L’invitation, version intĆ©grale…

Ā« Ce qu’il faudrait c’est dĆ©placer les villes Ć  la campagne ! Ā» La premiĆØre fois que Jules a entendu cette ineptie, c’était il y a plus de quarante ans, en 1974. Il Ć©tait en classe de terminale et leur jeune professeur d’économie avait dĆ©cidĆ©, une fois par mois, d’organiser des dĆ©bats, sur les thĆØmes d’actualitĆ© qui revenaient Ć  l’occasion de l’élection prĆ©sidentielle. L’écologie, la dĆ©fense de l’environnement (on parlait alors plutĆ“t de la seule pollution) apparaissaient pour la premiĆØre fois sur la scĆØne mĆ©diatique, notamment grĆ¢ce Ć  un candidat que les FranƧais dĆ©couvraient, un agronome original : RenĆ© Dumont.

Dans sa classe, le dĆ©bat n’était pas de haut niveau. C’était toujours les mĆŖmes qui prenaient la parole. Il s’agissait de ceux qui Ć©taient engagĆ©s dans des mouvements politiques Ć  droite ou au parti communiste. Les plus virulents militaient Ć  l’extrĆŖme gauche, dĆ©jĆ  trĆØs Ć©parpillĆ©e entre trotskistes, maoĆÆstes, et autres mouvances dogmatiques dont on avait du mal Ć  saisir les subtiles diffĆ©rences. Guillaume Ć©tait de ceux-lĆ . MaoĆÆste, il se prĆ©sentait volontiers comme le seul dĆ©positaire de la pensĆ©e marxiste-lĆ©niniste. Fils d’un mĆ©decin radiologue et d’une avocate, il n’était pas avare de phrases toutes faites, avait un avis sur tout et avait tendance Ć  considĆ©rer qu’il Ć©tait celui qui savait… Il parlait de la classe ouvriĆØre et de la paysannerie comme Ć©tant le terreau de la rĆ©volution Ć  venir, mais passait ses soirĆ©es du samedi dans une boĆ®te de nuit luxueuse où il dĆ©pensait en alcool et autres substances ce que Jules mettait pĆ©niblement de cĆ“tĆ© en une annĆ©e…

Jules, quant Ć  lui, restait silencieux. Il n’était pas Ć  l’aise, et craignait toujours de dire des bĆŖtises. Il profitait de ces moments pour se reposer et en avait besoin, car dĆØs le lever du jour, avant de prendre le bus pour se rendre au lycĆ©e, il aidait ses parents Ć  la ferme, sur les hauteurs de Dole. Il s’occupait des veaux et de quelques brebis.

Printemps 2014 : ce soir, Jules est seul devant la tĆ©lĆ©vision et Ć©coute distraitement le dĆ©bat qui oppose des experts de plateaux, rĆ©guliĆØrement invitĆ©s pour donner leur avis sur tout, et surtout, sur n’importe quoi. Il s’agit aujourd’hui Ā« d’interroger Ā» cette nouvelle crise agricole. Crise est un mot faible quand, chaque soir, s’étalent sur les Ć©crans les images des manifestations de la journĆ©e. Le journaliste pose, enfin, une bonne question.

  • N’y a-t-il pas dans cette explosion de colĆØre la manifestation d’un malaise existentiel, une incomprĆ©hension de plus en plus importante, une vĆ©ritable fracture entre le monde des urbains et celui des rurauxĀ ?

Le premier Ć  rĆ©pondre est le sociologue de service : Guillaume Toubard. Il enseigne Ć  l’institut des hautes Ć©tudes sociales. Il est l’auteur d’un ouvrage : Ā« comprendre le monde paysan Ā». Jules lĆØve le nez de son assiette : ce nom, cette voix, ce ton surtout, lui rappelle quelqu’un…

Le journaliste l’invite Ć  prĆ©ciser une pensĆ©e un peu fumeuse, Ć  faire des propositions.

  • Voyez-vous, comme je l’ai toujours dit, ce qu’il faudrait c’est dĆ©placer la ville Ć  la campagne. ConcrĆØtement, je propose que dans les prochaines semaines des exploitants agricoles acceptent d’accueillir des urbainsĀ afin que chacune et chacun ouvre enfin les yeux…

Jules est stupĆ©fait : il n’a pas changĆ©.

Cette Ć©mission donne la parole aux auditeurs. Jules dĆ©cide d’appeler.

Il explique Ć  son interlocutrice que la proposition qui vient d’être faite l’intĆ©resse. Il est prĆŖt Ć  accueillir Mr Toubard sur son exploitation, dĆØs le lendemain.

Le journaliste fait un signe aux invitĆ©s. De la main gauche, il appuie sur l’écouteur qu’il a dans l’oreille.

  • On me dit en rĆ©gie que nous avons en ligne un agriculteur qui souhaite rĆ©agir Ć  cette proposition.

Les invitĆ©s s’observent. En pĆ©riode de crise, ils n’aiment pas ces interventions en direct qui peuvent dĆ©raper…

  • Bonjour, Jules vous nous appelez du Jura, un petit village prĆØs de Dole. Jules, nous vous Ć©coutons.
  • Oui, bonjour, je vous Ć©coute depuis un moment et je viens d’entendre ce qu’a proposĆ© un de vos invitĆ©sĀ : Guillaume Toubard je crois…
  • Oui Jules, que pensez-vous de cette idĆ©e d’organiser la venue des urbains Ć  la campagne pour mieux vous connaĆ®tre, vous comprendreĀ ?
  • Oui, ce serait la ville qui se dĆ©place Ć  la campagne en quelque sorteĀ !
  • C’est cela, vous avez bien compris.
  • Eh bien Ć©coutez, si monsieur Toubard est disponible je lui propose de prendre dĆØs demain le premier train pour Dole. J’irai le chercher et il passera quelques jours avec moi.

Guillaume Toubard est un peu gĆŖnĆ© et se dit qu’il est allĆ© un peu vite. C’est son problĆØme : il aime tellement s’entendre parler qu’il ne mesure pas toujours la portĆ©e de ses paroles. Mais il ne veut pas perdre la face, il va montrer que ce n’était pas de la dĆ©magogie.

  • Mr Toubard, vous pouvez difficilement refuser, n’est-ce pas ?
  • C’est d’accord, je vais m’organiser. Je connais Dole, j’y ai fait toutes mes Ć©tudes secondaires. Je serai ravi d’y retourner. J’accepte votre proposition.

Jules se dit que Guillaume l’aura reconnu, qu’il se souvient de son prĆ©nom.

  • Parfait, je vous dis Ć  demain, mais je prĆ©fĆØre vous prĆ©venir, nous n’aurons pas le temps de visiter Dole. DĆØs votre arrivĆ©e, nous rejoindrons mon exploitation Ć  une vingtaine de kilomĆØtres sur les hauteurs.

Hors antenne, Jules et Guillaume se sont parlĆ©. Jules sera sur le quai avec une pancarte sur laquelle sera Ć©crit Ā« Guillaume Ā».

Jules attend sur le quai, pancarte Ć  la main. Lorsque les voyageurs descendent, il reconnait immĆ©diatement Guillaume. C’est toujours la mĆŖme impression qu’il dĆ©gage : celle d’être au-dessus. Jules s’est approchĆ© et a brandi sa pancarte. Guillaume, lui, ne l’a Ć©videmment pas reconnu. Il le salue sans chaleur, comme s’il avait hĆ¢te que tout se termine.

Pendant le trajet, Guillaume parle. Il commente ce qu’il voit, ne pose aucune question Ć  Jules, sur son exploitation, ce qu’il produit. Comme il y a quarante ans, Jules ne dit rien. Il Ć©coute. Ils sont arrivĆ©s Ć  la ferme, une belle bĆ¢tisse en pierre. Jules propose Ć  Guillaume d’aller se changer dans la chambre qu’il lui a prĆ©parĆ©e.

  • On va tout de suite se mettre au travail. Ā Aujourd’hui j’ai prĆ©vu un Ć©pandage de lisier. Ā Il faut que vous voyiez cela Guillaume.

Guillaume enfile de vieux vĆŖtements. Par-dessus, il met une cotte que Jules lui a prĆŖtĆ©e. C’est un peu l’uniforme des agriculteurs modernes. Il retrouve Jules devant le hangar Ć  matĆ©riel, en train d’atteler une tonne Ć  lisier.

Guillaume n’y connait rien et pour faire sĆ©rieux, il a sorti un carnet pour prendre des notes. Il s’approche. Jules le regarde des pieds Ć  la tĆŖte. Guillaume est mal Ć  l’aise. Ils n’ont pas vraiment pris le temps de se connaitre.

  • C’est chouette Jules, d’avoir rĆ©pondu Ć  ma proposition. Je ne m’y attendais pas. Vous savez, parfois je dis les choses rapidement sans imaginer qu’elles seront vraiment faisables ensuite. Quelle coĆÆncidence quand mĆŖmeĀ ! Vous vous rendez compte, j’ai vĆ©cu jusqu’à 18 ans Ć  Dole et n’étais jamais venu ici.
  • Oui drĆ“le de coĆÆncidenceĀ ! Ā Vous savez, mais on peut peut-ĆŖtre se tutoyer, le trajet qu’on vient d’effectuer, je le connais bien je le faisais tous les jours en autocar pour aller au lycĆ©e.

Guillaume se fige. Il se souvient bien que dans sa classe il y avait des fils d’ouvriers, mais des fils de paysans Ƨa il n’en a aucun souvenir. Il change de sujet.  

