ! Non, je pense que c’est plutôt cette petite brume qui nous est tombée sur les bronches.
Ils sont enfin dehors. L’air est frais, vif, presque coupant. Quel contraste avec la pénombre mélancolique de ce film. Max sait qu’ils ne seront pas d’accord. C’est presque devenu un jeu entre eux. Elle aime en rajouter sur son côté « intello », fidèle lectrice des cahiers du cinéma et de Télérama. Quant à lui, il adore exagérer son désintérêt pour ce que Lucie appelle les films d’auteur. Et évidemment, connaissant son allergie aux débats qui suivent les projections, elle aime commenter, et généralement encenser ce qu’elle a vu, l’opposant généralement à ce qu’elle considère comme le mauvais cinéma commercial.
-Incroyable ce film, non ? Je suis toute secouée : pas toi Max ?
-Secoué, non ! Pas vraiment, j’ai plutôt la nausée, comme si je venais de traverser un long tunnel humide. Et honnêtement, je te le dis franchement, je n’ai rien compris…
-Mais il n’y a rien à comprendre, il faut simplement se laisser émouvoir. Et puis c’est juste incroyable ! Quand tu penses qu’il a réalisé ce film quasiment sans budget, en utilisant pour le tournage un simple vieil Iphone recyclé…
Max ne répond pas. C’est inutile, il sait qu’elle exagère, peut-être pour le taquiner. Mais quand il y repense, il ne peut pas s’empêcher de trouver qu’on a atteint le sommet du grotesque. Pendant une heure trente, ils ont dû subir une histoire totalement incohérente. Il s’agissait d’un jeune couple, répondant à une annonce farfelue, rédigée par le maire d’une petite commune, située on ne sait où, mais vraisemblablement dans un pays d’Europe de l’Est, certainement ancienne république soviétique, avec des prisons remplies de réalisateurs dissidents… Une petite annonce avait attiré l’attention des deux jeunes gens. Elle disait en gros : « Village embrumé cherche jeune couple heureux et joyeux pour diffuser quelques tranches de bonheur à population endormie. » S’en étaient suivies une succession de situations ridicules, pour la plupart incompréhensibles (car évidemment, compte tenu du budget on ne peut plus rabougri, le sous titrage semblait avoir été fait par une intelligence artificielle débutante…). Le réalisateur voulait, on l’avait bien compris, dénoncer beaucoup de choses à la fois, et au bout du compte, on ne comprenait rien. Il y avait une usine chimique, rejetant des quantités impressionnantes de fumées toxiques. Cette usine appartenait au maire. Il y avait aussi l’épouse de ce maire, pharmacienne de son état, et qui vendait à la population des pastilles, sensées lutter contre les toux chroniques, secouant tout le village, mais qui, en réalité, avaient pour effets secondaires de provoquer une profonde léthargie dépressive. Et au milieu de tout cela, le jeune couple se tenait continuellement par la main, essayait de faire rire, ce qui ne marchait pas, ni pour la population, ni pour les spectateurs du film. Bref, pendant une heure trente, on entendait des chuchotements, des toux rauques, des soupirs et parfois des rires contenus. Le tout, étant accompagné d’un fonds musical dont il n’est pas possible de qualifier le genre. Objectivement, c’était, au mieux, un simple navet, au pire, le véritable « foutage » de gueule d’un réalisateur, en colère contre le monde entier, qui avait cherché à prendre à leur propre piège tous ces snobs cultureux occidentaux…
Pour un concours de nouvelles, j’ai écrit ce texte que je vous propose de découvrir aujourd’hui en plusieurs parties. Il faut préciser qu’une contrainte était imposé, à savoir commencer par la phrase suivante : « Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. »
« Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. » C’est une voix d’outre-tombe qu’on vient d’entendre. Elle indique qu’on en a enfin terminé avec ce film. Sur le grand écran de l’entrée des artistes – c’est le nom du cinéma – s’affiche le mot fin. Il y a encore un interminable plan fixe sur cette gare, enfouie sous une épaisse couche de brouillard. Même si la brume est très épaisse, il n’est pas difficile de reconnaître les deux silhouettes. Il faut dire qu’on les a suivies dans toutes leurs aventures monotones depuis le début du film. Film qui dès la fin du premier quart d’heure a déjà paru interminable à Max. On peut dire, sans se tromper, qu’il est soulagé, pour ne pas dire libéré, et il n’a pas attendu pour se lever et commencer à enfiler son blouson. Il se prépare à sortir, il a envie de respirer, de retrouver la lumière. Au début de la projection, il a d’abord pensé que le caméraman avait eu un problème de mise au point pendant le tournage. On ne peut pas dire que c’était totalement flou, c’était autre chose… Max s’est d’ailleurs retourné plusieurs fois, vers le petit carré lumineux de la cabine de projection. Peut-être est-ce simplement un problème technique ? Ces petits cinémas associatifs ont peu de moyens, et il imagine aisément que le projecteur est au moins aussi âgé que les vieux sièges en velours rouge qui grince dès qu’on bouge un peu. Lucie, comme à son habitude est restée assise. Elle est toujours convaincue, à la fin de chaque film qu’elle voit, qu’il faut patienter jusqu’à ce que la salle soit totalement vide. Elle est persuadée qu’il peut encore se passer quelque chose, qu’une dernière image va apporter un éclairage supplémentaire. Un message subliminal en quelque sorte. Max s’impatiente, il n’en peut plus.
– Tu vois bien qu’il ne va rien se passer…
– Non, attends, parfois il y a un rebondissement !
Max sourit intérieurement. Il ne voit vraiment pas comment il pourrait y avoir un rebondissement dans un film aussi flou et aussi plat. Il s’impatiente, mais résiste encore un peu. Il n’est plus à une minute près. Evidemment, rien de nouveau, pas le moindre rebondissement, pas de message. Il se dit que s’il était à la place du réalisateur, il aurait peut-être au moins remercié les spectateurs. « Merci d’être restés jusqu’au bout… » Ou alors : « vous n’avez rien compris à ce film, c’est normal, je n’ai, pour ma part, rien compris au scénario et l’objectif de ma caméra était rayé… » Il rit intérieurement de ses moqueries.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Ce matin Jules s’est levé en sueur.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, elles résonnent, ou plutôt elles chantent au fond de son crâne douloureux.
Jules ne se souvient que très rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble même reconnaître cette voix. Une voix douce et gaie. Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée, comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant la compagnie de cette voix, comme une caresse qui le réconforte.
Tous les matins depuis dix jours il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ?
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix désormais familière. Il a même l’impression qu’elle se rapproche désormais
Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plait- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque.
Jules commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement ; il ne se passe pas journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres, il les bouge parfois légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages.
Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin reconnaissons le de l’obsession.
Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa bibliothèque. Une belle bibliothèque, bien fournie car Jules nous l’aurons compris aime les livres.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher.
Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime les oiseaux aussi, il est même passionné, il aime les observer, les écouter, et surtout, Jules aime quand ils s’envolent… Nous aurons donc compris que comme Jules aime les livres et qu’il aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Et d’un coup, d’un seul Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre toujours fermée. Jules saisit un de ces magnifiques livres, qu’il aime tant feuilleter. Celui qu’il tient est un livre sur les oiseaux de mer, il le sort délicatement, caresse amoureusement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement…
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.
Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?
Amélie le repousse gentiment mais fermement.
Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.
Samedi 8 juillet 10 h 20
Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.
Elle a répondu sans résister à toutes les questions.
Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.
Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.
Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.
Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…
C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.
C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…
Mais comment êtes-vous entrée ?
J’ai profité de visites organisées. Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.
Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.
Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?
Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…
Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?
C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
Et après ?
La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.
Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.
Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ? Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
Une banderole ?
J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.
Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.
Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons. Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
Et ?
Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.
Amélie se tourne vers le commandant.
Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…
Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.
Attendez commandant j’ai une dernière question.
Il soupire.
Oui vite, je dois partir pêcher en famille…
Amélie sourit.
Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?
Valentine n’est pas surprise par la question.
Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…
Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim. C’est le commandant qui conclut.
Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.
Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.
Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…
Dimanche 9 juillet 16 h 15
Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois. Peut-être encore une forme de bizutage…
Dimanche 9 juillet 16 h 50,
Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.
Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.
Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?
Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.
Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,
Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.
Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
Vous l’avez gardé, on peut le voir ?
Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.
« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »
Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.
Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…
Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.
Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?
Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.
Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.
Et ensuite ?
On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…
Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….
C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.
Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !
Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.
Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.
On y va Emilie on nous attend.
Vendredi 7 juillet 19 h 12
Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale
Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…
Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…
Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….
Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.
On y va oui ou non ?
Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.
Vendredi 7 juillet 19 h 24
Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !
Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.
Il fait un bond en arrière.
Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?
Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !
Reculez madame !
Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…
Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.
Amélie se tourne vers le commandant.
Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.
Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.
Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.
Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…
Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.
Ça sonne commandant !
Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture ! Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.
Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.
On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.
Vendredi 7 juillet 18 h 50
Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose. Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.
Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.
Amélie aime immédiatement ce lieu.
Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,
Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?
C’est le plus âgé qui répond
Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici. Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.
Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.
Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?
Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.
Pas grand-chose, vous savez…
Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…
Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.
C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.
Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.
Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ? Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…
Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.
Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.
C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.
Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule. Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet. Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…
Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.
Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».
Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.
C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…
Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…
Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.
Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Jules avait pris l’habitude, tous les matins, d’aller chercher une baguette de pain frais chez le nouveau boulanger. Il ne lui fallait guère plus de dix minutes, en comptant évidemment l’ignoble côte derrière chez lui. C’était deux-cents mètres qu’on avait hâte de franchir et qu’on finissait généralement essoufflé. Le lundi matin, il lui avait semblé que cela montait plus que d’habitude, et surtout que c’était plus long. Il n’avait pas l’œil constamment rivé sur le cadran le sa montre, mais il lui semblait qu’il avait bien mis cinq minutes de plus. Le mardi, bien décidé à ne pas mettre plus de temps que la veille, il prit soin de déclencher son chronomètre. La côte était comme d’habitude mais, il fut bien obligé de constater, arrivé au sommet, qu’il était en sueur et surtout qu’il avait mis plus de temps pour ce simple franchissement. En poussant la porte de la boulangerie, il a regardé machinalement sa montre : cela faisait dix-neuf minutes qu’il était parti. Que s’est-il passé ? Pain croustillant sous le bras, il rentre gaiement ayant déjà oublié sa contre-performance. Le lendemain, le mercredi, le verdict est sans appel, puisque son chronomètre affiche vingt-cinq minutes. Nous sommes jeudi, Jules veut comprendre, il est plutôt en bonne forme physique en ce moment. C’est trente minutes après son départ qu’il arrive chez le boulanger.
Désolé, il faudra patienter un peu, la fournée n’est pas tout à fait cuite !
C’est curieux j’aurai pourtant pensé que j’étais arrivé plus tard qu’hier…
Vous êtes venu hier ? Je ne me souviens pas vous avoir vu, c’est avant-hier plutôt ? D’ailleurs non je suis certain de ne pas vous avoir vu depuis lundi, j’ai même pensé que vous étiez peut-être malade.
Jules ne répond pas, il se presse de rentrer, il a certainement besoin d’un bon café. Sa femme est déjà assise, elle l’attend.
Et bien tu en as mis du temps…
Ah bon je ne me rends pas compte
Bon ce n’est pas grave, je vais pas râler, c’est quand même la première fois que tu vas chercher le pain, en plus un lundi matin !
J’écris beaucoup de nouvelles en ce moment, notamment des micro-nouvelles. Cela me donne l’envie de tenter l’expérience du trés très court, avec pourquoi pas une nouvelle rubrique….
Comme tous les matins, il ouvre la fenêtre. Ce besoin de savoir à quoi s’attendre…Stupeur : le paysage a disparu. Rien : le vide. Ce n’est pas gris, ce n’est pas une nouvelle brume. Non ce n’est rien. Il sait très bien qu’il ne dort pas, on ne pourra pas lui faire le coup du « mais tu as rêvé… » Trop simple, trop classique. C’est simple il n’y a rien, plus rien. Autour de la table du petit déjeuner il n’en parle à personne. Il plaisante, il est de bonne humeur. Et soudain sa fille reste figée devant son écran.
Papa, maman, je viens de recevoir une alerte !
Il pose tranquillement sa tartine.
Ah bon, et que dit-elle cette alerte ?
Et bien c’est ça qui est bizarre, elle ne dit rien !
Il ne répond pas mais se dit qu’il faudrait qu’il aille vérifier s’il a bien fermé la fenêtre…
Pour participer à un concours de micro nouvelles j’ai retravaillé un ancien texte que j’avais écrit pendant le confinement.
Ce matin Jules s’est levé en sueur. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, résonnent, chantent au fond de son crâne douloureux. Jules se souvient rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent, il ressent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble reconnaître cette voix : une voix douce et gaie. Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant cette compagnie sonore, comme une caresse qui réconforte. Tous les matins, depuis dix jours, il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ? « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix familière. Il a l’impression qu’elle se rapproche. Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plaît- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque. Il commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement. Il ne se passe pas de journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres. Il les bouge parfois, légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages. Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin, reconnaissons-le, de l’obsession. Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa belle bibliothèque bien garnie. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher. Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime aussi les oiseaux. Il est même passionné ET aime les observer, les écouter, et surtout, par-dessus tout ce que Jules aime c’est quand ils s’envolent… Nous avons donc compris, que comme Jules aime les livres et aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux. Il arrive d’ailleurs assez souvent à Jules de dire que dans une bibliothèque les livres, sont en cage, et qu’il faut de temps à autre les libérer, ouvrir portes et fenêtres et les laisser s’envoler. C’est une image bien entendu ajoute t’il car n’oublions pas qu’il est maniaque et qu’il redoute par-dessous tout que ses livres ne lui échappent. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Soudain Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre fermée. Jules saisit un de ses livres. Il aime tant le feuilleter. C’est un grand livre sur les oiseaux de mer, à la couverture bleutée. Il caresse délicatement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement… Il aime le doux contact du papier. Il frissonne. Les oiseaux sont là, figés. Mouettes et goélands, sont posés. Il effleure les plumes de papier glacé. Jules ferme les yeux et entend la mer. Il l’entend et la sent. Sa main glisse sur la page. Il sent un souffle, une vibration, il connait ce livre. Les pages suivantes abritent l’albatros. C’est le plus grand, le plus beau. Un oiseau des océans qui ne se pose jamais. Jules hésite, pose son livre à plat sur la table se lève, ouvre la fenêtre, orientée plein ouest et retourne s’asseoir. La page se tourne, dans un souffle. Jules entend le vent du large. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Jules calmé s’est endormi. La page est tournée, l’oiseau s’est envolé.
Comme tous les matins, Jules se
lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit,
s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime
aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer
dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le
présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur,
il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère
le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de
café.
Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.
Jules est dans sa cuisine, le
café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche
pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute
par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui
accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux
que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui
est-elle celle qui aime la lune ? »
Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !
C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».
C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun !
Ecrans petits et grands, Écrans numériques, Écrans électroniques, Ecrans cathodiques, C’est le noir, Noir sidéral, Pas une diode, Pas un clic, C’est la panique
C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran. Vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais…Une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite… Et c’est ainsi qu’au même moment, dans tout le pays, des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne ,se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout. En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer. L’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie. Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment : tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle. Pour commencer la météo, et incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires.
Il est huit heures, Partout cela bourdonne, Parfois cela ronchonne, Il est huit heures, Plus un clic Numérique, électronique, L’heure est si belle, Vêtue de ses plus belles aiguilles….
Il n’aimait pas, lorsqu’on parlait de lui, qu’on dise le père Thomas. Avant tout, parce que Thomas c’était son prénom et dans ce village tout le monde avait la fâcheuse habitude d’accoler le prénom à père ou mère. Chacune et chacun devenait le père Marcel ou la mère Jeanne. Mais par-dessus tout, c’était la connotation religieuse qui le rebutait. « Comme si j’étais un prêtre en soutane ! » Il faut dire que Thomas Rabuteau était en délicatesse avec tout ce qui touchait de près ou de loin à la religion, aux croyances, aux idéologies. « Toutes ces fadaises sont à l’opposé de ce qui est le plus important pour moi : la rigueur scientifique… ». En conséquence, tout amical et bienveillant que cela puisse être, « le père Thomas », ce n’était pas sa tasse de thé. Il préférait qu’on ne dise rien, ou alors Rabuteau, même « l’autre » ne le dérangeait pas.
Il faut reconnaître que notre Rabuteau était grognon pour ne pas dire acariâtre. Il vivait seul, sans que personne ne puisse dire s’il y avait eu un jour une madame Rabuteau. Si cela avait été le cas, on aimait à dire qu’elle devait avoir bien du courage, certains disaient du mérite, pour supporter un tel bonhomme. Tout cela parce qu’on ne le voyait presque jamais en ville, il ne fréquentait pas le café des sports, haut lieu de l’actualité locale et de ses commentaires, on le rencontrait rarement dans les magasins. Il semble même qu’il se faisait souvent livrer à domicile, mais là aussi personne n’aurait pu dire avec certitude de quoi il s’agissait. C’étaient des camionnettes UPS qui dans ce petit coin de France rurale paraissaient suspectes. Il semblait ne plus travailler, alors qu’on estimait qu’il était certainement plus jeune qu’il n’y paraissait. Bref, Rabuteau intriguait.
A toute heure de la journée, on le voyait arpenter les allées de son jardin, des outils à la main. Il était souvent baissé, on pourrait même dire qu’il était plié en deux, au-dessus de ses semis de salades, de ses plans de courgettes. Ce qui alimentait le plus les conversations, c’est qu’il y était aussi la nuit. Plusieurs gars du village qui travaillaient en « trois huit » l’avaient vu plusieurs fois, soit très tard le soir, soit tôt le matin.
On disait qu’il n’était pas de la région, que c’était un ancien militaire qui arrivait de l’étranger, les plus vigilants prétendaient qu’il sortait de prison, qu’il avait certainement un bracelet électronique. Personne au village ne se souvenait comment il était arrivé là. Il avait emménagé la nuit dans cette petite maison à la sortie du bourg. C’était l’ancien logement du garde-barrière. Depuis que les passages à niveau sont automatisés, la SNCF met en vente toutes ces petites barraques. La singularité de celle-ci, c’était son immense jardin. Déjà, à l’époque du père Marcel, dernier garde- barrière, on ralentissait souvent pour s’extasier devant la taille des potirons. On les voyait même par la fenêtre du compartiment quand le train ralentissait.
Un matin, on avait vu les volets ouverts, de la lumière à l’intérieur et une silhouette sombre qui prenait des mesures dans le jardin. Il était arrivé là sans prévenir, sans se présenter. On se souvient simplement, parce que Gaby l’avait raconté à tout le monde en riant, que quelques jours après son arrivée, il était allé à la maison de la presse et qu’il avait demandé s’il y avait les horaires des marées dans le journal local. « Les horaires des marées ? Oh l’ami, on est en Bourgogne ici, pas en Bretagne ». En guise de compensation, ou plutôt de consolation, Gaby lui avait proposé l’almanach du père Benoit. « Vous verrez c’est plein d’infos, notamment pour les jardiniers ». Rabuteau avait eu l’air satisfait. Bref, Rabuteau non seulement intriguait, mais il inquiétait. Au village on n’avait pas l’habitude des originaux, encore moins des étrangers. En réalité, on ne les aimait pas.
Ceux qui le connaissaient le mieux, c’étaient les jardiniers de la mairie. Ils s’arrêtaient au grillage du jardin et lui parlaient. Il racontait qu’il faisait des expériences, des croisements entre plants, il leur avait parlé de ses voyages à l’étranger pour étudier les légumes.
« Des voyages à l’étranger pour étudier les légumes ! » Au café des sports, tout le monde se posait encore plus de questions. En fait, quand on ne sait rien sur quelqu’un on invente, on suppute, mais dès qu’on connait quelques bribes, on suspecte, on brode, on affabule. « C’est un chimiste, je vous le dis, on le voit à son tablier, mon prof de chimie avait le même », « oui, un chimiste ou une espèce de sorcier, pourquoi il est arrivé la nuit à votre avis, et ben parce que c’est un sorcier ? ».
