La poésie est partout, je la sens, la ressens, la partage…
Auteur : Eric Nedelec
Agé de 65 ans, depuis que je sais tenir un crayon, j'aime écrire, jouer avec les mots, les assembler pour qu'ils provoquent des émotions. J'aime qu'à la lecture de mes textes on éprouve des émotions identiques à celle que j'ai éprouvées en les vivant, puis en les écrivant.
Je vois brûler l’eau pure et l’herbe du matin Je vais de fleur en fleur sur un corps auroral Midi qui dort je veux l’entourer de clameurs L’honorer dans son jour de senteurs de lueurs
Je ne me méfie plus je suis un fils de femme La vacance de l’homme et le temps bonifié La réplique grandiloquente Des étoiles minuscules
Et nous montons
Les derniers arguments du néant sont vaincus Et le dernier bourdonnement Des pas revenant sur eux-mêmes
Peu à peu se décomposent Les alphabets ânonnés De l’histoire et des morales Et la syntaxe soumise Des souvenirs enseignés Et c’est très vite La liberté conquise La liberté feuille de mai Chauffée à blanc Et le feu aux nuages Et le feu aux oiseaux Et le feu dans les caves Et les hommes dehors Et les hommes partout
Tenant toute la place Abattant les murailles Se partageant le pain Dévêtant le soleil S’embrassant sur le front Habillant les orages Et s’embrassant les mains Faisant fleurir charnel Et le temps et l’espace Faisant chanter les verrous Et respirer les poitrines
Les prunelles s’écarquillent Les cachettes se dévoilent La pauvreté rit aux larmes De ses chagrins ridicules Et minuit mûrit ses fruits Et midi mûrit des lunes
Tout se vide et se remplit Au rythme de l’infini Et disons la vérité La jeunesse est un trésor La vieillesse est un trésor L’océan est un trésor Et la terre est une mine L’hiver est une fourrure L’été une boisson fraîche Et l’automne un lait d’accueil
Quant au printemps c’est l’aube Et la bouche c’est l’aube Et les yeux immortels Ont la forme de tout
Nous deux toi toute nue Moi tel que j’ai vécu
Toi la source du sang Et moi les mains ouvertes Comme des yeux
Nous deux nous ne vivons que pour être fidèles A la vie
Voilà bien longtemps que je n’avais écrit une rubrique du tribunal académique, une des rubriques de ce blog qui a eu, en son temps, un certain succés…
C’est une nouvelle session du tribunal académique qui vient de s’ouvrir : la session d’hiver. Celle où se juge toutes les affaires qu’on a oublié pendant l’été. Le président du tribunal est entré dans la salle d’audience en traînant un peu les pieds, il est fatigué, et souhaite vivement que la séance de ce jour ne traîne pas en longueur. En baillant, il s’adresse au premier assesseur qui, lui aussi, semble un peu ailleurs.
– Qu’avons-nous au menu, cher ami, aujourd’hui ?
– Comment ? Vous ne vous souvenez pas ? Nous allons devoir répondre aux accusations d’un collectif un peu particulier…
-Dites m’en plus, j’ai totalement oublié.
-La parole est au plaignant : je lis ici, qu’il s’agit du Collectif Pour Retrouver la Mémoire Perdue : le CPRLMP. Comme le dossier est un peu vide, je vais vous demander d’expliquer à la cour, brièvement, l’objet de votre plainte en précisant quelles sont vos requêtes. Le représentant du CPRLMP s’approche de la barre. Il a l’air un peu perdu.
-Et bien, à vrai dire, je ne me souviens plus
-Monsieur, nous sommes tous un peu fatigués et je vous invite à ne pas prendre ce tribunal pour une salle de spectacle. Nous aimons rire, mais notre temps est un peu compté.
-Monsieur le président, si vous le permettez, je vais lire le document que les membres de l’association m’ont demandé de vous lire.
-Nous vous écoutons… Le représentant du CPRLMP s’éclaircit la gorge, et cherche dans toutes ses poches le fameux document.
-Désolé, je suis confus, j’ai un trou, je ne me souviens plus dans quelle poche je l’ai mis…
-Et bien cher ami si vous avez un trou dans votre poche, il sera tombé… Personne ne rit à cette plaisanterie. Le président du tribunal académique s’impatiente et s’apprête à lever son maillet pour lever la séance.
-Ça y est, je l’ai. Voilà le texte, je vous le lis : « Le collectif pour retrouver la mémoire perdue a décidé à l’unanimité de déposer plainte pour vol et dégradation de propriété individuelle. En effet, l’ensemble des membres s’est aperçu récemment qu’ils et elles avaient toutes et tous un trou de mémoire. Ce trou de mémoire engloutissant en permanence tout ce dont nous devons nous souvenir, nous sommes aujourd’hui dans l’incapacité de vivre sans assistance. Nous exigeons que l’état nous attribue, à titre de réparation du préjudice subi, un aide-mémoire ou à défaut un bouche trou »
-La cour vous remercie et va se réunir et rendra un jugement dans l’heure qui suit. Une heure plus tard, le président revient, et debout face au micro lit l’arrêt que la cour vient de prendre. « La cour a répondu favorablement à la demande du CPRLMP, et à l’unanimité a décidé d’attribuer à chaque membre du collectif un aide-mémoire qualifié qui sera chargé comme le stipule la réglementation européenne d’accompagner les requérants dans toutes leurs démarches et activités nécessitant d’utiliser la mémoire. Monsieur le président du CPRLMP avez-vous quelque chose à ajouter ? » Le président du CPRLMP revient à la barre, l’air ahuri…
-Je vous remercie Monsieur, mais je dois vous avouer que je ne comprends pas ce que je fais là, et encore moins ce qu’est ce fameux CPRLMP. Avec votre autorisation, Monsieur le Président je souhaite retirer ma plainte, et je m’engage devant cette noble cour, si je retrouve la mémoire de vous la restituer dans l’état où elle était avant d’être trouée…
Ces chutes de bois sonore qui ne lui parvenaient pas, il les entendait, de seconde en seconde, dans les battements de son sang; il savait à la fois que, chez lui, il guérirait, et qu’il allait mourir, que sur la grappe d’espoirs qu’il était, le monde se refermerait, bouclé par ce chemin de fer comme par une corde de prisonnier; que rien dans l’univers, jamais, ne compenserait plus ses souffrances passées ni ses souffrances présentes : être un homme, plus absurde encore qu’être un mourant… De plus en plus nombreuses, immenses et verticales dans la fournaise de midi, les fumées des Moïs fermaient l’horizon comme une gigantesque grille : chaleur, fièvre, charrette, aboiements, ces traverses jetées là-bas comme des pelletées sur son corps, se confondaient avec cette grille de fumées et la puissance de la forêt, avec la mort même, dans un emprisonnement surhumain, sans espoir. Les chiens maintenant hurlaient d’un bout à l’autre de la vallée; d’autres, derrière les collines, répondaient; les cris emplissaient la forêt jusqu’à l’horizon, comblant de leur profusion les espaces libres entre les fumées. Prisonnier, encore enfermé dans le monde des hommes comme dans un souterrain, avec ces menaces, ces feux, cette absurdité semblable aux animaux des caves. A côté de lui, Claude qui allait vivre, qui croyait à la vie comme d’autres croient que les bourreaux qui vous torturent sont des hommes : haïssable. Seul. Seul avec la fièvre qui le parcourait de la tête au genou, et cette chose fidèle posée sur sa cuisse : sa main.
