Voyage contre la vitre, suite…

Armand est seul dans sa chambre. Trop blanche, trop nue. Il entend Fanny qui s’agite aussi à quelques vies d’ici. Il vaudrait tant être au près d’elle, il voudrait tant qu’elle partage une nouvelle histoire, qu’elle y entre par une porte plus grande, plus facile. Elle aurait un autre rôle. Il la présenterait aux autres. Ils souriraient de les voir tous les deux dans la même aventure. Demain il parlera à Marc, il lui dira qu’il en a marre, qu’il n’en peut plus d’être là à attendre qu’on l’écoute, un peu plus chaque jour. Il veut sortir, il veut retrouver ce qu’il a perdu il y a quelques étés. Alors il s’endort, parce que Fanny a besoin de lui, a besoin qu’il la rejoigne pour un nouvel espoir, pour une nouvelle histoire…

Fanny ne comprend pas ce qui se passe dans la tête d’Armand. Il était si sûr de lui cet été. On aurait pu croire qu’il était plus vieux que tous les autres. Il parlait comme s’il savait déjà. Aujourd’hui, il perd les pédales. Il a peur de l’échec. Peut‑être que ses intuitions étaient bonnes : il n’aurait pas fallu se fier au manuscrit. Mais il ne faut pas baisser les bras. Ça vaut peut‑être le coup de tenter l’impossible. Ça peut être drôle. Et puis, qu’est ce qu’ils risquent, on parlera d’eux, on les confiera à des psychologues, des psychiatres. On proposera certainement quelques réformes pommades, celles qui font du bien à ceux qui les passe. Il y aura sûrement quelques morts car comme dit sa grand‑mère Francette :

  • on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.

Tout à l’heure, lorsqu’elle a trouvé le message d’Armand, elle a envisagé de suivre la procédure habituelle, prévenir Virginie et ainsi de suite jusqu’à ce que chacun soit alerté des derniers états d’âme d’Armand. Puis elle s’est ravisée, comprenant que ce message la concernait. Elle et Armand. Il attendait qu’elle le rassure. Il attendait qu’elle lui dise d’arrêter ou de continuer. Il fallait qu’elle choisisse. Elle détient une clé et n’a pas le droit de se tromper. Pour Armand, pour les autres. Elle réfléchit. Pour Armand surtout. Elle lui donnera une réponse cette nuit, elle y pensera très fort en s’endormant et demain il ne lui restera plus qu’à recopier.

Mardi vingt quatre octobre.

Marc a passé une mauvaise nuit. Il a relu avant de s’endormir les quatre pages, maintenant toutes froissées, de cet écrivain dont il ne sait rien, hormis le nom. Eugène Mollard. Eugène Mollard qui compte tant sur lui, sur son avis à propos d’un manuscrit qu’il a perdu. Sur l’en tête de sa lettre l’auteur a noté son numéro de téléphone. Il pourrait l’appeler, bavarder un moment avec lui, évoquer sa surprise à la découverte d’un tel dénouement. Surtout pour quelqu’un ne connaissant pas les deux cents premières pages. Il pourrait lui dire la vérité. Lui dire qu’il a égaré tout le reste. Il pourrait lui expliquer qu’il ne peut pas juger objectivement cette nouvelle proposition. Il pourrait se confondre en excuses, lui expliquer que c’est la première fois qu’un tel incident se produit. L’autre comprendra peut‑être. Il s’emportera certainement, maudira la négligence d’une personne à qui on confie pourtant d’énormes responsabilités. Il le menacera de tout raconter à la presse et se fera un malin plaisir de fustiger l’inhumanité des grandes maisons d’éditions parisiennes. Marc est persuadé qu’Eugène Mollard est du genre convaincu d’être l’auteur d’un chef-d’œuvre. Il se dit qu’il est sain d’être satisfait de soi.

Il téléphonera, pour comprendre. Pour comprendre la violence de ces quatre pages qui le mettent mal à l’aise depuis qu’elles sont lues. Ces quatre pages, il les sent contre sa poitrine, toujours dans la poche de cette chemise d’intérieur qu’il utilise comme un trieur. Il ne peut laisser ce texte traîner n’importe où. Il n’est pas à mettre entre toutes les mains. Surtout celles d’enfants sensibles. D’enfants comme Armand, dur comme du granit à l’extérieur mais fragile comme du verre à l’intérieur.

Armand. Marc ne comprend pas pourquoi il pense continuellement à Armand depuis qu’il a reçu ce courrier. Comme une impression pourtant très floue, comme un pressentiment. Un pressentiment remontant à une vieille nuit d’été. Il cherche le rapport, ou plutôt fait sembler de chercher. En réalité depuis ce matin, il stagne aux frontières d’un doute, s’obligeant à ne pas s’y arrêter.

Si le manuscrit n’avait pas disparu ? Il cherche. Il tombe sur les mêmes indices. Les vacances de Pâques chez tante Annette. Puis la colo Internet, brusquement, comme si entre temps Armand avait eu une révélation. Lui qui jusque là montrait de l’aversion pour l’informatique. Et puis le retour de colo, Armand si secret, si ailleurs. Après tout ce ne sont peut‑être que des faisceaux d’impressions. Il est, lui aussi, responsable A force de rêver son fils différent, il y est parvenu. Maintenant cela l’angoisse, le bouleverse. Il ne sait plus.