Thomas Rabuteau ne se doutait de rien, il était tellement concentré sur sa tâche que la moindre rumeur aurait bien eu du mal à l’atteindre. Et pour être complètement sincère, il s’en moquait.
Cela faisait maintenant trois ans qu’il était au village. Les bavardages le concernant commençaient à s’épuiser, il faisait désormais partie du paysage, il était presque devenu un petit plus pour le folklore local. On pouvait même s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre, l’office de tourisme propose un passage devant le jardin du père Thomas. Jardin, convenons-en, qui était devenu une véritable attraction.
Nous étions dans la première quinzaine de septembre, ce devait être un mardi. Levé à son habitude dès potron minet, le père Thomas jeta un œil sur son jardin depuis la fenêtre de sa chambre et resta figé de stupeur…
Il n’en croyait pas ses yeux. Il avait réussi. Comme il était très tôt, la lumière du jour était encore hésitante. Rabuteau se frotta encore les yeux, se saisit de ses lunettes posées sur la commode, prit la peine de les nettoyer méticuleusement, les chaussa et observa calmement ce qu’il distinguait. La lune était encore largement visible, il faut dire qu’elle était pleine. Mais non, il ne rêvait pas, ce qu’il voyait était bel et bien réel. Des années qu’il attendait ce moment, des années qu’il faisait des essais, des calculs, qu’il prenait des notes, qu’il cherchait des solutions pour vérifier son hypothèse. Il se souvient qu’à l’école d’ingénieurs, les autres étudiants et certains professeurs se moquaient gentiment de lui : il était devenu Rabuteau l’illuminé, Rabuteau le farfelu. Et cela avait continué pendant des années, ses collègues des différentes chambres d’agriculture où il avait exercé ne comprenaient pas ses obsessions.
Mais Rabuteau n’avait jamais douté, il était sûr de lui, alors il avait voyagé, il avait observé, comparé, vérifié. Il avait choisi de venir s’installer dans ce petit village de Bourgogne, parce que d’après ses calculs, c’était ici et nulle part ailleurs que la lune aurait le plus d’effets sur la nature. En fait, Rabuteau, qui était né au bord de l’océan était depuis son plus jeune âge fasciné par le phénomène des marées. Très jeune, il avait constaté que plus les jardins sont proches de l’océan, plus les légumes grossissent en période de haute mer.
Il avait rempli des cahiers entiers de ses observations. Et lorsqu’il avait décidé de devenir agronome, son seul objectif avait été de parvenir à prouver qu’il est possible de produire très rapidement d’impressionnantes quantités de légumes, de tailles phénoménales, et ce, sans impact significatif sur l’environnement.
Tous les souvenirs de ses recherches, de ses échecs surtout, remontaient ce matin alors qu’il était là, figé derrière sa fenêtre à contempler le résultat de son travail.
Il a réussi ! Il ne prend même pas la peine d’enfiler sa tenue de jardinier. Il est en pyjama mais cela n’a aucune importance, de toute façon personne ne le verra. Il se précipite à l’extérieur, en pantoufles. Tant pis pour la rosée, tant pis pour la boue qui ne manquera pas de se coller sous les semelles en crêpe de ses chaussons. Personne ne lui dira rien. Il ne sait plus où donner de la tête. Il touche, il tâte, il soupèse, il caresse, il flatte de sa main caleuse. Et il prend des notes sur son éternel carnet qui ne le quitte jamais.
Les courgettes énormes sont les premières à attirer son attention. Certaines d’entre elles, à vue d’œil, mesurent plus d’un mètre cinquante et doivent peser dans les quarante kilos. On voit bien d’ailleurs qu’il a du mal à soulever l’une d’entre elles. Il s’y prend à plusieurs reprises, mais c’est peine perdue.
C’est simple, c’est le jardin des miracles, ou le jardin d’Eden. Mais ce ne sont pas les images que Rabuteau a en tête, il déteste toutes ces métaphores, ces allusions religieuses, et si, à cet instant, on lui avait demandé à quoi lui fait penser son jardin, quelle comparaison il ferait, il est fort probable qu’il aurait répondu : « il me fait penser à un jardin avec de gros légumes ». C’est un pragmatique, et s’il est sidéré ce matin, c’est d’abord parce qu’il ne s’attendait pas à une telle réussite.
Que s’est-il passé cette nuit ?
C’est la question que se posent les premiers passants. Ils sont stupéfaits, on est en pleine science-fiction. Rabuteau ne voit personne, il n’entend rien, il continue ses mesures, il photographie. On sent qu’il est saisi de la fébrilité du chercheur qui est parvenu à vérifier une hypothèse, mais on voit bien aussi qu’il doute. Peut-être qu’il rêve encore. On le voit même se mettre des gifles, se pincer. Bref, il ne se rend pas compte qu’en, à peine une demi-heure, le quart de la population du village est agglutiné derrière la grille, on entend des Oh, des Ah, des petits cris et des gros chuchotements. Mais Rabuteau lui n’entend rien.
« Vous voyez je vous l’avais bien dit, cet homme est dangereux, c’est un sorcier ! » L’une des commères du village, Rosalie, qui prétend tout savoir est une des plus loquaces. Bras croisés, l’œil mauvais, elle accueille tous les nouveaux curieux avec cet aplomb caractéristique de celles qui ne savent rien mais n’en pensent pas moins.
Rabuteau, toujours en pyjama, est seul au monde. Il est en extase devant ses tomates. Une seule d’entre elles pourrait largement nourrir une famille nombreuse. Les heures défilent et il ne se rend compte de rien. Une équipe télé vient d’arriver, c’est le maire qui les a prévenus, un peu de publicité pour le village c’est toujours bon pour le commerce. On a aussi prévenu l’école d’ingénieurs agronomes de Dijon, ce doit être la directrice de l’école primaire qui a pris l’initiative, elle est une des seules à ne jamais avoir été sensible aux rumeurs et aux propos déplacés sur Rabuteau. Comme lui, c’est une cartésienne, et elle est intimement persuadé que tout peut s’expliquer.
Lorsque l’équipe de « Agrosup » Dijon est arrivée sur place, Rabuteau est en train d’écosser une énorme cosse de petits pois. En fait, plus qu’une cosse, on dirait plutôt une trousse, une grosse trousse bien ventrue, dont le contenu en tombant dans la cuvette produit un son lourd comme celui d’une balle de tennis.
« Rabuteau, alors ça y est, tu as réussi ! » Rabuteau sursaute, il reconnait la voix nasillarde d’un de ses anciens camarades devenu aujourd’hui chercheur en agronomie. Un de ceux qui se moquait le plus de lui le prenant pour un illuminé. Il pose sa cuvette pleine de ce qu’on pourrait désormais appeler des « gros pois » … Il voit tous ces visages collés aux grilles de son jardin. Il avance, tout en resserrant la ceinture de son pyjama comme pour se donner une contenance sérieuse. Il a le sourire. L’équipe de télévision est toute proche, le micro du journaliste n’est plus qu’à quelques centimètres de la grille. Rabuteau le saisit avec autorité et n’attend même pas la question. Il va faire une déclaration. Tout le monde est bouche bée, on l’a rarement entendu parler.
« Mes chers amis, je savais depuis des années déjà que la lune avait une influence sur la croissance des légumes. J’ai passé aussi des années à observer le phénomène des marées, j’ai fait des prélèvements dans un nombre incalculable de jardins situés au bord des océans, j’ai utilisé les composantes chimiques de certaines algues pour fabriquer des engrais concentrés, et c’est cette nuit au moment où la pleine lune était à son apogée que, ce que j’appellerai la croissance explosive a eu lieu. C’était exactement à 0 h 25. ». Rabuteau estime qu’il en a assez dit. Il rend le micro au jeune journaliste, un peu interloqué, et semble déjà vouloir retourner à ses mesures.
« Oui il a raison Rabuteau, quand on est rentré vers 0 h 30, on est passé devant chez lui, on a cru qu’on avait trop bu, on a vu un potiron si gros qu’il faisait de l’ombre sur le trottoir, faut dire qu’avec la pleine lune on y voyait comme en plein jour »
Rabuteau a marqué un temps d’arrêt. Une marée c’est 12 h 25 minutes, il est presque 10 heures…il observe le potiron dont il a été question. Certes, il est encore de belle taille, mais de là à faire de l’ombre… Il sort son carnet, reprend ses calculs en tremblant un peu.
Il est 12 h 30, tout le monde est rentré déjeuner. Rabuteau est abattu. Il est encore en pyjama, assis sur sa brouette. Comme lui, le jardin est d’une tristesse infinie. Tout est rabougri, flétri. Dans la cuvette, on distingue de minuscules légumes, les plus gros d’entre eux, certainement des courges, ont la taille d’une noisette…
Rabuteau, toujours en pyjama, est seul au monde. Il est en extase devant ses tomates. Une seule d’entre elles pourrait largement nourrir une famille nombreuse. Les heures défilent et il ne se rend compte de rien. Une équipe télé vient d’arriver, c’est le maire qui les a prévenus, un peu de publicité pour le village c’est toujours bon pour le commerce. On a aussi prévenu l’école d’ingénieurs agronomes de Dijon, ce doit être la directrice de l’école primaire qui a pris l’initiative, elle est une des seules à ne jamais avoir été sensible aux rumeurs et aux propos déplacés sur Rabuteau. Comme lui, c’est une cartésienne, et elle est intimement persuadé que tout peut s’expliquer.
Lorsque l’équipe de « Agrosup » Dijon est arrivée sur place, Rabuteau est en train d’écosser une énorme cosse de petits pois. En fait, plus qu’une cosse, on dirait plutôt une trousse, une grosse trousse bien ventrue, dont le contenu en tombant dans la cuvette produit un son lourd comme celui d’une balle de tennis.
« Rabuteau, alors ça y est, tu as réussi ! » Rabuteau sursaute, il reconnait la voix nasillarde d’un de ses anciens camarades devenu aujourd’hui chercheur en agronomie. Un de ceux qui se moquait le plus de lui le prenant pour un illuminé. Il pose sa cuvette pleine de ce qu’on pourrait désormais appeler des « gros pois » … Il voit tous ces visages collés aux grilles de son jardin. Il avance, tout en resserrant la ceinture de son pyjama comme pour se donner une contenance sérieuse. Il a le sourire. L’équipe de télévision est toute proche, le micro du journaliste n’est plus qu’à quelques centimètres de la grille. Rabuteau le saisit avec autorité et n’attend même pas la question. Il va faire une déclaration. Tout le monde est bouche bée, on l’a rarement entendu parler.
« Mes chers amis, je savais depuis des années déjà que la lune avait une influence sur la croissance des légumes. J’ai passé aussi des années à observer le phénomène des marées, j’ai fait des prélèvements dans un nombre incalculable de jardins situés au bord des océans, j’ai utilisé les composantes chimiques de certaines algues pour fabriquer des engrais concentrés, et c’est cette nuit au moment où la pleine lune était à son apogée que, ce que j’appellerai la croissance explosive a eu lieu. C’était exactement à 0 h 25. ». Rabuteau estime qu’il en a assez dit. Il rend le micro au jeune journaliste, un peu interloqué, et semble déjà vouloir retourner à ses mesures.
« Oui il a raison Rabuteau, quand on est rentré vers 0 h 30, on est passé devant chez lui, on a cru qu’on avait trop bu, on a vu un potiron si gros qu’il faisait de l’ombre sur le trottoir, faut dire qu’avec la pleine lune on y voyait comme en plein jour »
Rabuteau a marqué un temps d’arrêt. Une marée c’est 12 h 25 minutes, il est presque 10 heures…il observe le potiron dont il a été question. Certes, il est encore de belle taille, mais de là à faire de l’ombre… Il sort son carnet, reprend ses calculs en tremblant un peu.
Il est 12 h 30, tout le monde est rentré déjeuner. Rabuteau est abattu. Il est encore en pyjama, assis sur sa brouette. Comme lui, le jardin est d’une tristesse infinie. Tout est rabougri, flétri. Dans la cuvette, on distingue de minuscules légumes, les plus gros d’entre eux, certainement des courges, ont la taille d’une noisette…
Mais Rabuteau n’avait jamais douté, il était sûr de lui, alors il avait voyagé, il avait observé, comparé, vérifié. Il avait choisi de venir s’installer dans ce petit village de Bourgogne, parce que d’après ses calculs, c’était ici et nulle part ailleurs que la lune aurait le plus d’effets sur la nature. En fait, Rabuteau, qui était né au bord de l’océan était depuis son plus jeune âge fasciné par le phénomène des marées. Très jeune, il avait constaté que plus les jardins sont proches de l’océan, plus les légumes grossissent en période de haute mer.
Il avait rempli des cahiers entiers de ses observations. Et lorsqu’il avait décidé de devenir agronome, son seul objectif avait été de parvenir à prouver qu’il est possible de produire très rapidement d’impressionnantes quantités de légumes, de tailles phénoménales, et ce, sans impact significatif sur l’environnement.
Tous les souvenirs de ses recherches, de ses échecs surtout, remontaient ce matin alors qu’il était là, figé derrière sa fenêtre à contempler le résultat de son travail.
Il a réussi ! Il ne prend même pas la peine d’enfiler sa tenue de jardinier. Il est en pyjama mais cela n’a aucune importance, de toute façon personne ne le verra. Il se précipite à l’extérieur, en pantoufles. Tant pis pour la rosée, tant pis pour la boue qui ne manquera pas de se coller sous les semelles en crêpe de ses chaussons. Personne ne lui dira rien. Il ne sait plus où donner de la tête. Il touche, il tâte, il soupèse, il caresse, il flatte de sa main caleuse. Et il prend des notes sur son éternel carnet qui ne le quitte jamais.
Les courgettes énormes sont les premières à attirer son attention. Certaines d’entre elles, à vue d’œil, mesurent plus d’un mètre cinquante et doivent peser dans les quarante kilos. On voit bien d’ailleurs qu’il a du mal à soulever l’une d’entre elles. Il s’y prend à plusieurs reprises, mais c’est peine perdue.
C’est simple, c’est le jardin des miracles, ou le jardin d’Eden. Mais ce ne sont pas les images que Rabuteau a en tête, il déteste toutes ces métaphores, ces allusions religieuses, et si, à cet instant, on lui avait demandé à quoi lui fait penser son jardin, quelle comparaison il ferait, il est fort probable qu’il aurait répondu : « il me fait penser à un jardin avec de gros légumes ». C’est un pragmatique, et s’il est sidéré ce matin, c’est d’abord parce qu’il ne s’attendait pas à une telle réussite.
Que s’est-il passé cette nuit ?
C’est la question que se posent les premiers passants. Ils sont stupéfaits, on est en pleine science-fiction. Rabuteau ne voit personne, il n’entend rien, il continue ses mesures, il photographie. On sent qu’il est saisi de la fébrilité du chercheur qui est parvenu à vérifier une hypothèse, mais on voit bien aussi qu’il doute. Peut-être qu’il rêve encore. On le voit même se mettre des gifles, se pincer. Bref, il ne se rend pas compte qu’en, à peine une demi-heure, le quart de la population du village est agglutiné derrière la grille, on entend des Oh, des Ah, des petits cris et des gros chuchotements. Mais Rabuteau lui n’entend rien. « Vous voyez je vous l’avais bien dit, cet homme est dangereux, c’est un sorcier ! » L’une des commères du village, Rosalie, qui prétend tout savoir est une des plus loquaces. Bras croisés, l’œil mauvais, elle accueille tous les nouveaux curieux avec cet aplomb caractéristique de celles qui ne savent rien mais n’en pensent pas moins
Un matin, on avait vu les volets ouverts, de la lumière à l’intérieur et une silhouette sombre qui prenait des mesures dans le jardin. Il était arrivé là sans prévenir, sans se présenter. On se souvient simplement, parce que Gaby l’avait raconté à tout le monde en riant, que quelques jours après son arrivée, il était allé à la maison de la presse et qu’il avait demandé s’il y avait les horaires des marées dans le journal local. « Les horaires des marées ? Oh l’ami, on est en Bourgogne ici, pas en Bretagne ». En guise de compensation, ou plutôt de consolation, Gaby lui avait proposé l’almanach du père Benoit. « Vous verrez c’est plein d’infos, notamment pour les jardiniers ». Rabuteau avait eu l’air satisfait. Bref, Rabuteau non seulement intriguait, mais il inquiétait. Au village on n’avait pas l’habitude des originaux, encore moins des étrangers. En réalité, on ne les aimait pas.
Ceux qui le connaissaient le mieux, c’étaient les jardiniers de la mairie. Ils s’arrêtaient au grillage du jardin et lui parlaient. Il racontait qu’il faisait des expériences, des croisements entre plants, il leur avait parlé de ses voyages à l’étranger pour étudier les légumes.
« Des voyages à l’étranger pour étudier les légumes ! » Au café des sports, tout le monde se posait encore plus de questions. En fait, quand on ne sait rien sur quelqu’un on invente, on suppute, mais dès qu’on connait quelques bribes, on suspecte, on brode, on affabule. « C’est un chimiste, je vous le dis, on le voit à son tablier, mon prof de chimie avait le même », « oui, un chimiste ou une espèce de sorcier, pourquoi il est arrivé la nuit à votre avis, et ben parce que c’est un sorcier ? ».
Thomas Rabuteau ne se doutait de rien, il était tellement concentré sur sa tâche que la moindre rumeur aurait bien eu du mal à l’atteindre. Et pour être complètement sincère, il s’en moquait.
Cela faisait maintenant trois ans qu’il était au village. Les bavardages le concernant commençaient à s’épuiser, il faisait désormais partie du paysage, il était presque devenu un petit plus pour le folklore local. On pouvait même s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre, l’office de tourisme propose un passage devant le jardin du père Thomas. Jardin, convenons-en, qui était devenu une véritable attraction.
Nous étions dans la première quinzaine de septembre, ce devait être un mardi. Levé à son habitude dès potron minet, le père Thomas jeta un œil sur son jardin depuis la fenêtre de sa chambre et resta figé de stupeur…
Il n’en croyait pas ses yeux. Il avait réussi. Comme il était très tôt, la lumière du jour était encore hésitante. Rabuteau se frotta encore les yeux, se saisit de ses lunettes posées sur la commode, prit la peine de les nettoyer méticuleusement, les chaussa et observa calmement ce qu’il distinguait. La lune était encore largement visible, il faut dire qu’elle était pleine. Mais non, il ne rêvait pas, ce qu’il voyait était bel et bien réel. Des années qu’il attendait ce moment, des années qu’il faisait des essais, des calculs, qu’il prenait des notes, qu’il cherchait des solutions pour vérifier son hypothèse. Il se souvient qu’à l’école d’ingénieurs, les autres étudiants et certains professeurs se moquaient gentiment de lui : il était devenu Rabuteau l’illuminé, Rabuteau le farfelu. Et cela avait continué pendant des années, ses collègues des différentes chambres d’agriculture où il avait exercé ne comprenaient pas ses obsessions.
Je publie, « enfin », le texte de ma nouvelle « l’horaire des marées ». Elle a remporté le premier prix du concours de nouvelles organisé par l’académie des sciences de Macon.. Voici la preùière partie. Comme d’habitude je la publierai en plusieurs fois, et en version intégrale ensuite.