Il l’avait vue plusieurs fois ainsi, depuis quelques jours : libre, séparée de lui. Là, calme sur sa cuisse, elle le regardait, elle l’accompagnait dans cette région de solitude où il plongeait avec une sensation d’eau chaude sur toute la peau. Il revient à la surface une seconde, se souvint que les mains se crispent quand l’agonie commence. Il en était sûr. Dans cette fuite vers un monde aussi élémentaire que celui de la forêt, une conscience atroce demeurait : cette main était là, blanche, fascinante, avec ses doigts plus hauts que la paume lourde, ses ongles accrochés aux fils de la culotte comme les araignées suspendues à leurs toiles par le bout de leurs pattes sur les feuilles chaudes; devant lui dans le monde informe où il se débattait, ainsi que les autres dans les profondeurs gluantes. Non pas énorme : simple, naturelle, mais vivante comme un œil. La mort, c’était elle.
Louis vient d’ouvrir les volets. En effet, il neige fort depuis plusieurs heures. Le silence prend de plus en plus de place, tout est étouffé, amorti, pas le moindre craquement. C’est l’empire du coton. Louis n’a pas envie de sortir préférant la chaleur de la cheminée, à l’avance épuisé à l’idée d’enfiler chaussettes, bottes, pull et manteau.
Il va poursuivre son hibernation. Parfois, il tire un peu le rideau, pour constater l’avancée du blanc. C’est tout. Tout est simple. Marie ne tardera pas à oublier ses projets…
Louis agit comme si de rien n’était, il prend le temps d’allumer une belle flambée.
Soudain un long craquement, comme un journal qu’on déchire. Il regarde le feu, ce n’est pas d’ici que cela vient. Cela craque de plus en plus, cela crépite même. Il y a peut-être des branches qui, ployant sous le poids de cette neige lourde, n’ont pas résisté. Non, ce qui est curieux c’est que cela craque tout doucement, puis cela s’accélère. En fait ça grince, comme quand on est sur un port et que le vent s’engouffre dans les mâts. Comme quand on est en mer….
Il appelle Marie
Ecoute Marie…
Il reste là, devant les braises, toujours intrigué par ces sons qui tanguent et qui roulent. Il faudrait qu’il aille voir. Il pense à la mer et sourit. Il sourit pour se moquer de lui-même : être capable d’entendre la mer, même ici en montagne… Certes ce n’est pas très haut, mais c’est la montagne quand même. Ils vont sortir. Pour voir, pour entendre.
Ils mettent beaucoup de temps à s’habiller, pas pressés de se confronter à ce qui ressemble de plus en plus à une tempête de neige.
Ils sont à l’extérieur, ils font le tour de la maison, pas très rapidement, ils s’enfoncent. Le son des bottes quand ils lèvent la jambe et qu’elles s’extirpent de la couche de neige fraîche, est magnifique. C’est un son épais, un son qu’on pourrait écrire. Tiens, s ’il devait l’écrire, il écrirait « onfk ». Oui c’est bien ça « onfk ». Qu’est-ce que tu en penses Marie ?
Ils ont fait le tour. Derrière leur maison, c’est une forêt avec de grands sapins. Une fois, on lui a dit ou il a lu quelque part que ces sapins ont le tronc si droit qu’autrefois on venait les couper pour en faire des mâts. Des mâts pour les bateaux de la marine royale…
La mer, toujours la mer… Il faudrait qu’il arrête de la voir partout. Il est devant la forêt. Les mâts sont dressés. Ils sont noirs dans le soir qui tombe. Les branches si blanches font de belles voiles. Quand ils ferment les yeux, il sent les embruns qui lui fouettent le visage. Il est bien, c’est salé.
« Onfk ! » Incroyableune mouette vient de s’envoler. Elle s’était posée sur la neige fraîche. Il s’est avancé, il y a encore les traces de ses pattes.
Viens voir Marie !
Au-dessus d’eux la mouette plane, on dirait qu’elle rit. Marie s’est approchée, elle frissonne un peu. Louis s’est accroupi, il gratte la neige, juste à l’endroit où la mouette s’est posée. Regarde Marie, il y a un message. Elle se penche au-dessus de son épaule, elle le voit déplier un papier,
Tiens Marie, lis, lis ce qu’elle nous a écrit…
Elle saisit le bout de papier en souriant. Louis ne se retourne pas.
Allez Marie, je t’écoute, qu’est-ce que tu lis ?
Marie prend sa plus belle voix.
C’est amusant mon Louis, je lis : « Bienvenue en terre inconnue ! ».
Louis s’est redressé, il secoue les quelques flocons qui se sont accumulés sur sa veste, il regarde Marie tendrement.
Elle sait surtout qu’ils vieillissent tous les deux, et il est probable que tout deviendra bientôt plus difficile.
Le débat que Louis attend de pied ferme n’arrive finalement pas et il est surpris. Il est même inquiet. Il se demande ce qui lui arrive, elle est peut-être malade ou alors tout simplement elle ne le supporte plus. Et comme il est un peu parano, il s’attend même à ce qu’elle lui apprenne qu’elle va partir sans lui…
Marie pose la brochure dans le porte-revues et jette un coup d’œil par la fenêtre. Les premiers flocons volettent. Elle le regarde en soupirant.
Eh bien tu vois, je vais t’étonner moi aussi je crois que je n’ai plus envie de tout ça. Ce qu’il faudrait, c’est trouver quelque chose de simple et original, et surtout qui nous surprenne totalement…
Louis, soulagé s’est radouci et le masque de bougonneur a disparu.