Il y a Internet aussi. Il ne l’utilise pas ou si peu. Il devrait s’y intéresser d’un peu plus prêt. Armand est bien plus performant que lui. Comme ce garçon dans le dénouement du romancier, il manipule les réseaux de communication avec une telle dextérité qu’il peut demander à des milliers d’enfants connectés de lancer une vaste opération de destruction. De la science fiction sans doute, ce n’est pas, à lui non plus, son genre préféré. Il faut qu’il l’appelle, qu’il lui dise la vérité. Qu’il lui demande un autre exemplaire, quitte à se faire insulter. Il le lira vite et se débarrassera définitivement de ce fardeau qui l’oppresse depuis plusieurs semaines.

La ligne est occupée. Cela fait trois fois qu’il essaie. Il perd patience. Il ne va pas passer la journée à attendre. Demain il tentera de joindre ce Mollard à qui il doit quelques explications. Le mercredi matin il ne travaille jamais, il aura tout le temps.

Mes Everest : « comme j’étais mal disposé » Pierre Mac-Orlan…

Comme j’étais mal disposé, un matin de pluie,
pour toutes les excentricités humaines
un ami me montra une photographie :
celle d’une femme nue et morte
étendue sur un lit d’hôtel
à côté d’un homme vêtu et mort
qui, vu en raccourci, ressemblait à un phoque rigide.
Simone n’avait pas changé sa coiffure ;
sa cloche reposait sur la cheminée
à côté d’une pendule dorée sans aiguilles.
Simone était incontestablement morte à côté de son ami.

Ils s’étaient suicidés aux sons du phonographe de la maison voisine :
— Some suny day… Swanie… Eleanor !… —
Et sur le ventre nu de la femme,
avant de mourir,
dans une suprême évocation du Mois de Marie,
l’homme avait écrit, un doigt trempé dans l’encre, ces mots :
                        Priez pour nous !

                                    *

Cette photographie venait d’un obscur bureau de police.
De mains en mains, elle échouait dans les miennes.
Et l’image ridicule et démoralisante
je l’ai gardée dans ma mémoire
jusqu’au jour où j’ai résolu d’écrire cette histoire,
de la faire imprimer et de la relire plus tard
avec des yeux qui ne seront plus les miens
mais des yeux de promeneur imperméable
assis au crépuscule du soir sur le banc du corps de garde
à la porte du Paradis.

Voyage contre la vitre, suite…

Marc n’est pas parti travailler aujourd’hui. C’est l’avantage d’être un travailleur indépendant. Il peut se permettre des libertés accordées nulle part ailleurs. Depuis le passage du facteur, il cherche la solution de cette énigme. L’énigme Eugène Mollard. Ce manuscrit n’a pas pu se perdre. C’est impossible qu’il l’ait jeté. C’est impossible qu’il l’ait confondu avec un simple amas de papier en sursis de poubelle.
Armand peut être… Armand si curieux, si discret. Armand qui passe toutes ses soirées seul. Armand qui ne dit rien depuis qu’il est rentré de colo. Armand qui ne dit que très peu depuis plus longtemps encore. Marc se souvient. Le changement s’est produit aux dernières vacances de Pâques. Avec tante Annette. Les dernières vacances de Pâques, pendant lesquelles il aurait fallu commencer la lecture des manuscrits. Curieuse cette coïncidence !
Et si Armand avait le manuscrit ? S’il avait été attiré par ce titre un peu accrocheur, l’avait emmené pour meubler les trop longues soirées campagnardes organisées par Annette. Mais pourquoi ne pas l’avoir rendu ? Non ce n’est pas possible, il s’en veut de ne pas être capable d’assumer sa faute, d’avoir la faiblesse de chercher un responsable, et solution facile, de désigner son propre fils. Il faudra qu’il lui parle du manuscrit. Comme ça, simplement, sans l’accuser. Il peut l’avoir vu, lu même, et avoir tout oublié depuis. Il le souhaite d’ailleurs parce qu’avec une telle fin, l’histoire ne peut être qu’épouvantable.
Armand n’aime pas l’épouvantable, il déteste ce qui effraie gratuitement. Il préfère les vraies peurs, les peurs naturelles. Un hurlement de chouette au fond d’un bois très sombre, un craquement de plancher, le soir quand on est seul, et le vent, là haut qui attire et repousse. Il ne supporte pas les histoires sanguinolentes dont ses copains raffolent. C’est décidé, il lui parlera avant la fin de la semaine. Vendredi peut être, lorsqu’il ira le chercher pour le conduire à son cours de judo.

Lundi vingt trois octobre : vingt heures quarante cinq.
Armand envoie un message, peut être le dernier, le dernier de l’ancien monde. Pour Fanny, Fanny elle seule. Il a besoin qu’elle le rafraîchisse, qu’elle lui fasse profiter de l’ensoleillement de ses idées. Cet après midi, en classe, il a observé chacun de ses camarades de classe. Il s’interroge. Quel est celui, quels sont ceux qui ne savent pas que vendredi est le grand jour ? Quel est celui,, quels sont ceux qui ne s’attendent pas à entrer dans un nouveau monde ? Il miserait bien sur Etienne. Ce gros lourdaud semble réunir toutes les qualités requises pour être sacrifié sur l’autel de la révolte. Il ne cesse de pleurnicher pour rien, prend un plaisir sadique à dénoncer ses petits camarades. Il a toujours le doigt levé, avant même que la question ne soit posée. Il peut se tromper, là aussi, Etienne est peut être différent à l’intérieur. Quand il est seul, il a peut être les mêmes rêves.
Depuis midi son angoisse a grandi. Son maître est enrhumé, il semble fatigué. Pourvu qu’il ne soit pas absent vendredi. Ce serait tellement absurde de ne pouvoir participer à l’opération Eugène pour un simple rhume. Cela va être difficile. Tout a l’air de si bien se passer dans cette classe, tout semble si serein. On a du mal à imaginer, à admettre que vendredi ce havre de paix, de tranquillité deviendra le théâtre d’un affrontement sans précédent. Un affrontement entre deux mondes s’ignorant. Il se dit qu’il n’a pas le droit de détruire cette harmonie, même si elle n’est qu’apparente. Il a envie de laisser tomber. C’est ce qu’il va expliquer à Fanny dans le message qu’il lui enverra.
 » Fanny, j’ai besoin que tu m’aides. Je ne sais plus où j’en suis. Trop de choses sont imparfaites. Ça ne peut pas marcher, nous n’arriverons pas au sommet de ta belle colline. Mon père est bizarre. On dirait qu’il a compris quelque chose. J’ai peur que tout échoue. J’ai peur qu’on fasse des bêtises. De grosses bêtises. Il faut prendre le temps, on est sûrement allé trop vite. On ne sait même pas précisément sur qui on peut compter, même dans nos propres classes. Je suis sûr que la plupart vont se dégonfler. Qu’allons nous devenir Fanny ? Je ne veux pas qu’en raison d’un échec, nous soyons condamnés à ne plus nous voir. Réponds moi vite Fanny. Je n’ai plus que toi et le vent qui disperse les mots que je fabrique chaque soir. »