Il n’aimait pas, lorsqu’on parlait de lui, qu’on dise le père Thomas. Avant tout, parce que Thomas c’était son prénom et dans ce village tout le monde avait la fâcheuse habitude d’accoler le prénom à père ou mère. Chacune et chacun devenait le père Marcel ou la mère Jeanne. Mais par-dessus tout, c’était la connotation religieuse qui le rebutait. « Comme si j’étais un prêtre en soutane ! » Il faut dire que Thomas Rabuteau était en délicatesse avec tout ce qui touchait de près ou de loin à la religion, aux croyances, aux idéologies. « Toutes ces fadaises sont à l’opposé de ce qui est le plus important pour moi : la rigueur scientifique… ». En conséquence, tout amical et bienveillant que cela puisse être, « le père Thomas », ce n’était pas sa tasse de thé. Il préférait qu’on ne dise rien, ou alors Rabuteau, même « l’autre » ne le dérangeait pas.
Il faut reconnaître que notre Rabuteau était grognon pour ne pas dire acariâtre. Il vivait seul, sans que personne ne puisse dire s’il y avait eu un jour une madame Rabuteau. Si cela avait été le cas, on aimait à dire qu’elle devait avoir bien du courage, certains disaient du mérite, pour supporter un tel bonhomme. Tout cela parce qu’on ne le voyait presque jamais en ville, il ne fréquentait pas le café des sports, haut lieu de l’actualité locale et de ses commentaires, on le rencontrait rarement dans les magasins. Il semble même qu’il se faisait souvent livrer à domicile, mais là aussi personne n’aurait pu dire avec certitude de quoi il s’agissait. C’étaient des camionnettes UPS qui dans ce petit coin de France rurale paraissaient suspectes. Il semblait ne plus travailler, alors qu’on estimait qu’il était certainement plus jeune qu’il n’y paraissait. Bref, Rabuteau intriguait.
A toute heure de la journée, on le voyait arpenter les allées de son jardin, des outils à la main. Il était souvent baissé, on pourrait même dire qu’il était plié en deux, au-dessus de ses semis de salades, de ses plans de courgettes. Ce qui alimentait le plus les conversations, c’est qu’il y était aussi la nuit. Plusieurs gars du village qui travaillaient en « trois huit » l’avaient vu plusieurs fois, soit très tard le soir, soit tôt le matin.
On disait qu’il n’était pas de la région, que c’était un ancien militaire qui arrivait de l’étranger, les plus vigilants prétendaient qu’il sortait de prison, qu’il avait certainement un bracelet électronique. Personne au village ne se souvenait comment il était arrivé là. Il avait emménagé la nuit dans cette petite maison à la sortie du bourg. C’était l’ancien logement du garde-barrière. Depuis que les passages à niveau sont automatisés, la SNCF met en vente toutes ces petites barraques. La singularité de celle-ci, c’était son immense jardin. Déjà, à l’époque du père Marcel, dernier garde- barrière, on ralentissait souvent pour s’extasier devant la taille des potirons. On les voyait même par la fenêtre du compartiment quand le train ralentissait.
Pour faciliter la lecture je publie, en entier, cette nouvelle…
« ET SI ON PARTAIT… »
C’est un mardi matin, un mardi de novembre que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. Ces derniers jours, l’automne avait fini par rendre l’âme et l’hiver avait pris le relais.
Louis est de mauvaise humeur ! Non pas qu’il redoute le mauvais temps mais parce qu’il s’attend à supporter l’éternelle ritournelle de sa compagne quand les premiers froids arrivent. C’est écrit d’avance : Marie, son épouse va vouloir bouger, va vouloir partir… Alors il se dit que la meilleure méthode pour éviter un débat qu’il sait perdu d’avance, c’est de ne rien dire, ou très peu. Bref, il va prendre les devants : il va bougonner, ronchonner, râler. C’est un spécialiste et n’a besoin ni d’échauffement, ni même de prétextes.
Fini, terminé, je crois que je suis blasé, je pense avoir fait le tour, je ne veux plus bouger d’ici. Et puis je dois l’avouer, je crois que je deviens sensible aux discours des écologistes. La couche d’ozone. Le carbone. Et puis de toute façon je n’ai pas…
Il est assis, ou plutôt avachi dans son fauteuil favori, dans un état de semi-somnolence certes, mais l’œil suffisamment vif pour indiquer qu’il est prêt à en découdre. Inquiet, il observe du coin de l’œil Marie. Il la connait par cœur. Depuis quarante ans, il a eu le temps de l’observer et il est désormais capable au mot près de deviner ce qu’elle va dire rien qu’en observant sa position sur le canapé, sa manière de remuer les lèvres, de tourner les pages. Il sait interpréter les silences, les croisements de bras, de jambes, les clignements de paupière. Elle est assise en face de lui avec, dans les mains, la dernière brochure qu’elle a reçue le matin même vantant avec le renfort de moultes photos l’exotisme de nombreuses destinations, de la Bourgogne à la Malaisie.
Avec son bougonnement casanier, ses sourcils broussailleux froncés, il pense avoir bien anticipé la question récurrente qu’il pressent imminente.
Marie lève les yeux et le regarde furtivement :
Qu’est-ce que tu bougonnes encore, je n’entends pas ce que tu dis.
Rien je ne dis rien, je n’ai pas envie de….
Et si on partait en Malaisie ?
Et voilà c’est parti ! Louis lève les yeux au ciel. Il se redresse un peu et commence à prendre une longue inspiration comme un enfant qu’on a surpris en train de faire une bêtise. Marie a compris. Elle n’a pas envie d’entrer dans une nouvelle polémique et lui dire qu’il devient pénible à toujours refuser ce qu’elle propose. Il faut qu’elle ruse, qu’elle le surprenne, qu’elle le prenne au piège car elle le connait bien ; il est du style à toujours commencer par dire qu’il ne veut pas, qu’il n’est pas d’accord et il finit par accepter, par se laisser faire.
Elle sait surtout qu’ils vieillissent tous les deux, et il est probable que tout deviendra bientôt plus difficile.
Le débat que Louis attend de pied ferme n’arrive finalement pas et il est surpris. Il est même inquiet. Il se demande ce qui lui arrive, elle est peut-être malade ou alors tout simplement elle ne le supporte plus. Et comme il est un peu parano, il s’attend même à ce qu’elle lui apprenne qu’elle va partir sans lui…
Marie pose la brochure dans le porte-revues et jette un coup d’œil par la fenêtre. Les premiers flocons volettent. Elle le regarde en soupirant.
Eh bien tu vois, je vais t’étonner moi aussi je crois que je n’ai plus envie de tout ça. Ce qu’il faudrait, c’est trouver quelque chose de simple et original, et surtout qui nous surprenne totalement…
Louis, soulagé s’est radouci et le masque de bougonneur a disparu.
Oui, tu as raison, un voyage en terre inconnue quoi, un endroit où personne n’est jamais allé…
Ou que personne n’a jamais vraiment regardé…
Curieusement, Louis se sent motivé. Ça lui plait. Une terre inconnue, un endroit où l’homme n’est jamais allé, une espèce d’Amérique moderne. En fait, ce dont il rêve, là dans un fauteuil, c’est d’être comme Marco-Polo ou Christophe Colomb. Original et ambitieux, mais à soixante-quatre ans, sans fortune personnelle, sans compétence de navigateur au long cours, comment trouver une terre inconnue ?
Marie sent que cela va être difficile mais elle va réfléchir, elle va trouver.
La nuit est un peu agitée pour Louis. Ses rêves sont emplis de voyages tous plus loufoques les uns que les autres.
Marie est levée. C’est inhabituel. Elle est déjà habillée et entre brusquement dans la chambre où Louis feint un réveil difficile.
Tu es prêt ? On s’en va ?
Mais on va où ?
Je ne sais pas on verra, on va aller à l’aéroport et on choisira au hasard. Qu’est-ce que tu en penses ?
Mais chérie, si on prend l’avion on est certain de ne pas aller vers l’inconnu. Si un avion va quelque-part, c’est qu’on y est déjà allé. Et c’est pareil pour le train, pour la voiture. Aujourd’hui pour partir il faut savoir où on va. Et puis de toute façon la météo n’est pas terrible…
Louis vient d’ouvrir les volets. En effet, il neige fort depuis plusieurs heures. Le silence prend de plus en plus de place, tout est étouffé, amorti, pas le moindre craquement. C’est l’empire du coton. Louis n’a pas envie de sortir préférant la chaleur de la cheminée, à l’avance épuisé à l’idée d’enfiler chaussettes, bottes, pull et manteau.
Il va poursuivre son hibernation. Parfois, il tire un peu le rideau, pour constater l’avancée du blanc. C’est tout. Tout est simple. Marie ne tardera pas à oublier ses projets…
Louis agit comme si de rien n’était, il prend le temps d’allumer une belle flambée.
Soudain un long craquement, comme un journal qu’on déchire. Il regarde le feu, ce n’est pas d’ici que cela vient. Cela craque de plus en plus, cela crépite même. Il y a peut-être des branches qui, ployant sous le poids de cette neige lourde, n’ont pas résisté. Non, ce qui est curieux c’est que cela craque tout doucement, puis cela s’accélère. En fait ça grince, comme quand on est sur un port et que le vent s’engouffre dans les mâts. Comme quand on est en mer….
Il appelle Marie
Ecoute Marie…
Il reste là, devant les braises, toujours intrigué par ces sons qui tanguent et qui roulent. Il faudrait qu’il aille voir. Il pense à la mer et sourit. Il sourit pour se moquer de lui-même : être capable d’entendre la mer, même ici en montagne… Certes ce n’est pas très haut, mais c’est la montagne quand même. Ils vont sortir. Pour voir, pour entendre.
Ils mettent beaucoup de temps à s’habiller, pas pressés de se confronter à ce qui ressemble de plus en plus à une tempête de neige.
Ils sont à l’extérieur, ils font le tour de la maison, pas très rapidement, ils s’enfoncent. Le son des bottes quand ils lèvent la jambe et qu’elles s’extirpent de la couche de neige fraîche, est magnifique. C’est un son épais, un son qu’on pourrait écrire. Tiens, s ’il devait l’écrire, il écrirait « onfk ». Oui c’est bien ça « onfk ». Qu’est-ce que tu en penses Marie ?
Ils ont fait le tour. Derrière leur maison, c’est une forêt avec de grands sapins. Une fois, on lui a dit ou il a lu quelque part que ces sapins ont le tronc si droit qu’autrefois on venait les couper pour en faire des mâts. Des mâts pour les bateaux de la marine royale…
La mer, toujours la mer… Il faudrait qu’il arrête de la voir partout. Il est devant la forêt. Les mâts sont dressés. Ils sont noirs dans le soir qui tombe. Les branches si blanches font de belles voiles. Quand ils ferment les yeux, il sent les embruns qui lui fouettent le visage. Il est bien, c’est salé.
« Onfk ! » Incroyableune mouette vient de s’envoler. Elle s’était posée sur la neige fraîche. Il s’est avancé, il y a encore les traces de ses pattes.
Viens voir Marie !
Au-dessus d’eux la mouette plane, on dirait qu’elle rit. Marie s’est approchée, elle frissonne un peu. Louis s’est accroupi, il gratte la neige, juste à l’endroit où la mouette s’est posée. Regarde Marie, il y a un message. Elle se penche au-dessus de son épaule, elle le voit déplier un papier,
Tiens Marie, lis, lis ce qu’elle nous a écrit…
Elle saisit le bout de papier en souriant. Louis ne se retourne pas.
Allez Marie, je t’écoute, qu’est-ce que tu lis ?
Marie prend sa plus belle voix.
C’est amusant mon Louis, je lis : « Bienvenue en terre inconnue ! ».
Louis s’est redressé, il secoue les quelques flocons qui se sont accumulés sur sa veste, il regarde Marie tendrement.
Elle sait surtout qu’ils vieillissent tous les deux, et il est probable que tout deviendra bientôt plus difficile.
Le débat que Louis attend de pied ferme n’arrive finalement pas et il est surpris. Il est même inquiet. Il se demande ce qui lui arrive, elle est peut-être malade ou alors tout simplement elle ne le supporte plus. Et comme il est un peu parano, il s’attend même à ce qu’elle lui apprenne qu’elle va partir sans lui…
Marie pose la brochure dans le porte-revues et jette un coup d’œil par la fenêtre. Les premiers flocons volettent. Elle le regarde en soupirant.
Eh bien tu vois, je vais t’étonner moi aussi je crois que je n’ai plus envie de tout ça. Ce qu’il faudrait, c’est trouver quelque chose de simple et original, et surtout qui nous surprenne totalement…
Louis, soulagé s’est radouci et le masque de bougonneur a disparu.
Oui, tu as raison, un voyage en terre inconnue quoi, un endroit où personne n’est jamais allé…
Ou que personne n’a jamais vraiment regardé…
Curieusement, Louis se sent motivé. Ça lui plait. Une terre inconnue, un endroit où l’homme n’est jamais allé, une espèce d’Amérique moderne. En fait, ce dont il rêve, là dans un fauteuil, c’est d’être comme Marco-Polo ou Christophe Colomb. Original et ambitieux, mais à soixante-quatre ans, sans fortune personnelle, sans compétence de navigateur au long cours, comment trouver une terre inconnue ?
Marie sent que cela va être difficile mais elle va réfléchir, elle va trouver.
La nuit est un peu agitée pour Louis. Ses rêves sont emplis de voyages tous plus loufoques les uns que les autres.
Marie est levée. C’est inhabituel. Elle est déjà habillée et entre brusquement dans la chambre où Louis feint un réveil difficile.
Tu es prêt ? On s’en va ?
Mais on va où ?
Je ne sais pas on verra, on va aller à l’aéroport et on choisira au hasard. Qu’est-ce que tu en penses ?
Mais chérie, si on prend l’avion on est certain de ne pas aller vers l’inconnu. Si un avion va quelque-part, c’est qu’on y est déjà allé. Et c’est pareil pour le train, pour la voiture. Aujourd’hui pour partir il faut savoir où on va. Et puis de toute façon la météo n’est pas terrible…
Je participe à beaucoup de concours de nouvelles. Il m’est même arrivé d’en remporter. En voici une, qui n’a malheureusement pas été retenue, que je vais publier en quatre parties. I s’agissait d’un concours avec un thème imposé : ici il s’agissait de « voyage en terre inconnue »
C’est un mardi matin, un mardi de novembre que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. Ces derniers jours, l’automne avait fini par rendre l’âme et l’hiver avait pris le relais.
Louis est de mauvaise humeur ! Non pas qu’il redoute le mauvais temps mais parce qu’il s’attend à supporter l’éternelle ritournelle de sa compagne quand les premiers froids arrivent. C’est écrit d’avance : Marie, son épouse va vouloir bouger, va vouloir partir… Alors il se dit que la meilleure méthode pour éviter un débat qu’il sait perdu d’avance, c’est de ne rien dire, ou très peu. Bref, il va prendre les devants : il va bougonner, ronchonner, râler. C’est un spécialiste et n’a besoin ni d’échauffement, ni même de prétextes.
Fini, terminé, je crois que je suis blasé, je pense avoir fait le tour, je ne veux plus bouger d’ici. Et puis je dois l’avouer, je crois que je deviens sensible aux discours des écologistes. La couche d’ozone. Le carbone. Et puis de toute façon je n’ai pas…
Il est assis, ou plutôt avachi dans son fauteuil favori, dans un état de semi-somnolence certes, mais l’œil suffisamment vif pour indiquer qu’il est prêt à en découdre. Inquiet, il observe du coin de l’œil Marie. Il la connait par cœur. Depuis quarante ans, il a eu le temps de l’observer et il est désormais capable au mot près de deviner ce qu’elle va dire rien qu’en observant sa position sur le canapé, sa manière de remuer les lèvres, de tourner les pages. Il sait interpréter les silences, les croisements de bras, de jambes, les clignements de paupière. Elle est assise en face de lui avec, dans les mains, la dernière brochure qu’elle a reçue le matin même vantant avec le renfort de moultes photos l’exotisme de nombreuses destinations, de la Bourgogne à la Malaisie.
Avec son bougonnement casanier, ses sourcils broussailleux froncés, il pense avoir bien anticipé la question récurrente qu’il pressent imminente.
Marie lève les yeux et le regarde furtivement :
Qu’est-ce que tu bougonnes encore, je n’entends pas ce que tu dis.
Rien je ne dis rien, je n’ai pas envie de….
Et si on partait en Malaisie ?
Et voilà c’est parti ! Louis lève les yeux au ciel. Il se redresse un peu et commence à prendre une longue inspiration comme un enfant qu’on a surpris en train de faire une bêtise. Marie a compris. Elle n’a pas envie d’entrer dans une nouvelle polémique et lui dire qu’il devient pénible à toujours refuser ce qu’elle propose. Il faut qu’elle ruse, qu’elle le surprenne, qu’elle le prenne au piège car elle le connait bien ; il est du style à toujours commencer par dire qu’il ne veut pas, qu’il n’est pas d’accord et il finit par accepter, par se laisser faire.
Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.
Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?
Amélie le repousse gentiment mais fermement.
Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.
Samedi 8 juillet 10 h 20
Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.
Elle a répondu sans résister à toutes les questions.
Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.
Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.
Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.
Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…
C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.
C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…
Mais comment êtes-vous entrée ?
J’ai profité de visites organisées. Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.
Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.
Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?
Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…
Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?
C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
Et après ?
La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.
Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.
Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ? Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
Une banderole ?
J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.
Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.
Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons. Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
Et ?
Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.
Amélie se tourne vers le commandant.
Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…
Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.
Attendez commandant j’ai une dernière question.
Il soupire.
Oui vite, je dois partir pêcher en famille…
Amélie sourit.
Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?
Valentine n’est pas surprise par la question.
Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…
Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim. C’est le commandant qui conclut.
Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.
Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.
Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…
Dimanche 9 juillet 16 h 15
Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois. Peut-être encore une forme de bizutage…
Dimanche 9 juillet 16 h 50,
Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.
Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.
Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?
Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.
Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,
Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.
Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
Vous l’avez gardé, on peut le voir ?
Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.
« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »
Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.
Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…
Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.
Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?
Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.
Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.
Et ensuite ?
On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…
Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….
C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.
Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !
Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.
Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.
On y va Emilie on nous attend.
Vendredi 7 juillet 19 h 12
Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale
Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…
Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…
Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….
Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.
On y va oui ou non ?
Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.
Vendredi 7 juillet 19 h 24
Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !
Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.
Il fait un bond en arrière.
Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?
Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !
Reculez madame !
Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…
Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.
Amélie se tourne vers le commandant.
Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.
Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.
Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.
Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…
Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.
Ça sonne commandant !
Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture ! Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.
Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.
On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.
Vendredi 7 juillet 18 h 50
Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose. Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.
Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.
Amélie aime immédiatement ce lieu.
Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,
Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?
C’est le plus âgé qui répond
Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici. Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.
Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.
Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?
Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.
Pas grand-chose, vous savez…
Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…
Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.
C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.
Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.
Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ? Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…
Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.
Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.
C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.
Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule. Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet. Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…
Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.
Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».
Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.
C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…
Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…
Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.
Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Le président veut emmener ses ministres pour une promenade en forêt…
Des questions, des questions, il
en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres,
on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par
pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien
rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là
à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules
pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.
L’un d’entre eux, un des plus
jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire
d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le
seul à oser prendre la parole
Euh monsieur le président, c’est surprise
surprise, elles sont où les caméras ?
Le président visiblement pressé
de sortir de la salle lui répond calmement :
Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est
une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez on a déjà assez
perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, , en avant les enfants !
Il est onze heures trente :
président en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est
parfaite, qui s’engage dans l’allé qui conduit jusqu’à la grille ou les portes
de l’autocar sont déjà ouvertes.
Le président marche d’un bon pas,
il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train
de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs,
et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que
pour aller batifoler en forêt.
Certains espèrent en silence
qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de
lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.
Le premier ministre est pâle,
transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher
la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle
au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique
d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son
directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite
envoyer un texto…
Un texto…
La petite troupe, est maintenant
agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent
impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils
sont ralentis : le président est en
haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une
espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du
sac son ou ses portables. On comprend au
ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de
dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en
convenir.
Le premier ministre qui est le
dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son
smartphone pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un
texto suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre
toutes les dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant
seulement que Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à
envisager que le Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper
frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu
irritée qui lui dit :
Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait,
allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
Mais monsieur le Président, c’est impossible,
comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que
nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre
du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le
président de la république qui nomme le premier ministre.