Oui, tu as raison, un voyage en terre inconnue quoi, un endroit où personne n’est jamais allé…
Ou que personne n’a jamais vraiment regardé…
Curieusement, Louis se sent motivé. Ça lui plait. Une terre inconnue, un endroit où l’homme n’est jamais allé, une espèce d’Amérique moderne. En fait, ce dont il rêve, là dans un fauteuil, c’est d’être comme Marco-Polo ou Christophe Colomb. Original et ambitieux, mais à soixante-quatre ans, sans fortune personnelle, sans compétence de navigateur au long cours, comment trouver une terre inconnue ?
Marie sent que cela va être difficile mais elle va réfléchir, elle va trouver.
La nuit est un peu agitée pour Louis. Ses rêves sont emplis de voyages tous plus loufoques les uns que les autres.
Marie est levée. C’est inhabituel. Elle est déjà habillée et entre brusquement dans la chambre où Louis feint un réveil difficile.
Tu es prêt ? On s’en va ?
Mais on va où ?
Je ne sais pas on verra, on va aller à l’aéroport et on choisira au hasard. Qu’est-ce que tu en penses ?
Mais chérie, si on prend l’avion on est certain de ne pas aller vers l’inconnu. Si un avion va quelque-part, c’est qu’on y est déjà allé. Et c’est pareil pour le train, pour la voiture. Aujourd’hui pour partir il faut savoir où on va. Et puis de toute façon la météo n’est pas terrible…
Je participe à beaucoup de concours de nouvelles. Il m’est même arrivé d’en remporter. En voici une, qui n’a malheureusement pas été retenue, que je vais publier en quatre parties. I s’agissait d’un concours avec un thème imposé : ici il s’agissait de « voyage en terre inconnue »
C’est un mardi matin, un mardi de novembre que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. Ces derniers jours, l’automne avait fini par rendre l’âme et l’hiver avait pris le relais.
Louis est de mauvaise humeur ! Non pas qu’il redoute le mauvais temps mais parce qu’il s’attend à supporter l’éternelle ritournelle de sa compagne quand les premiers froids arrivent. C’est écrit d’avance : Marie, son épouse va vouloir bouger, va vouloir partir… Alors il se dit que la meilleure méthode pour éviter un débat qu’il sait perdu d’avance, c’est de ne rien dire, ou très peu. Bref, il va prendre les devants : il va bougonner, ronchonner, râler. C’est un spécialiste et n’a besoin ni d’échauffement, ni même de prétextes.
Fini, terminé, je crois que je suis blasé, je pense avoir fait le tour, je ne veux plus bouger d’ici. Et puis je dois l’avouer, je crois que je deviens sensible aux discours des écologistes. La couche d’ozone. Le carbone. Et puis de toute façon je n’ai pas…
Il est assis, ou plutôt avachi dans son fauteuil favori, dans un état de semi-somnolence certes, mais l’œil suffisamment vif pour indiquer qu’il est prêt à en découdre. Inquiet, il observe du coin de l’œil Marie. Il la connait par cœur. Depuis quarante ans, il a eu le temps de l’observer et il est désormais capable au mot près de deviner ce qu’elle va dire rien qu’en observant sa position sur le canapé, sa manière de remuer les lèvres, de tourner les pages. Il sait interpréter les silences, les croisements de bras, de jambes, les clignements de paupière. Elle est assise en face de lui avec, dans les mains, la dernière brochure qu’elle a reçue le matin même vantant avec le renfort de moultes photos l’exotisme de nombreuses destinations, de la Bourgogne à la Malaisie.
Avec son bougonnement casanier, ses sourcils broussailleux froncés, il pense avoir bien anticipé la question récurrente qu’il pressent imminente.
Marie lève les yeux et le regarde furtivement :
Qu’est-ce que tu bougonnes encore, je n’entends pas ce que tu dis.
Rien je ne dis rien, je n’ai pas envie de….
Et si on partait en Malaisie ?
Et voilà c’est parti ! Louis lève les yeux au ciel. Il se redresse un peu et commence à prendre une longue inspiration comme un enfant qu’on a surpris en train de faire une bêtise. Marie a compris. Elle n’a pas envie d’entrer dans une nouvelle polémique et lui dire qu’il devient pénible à toujours refuser ce qu’elle propose. Il faut qu’elle ruse, qu’elle le surprenne, qu’elle le prenne au piège car elle le connait bien ; il est du style à toujours commencer par dire qu’il ne veut pas, qu’il n’est pas d’accord et il finit par accepter, par se laisser faire.
Quand vient le soir, Quand tombent les premières gouttes de nuit. Quand les fenêtres se ferment, Quand les regards se taisent, Quand les mots se font rares et lents, Alors, Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué, Et sur les façades à la blancheur inventée On aperçoit quelques trous de lumière. Entends-les, ils scintillent, Entends-les, ils t’invitent à rentrer.
Le monde pleure doucement Dans le creux des longues larmes Roulent des gouttes d’ennui Sur la vitre sale du hier sans fin J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience Une vieille trace de mémoire
J’ai toujours beaucoup aimé que les angles puissent être ronds. Histoire qu’une fois au moins dans sa triste et droite vie aux figures imposées la géométrie se permette un rond de jambe, ou mieux encore une pirouette. Une belle et ronde pirouette. Ce serait chouette d’étudier la pirouette, d’en connaître toutes les formules, celle du périmètre, de la surface.
Mais revenons à notre angle qui défie par son rondeur la sévérité pointue de toutes les équerres. Il s’en moque et il est même fier tous les matins de me proposer de suivre le chemin qu’il me propose, tout en douceur.
Et par dessus tout il y a ces fameux angles morts qu’on vous signale, on vous met en garde : « attention aux angles morts ». Je me questionne, mais de quoi sont-ils morts, qui sont les vils auteurs de ce crime géométrique ? Et s’ils sont morts, ils ne sont plus, ils n’existent pas alors pourquoi nous dire de faire attention, que nous réserve t’ils ?