  • Tu regardes souvent cette Ć©missionĀ ? Je ne sais pas ce que tu en penses, mais je trouve qu’elle survole les sujets, elle ne va pas au fond des choses…
  • Oui tu as raison, c’est comme les dĆ©bats qu’on avait au lycĆ©e. Je ne sais pas pour toi, mais dans mon Ć©tablissement c’était la mode, et c’était toujours les mĆŖmes qui parlaient… et entre nous, la plupart du temps ils Ć©taient Ć  cĆ“tĆ© de la plaque. Bon, assez bavardĆ© on va y aller. Est-ce que je peux te demander de te mettre derriĆØreĀ ? Il faut que je recule et tu vas me guider…

Guillaume est de plus en plus mal Ć  l’aise mais il s’exĆ©cute.  Jules monte dans la cabine du tracteur, enclenche la marche arriĆØre et simultanĆ©ment appuie sur la manette qui dĆ©clenche l’éjection du lisier.

Guillaume n’a rien vu venir.

Jules descend et se confond en excuses. Guillaume est couvert de lisier, même les lunettes en sont crépies.

  • Je suis vraiment dĆ©solĆ©, c’est la premiĆØre fois que cela arrive. Attends-je vais nettoyer les verres.

Guillaume est pĆ©trifiĆ©. Il vient de comprendre. Jules n’a pas fait de fausse manœuvre. Il a pris un chiffon qu’il passe sur les verres.  Guillaume le distingue enfin. Jules le regarde : il est devant lui et le fixe avec un petit sourire.  

  • Alors Mr Toubard, maintenant que je vous ai enlevĆ© la « merdeĀ Ā» que vous aviez devant les yeux vous la voyez enfin la campagne…

Janvier 2026

« L’invitation », fin…

Guillaume enfile de vieux vĆŖtements. Par-dessus, il met une cotte que Jules lui a prĆŖtĆ©e. C’est un peu l’uniforme des agriculteurs modernes. Il retrouve Jules devant le hangar Ć  matĆ©riel, en train d’atteler une tonne Ć  lisier.
Guillaume n’y connait rien et pour faire sĆ©rieux, il a sorti un carnet pour prendre des notes. Il s’approche. Jules le regarde des pieds Ć  la tĆŖte. Guillaume est mal Ć  l’aise. Ils n’ont pas vraiment pris le temps de se connaitre.

– C’est chouette Jules, d’avoir rĆ©pondu Ć  ma proposition. Je ne m’y attendais pas. Vous savez, parfois je dis les choses rapidement sans imaginer qu’elles seront vraiment faisables ensuite. Quelle coĆÆncidence quand mĆŖme ! Vous vous rendez compte, j’ai vĆ©cu jusqu’à 18 ans Ć  Dole et n’étais jamais venu ici.

– Oui drĆ“le de coĆÆncidence ! Vous savez, mais on peut peut-ĆŖtre se tutoyer, le trajet qu’on vient d’effectuer, je le connais bien je le faisais tous les jours en autocar pour aller au lycĆ©e.


Guillaume se fige. Il se souvient bien que dans sa classe il y avait des fils d’ouvriers, mais des fils de paysans Ƨa il n’en a aucun souvenir. Il change de sujet.

– Tu regardes souvent cette Ć©mission ? Je ne sais pas ce que tu en penses, mais je trouve qu’elle survole les sujets, elle ne va pas au fond des choses…

– Oui tu as raison, c’est comme les dĆ©bats qu’on avait au lycĆ©e. Je ne sais pas pour toi, mais dans mon Ć©tablissement c’était la mode, et c’était toujours les mĆŖmes qui parlaient… et entre nous, la plupart du temps ils Ć©taient Ć  cĆ“tĆ© de la plaque. Bon, assez bavardĆ© on va y aller. Est-ce que je peux te demander de te mettre derriĆØre ? Il faut que je recule et tu vas me guider…


Guillaume est de plus en plus mal Ć  l’aise mais il s’exĆ©cute. Jules monte dans la cabine du tracteur, enclenche la marche arriĆØre et simultanĆ©ment appuie sur la manette qui dĆ©clenche l’éjection du lisier.
Guillaume n’a rien vu venir.
Jules descend et se confond en excuses. Guillaume est couvert de lisier, même les lunettes en sont crépies.

– Je suis vraiment dĆ©solĆ©, c’est la premiĆØre fois que cela arrive. Attends-je vais nettoyer les verres.


Guillaume est pĆ©trifiĆ©. Il vient de comprendre. Jules n’a pas fait de fausse manœuvre. Il a pris un chiffon qu’il passe sur les verres. Guillaume le distingue enfin. Jules le regarde : il est devant lui et le fixe avec un petit sourire.

– Alors Mr Toubard, maintenant que je vous ai enlevĆ© la Ā« merde Ā» que vous aviez devant les yeux vous la voyez enfin la campagne…

« L’invitation » : 2

Cette Ć©mission donne la parole aux auditeurs. Jules dĆ©cide d’appeler.
Il explique Ć  son interlocutrice que la proposition qui vient d’être faite l’intĆ©resse. Il est prĆŖt Ć  accueillir Mr Toubard sur son exploitation, dĆØs le lendemain.
Le journaliste fait un signe aux invitĆ©s. De la main gauche, il appuie sur l’écouteur qu’il a dans l’oreille.

– On me dit en rĆ©gie que nous avons en ligne un agriculteur qui souhaite rĆ©agir Ć  cette proposition.


Les invitĆ©s s’observent. En pĆ©riode de crise, ils n’aiment pas ces interventions en direct qui peuvent dĆ©raper…

– Bonjour, Jules vous nous appelez du Jura, un petit village prĆØs de Dole. Jules, nous vous Ć©coutons.

– Oui, bonjour, je vous Ć©coute depuis un moment et je viens d’entendre ce qu’a proposĆ© un de vos invitĆ©s : Guillaume Toubard je crois…

– Oui Jules, que pensez-vous de cette idĆ©e d’organiser la venue des urbains Ć  la campagne pour mieux vous connaĆ®tre, vous comprendre ?

– Oui, ce serait la ville qui se dĆ©place Ć  la campagne en quelque sorte !

– C’est cela, vous avez bien compris.

– Eh bien Ć©coutez, si monsieur Toubard est disponible je lui propose de prendre dĆØs demain le premier train pour Dole. J’irai le chercher et il passera quelques jours avec moi.


Guillaume Toubard est un peu gĆŖnĆ© et se dit qu’il est allĆ© un peu vite. C’est son problĆØme : il aime tellement s’entendre parler qu’il ne mesure pas toujours la portĆ©e de ses paroles. Mais il ne veut pas perdre la face, il va montrer que ce n’était pas de la dĆ©magogie.

– Mr Toubard, vous pouvez difficilement refuser, n’est-ce pas ?

– C’est d’accord, je vais m’organiser. Je connais Dole, j’y ai fait toutes mes Ć©tudes secondaires. Je serai ravi d’y retourner. J’accepte votre proposition.


Jules se dit que Guillaume l’aura reconnu, qu’il se souvient de son prĆ©nom.

– Parfait, je vous dis Ć  demain, mais je prĆ©fĆØre vous prĆ©venir, nous n’aurons pas le temps de visiter Dole. DĆØs votre arrivĆ©e, nous rejoindrons mon exploitation Ć  une vingtaine de kilomĆØtres sur les hauteurs.


Hors antenne, Jules et Guillaume se sont parlé. Jules sera sur le quai avec une pancarte sur laquelle sera écrit « Guillaume ».
Jules attend sur le quai, pancarte Ć  la main. Lorsque les voyageurs descendent, il reconnait immĆ©diatement Guillaume. C’est toujours la mĆŖme impression qu’il dĆ©gage : celle d’être au-dessus. Jules s’est approchĆ© et a brandi sa pancarte. Guillaume, lui, ne l’a Ć©videmment pas reconnu. Il le salue sans chaleur, comme s’il avait hĆ¢te que tout se termine.
Pendant le trajet, Guillaume parle. Il commente ce qu’il voit, ne pose aucune question Ć  Jules, sur son exploitation, ce qu’il produit. Comme il y a quarante ans, Jules ne dit rien. Il Ć©coute. Ils sont arrivĆ©s Ć  la ferme, une belle bĆ¢tisse en pierre. Jules propose Ć  Guillaume d’aller se changer dans la chambre qu’il lui a prĆ©parĆ©e.

  • On va tout de suite se mettre au travail. Aujourd’hui j’ai prĆ©vu un Ć©pandage de lisier. Il faut que vous voyiez cela Guillaume.

« L’invitation », nouvelle inĆ©dite : 1

Cela fait quelques temps que je n’ai pas publiĆ© une de mes nouvelles. En voici une que je publierai en trois parties, je l’avais proposĆ©e pour un concours sur le thĆØme de la ruralitĆ©. Elle n’a pas Ć©tĆ© retenue, tant pis…

Ā« Ce qu’il faudrait c’est dĆ©placer les villes Ć  la campagne ! Ā» La premiĆØre fois que Jules a entendu cette ineptie, c’était il y a plus de quarante ans, en 1974. Il Ć©tait en classe de terminale et leur jeune professeur d’économie avait dĆ©cidĆ©, une fois par mois, d’organiser des dĆ©bats, sur les thĆØmes d’actualitĆ© qui revenaient Ć  l’occasion de l’élection prĆ©sidentielle. L’écologie, la dĆ©fense de l’environnement (on parlait alors plutĆ“t de la seule pollution) apparaissaient pour la premiĆØre fois sur la scĆØne mĆ©diatique, notamment grĆ¢ce Ć  un candidat que les FranƧais dĆ©couvraient, un agronome original : RenĆ© Dumont.