Mais monsieur le président
Pas de mais Pierre, si ton portable ne me
parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
Bien Monsieur le Président
Pierre puisque c’est ainsi que
nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est
le silence maintenant qui devient plus pesant.
Tous les ministres sont montés,
ils se sont installés, certains, ont déjà pris les place du fond (les vieux réflexes
ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre ).
Que se passe-t-il ? Que
va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne
cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le
président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir !
Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer
toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne
l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de
proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire
« piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite,
mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement
il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à
11 h 00. Tous les ministres sont tendus,
les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri
ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques
pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les
conséquences.
Le président de la République
prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien
qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre,
mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous
l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous
pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai
sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du
bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique :
sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse
surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le
sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise
pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous
rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est
aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous
le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis
heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai
été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la
fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui
m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à présent,
de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué,
et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris
encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il
faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une
évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter
comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que
nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De
toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets
s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que
je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour
de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre
la rumeur. Nous irons marcher en silence
quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai
sourire, simple naturel ».
Je republie en plusieurs épisodes cette nouvelle écrites il y cinq ans environ…
13 juillet 2015 : Sourires au conseil des
ministres….
Ce mercredi matin, comme tous les
mercredi matin, c’est le conseil des
ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier
ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des
autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir
exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est
ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux
conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de
se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les
jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer
pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres
le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis
autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils
tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un
angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin
que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige
quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en
dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais,
les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne
n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse
qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC,
ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des
ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine
de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement,
pour le parti, bref importants. Le
conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est
l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le premier
ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
Il a lu dans les pages nationales du journal que dans certaines grandes villes on installe des bancs sur lesquels on ne peut plus se coucher. On veut faire comme pour les vieilles voitures, les envoyer dans des casses, des cimetières. Pourquoi pas les brûler, les broyer aussi, comme si la vie ne l’avait pas déjà suf-fisamment fait. Jules est passé de la colère à la tristesse. Il aime ces épaves : elles sont comme lui, elles sont ses sœurs. Il en connaît certaines depuis des années. Les plus grosses sont en acier, elles sont là, elles vieillissent avec lui. Parfois, quand la pluie est trop violente il s’abrite à l’intérieur. Il aime entendre les grince-ments que ça fait quand le vent est trop fort. Elles gémissent les carcasses, elles crient leurs douleurs, et personne à part lui ne les entend. C’est la mer qui les rejette, c’est la mer qui les expulse, qui les envoie s’échouer là sur le bord. Elle n’en veut pas. Elle n’en veut plus. Jules va lui parler à la mer. Elle l’écoutera, il le sait. Elle est la seule avec Léa à l’entendre à lui confir-mer que lui aussi est vivant, qu’il existe. Il ne va pas se mettre en colère, c’est inutile. Il sait qu’elle risque de mal le prendre de s’agiter et de rejeter cette nuit, quand le vent sera plus fort, encore d’autres épaves. Il lui parle doucement. Il lui explique qu’elle a peu de temps, une semaine tout au plus, pour reprendre avec elle toutes ces carcasses rouillées, roulées, abîmées. Jules ne veut pas les voir partir dans des ca-mions, on lui a expliqué que tout ce qui est métallique sera trié et finira dans une fonderie. On en fera des canettes. C’est du recyclage.
Tu entends ? On fera des canettes avec les bateaux, tu ne peux pas les laisser faire. Reprends-les avec toi, protège-les. Garde-les au fond de toi, bien au chaud. Léa n’est pas encore habituée aux marées d’équinoxe. On lui a expliqué qu’aujourd’hui c’est le plus gros coefficient et que la mer se retire si loin qu’on ne la voit presque plus à marée basse. Elle a consul-té les horaires des marées. Elle viendra à la bibliothèque en longeant la côte, elle le fait souvent, elle aime ces paysages le matin. Ils sont nus, reposés, apaisés. Elle aime aussi ces vieilles carcasses de ba-teau, ils sont un élément de ce paysage qu’elle apprécie de plus en plus. Tout est découvert, la côte est à nue, la plage est longue et déserte, Léa ne réalise pas tout de suite que quelque chose a changé, certainement dans la nuit. Ce n’était pas comme cela hier. C’est peut -être le vent : il a soufflé très fort cette nuit. Plus une seule épave : ni sur la côte, ni sur la plage. Pourtant elle en est certaine, hier quand elle est passée, il y en avait plusieurs, la masse de certaines d’entre elles était impressionnante. Il faudra qu’elle en parle avec Jules. Il doit avoir une explication. Il connait si bien la mer, ou l’océan. Elle ne sait pas, il faudra qu’elle demande à Jules, il doit savoir cela aussi. Il est 9 heures la bibliothèque va ouvrir. Léa a un serrement de gorge. C’est la première fois depuis qu’elle est arrivée. Jules n’est pas là. Ce matin il n’est pas venu…
Dans le journal il est écrit qu’il faut éliminer toutes ces épaves qui détériorent le paysage. Elles sont nombreuses, trop nombreuses. Ils expliquent qu’on en compte plusieurs centaines rien que dans le Mor-bihan. Jules ne comprend pas comment ils peuvent compter et qu’est-ce qu’ils comptent. Lui, les épaves ça le connait, c’est un peu sa famille, il en connait beaucoup. Certaines se cachent entre les rochers. Per-sonne ne les voit… L’après-midi, il est retourné à la bibliothèque. C’est la première fois qu’il y retourne une deuxième fois dans la journée mais il a besoin d’une information importante et c’est du dictionnaire dont il a besoin. Léa ne travaille pas l’après-midi. Peu importe il n’en a pas pour longtemps.
Je veux un dictionnaire
Mais lequel Jules, tu sais il y en a beaucoup des dictionnaires…
Non moi je veux le Larousse Jules n’est pas allé très longtemps à l’école, mais pour lui le dictionnaire c’est le Larousse. Rien d’autre, les autres c’est du bavardage, c’est juste bon pour les Parisiens. Il tient le Larousse sur les ge-noux et très rapidement il cherche à la lettre E : E comme Epave… Epave :
Tout objet mobilier perdu et dont le propriétaire reste inconnu.
Objet abandonné à la mer et flottant au gré des flots ; débris sur le rivage.
Carcasse de navire échoué sur une côte.
Personne qui a la suite de revers, est désemparée, réduite à un état de misère et de détresse ; loque… Jules ferme le dictionnaire et le laisse sur la table. Une douleur dans l’arrière de son crâne. Soudaine, violente. La douleur des mots qui blessent : « perdu, abandonné, débris, carcasse, échoué, désemparé, misère, détresse, loque… Il ne connait pas exactement le sens du mot loque… Mais il ne retournera pas à la bibliothèque. Il en veut à Larousse. Quand il aperçoit les équipes des services techniques qui font l’inventaire de tout ce qui est échoué sur la côte, il est encore plus en colère. Il s’approche d’eux. Ils sont quatre : un prend des photos, un autre écrit dans un carnet, un troisième armé d’une bombe de peinture fluo marque l’épave. Le quatrième ne fait rien : il est au téléphone… Jules s’approche et les questionne. On répond volontiers à Jules mais toujours avec un ton ironique, condescendant. Comme si, parce qu’il est un marginal qui aime parler avec l’océan, il fallait forcément s’adresser à lui comme s’il était un enfant et de surcroît un enfant attardé. Il ne les connait pas tous, il y a des nouveaux mais il était à l’école du village avec le plus ancien. Il lui explique. Oui c’est vrai ils vont nettoyer, tout enlever. Aujourd’hui ils se contentent de faire du repérage. Ils attendront la fin des grandes marées. Et dans une semaine des équipes spécialisées du dé-partement viendront avec du matériel adapté : des treuils, des grues pour les plus grosses pièces, et tout sera enlevé, détruit, recyclé.
Ce n’est pas compliqué on se débarrasse enfin de toutes les épaves. On appelle ça de la pollution visuelle, mon Jules. Ce n’est pas bon pour le tourisme… Jules hausse les épaules et serre les mâchoires. Il n’est pas idiot et sait que c’est aussi lui dont on parle. Il sait que plus personne ne supporte, ici comme ailleurs, ce qui fait tache, ce qui traîne, ce qui soi-disant fait fuir ces fameux touristes. Pollution visuelle ! Il se demande si tous ces grands penseurs ont déjà pris le temps d’observer une de ces carcasses rouillées, est ce qu’ils ont pris le temps de la toucher, de l’entendre raconter son histoire. Son histoire de naufrage.
Jules lit rapidement les quatre lignes consacrées à cette délibération, mais il ne peut pas se concentrer, le journal tremble entre ses mains. Il faut qu’il sorte, vite, il faut qu’il aille lui parler. Il sent que Léa le regarde. Il ne veut pas croiser son regard, ce n’est pas le moment : il est en colère et elle est si gentille. Jules titube en sortant de la bibliothèque.
Oh le Jules, si tôt le matin il y a déjà du vent dans les voiles ! C’est cet abruti de Loïc, il le croise tous les jours. Il sort du PMU. Chacun ses habitudes. Ils étaient en-semble au service militaire mais Jules a été réformé au bout de quelques jours. Tout le monde disait qu’il parlait seul alors comme c’était vrai il a continué et on n’a pas voulu le garder. Ça lui aurait plu pourtant de rester. Jules est ce que les autres appellent une épave. Après son passage à la bibliothèque, toute la journée, il traîne sa grande carcasse abîmée sur le bord de mer. Parfois il se pose sur un des bancs qui surplombent le rivage. Et tout le monde sait ici que Jules parle à la mer. Il parle, il lui parle. Parfois c’est à voix basse. On le voit, il est au bord, très près d’elle, presque les pieds dans l’eau sur la plage ou sur les rochers. On le distingue bien ce geste du chuchoteur, la main qui cache en partie la bouche. Comme le font désormais les footballeurs qui ne veulent pas qu’on puisse lire sur leurs lèvres et ainsi deviner une tactique qu’on pourra immédiatement contrer. Mais Jules ne s’intéresse pas au football. S’il chuchote, c’est qu’il craint qu’on l’entende, ou parce qu’il veut dire à la mer de belles choses, ou peut-être lui confier un secret. Ici, hors saison personne ne fait attention à lui, il fait partie des meubles, du décor, du paysage. On l’ignore, la plupart ne savent pas où il vit, s’il a un chez lui. Léa qui vient de la région parisienne est la seule qui s’intéresse à Jules. Quelques jours après son arrivée elle a demandé où il vivait cet homme qui est déjà devant la porte de la bibliothèque le matin quand elle ouvre.
Ah tu parles de Jules ? Tu sais Jules, c’est une épave ! On ne sait pas trop où il vit il se déplace tout le temps le long de la côte…Il marche toute la journée en parlant tout seul… Ce matin Jules semble plus agité que d’habitude ; on comprend à son pas pressé qu’il est contrarié. Il agite les bras, et si le vent n’était pas si fort en ce jour de grande marée on pourrait entendre effective-ment qu’il est en colère. Très en colère. En colère contre le monde entier, contre la mairie, contre l’Etat et le gouvernement, contre le vent, mais aussi contre celle à qui pourtant il a l’habitude de s’adresser avec douceur. Il en veut à la mer, il lui en veut et le lui dit.
Il ne faut plus que tu les rejettes, il faut que tu les reprennes avec toi. Ne te débarrasse pas d’elles. Jules parle à l’océan, il lui reproche aujourd’hui de rejeter sur le rivage, sur la plage, sur les rochers, des épaves. Il vient de lire que la côte va être nettoyée, c’est une décision qui vient du plus haut niveau de l’Etat et le conseil municipal l’a adoptée à l’unanimité.
J’ai écrit cette nouvelle sur le thème « épaves » pour participer au concours du cercle de la mer de la ville de Lorient.
Jules est un habitué de la bibliothèque municipale. Il y vient tous les jours, sans exception, pour consul-ter le journal local mais aussi parfois pour feuilleter de grands et beaux livres sur la mer, sur l’océan. Mer ou océan ? Entre les deux, Jules ne sait jamais ce qu’il faut dire, ce qu’il faut choisir. Ce dernier mardi de septembre, quand il est entré dans le bâtiment, il n’était pas de bonne humeur. Il avait mal dormi. Léa la jeune bibliothécaire, la seule de l’équipe à lui parler avec gentillesse, est de permanence tous les matins. C’est elle qui ouvre les portes.
Bonjour Jules, ça n’a pas l’air d’aller ce matin. Mal dormi ?
Pas trop mam’zelle, il y avait le vent…Quand il y a le vent, je dors pas, c’est comme ça. Jules n’est bavard avec personne et encore moins avec les femmes. Il soupçonne toujours qu’elles se moquent, le trouvent sale et repoussant. Certaines auraient même dit qu’il faudrait interdire l’accès de la bibliothèque à des personnes « comme ça ». Avec Léa c’est différent. Elle n’est pas d’ici. Les autres le connaissent depuis qu’il est tout petit. Quand elle est arrivée on s’est empressé de la mettre au cou-rant.
Tu verras tous les matins Jules vient à la bibliothèque. C’est un fidèle. On ne t’en dit pas plus, tu jugeras par toi-même mais si tu veux un bon conseil, quand il repart, il faut vite ouvrir les fe-nêtres. Et toujours des ricanements. Ce matin, Jules comme à son habitude a ouvert le journal directement à la page de la météo et des ho-raires de marées. Il n’en aurait pas besoin pourtant. Depuis le temps qu’il vit ici et couche dehors il est certainement plus en mesure que n’importe quel spécialiste de météo France de vous dire ce qui va se produire dans les heures et les jours qui viennent. Il n’y a pas son pareil pour faire parler les nuages et les vents, sans parler de la couleur de la mer. On dirait qu’il la lit. On annonce du vent. Oui, ça il le sait, ça va souvent avec les grandes marées : les marées d’équinoxe. Cette semaine les coefficients seront forts. Ça aussi, il le sait. Pas besoin de le lire. Il feuillette le jour-nal toujours dans le même ordre et s’arrête un moment sur les nouvelles locales. Il aime bien lire les comptes rendus des conseils municipaux : la plupart du temps c’est assez rébarbatif et il ne comprend pas l’intérêt d’écrire tout cela dans le journal. Mais il n’en rate aucun. Il sait que la semaine dernière, le jeudi, ils se sont réunis à la mairie. Le premier étage est resté éclairé jusque tard dans la nuit. Ce soir-là il était sur la promenade du bord de mer, ou d’océan (il ne sait vraiment pas, il faudrait qu’il demande à Léa), et comme tous les jours, quand il est seul, que tout devient tranquille, il parlait, il lui parlait… Le titre de l’article le fait sursauter, comme s’il avait entendu quelqu’un lui hurler dans les oreilles : « Le conseil municipal approuve à l’unanimité la décision de se débarrasser des épaves … »
A genoux et la tête baissée : joli travail pour un thanatopracteur qui vient de s’installer.
Armand a attendu le cœur de la nuit pour remonter sur la colline, son sac est lourd, il a pris son matériel, il veut faire du beau travail. Il retrouve facilement le corps d’Armand et réussit à le hisser sur son dos ce qui n’est pas simple compte tenu de la rigidité cadavérique. Il n’a que quelques centaines de mètres pour rejoindre la chapelle. Une fois à l’intérieur il installe tout son matériel. Par sécurité il ferme la porte avec un antivol de vélo. Il sort de son sac les flacons de formaldéhyde et d’éthanol. Le plus difficile une fois l’embaumement achevé est de lui plier les genoux et de joindre les mains. Edouard sait qu’il faut qu’il « travaille » sur les membres afin de résorber la coagulation de la myosine. Les articulations retrouvent leur mobilité. Il est satisfait du résultat. Armand est presque émouvant, agenouillé, tête courbée, les mains jointes.
Ce lundi matin un groupe de pèlerins décide de faire une pause dans la petite chapelle Saint-Jacques. Il est tôt, ce sera frais et tranquille. Ils sont étonnés en entrant de voir un pèlerin déjà là agenouillé, en prière, parfaitement immobile. Ils entrent sans bruit. Le pèlerin n’a pas bougé. L’un des marcheurs chuchote en souriant.
On dirait qu’il est mort, il ne bouge pas d’un millimètre…
Le pèlerin en effet est dans une position de recueillement qui ne laisse aucun doute sur sa ferveur mystique : genoux à terre, buste penché en avant, tête baissée comme s’il contemplait le sol, et bien sûr les deux mains jointes, presque liées. Les randonneurs se sont approchés, ils sont sur le banc derrière le pénitent. Ils murmurent.
Il tient quelque chose entre les mains.
Regarde c’est étrange c’est une carte de visite !
L’un des promeneurs risque un regard par-dessus l’épaule du fidèle : il est curieux. Il lit à voix basse ce qui est écrit sur la carte :
Edouard POULIN Thanatopracteur assermenté Avenue de Saint-Baldou CAVAILLON
L’enthousiasme est général. Le RDV est fixé à dix heures. On montera à pied : le départ n’est pas très loin de la petite maison dont a hérité Edouard. Armand fixe Edouard : haine, mépris, Edouard en est convaincu. Ils sont au pied de la voie. Violette ouvre la marche, c’est la plus expérimentée. Elle est suivie de Françoise et Rémi puis Lucie. Armand et Edouard ferment la marche. Tout le monde est étonné de voir qu’Edouard a pris un sac à dos. Lucie le lui dit.
Mais pourquoi tu t’embarrasses avec un sac, déjà que tu as le vertige, ça ne va pas t’aider. Le vertige. Rires. Moqueries. Edouard ne répond pas. Tout se passe comme prévu : les quatre premiers ont pris de l’avance. Armand n’est pas si à l’aise que cela. Ils ne sont plus que tous les deux. Il se retourne.
Edouard tu sais je t’ai toujours détesté. Edouard ne répond pas. Il s’est approché et n’est plus qu’à quelques centimètres. Il distingue la nuque d’Armand, une nuque moqueuse elle aussi. Il tient depuis un moment la seringue d’anesthésique dans la main. Il l’enfonce facilement dans la nuque un peu grasse. L’endormissement est immédiat. Ils sont à proximité d’une bifurcation qui propose une variante : une via ferrata souterraine. Armand est accroché comme un quartier de viande. La tête penche sur le côté. Les autres sont arrivés. Edouard décroche le corps et l’allonge dans une espèce de cavité. Il lui administre une dose de produit létal qu’il a dans son sac. La mort est immédiate. C’est un bien joli cadavre pense t’il. Il reviendra cette nuit pour bien le préparer, il en fera un chef d’œuvre. Edouard rejoint les autres et explique que Armand a dû « décrocher » juste à l’embranchement et rebrousser chemin.
Il est rentré chez lui : une urgence transport à régler. Ils sont redescendus à pied, sans parler. La fatigue peut-être ou plutôt plus grand-chose à se raconter. Edouard est avec Lucie. Elle le regarde et lui sourit. Elle est la seule avec Armand à n’avoir jamais quitté Cavaillon.
Lucie je peux te poser une question ?
Oui bien sûr, pourquoi tu me demandes l’autorisation ?
Je ne sais pas j’ai encore l’impression que tu te moques de moi, que vous vous moquez de moi, surtout avec Armand…
Armand, oh tu sais, celui-là personne ne l’aime ici à Cavaillon ! C’est un arriviste, un m’as-tu vu, il continue de croire que parce qu’il a du fric tout lui es dû. Il est marié mais il est continuellement en chasse. Il est persuadé qu’il a du charme, que personne ne lui résistera. Moi la première. Quand je pense qu’il va à la messe tous les dimanches, j’espère qu’il se confesse mais j’en doute.
Tu ne sais pas il se confesse peut-être en cachette
Ça je voudrais le voir pour le croire. Personne ne l’a jamais vu à genoux, où même la tête baissée.