Et demain j’écrirai une page de rire Elle contera l’histoire d’un presque rien Qui remonte à la source D’un fleuve de soupirs Le ciel est bas et ouvre ses vannes Trois gouttes de peu roulent vers la lointaine mer Ma page frissonne sous l’œil du torrent Il est venu le temps de la feuille qui se tourne J’ai la plume qui sursaute Je trempe un reste de mon impatience Dans un pot de brume mauve Et pose sur sans trembler trois points d’inattention
Il m’arrive souvent de regretter l’impudence de celles et ceux qui ont pris et qui prennent continuellement le train en marche. Oui, quelle impudence, pour ne pas dire quelle goujaterie que de ne pas, comme tout le monde, attendre que le train arrive, et d’attendre son tour pour monter. C’est ainsi qu’au moment où chacun commence à prendre ses marques, à faire connaissance avec tous ses compagnons rompus aux exercices de la patience, il n’est pas rare de voir surgir brutalement ces voyageurs de la dernière heure. Ils ne se contentent pas de monter, discrètement, tout à leur honte d’avoir un train de retard, non ils ajoutent au désagréable de la situation de l’impertinence, de l’insolence et, quand ils sont en nombre, du mépris pour celles et ceux qui les ont devancés, et qui, osons le dire, ont pris le temps de la réflexion et de l’engagement réfléchi. Non, vous l’aurez compris, je n’aime pas ces invités de la dernière heure, qui parlent fort et creux, qui savent avant d’avoir compris et qui pérorent en se posant comme les grands moralisateurs d’une cause qu’ils n’ont pas pris le temps de comprendre, si ce n’est qu’au dernier moment ils se sont dits que lorsqu’on a un train de retard, on reste sur le quai. Pour ce qui me concerne et nombreux sont mes compagnons de voyage dans ce cas, un train avant de le prendre, il faut l’attendre, l’espérer, il faut avoir une envie irrésistible de se joindre à ceux qui sont à l’intérieur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis souvent, pour ne pas dire tout le temps en avance, pas trop pour ne pas risquer le désespoir de l’ennui, mais suffisamment pour savourer les saveurs épicées d’une juste impatience…
Dans le silence mou d’un matin bleu On s’arrête Là Dans le plein rêve D’un monde heureux On s’arrête Là Juste au-dessus du vague soupir Las On n’entend plus la douce mélodie On respire, on espère On hésite, on appelle Oh rien Ou si peu Juste le mot Juste un seul Léger Goutte à goutte Rivière l’épelle On baisse les yeux Plus un souffle d’air Tout se fige Une par une flaques d’eau S’assèchent Et sur la surface lisse d’un vague ruisseau Le temps s’est achevé Nous ne l’attraperons plus
Tu as peur des gens qui passent Dans ta vie ou sur le trottoir d’en face. Tu as besoin qu’ils te regardent Et pourtant tu restes là, sur tes gardes.
Raconte-toi Raconte-toi
Tu écris aux visages que tu as vus En quadrichromie à la Une des revues. Tu leur dis : je te regarde, est-ce que tu me vois ? Dans le brouillard de ma ville où j’ai si froid.
Raconte-toi Raconte-toi
Envoie toutes sortes de messages Aux inconnus et lucioles de passage. Prends le parti du risque et des erreurs, Le silence est toujours complice ou trompeur.
Raconte-toi Raconte-toi
Prends des feuilles 21×27, un stylo, Une caméra Super 8, un magnéto… Regarde à l’intérieur de tes rêves et dans les journaux Toute la folie du monde est dans ton cerveau
Ecoute petit homme, Ecoute. Il est si beau ce monde qui ne dit rien. Il est si beau ce monde, Il te parle, c’est le tien.
Regarde petit homme heureux, Regarde ces furieux, Fanatiques, frénétiques, Ils ont le cœur électrique.
Ils préparent la prière, Hymne cathodique Aux rimes numériques, C’est le matin du malin.
Nuques raides, regards vides, Les impatients sont livides, Epuisés, lessivés, Un long sommeil les a lavés.
Ô Nuit blanche et câline, Ne t’épuise plus à blanchir Ces haines rances à mourir. Semées sur l’écran creux De leurs rêves sans bleu.
La nuit les a libérés. Il est l’heure, Affamés, ils attendent La victime par eux condamnée. Leurs mots sont prêts Ils vibrent, affutés, aiguisés, Ils vont frapper !
Pas un regard pour ton monde qui sourit. Ils attendent leurs matins numériques.
Rien ne brille, rien ne bouge
Hystériques ils cliquent, ils cliquent Ils cliquent, Et ce matin, petit homme, C’est une claque, Une claque pour les creux. Les écrans sont lisses et vides.
Les nouvelles du jour ? Parties, envolées, manipulées, falsifiées ? Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…
Le monde les voit Il pleure de cette embolie Il rit de cette folie
Mais cette nuit, petit homme, Le monde a agi. Le monde ne regrette rien Il le fallait, il l’a fait.
C’est si simple, Petit homme La poubelle était pleine, Le monde l’a vidée, Et dehors l’a laissée.
Le jour se lève me dites-vous ? Était-il donc endormi ? Comment ? Assoupi, simplement… Tiens donc… Étrange, n’est-ce pas ? Je n’ai rien vu. J’ai cherché, vous dis-je. J’ai cherché sans un bruit, Me perdant Jusqu’aux bords mauves De votre trop longue nuit Et ne l’ai point rencontré. Vous doutez ? C’est tant pis : Je n’irai plus déranger Les belles couleurs de votre ennui…
Texte écrit il y a cinq ans lors d’une panne d’inspiration
Ce n’est pas une panne d’inspiration à laquelle je suis confrontée en ce moment. Non je dirai que c’est une sorte de pause créative. Comme une longue séance d’étirement indispensable après une longue course. Les mots sont toujours là mais ils attendent, calmement, patiemment. C’est aussi le besoin de classer tout ce que j’ai écrit, avec la peur de perdre de l’essentiel, avec la peur que les traces soient recouvertes par la neige du temps. Je me questionne aussi sur la ou les directions qu’il faut que je prenne en matière d’écriture, poursuivre dans ma boulimie parfois échevelée, ou choisir, pendant quelques temps au moins, une sorte de régime, régime sans poésie, régime sans prose. Je laisse faire. Et j’attends. Je sens bien poindre à nouveau cette envie d’écrire un roman, je sens aussi cette envie, (moins fréquente) de reprendre les premiers, de les travailler à nouveau. Et puis cette question, pourquoi, pour quoi, pour qui. Je reconnais que j’ai parfois un peu de frustration à n’avoir jamais été publié, malgré plusieurs essais, alors je réfléchis, je cherche, j’hésite. Je dois dire que ces dernière semaines j’ai beaucoup travaillé à l’écriture d’une nouvelle, une nouvelle pour ma fille, ma dernière, c’est un engagement que j’ai pris avec mes quatre enfants. Leur écrire une nouvelle pour l’année de leurs 25 ans. Et pour cette dernière nouvelle j’ai mis beaucoup d’énergie, j’ai beaucoup travaillé. Je la publierai peut-être d’ailleurs si elle en est d’accord.
