Rencontres ferroviaires…

Contre la vitre

Dans le compartiment, il y a cette odeur, unique, qui s’accroche aux vêtements. Une odeur de voyages, trop courts, pour que la sueur soit absorbée par les souvenirs touristiques. Une odeur de vitre propre, de soupirs fatigués, une odeur de vie qui est à la peine, pour s’approcher de ce dont on rêve quand on est la tête contre la vitre. On ressent les vibrations, et puis il y a l’humidité de l’haleine qui fait comme un voile. Le voyage contre la vitre peut commencer, les yeux qui se ferment et le skaï devient cuir sauvage. Les néons ferroviaires sont des reflets de lune sur l’eau, pas un son, pas une voix qui ne troublent le rien d’un songe qui cherche son issue. Comme une musique, comme une mélodie. Et le couple d’en face, si vieux, si bons, qui posent leurs yeux sur la main de l’autre, pour signifier leur amour. Ils sont si beaux, si vrais, avec des souvenirs en réserve, pour chaque aiguillage, des regards croisés. Le front fait corps contre la vitre, les vibrations se font plus douces, le couple est comme un bouquet. Plus loin des jeunes filles rient, elles sont heureuses, heureuses de leurs sens, de ce qu’elles disent, de ce qu’elles montrent aux regards des peureux du bonheur. Elles batifolent, de mots en mots, d’histoires banales en tranches de vie. Et leurs rires nous réchauffent dans ce temps qui ne fait que passer.

Octobre 2010

Et si nous découvrions qui est Fanny, la révoltée…

Quand ils parlaient de ce monde qu’il ne voulait plus, et de celui qu’ils désiraient Fanny était la plus dure, la plus violente. C’est elle qui a donné le ton de cette révolte, c’est elle qui bat la mesure. Elle a longuement réfléchi à tous ces problèmes. Chez elle, à Istres, elle entend souvent dire que l’enfant est roi. Il est peut‑être roi, mais ne gouverne qu’un royaume corrompu, où chacun s’enferme dans une tour d’égoïsme. Elle est écœurée, ne supporte plus de voir les adultes tricher avec elle. Ils commencent par donner l’illusion qu’ils écoutent, puis ils finissent par prouver qu’ils sont incapables de communiquer autrement que par des formules convenues et inutiles. Elle voudrait les entendre dire qu’elle les fatigue, les indispose, les dérange dans leur monde trop parfait. Ce qu’elle souhaite par-dessus tout, c’est qu’ils cessent de jouer aux enfants, de les singer, de les caricaturer. Ils sont ridicules, tristes à pleurer quand ils se roulent dans l’herbe, s’éclaboussent, pour faire bien, pour faire jeune. Elle a honte. Honte d’être cette image stupide. Non, elle ne ressemble pas à cela, elle ne ressemblera jamais à cela. Elle n’est pas ce spectacle grotesque, elle n’est pas cet amoncellement de niaiseries qu’on lui sert avec délectation chaque fois qu’il est prévu de lui faire plaisir.

Fanny estime qu’il ne devrait pas y avoir de droit des enfants. Elle les a étudiés l’année dernière avec son institutrice. Dans sa chambre elle a affiché la déclaration des droits de l’homme. Elle connaît l’article un par cœur. «  Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » . Au début elle ne saisissait pas ce que l’on entendait par « les hommes ». Elle voyait des êtres humains de sexe masculin, les mêmes dont sa mère s’affublait régulièrement. Son institutrice avait expliqué que lorsqu’on dit les hommes, cela regroupe tous les êtres humains, masculins ou féminins, petits ou grands, jeunes ou vieux. Nous sommes tous des êtres humains, avait‑elle écrit sur le tableau.

Aussi Fanny ne comprenait pas pourquoi il fallait ajouter des droits aux enfants puisqu’ils en avaient déjà. A moins que, à moins que comme en orthographe, il n’y ait aussi des exceptions. Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, sauf s’ils ont moins de dix‑huit ans… L’autre jour elle a feuilleté le Quid et a lu ce qui concernait le droit des enfants. Elle n’a pas tout compris, mais a ri intérieurement en découvrant que dès l’âge de douze ans un enfant peut livrer des combats de boxe. Elle a lu aussi qu’aux Etats‑Unis un certain Gregory Kingsley a attaqué ses parents en justice pour obtenir le droit de s’en séparer.