En attendant il est ravi d’avoir organisé cette rencontre et ce d’autant plus qu’il y aura Lucie. Elle est une des premières à avoir répondu. On s’embrasse, on s’étonne, on feint l’immense joie de se retrouver, on commence à mentir : « il faudra qu’on se revoie ». Bref ça sent déjà l’amitié réchauffée. Edouard comme à son habitude est silencieux. Après plusieurs apéros, Armand se lève et tel un conquérant leur dit qu’il les invite tous dans un restaurant typique.
Je viens de le racheter : un cadeau pour mon épouse ! Il n’a pas changé, il faut qu’il se vante. Il faut dire qu’il a l’air à l’aise, très à l’aise même, il a repris l’entreprise de transport de son père. Le seul à être rester fidèle à la fameuse filière.
Je vous invite, ça me fait plaisir ! Evidemment il profite du mouvement pour poser une main conquérante sur l’épaule de Lucie qui est encore assise. Edouard serre les mâchoires. Il ne se sent pas très bien. Comme il y a quinze ans, il se referme et bizarrement retrouve cette désagréable sensation que tous les rires qui émaillent ces retrouvailles sont des rires moqueurs et qu’évidemment ils lui sont destinés. Il ne dit rien et Lucie sourit. Armand a toujours la main posée sur son épaule. Comme il y a quinze ans il ne comprend pas ce sourire. Tout à l’heure l’hilarité est montée d’un cran quand chacun a expliqué son métier. Pour tout le monde c’est assez simple, classique. Edouard a été le dernier à s’exprimer.
Je suis thanatopracteur ! Un silence. Personne ne connaît. Il explique. Des murmures. Lucie sourit encore. Peut-être comprend-elle, elle est fleuriste. Il s’agit aussi de beauté : embaumer les corps, embaumer les cœurs c’est un peu voisin. L’alcool aidant, le ton est encore monté. Armand qui était binaire pour ne pas dire manichéen avait décrété que ce n’était pas vraiment un métier, il avait même ajouté :
Je trouve ça nul, à la limité du dégueulasse, faut être tordu, ça ne m’étonne pas de toi mon petit Edouard ! Du mépris. Et Lucie qui sourit. Edouard serre les dents et remonte dans la bouche l’aigre saveur de toutes les humiliations. Au moment de se séparer, Armand qui s’est accaparé l’organisation de ces retrouvailles prétend avec emphase qu’on ne peut pas en rester là.
Ce serait chouette qu’on se retrouve demain matin pour faire ensemble la via ferrata de la colline Saint-Jacques. Vous verrez c’est impressionnant. Mais faut pas avoir le vertige, n’est-ce pas Edouard ? Et Lucie qui sourit.
J’ai récemment participé à un concours d’écriture avec un thème imposé ( un cadavre dans la colline Saint-Jacques ), des mots à insérer…Bien que bien classé je ne fais pas partie des primés. Je vous propose donc de découvrir aujourd’hui en plusieurs parties cette nouvelle.
Il était d’un calme olympien…Qualité indispensable pour franchir les derniers passages de cette via-ferrata. Ce n’est pas son activité favorite. Il n’est pas intrépide et souffre de vertiges. Aujourd’hui c’est différent. Il a relevé le défi. Non les défis !
Le premier a été imposé par les « autres », particulièrement par Armand, juste devant lui. Le second défi est personnel, intime, ancré en lui depuis des années. Il s’est révélé dans la nuit.
Cette fois je le ferai !
Dans quelques secondes il sera débarrassé de ce poids, il n’ose pas dire de ce poids mort. Rien ni personne, ne peut l’empêcher. Les autres sont arrivés. Ils ne sont plus que deux : Armand le flambeur, le frimeur et Edouard, le timide, le silencieux.
La veille, la soirée a été arrosée… Peut-être l’apparente euphorie qui accompagne les cérémonies de « retrouvailles ». Edouard était, à la surprise de tous, à l’origine de cette initiative. Ils ne s’étaient pas revus depuis une quinzaine d’années.
Comme beaucoup de nostalgiques du passé, Edouard était tombé sur le site « copains d’avant », comme beaucoup il avait été surpris de retrouver des têtes connues, et comme beaucoup il avait souscrit un abonnement d’essai. Comme ça, par curiosité, pour voir. Il faut dire qu’il avait décidé de s’installer à Cavaillon à la faveur d’un héritage inattendu : une vieille tante sans descendance lui léguait une petite maison de ville juste au pied de la colline Saint Jacques.
Ils sont six autour de la table, tous des anciens du lycée Alexandre Dumas. Ils étaient dans la même classe en terminale et avaient tous choisi la filière transport logistique. Edouard s’était dit que ce serait amusant de voir celles et ceux qui ont poursuivi dans cette voie. Lui, son orientation est un peu déroutante… Quand il faudra expliquer son métier, il pressent qu’il y aura de l’étonnement. Il est persuadé que personne ne saura de quoi il s’agit.
Le RDV est fixé à 18 h 00 dans une brasserie du centre-ville. Ont répondu présents Armand, Françoise, Violette, Rémi et Lucie. Edouard est impatient mais avec quand même un fond d’anxiété. Que vont-ils se dire une fois le temps des embrassades et des fausses surprises passées ? Certains qu’il aurait aimé revoir ne seront pas là ce soir. Et soyons clair, il se serait bien passé de la présence de Armand qu’il n’a jamais apprécié, mais Copains d’avant choisit de mettre en relation des personnes qui ont été dans la même classe, dans le même établissement. C’est le seul critère, et libre à chacun de répondre aux sollicitations. Il avait d’ailleurs été étonné d’être aussi rapidement contacté. Il n’avait jamais eu la réputation d’être un leader. Dit autrement il a toujours douté qu’on puisse l’aimer. Certainement un complexe enfoui et refoulé.
Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…Dans la voiture, ça s’est passé comment, elle vous a parlé ?
Oui, enfin pas beaucoup, parce qu’on aurait dit qu’elle était fatiguée, ou triste…
Camille regarde toujours son frère quand elle répond, comme pour vérifier, se rassurer.
Tu ne penses pas qu’elle avait plutôt peur ?
On ne peut pas vraiment dire parce que de derrière on voyait pas bien ses yeux.
Et il n’y a rien qui vous a paru anormal pendant le trajet ?
Non. Elle nous a dit : « à demain les enfants, à moins que je sois malade. » Il faut dire qu’elle n’arrêtait pas de renifler.
Les inspecteurs en avaient assez entendu et ils s’apprêtaient à les libérer pour qu’ils puissent aller jouer lorsque Camile s’est souvenu d’un détail.
Ah oui, il y a un truc que je voulais dire. Sur le tableau de bord de sa voiture, y a une photo. Ça m’a fait drôle parce que c’était une photo d’elle. C’est marrant d’avoir sa tête sous les yeux quand on conduit !! Moi mon papa il a une photo de maman et puis de nous à côté du volant…
Et maman elle a une photo du chat…
C’est Denis qui n’a rien dit jusque là qui ajoute cette information, essentielle. Les inspecteurs se regardent avec le sourire.
Les enfant sortis, les inspecteurs ont rappelé Mr Malouin.
Monsieur Malouin, vous aviez une liaison avec Danielle Lemoine ? C’est bien ce que vous nous avez dit tout à l’heure ?
Monsieur Malouin a les larmes aux yeux et la voix complétement nouée.
C’était plus qu’une liaison, bien plus ! On voulait se marier : enfin on, je dois dire que c’était surtout moi. Elle, il y avait quelque chose qui semblait la gêner, la retenir. Je dois dire que cela m’énervait. Hier soir je suis allé la voir dans sa classe. J’en pouvais plus. Je lui ai dit que si elle n’acceptait pas de vivre avec moi, de m’épouser, j’allais faire une connerie, une grosse connerie.
Et qu’est-ce qu’elle a répondu à cette menace ?
Une menace ? Vous y allez fort quand même, je suis tellement amoureux d’elle, vous n’imaginez même pas.
Continuez Mr Malouin, que vous a-t-elle répondu ?
Elle s’est mise à pleurer, à sangloter même, elle n’arrêtait pas, je ne comprenais pas, cela prenait des proportions incroyables…
Monsieur Malouin, saviez vous que Danielle Lemoine avait une sœur jumelle ?
Une sœur jumelle ? Non je l’apprends. Elle ne m’en avait jamais parlé. De toute façon elle ne me parlait jamais d’elle. Mais je me doutais bien qu’il y avait un truc qui clochait. Mais enfin inspecteur, une sœur jumelle ça ne l’empêchait quand même pas de m’épouser.
Quand vous vous êtes quittés, que vous a-t-elle dit ?
Elle m’a dit qu’elle prendrait sa décision le soir-même et qu’elle reviendrait avec une réponse, le lendemain, aujourd’hui donc.
Et ce matin que s’est-il passé ?
Quand elle est arrivée, elle était tout excitée, je ne l’avais jamais vu comme ça, elle ne se souvenait même plus du nom d’un élève, le plus terrible de l’école, il l’avait bousculé… Puis elle m’a dit qu’elle m’aimait beaucoup, mais qu’elle ne pouvait pas, pas encore, qu’il était trop tôt…
Mr Malouin vous n’avez rien constaté d’anormal ?
Je ne peux pas dire. C’était si violent, si brusque. Mais c’est vrai qu’elle était vraiment bizarre. Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait accompagné Camille et Denis en voiture hier soir, elle a coupé court comme si elle était surprise. Et elle m’a répondu un peu sèchement qu’après 16 h 30, elle transportait qui elle voulait dans sa voiture.
En début de soirée Melle Lemoine fut arrêtée. Elle était sur le point de se jeter dans le vide, elle était sur le parapet d’un pont à quelques centaines de mètres de chez elle. Cela faisait plus de trente ans qu’elle vivait avec sa sœur, elles ne s’étaient jamais quittées. Tous les soirs, elle l’attendait. Sa grande joie était de lui préparer de succulents repas. Puis elles parlaient, se racontaient leurs journées dans les menus détails. Ce soir-là, quand Danielle en rentrant de l’école lui apprit qu’elle allait partir, qu’elle avait rencontré quelqu’un, le directeur de l’école, Hélène ne répondit pas. Le repas s’était terminé dans un silence trouble. Puis chacune d’elle s’était couchée sans embrasser l’autre, et sans se dire le moindre mot. Ce n’était pas dans les habitudes de la maison Lemoine…
Aux alentours d’une heure du matin, Hélène s’était levée et avait étouffée Danielle dans son sommeil avec l’oreiller. C’est au petit matin qu’elle avait décidé de devenir Melle Lemoine l’institutrice. Elle s’occuperait du corps le soir après la classe. Le crime sera parfait. Le crime sera parfait. Personne ne la connaissait, elle ne sortait presque jamais, ni seule, ni même avec sa sœur adorée. Et la ressemblance était si frappante. Si frappante. Et puis comme Danielle lui raconte tout avec plein de détails elle a l’impression de connaître tous les enfants.
Elle n’avait commis qu’une seule erreur, celle de croire que sa sœur lui vouait un amour infini et indestructible. En fait elle n’en pouvait plus de ce double qui lui pesait de plus en plus. Juste avant de rentrer chez elle, la veille au soir, Danielle Lemoine était passée par la poste, elle avait envoyée une lettre en recommandée, « très urgente » avait-elle dit au guichet, « il faut absolument qu’elle parvienne au commissariat demain dans la journée ».
Dans cette lettre, elle avouait le crime de sa propre sœur Hélène, elle n’en pouvait plus et préférait la prison qui ne durerait qu’un temps à l’enfer de cette vie qu’Hélène lui imposait. Et en sortant elle pourrait retrouver Mr Malouin. S’il l’aimait tant, il l’attendrait.
Ce soir-là après avoir été appréhendée par la police juste avant de se jeter du haut du pont, Hélène Lemoine passa sa première nuit en prison, mais sur la porte de la cellule, on pouvait lire : « Danielle Lemoine ».
Camille qui semble la moins timide répond par la négative, elle explique que, comme souvent, elle les a regardés du haut des escaliers, par-dessus la rampe.
– Et vous ne savez pas où elle est allée après ?
C’est Denis cette fois, le frère de Camille qui a répondu. Il a expliqué qu’elle avait son manteau, que cela lui avait paru bizarre, puisque la photocopieuse est au premier.
Les policiers se sont regardés. On aurait dit qu’ils souriaient. Monsieur Malouin paraissait de plus en plus nerveux. Les inspecteurs sont sortis et le directeur est resté pour répartir les élèves dans les autres classes. Quelque chose, un détail, interrogeait les enfants. Ils n’étaient pas très âgés mais ils savaient parfaitement raisonner. « Comment la police a-t-elle pu faire pour être aussi vite sur place ? » Il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire de disparition.
Monsieur Malouin semble embarrassé, il hésite, et finalement se dit que ce sont les CM2, les plus grands. De toute façon ils ne tarderont pas à découvrir la vérité. Il n’a pas besoin de réclamer le silence : tous les enfants sont suspendus à ses lèvres.
– Les enfants, ce qui s’est passé est vraiment bizarre, moi-même je n’y comprends rien, les inspecteurs sont venus ce matin parce qu’ils ont découvert le corps de Melle Lemoine ce matin à son domicile. Elle a été assassinée. Je suis comme vous, je n’y comprends rien, elle était bien là ce matin, c’est ce que je leur ai dit d’ailleurs et c’est quand ils sont arrivés que je me suis aperçu de sa disparition.
Cette histoire devient vraiment compliquée : une maîtresse assassinée, une fausse maîtresse qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la vraie.
Les élèves ont été répartis dans chacune des classes. Certains d’entre eux pleurent, d’autres sont déjà passés à autre chose.
L’après-midi, la plupart des élèves sont revenus à l’école. Ce sont les inspecteurs qui l’ont demandé. Ils peuvent encore avoir besoin d’informations.
En début d’après-midi, juste avant la sonnerie du début de classe Mr Malouin est resté très longtemps dans son bureau avec les inspecteurs. Lorsqu’il est sorti, il était pâle et avait l’air complètement absent.
Les policiers ont souhaité interroger Camille et son frère. Ces deux enfants ont, en effet, l’air d’en savoir un peu plus que les autres.
Hier soir, Camille et son frère sont retournés à l’école. Elle avait oublié ses lunettes et sans elles, elle aurait eu beaucoup de difficultés à faire ses devoirs. Les enfants savent que leur maîtresse reste assez longtemps, le soir, dans sa classe. Elle leur dit régulièrement que s’ils ont le moindre problème ils peuvent venir la voir, elle est là pour les aider. Elle est tellement gentille Danielle Lemoine.
Arrivés devant l’école, ils ont été rassurés en voyant de la lumière dans la classe. Dans les escaliers, ils ont croisé Mr Malouin. Il descend en se tenant à la rampe, comme s’il était épuisé. Il les a un peu grondés, tout surpris de les trouver dans l’école à cette heure-ci. Puis il les a laissés monter en leur recommandant de ne pas courir dans les couloirs.
Quand ils sont arrivés dans la classe, Melle Lemoine était en train de pleurer. Sans se cacher. Elle est surprise de voir Camille et son frère devant la porte, pétrifiés. Ils sont très impressionnés, n’osent rien dire, une maîtresse ça ne pleure pas. Ils se dépêchent de récupérer les lunettes et s’apprêtent à repartir en courant (tant pis pour ce qu’a dit Mr Malouin) quand elle leur propose de les raccompagner…
Camille et son frère ne sont pas impressionnés par les inspecteurs. Peut-être par habitude. Ils regardent beaucoup de films où les policiers sont souvent sympas et habillés en jeans.
Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…
En faisant du rangement dans mes cahiers, carnets j’ai découvert cette nouvelle que j’avais écrite il y a une vingtaine d’années. Je n’ai pas trouvé la date précise. Je viens de la relire, et comment dire, elle est un peu surprenante, un peu hors norme par rapport à mon style habituel…. Je la publierai en quatre parties
Quand la fin de la récréation a sonné la classe de Mademoiselle Lemoine s’est regroupée à peu près convenablement à l’endroit habituel. Comme toujours, il faut laisser passer les élèves de Madame Antoine et ensuite il faut monter en classe.
Arrivés dans leur salle, les élèves n’ont pas l’air surpris de n’y pas trouver leur maîtresse. Elle passe souvent la récréation à la salle de photocopie. Ils s’installent et se mettent au travail. Au bout d’un quart d’heure, ils sont un peu étonnés d’être toujours seuls. Ils ont d’abord pris ce retard pour une prolongation de récréation, puis une espèce d’angoisse a pris le dessus sur la satisfaction. Ils sont seuls à cet étage. Aucun bruit extérieur ne leur parvient.
C’est au moment où l’un d’entre eux s’est auto-désigné pour aller voir ce qui se passait que le directeur est entré, entouré de deux hommes aux regards nerveux. Le directeur, Monsieur Malouin semble inquiet. Les enfants n’ont plus envie de chahuter. Quelque chose n’est pas normal. Certains se souviennent que ce matin, Mademoiselle Lemoine est arrivée en retard. Camille a même cru voir qu’elle avait pleuré. Jusqu’à la récré de dix heures, tout s’était déroulé normalement. Enfin à peu près, parce qu’elle leur avait faire exactement la même dictée qu’hier et ils n’avaient évidemment rien dit, bien trop heureux de pouvoir faire zéro faute. Mais maintenant elle n’est pas là, ou pour être plus exact, elle n’est plus là. Et il y a ces trois hommes aux visages gris.
Monsieur Malouin leur explique que Mademoiselle Lemoine a eu un petit problème, qu’elle a dû s’absenter en urgence. Il leur dit aussi que ces messieurs sont de la police et qu’ils vont leur poser quelques questions. Les inspecteurs se sont assis sur le bureau et le directeur est resté au milieu de l’estrade, à se tordre les mains.
Tout à l’heure Monsieur Malouin leur a menti : Mademoiselle Lemoine n’est pas partie, elle a disparu et on ne sait pas pourquoi. Les inspecteurs sont là pour essayer de comprendre. Le plus âgé d’entre eux a commencé à poser des questions :
Est-ce que certains d’entre vous ont remarqué quelque chose d’anormal ces derniers jours, ou ce matin ?
Il a lu dans les pages nationales du journal que dans certaines grandes villes on installe des bancs sur lesquels on ne peut plus se coucher. On veut faire comme pour les vieilles voitures, les envoyer dans des casses, des cimetières. Pourquoi pas les brûler, les broyer aussi, comme si la vie ne l’avait pas déjà suf-fisamment fait. Jules est passé de la colère à la tristesse. Il aime ces épaves : elles sont comme lui, elles sont ses sœurs. Il en connaît certaines depuis des années. Les plus grosses sont en acier, elles sont là, elles vieillissent avec lui. Parfois, quand la pluie est trop violente il s’abrite à l’intérieur. Il aime entendre les grince-ments que ça fait quand le vent est trop fort. Elles gémissent les carcasses, elles crient leurs douleurs, et personne à part lui ne les entend. C’est la mer qui les rejette, c’est la mer qui les expulse, qui les envoie s’échouer là sur le bord. Elle n’en veut pas. Elle n’en veut plus. Jules va lui parler à la mer. Elle l’écoutera, il le sait. Elle est la seule avec Léa à l’entendre à lui confir-mer que lui aussi est vivant, qu’il existe. Il ne va pas se mettre en colère, c’est inutile. Il sait qu’elle risque de mal le prendre de s’agiter et de rejeter cette nuit, quand le vent sera plus fort, encore d’autres épaves. Il lui parle doucement. Il lui explique qu’elle a peu de temps, une semaine tout au plus, pour reprendre avec elle toutes ces carcasses rouillées, roulées, abîmées. Jules ne veut pas les voir partir dans des ca-mions, on lui a expliqué que tout ce qui est métallique sera trié et finira dans une fonderie. On en fera des canettes. C’est du recyclage.