La Tristesse a jeté ses feux rue d’ Amsterdam Dans les yeux d’une fille accrochée aux pavés Les gens qui s’en allaient dans ce Paris de flamme Ne la regardaient plus, elle s’était pavée La Tristesse a changé d’hôtel et vit en face Et la rue renversée dans ses yeux du malheur Ne sait plus par quel bout se prendre et puis se casse Au bout du boulevard comme un delta majeur
La Tristesse…
C’est un chat étendu comme un drap sur la route C’est ce vieux qui s’en va doucement se casser C’est la peur de t’ entendre aux frontières du doute C’est la mélancolie qu’a pris quelques années C’est le chant du silence emprunté à l’automne C’est les feuilles chaussant leurs lunettes d’hiver C’est un chagrin passé qui prend le téléphone C’est une flaque d’eau qui se prend pour la mer
La Tristesse…
La Tristesse a passé la main et court encore On la voit quelquefois traîner dans le quartier Ou prendre ses quartiers de joie dans le drugstore Où meurent des idées découpées en quartiers La Tristesse a planqué tes yeux dans les étoiles Et te mêle au silence étoilé des années Dont le regard lumière est voilé de ces voiles Dont tu t’en vas drapant ton destin constellé
La Tristesse…
C’est cet enfant perdu au bout de mes caresses C’est le sang de la terre avorté cette nuit C’est le bruit de mes pas quand marche ta détresse Et c’est l’imaginaire au coin de la folie C’est ta gorge en allée de ce foulard de soie C’est un soleil bâtard bon pour les rayons » X « C’est la pension pour Un dans un caveau pour trois C’est un espoir perdu qui se cherche un préfixe
On le disait homme du passé Plus rien n’est comme avant, homme dépassé Plus rien me dites-vous Permettez-moi de rire et d’en douter Je ne veux pas de ce monde sans ce soleil taquin Je ne veux pas de vos vies enfermées Dans un rectangle aux angles numériques Je n’en veux pas de vos matins incolores Sans cette douce lumière qui caresse Les restes mauves de la longue nuit Je n’en veux pas de vos morales hygiéniques Je n’en veux pas de vos peurs organisées Moi je suis un homme du toujours J’aime que mon souffle brise l’ombre du silence J’aime tous les rires de rien J’aime le chant de mes mots doux Qui dansent sur le papier J’aime le parfum de ces histoires d’hier Qui caressent mes lendemains Vous me disiez homme du passé Je vous ai déjà oubliés
Aux adultes en sursis d’enfance Un enfant passe Une histoire l’attaque Le rabote l’assoiffe et l’affame Le pousse Au supplice du sentiment d’habitude Devant les adultes majuscules Qui ont mal conjugué Leur verbe aimer Et il est tombé Dans un trou Où les ombres s’ennuient Par manque d’éternité
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.
Journée sans rien. Juste une clarté exténuée dans le ciel, comme au-delà de plusieurs épaisseurs de lumière. Des images par milliers, abondantes, le gaspillage d’un été. Ces pages s’entassent sur la table de marbre du jardin. Un vent enfantin les disperse dans l’herbe, contre la haie. C’est sans importance, vous savez bien. J’écris pour extraire de ce tourment la substance noire, radieuse, qu’il contient en son centre, pour vous chasser de moi, pour lancer contre vous les chiens des mots. Et c’est sans importance. Ces lettres ne sont d’aucun secours. La joie mauvaise de l’écriture, la destruction du cœur malade, corrompu par le mensonge d’une mémoire. Tout écrire, tout détruire et d’abord vous, l’illusion de vous, pour enfin vous découvrir, vous, la pierre lavée par le déluge, le nom blanchi par les injures. Ce qui reste dans l’espace calciné du regard : l’innocence de vos traits, inentamé par la fatigue ou par l’erreur d’un sentiment.
Oui il faut garder espoir. Je veux bien, mais ce que je voudrais savoir, comprendre, concernant cet espoir que l’on me demande de garder, c’est où je dois le mettre, est ce qu’il faudra un jour que je le rende à celle ou celui qui m’a demandé de le garder. Peut-être faut-il le garder pour le laisser vieillir, se bonifier et faire d’un faux espoir, un vrai espoir, un espoir tout court. Mais s’il est trop court je serai vite déçu et alors je risque de ne plus avoir d’espoir en réserve. En fait pour être sincère je ne sais pas trop qu’en faire de cet espoir que l’on me demande de garder, moi j’aurai envie de le partager, et de le transformer en présent, en vérité. Parce que c’est cela l’espoir.
Il est déjà tellement tard Plus rien n’est à commencer Tous les murs sont achevés Les regards se sont affadis Les épaules sont entrées Le visage est affalé
Pourtant
Pourtant il faudrait Il faudrait ouvrir des fenêtres Laisser entrer des éclats de rêves mauves et bleutés Et soudain redresser le menton Bomber le torse Et contempler en riant Le souvenir d’un arbre lointain
La lune est rouge au brumeux horizon ; Dans un brouillard qui danse, la prairie S’endort fumeuse, et la grenouille crie Par les joncs verts où circule un frisson ;
Les fleurs des eaux referment leurs corolles ; Des peupliers profilent aux lointains, Droits et serrés, leur spectres incertains ; Vers les buissons errent les lucioles ;
Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes, Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes. Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.
Rêvons Ô oui rêvons du risque de joie Belle et bleue Elle roule sur la vitre de mes oublis Simple joie Jaillit dans le soudain Du tendresse matin Regarde elle brûle et brille Au coin mauve D’un œil qui glisse sur nos restes de larmes Odeurs de lilas Aux angles durs des rancœurs de l’hiver Rondissent en fleurant Elle est là Sautillante Frissonnante Fondue dans le brise chagrin Du lourd glacier de nos mémoires pour demain
En musique, en poésie comme en tout, tout
ce qui cherche à s’approcher de la
perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de
ceux qui font de la musique avec des
logiciels les laissent indifférents. Le
père le rappelle souvent d’ailleurs en
citant Ferré « la musique est une clameur » et le fils, lui répond à
chaque fois « et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir
s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des
dactylographes ».
La pluie, il leur faudra de la pluie,
pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown
ou d’ailleurs. Il leur faudra de la
pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce
mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de balais d’essuie- glaces vous donne envie de
retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour
d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités
qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires
et soupirs.
Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui
a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et
la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer
le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de
trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils
sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus
grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une
époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des
aciéries.
Après ils continueront vers le nord et
l’est.
Ils sont montés sans un mot se sont
étirés sur les sièges, et ils ont démarré.
Ils ne parlent que très peu, c’est
inutile, il faut laisser agir les émotions
Au
bout d’une quinzaine d’heures, à
la presque moitié du parcours, le père
a souri, il était bien dans ses
cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux
préférés : Philadelphia…
John SteinbeckJack Kerouac HemingwayBruce Springsteen
Le père n’est pas musicien, ne comprend
pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout
devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de
questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne
l’air sérieux pour en comprendre les portées.