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : Villeurbanne.

Jacques n’en peut plus. Il dispose de la plus grande réserve de révolte. Pour l’instant il se tait, il supporte, il encaisse, il subit mais n’oublie rien. Il enregistre. Il brûle d’en finir.  Le début de l’opération n’a pas été une partie de plaisir. Il a vécu dans l’angoisse permanente que son père découvre tout et lui interdise définitivement l’accès au micro‑ordinateur. Il a fallu obtenir des résultats scolaires encore meilleurs.

Il n’a pas pu compter sur ses frères. En grandissant il se sont réfugiés dans le moule du père. Depuis que leur visage s’est ennobli de quelques pustules et de duvets folâtres, ils se sont attribués de nouvelles prérogatives. Ils se permettent de vérifier les activités informatiques du petit frère et se sentent disposés à le dénoncer à la moindre suspicion de pratiques interdites.

Plus que son père qui a au moins le mérite de la franchise, ce sont ces apprentis adultes que Jacques rêve d’occire. Ils sont des êtres sans identité, déplaisants dans leur manière de rire, ridicules dans leurs tentatives de séduction et tristes à pleurer quand ils se forcent à ignorer le monde d’où ils viennent. Vendredi, Jacques sera prêt. Il pressent une réussite totale. S’il pouvait être le premier à annoncer que la prise d’otage a réussi, s’il pouvait être le premier, le seul, à obtenir ce qu’il a prévu de demander. S’il pouvait être le premier, le premier partout, il pourrait montrer à Fanny qu’il est le meilleur. Meilleur qu’Armand et ses délires d’organisateur. Pour un peu il aurait voulu prévoir les paroles à prononcer le grand jour de l’opération Eugène.

Il n’avait pas osé s’opposer au Che ‑ encore une de ses stupides lubies ‑ par peur de perdre Fanny. C’était elle qui avait insisté pour qu’il soit intégré au noyau dur, elle avait expliqué que son esprit scientifique serait utile. Armand était sceptique. Il ne sentait pas Jacques, le soupçonnait de ne vouloir agir que par intérêt personnel.  Armand était impitoyable. Il avait déclaré qu’une telle opération ne pouvait réussir qu’à condition que le noyau dur des révoltés, le premier cercle en quelques sorte, soit coulé dans le même moule. Il avait dit cela en fixant Jacques, avec mépris.  Fanny avait calmé les esprits expliquant que chacun a son caractère, et que s’il y a des différences, c’est heureux. Jacques lui devait son maintien dans le groupe. Vendredi serait l’occasion de lui montrer qu’elle avait eu raison

Lundi vingt trois octobre : Saint Etienne.

Armand sent le stress monter. Il s’efforce de ne rien laisser paraître. Mais son enthousiasme est si puissant qu’il ne parvient pas à se projeter quelques jours, voire quelques heures après le début de l’opération Eugène. Il a consacré une partie du Dimanche à récapituler les décisions prises avec l’angoisse de découvrir une faille, une absurdité. Il a rempli de pleines pages de calculs, inutiles sans doute, mais rassurants. Il est certain, enfin presque, qu’environ deux mille huit cents écoles réparties sur tout le territoire seront vendredi prochain, théâtre d’un événement sans précédent. Il a repris le manuscrit, l’a feuilleté avec détachement et bien qu’il ne lui soit plus d’aucune utilité, n’a pu se résigner à le rendre à son père.

Il a compris que Marc était à la recherche d’un manuscrit. A deux reprises, il l’a entendu évoquer cette perte. Aujourd’hui il est vraiment résolu à le dissimuler, ou mieux à le détruire. D’autant plus qu’il n’en a plus l’usage. Il n’en a d’ailleurs jamais eu tellement besoin, si ce n’est au début, pour que tout se déclenche. Le rendre aujourd’hui reviendrait à une trahison. Marc n’est pas le dernier venu. Il est capable de lire derrière les lignes, de voir derrière les yeux. On ne peut rien lui dissimuler. Il pose les bonnes questions permettant un jour ou l’autre à la vérité d’émerger. Le rendre aujourd’hui c’est avouer que quelque chose s’est passée, que quelque chose va se passer.