Tu entends ? On fera des canettes avec les bateaux, tu ne peux pas les laisser faire. Reprends-les avec toi, protège-les. Garde-les au fond de toi, bien au chaud. Léa n’est pas encore habituée aux marées d’équinoxe. On lui a expliqué qu’aujourd’hui c’est le plus gros coefficient et que la mer se retire si loin qu’on ne la voit presque plus à marée basse. Elle a consul-té les horaires des marées. Elle viendra à la bibliothèque en longeant la côte, elle le fait souvent, elle aime ces paysages le matin. Ils sont nus, reposés, apaisés. Elle aime aussi ces vieilles carcasses de ba-teau, ils sont un élément de ce paysage qu’elle apprécie de plus en plus. Tout est découvert, la côte est à nue, la plage est longue et déserte, Léa ne réalise pas tout de suite que quelque chose a changé, certainement dans la nuit. Ce n’était pas comme cela hier. C’est peut -être le vent : il a soufflé très fort cette nuit. Plus une seule épave : ni sur la côte, ni sur la plage. Pourtant elle en est certaine, hier quand elle est passée, il y en avait plusieurs, la masse de certaines d’entre elles était impressionnante. Il faudra qu’elle en parle avec Jules. Il doit avoir une explication. Il connait si bien la mer, ou l’océan. Elle ne sait pas, il faudra qu’elle demande à Jules, il doit savoir cela aussi. Il est 9 heures la bibliothèque va ouvrir. Léa a un serrement de gorge. C’est la première fois depuis qu’elle est arrivée. Jules n’est pas là. Ce matin il n’est pas venu…
Dans le journal il est écrit qu’il faut éliminer toutes ces épaves qui détériorent le paysage. Elles sont nombreuses, trop nombreuses. Ils expliquent qu’on en compte plusieurs centaines rien que dans le Mor-bihan. Jules ne comprend pas comment ils peuvent compter et qu’est-ce qu’ils comptent. Lui, les épaves ça le connait, c’est un peu sa famille, il en connait beaucoup. Certaines se cachent entre les rochers. Per-sonne ne les voit… L’après-midi, il est retourné à la bibliothèque. C’est la première fois qu’il y retourne une deuxième fois dans la journée mais il a besoin d’une information importante et c’est du dictionnaire dont il a besoin. Léa ne travaille pas l’après-midi. Peu importe il n’en a pas pour longtemps.
Je veux un dictionnaire
Mais lequel Jules, tu sais il y en a beaucoup des dictionnaires…
Non moi je veux le Larousse Jules n’est pas allé très longtemps à l’école, mais pour lui le dictionnaire c’est le Larousse. Rien d’autre, les autres c’est du bavardage, c’est juste bon pour les Parisiens. Il tient le Larousse sur les ge-noux et très rapidement il cherche à la lettre E : E comme Epave… Epave :
Tout objet mobilier perdu et dont le propriétaire reste inconnu.
Objet abandonné à la mer et flottant au gré des flots ; débris sur le rivage.
Carcasse de navire échoué sur une côte.
Personne qui a la suite de revers, est désemparée, réduite à un état de misère et de détresse ; loque… Jules ferme le dictionnaire et le laisse sur la table. Une douleur dans l’arrière de son crâne. Soudaine, violente. La douleur des mots qui blessent : « perdu, abandonné, débris, carcasse, échoué, désemparé, misère, détresse, loque… Il ne connait pas exactement le sens du mot loque… Mais il ne retournera pas à la bibliothèque. Il en veut à Larousse. Quand il aperçoit les équipes des services techniques qui font l’inventaire de tout ce qui est échoué sur la côte, il est encore plus en colère. Il s’approche d’eux. Ils sont quatre : un prend des photos, un autre écrit dans un carnet, un troisième armé d’une bombe de peinture fluo marque l’épave. Le quatrième ne fait rien : il est au téléphone… Jules s’approche et les questionne. On répond volontiers à Jules mais toujours avec un ton ironique, condescendant. Comme si, parce qu’il est un marginal qui aime parler avec l’océan, il fallait forcément s’adresser à lui comme s’il était un enfant et de surcroît un enfant attardé. Il ne les connait pas tous, il y a des nouveaux mais il était à l’école du village avec le plus ancien. Il lui explique. Oui c’est vrai ils vont nettoyer, tout enlever. Aujourd’hui ils se contentent de faire du repérage. Ils attendront la fin des grandes marées. Et dans une semaine des équipes spécialisées du dé-partement viendront avec du matériel adapté : des treuils, des grues pour les plus grosses pièces, et tout sera enlevé, détruit, recyclé.
Ce n’est pas compliqué on se débarrasse enfin de toutes les épaves. On appelle ça de la pollution visuelle, mon Jules. Ce n’est pas bon pour le tourisme… Jules hausse les épaules et serre les mâchoires. Il n’est pas idiot et sait que c’est aussi lui dont on parle. Il sait que plus personne ne supporte, ici comme ailleurs, ce qui fait tache, ce qui traîne, ce qui soi-disant fait fuir ces fameux touristes. Pollution visuelle ! Il se demande si tous ces grands penseurs ont déjà pris le temps d’observer une de ces carcasses rouillées, est ce qu’ils ont pris le temps de la toucher, de l’entendre raconter son histoire. Son histoire de naufrage.
Jules lit rapidement les quatre lignes consacrées à cette délibération, mais il ne peut pas se concentrer, le journal tremble entre ses mains. Il faut qu’il sorte, vite, il faut qu’il aille lui parler. Il sent que Léa le regarde. Il ne veut pas croiser son regard, ce n’est pas le moment : il est en colère et elle est si gentille. Jules titube en sortant de la bibliothèque.
Oh le Jules, si tôt le matin il y a déjà du vent dans les voiles ! C’est cet abruti de Loïc, il le croise tous les jours. Il sort du PMU. Chacun ses habitudes. Ils étaient en-semble au service militaire mais Jules a été réformé au bout de quelques jours. Tout le monde disait qu’il parlait seul alors comme c’était vrai il a continué et on n’a pas voulu le garder. Ça lui aurait plu pourtant de rester. Jules est ce que les autres appellent une épave. Après son passage à la bibliothèque, toute la journée, il traîne sa grande carcasse abîmée sur le bord de mer. Parfois il se pose sur un des bancs qui surplombent le rivage. Et tout le monde sait ici que Jules parle à la mer. Il parle, il lui parle. Parfois c’est à voix basse. On le voit, il est au bord, très près d’elle, presque les pieds dans l’eau sur la plage ou sur les rochers. On le distingue bien ce geste du chuchoteur, la main qui cache en partie la bouche. Comme le font désormais les footballeurs qui ne veulent pas qu’on puisse lire sur leurs lèvres et ainsi deviner une tactique qu’on pourra immédiatement contrer. Mais Jules ne s’intéresse pas au football. S’il chuchote, c’est qu’il craint qu’on l’entende, ou parce qu’il veut dire à la mer de belles choses, ou peut-être lui confier un secret. Ici, hors saison personne ne fait attention à lui, il fait partie des meubles, du décor, du paysage. On l’ignore, la plupart ne savent pas où il vit, s’il a un chez lui. Léa qui vient de la région parisienne est la seule qui s’intéresse à Jules. Quelques jours après son arrivée elle a demandé où il vivait cet homme qui est déjà devant la porte de la bibliothèque le matin quand elle ouvre.
Ah tu parles de Jules ? Tu sais Jules, c’est une épave ! On ne sait pas trop où il vit il se déplace tout le temps le long de la côte…Il marche toute la journée en parlant tout seul… Ce matin Jules semble plus agité que d’habitude ; on comprend à son pas pressé qu’il est contrarié. Il agite les bras, et si le vent n’était pas si fort en ce jour de grande marée on pourrait entendre effective-ment qu’il est en colère. Très en colère. En colère contre le monde entier, contre la mairie, contre l’Etat et le gouvernement, contre le vent, mais aussi contre celle à qui pourtant il a l’habitude de s’adresser avec douceur. Il en veut à la mer, il lui en veut et le lui dit.
Il ne faut plus que tu les rejettes, il faut que tu les reprennes avec toi. Ne te débarrasse pas d’elles. Jules parle à l’océan, il lui reproche aujourd’hui de rejeter sur le rivage, sur la plage, sur les rochers, des épaves. Il vient de lire que la côte va être nettoyée, c’est une décision qui vient du plus haut niveau de l’Etat et le conseil municipal l’a adoptée à l’unanimité.
J’ai écrit cette nouvelle sur le thème « épaves » pour participer au concours du cercle de la mer de la ville de Lorient.
Jules est un habitué de la bibliothèque municipale. Il y vient tous les jours, sans exception, pour consul-ter le journal local mais aussi parfois pour feuilleter de grands et beaux livres sur la mer, sur l’océan. Mer ou océan ? Entre les deux, Jules ne sait jamais ce qu’il faut dire, ce qu’il faut choisir. Ce dernier mardi de septembre, quand il est entré dans le bâtiment, il n’était pas de bonne humeur. Il avait mal dormi. Léa la jeune bibliothécaire, la seule de l’équipe à lui parler avec gentillesse, est de permanence tous les matins. C’est elle qui ouvre les portes.
Bonjour Jules, ça n’a pas l’air d’aller ce matin. Mal dormi ?
Pas trop mam’zelle, il y avait le vent…Quand il y a le vent, je dors pas, c’est comme ça. Jules n’est bavard avec personne et encore moins avec les femmes. Il soupçonne toujours qu’elles se moquent, le trouvent sale et repoussant. Certaines auraient même dit qu’il faudrait interdire l’accès de la bibliothèque à des personnes « comme ça ». Avec Léa c’est différent. Elle n’est pas d’ici. Les autres le connaissent depuis qu’il est tout petit. Quand elle est arrivée on s’est empressé de la mettre au cou-rant.
Tu verras tous les matins Jules vient à la bibliothèque. C’est un fidèle. On ne t’en dit pas plus, tu jugeras par toi-même mais si tu veux un bon conseil, quand il repart, il faut vite ouvrir les fe-nêtres. Et toujours des ricanements. Ce matin, Jules comme à son habitude a ouvert le journal directement à la page de la météo et des ho-raires de marées. Il n’en aurait pas besoin pourtant. Depuis le temps qu’il vit ici et couche dehors il est certainement plus en mesure que n’importe quel spécialiste de météo France de vous dire ce qui va se produire dans les heures et les jours qui viennent. Il n’y a pas son pareil pour faire parler les nuages et les vents, sans parler de la couleur de la mer. On dirait qu’il la lit. On annonce du vent. Oui, ça il le sait, ça va souvent avec les grandes marées : les marées d’équinoxe. Cette semaine les coefficients seront forts. Ça aussi, il le sait. Pas besoin de le lire. Il feuillette le jour-nal toujours dans le même ordre et s’arrête un moment sur les nouvelles locales. Il aime bien lire les comptes rendus des conseils municipaux : la plupart du temps c’est assez rébarbatif et il ne comprend pas l’intérêt d’écrire tout cela dans le journal. Mais il n’en rate aucun. Il sait que la semaine dernière, le jeudi, ils se sont réunis à la mairie. Le premier étage est resté éclairé jusque tard dans la nuit. Ce soir-là il était sur la promenade du bord de mer, ou d’océan (il ne sait vraiment pas, il faudrait qu’il demande à Léa), et comme tous les jours, quand il est seul, que tout devient tranquille, il parlait, il lui parlait… Le titre de l’article le fait sursauter, comme s’il avait entendu quelqu’un lui hurler dans les oreilles : « Le conseil municipal approuve à l’unanimité la décision de se débarrasser des épaves … »
Le président veut emmener ses ministres pour une promenade en forêt…
Des questions, des questions, il
en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres,
on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par
pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien
rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là
à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules
pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.
L’un d’entre eux, un des plus
jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire
d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le
seul à oser prendre la parole
Euh monsieur le président, c’est surprise
surprise, elles sont où les caméras ?
Le président visiblement pressé
de sortir de la salle lui répond calmement :
Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est
une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez on a déjà assez
perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, , en avant les enfants !
Il est onze heures trente :
président en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est
parfaite, qui s’engage dans l’allé qui conduit jusqu’à la grille ou les portes
de l’autocar sont déjà ouvertes.
Le président marche d’un bon pas,
il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train
de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs,
et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que
pour aller batifoler en forêt.
Certains espèrent en silence
qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de
lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.
Le premier ministre est pâle,
transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher
la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle
au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique
d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son
directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite
envoyer un texto…
Un texto…
La petite troupe, est maintenant
agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent
impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils
sont ralentis : le président est en
haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une
espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du
sac son ou ses portables. On comprend au
ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de
dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en
convenir.
Le premier ministre qui est le
dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son
smartphone pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un
texto suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre
toutes les dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant
seulement que Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à
envisager que le Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper
frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu
irritée qui lui dit :
Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait,
allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
Mais monsieur le Président, c’est impossible,
comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que
nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre
du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le
président de la république qui nomme le premier ministre.
Mais monsieur le président
Pas de mais Pierre, si ton portable ne me
parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
Bien Monsieur le Président
Pierre puisque c’est ainsi que
nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est
le silence maintenant qui devient plus pesant.
Tous les ministres sont montés,
ils se sont installés, certains, ont déjà pris les place du fond (les vieux réflexes
ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre ).
Que se passe-t-il ? Que
va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne
cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le
président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir !
Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer
toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne
l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de
proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire
« piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite,
mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement
il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à
11 h 00. Tous les ministres sont tendus,
les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri
ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques
pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les
conséquences.
Le président de la République
prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien
qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre,
mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous
l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous
pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai
sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du
bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique :
sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse
surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le
sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise
pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous
rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est
aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous
le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis
heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai
été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la
fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui
m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à présent,
de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué,
et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris
encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il
faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une
évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter
comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que
nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De
toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets
s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que
je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour
de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre
la rumeur. Nous irons marcher en silence
quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai
sourire, simple naturel ».
En cette période de remaniement, je republie en plusieurs épisodes cette nouvelle écrites il y cinq ans environ…
13 juillet 2015 : Sourires au conseil des
ministres….
Ce mercredi matin, comme tous les
mercredi matin, c’est le conseil des
ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier
ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des
autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir
exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est
ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux
conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de
se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les
jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer
pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres
le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis
autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils
tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un
angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin
que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige
quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en
dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais,
les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne
n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse
qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC,
ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des
ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine
de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement,
pour le parti, bref importants. Le
conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est
l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le premier
ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.
Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?
Amélie le repousse gentiment mais fermement.
Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.
Samedi 8 juillet 10 h 20
Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.
Elle a répondu sans résister à toutes les questions.
Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.
Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.
Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.
Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…
C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.
C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…
Mais comment êtes-vous entrée ?
J’ai profité de visites organisées. Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.
Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.
Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?
Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…
Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?
C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
Et après ?
La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.
Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.
Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ? Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
Une banderole ?
J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.
Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.
Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons. Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
Et ?
Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.
Amélie se tourne vers le commandant.
Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…
Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.
Attendez commandant j’ai une dernière question.
Il soupire.
Oui vite, je dois partir pêcher en famille…
Amélie sourit.
Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?
Valentine n’est pas surprise par la question.
Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…
Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim. C’est le commandant qui conclut.
Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.
Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.
Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…
Dimanche 9 juillet 16 h 15
Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois. Peut-être encore une forme de bizutage…
Dimanche 9 juillet 16 h 50,
Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.
Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.
Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?
Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.
Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,
Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.
Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
Vous l’avez gardé, on peut le voir ?
Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.
« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »
Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.
Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…
Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.
Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?
Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.
Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.
Et ensuite ?
On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…
Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….
C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.
Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !
Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.
Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.
On y va Emilie on nous attend.
Vendredi 7 juillet 19 h 12
Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale
Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…
Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…
Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….
Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.
On y va oui ou non ?
Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.
Vendredi 7 juillet 19 h 24
Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !
Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.
Il fait un bond en arrière.
Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?
Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !
Reculez madame !
Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…
Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.
Amélie se tourne vers le commandant.
Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.
Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.
Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.
Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…
Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.
Ça sonne commandant !
Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture ! Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.
Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.
On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.
Vendredi 7 juillet 18 h 50
Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose. Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.
Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.
Amélie aime immédiatement ce lieu.
Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,
Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?
C’est le plus âgé qui répond
Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici. Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.
Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.
Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?
Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.
Pas grand-chose, vous savez…
Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…
Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.
C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.
Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.
Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ? Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…
Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.
Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.
C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.
Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule. Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet. Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…
Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.
Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».
Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.
C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…
Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…
Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.
Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Pour participer à un concours de micro nouvelles j’ai retravaillé un ancien texte que j’avais écrit pendant le confinement. Je vous en livre la nouvelle version…
Ce matin Jules s’est levé en sueur. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, résonnent, chantent au fond de son crâne douloureux. Jules se souvient rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent, il ressent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble reconnaître cette voix : une voix douce et gaie. Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant cette compagnie sonore, comme une caresse qui réconforte. Tous les matins, depuis dix jours, il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ? « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix familière. Il a l’impression qu’elle se rapproche. Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plaît- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque. Il commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement. Il ne se passe pas de journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres. Il les bouge parfois, légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages. Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin, reconnaissons-le, de l’obsession. Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa belle bibliothèque bien garnie. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher. Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime aussi les oiseaux. Il est même passionné ET aime les observer, les écouter, et surtout, par-dessus tout ce que Jules aime c’est quand ils s’envolent… Nous avons donc compris, que comme Jules aime les livres et aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux. Il arrive d’ailleurs assez souvent à Jules de dire que dans une bibliothèque les livres, sont en cage, et qu’il faut de temps à autre les libérer, ouvrir portes et fenêtres et les laisser s’envoler. C’est une image bien entendu ajoute t’il car n’oublions pas qu’il est maniaque et qu’il redoute par-dessous tout que ses livres ne lui échappent. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Soudain Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre fermée. Jules saisit un de ses livres. Il aime tant le feuilleter. C’est un grand livre sur les oiseaux de mer, à la couverture bleutée. Il caresse délicatement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement… Il aime le doux contact du papier. Il frissonne. Les oiseaux sont là, figés. Mouettes et goélands, sont posés. Il effleure les plumes de papier glacé. Jules ferme les yeux et entend la mer. Il l’entend et la sent. Sa main glisse sur la page. Il sent un souffle, une vibration, il connait ce livre. Les pages suivantes abritent l’albatros. C’est le plus grand, le plus beau. Un oiseau des océans qui ne se pose jamais. Jules hésite, pose son livre à plat sur la table se lève, ouvre la fenêtre, orientée plein ouest et retourne s’asseoir. La page se tourne, dans un souffle. Jules entend le vent du large. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Jules calmé s’est endormi. La page est tournée, l’oiseau s’est envolé.
Il n’est pas du genre à rêver que
de couleurs exotiques aux senteurs de vanille. Ce matin il a l’émotion facile,
et il s’emplit de ces odeurs de vrai, de ces bruits qui hésitent à dépasser le
silence. Il se met alors à aimer cette salle lugubre au carrelage rafraîchi par
l’air vif qui transperce les corps. Il se délecte de ce paysage humain qui
raconte que la vie c’est aussi le muscle qui souffre, il aime ce quotidien qui
rend ridicule les sornettes de ceux qui imaginent un monde devenu uniquement fluorescent.
Là, il y a du gris, de ce gris noble et parlant qui creuse les regards et serre
les gorges. Et il pense à tous ces discours qu’on dit beau, de ceux qui parlent
des autres sans ne les avoir jamais croisés. Il pense à ceux qui affirment, à
ceux qui concluent, à ceux qui cherchent à mettre en mot, ce qui ne peut être
que vu, que ressenti.