Cette musique, surtout les morceaux
acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs
émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à
emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck,
de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas
toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les
comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour
beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.
Le fils lui connaît tout de ce chanteur,
il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce
qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts
auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent
paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas
la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays
de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses
indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est
autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un
frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et
irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à
ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on
ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.
Le père il comprend bien cela, il
éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger,
quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien,
parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux
ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses
simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les
fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.
Il se souvient de cet homme. Il lui a
proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la
portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé
de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il l’a pris pour un malade, pour un original, mais il est quand même entré. Il a fermé les
yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il
était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie,
une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre
le rire et les larmes.
Alors quand il les a vus arriver tous
les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur
des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.
Il pourrait la vendre sans crainte, il
respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait
le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut
s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler
dans cette carcasse récalcitrante.
Il leur explique qu’ils ne pourront pas
en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse
il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce
qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.
Peu importe, ce qu’ils veulent tous les
deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.
Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est
rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont
décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre
le sens.
Pourquoi trente-sept heures ? Parce
que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur
maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui
aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le
Boss.
Ils ont décidé simplement de s’offrir un
voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a
écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des
vrais boutons qui tournent.
Au début ils avaient simplement décidé qu’il
faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion
commune. Ils peuvent, ils s’en sont souvenus l’un comme l’autre recevoir des
bouquets d’émotions à l’écoute de ces
mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le
ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.
Sur le pare- brise, de la buée ; on
ne sait pas au juste si c’est de la buée posée là par le souffle du père et de
son fils, ou s’il s’agit d’une simple humidité, conséquence d’une mauvaise
isolation.
La voiture qu’ils ont prise leur va
bien. Ils ne l’ont pas choisie pour le confort, encore moins pour le compte-tours
ou le carburateur mais pour l’odeur. Quand ils ont fait le tour du parc des
occasions, curieusement ils n’ont pas tapé dans les pneus avec les pieds.
Ils ne connaissent pas ces gestes
d’hommes, ils ne les connaissent pas et ne les comprennent pas. Ça ne les
intéresse pas. Lorsqu’un capot est ouvert, ils ne songent même pas à se pencher
au-dessus des entrailles de la bête. Ce qu’ils distinguent n’a pas beaucoup de
sens.
Non, tous les deux ils ont ouvert les
portières, ont reniflé l’intérieur. Ils se baissent, passent la tête en tendant
le cou. Ils savent, sans se le dire, ce qu’ils cherchent. Ils savent, ils le savent,
parce qu’ils ont lu et aimé Kerouac ; ils sentent, ils respirent, les yeux
légèrement plissés pour que les odeurs appellent rapidement les souvenirs. Ils
s’emplissent les narines des ces effluves si particuliers, et finissent, naturellement,
sans le besoin d’en discuter, par se mettre d’accord sur une drôle de machine, toute
droite débarquée d’un vieux road movie.
Son odeur est un mélange de mauvais cuir
vieilli, une odeur de mécanique fatiguée, imprégnée de graisse froide, avec
même derrière, qui produit comme un picotement dans les narines une sensation
de chaleur, diffuse comme si la route, l’asphalte avaient traversé l’habitacle.
« C’est celle-ci qui nous
faut ! »
Le garagiste a le sourire. On ne sait
pas s’il se moque ou s’il est heureux d’enfin se séparer de cette carcasse.
Elle est un peu vivante, elle garde en elle un peu de toutes ces vies que les
autres lui ont confiées dans l’intimité métallique.
Il se souvient de celui qui l’a vendue,
un musicien, mal rasé, la voix recouverte d’une fine couche de tabac, une voix
qu’on n’oublie pas même quand on est garagiste et qu’on a des goûts musicaux
assez sommaires. L’homme qui lui a vendu la machine n’en voulait pas
grand-chose, juste de quoi payer un billet de train pour rentrer chez lui, à
l’est.
Il s’en souvient. L’homme lui a demandé
de veiller sur elle : « c’est un peu comme ma moitié, ou mon double
vous savez, on a vu toute l’Europe ensemble, elle m’a tant attendu, elle m’a
tant entendu. »
Il lui a fait promettre de ne pas la
vendre à n’importe qui, à des gens qui ne la prendraient que pour une voiture,
pour se déplacer, pour faire des courses ou partir en vacances à la plage:
« voyez vous c’est autre chose, elle a tout gardé dans sa mémoire
intérieure, les chants, les rires, les peurs, les cris, les colères contre elle
et contre les autres, surtout contre les
autres ».
Joue contre joue deux gueuses en leur détresse roidie ; La gelée et le vent ne les ont point instruites, les ont négligées; Enfants d’arrière-histoire
Tombées des saisons dépassantes et serrées là debout. Nulles lèvres pour les transposer, l’heure tourne. Il n’y aura ni rapt, ni rancune. Et qui marche passe sans regard devant elles, devant nous. Deux roses perforées d’un anneau profond Mettent dans leur étrangeté un peu de défi. Perd-on la vie autrement que par les épines? Mais par la fleur, les longs jours l’ont su ! Et le soleil a cessé d’être initial. Une nuit, le jour bas, tout le risque, deux roses, Comme la flamme sous l’abri, joue contre joue avec qui la tue.