Armand a peur. Il aurait voulu traduire en langage clair les signes d’inquiétudes qui ponctuaient le visage de son père. Cet air tourmenté ne pouvait être le fruit de la simple perte d’un manuscrit. Marc a reçu un courrier d’Eugène Mollard. Son père l’a lu, sourcils froncés, muscles des mâchoires tétanisés, comme chaque fois qu’une contrariété l’atteignait. Armand craignait qu’il ne finisse par avoir des doutes. Au courrier, Eugène Mollard avait joint plusieurs feuilles, une dizaine environ.

Marc avait commencé de lire dans l’allée conduisant à la boîte aux lettres. Il n’avait pu en savoir plus, mais avait le pressentiment, la conviction, qu’il s’agissait d’une nouvelle mouture. De la fin peut‑être. Il voudrait la découvrir. Pour ne pas commettre d’erreurs , ne pas se ridiculiser, ne pas laisser la possibilité à Jacques de le narguer à la prochaine colo.

La prochaine colonie. Cela le rend bizarre d’imaginer l’après vendredi. Il est étonné d’encore raisonner avec le temps d’avant, celui où les années ne sont que scolaires, où les vacances sont grandes lorsqu’il fait trop chaud pour réfléchir. Armand hésite. Tout à l’heure il était empli d’enthousiasme, maintenant il hésite. Il hésite par crainte de se tromper, de décevoir. Il aurait voulu deviner ce qui inquiétait son père.

Ces quelques pages, quatre tout au plus, doivent enfermer quelque chose de terrible, d’inhabituel.

Armand a été frappé par le trouble de son père. Comme lorsqu’on apprend la mort d’un proche par télégramme, le papier tremblait, les lèvres remuaient. En classe, il est resté avec cette image : Marc ouvrant fébrilement la boîte aux lettres, n’attendant pas d’être à l’intérieur pour décacheter la grosse enveloppe. Il devait l’attendre. Il avait parcouru une première feuille, pomme d’Adam agitée de spasmes nerveux. Armand avait demandé s’il s’agissait de mauvaises nouvelles. Marc avait répondu qu’il n’y avait rien de grave, simplement un auteur impatient lui proposant un nouveau dénouement pour son manuscrit.

  • Un certain Eugène Mollard avait‑il ajouté.

Armand avait accusé le coup, ne pouvant que s’incliner devant la totale franchise de son père.

 Qu’y avait‑il dans ces quatre pages ? Elles contenaient probablement la solution au problème essentiel qui le hantait. Que feraient t’il après ? Comment utiliseraient t’ils leur force ? Bien sûr ils en avaient débattu cet été, mais ce fut un des points de divergence.

Comme il n’avait pas été possible de s’accorder sur le minimum, il avait été décidé que la meilleure solution était d’attendre. Attendre, pour aviser le jour J. Chaque classe aurait à négocier en autonomie complète. C’est ce qui l’inquiétait. Aujourd’hui, à quatre jours de l’apothéose, il ignorait ce qu’ils demanderaient, revendiqueraient. Il imaginait bien la prise d’otage. Elle se déroulait, limpide, comme dans le manuscrit. Mais après ?

Il lui manquait des éléments, ou peut‑être était‑ce de la maturité pour se projeter au delà de la simple révolte. Que se passera t’il après ? Que réclameront‑ils s’ils remportent la victoire du vendredi.

Cette victoire, il n’en doute plus, elle lui semble assurée. Mais comment ne pas commettre d’erreurs, ne pas donner l’image d’un simple caprice ? Un caprice d’enfants gâtés. Il a peur. Il a peur de s’être trompé, peur d’avoir entraîné des milliers d’enfants vers des lendemains difficiles. Il a peur d’un réveil douloureux, peur d’un samedi matin s’ouvrant sur un sentiment de honte. Une phrase lui revient fréquemment en mémoire. Une phrase entendue à la radio à propos du mouvement de grève des traminots. Ils avaient réussi leurs actions, leurs manifestations, ils avaient alerté l’opinion publique. Mais ils avaient complètement échoué dans leurs revendications, certains réclamant des hausses de salaire, d’autres souhaitant la retraite à cinquante cinq ans, et quelques uns se battant pour le travail à temps partiel. Les pouvoirs publics n’eurent aucune difficulté à jouer de ces divisions et c’est finalement avec le minimum sur tout, et surtout des promesses, que les salariés reprirent le travail.

Le lendemain les commentateurs ne cessaient de répéter la même rengaine.

  • Ce matin les conducteurs de bus se sont réveillés avec la gueule de bois !

La gueule de bois ! Il connaissait cette expression pour avoir entendu sa mère en user. Elle lui procurait une sensation désagréable. Celle que l’on doit éprouver à mâchonner du carton ondulé. Triste. Il s’imaginait dans quelques jours, samedi peut‑être, seul et mélancolique, mâchouillant des bouts de carton humide dans un coin reculé de la cour de récréation. Il ne pouvait empêcher les cauchemars. Il serait hué, lui le Che, par ses anciens camarades, il serait puni, méprisé par les adultes. Il aurait tant voulu disposer du scénario complet, bien ficelé, avec de la logique, du bon sens.

Il avait interrogé Fanny, lui demandant comment elle envisageait le problème de l’après. Elle s’était fâchée, lui reprochant, une fois encore, son obsession du détail, de l’organisation. Il faut laisser faire, il faut faire confiance en l’imaginaire, en l’imprévu. L’imprévu est parfois merveilleux. Et puis avait‑elle ajouté, ce qu’il y a de plus jouissif, encore un de ces mots qu’elle affectionnait, c’est d’essayer. C’est d’aller jusqu’au bout du rêve.