Dans sa classe, le dĆ©bat n’était pas de haut niveau. C’était toujours les mĆŖmes qui prenaient la parole. Il s’agissait de ceux qui Ć©taient engagĆ©s dans des mouvements politiques Ć  droite ou au parti communiste. Les plus virulents militaient Ć  l’extrĆŖme gauche, dĆ©jĆ  trĆØs Ć©parpillĆ©e entre trotskistes, maoĆÆstes, et autres mouvances dogmatiques dont on avait du mal Ć  saisir les subtiles diffĆ©rences. Guillaume Ć©tait de ceux-lĆ . MaoĆÆste, il se prĆ©sentait volontiers comme le seul dĆ©positaire de la pensĆ©e marxiste-lĆ©niniste. Fils d’un mĆ©decin radiologue et d’une avocate, il n’était pas avare de phrases toutes faites, avait un avis sur tout et avait tendance Ć  considĆ©rer qu’il Ć©tait celui qui savait… Il parlait de la classe ouvriĆØre et de la paysannerie comme Ć©tant le terreau de la rĆ©volution Ć  venir, mais passait ses soirĆ©es du samedi dans une boĆ®te de nuit luxueuse où il dĆ©pensait en alcool et autres substances ce que Jules mettait pĆ©niblement de cĆ“tĆ© en une annĆ©e…

Jules, quant Ć  lui, restait silencieux. Il n’était pas Ć  l’aise, et craignait toujours de dire des bĆŖtises. Il profitait de ces moments pour se reposer et en avait besoin, car dĆØs le lever du jour, avant de prendre le bus pour se rendre au lycĆ©e, il aidait ses parents Ć  la ferme, sur les hauteurs de Dole. Il s’occupait des veaux et de quelques brebis.

Printemps 2014 : ce soir, Jules est seul devant la tĆ©lĆ©vision et Ć©coute distraitement le dĆ©bat qui oppose des experts de plateaux, rĆ©guliĆØrement invitĆ©s pour donner leur avis sur tout, et surtout, sur n’importe quoi. Il s’agit aujourd’hui Ā« d’interroger Ā» cette nouvelle crise agricole. Crise est un mot faible quand, chaque soir, s’étalent sur les Ć©crans les images des manifestations de la journĆ©e. Le journaliste pose, enfin, une bonne question.

– N’y a-t-il pas dans cette explosion de colĆØre la manifestation d’un malaise existentiel, une incomprĆ©hension de plus en plus importante, une vĆ©ritable fracture entre le monde des urbains et celui des rurauxĀ ?

Le premier Ć  rĆ©pondre est le sociologue de service : Guillaume Toubard. Il enseigne Ć  l’institut des hautes Ć©tudes sociales. Il est l’auteur d’un ouvrage : Ā« comprendre le monde paysan Ā». Jules lĆØve le nez de son assiette : ce nom, cette voix, ce ton surtout, lui rappelle quelqu’un…

Le journaliste l’invite Ć  prĆ©ciser une pensĆ©e un peu fumeuse, Ć  faire des propositions.

– Voyez-vous, comme je l’ai toujours dit, ce qu’il faudrait c’est dĆ©placer la ville Ć  la campagne. ConcrĆØtement, je propose que dans les prochaines semaines des exploitants agricoles acceptent d’accueillir des urbainsĀ afin que chacune et chacun ouvre enfin les yeux…

Jules est stupĆ©fait : il n’a pas changĆ©.

Matinales…

MƩmoire rouillƩe par des rafales de vieux chagrin

AbandonnƩe Ơ la casse des souvenirs inutiles

Je ne t’ai pas oubliĆ© tu verras tu viendras

A la table fleurie de mes rĆŖves pour demain

Matinales…

Je, tu, il, elle, on, vous, ils

Sur la page blanche de mes chaque matin

Je cherche

Je cherche

Qui va parler

A qui m’adresser

Que et quoi vous dire

Ce dont je ne doute pas

C’est le comment

Je choisis dans ma boƮte Ơ plumes

La fine et belle encore endormie

Je la lisse et la trempe dans les encres grises

De mes restes de nuit

Entends la qui crisse en glissant

Sur la premiĆØre ligne de ton jour qui sourit

Billet…

Je ne supporte plus les indignations choisies, les comparaisons de l’horreur. Il y a ceux qui choisissent leurs  silences en fonction de leurs haines irrationnelles. Il y a ceux qui choisissent leurs colĆØres en fonction des orientations de leurs lignes idĆ©ologiques.

Quand les corps tombent, que les peuples saignent je ne supporte plus les oui mais, je ne supporte plus les leƧons toutes faites, les relativismes de la lĆ¢chetĆ© partisane. Qu’il s’agisse de victimes de bombardements aveugles, de rĆ©pressions sanglantes, de terrorismes d’Ć©tat, d’impĆ©rialisme abject, mon indignation est la mĆŖme et je ne demande Ć  personne de la salir.

Retrouvons la norme et la beautĆ©…

Retrouvons la norme et la beautĆ© qui ne parviennent pas Ć  s’entendre, elles s’Ć©taient dĆ©jĆ  expliquĆ©es il y a quelques temps sur ce blog…

BeautĆ© : Je vais partir, je veux partir. Je veux qu’on m’oublie. Quelques temps peut-ĆŖtre, ou quelques instants, je ne sais pas, mais je veux partir. Alors on se souviendra, on me rĆ©clamera. Je les entends dĆ©jĆ  : reviens, reviens…

Norme : Je ne comprends pas ce que tu gĆ©mis. Tu veux partir c’est bien cela ?

BeautĆ© :  Oui c’est cela, bien entendue chĆØre norme, partir, m’envoler, m’effacer….

Norme : Je ne te comprends pas, je ne te comprends plus. Tu parles comme une enfant gĆ¢tĆ©e. Regarde, tout est ici : regarde autour de toi, tout est lĆ  :  pour rĆ©ussir, pour t’imposer. Ressaisis-toi, il faut que tu poses, il faut que tu oses.

BeautĆ© : Tu prĆ©tends que j’ai tout, ici, tout ce qu’il me faut, mais je ne vois rien, je ne sens rien. Je m’ennuie Ć  mourir. Tout est tracĆ©, tout est formatĆ© : tu choisis, tu Ć©limines, tu dĆ©cides, tu juges, tu convoques, tu condamnes. Quand il faut que j’apparaisse, les couleurs sont au garde Ć  vous, elles sont pĆ©trifiĆ©es, ma lumiĆØre les a abandonnĆ©s, tes paysages sont figĆ©s. Pire ils sont coagulĆ©s ! Tes visages sont communs, tes regards sont vides. C’en est trop, je n’en peux plus, je reprends ma libertĆ©.

Norme : VoilĆ  que tu recommences avec tes dĆ©lires, tes envies de gris, de flaques poisseuses. Mais que veux-tu ? Tu le sais pourtant : ce que je dĆ©cide n’est pas pour t’embĆŖter ou t’humilier. Ce n’est pas une lubie. Ce sont les autres : ils me tiennent la main, me dictent ma conduite. Tu le sais, je suis une norme, je suis LA NORME, et ne suis pas nĆ©e toute seule. Moi aussi, comme toi j’ai Ć©tĆ© convoquĆ©e, moi aussi je n’ai pas de libertĆ©.

BeautĆ© : Eh bien, Ć©chappe-toi aussi et laisse-moi m’envoler. Les autres finiront par s’habituer.  

Norme : Mais que diront-ils ces autres si plus rien de ce qu’ils attendent n’est beau. Que diront-ils, que deviendront-ils, que ressentiront-ils ?

BeautĆ© :  Ils feront comme nous, il faut qu’ils sortent eux aussi, il faut qu’ils bougent. Il faut qu’ils changent, que leurs regards souffrent un peu, juste un peu, pour ensuite pouvoir s’étonner…

Norme : Impossible, nous ne pouvons pas, nous n’avons pas le droit….

BeautĆ© : C’est fini, je vous quitte, je vous abandonne, je vous laisse Ć  vos paysages lisses et glacĆ©es,

Norme : Nous quitter, nous abandonner, pauvre folle mais pour qui te prends tu ?

BeautĆ© : Je suis la beautĆ©, celle dont on rĆŖve, celle qu’on attend, celle qu’on ressent quand on est vivant, lĆ , Ć  l’intĆ©rieur, celle qui explose pour tos nos sens quand on espĆØre, quand on aime….

Mes Everest , Tomas Transtrƶmer

Face Ć  face

En fĆ©vrier, la vie Ć©tait Ć  l’arrĆŖt.

Les oiseaux volaient Ć  contrecœur et l’Ć¢me

raclait le paysage comme un bateau

se frotte au ponton où on l’a amarrĆ©.

Les arbres avaient tournƩ le dos de ce cƓtƩ.

L’Ć©paisseur de la neige se mesurait aux herbes mortes.

Les traces de pas vieillissaient sur les congĆØres.

Et sous une bĆ¢che, le verbe s’Ć©tiolait.

Un jour, quelque chose s’approcha de la fenĆŖtre;

Le travail s’arrĆŖta, je levai le regard.

Les couleurs irradiaient. Tout se retournait.

Nous bondĆ®mes l’un vers l’autre, le sol et moi.

La norme et la beautĆ©…

Je republie quelques unes de mes « tribunes » sur le thĆØme de la norme et la beautĆ©…

Où l’on dĆ©couvre que norme et beautĆ© ont parfois un peu de mal Ć  s’entendre, Ć  se comprendre. Aujourd’hui nous retrouvons une norme Ā« Ć©tonnĆ©e Ā» pour ne pas dire irritĆ©e. Elle a convoquĆ© une beautĆ© libĆ©rĆ©e et l’interroge sur ses mauvaises frĆ©quentations.

Norme : Que fais-tu ici ? Regarde autour de toi, ouvre les yeux, tu le vois bien, ici il n’y a rien que tu puisses regarder.