C’est curieux, elle n’y avait jamais pensé. Comme ce serait bien d’avoir le droit d’abandonner ses propres parents, de les déclarer inaptes au service, de les répudier en quelque sorte. Pas forcément pour en changer. Elle a en partie réussi ce travail puisque son père, enfin l’être humain de sexe masculin qui a le plus longtemps partagé la chambre de sa belle blonde de mère est parti. Il s’est enfui même. Il faut dire qu’elle lui rendait la vie impossible. Elle le trouvait ridicule avec sa queue de cheval et son gros anneau à l’oreille droite. Ridicule aussi son rire, comme si quelqu’un l’avait chatouillé à l’aide d’un plumeau. Ridicule aussi tous ces mots : cool, super, extra, génial, je m’éclate. Fanny, elle aurait voulu un papa Rambo. Rambo un, c’est celui qu’elle préférait. Qu’est-ce qu’il était fort ! Elle aurait voulu un papa qui ne fume pas n’importe quoi sous ses narines, qui ne lui impose pas ses musiques planantes donnant envie de pleurer au plus grand des comiques.

Elle est restée avec sa mère. Gentille, sa mère, mais un peu paumée, incapable de prendre une décision. Sa mère, c’était une toxicomane du futur. On verra, on ira, on fera, un futur se transformant invariablement en conditionnel ou même en futur antérieur : « on aurait pu faire, on aurait pu aller… »

Faisons connaissance avec un certain « Eugène Mollard »

Parmi les nombreux personnages de mon deuxième roman,  » un voyage contre la vitre » voici Eugène Mollard, il est un peu spécial…. Je vous propose aujourd’hui le début de son portrait….

Eugène Mollard souffrait. Il souffrait de ne pas se souvenir. Ce n’était pas de l’amnésie, les médecins l’avaient affirmé. Il ne se rappelait rien. Sa mémoire dont le mécanisme était déréglé broyait du noir. Eugène Mollard avait mal. Mal à l’intérieur. Mal à la vie qu’il regardait s’enfuir, se déroulant comme une bobine de fil échappée.

Eugène Mollard approchait la quarantaine. Il ne s’en inquiétait pas. Il ignorait la nostalgie. Il aurait quarante ans et ne les fêterait pas. Il ne fêtait pas ses anniversaires.

Eugène Mollard était de ceux qu’on oublie après une première rencontre. Il portait le cheveu gras et plaqué. Sa personne entière était imprégnée de mollesse moite. Il n’utilisait pas sa grande taille. Il en était embarrassé, étonné même. Son visage était un florilège de défauts exagérés. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il se transforme en caricature. On ne pouvait pas parler de laideur, c’eût été lui attribuer un signe particulier qu’on est capable de retenir. Il était pâle, sans aucune force dans les traits, comme s’il ne s’agissait que d’une simple esquisse. Son regard semblait attendre. Le moindre de ses enthousiasmes optiques était stoppé dans son élan par deux épais verres pour myopes. Certaines personnes se découvrent une nouvelle élégance grâce aux lunettes. Eugène en était affublé. Il s’agissait d’un poids supplémentaire qu’il encombrait de sparadraps. Il avait la peau fragile et ses montures l’écorchaient.

Sur le plan vestimentaire, il vouait un véritable culte aux sous‑pulls en acrylique. Il ne choisissait pas les couleurs et n’éprouvait aucune appréhension à assortir un mauve vinasse à un bleu patriotique. Il portait des mocassins à boucle, et en toutes saisons ne sortait jamais sans un vêtement de pluie, roulé en boule autour du ventre, comme une ceinture abdominale.

Depuis dix‑sept ans, il exerçait les fonctions d’aide‑comptable dans une charcuterie industrielle de la banlieue de Bourges. Il ne prenait aucun plaisir dans son travail, accomplissant sa tâche avec application, ne posant aucune question. Il ne cherchait pas à s’élever dans la hiérarchie. Il ne jugeait pas ses journées monotones et ignorait les sens du verbe répéter (répéter : « dire ce qu’on a déjà dit », « refaire ce qu’on a déjà fait ») …

Chaque jour, il avait besoin de quelques minutes pour découvrir ce qu’il avait abandonné la veille. Il ne redisait pas, il disait. Il ne refaisait pas, il faisait. Pour ne rien oublier, même s’il n’était qu’opérateur de saisie, il était devenu un maniaque des pense bête. Ce qui lui avait valu le surnom de « post‑it ».