  • Quand tu vois un beau paysage, au loin, une colline par exemple, avec des arbres fleuris, une herbe verdoyante, si tu as envie de t’en approcher, d’aller au sommet, tu ne te poses pas la question de savoir ce qu’il y a derrière. Tu y vas, parce que ça te fait plaisir, parce que tout le long du chemin tu imagines ce que tu vas trouver là‑haut, tu te prépares aux odeurs, aux sons et plus tu t’approches plus tu es heureux. C’est ça qui est beau, c’est ça l’espoir. Parce que si tu te demandes ce que tu vas trouver en haut, derrière la colline, derrière ce que tu ne peux pas voir, alors tu as qu’une solution c’est de rester chez toi et de ne plus en bouger. Comme ça tu ne risqueras jamais de mauvaises surprises. Non tu vois Armand, moi je ne vois pas les choses de cette façon. Je suis sûr que le bonheur, enfin le mien, c’est d’avoir envie d’aller là‑haut, sur cette colline, et tant pis si derrière il y a une autoroute, ou une usine d’incinération, parce que j’aurais éprouvé une telle joie en m’approchant, en me jetant au milieu des fleurs, en me roulant dans l’herbe que je serais capable de supporter la déception de ce qu’il y a derrière. Et puis un jour, je recommencerai…

Armand aimait le style de Fanny, elle écrivait avec le cœur, elle ne s’embarrassait pas à construire les phrases, elle les exprimait. Elles sortaient de son intérieur. Cela lui procurait un plaisir immense. Mais s’il était convaincu qu’elle avait raison, il redoutait des dérapages dans les actions, comme dans les réactions. Il aurait voulu que le groupe des six soit les seuls interlocuteurs possibles pour toutes négociations, que tout passe par eux.

Il craignait les conséquences des discussions locales. Les trois‑quarts des classes seraient libérées avant la fin de la matinée. Il suffirait à un directeur un peu malin de promettre un voyage à Disneyland ou des tickets repas pour Mac‑Donald. Il n’avait confiance en personne. Il n’avait pas confiance en lui. Fanny peut‑être. Fanny.

Il faut qu’il récupère ces feuilles. Ces feuilles qu’il devine pliées en quatre dans la poche de la chemise de Marc. Cette grande poche où il enfourne des paperasses tout au long de la journée. Parfois il oublie de la vider et Lucie râle au moment des lessives.

  • Pas étonnant que tu perdes autant de documents importants, tes vêtements sont de véritables poubelles !

Le repas de ce Lundi midi fut pesant. Marc ne disait rien, Lucie semblait bouder pour une raison inconnue d’Armand. Parfois les regards se croisaient. Armand avait le sentiment que son père le soupçonnait. Il y avait un doute qui s’installait entre eux et il était incapable de savoir sur quoi il portait. La disparition du manuscrit ? S’il ne s’agissait que de cela, il n’y avait rien de grave. Mais ce pouvait être pire ! Ce pouvait être un doute concernant l’attitude d’Armand ces dernières semaines.

Et s’il avait eu le temps de lire le manuscrit, avant qu’il ne le subtilise ? Qu’y avait‑il dans ces quelques pages ? N’avait‑il pas commis une grosse erreur en s’inspirant aussi fidèlement du scénario. Il avait voulu organiser une révolte d’enfants mais il utilisait les idées d’un adulte.

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : Paris.
Julien jouit d’un privilège difficile à assumer. Il est le parisien du groupe. D’autres que lui se seraient attribués des pouvoirs supplémentaires. Beaucoup de révolutions partent des capitales. Julien, ne cherche pas à en profiter. Sa fidélité à Armand et Fanny est sans faille. Il accomplit un travail de fourmi. Membre d’un club d’internautes dont le siège est à la cité des sciences et de l’industrie de la Villette, il est parvenu à transformer cette petite salle équipée de six micro ordinateurs en un véritable poste de commandement. Le premier qu’il a réussi à convaincre est un monstre du « web ». Il surfe plus vite que la plupart des adultes, à eux deux ils ont réussi à établir des contacts dans tous les quartiers. La toile d’araignée a été rapidement tissée. Aucune école n’est oubliée. Julien est parvenu à s’introduire dans le serveur de l’académie et s’est ainsi procuré liste et adresses internet des écoles de Paris et banlieue. Julien attend les ordres avec impatience. Ici tout est en place. Il ne craint rien. L’opération pourrait être lancée le lendemain, elle serait une réussite. Mais il attendra le signal. Cet été ils ont tous pris l’engagement de se conformer aux procédures décidées ensemble et à l’unanimité.
Il a su par Fanny qu’Armand avait failli craquer, qu’il était sur le point de tout abandonner, pour ce stupide problème d’armes. Il aurait pu prendre le commandement, laisser ce pauvre Armand empêtré dans ses états d’âmes humanistes. Mais il a attendu, fidèle parmi les fidèles, que Fanny réussisse son opération de sauvetage.