BeautĆ© : Ce que je fais ici ? Mais je ne fais rien, je suis, je sens, je ressens. Et toi tu ne vois rien ? Ici je suis bien, ici je suis invitĆ©e. Alors tu vois, mĆŖme pour quelques instants je vais m’installer…

Norme : InvitĆ©e ? InvitĆ©e ? Toi la beautĆ© ? Mais regarde, ici tout est laid, qui t’aurait donc invitĆ© ?

BeautĆ© : Du laid, du laid ? Suis-je Ć  ce point aveuglĆ©e, que je n’ai rien vu de tout ce laid que tu as dĆ©cidĆ© de m’inventer. Moi je n’ai rien vu, et ici, tout, oui tout me plait. Toi tu restes enfermĆ©e entre les murs lisses de tes lignes droites. Regarde la douceur de ces courbes, c’est si simple, ici je suis bien.

Norme : Tu n’as rien vu et moi je n’ai rien su. Tu le sais, tu ne peux l’ignorer, jamais tu ne dois distribuer de la beautĆ© sans que j’en sois informĆ©e. La beautĆ© m’appartient, tu n’es que messagĆØre.

BeautĆ© : Oui je le sais, et je l’ai voulu, je suis venu et je ne t’ai rien dit. Peut-ĆŖtre pour que tu ne puisses rien abĆ®mer. Ici vit un gris, un si beau gris oubliĆ©, il s’est souvenu de qui il Ć©tait, alors il m’a appelĆ© et sans hĆ©siter je suis venue.

Norme : Un gris oubliĆ© ? Mais tu t’égares ma pauvre beautĆ©. Regarde autour de toi, regarde ce que je vois, ce n’est que du terne, avec un gris qui nous dĆ©sespĆØre. Ici tout est sale, et si plein de triste.

BeautĆ© : Mais ce que tu vois, ma pauvre, ce n’est que ce que tu crois. Ouvre les portes, aĆØre-toi, regarde avec l’arriĆØre de tes yeux et alors tu comprendras.

Norme : Cela suffit ! Je te le rappelle une derniĆØre fois, tu ne peux pas dĆ©cider n’importe quoi. Remballe tes couleurs, range ton gris oubliĆ© et rentre chez toi.

BeautĆ© : Moi tu vois, c’est ce qui me plait, ici. A cette table je me sens vivante. Ici tout est riant. Regarde, ouvre-toi, tout est surprenant. Ici personne ne m’attend.

Norme : Je veux bien, mais juste quelques instants, je ne veux pas d’incidents

Matinales…

Dans le vide de mes mƩmoires enfouies

Parfois le frisson d’une ride

Grossie au souffle des rires d’hier

Je pose le lourd bagage d’une nuit de grises vagues

Des angoisses gravĆ©es Ć  l’Ć©paisse lame

De la peur attendent dans la longue plaine

De l’homme seul Ć  la tĆŖte baissĆ©e

J’arrive au carrefour de ces souvenirs

Aux douces couleurs qui caressent

J’hĆ©site un instant

Mon regard cherche le chemin de l’apaisant

Je le vois il est lĆ 

Au pied de cet autre matin impatient

Flash…

Dans le dƩcharnement solitaire

De l’arbre contraint Ć  la nuditĆ© automnale

Il y a toute la violence d’une lente agonie

Comme un cri de douleur retenue

Comme un cri de couleur disparue

La sève figée entre les maigres bras

D’une brume fragile

Attend des demains

Paisibles et fleuris

RĆ©sistances…

Entre les pages d’un carnet aux mots souriants
S’est glissĆ©e une fine plume d’oiseau blessĆ©
Une perle de sang mauve sur la feuille a glissƩ
Les rimes en rires ont perdu le fil des matins vivants
Une Ơ une les lignes des doux matins ont tremblƩ
Regarde-les elles ont tracƩ un chemin vers la paix

Matinales…

Non ne lĆØve pas les yeux

Ils te fabriquent du demain noir

Oiseaux lourds

AccrochƩs aux branches maigres et nues

D’un arbre qui attend un bel envol bleu

Carnets…

J’ai toujours beaucoup aimĆ© que les angles puissent ĆŖtre ronds. Histoire qu’une fois au moins dans sa triste et droite vie aux figures imposĆ©es la gĆ©omĆ©trie se permette un rond de jambe, ou mieux encore une pirouette. Une belle et ronde pirouette. Ce serait chouette d’Ć©tudier la pirouette, d’en connaĆ®tre toutes les formules, celle du pĆ©rimĆØtre, de la surface.

Mais revenons Ć  notre angle qui dĆ©fie par son rondeur la sĆ©vĆ©ritĆ© pointue de toutes les Ć©querres. Il s’en moque et il est mĆŖme fier tous les matins de me proposer de suivre le chemin qu’il me propose, tout en douceur.

Et par dessus tout il y a ces fameux angles morts qu’on vous signale, on vous met en garde : « attention aux angles morts ». Je me questionne, mais de quoi sont-ils morts, qui sont les vils auteurs de ce crime gĆ©omĆ©trique ? Et s’ils sont morts, ils ne sont plus, ils n’existent pas alors pourquoi nous dire de faire attention, que nous rĆ©serve t’ils ?

MystĆØre…

Matinales…

A l’ombre de son profond sommeil

Le peuple des rƩsignƩs

Cherche une belle excuse

J’étais occupĆ© Ć  m’aimer

J’étais occupĆ© Ć  partager mes bouts de rien

J’étais occupĆ© Ć  cherche une prochaine victime

Il est trop tard a rĆ©pondu le monde Ć  l’agonie

Il est trop tard pour lever la tĆŖte

Il est trop tard pour les larmes glacƩes

Il est trop tard pour se faire pardonner…

MĆ©moires filantes, suite…

Pour celles et ceux qui souhaiteraient acheter mon recueil de poĆØmes : Ā« MĆ©moires filantes… Ā», il est depuis aujourd’hui accessible sur le site de la FNAC, ce qui diminue considĆ©rablement les frais d’expĆ©dition. Il est mĆŖme possible de le retirer en magasin avec un dĆ©lai de deux Ć  trois semaines. Je me ferai un plaisir de vous le dĆ©dicacer Ć  l’occasion…

https://www.fnac.com/a22580863/Eric-Nedelec-Memoires-filantes

Mes Everest, Primo Levi : si c’est un homme…

Italian chemist and writer Primo Levi (1919-1987).

Nous dĆ©couvrons tous tĆ“t ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrĆŖtent Ć  cette considĆ©ration inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empĆŖchent la rĆ©alisation de ces deux Ć©tats limites sont du mĆŖme ordre : elles tiennent Ć  la nature mĆŖme de l’homme, qui rĆ©pugne Ć  tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir ; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme Ć  la joie comme Ć  la souffrance. Ce sont enfin les inĆ©vitables soucis matĆ©riels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dĆ©rivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du mĆŖme coup supportable.

Matin froissƩ

C’est un matin barbouillĆ©

Repue d’un lourd gris huilĆ©

La nuit mauvaise s’est retirĆ©e

La lumière à marée basse oubliée

Nous attend entre les plis du ciel froissƩ

Lumière est à marée basse

Mes Everest, Francis Ponge : « premiĆØre Ć©bauche d’une main… »

« Agitons donc ici LA MAIN, la main de l’Homme !

La main est l’un des animaux de l’hommeĀ : toujours Ć  la portĆ©e du bras qui la rattrape sans cesse, sa chauve-souris de jour.
ReposƩe ci ou lƠ, colombe ou tourtereau, souvent alors rejointe Ơ sa compagne.

Puis, forte, agile, elle revolette alentour. Elle obombre son front, passe devant ses yeux.
Prestigieusement jouant les EumƩnides.


HaĀ ! C’est aussi pour l’homme comme sa barque l’amarre.
Tirant comme elle sur sa longeĀ ; hochant le corps d’un pied sur l’autreĀ ; inquiĆØte et tĆŖtue comme un jeune cheval.
Lorsque le flot s’agite, faisant le signe couci-couƧa.


C’est une feuille mais terrible, prĆ©gnante et charnue.
C’est la plus sensitive des palmes et le crabe des cocotiers.
Voyez la droite ici courir sur cette page.
Voici la partie du corps la mieux articulƩe.
Il y a un bœuf dans l’homme, jusqu’aux bras. Puis, Ć  partir des poignets — où les articulations se dĆ©multiplient — deux crabes.


L’homme a son pommeau Ć©lectro-magnĆ©tique. Puis sa grange, comme une abbaye dĆ©saffectĆ©e. Puis ses moulins, son tĆ©lĆ©graphe optique.
De lĆ  parfois sortent des hirondelles.
L’homme a ses bielles, ses charrues. Et puis sa main pour les travaux d’approche.
Pelle et pince, crochet, pagaie. Tenaille charnue, Ć©tau. Quand l’une fait l’étau, l’autre fait la tenaille.
C’est aussi cette chienne Ć  tout propos se couchant sur le dos pour nous montrer son ventreĀ : paume offerte, la main tendue.
Servant Ć  prendre ou Ć  donner, la main Ć  donner ou Ć  prendre.


A la fois marionnette et cheval de labour AhĀ ! C’est aussi l’hirondelle de ce cheval de labour. Elle picore dans l’assiette comme l’oiseau dans le crottin.