La trahison est partout, elle devient le dénominateur commun qu’utilise les indignés frénétiques. Ce qui est frappant aujourd’hui c’est de constater à quel point, nombreux sont celles et ceux, qui ont l’indécence de se poser la veille en ardent défenseur de la justice dans ce qu’elle a de plus noble, la prise de temps, le recul, la réflexion, l’analyse circonstanciée, le droit à la défense et le lendemain se permettent en quelques dizaines de caractères, généralement écrits sous X de se transformer en enquêteur, en accusateur et pour finir en bourreau. Evidemment nous savons tous aujourd’hui que le temps de la réaction est tellement réduit qu’il ne correspond même plus au temps de la respiration. Dans un seul souffle, parfois aigre et coupant, on frappe, on tranche, on élimine, bref en réalité on refuse tout ce qui n’est pas en mesure de trouver une place dans l’étroite bulle cognitive dans laquelle on vit. Et c’est ainsi que chacune et chacun, peut au détour, d’un mot, d’une réflexion, d’une pensée, d’une émotion se retrouver cloué au pilori, et se voir accusé de traitrise sans même n’avoir eu le temps de réaliser ce qui se passait. Penser autrement c’est déjà le signe qu’on pense…
La faim d’écrire est forte, très forte, peut-être trop forte. Le garde-manger est plein, il déborde, il dégouline, de mots, de phrases déjà prêtes, qui attendent simplement la chaude caresse de la feuille que je leur ouvrirai. Je n’ai pas besoin de les garder au frais. Ils se conservent très bien, mais sont peut-être trop nombreux. Je ne sais lequel choisir. J’ouvre la porte de la réserve. J’entends d’abord comme un murmure : « il est là, c’est lui, il va me choisir, c’est mon tour ». Ils attendent patiemment tous ces mots que j’aime. Certains sont couchés, bien à plat, à l’abri des regards mauvais, ce sont mes grands crus. Je reconnais libellule, il est seul, couvert de poussière, cela fait bien longtemps qu’il vieillit, peut-être trop ; il faudra que je me décide à en faire quelque chose. Au-dessus, mes préférés tout une rangée de flacons, de balbutiements, de mauves. Les casiers de brumes et de gris sont presque vides ; j’en ai peut-être trop consommé ces derniers temps. Dans le placard du fond j’ai stocké quelques phrases, toutes faites, toutes fraîches, mais je ne l’ouvre pas, je ne veux pas qu’elles s’échappent, il n’est pas encore temps, je dois chercher, encore, le menu, et tous les magnifiques plats qui le composeront. Je referme la porte de ma réserve, doucement pour ne pas éveiller les endormis, celles et ceux vers qui je ne vais jamais, parce que je les ai oubliés. Demain, peut-être je les retrouverai… Peut-être.
Je rêve du matin au rose bleuté Les angles secs d’une mauvaise nuit A ton rire parfumé se sont accordés Il fera beau je le sais Au pays d’un vieux silence enfoui Il est l’heure je le sais Il est l’heure des amours permis Si loin des raides lois des tristes diseurs Morales grises qui essoufflent Le joli vent des souvenirs Je rêve d’un beau chagrin Aux larmes séchées Il n’y a plus rien qui ne presse C’est un matin si léger Pour tenter d’encore aimer
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes : A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes, Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges : — O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Je voudrais qu’on cesse de vendre le beau à la criée Je voudrais qu’on oublie les couleurs cathodiques Je voudrais enfermer dans des prisons de papier les joies numériques Je voudrais qu’on ne me dise plus ce qu’il est bon de rêver Je voudrais qu’on me laisse choisir mes désespoirs Je voudrais qu’on n’abîme plus les belles indignations Je voudrais qu’on apprenne à se nourrir de longs silences Je voudrais qu’on prenne le temps de l’ennui Je voudrais que rien n’empêche les tristes histoires de vibrer Je voudrais qu’on trouve d’autres chemins Je voudrais qu’on entende le chant de la mer au crépuscule montant Je voudrais qu’on me laisse apprivoiser des mots oubliés Je voudrais ne jamais avoir peur de demain
Si peu de choses à dire Il faut descendre dans la réserve à souvenirs Là tout au fond des casiers sont vides Y étaient les flacons de mémoires vieillies Ils sont les premiers à être partis Disparus à la table des bons amis Tant pis Je chercherai pour ce jour aux couleurs jolies Un doux vin jeune et fleuri
Il suffit je ne me lève plus a dit le jour somnolent Mais ce n’est pas possible tu es condamné A répondu une nuit tremblante et pressée d’engloutir Le trou de lumière par elle creusé Encore un effort je t’en prie Le jour s’est tourné et retourné Il a râlé Au pied du lit de pierre a posé un pied puis deux Et s’est levé l’œil mauvais Sur un ton sec et irrité à la nuit a répondu C’est bon une fois encore je le fais Je le fais pour toi Tu me fais tant pitié
Françoise Delcarte (1936-1995) est une poétesse belge. Sa biographie qu’elle jugeait dénuée d’intérêt tient toute dans ce qu’elle a écrit.
Entre offense et pardon, le poème injurie. Il est sable, il est saison, pont jeté sur nos vivres. Le poème n’est, ne sera jamais qu’une seconde défalquée. Née d’un phénomène nerveux mais aussi résultante d’un équilibre interne autrement violé.
Dans le va-et-vient quotidien du temps, le poème enregistre des hausses et des baisses de tempèrature, se les inocule et trace alors une courbe dont tous les points sont jonction, équilibre mesure.
Il ne s’agit pas d’un miracle, pas plus d’ailleurs que d’une preuve par neuf quelconque, mais plutôt d’un contrepoint organique, lequel se rapprocherait finalement d’une syntaxe musicale. Là peut-être y aurait-il l’ébauche d’un sens à donner au mot « poésie »?
Quant à moi, je ne prétends encore qu’aux termes qui, eux, sont « poèmes ».
Chut Mes mots sont endormis J’entends le chant creux De leurs rires bleus Silence Froisse feuille blanche Oublié au coin d’un rêve fané J’attends Au verso d’une longue histoire Qui s’écrit Tant de lettres oubliées J’écoute Elles claquent des dents Dans le souffle étonné D’un vieux papier glacé
Roulé dans tes senteurs, belle terre tourneuse, Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs, Et mon cour délivré des attaches peureuses Se propage, gorgé d’aise et de devenir.
Sous l’émerveillement des sources et des grottes Je me fais un printemps de villes et de monts Et je passe de l’alouette au goémon, Comme sur une flûte on va de note en note.
J’azure, fluvial, les gazons de mes jours, Je narre le neigeux leurre de la montagne Aux collines venant à mes pieds de velours Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.
Et comme un éclatant abrégé des saisons, Mon cour découvre en soi tropiques et banquises Voyageant d’île en cap et de port en surprise Il démêle un intime écheveau d’horizons.
Je lis régulièrement la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès et j’y découvre des pépites…
…La vie, par ici, continue pareille à elle-même. Aussi, je commence à être légèrement agacée par les différentes petites habitudes que je prends dans les menus détails de la journée et que je commence seulement à remarquer. Il n’y a rien au monde, je crois, qui me mette autant hors de moi, que ces « plis automatiques » qui contribuent à laisser l’esprit plus libre, peut-être, et à agir plus rapidement sans rien oublier, mais que, moi, ils m’exaspèrent dès que j’en prends conscience. Je m’amuse donc à changer l’ordre des choses : je me déshabille avant de préparer pour la nuit le lit de mon père, je prends le bain avant ou après le petit déjeuner, je change l’heure et le but de mes promenades, etc.