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : Rennes.
Boris n’est pas bavard. Il ne l’a jamais été. A tel point qu’il y a quelques années il avait intercepté un conciliabule familial le concernant, où l’on évoquait, bouche en cul de poule, le syndrome de l’autisme. Le mot était prononcé à voix basse, comme s’agissant d’une de ces vulgarités populeuses nécessitant un lavement de bouche à celui qui a osé le prononcer. C’était sa maîtresse du cours préparatoire, une hystérique en cours de fabrication, chantant à tout propos, qui avait alerté sa pauvre mère. Stupide ! S’il ne parlait pas à voix haute, c’est qu’il n’y prenait aucun plaisir. Ce qu’il préférait, c’était la musique. Elle lui emplissait la tête et alors il partait…
Boris est prêt, il est très méticuleux. Maniaque presque, il note tout. Il codifie. Il a fabriqué un organigramme à partir d’étiquettes de différentes couleurs. Il est le plus inquiet aussi. Il a peur des grains de sable et n’imagine pas qu’un tel projet puisse être conduit à terme. Il s’est préparé à l’échec total, humiliant. Alors, il hésite, a quelques réticences, n’aurait pas voulu aller si loin.
Contrairement aux autres il a peu à reprocher aux adultes. Il les ignore, vit sans eux, ne cherche pas à s’opposer puisqu’ils lui laissent suffisamment d’espaces libres. Il est fou de son instituteur. Cela le rend triste de devoir le mêler à cette aventure. Il est tellement juste, tellement vrai. Il est le seul à ne pas lui reprocher ses longs silences. Il le respecte. Ce qui l’a finalement convaincu cet été, c’est le mépris quasi général ( il y a cinq exceptions ) qu’il porte aux autres, à ceux de son âge. Ceux qui sonnent creux. Ceux qui ricanent lorsqu’il avoue pleurer en écoutant Brahms. Ceux qui prétendent écouter de la musique alors qu’ils n’emmagasinent que des borborygmes publicitaires. Boris est prêt…

Flash…

Le chemin le plus court qui conduit à la poésie ?

Je ne sais pas

Pour ma part c’est au choix

Je flotte entre les courbes de deux mots

Je bondis entre vers et rime

Je saute

Je sursaute

Je colle l’oreille au dos doux d’une feuille de papier

J’entends un vague clapotis

A moins que ce ne soit un cliquetis

Je caresse les longues jambes de mots longs qui s’affaissent

Un point endormi soudain se lève

L’heure est venue mon bel ami

De conjuguer tes principes passés

A tous les temps décomposés

Le soir glisse tout doucement…

Le soir glisse tout doucement.

 Il vient de l’ouest chargé de cette douceur qui le font espoir

Le soir avance. Le lac l’attend, repu de cette journée où chaque ride de l’eau est un sourire

Un sourire pour dire à la mer,  si loin, que derrière les yeux qui se posent sur cette surface apaisée

Il y a comme un regard marin, quelques rides en moins.

Le soir descend des montagnes,

On respire dans l’air qui descend les fleurs des sommets

Pas un bruit de moteur, pas un cri mécanique, le silence est simple

Il est venu avec le soir, les yeux se ferment, le souffle est profond

Dans la tête et dans les corps le lac s’est invité

L’oiseau s’est posé, le temps s’est ralenti

Maintenant il faut rentrer, les yeux vont se fermer, tout est apaisé

Voyage contre la vitre, suite…

Fanny quand elle s’endort, elle sent comme un courant d’air qui lui caresse le visage. Il est frais, et elle frémit comme lorsqu’elle entendait le chuintement d’une rivière entourée d’une senteur de foin. Elle aime lorsque les sons se mélangent aux odeurs, elle aime lorsque les sens sont réunis dans la même allégresse. Ce soir elle est persuadé qu’Armand n’est pas très loin, qu’elle en reçoit les échos, elle est certaine que ce picotement est produit par les rêves de celui qu’elle aime.

Lundi vingt trois octobre : Limoges .
Virginie vient de trouver le message d’Armand dans sa boîte aux lettres électronique. Elle reconnaît le style de Fanny, il n’y a qu’elle pour imaginer de tels scénarios. Elle se souvient, il y a trois ans leur première colo, Fanny avait réussi à créer la zizanie entre les animateurs simplement en colportant des rumeurs. Elle agissait avec une telle finesse qu’elle était insoupçonnable. Le séjour s’était achevé dans une ambiance électrique.
Elle imagine la scène dans quatre jours. Elle parie que gros Nicolas et bécasse Sophie n’auront rien au bout du doigt. A moins qu’ils ne se coupent réellement. Ils sont si maladroits, si benêts. Tenir un couteau entre leurs petits doigts boudinés relève de l’exploit. Ils sont de ceux qui voient le danger dans le moindre objet pointu ou coupant. Mais il n’y a pas de risques, il est impossible qu’on les autorise à ne serait ce qu’effleurer le manche d’un couteau. Ils ont la bouche pleine de papas mamans, pleurnichent s’ils se tâchent et rougissent en ricanant quand ils feuillettent les pages literies du catalogue de la Redoute.
Elle s’est déjà battu avec Nicolas, ou plutôt elle lui a déjà flanqué une correction. Elle n’avait pas apprécié qu’il la dénonce concernant une grossièreté volontairement échappée alors que leur vieille maîtresse tournait le dos.
Ah sa maîtresse, la fameuse mademoiselle Jeambart ! Une purge contre l’envie d’apprendre ! Qu’elle soit légèrement moustachue n’est pas surprenant pour une femme de la race des vieilles filles vouées corps et bien à l’enseignement. Ce qui la distinguait le plus du troupeau des arpenteuses de cours emplatanées, c’était l’indélicatesse de ses harnachements vestimentaires. Elle ne s’habillait pas, elle s’entortillait dans des débris textiles qui lui donnaient l’allure d’un porte drapeau pour une armée d’épouvantails. Elle ne parlait pas, elle crachotait des salves de mots glacés dont elle s’emplissait les bas joues avant d’entrer en classe. Elle n’aimait pas les enfants. Elle les appelait ses élèves. Ils devaient s’armer de pantoufles inconfortables pour pénétrer dans ce qui sera toujours la classe de madame Jeambart. Virginie est sa bête noire, elle est la première élève de sa trop longue carrière à ne pas cauchemarder à l’idée d’être interrogée. C’est même l’inverse qui se produit. Désormais madame Jeambart appréhende le moment, inévitable, où leur regards finiront par se croiser. Ce regard elle le redoute plus que tout, plus que les plaisanteries salaces de ses jeunes collègues. Ce regard, lui rappelle ce que son père disait avec cruauté : » tu ne pourras jamais trouver quelqu’un capable de résister plus de dix minutes à ton insignifiance ». Virginie n’est jamais insolente, elle exécute toutes les consignes et met une grande application dans la recherche de la perfection inutile. Surtout quand il s’agit d’un exercice aux objectifs douteux. Elle sait se montrer humiliante à souhait et madame Jeambart, chaque matin, prie Saint Jules Ferry pour qu’une mauvaise grippe ait cloué au lit Virginie pour plusieurs jours.