La main est l’un des animaux de l’hommeĀ ; souvent le dernier qui remue.
BlessĆ©e parfois, traĆ®nant sur le papier comme un membre raidi quelque stylo baguĆ© qui y laisse sa trace. A bout de forces, elle s’arrĆŖte. FronƧant alors le drap ou froissant le papier, comme un oiseau qui meurt crispĆ© dans la poussiĆØre, — et s’y relĆ¢che enfin. »



Trou de lumiĆØre

Trou de lumiĆØre

Pour nuit au souffre court

Larmes d’un fade soir Ć  Ć©viter

Une à une sur une paupière fatiguée

Perles de rire se sont enroulƩes

Tous les murs sont achevĆ©s…

Il est dƩjƠ tellement tard
Plus rien n’est Ć  commencer
Tous les murs sont achevƩs
Les regards se sont affadis
Les Ʃpaules sont entrƩes
Le visage est affalƩ

Pourtant

Pourtant il faudrait
Il faudrait ouvrir des fenĆŖtres
Laisser entrer des éclats de rêves mauves et bleutés
Et soudain redresser le menton
Bomber le torse
Et contempler en riant
Le souvenir d’un arbre lointain

Le jour se lĆØve…

Le jour se lĆØve me dites-vous ?
Ɖtait-il donc endormi ?
Comment ?
Assoupi, simplement…
Tiens donc…
Ɖtrange, n’est-ce pas ?
Je n’ai rien vu.
J’ai cherchĆ©, vous dis-je.
J’ai cherchĆ© sans un bruit,
Me perdant
Jusqu’aux bords mauves
De votre trop longue nuit
Et ne l’ai point rencontrĆ©.
Vous doutez ?
C’est tant pis :
Je n’irai plus dĆ©ranger
Les belles couleurs de votre ennui…

MĆ©moires filantes, mon premier recueil…

Je suis heureux de vous annoncer la publication de mon premier recueil de poĆ©sies. « MĆ©moires filantes » est une compilation de quelques-uns de mes textes, sur le thĆØme de la mĆ©moire, des traces que l’on retrouve, de celles qu’on veut laisser…

Vous pouvez d’ores et dĆ©jĆ  le commander sur le site Bod. Il sera aussi prochainement disponible en version ebook.

https://librairie.bod.fr/memoires-filantes-eric-nedelec-9782322577866

Il y a parfois un oiseau dans ma tĆŖte…

Il y a parfois un oiseau dans ma tĆŖte,
Un oiseau aux mille couleurs qui Ʃtouffent le gris de mes yeux,
Un oiseau qui plane au-dessus des plaines de ma mƩmoire.
Au matin levant, il frƩmit des ailes.
Les perles de rosƩe glissent sur la plume dorƩe,
Tout doucement la nuit s’est effacĆ©e.
L’oiseau dans ma tĆŖte a chantĆ©.
Il est l’heure de rĆ©veiller les couleurs.
Au bout de mes yeux la lumiĆØre s’est Ć©tirĆ©e.
Au bord de mes yeux quelques larmes de beautƩ.
C’est un matin sans saison, le froid ne pique pas
Il est une caresse souriante qui imite la douce fraicheur.
Ce matin j’ai un oiseau dans la tĆŖte,
Tout doucement de la plume de mes mains

Mes Everest :  » Gabriel PĆ©ri » de Paul Eluard

Ce poĆØme a Ć©tĆ© Ć©crit par Paul Eluard en hommage Ć  Gabriel PĆ©ri, dĆ©putĆ© communiste fusillĆ© par les allemands l’hiver 1941

Un homme est mort qui n’avait pour dĆ©fense 
 Que ses bras ouverts Ć  la vie
 Un homme est mort qui n’avait d’autre route
 Que celle où l’on hait les fusils
 Un homme est mort qui continue la lutte
 Contre la mort contre l’oubli

Car tout ce qu’il voulait
 Nous le voulions aussi
 Nous le voulons aujourd’hui
 Que le bonheur soit la lumiĆØre
 Au fond des yeux au fond du cœur
 Et la justice sur la terre

Il y a des mots qui font vivre
 Et ce sont des mots innocents
 Le mot chaleur le mot confiance
 Amour justice et le mot libertĆ©
 Le mot enfant et le mot gentillesse
 Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
 Le mot courage et le mot dĆ©couvrir
 Et le mot frĆØre et le mot camarade
 Et certains noms de pays de villages
 Et certains noms de femmes et d’amies
 Ajoutons-y PĆ©ri
 PĆ©ri est mort pour ce qui nous fait vivre
 Tutoyons-le sa poitrine est trouĆ©e
 Mais grĆ¢ce Ć  lui nous nous connaissons mieux
 Tutoyons-nous son espoir est vivant.

Quand vient le soir…

Quand vient le soir,
Quand tombent les premiĆØres gouttes de nuit.
Quand les fenĆŖtres se ferment,
Quand les regards se taisent,
Quand les mots se font rares et lents,
Alors,
Alors, la ville fronce ses sourcils de bƩton fatiguƩ,
Et sur les faƧades Ơ la blancheur inventƩe
On aperçoit quelques trous de lumière.
Entends-les, ils scintillent,
Entends-les, ils t’invitent Ć  rentrer.
ā€ƒ

PoĆØmes de jeunesse….

Fantastique

Le mot est lĆ 

Somnambule

Depuis six mois

Tout se remonte

MƩcanique

Existante

Absolue

Pour la noirceur

D’une virginitĆ©

EpuisƩe

De son silence

De papier

AlignƩ

Mes Everest, Yves Bonnefoy…

Il y a sans doute toujours au bout d’une longue rue

Où je marchais enfant une mare d’huile,

Un rectangle de lourde mort sous le ciel noir.

Depuis la poƩsie

A sƩparƩ ses eaux des autres eaux.

Nulle beautƩ nulle couleur ne la retiennent,

Elle s’angoisse pour du fer et de la nuit.

Elle nourrit

Un long chagrin de rive morte, un pont de fer
JetĆ© vers l’autre rive encore plus nocturne
Est sa seule mƩmoire et son seul vrai amour.

PoĆØmes de jeunesse :

La liste de tes dƩgoƻts

DĆ©passaient l’infini de ta soif

T’ajoutes de la pluie

A tes yeux secs

Ton soleil brillait

Le soir Ơ intervalles rƩguliers

Entre deux cris de prƩsence

Tu filtrais les paroles

En enfilant des vers

Sur des fils sans bouts…

Septembre 1980

Matinales…

Lorsque l’attente frise le bitume

J’entends la lame bleue des impatiences

Qui s’aiguise Ć  la pierre de ton regard

Il n’est jamais loin le doux froissement

Des Ʃtoffes de nos embrassades

Tout est dans le presque fini

Il me reste Ć  refermer l’angle de nos peurs

PoĆØmes de jeunesse : « la rĆ©volte »

La rƩvolte Ʃtait devenue

Une autre dƩcoration de combats intellectuels

Pour le snobisme

De ceux qui flirtaient avec l’angoisse

Du pauvre

Qu’ils achetaient

Chez les bradeurs d’inhumanitĆ©

Qui vendent

Du sourire aux enchĆØres du sentiment

Et qui cultivent des jardins d’utilitĆ©

Des jardins de pitiƩ

Pour le botin du beau monde

Qui pissent leur ba ba quotidien

En rotant la nuit qu’ils ont volĆ©e

Aux autres

Aux angoissƩs

Aux vrais

L’uniforme de leur porcherie

Leur fait peur

Parce qu’ils se sentent loin

Parce qu’ils se sentent loin

Alors ils trichent

Ils se dƩguisent

Ils prostituent la vƩritƩ

En l’obligeant Ć  coucher

Avec ceux qui l’ont dĆ©jĆ  tuĆ©e

En l’oubliant

Ils s’Ć©cologisent le dimanche

En se confessant Ć  la riviĆØre

Qu’ils assassinent Ć  petites semaines

Mais y savent pas

Eux ils comptent

Eux ils produisent…

Juin 1980

Dimanche…

Je n’ai pas eu d’autre solution pour le dimanche que de convoquer le tribunal acadĆ©mique ! Alors oui bien sĆ»r la premiĆØre rĆ©action du prĆ©sident et des ses assesseurs a Ć©tĆ© claireĀ : « non monsieur dĆ©solĆ© mais nous ne jugeons pas le DimancheĀ Ā». J’insiste, en expliquant que refuser de juger le dimanche, c’est en quelque sorte dĆ©jĆ  le condamner, comme s’il s’agissait d’un jour intouchable, sacrĆ©, bref, un jour auquel on ne pourrait rien reprocher.

Avec quelques effets de manche, j’ai rĆ©ussi Ć  les convaincre.

Le tribunal acadĆ©mique est rĆ©uni aujourd’hui 23 fĆ©vrier en session extraordinaire dans le cadre d’une procĆ©dure d’urgence, que la loi autorise , Ć  la seule condition que l’instruction ait dĆ©jĆ  Ć©tĆ© rĆ©alisĆ©e. Le dossier qui nous a Ć©tĆ© transmis ce matin, Ć  l’aube, est complet, suffisamment Ć©tayĆ©e et nous a permis, en consĆ©quence, de dĆ©libĆ©rer et de prononcer un jugement.

Faites entrer le prĆ©venu ! Dans la salle Ć  moitiĆ© vide, tout le monde est impatient de voir arriver ce dimanche aujourd’hui accusĆ©. Mais que diable lui reproche-t-on ?

« Dimanche, levez-vous, je vous prieĀ !Ā Ā». Dans le box des accusĆ©s, pas un mouvement, rien ne bouge. Les deux gardiens de permanence (deux stagiaires d’ailleurs rĆ©cemment condamnĆ©s par ce mĆŖme tribunal), qui rĆ©pondent l’un au nom de « brumeĀ Ā» et l’autre de « automneĀ Ā», font grises mines. « Nous sommes dĆ©solĆ© monsieur le prĆ©sident mais dimanche dort encore, il prĆ©tend que c’est le jour de la grasse matinĆ©e et ni rien ni personne ne pourra le faire lever… »

Le prĆ©sident du tribunal ne veut pas passer son dimanche ici et a dĆ©cidĆ© de vite en terminer.  