Après Armand, Boris, etc découvrons qui est Julien…

Julien à Paris, était le plus vieil internaute du groupe Son école fut l’une de premières à être connectée au réseau. L’image du village planétaire l’avait enthousiasmé et il avait cherché une colo informatique. Autant Boris était discret, secret même, autant Julien était un véritable moulin à paroles. Il ne pouvait rester plus de trois minutes sans rien dire. Il parlait tout le temps. Parler était chez lui une deuxième respiration. Lorsqu’il était seul, et qu’il pensait, c’était à voix haute, pour mieux se comprendre expliquait‑il. Chez lui, tout le monde était bavard, tout le monde était exubérant. Ses parents étaient forains. C’était une famille unie, sans histoire apparente. On avait acheté un microordinateur pour la comptabilité du commerce, pour être plus moderne. Mais le soir, au moment de s’y intéresser, le père s’endormait et la mère sortait ses cahiers Héraclès. Elle s’y mettrait, un jour, mais pour l’instant ça fonctionnait bien, alors… Julien n’avait aucune difficulté à jouir du matériel autant qu’il le désirait. Ses frères et sœurs étaient jeunes, et il n’avait qu’à les installer devant la télévision pour être tranquille durant de longues heures.

Il était le seul du groupe à disposer d’une adresse électronique avant le début du séjour. Cette supériorité aurait pu lui donner un privilège sur les autres, mais il n’a pas su ou voulu en profiter. Il est comme ça Julien, il donne l’impression de ne pas attacher d’importance à sa propre réussite, on le croirait indifférent voire fumiste. Il est tout simplement d’une telle générosité, d’une telle simplicité qu’il se sent gêné lorsqu’il est le premier. Il souffre quand les autres ne réussissent pas. Et s’il parle beaucoup, cela ne gêne personne tant sa présence est une assurance contre l’ennui et la morosité.

Pour en savoir un peu plus sur Armand

Armand aime les remorqueurs

Armand n’aime pas le sport. Armand n’aime pas les émissions pour la jeunesse à la télé. Armand n’invite jamais de copains de son âge à la maison, pas plus qu’il ne se rend chez les autres. Armand ne prend jamais de fous rires. Armand ne se sert jamais une deuxième part de frites. Armand n’aime pas les récréations trop longues et souffre quand il faut aller à la piscine. Armand n’est ni matheux, ni littéraire, il ne préfère et ne déteste ni l’un, ni l’autre. Armand aime apprendre mais il n’aime pas l’école parce qu’on passe trop de temps à répéter les mêmes choses et surtout à apprendre ce qu’il ne faut pas savoir. Armand aime parler avec son père, rire avec sa mère. Armand n’aime pas poser des questions inutiles et répugne encore plus qu’on lui en pose des stupides : »qu’est-ce que tu voudras faire quand tu seras plus grand ?  » Armand aime quand il pleut, et préfère contempler un vieux remorqueur rouillé plutôt qu’un hors‑bord flambant neuf. Armand, c’est un peu tout cela, c’est aussi tout ce que Marc ne sait pas et ne veut pas savoir.

Poursuivons dans les portraits : voici Jacques…

Je poursuis dans ma série de portraits, de tous ces petits personnages de mon deuxième roman, écrit il y a un peu plus de vingt ans…

Le désordre : tout ce que le père de Jacques ne supporte pas…

A Villeurbanne, Jacques est celui qui a le plus de mal à négocier l’utilisation régulière de l’ordinateur. Chez lui, les principes règnent en maître et de règlement en règlements, la vie devient une annexe du code civil. C’est tout juste si son père n’a pas installé une pointeuse pour vérifier que le temps passé par chacun ne dépasse pas les limites imparties. Il est professeur de mathématiques au lycée du Parc et s’il est quelqu’un de cultivé, d’intéressant à écouter, il est d’une telle sévérité avec l’ensemble de sa famille que les journées où il est absent ont la saveur du fruit défendu qu’on peut enfin croquer.