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre, dix huit heures trente : Istres.
Fanny est prête. Elle ne dissimule pas son impatience. Dans quatre jours un monde nouveau commencera. Elle retrouvera Armand. Ils n’auront plus à se satisfaire des seuls étés. Ensemble, ils attendront que le nouveau monde les réunisse.
C’est elle qui a trouvé le signe distinctif, celui permettant de désigner les sacrifiés. Son idée est cynique. Les victimes se désigneront elles mêmes. Le matin du vingt sept octobre tous les prévenus porteront un sparadrap ou un pansement au bout de l’index. Ce sera le signal. Ce signal que quelques milliers ignoreront sera banal, anodin. Bien entendu maîtres et maîtresses ne manqueront pas de remarquer cette épidémie de coupures digitales. Si tout se passe bien, les enseignants eux mêmes lanceront l’opération Eugène. Ils penseront à une plaisanterie, où a un jeu et ne manqueront pas de solliciter toute la classe pour vérifier l’étendue du mal.
Fanny imagine la terreur de ceux qui auront compris. Compris qu’il s’agit du signe, qu’ils sont ceux qui ont été désignés pour le grand sacrifice. Il est tout aussi possible que les doigts vierges de tous enveloppements médicaux explosent de fierté au dessus des têtes de ces escouades de naïfs. Ils lèveront le doigt, comme à leur habitude, ces immondes petits égocentriques. Ils lèveront le doigt dans un même élan de spontanéité servile, comme lorsqu’il faut trouver un volontaire pour essuyer le tableau ou distribuer une quelconque ineptie directorial. Ils lèveront le doigt et se jetteront têtes baissées vers les portes de l’enfer. Diabolique. Diabolique et facile. Il ne suffira de compter que sur le caractère immuable de certains rites scolaires, ou celui qui lève le doigt aussi instinctivement que le chien remue la queue a acquis une capacité essentielle pour le reste de la vie…

Voyage contre la vitre, suite…

Lundi vingt trois octobre : dix heures quinze.
Marc ne tarde pas à réaliser que ce courrier, d’abord parcouru d’un oeil distrait, est d’Eugène Mollard. Malaise. Il fallait bien que cela arrive. Il fallait bien qu’un jour il subisse les revers fâcheux de son désordre. Il est surpris du ton, presque cordial, de cet individu pourtant victime innocente d’une négligence impardonnable. Il y a aussi cette variante, cette variante qu’il lui annonce et qu’il découvre à l’intérieur de la grande enveloppe. Il se sent presque rassuré. Ces quelques maigres pages permettront avec l’expérience qu’il a, de se forger une idée de ce que cet Eugène Mollard a dans le stylo. Rassuré et anxieux à l’idée qu’il puisse découvrir un chef d’œuvre. Il a été inspiré d’attendre, de ne pas expédier aux éditions Grissart la vraie fausse note de lecture rédigée il y a peu.
Ces pages le surprennent, non par la qualité de leur style, il est franchement mauvais, mais par la violence qu’elles contiennent. Il est choqué par un tel déferlement de haines inutiles. Il ne parvient pas à comprendre ce qui a suscité chez un auteur un tel ressentiment à l’égard des instituteurs en particulier et des adultes en général. Il admet mal que l’on puisse rédiger un tel texte. Même s’il s’agit de mauvaise science fiction, ce déchaînement de haine venant d’enfants envers ce qu’ils ont de plus sacré : leurs maîtres d’école le met mal à l’aise. Il se demande ce que pouvaient contenir les chapitres précédents pour qu’ils accouchent d’un tel dénouement. Ce qui l’interroge, c’est que cet hystérique juge sa version initiale trop pédagogique. Il serait curieux de la découvrir, de la comparer avec cette accumulation de propos sanguinolents. Il se demande pourquoi cet auteur a imaginé une intrigue amenant toutes les classes de cours moyen deuxième année de France à se révolter le même jour. Il regrette de ne pouvoir se forger une opinion solide, rationnelle. Il est comme l’invité qui arriverait chez ses hôtes au dessert et qui serait dans l’incapacité de juger la qualité du repas à la simple vue d’un gâteau. Sur son agenda, à la date du jour, Marc écrit : « chercher le manuscrit d’Eugène Mollard ».

Voyage contre la vitre, suite…

C’est l’esprit léger qu’Eugène Mollard s’élance dans cette journée du vendredi vingt octobre. Il est arrivé au bout de cette histoire commencée il y a quelques mois. Dans une semaine, tout au plus, il sera fixé, il saura à quel saint se vouer concernant son avenir littéraire. Il estime que la négligence d’un lecteur « sur vitaminé » d’activités débordantes pourrait se transformer en indulgence bienveillante. Ce Marc Flandin, se sentira redevable et consacrera du temps à lire son œuvre.

Il ne connaissait pas Saint‑Etienne et cherchait à se représenter ce que pouvait être le cadre de vie de cette personne en laquelle il fondait beaucoup d’espoir. Ce devait être une ville mélancolique, propice à la lecture des cris de désespoir que tant poussaient à l’approche de l’automne.