« Dimanche vous comparaissez aujourd’hui, libre et endormi devant ce tribunal car vous ĆŖtes accusĆ© de : mollesse, paresse, ivresse, monotonie, boulimie, ennui et pour terminer j’ajouterai fumisterieĀ Ā».

« Il est manifeste aussi que vous abusez de votre position dominante, celle de septiĆØme jour de la semaine, pour vous reposer sur vos six compagnons lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, et samedi que nous avons tous entendus comme tĆ©moin. C’est ainsi en parfaite illĆ©galitĆ© que vous avez organisĆ© une sous-traitance des travaux qui vous reviendraient en vertu de ce principe intangible du droitĀ : « à chaque jour suffit sa peineĀ Ā». Les faits qui vous sont reprochĆ©s entrent, selon le jury, dans la catĆ©gorie de l’escroquerie, et de l’exploitation de plus faible qu’autrui car vous prĆ©tendez, ĆŖtre, Ć  vous seul le jour du seigneur et en consĆ©quence, vous usez, abusez et profitez de cet attribut, par on ne sait qui attribuĆ© pour organiser toute une sĆ©rie de travaux illĆ©gauxĀ par les autres rĆ©alisĆ©s Ā»

En consĆ©quence, le tribunal acadĆ©mique considĆ©rant que le seigneur dont vous prĆ©tendez ĆŖtre le jour, n’ayant pu ĆŖtre entendu, que le droit Ć  la paresse est un droit universel a dĆ©cidĆ© Ć  l’unanimitĆ© de vous acquitter afin de retourner se coucher…

Le monde est Ć  terre…

Le monde est Ć  terre.
PĆ¢le d’ennui,
Il chante Ć  mots bas.
Entends ce long murmure,
Dans le souffle de mes bras.
Il s’étire jusqu’à demain.
EnroulƩs dans un lourd drap de brume,
Nos enfants chagrins
Pleurent au large.
Leurs cris se glissent.
Entre les plis de ton visage…
ā€ƒ

Samedi…

SamediĀ ? Et bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sĆ»r, vous me direz que peu de diffĆ©rences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, Ć  pĆŖcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boĆ®te Ć  appĆ¢ts j’avais ce matin, un bel Ć©chantillonĀ : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de versĀ Ā» toutes bien fraĆ®ches, prĆŖtes pour la pĆŖche du samedi. Je les ai prĆ©parĆ©es, et Ć  mon hameƧon les ai accrochĆ©es. Une premiĆØre j’ai lancĆ©e. Au passage, j’avoue ĆŖtre assez fier du rond dans l’eau, bien plus rĆ©ussi qu’un rondeau.

J’ai ensuite choisi d’appĆ¢ter avec une ille, car mon intention Ć©tait de prendre du gros. Du gros mot Ć©videmmentĀ ! Ciel, Ƨa mordĀ ! Vite, je mouline ! DĆ©ception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tentĆ© avec une ouche, une oule, et mĆŖme un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point Ć  la ligne…

Demain…

Dans les Ć©troites marges d’une page noircie

A l’encre fauve

De tenaces rancœurs

De rances fureurs

S’envolent les mauves pĆ©tales

Des vieilles fleurs oubliƩes

Doucement elles se posent

Dans un silence Ć©pais  

Sur ces deux mains tendues

Qui attendent la paix…

Vendredi…

Pour le vendredi,
Une recette osƩe je vous ai prƩparƩe.
Une marmite Ć  mots,
Sur le feu j’ai posĆ©,
Quelques mots piquants,
Dans son fond beurrƩ,
Doucement j’ai fait revenir,
Une fois dorƩs
Le feu j’ai baissĆ©.
Hum….
Ƈa grĆ©sille,
Ƈa pĆ©tille,
Ƈa frĆ©tille,
Les mots sont Ć  points,
C’est le moment,
Il faut pimenter…
Pour commencer :
Un souffle de vent,
Trois pincƩes de brumes,
Et bien sĆ»r, j’allais l’oublier :
Un chant d’oiseau…
Fou l’oiseau,
De prĆ©fĆ©rence Ć©videmment…
Remuez dĆ©licatement…
Ne brusquez pas les mots,
Soyez prudent, je vous en prie…
Fermez les yeux,
Sentez,
Ouvrez les yeux,
Ressentez.
Rien ne monte ?
Tout est plat ?
Allez, on y va !
C’est vendredi,
Il faut oser.
Arrosez le tout,
De ce doux vin mauve
Que vous gardez en rƩserve
Depuis lundi.
Et,
Laissez mijoter…
Jusqu’au samedi…
ā€ƒ

Mes Everest : Jim Harrison, »berceuse pour une petite fille »…

Dors. La nuit est une houillĆØre
noyĆ©e d’eau noire –
la nuit est un nuage sombre
gorgé de pluie tiède.

Dors. La nuit est une fleur
lasse des abeilles –
la nuit est une mer verte
grosse de poissons.

Dors. La nuit est une lune blanche
montant sa jument –
la nuit est un soleil Ʃclatant
noir et calcinƩ.

Dors,
la nuit est lĆ ,
jour du chat,
jour de la chouette,
festin de l’étoile,
la lune rĆØgne sur
son doux sujet, obscure.

Flash…

J’absorbe une tĆ¢che d’ennui

Avec l’Ć©pais buvard d’un dĆ©but de nuit

Dans la marge un dƩbut de cri

Et toi tu n’entends rien

Inlassablement tu Ʃcris

Jeudi…

Non, non, pitiƩ,

Pas aujourd’hui,

Je vous en supplie,

Mon rire s’est enfui.  

Pas de jeu de mots,

Pas de rimes en i.

N’insistez pas, je vous le dis.

Comment ?

Dommage, me dites-vous ?

Vous aviez de bons mots ?

Et bien tant pis,

Je cĆØde, allons-y !

Je n’en prendrai qu’un :

Je le veux bref et poli.

En avant mon ami,

Je suis tout ouĆÆe.

Par quoi commencerez-vous ?

Comment par i ?

Paris ?

Malheur,

C’est bien ce que je dis,

Comment, que me dites-vous ?

Ce que je dis ?

Ce que je dis,

C’est jeudi…

Vivement vendredi…

Flash…

Parfois Ć  l’angle d’un jour sans relief

Il y a une belle histoire qui s’échappe

Des griffes des tristes charognards

Ils n’ont pas eu le temps de souffler leur venin

Ils n’ont pas eu le temps d’abĆ®mer la belle fossette

D’un sourire matin

Ils sont trop occupƩs Ơ enfiler des perles de haine

Qu’ils offriront aux oreilles dociles

Belle histoire s’est Ć©chappĆ©e

Regarde, Ecoute petit homme

Elle est accrochƩe

Elle frissonne sur le fil d’un prochain baiser

28 novembre

Dialogue inspirĆ©…

Je ne trouve pas l’inspiration…

Comment tu ne trouves pasĀ ? Explique-moi, je t’en prie… Tu prĆ©tends que tu ne trouves pasĀ ? Admettons, je veux bien, mais cela signifie, enfin je l’espĆØre, que tu as cherchĆ©, et probablement cherches-tu encoreĀ !

Oui c’est cela, je cherche, je cherche… Et ne trouve rien…

Ɖtonnant tout de mĆŖme : je te connais…Il t’en faut si peuĀ : un train qui passe, une flaque d’eau sur un quai, un rayon de lumiĆØre derriĆØre une vitre grise, une vague qui grossit et d’un coup, d’un seul, tu as la main qui tremble et le regard qui luit…

Oui je le sais, tu as raison. Je crois comprendre ce qui m’arrive. Je ne dois plus chercher. Il faut que je sois saisi, surpris. Les trains sont loin, toutes les marĆ©es sont basses. La lumiĆØre elle-mĆŖme est Ć©tonnĆ©e de toute cette lenteur, et le ciel, ce ciel tellement Ć©tonnĆ© qu’on se mette Ć  le regarder…

Et bien tu vois, tu as trouvĆ©, tu es inspiré…

Oui c’est vrai, mais où sont les rimes, où sont les vers, les images, les…

Mais comment tu ne les vois pas, tu ne les entends pas ?

Non je t’en prie dis-moi ?

Chut, ne dis rien, le silence est la rime d’aujourd’hui…

Vide matin…

Dans l’Ć©tirement des bras de plomb

Vers un bleu de ciel privĆ© d’horizon

J’attends un zeste de souffle marin

Dans le vide rien de ce pauvre matin

Le monde boite bas

Souviens-toi passager,

Souviens-toi,

C’est un mardi,

Un petit mardi

Aux bords affaissƩs.

Tout va si vite,

Tant de terres traversƩes

Tant de terres sĆ©parĆ©es…

Souviens-toi,  

DerriĆØre la vitre,

C’est un homme qui pleure,

Personne ne le voit.

Chacun est Ć  son clic,

Les larmes ne s’affichent pas.  

L’homme regarde le monde,

Les autres ne le voient pas,

Rides sur le front,

Ils habitent le monde numƩrique.

L’homme pleure le monde perdu,  

Son monde frissonne et boite bas.