Hier après-midi, je suis partie à pied sur les collines pour tâcher d’échapper un peu à l’impression d’oppression que donnent ces champs clos que je vois de ma fenêtre, de voir le panorama et de changer d’air. Je n’ai jamais rien connu d’aussi plat, d’aussi bêtement joli, d’aussi faussement confortable que ce pays. Rien n’en ressort, ni en bien ni en mal. Rien n’attire l’œil. Rien ne le choque. Tout est où il faut qu’il soit. On dirait un « cosy-corner », ce meuble où on peut s’étendre, s’asseoir, où on a sous la main le livre que l’on veut lire, où l’on n’a pas besoin de faire le moindre effort pour se coucher, s’asseoir, lire ou prendre son petit déjeuner. Tout est là, et parce que tout est là, on ne désire rien. Ou plutôt si. Partir. On a envie de partir…
Maria Casarès à Albert Camus le 20 aout 1948, extrait
Magnifique ! Que dire de plus. Le lire, le relire et fermer les yeux
L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail.
Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.
Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.
Je suis d´un autre pays que le vôtre, d´une autre quartier, d´une autre solitude. Je m´invente aujourd´hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous. J´attends des mutants. Biologiquement, je m´arrange avec l´idée que je me fais de la biologie : je pisse, j´éjacule, je pleure. Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s´il s´agissait d´objets manufacturés. Je suis prêt à vous procurer les moules. Mais… La solitude… La solitude…
Les moules sont d´une texture nouvelle, je vous avertis. Ils ont été coulés demain matin. Si vous n´avez pas, dès ce jour, le sentiment relatif de votre durée, il est inutile de vous transmettre, il est inutile de regarder devant vous car devant c´est derrière, la nuit c´est le jour. Et… La solitude… La solitude… La solitude…
Il est de toute première instance que les laveries automatiques, au coin des rues, soient aussi imperturbables que les feux d´arrêt ou de voie libre. Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n´est qu´une dépendance de l´ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. Et pourtant…
La solitude… La solitude!
Le désespoir est une forme supérieure de la critique. Pour le moment, nous l´appellerons « bonheur », les mots que vous employez n´étant plus « les mots » mais une sorte de conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience. Mais… La solitude… La solitude… La solitude, la solitude, la solitude… La solitude!
Le Code Civil, nous en parlerons plus tard. Pour le moment, je voudrais codifier l´incodifiable. Je voudrais mesurer vos danaïdes démocraties. Je voudrais m´insérer dans le vide absolu et devenir le non-dit, le non-avenu, le non-vierge par manque de lucidité.
La lucidité se tient dans mon froc! Dans mon froc!
Je pioche de ci, de là dans ma mémoire, et je trouve parfois des traces, des bouts, des débuts livrés à eux mêmes, en voici un
C’était un soir graisseux, comme tant d’autres. Il était imprégné de cette odeur métallurgique, si prenante, si noble. Non, vous vous trompez, pas une odeur de saleté, pas de ces odeurs aigrelettes qui est la marque de ceux qui respirent par réflexe animal. C’est l’odeur noble du métal qu’on fond, Derrière ses yeux fatigués on sent la force de celui qui vit la matière comme un prolongement de sa douleur. Rien n’est plus beau dans notre mémoire sidérurgique que ces pas lourds ouvriers qui frappent le trottoir aux premières lueurs du jour. Rien n’est plus fort que ces rencontres au détour d’une aube blafarde avec les ceux qui font notre fierté.
Ces quelques mots écrits sur un cahier souvent ouvert à l’envers, je les retrouve ce soir, trente ans après et je souris. Je souris parce que les trottoirs sont propres, parce que les pas lourds ont disparu. J’ai l’impression d’avoir fermé définitivement Germinal…
Mon inspiration est en panne sèche. Oui je suis à sec. A sec comme le hareng saur de Charles Cros. Petit clin d’…
Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu, Contre le mur une échelle – haute, haute, haute, Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales, Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu, Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.
Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute, Et plante le clou pointu – toc, toc, toc, Tout en haut du grand mur blanc – nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau – qui tombe, qui tombe, qui tombe, Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue, Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.
Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute, L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd, Et puis, il s’en va ailleurs – loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec, Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue, Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours.
J’ai composé cette histoire – simple, simple, simple, Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves, Et amuser les enfants – petits, petits, petits.
Chat huant devant les ruines du château de Vianden…
Sur mon sein haletant, sur ma tête inclinée, Ecoute, cette nuit il est venu s’asseoir; Posant sa main de plomb sur mon âme enchaînée, Dans l’ombre il la montrait, comme une fleur fanée, Aux spectres qui naissent le soir.
Ce monstre aux éléments prend vingt formes nouvelles, Tantôt d’une eau dormante il lève son front bleu; Tantôt son rire éclate en rouges étincelles; Deux éclairs sont ses yeux, deux flammes sont ses ailes, Il vole sur un lac de feu!
Comme d’impurs miroirs, des ténèbres mouvantes Répètent son image en cercle autour de lui; Son front confus se perd dans des vapeurs vivantes; Il remplit le sommeil de vagues épouvantes, Et laisse à l’âme un long ennui.
Vierge! ton doux repos n’a point de noir mensonge. La nuit d’un pas léger court sur ton front vermeil. Jamais jusqu’à ton coeur un rêve affreux ne plonge; Et quand ton âme au ciel s’envole comme un songe, Un ange garde ton sommeil!
Je termine aujourd’hui la publication de ce très long texte, commis il y a plus de quarante ans et auquel j’avais donné le titre ronflant de » Avant que ne meurent les victoires écorchées… »
Avant que ne meurent les victoires écorchées
Avant que ne s’entendent les discours du hasard
Tu regardes
Pour savoir
Pour l’espoir
Dans la foule pas un qui ne bouge
Pas un qui ne songe à remuer son poids de graisse
Alphabétique
Pas un qui n’oublie son anonymat
Pas un qui n’épèle son nom
Pas un pour croire qu’il y autre chose
Au dessus d’eux
Pas un qui n’ait un visage qui se reconnaît
Parce que tous attendent le lendemain
Qui suivra leur journée d’adoption
Qui passe en les tuant
Par paquets de minutes
Qu’ils ont volés à la pendule de ceux qui veulent pas
Mais qui sont morts
Pour l’instant ils ne marchent pas
Ils avancent
Mécaniques amnésiques
D’un mot qui revient
Sur toutes les lèvres pincées
Des ceux qu’on dit gagnants
Alors toi t’as plus que tes amis
Derrière d’autres fenêtres
Alors tu te dis que les leurs vont s’ouvrir
Et t’entends déjà le frémissement d’une autre foule
La foule aux visages ouverts
Alors tu joues une dernière fois à perdre l’espoir
Derrière le tendre vert des collines alanguies J’entends le vent qui bruit Sans un cri Un reste de pli bleu Couvre ronde larme de si peu Sur le bord gris de tes yeux bleus