Dis papa c’est encore loin la mer : fin

La Rochelle

La terre et la mer se sont unies. Le bord a disparu, les côtes aussi.

Il s’est levé, s’est raclé un peu la gorge, a enfilé sa veste de toile épaisse, et a fini par sortir. Il est le seul à ne pas être étonné. Il vit sur les hauteurs. En bas la mer s’est arrêtée.

L’air n’est plus le même, il n’a plus cette rondeur en bouche quand on le respire, c’est un air qui coupe, un air qui réveille,

Son sac est prêt, depuis longtemps, depuis toujours, il savait qu’un jour viendrait, ou tout se rejoindrait. Il l’a soulevé, masse inerte, même les couleurs ont changé, le gris s’est essayé au bleu,

Tous les autres sont hagards, tous les autres se terrent apeurés de cette mer qui est venue jusqu’à eux. Ils ont peur et ne comprennent pas cette silhouette qui prend le chemin qui mène en bas jusqu’où leur regard distingue ce qui est devenu une rive. Il marche du pas sûr de celui qui sait où il va, de celui qui va prendre son quart. Il a pris son sac et il est parti, il sait que le voyage sera long il sait qu’il faudra qu’il trouve le passage pour rejoindre les mers de l’Ouest, il sait que ses cartes ne lui serviront pas ; il fera le point, à l’ancienne, comme on lui a appris.

Tout le monde avait été surpris quand il s’était rêvé marin, certains avaient ri d’autres avaient eu peur. On ne devient pas marin quand on est de la terre, quand on est de l’intérieur. Il leur avait répondu calmement qu’il en avait envie, c’est tout, qu’il en avait besoin et que de toute façon  un jour la mer elle serait partout, il le savait, il l’attendait, alors il partirait. Il prendrait la mer, sur un bateau qui serait là pour l’attendre, lui, lui qui le savait depuis toujours.

Il est monté sur le pont, personne à bord, cela lui est égal, il va prendre le large.

 Il part pour longtemps. Il est à la barre. Tout est un peu plus compliqué quand on est seul

 « Dans ma mémoire de papier, une feuille blanche

Qui pleure, larmes de mots gris

J’entends la tempête à l’intérieur,

Le vent coule dans mes veines.

Dans mon ordre intérieur,

Pas une ligne droite, pas un battement de cil

Dans le désordre de mon cœur

Des sourires aux courbes bleues

Des mains qui se posent,

Les doigts qui s’effleurent,

Dans la bouillie de mes rêves

Tout est joie qui se pose »

Histoires d’Anton: Anton embarque…

…Anton est en avance. Sur le quai, l’ombre que laisse le cargo sur le sol poisseux est si épaisse qu’on la croirait couverte d’une bâche graisseuse. Il est seul, sa gorge se serre, face à ce mur de métal qui dans quelques heures l’abritera. Il aime cette odeur, elle n’existe nulle part ailleurs. C’est un savant mélange de toutes ces matières qu’on hésite à marier parce que les lois de la physique ne veulent pas les réunir. Le fer, cette chair que la terre offre aux hommes pour qu’ils aillent sur l’eau sur d’immenses bâtiments. Le fer, la mer, tout à l’heure il sera à bord, il touchera, il sentira et il sourira. L’homme qui lui a promis d’embarquer, croisé la veille sur le vieux port vient d’arriver. Il lui fait signe de le suivre, ils franchissent ensemble la coupée. Ils sont à l’intérieur du monstre d’acier, l’homme marche vite, Anton peine un peu, il n’a pas l’habitude, tout est nouveau, les coursives sont étroites, il faut baisser la tête pour franchir les portes. Ils arrivent dans le carré des officiers, l’homme est un des leurs, il présente sa dernière trouvaille. « C’est un jeune homme de Limoges, il veut naviguer… » Ils se regardent et sourient. On lui explique que c’est l’habitude de ce cargo, prendre un jeune, comme lui, pour voir, pour l’aider. Il ne sera affecté à aucune touche en particulier, un peu le factotum ou le bouche trou quoi. Anton serre les dents, c’est sa manière à lui de ne pas laisser échapper sa joie…