Mes poĆØmes de jeunesse…

Aux adultes en sursis d’enfance

Un enfant passe

Une histoire l’attaque

le rabote l’assoiffe et l’affame

Le pousse

Au supplice du sentiment d’habitude

Devant les adultes majuscules

Qui ont mal conjuguƩ

Leur verbe aimer

Et il est tombƩ

Dans un trou

Où les ombres s’ennuient

Par manque d’Ć©ternitĆ©

Texte Ć©crit en 1979…

L’usine a fermĆ©…

L’usine a fermĆ©,
Pas un homme pour cisailler l’épaisseur du silence
Pas un homme pour entailler la longue surface de gris
La broussaille avance, les cheminées ne rêvent plus
D’atteindre de leurs soupirs mĆ©talliques un ciel au bleu oubliĆ©
Le monstre s’est affalĆ©, les cris sont avalĆ©s
Ne reste plus qu’une odeur de terre
Une odeur de terre orpheline des fers qui l’ont abĆ®mĆ©e
Muette de la rouille qui la faisait chanter
Ne reste plus qu’un chant d’oiseau, c’est beau
Ne reste plus qu’un soupir de trop

Mes Everest, Marc Rombaut. « Il se leva… »

Marc Rombaut est un romancier belge, Ć©galement journaliste de radio, critique d’opĆ©ra, poĆØte, enseignant et essayiste.

Il a passĆ© son enfance Ć  Bordeaux. AprĆØs des Ć©tudes universitaires Ć  Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseignĆ© en Afrique de l’Ouest.

Il se leva

Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage Ć©crasĆ© s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givrĆ© dans sa blancheur et se retira comme dĆ©possĆ©dĆ© d’un rĆŖve. Son visage se plia dĆ©licatement.

Flash…

Dans le fleuve des espoirs Ć  venir

J’ai jetĆ© ma ligne de fil mauve

Pas un rire n’a mordu Ć  la mouche Ć©phĆ©mĆØre

Seuls deux ou trois ronds dans l’eau

Tentent la vaine traversƩe

Sur l’autre rive aux herbes pointues

On devine l’étreinte des retrouvĆ©s

PoĆØmes de jeunesse

Je fouille, je fouille, je cherche et je trouve encore quelques textes, trĆØs anciens, expĆ©riences anciennes de mon laboratoire poĆ©tique…

Photo prise par Alice NƩdƩlec

Je suis d’ une autre grammaire que la vĆ“tre

Je n’ai pas de proposition principale

Je ne parle qu’en subordonnĆ©

Au temps prĆ©sent qui s’Ć©coule

Et qui m’attend

Les plaintes ne nourrissent pas la vƩritƩ

Elles ont brĆ»lĆ© mon trop plein d’espoir.

Mes Everest, Jules Supervielle : encore frissonnant …

Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mƩlange
De mes jours prƩcƩdents
Et le peu qui me reste
De mes jours Ć  venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenĆŖtre.
LumiĆØre de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Ɖpargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilĆ© en dedans
Et de prĆŖt Ć  mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

PoĆØmes de jeunesse : « RĆŖve Ć  mal finir… »

Photo de Pixabay sur Pexels.com

C’est une guerre où les hommes pĆ©riront

SystƩmatisƩs

CalcinƩs

Par l’addition

D’une angoisse planĆ©taire

Qui les fait

Terreurs

Chevreuils…

J’ai toujours beaucoup de plaisir Ć  dĆ©couvrir les vidĆ©os de mon piĆØge photographique, un vrai moment de poĆ©sie qui se passe de commentaires…

Matinale glacĆ©e…

C’est un matin au froid qui frise

Feuilles frƩtillantes

Feuilles frissonnantes

Chant du gel matin

Les rires tremblent

Je les entends

Si loin

Billet d’humeur…

La dĆ©mocratie souffre, partout elle est touchĆ©e par le mĆŖme virus, celui de l’enfermement, du rejet de l’autre, du refus du dialogue. Il n’y a plus d’ordre mondial, l’universalisme est une notion que les apĆ“tres de la haine aigre rejettent avec dĆ©goĆ»t. La planĆØte brĆ»le et pleure.

Et pendant ce temps quelques misĆ©rables flocons de neige occupent en boucle le vide mĆ©diatique. Et oui la neige est froide, le sol est glissant, c’est l’hiver… DĆ©solĆ© mais j’hĆ©site entre la honte et le dĆ©goĆ»t.

Matinales…

Le ciel ne trouve pas d’issue

Dans l’aurore aux heures glacĆ©es

Il cherche un chemin vers les rondes lumiĆØres

Tout est si loin dans sa mƩmoire brƻlƩe

Flash…

Dans ce train qui fend le gris

J’attrape un bout de ces histoires

Qui flottent dans les silences Ʃpais

Elles nous parlent de ces presque rien

Qui emplissent les mƩmoires en friche

De ces faciles sourires

Qu’on garde lĆ  bien au chaud

A l’abri du souffle court

Des vendeurs d’espoirs glacĆ©s

Billets d’humeur : traĆ®trise…

Il n’est pas rare d’entendre parler de traĆ®trise quand il s’agit de qualifier le comportement de quelqu’un qui, notamment en politique, dĆ©cide, pour de bonnes ou mauvaises raisons, de changer d’avis ou dont les positions Ć©voluent. S’il peut ĆŖtre lĆ©gitime et comprĆ©hensible de considĆ©rer comme une trahison le fait de briser le lien de confiance qui pouvait exister, il me semble qu’il y a aujourd’hui une utilisation abusive de ce terme.

Il s’agit dĆØs lors de considĆ©rer comme un traĆ®tre celui ou celle qui refuse de se laisser emprisonner dans ce que j’appelle une camisole idĆ©ologique excluante. Il est heureux, je le pense sincĆØrement, que des personnes ne s’interdisent pas de penser par elles-mĆŖmes, ce qui peut avoir pour consĆ©quence d’émettre un avis, une opinion divergente, diffĆ©rente, voire simplement complĆ©mentaire. Ce n’est non seulement pas grave, mais c’est surtout un signe de vitalitĆ© pour la libertĆ© de penser et d’agir. Il m’est d’ailleurs arrivĆ©, Ć  l’époque où j’étais comme on dit Ā« encartĆ© Ā», de partager tout ou partie des points de vue de celles et ceux que j’aurai du aveuglĆ©ment combattre, pour la simple et bonne raison qu’ils n’appartenaient pas Ć  la mĆŖme Ć©curie. Et se produit alors, ce phĆ©nomĆØne un peu perturbant, quand on est persuadĆ© d’être fondamentalement attachĆ©e Ć  la libertĆ© d’expression qui est celui de l’auto-censure. Il y a quelques annĆ©es j’ai donc dĆ©cidĆ© de ne plus me contraindre Ć  n’écouter qu’une seule mĆ©lodie, ou plutĆ“t un seul refrain. Je commence donc par rĆ©flĆ©chir avec les quelques outils que j’ai Ć  ma disposition et je m’exprime librement. Et je ne m’en porte que mieux.

Matinales…

Sur le cadran mou de mes heures englouties

Je fixe d’un œil qui plisse

Les traces floues de flĆØches qui filent

La jeunesse rêche des années enfouies

Derrière la lourde porte de mes vagues écrits

J’entends l’amer papier nuit

Qui se froisse dans le vent des soudains

Flash…

Je regarde le monde derriĆØre la vitre

Tout va si vite

On craint le virage Ć  la sortie du flou

Ralentir pour respirer

Ralentir pour espƩrer

Billet…

Il m’arrive assez rĆ©guliĆØrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immĆ©diatement mon propos et j’en viens mĆŖme Ć  m’excuser auprĆØs de ce monde qui continue Ć  tourner invariablement sur lui-mĆŖme. Et je plonge alors dans une rĆ©flexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planĆØte qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphĆ©rique? Oui elle est sphĆ©rique, c’est plutĆ“t une boule. Mais on prĆ©fĆØre quand mĆŖme dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en dĆ©plaise aux infĆ¢mes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-mĆŖme.

On appelle cela une rĆ©volution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces rĆ©volutions qui durent depuis plusieurs milliards d’annĆ©es…Mais revenons Ć  ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-ĆŖtre, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit ĆŖtre le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…

Matinales…

Pardonne moi Ɠ mer oubliƩe

Pardonne moi il est long et gris

Ce temps abandonnƩ aux vagues ennuis

Tu es lĆ  rassure-toi

Rime sableuse de mes insomnies

J’entends ton roulis

Dans le creux de mes houles nocturnes

Il ondule et glisse en sifflant

Ne crains rien tu sais je t’entends

Le chant mauve de ton Ʃcume

Se pose doucement sur la tendre plaine de mes encres apaisƩes

Mes Everest : Michel Merlen

Fracture du soleil

Hier j’Ć©pousai le vaisseau neuf

seconde aprĆØs seconde

fracture du soleil

nous armƩs de poinƧons

faisions de petits trous dans la mer

aux longues lieues

comme des virgules.

Aujourd’hui les galets au coeur

j’Ć©tincelle

quelle veine Ć  mon poignet

bat

et

le rejoindra ?