Il se dit : « oui
messieurs les penseurs, les décideurs, les chercheurs du matin tiède, quand
vous rêvez, quand vous rêvez dans vos vies au relief pastel, il y en a des qui
se tassent les uns contre les autres pour avoir moins froid, pour mieux se
comprendre, pour mieux s’aider. Il y en a qui mettent de l’amour dans des
gestes que vous analysez avec mépris, avec arrogance en les affublant du nom de
compétences. Oui messieurs, il y en a qui rêve plus fort que vous, plus vrai
que vous. Et quand vous retournerez dans votre confort nocturne ou que votre
esprit se reposera des efforts de la veille à imaginer ce qui se passe lorsque
vous n’y êtes plus, il y en a qui prendront un train un peu plus gris que le
vôtre, pour vous construire un monde que vous avez oublié de comprendre.
Le 25 février 2005, j’ai écrit ce texte que je viens de retrouver et que je publie en deux parties.
L’air est glacial, coupant, comme
un rasoir neuf sur une peau juvénile. Il a laissé tourner le moteur de sa voiture,
encore quelques instants, pour s’emplir de cette chaleur aux senteurs
mécaniques, qui donne encore pour quelques instants l’illusion du bien-être. Lorsqu’il
est sorti, qu’il a claqué la portière, il a perçu comme un rétrécissement. Il est
encore plein de ces sensations « ouateuses » que laissent une nuit
sous une couette. Le train est annoncé dans un quart d’heure. Il attendra dans
le grand hall d’accueil. Il aime ses petits moments de presque rien, où on sent
chaque minute qui passe laisser sa trace grise dans la chair. Il est un habitué
du lieu, mais pas de cet horaire. Il est de ceux qui entrent dans le train,
avec des souliers vernis, les mains fines et l’air préoccupés. A cette heure,
ce sont surtout ceux qui travaillent dur, ce sont dont les mains racontent l’histoire
caleuse des chantiers. Dans la salle, ils sont six à lutter contre les courants
d’air. Sept avec la femme de ménage de la gare. Elle semble hors du temps, qui
passe et qu’il fait, absorbée par son entreprise de nettoyage. Elle est haute
comme trois pommes et sautille pour atteindre les vitres du guichet. Elle est
comme une mélodie virevoltante dans le silence glacial de l’aurore. Contre le
mur, tassés les uns contre les autres, quatre hommes, épaules larges, l’œil vif.
Ce sont des turcs, ils parlent entre eux doucement. Il ne semble pas souffrir
du froid, on dirait que toutes leurs forces, toute leur énergie est consacrée à
se donner une contenance sereine. Contre les fenêtres, un grand, bonnet vissé jusqu’aux
lunettes, d’une immobilité qui s’apparente à de la pétrification. On croirait
que le froid ne l’atteint pas , qu’il le contourne, qu’il hésite à le déranger
dans sa raideur matinale.
Pas une voix pour arrondir les
angles du froid. Seuls les regards se croisent : on se connait, mais
chaque matin on se découvre. Et dans ce simple petit matin de février, il y a
comme une éruption de solennel dans ce petit espace de ce rien de tous les
jours. Il est le seul à ne pas rester en place. Comme toujours, il cherche à
embrasser de tous ses sens ce qui l’entoure…
Comme tous les matins, Jules se
lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit,
s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime
aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer
dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le
présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur,
il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère
le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de
café.
Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.
Jules est dans sa cuisine, le
café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche
pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute
par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui
accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux
que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui
est-elle celle qui aime la lune ? »
Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !
C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».
Que se passe-t-il ? Que
va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne
cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le
président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir !
Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer
toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne
l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de
proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire
« piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite,
mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement
il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à
11 h 00. Tous les ministres sont tendus,
les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri
ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques
pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les
conséquences.
Le président de la République
prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien
qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre,
mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous
l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous
pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai
sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du
bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique :
sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse
surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le
sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise
pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous
rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est
aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous
le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis
heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai
été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la
fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui
m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à présent,
de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué,
et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris
encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il
faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une
évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter
comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que
nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De
toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets
s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que
je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour
de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre
la rumeur. Nous irons marcher en silence
quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai
sourire, simple naturel ».
Je republie en plusieurs épisodes cette nouvelle écrites il y cinq ans environ…
13 juillet 2015 : Sourires au conseil des
ministres….
Ce mercredi matin, comme tous les
mercredi matin, c’est le conseil des
ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier
ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des
autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir
exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est
ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux
conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de
se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les
jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer
pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres
le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis
autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils
tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un
angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin
que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige
quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en
dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais,
les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne
n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse
qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC,
ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des
ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine
de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement,
pour le parti, bref importants. Le
conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est
l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le premier
ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Ce matin Jules s’est levé en sueur.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, elles résonnent, ou plutôt elles chantent au fond de son crâne douloureux.
Jules ne se souvient que très rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble même reconnaître cette voix. Une voix douce et gaie. Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée, comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant la compagnie de cette voix, comme une caresse qui le réconforte.
Tous les matins depuis dix jours il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ?
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix désormais familière. Il a même l’impression qu’elle se rapproche désormais
Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plait- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque.
Jules commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement ; il ne se passe pas journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres, il les bouge parfois légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages.
Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin reconnaissons le de l’obsession.
Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa bibliothèque. Une belle bibliothèque, bien fournie car Jules nous l’aurons compris aime les livres.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher.
Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime les oiseaux aussi, il est même passionné, il aime les observer, les écouter, et surtout, Jules aime quand ils s’envolent… Nous aurons donc compris que comme Jules aime les livres et qu’il aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Et d’un coup, d’un seul Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre toujours fermée. Jules saisit un de ces magnifiques livres, qu’il aime tant feuilleter. Celui qu’il tient est un livre sur les oiseaux de mer, il le sort délicatement, caresse amoureusement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement…
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Comme tous les matins, Jules se
lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit,
s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime
aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer
dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le
présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur,
il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère
le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de
café.
Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.
Jules est dans sa cuisine, le
café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche
pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute
par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui
accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux
que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui
est-elle celle qui aime la lune ? »
Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !
C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».
Une nouvelle rubrique : « mes rêves éveillé, et je précise que bien sûr celui qui est éveillé, c’est moi, je rêve et j’écris : voici le premier de cette petite série
C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun !
Ecrans petits et grands, Écrans numériques, Écrans électroniques, Ecrans cathodiques, C’est le noir, Noir sidéral, Pas une diode, Pas un clic, C’est la panique
C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran. Vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais…Une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite… Et c’est ainsi qu’au même moment, dans tout le pays, des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne ,se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout. En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer. L’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie. Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment : tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle. Pour commencer la météo, et incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires.
Il est huit heures, Partout cela bourdonne, Parfois cela ronchonne, Il est huit heures, Plus un clic Numérique, électronique, L’heure est si belle, Vêtue de ses plus belles aiguilles….
Comme tous les matins, Jules se
lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit,
s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime
aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer
dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le
présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur,
il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère
le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de
café.
Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.
Jules est dans sa cuisine, le
café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche
pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute
par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui
accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux
que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui
est-elle celle qui aime la lune ? »
Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !
C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».
Une nouvelle rubrique : « mes rêves éveillé, et je précise que bien sûr celui qui est éveillé, c’est moi, je rêve et j’écris : voici le premier de cette petite série
C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun !
Ecrans petits et grands, Écrans numériques, Écrans électroniques, Ecrans cathodiques, C’est le noir, Noir sidéral, Pas une diode, Pas un clic, C’est la panique
C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran. Vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais…Une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite… Et c’est ainsi qu’au même moment, dans tout le pays, des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne ,se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout. En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer. L’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie. Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment : tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle. Pour commencer la météo, et incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires.
Il est huit heures, Partout cela bourdonne, Parfois cela ronchonne, Il est huit heures, Plus un clic Numérique, électronique, L’heure est si belle, Vêtue de ses plus belles aiguilles….
Il n’est pas du genre à rêver que
de couleurs exotiques aux senteurs de vanille. Ce matin il a l’émotion facile,
et il s’emplit de ces odeurs de vrai, de ces bruits qui hésitent à dépasser le
silence. Il se met alors à aimer cette salle lugubre au carrelage rafraîchi par
l’air vif qui transperce les corps. Il se délecte de ce paysage humain qui
raconte que la vie c’est aussi le muscle qui souffre, il aime ce quotidien qui
rend ridicule les sornettes de ceux qui imaginent un monde devenu uniquement fluorescent.
Là, il y a du gris, de ce gris noble et parlant qui creuse les regards et serre
les gorges. Et il pense à tous ces discours qu’on dit beau, de ceux qui parlent
des autres sans ne les avoir jamais croisés. Il pense à ceux qui affirment, à
ceux qui concluent, à ceux qui cherchent à mettre en mot, ce qui ne peut être
que vu, que ressenti.
Il se dit : « oui
messieurs les penseurs, les décideurs, les chercheurs du matin tiède, quand
vous rêvez, quand vous rêvez dans vos vies au relief pastel, il y en a des qui
se tassent les uns contre les autres pour avoir moins froid, pour mieux se
comprendre, pour mieux s’aider. Il y en a qui mettent de l’amour dans des
gestes que vous analysez avec mépris, avec arrogance en les affublant du nom de
compétences. Oui messieurs, il y en a qui rêve plus fort que vous, plus vrai
que vous. Et quand vous retournerez dans votre confort nocturne ou que votre
esprit se reposera des efforts de la veille à imaginer ce qui se passe lorsque
vous n’y êtes plus, il y en a qui prendront un train un peu plus gris que le
vôtre, pour vous construire un monde que vous avez oublié de comprendre.
Le 25 février 2005, j’ai écrit ce texte que je viens de retrouver et que je publie en deux parties.
L’air est glacial, coupant, comme
un rasoir neuf sur une peau juvénile. Il a laissé tourner le moteur de sa voiture,
encore quelques instants, pour s’emplir de cette chaleur aux senteurs
mécaniques, qui donne encore pour quelques instants l’illusion du bien-être. Lorsqu’il
est sorti, qu’il a claqué la portière, il a perçu comme un rétrécissement. Il est
encore plein de ces sensations « ouateuses » que laissent une nuit
sous une couette. Le train est annoncé dans un quart d’heure. Il attendra dans
le grand hall d’accueil. Il aime ses petits moments de presque rien, où on sent
chaque minute qui passe laisser sa trace grise dans la chair. Il est un habitué
du lieu, mais pas de cet horaire. Il est de ceux qui entrent dans le train,
avec des souliers vernis, les mains fines et l’air préoccupés. A cette heure,
ce sont surtout ceux qui travaillent dur, ce sont dont les mains racontent l’histoire
caleuse des chantiers. Dans la salle, ils sont six à lutter contre les courants
d’air. Sept avec la femme de ménage de la gare. Elle semble hors du temps, qui
passe et qu’il fait, absorbée par son entreprise de nettoyage. Elle est haute
comme trois pommes et sautille pour atteindre les vitres du guichet. Elle est
comme une mélodie virevoltante dans le silence glacial de l’aurore. Contre le
mur, tassés les uns contre les autres, quatre hommes, épaules larges, l’œil vif.
Ce sont des turcs, ils parlent entre eux doucement. Il ne semble pas souffrir
du froid, on dirait que toutes leurs forces, toute leur énergie est consacrée à
se donner une contenance sereine. Contre les fenêtres, un grand, bonnet vissé jusqu’aux
lunettes, d’une immobilité qui s’apparente à de la pétrification. On croirait
que le froid ne l’atteint pas , qu’il le contourne, qu’il hésite à le déranger
dans sa raideur matinale.
Pas une voix pour arrondir les
angles du froid. Seuls les regards se croisent : on se connait, mais
chaque matin on se découvre. Et dans ce simple petit matin de février, il y a
comme une éruption de solennel dans ce petit espace de ce rien de tous les
jours. Il est le seul à ne pas rester en place. Comme toujours, il cherche à
embrasser de tous ses sens ce qui l’entoure…
Ouais, c’est cool, je n’ai pas tout compris mais c’est cool…
C’est peut-être un peu tordu non, tu ne trouves pas que je me suis un peu compliqué la vie, dis-moi franchement
Ils sont quatre autour de la table. Des amis, des vrais, on comprend tout de suite aux regards qu’ils se portent, qu’ils se connaissent parfaitement, profondément, et qu’ils s’aiment. Oui surtout qu’ils s’aiment. Dans ce bar ils sont chez eux, Alice rit, souvent, fort, très fort. Derrière le bar, le patron sourit. Alice il l’aime beaucoup lui aussi. Elle est de ces clientes qu’on aime voir entrer. Quand elle ouvre la porte tu te rappelles pourquoi tu vis.
Il les observe depuis un moment, il sait qu’ils ont un projet de pièce, ils en ont parlé. Une pièce qui assemble leurs amitiés, une pièce qui leur ressemble. Ils sont souvent là. Il les entend, chacun avec leurs carnets ; la plus bavarde c’est Alice. Dans son sac elle a toujours son carnet à rêves. Il entend. Et les trois autres l’écoutent, Gabriela est dramaturge, elle prend des notes. Il entend elle pose des questions, elle raconte, elle aussi, pas comme Alice, elle ne lit pas, ce ne sont pas ses rêves qu’elle raconte, c’est sa vie, ses souvenirs enfin il le suppose. Il aime sa voix, son accent, elle est née au Chili. Elle est en France depuis 12 ans, elle veut retenir au pays avec un projet.
Ils viennent depuis plusieurs semaines tous les soirs, au début c’était Alice qui parlait le plus. Maintenant elle prend des notes. Elle fait des croquis. Et puis il y a les deux autres, Fabrice et Tonio. Eux ce sont des comédiens, ils écoutent, ils attendent.
Le premier soir où ils sont venus tous les quatre je me souviens que Alice était impatiente de lire son carnet à rêve. Mais Gabriella, comme souvent a parlé la première, elle venait de recevoir une carte postale de sa famille à Santiago, la photo d’une rue étroite, lumineuse, avec des enfants qui jouent, un chien, les façades sont ocres, toutes les fenêtres sont fermées sauf une. On y distingue un visage.
Alors Alice tu en penses quoi, franchement elle n’est pas trop tordue mon histoire ?
Fabrice et Tonio se regardent. Ils ont aimé ce texte, ils ont déjà quelques idées à suggérer.
Alice les regarde aussi, elle n’aime pas forcément parler en premier. Alors oui elle a dit que c’était cool, c’est le mot qu’elle aime utiliser, comme le signe de ponctuation de la tendresse qu’elle a pour beaucoup, mais là elle comprend qu’il faut en dire plus.
C’est un peu compliqué, comme tu dis, mais de toute façon la vie c’est un peu compliqué non ? Mais là oui franchement j’aime bien les contrastes, j’ai déjà pas mal de trucs en tête,
Et vous vous en pensez quoi Fabrice, Tonio
Nous on vous suit. On signe, mais là on ne veut pas faire les vieux mais il faut qu’on rentre
Alice se tourne vers moi, je suis affalé, contre mon bar, je les écoute. Je suis bien.
C’est quelle heure Max ?
Je les aime tous les quatre, ils ne sont pas comme tout le monde, leurs smartphones ne sont jamais posés sur la table, ce sont des objets qu’ils n’utilisent que très peu m’ont-ils expliqué. Alors l’heure ils aiment la demander et je suis tellement heureux de la leur offrir
Elle est retournée dans sa chambre. Son lit est en pleine lumière, la lumière d’un si beau jour. La fenêtre est toujours ouverte, les chiens aboient, on entend des enfants qui jouent, ils crient, dans une autre langue. Elle aime tellement voyager. Il faut reprendre le carnet, la lecture, écrire peut-être. Se souvenir : 23 h 17… Elle l’a écrit. Elle ne sait pas, ne sait plus, lit ce qu’elle a écrit, l’histoire de ce rêve commencé, pour qu’il se fabrique, pour qu’il entre à l’intérieur Le 23 h 17 du carnet. Le 23 h 17 de la cuisine. Curieuses ces heures, l’une est lourde, poisseuse, engluée de noir et l’autre est légère pleine de soleil. Elle la sent, là, sur la peau, par la fenêtre. Elle poursuit sa lecture. …La fenêtre est ouverte, et j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville, une ville étrangère parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot, je me lève, je me sens légère, vaporeuse presque, et m’approche de la fenêtre, enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dû dormir trop profondément. Un aboiement, et ce mur, avec tous les mots que j’aime…. Elle poursuit sa lecture, l’écriture est plus tremblante, certaines lettres à la fin des mots coulent, elles s’effondrent même, le sommeil devait être proche. Ce rêve est étrange, je ne l’ai pas encore eu, mais je le sens tellement. Il est là en moi ; ce n’est pas un rêve, c’est un désir. Un désir de lumière ; ces lumières dont on dit qu’elles sont chaudes : lumières du sud, lumières qui sentent le pain qui sort du four. J’ai sommeil, je sens que mes yeux papillonnent ; ils vont se fermer ; je n’ai pas fini. Il ne faut pas que je finisse, les mots restent suspendus là, ils planent au-dessus de mon carnet, et ils se poseront tout à l’heure sur mes paupières qui se fermeront et le rêve se poursuivra et demain je me réveillerai et je le raconterai. Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs…. Elle est parvenue au bas de la page. C’est ce qu’elle a écrit hier soir, juste avant de s’endormir à 23 h 17 ou un peu plus tard. Le temps qu’il faut pour écrire sur cette page de carnet. Et maintenant elle est là assise, au bord du lit, il faut qu’elle tourne la page, la nuit est finie, elle a rêvé, il le faut. Raconter, écrire, la suite, ce qui s’est passé pendant cette nuit. Elle tourne la page, elle est pleine, remplie, la suivante aussi et celle d’après, et toujours plus, elle feuillette fébrilement, le carnet est plein. Toutes les pages sont noires. Une écriture serrée, nerveuse. Elle ne se souvient pas. Quelques lignes encore. Il faut qu’elle lise quelques lignes Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs…. Ce sont les derniers mots qu’elle a écrits. C’est sûr, certain, elle s’en souvient. Elle poursuit sa lecture. J’ai ouvert la fenêtre. Dehors il fait grand jour, et je reconnais cette petite rue étroite, c’est au Chili. A Santiago. Je me penche ; dans la rue en bas, je reconnais, mon père, il lève la tête, l’aboiement que j’entends est celui de mon chien notre chien. C’est drôle ce gros chien des montagnes, ici dans cette ville chaude. Mon père me parle, je ne comprends pas tout de suite mais il me dit de descendre, de venir le rejoindre. On ira se promener. Je lui dis d’accord. Je ferme la fenêtre et je veux pousser la porte. C’est impossible elle est lourde, si lourde. Elle ne comprend plus rien, elle a l’impression d’être dans une boucle qui n’en finit plus. Les pages du carnet sont remplis d’une écriture fine, régulière, c’est son écriture. Elle ne sait pas que faire, elle ne sait plus. Elle est partagée ; elle est comme dans un rêve. Son rêve qu’elle n’a pas fini, mais qu’elle a déjà raconté, c’est écrit là, elle le sait, il y a la suite. …et je veux pousser la porte mais c’est impossible elle est lourde, si lourde. La phrase d’après. Il le faut. Une seule, pour savoir, pour comprendre. Chaque pas que je fais est lourd, comme si j’étais engluée dans du sable mouvant ; j’ouvre la porte, il fait encore nuit. Ici il fait encore nuit, et pourtant il y a quelques instants je sentais les rayons du soleil qui me caressaient la peau ? Ici il fait nuit, encore, j’entends le son d’une télé, un son familier. Je me dis que je rêve e… Mais où, quand. Je repense en souriant « et si tout cela n’était qu’un rêve » ou ce que me dit mon père « et si nous n’étions tous que le rêve d’un papillon ». Je souris. Pourvu qu’il ne se réveille pas : mon père ou le papillon… Elle ne lit plus, elle est certaine qu’elle sait déjà ce qu’il y a d’écrit. Elle le sait. Elle est dans le brouillard. Se réveiller, s’endormir. Entre les deux. C’est si compliqué. Inspirer, souffler. Il faut qu’elle le fasse. Et l’heure, quelle est-elle, ou est-elle ?