Tout est codifié, tout doit se prévoir. Il est intolérable, inconcevable que surviennent des événements inattendus. Jacques souffre de ce délire organisationnel, car il a plutôt hérité du caractère maternel. Il est spontané, affectif, poétique. Mais il ne peut plus se réfugier auprès d’elle. Il y deux ans un cancer de la thyroïde l’a fauchée à l’aube de la quarantaine. Son père n’a pas pleuré. Il n’a versé aucune larme extérieure et Jacques lui en veut. Depuis, la vie est devenue un enfer. Ses deux frères, plus âgés, se sont murés dans le silence imposée par le respect de la parole paternelle. On devine qu’il subsiste un peu d’amour en réserve dans cette famille, mais il ne se contente que de rôder aux portes de chacun. Depuis la mort de la mère les baisers n’ont plus le droit de séjour et les quatre hommes partagent une existence pleine de raideur. Une journée à la maison rappelle les cours de mathématiques du papa professeur. Tout est rationnel, structuré, pas un mot de trop ne doit être prononcé. L’atmosphère est tendue, les repas pris en commun sont aussi animés qu’un cours de géométrie euclidienne. Les trois fils ont été stupéfaits quand avant l’été, leur père a annoncé son intention d’acquérir un ordinateur. Ils se sont bien gardés de s’enthousiasmer inutilement, se doutant bien des arrière-pensées pédagogiques. Il s’attendait surtout à voir naître un règlement supplémentaire. Ils ne se trompaient pas.

« Evidemment, je ne veux aucun jeu sur cet appareil. Il vous servira essentiellement de traitement de texte. Vous ne l’utiliserez qu’une heure par jour et à l’unique condition que vos devoirs soient terminés. Et justes ! Si j’ai choisi de prendre un abonnement d’essai à Internet c’est surtout pour poursuivre mes recherches. Vous pourrez essayer aussi mais le montant des communications sera déduit de votre argent de poche… »

Faisons la connaissance de Boris…

Je vais finalement créer une nouvelle rubrique que j’appellerai « Portraits » , en effet en relisant mes anciens manuscrits, notamment celui de mon deuxième roman, je découvre tout une série de portraits. Après Marc, Armand, voici Boris…

Boris n’est pas bavard. Il ne l’a jamais été. A tel point qu’il y a quelques années il avait intercepté un conciliabule familial le concernant, où l’on évoquait, bouche en cul de poule, le syndrome de l’autisme. Le mot était prononcé à voix basse, comme s’agissant d’une de ces vulgarités populeuses nécessitant un lavement de bouche à celui qui a osé le prononcer. C’était sa maîtresse du cours préparatoire, une hystérique en cours de fabrication, chantant à tout propos, qui avait alerté sa pauvre mère. Stupide ! S’il ne parlait pas à voix haute, c’est qu’il n’y prenait aucun plaisir. Ce qu’il préférait, c’était la musique. Elle lui emplissait la tête et alors il partait…

Boris est prêt, il est très méticuleux. Maniaque presque, il note tout. Il codifie. Il a fabriqué un organigramme à partir d’étiquettes de différentes couleurs. Il est le plus inquiet aussi. Il a peur des grains de sable et n’imagine pas qu’un tel projet puisse être conduit à terme. Il s’est préparé à l’échec total, humiliant. Alors, il hésite, a quelques réticences, n’aurait pas voulu aller si loin.

Contrairement aux autres il a peu à reprocher aux adultes. Il les ignore, vit sans eux, ne cherche pas à s’opposer puisqu’ils lui laissent suffisamment d’espaces libres. Il est fou de son instituteur. Cela le rend triste de devoir le mêler à cette aventure. Il est tellement juste, tellement vrai. Il est le seul à ne pas lui reprocher ses longs silences. Il le respecte. Ce qui l’a finalement convaincu cet été, c’est le mépris quasi général ( il y a cinq exceptions ) qu’il porte aux autres, à ceux de son âge. Ceux qui sonnent creux. Ceux qui ricanent lorsqu’il avoue pleurer en écoutant Brahms. Ceux qui prétendent écouter de la musique alors qu’ils n’emmagasinent que des borborygmes publicitaires. Boris est prêt…