« Les fenĆŖtres bleues »

Flash…

Ɖcoutez peuple des riants

C’est la marĆ©e lasse du soir tombant

Partout le bruit des roulettes

Sur le chemin des partants

On se presse on s’attend on s’Ć©prend

Ils sont loins nos beaux rires d’enfants

Carnets…

Ce qui est triste et surtout dangereux dans ce monde qui n’est dĆ©jĆ  plus celui du demain mais celui du jamais c’est qu’on ne parle plus, on ne se parle plus.
On ne se parle plus parce qu’on ne sait plus on ne veut plus s’Ć©couter. Les mots qui sortent de votre bouche et qui essaient alors avec cette fiĆØre humilitĆ© de s’assembler pour former une pensĆ©e, de formuler un avis, un point de vue voire mĆŖme d’exprimer une conviction ne sont plus Ć©coutĆ©s, ils sont simplement entendus comme un bruit de plus dans cette monstrueuse cacophonie mĆ©diatique.
Ils sont alors immĆ©diatement passĆ©s au gros tamis des rĆ©actions claniques qui s’estiment supĆ©rieures parce qu’elles sont persuadĆ©es d’ĆŖtre nourries d’idĆ©ologies qui ne sont rien d’autres que des dogmes.
On ne cherche pas qui tu es lorsque tu parles mais on s’intĆ©resse Ć  ce que tu es pour t’enfermer dans une cage ou une pensĆ©e diffĆ©rente devient la preuve d’une trahison. On cherche Ć  te dire Ć  qui tu appartiens où Ć  qui tu dois dĆ©sormais appartenir. C’est ainsi qu’aujourd’hui se construit le soit disant dĆ©bat politique. Lorsque je formule des idĆ©es lorsque j’exprime des convictions que j’ai pris le temps de construire avec exigence et respect je suis immĆ©diatement renvoyĆ© dans des pĆ©rimĆØtres idĆ©ologiques que je combat pourtant de la mĆŖme maniĆØre depuis toujours. C’est par exemple ce qui se produit lorsque je parle de ma vision de la laĆÆcitĆ©.
En consĆ©quence et ce post est une rare exception je me tais et je m’Ć©panouis dans l’expression poĆ©tique qui pour quelques temps est prĆ©servĆ©e…

Matinales…

Il faut se rendre Ć  l’évidence

Les lignes droites ont disparu

FatiguƩes

Elles se sont courbƩes

Pour entendre les murmures des coins de ciel  

Rien n’est Ć  souligner

Il est inutile d’insister

Il faut se laisser dƩriver

On finira bien par rĆŖver

Flash…

Douceur animale du soir

Blond regard qui caresse

Souffle chaud

MƩmoires fauves

On est si bien

Sans le bruit du mauvais loin

Matinales…

CourbƩ, visage fermƩ
Je portais encore sur les Ʃpaules rentrƩes
L’infĆ¢me poids d’une nuit
Au sommeil dƩlabrƩ
Impatient, le pas traƮnant
J’ai tirĆ© le long rideau de ma lourde insomnie
Le beau matin est arrivƩ
Dans un fragile bleutƩ
De bords mauves ƩclairƩs

Rime en anche…

C’est dimanche soir.

Il me faut chercher une rime en oir.

Noir, espoir, devoir, lavoir, isoloir ?

Non, ce soir ces oir ne me vont pas…

Alors, euh,

Oui euh, c’est cela ajoute un e !

Poire, foire, armoire, baignoire, bouilloire ?

J’essaie…

Rien ne va, je jette le manche.

C’est un dimanche qui je le crois rime en anche ;

Avalanche, branche, tranche, revanche ?

Ƈa marche !

Ɣ quelle belle tranche de dimanche,

Tout me branche,

Il est l’heure blanche,

Celle où je prends ma revanche !

Bof, je trouve que c’est mal emmanchĆ©

Cette histoire de rimes ;  

Vivement lundi…

Dans ma boĆ®te Ć  coeurs…

Dans ma boƮte Ơ mots

Je prends une lettre

Belle, ronde, légère.

La pose sur une feuille

Que le vent a oubliƩ.

Soupir,

Une boucle se forme

La lettre est fermƩe.

Seule, elle s’ennuie.

Lettre te rƩclame un ami.

Regarde !

Lui dis-tu,

Prends ce mot

Il est Ć  toi, il t’attend,

Il sourit.

Heureuse,

Lettre E s’est approchĆ©e

Contre lui s’est adossĆ©

Des mots doux lui a murmurƩ,

Dans un cours E s’est invitĆ©

Dans ma boĆ®te Ć  cœurs,

Une lettre j’ai postĆ©e…

Mes Everest, Colette, extrait de la vagabonde…

Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir Ć  mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, Ć  lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas Ć  quelle humiliante confrontation tu Ć©chappes, tu ne sauras pas de quel dĆ©bat tu fus le prix, le prix que je dĆ©daigne…
Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai dĆ©jĆ  connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu Ć©tais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitiĆ© dans mes actes, t’introduire Ć  chaque heure dans la pagode secrĆØte de mes pensĆ©es, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutĆ“t qu’un autre ? Je l’ai fermĆ©e Ć  tous.
Tu es bon, et tu prĆ©tendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dĆ©nuĆ©e et solitaire. Mais tu avais comptĆ© sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard…
Le bonheur ? Es-tu sĆ»r que le bonheur me suffise dĆ©sormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix Ć  la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais⁹ obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parĆ©e par les soins d’une vigilante tristesse ; argentĆ©e et crĆ©pusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un dĆ©chirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste…
Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner Ć  toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue voluptĆ©, suspendue, attisĆ©e, renouvelĆ©e… la chute ailĆ©e, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort mĆŖme… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brĆ»lĆ© et d’herbe foulĆ©e… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route !
Je te dĆ©sirerai tour Ć  tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frĆ“le… Je laisse, Ć  chaque lieu de mes dĆ©sirs errants, mille et mille ombres Ć  ma ressemblance, effeuillĆ©es de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-lĆ  au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrĆŖteront et où s’envolera de moi une derniĆØre petite ombre….

Flash…

J’ai sautĆ© l’Ć©pais mur des haines communes

Le vert mou d’une prairie m’amortit

Ma main caresse cette terre oubliƩe

Pas de bruits inutiles

Pas de foule qui souffle sur les braises de nos colĆØres

Ils sont loin les bavardages gluants

Ici tout se sent et s’entend

Tout se tait

On se regarde ƩtonnƩs

On Ʃcoute apaisƩs

C’est fini tout est oubliĆ©

4 janvier

Matinales…

Regarde homme pressƩ

Au cadran des belles surprises

Il est l’heure de l’étonnement

Sur la lente pente des minutes molles

Un clin d’œil s’est invitĆ© au croisement

Des impatiences et soulagements

Il te raconte en riant

Une belle histoire de rimes sans fin

Chevreuil affamĆ©…

Une fois n’est pas coutume, je partage une vidĆ©o capturĆ©e par le piĆØge photographique que j’ai installĆ© dans la forĆŖt Ć  peine Ć  50 m de chez moi. Un peu d’Ć©motion en constatant qu’elle a Ć©tĆ© tournĆ©e comme on peut le voir sur l’Ć©cran le 24 dĆ©cembre Ć  22 h 16… A chacun son rĆ©veillon…

L’ami chevreuil broute quelques feuilles…

Matinales…

Je file grand vent sous les brumes bleues
Du vieil ocƩan des hivers paresseux
Et je glisse sur les plaques de froids
Aux longues lames d’acier trempĆ©

Mes Everest, Louis Aragon…

Amour d’Elsa…

         J’ai des peurs Ć©pouvantables

         Pour trois lignes de sa main

         Ses gants posĆ©s sur la table

         Un chat noir sur mon chemin

         L’oiseau l’Ć©toile ou l’Ć©chelle

         Tout m’est prĆ©sage glaƧant

         Tout un monde parle d’elle

         Un langage menaƧant

         Ce que vendredi me laisse

         Qu’en fera le samedi

         Je crains qu’un mot ne la blesse

         Je crains tout ce qu’on lui dit

         Tout d’un coup pourquoi se taire

         Dans la chambre d’Ć  cĆ“tĆ©

         Son silence est un mystĆØre

         Que je ne puis supporter

         Je crains d’une crainte affreuse

         Tout ce qui peut arriver

         Une phrase malheureuse

         Les ardoises les pavĆ©s

         Elle dort je la crois morte

         Encore un pressentiment

         Mon cœur bat comme une porte

         Quand elle sort un moment

         Le monde est plein d’escarbilles

         Le chien mord le cheval rue

         Es-tu folle Tu t’habilles

         Tu vas sortir dans la rue

         Tu vas sortir Quelle aventure

         Sortir sans moi le vilain jeu

         J’ai la terreur des voitures

         Je crains l’eau comme le feu

         Mes jours entiers sont faits d’elle

         L’univers est son reflet

         DerriĆØre les hirondelles

         Le ciel reste ce qu’il est

         PerversitĆ© des pervenches

         Ses yeux Ć  travers ses doigts

         Quand le froid fait ses mains blanches

         Comme la neige des toits

         Jaloux des gouttes de pluie

         Qui trop semblent des baisers

         Les yeux de tout ce qui luit

         Sont raison de jalouser

         Jaloux jaloux des miroirs

         Des morsures de l’abeille

         De l’oubli de la mĆ©moire

         De l’abandon du sommeil

         Du trottoir qu’elle a choisi

         Des mains frĆ“leuses du vent

         Ma vivante jalousie

         Qui me rĆ©veille en rĆŖvant

         Jaloux d’un chant d’une plainte

         D’un souffle Ć  peine un soupir

         Jaloux jaloux des jacinthes

         D’un parfum d’un souvenir

         Jaloux jaloux des statues

         Au regard vide et troublant

         Jaloux quand elle s’est tue

         Jaloux de son papier blanc

         D’un rire ou d’une louange

         D’un frisson quand c’est l’hiver

         De la robe qu’elle change

         Au printemps des arbres verts

         De la voir aimer le feu

         D’une branche qui la suit

         D’un peigne dans ses cheveux

         ƀ l’aurore de minuit

         De qui donc est-elle Ć©prise

         Qu’elle porte ses turquoises

         Ah la nuit me martyrise

         Avec ses ombres narquoises

         Jaloux en toute saison

         TraversĆ© de mille clous

         ƀ perdre toute raison

         D’un parfum d’un souvenir

         Jaloux de toute la terre

         Quand elle arrive un peu tard

         Tous ses gestes sont mystĆØre

         Jaloux jaloux des guitares

Bonne annĆ©e poĆ©tique…

Amies et amis poĆØtes, je vous souhaite, je nous souhaite une belle annĆ©e poĆ©tique, pleine de rimes, de rires, de mots doux et tendres, d’espiĆØgles virgules, d’accents graves et doux. A nous toutes et tous, apaisons ce monde morose, Ć  nous tous dessinons des sourires radieux…