C’est bien son écriture. Comme s’il pouvait en être autrement. Comme s’il était possible d’en douter. Mais elle doute. Tout est si étrange ce matin : la lumière, l’aboiement de ce chien. Sa légèreté. Elle n’a presque pas eu besoin de s’étirer. Pas mal au dos ce matin. Elle commence à promener ses yeux sur les dernières pages. Elles ont été noircies hier soir. C’est écrit : il y a la date : « mardi 3 novembre, 23 h 17 ». C’est étrange, elle ne se souvient pas, elle avait tellement sommeil. Elle commence sa lecture : « une fois n’est pas coutume avant de m’endormir j’ai besoin de raconter mon rêve. Mais pas celui de la veille, non celui de la veille c’est le matin que je le raconte. Non je veux raconter celui de maintenant enfin de tout à l’heure de cette nuit. Je veux faire cette expérience ; je veux écrire le rêve que je n’ai pas eu, pas encore, et puis m’endormir. On ne sait jamais, je vais commencer et lorsque je m’endormirai, le carnet glissera par terre, comme une feuille volante et moi dans le sommeil. Une feuille volante. Comme un signe. « Tout a commencé par un aboiement : il me réveille et lorsque je me lève, ma chambre n’est plus la même, à commencer par la tapisserie. Il est curieux ce papier peint, blanc, couvert de graffitis, de mots, des mots que j’aime. La fenêtre est ouverte : j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville. Ce doit être une ville étrangère parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot. Je me lève, je me sens légère, vaporeuse presque, m’approche de la fenêtre ; enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, elle s’éloigne. Mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dû dormir trop profondément. Un aboiement. Ce mur, avec tous les mots que j’aime… » Elle est toujours assise au bord du lit. Elle a tourné la page. Le dernier mot qu’elle a écrit avant de s’endormir est tremblant le e de aime s’affaisse en dessous de la ligne. Mais la page est blanche. Il faut qu’elle se souvienne. Que s’est -il passé ensuite ? Elle ne se rappelle pas : son expérience n’a pas fonctionné. Elle aimerait tellement pouvoir raconter la suite. Une autre fois peut-être. Après tout, se dit-elle, je suis peut-être encore en train de rêver, je vais me réveiller… Me réveiller. Et les carnets : où sont-ils ? Elle doute maintenant. Elle les a peut-être oubliés. Ou alors elle ne les a pas tous sortis. Elle hésite. Elle n’est jamais au même endroit, un jour chez l’une, une nuit chez l’autre. C’est une nomade, une nomade organisée. Elle va prendre l’air. Il faut qu’elle prenne l’air. Rien de tel pour se remettre les idées en place. Nous sommes en novembre. La fraîcheur lui fera du bien. Elle s’approche de la fenêtre, ferme les yeux, prend une longue inspiration. Aboiements, bruits de rue, chants, cris. Elle n’est pas chez elle ; elle ne se retrouve pas. Peut-être a-t-elle trop dormi ? Cela lui arrive parfois : ne plus savoir où on se trouve. Cette rue, là juste sous sa fenêtre, étroite, très étroite, en face juste en face des murs blancs. Quelques fenêtres attrapent des rayons de soleil et les envoient. Elle est belle cette lumière. Si belle… Elle ferme la fenêtre. Sortir de la chambre. Il faut que je sorte de cette chambre. La porte est fermée. Chaque pas qu’elle fait est lourd. Comme si elle était engluée dans du sable mouvant. Elle ouvre la porte. Ici, il fait encore nuit. Pourtant il y a quelques instants elle sentait les rayons du soleil qui lui caressaient la peau… Ici il fait encore nuit. Elle distingue le son d’une télé. Un son familier. Je rêvais dit-elle… Mais où, quand. Elle sourit : « et si tout cela n’était qu’un rêve » et ce que lui disait son père « et si nous n’étions tous que le rêve d’un papillon ». Elle sourit. Pourvu qu’ils ne se réveillent pas : son père, le papillon… Elle ne sait pas, elle ne sait plus. Elle avance. Jusqu’à la cuisine. Tout est normal. Boire un verre d’eau. Il le faut. Elle regarde la pendule : elle marque 23 h 17.
Tiens j’aurai pensé avoir dormi plus.
Elle ne fait pas de bruit. Elle entend le son de la télévision. Le plancher craque.
Elle s’endort vite. Enfin c’est ce qu’elle supposera peut-être demain.
Elle dira.
Je me suis endormie tout de suite,
Mais comment le savoir, saisir le moment, précis où on plonge de l’autre côté ? Alors oui elle dit qu’elle s’endort vite, très vite, toujours. Elle rêve beaucoup. Des rêves touffus, comme un champ d’herbes sauvages. Ce sont de véritables histoires, des épopées même. Elle s’endort en se disant, ou peut-être qu’elle entend quelqu’un lui murmurer.
J’espère que pour terminer sa nouvelle il ne va pas te faire le coup de la chute classique : « et elle se réveilla car tout cela n’était qu’un rêve ! »
Un rêve. Comme si tout cela ne pouvait être qu’un rêve
Elle ne dort jamais les volets fermés. Peut-être ce besoin de lumière. Cette lumière qui même la nuit est là, tapie, dans l’ombre.
Dehors un bruit de feuilles mortes. Bruit qui craque, qui froisse. Et une odeur : un mélange d’humide et de sec. Elle dort. Profondément.
Quand elle s’est levée, comme toujours, elle s’est étirée. Elle a souri en regardant la lumière douce du matin qui entre discrètement.
C’est un joli matin de novembre.
Quelques grains de poussières flottent. Ils sont suspendus à ce qui ressemble quand même à un magnifique rayon de soleil.
Elle a rêvé encore, beaucoup. Mais curieusement aujourd’hui elle ne se souvient de rien. De toute façon elle n’aura pas le temps de chercher à se souvenir. Elle a tellement à faire aujourd’hui. Une liste, longue, hétérogène, échevelée. Elle l’a inscrite sur un carnet. C’était hier soir. Cela fait partie des rites. Elle aime tant les carnets, elle en plusieurs, un pour chaque usage. Carnet pour les voyages, carnet pour les spectacles, carnet pour les rêves, carnet pour les mots qu’elle aime, carnet pour dessiner la lumière, carnet pour son chat. Elle aime tellement son chat qu’elle lui consacre un carnet, rien que pour lui, et comme elle a le sens de l’humour, sur la couverture, elle a noté « Charnet » …
Sur le carnet aux rêves, elle écrit presque tous les matins. Les carnets, ses carnets. Ils sont tous là rangés, alignés, au pied de son lit. Fidèles compagnons
Mais ce matin, c’est le vide. Ils n’y sont plus. Il n’y a plus rien, ou presque. Il n’en reste qu’un seul. Elle ne le connait pas. C’est un gros carnet. Les autres ont dû glisser sous le lit.
C’est curieux quand même ! Glisser sous le lit…Elle sourit, ses yeux se plissent. Elle est certaine qu’hier soir, comme tous les jours elle a écrit quelques lignes. Sur chacun d’entre eux.
Hier soir. Quelques lignes : sur son carnet, sur ses carnets. Elle ne souvient pas ou mal.
Un carnet. Un seul. Il est là.
Il n’y a rien. Elle le sait, elle le sent. Elle ne l’ouvre pas. Il est peut-être trop tôt.
Dehors un chien aboie. Un aboiement lourd qu’elle connaît bien, même s’il y a bien longtemps que…
Bien longtemps qu’il est parti. Quelque part, ailleurs, dans la nuit des chiens. La nuit des chiens. Elle se souvient ; cette phrase, ces mots. Léo Ferré.
Ce n’est pas de son âge d’écouter Léo Ferré. C’est ce que certains lui ont dit. Léo Ferré : sa chienne qui n’avait que trois pattes : « elle est partie, Misère, dans des cachots, quelque part dans la nuit des chiens… »
Un chien aboie. Il aboie. Elle entend. Frissons.
Bruit de feuilles. Se pencher à la fenêtre et observer. Non : ne pas modifier l’ordre, l’ordre du monde, de son monde. Se lever, s’étirer, vérifier que tout est en place.
Les carnets, le carnet.
Le carnet. Elle ne le reconnait pas. Il faut qu’elle le lise, qu’elle se relise. Elle s’assied au bord du lit, le carnet est ouvert sur ses genoux. La lumière est si belle, caressante, une lumière qui invite les sourires.
Comme je vous l’ai annoncé hier, je vais publier une nouvelle que j’ai écrite en fin d’année dernière. C’est un cadeau pour ma dernière fille, Alice. J’avais fait la même chose pour mes trois autres enfants. Et comme pour les autres je lui ai demandé si elle acceptait que je la publie. J’ai beaucoup, beaucoup travaillé ce texte. Et disons le j’en suis particulièrement fier. Je le publierai jusqu’à Dimanche en cinq parties puis lundi prochain en entier…
1
« Eh papa, n’oublie pas, cette année j’ai vingt-cinq ans ! C’est l’année de ma nouvelle. Je te le rappelle parce que je te connais tu vas t’y mettre la veille…
C’est vrai que dans cette famille, c’est devenu une tradition. Le plus vieux des quatre enfants aujourd’hui âgé de trente-cinq ans a eu le privilège d’ouvrir ce bal littéraire. C’était il y a dix ans et à quelques années d’intervalle, les deux autres ont aussi bénéficié du même traitement.
Pour vos 25 ans je vous écris une nouvelle !
Voilà c’est comme ça : en quelque sorte c’est écrit.
C’est écrit. Mais il faut l’écrire…
Le voici arrivé à la quatrième : la dernière, la petite dernière… Disons-le tout net : il y pense ! Pas tout le temps : mais il y pense… Il cherche, il tâtonne. Plus la date approche, plus il est inquiet.
Très inquiet même. On le voit parfois, dehors sur la terrasse, il regarde le ciel, la cime des arbres, les nuages qui roulent comme des vagues.
Qu’est-ce que tu fais encore papa ?
J’écoute, j’attends, j’entends…
N’oublie pas…
Pourtant chez lui, la peur d’écrire n’existe pas. Il est même dans une période où il écrit beaucoup, peut-être trop. Bref, ça le « travaille ». Il a peur. Ce n’est même pas la peur d’être mauvais. Non le pire pour lui serait d’être moyen, dans cet entre-deux un peu mou. Son angoisse est de ne pas réussir à poser sur le papier tout ce qu’il entend dans ce qu’il appelle souvent l’arrière-pays de sa tête. Ne pas écrire quelque chose de banal, à côté de la plaque. Il faut des idées, les rassembler et surtout, surtout, trouver un fil conducteur.
Un fil conducteur, ou une lumière. Une belle lumière.
Alors il écrit. Les feuilles sont là, lisses et blanches. Il les caresse, les sent. Il respire.
Et l’inspiration jaillit. Au début quelques larmes, et puis un long sanglot, une rivière, un torrent. Les idées coulent sur le papier. Les mots, des phrases, des souvenirs, des images, des personnages, des caractères, des inventions, des convictions.
Et la lumière encore, toujours…
Tout cela fait un joli fatras. Fatras, il est beau ce mot. Mais il y a encore mieux : il y a taffetas. Le taffetas que forment les tas de feuilles. Tas de feuilles posés ici ou là, traces de ses inspirations.
C’était le premier mardi de novembre : le trois pour être précis. Fatiguée elle s’est levée pour aller se coucher, s’est arrêtée au milieu de l’escalier de la mezzanine et brusquement s’est retournée avec un sourire mi ironique mi inquiet.
Eh papa n’oublie pas, mais vous connaissez la suite…
Et là, il a eu comme un moment de panique. Une bouffée d’angoisse.
La nouvelle, sa nouvelle, les papiers, les feuilles. J’ai écrit, c’est fini. Oui presque fini mais, les feuilles, oui les feuilles, où sont-elles ? Où sont-elles passées ? Où se sont-elles envolées ?
J’aurai dû écrire sur un carnet, pas sur des feuilles volantes. Curieuse cette expression : feuilles volantes… Il pense aux feuilles mortes ; elles s’accrochent, elles résistent, et puis elles tombent ou s’envolent. On est en novembre, ce mois si gris où les feuilles tremblent, tremblent et meurent.
On est en novembre. C’est aussi le mois où les feuilles blanches se remplissent.
Où se sont-elles envolées ces feuilles volantes ?
Arrivée dans sa chambre, elle sourit. Un joli, un vrai sourire intérieur qui brille sur le visage comme une petite flamme. Elle aime taquiner : son papa, les autres. Elle le fait toujours avec légèreté et ce magnifique sourire intérieur qui se devine derrière le miroir des yeux.
Avant de se coucher, elle s’astreint à quelques rites immuables, indispensables. Des rites qu’on ne croirait réservés qu’à celles et ceux dont on trouve qu’ils sont un peu raides, un peu rigides mais certainement pas à la saltimbanque de la famille.
Mais qu’on le veuille ou non les artistes, et c’est une artiste, une artiste de la lumière, sont des personnes organisées, ordonnées.
Chaque soir il y a de façon immuable une liste de choses à faire. Parmi celles-ci, ce soir, justement, elle a prévu de relire ce magnifique texte sur les artistes. Un texte de Léo Ferré. Léo Ferré un artiste. Peut-être le plus grand.
Les artistes,
Ils vous tendent leurs mains et vous donnent le bras
Vous les laissez passer, ils ne sont pas à vous
Les artistes
Ils sont le clair matin dans vos nuits des tempêtes
Finalement, ce ne sera qu’en trois parties… Je me suis levé très tôt ce matin et j’en ai profité pour terminer de mettre au propre le manuscrit
Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…Dans la voiture, ça s’est passé comment, elle vous a parlé ?
Oui, enfin pas beaucoup, parce qu’on aurait dit qu’elle était fatiguée, ou triste…
Camille regarde toujours son frère quand elle répond, comme pour vérifier, se rassurer.
Tu ne penses pas qu’elle avait plutôt peur ?
On ne peut pas vraiment dire parce que de derrière on voyait pas bien ses yeux.
Et il n’y a rien qui vous a paru anormal pendant le trajet ?
Non. Elle nous a dit : « à demain les enfants, à moins que je sois malade. » Il faut dire qu’elle n’arrêtait pas de renifler.
Les inspecteurs en avaient assez entendu et ils s’apprêtaient à les libérer pour qu’ils puissent aller jouer lorsque Camile s’est souvenu d’un détail.
Ah oui, il y a un truc que je voulais dire. Sur le tableau de bord de sa voiture, y a une photo. Ça m’a fait drôle parce que c’était une photo d’elle. C’est marrant d’avoir sa tête sous les yeux quand on conduit !! Moi mon papa il a une photo de maman et puis de nous à côté du volant…
Et maman elle a une photo du chat…
C’est Denis qui n’a rien dit jusque là qui ajoute cette information, essentielle. Les inspecteurs se regardent avec le sourire.
Les enfant sortis, les inspecteurs ont rappelé Mr Malouin.
Monsieur Malouin, vous aviez une liaison avec Danielle Lemoine ? C’est bien ce que vous nous avez dit tout à l’heure ?
Monsieur Malouin a les larmes aux yeux et la voix complétement nouée.
C’était plus qu’une liaison, bien plus ! On voulait se marier : enfin on, je dois dire que c’était surtout moi. Elle, il y avait quelque chose qui semblait la gêner, la retenir. Je dois dire que cela m’énervait. Hier soir je suis allé la voir dans sa classe. J’en pouvais plus. Je lui ai dit que si elle n’acceptait pas de vivre avec moi, de m’épouser, j’allais faire une connerie, une grosse connerie.
Et qu’est-ce qu’elle a répondu à cette menace ?
Une menace ? Vous y allez fort quand même, je suis tellement amoureux d’elle, vous n’imaginez même pas.
Continuez Mr Malouin, que vous a-t-elle répondu ?
Elle s’est mise à pleurer, à sangloter même, elle n’arrêtait pas, je ne comprenais pas, cela prenait des proportions incroyables…
Monsieur Malouin, saviez vous que Danielle Lemoine avait une sœur jumelle ?
Une sœur jumelle ? Non je l’apprends. Elle ne m’en avait jamais parlé. De toute façon elle ne me parlait jamais d’elle. Mais je me doutais bien qu’il y avait un truc qui clochait. Mais enfin inspecteur, une sœur jumelle ça ne l’empêchait quand même pas de m’épouser.
Quand vous vous êtes quittés, que vous a-t-elle dit ?
Elle m’a dit qu’elle prendrait sa décision le soir-même et qu’elle reviendrait avec une réponse, le lendemain, aujourd’hui donc.
Et ce matin que s’est-il passé ?
Quand elle est arrivée, elle était tout excitée, je ne l’avais jamais vu comme ça, elle ne se souvenait même plus du nom d’un élève, le plus terrible de l’école, il l’avait bousculé… Puis elle m’a dit qu’elle m’aimait beaucoup, mais qu’elle ne pouvait pas, pas encore, qu’il était trop tôt…
Mr Malouin vous n’avez rien constaté d’anormal ?
Je ne peux pas dire. C’était si violent, si brusque. Mais c’est vrai qu’elle était vraiment bizarre. Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait accompagné Camille et Denis en voiture hier soir, elle a coupé court comme si elle était surprise. Et elle m’a répondu un peu sèchement qu’après 16 h 30, elle transportait qui elle voulait dans sa voiture.
En début de soirée Melle Lemoine fut arrêtée. Elle était sur le point de se jeter dans le vide, elle était sur le parapet d’un pont à quelques centaines de mètres de chez elle. Cela faisait plus de trente ans qu’elle vivait avec sa sœur, elles ne s’étaient jamais quittées. Tous les soirs, elle l’attendait. Sa grande joie était de lui préparer de succulents repas. Puis elles parlaient, se racontaient leurs journées dans les menus détails. Ce soir-là, quand Danielle en rentrant de l’école lui apprit qu’elle allait partir, qu’elle avait rencontré quelqu’un, le directeur de l’école, Hélène ne répondit pas. Le repas s’était terminé dans un silence trouble. Puis chacune d’elle s’était couchée sans embrasser l’autre, et sans se dire le moindre mot. Ce n’était pas dans les habitudes de la maison Lemoine…
Aux alentours d’une heure du matin, Hélène s’était levée et avait étouffée Danielle dans son sommeil avec l’oreiller. C’est au petit matin qu’elle avait décidé de devenir Melle Lemoine l’institutrice. Elle s’occuperait du corps le soir après la classe. Le crime sera parfait. Le crime sera parfait. Personne ne la connaissait, elle ne sortait presque jamais, ni seule, ni même avec sa sœur adorée. Et la ressemblance était si frappante. Si frappante. Et puis comme Danielle lui raconte tout avec plein de détails elle a l’impression de connaître tous les enfants.
Elle n’avait commis qu’une seule erreur, celle de croire que sa sœur lui vouait un amour infini et indestructible. En fait elle n’en pouvait plus de ce double qui lui pesait de plus en plus. Juste avant de rentrer chez elle, la veille au soir, Danielle Lemoine était passée par la poste, elle avait envoyée une lettre en recommandée, « très urgente » avait-elle dit au guichet, « il faut absolument qu’elle parvienne au commissariat demain dans la journée ».
Dans cette lettre, elle avouait le crime de sa propre sœur Hélène, elle n’en pouvait plus et préférait la prison qui ne durerait qu’un temps à l’enfer de cette vie qu’Hélène lui imposait. Et en sortant elle pourrait retrouver Mr Malouin. S’il l’aimait tant, il l’attendrait.
Ce soir-là après avoir été appréhendée par la police juste avant de se jeter du haut du pont, Hélène Lemoine passa sa première nuit en prison, mais sur la porte de la cellule, on pouvait lire : « Danielle Lemoine ».