Ses collègues furent surprises de le trouver installé dans une telle allégresse. Il ne cessait de ricaner et devant leur regards étonnés, il prenait une attitude convenue, à la limite de la condescendance. Il semblait les narguer. On aurait cru qu’il passait sa dernière journée au milieu de ces commères. Avant de partir pour un long voyage, ou avant de rejoindre un poste à responsabilités convoité par toutes depuis des temps immémoriaux… L’aide comptable première catégorie charcutière, allait‑il devenir premier comptable pur porc !

  • Oh là, mais on dirait que notre Eugène est en pleine forme ce matin. Il ne nous cacherait pas quelque chose…
  • Tu vas voir, il va nous annoncer qu’il se marie ce week‑end …
  • Et puis t’as vu, il est bien habillé aujourd’hui, il n’a pas mis de sous‑pull ! Allez Eugène, dis-nous ! Comment qu’elle s’appelle la future madame Mollard ?

Eugène est habitué aux railleries de ses collègues, elles ne sont jamais vraiment méchantes, et pour dire vrai, il a besoin de ces marques d’affection un peu particulières. Elles le raccrochent à une réalité qui, autrement lui échappe. C’est un peu comme un jeu, il est leur mascotte. Elles ne pourraient se passer de lui, qui ne dit rien et se contente de les écouter, les yeux dans le vague. Dans le vague, surtout à cause de tâches de gras qui ornent ses verres de lunettes. Aujourd’hui plus que jamais, il est blindé, et ne se laisse pas impressionné par leurs sarcasmes.

  • Rassurez vous, leur dit‑il d’un ton triomphal, je ne marie pas encore, ce n’est pas demain la veille que je vous serai infidèle…
  • Mais alors, qu’est ce qui t’arrives, tu es excité comme une puce ! C’est peut‑être que tu vas avoir une promotion ? Ah c’est ça ! Mireille, je crois que notre Eugène va nous quitter, il va monter à l’étage supérieur. Il va devenir chef comptable pour remplacer le père Moulin… Il va passer chez les purs porcs !
  • Tu n’y es pas du tout ma pauvre Bernadette. C’est beaucoup plus intéressant que ça ! Moi la place du père Moulin, il me la donnerait sur un plateau que je n’en voudrais pas. Vous voulez vraiment savoir ce qui m’arrive et pourquoi je suis dans un tel état ?
  • Ben maintenant de toute façon t’en as trop dit, alors il faut que tu nous racontes.
  • Vous vous rappelez, je vous avais parlé d’un livre. D’un livre que j’avais écrit. Un livre sur les enfants, enfin avec des enfants plutôt…
  • Ah oui, je me rappelle, on s’était bien moqué de toi ! Tu ne vas quand même pas nous annoncer que tu va recevoir le prix Goncourt ! Tu n’es même pas capable de rédiger correctement une lettre de relance…
  • Permets-moi de te dire, chère Bernadette, que ça n’a rien à voir. Si pour toi écrire une lettre de relance pour l’adresser à un mauvais payeur, c’est écrire, tu m’excuseras de penser le contraire. Il s’agit simplement de noircir du papier et d’aligner des mots stupides. Mon livre c’est quand même autre chose qu’une vulgaire lettre administrative.
  • Allez, on disait ça pour rire ! Raconte-nous ce qui t’arrives.

Eugène a toujours eu du mal à faire la différence entre l’espoir et la réalité, entre le désiré et l’obtenu. Il est de ceux qui pense être parvenu au bout d’un parcours alors qu’ils entament le trajet. Ainsi, pour ce cas précis, il n’envisageait pas l’échec. Le simple fait d’avoir établi un contact personnalisé avec son lecteur l’incitait à s’estimer parvenu au but.

  • Eh ben, figurez vous qu’il y a de fortes chances que mon nom soit bientôt en vitrine de toutes les librairies.
  •  Ca alors ! Pour une bonne nouvelle, c’est une bonne nouvelle ! Il parle de quoi au juste ton livre. C’est quoi l’histoire ?

En quelques mots bien calibrés, Eugène a résumé cette histoire un peu folle. Il ressentait une sensation bizarre, comme s’il avait été étranger à ce qu’il lisait. Il s’écoutait et avait la désagréable surprise de n’apprécier que très modérément cet enchaînement.

  • …  et le même jour, à la même heure, un événement extraordinaire se produit : toutes les classes de cours moyen deuxième année de France prennent leur instituteur en otage…
  • Attends Eugène, tu veux bien répéter ce que tu as dit ? C’est quoi cette histoire de tous les cours moyen deuxième année de France le même jour, à la même heure ?

Bernadette avait changé de visage. Eugène s’était arrêté dans son récit, surpris de l’interrogation de sa collègue Bernadette. Il était dérouté par l’intérêt qu’elle semblait porter à ses paroles.

  • Oui, le même jour, à la même heure, des milliers d’enfants décident de prendre leur instituteur en otage. Tu ne trouves pas ça extraordinaire que des milliers d’enfants puissent s’organiser, et être prêts pour une grande opération, tous ensemble…
  • Si, si, c’est extraordinaire, mais ce n’est pas ça qui me gène…
  • Ah je suis sûr que tu es comme ma sœur toi ! Tu t’imagines que dans un roman tout doit être possible, vérifiable, tu ne supportes pas qu’on puisse fabriquer de l’extraordinaire, du merveilleux, de l’impensable.

Eugène s’enflammait et ne plaisantait plus. Il se sentait accusé, et n’avait pas l’intention d’encaisser sans rien dire les sarcasmes cruels d’une quelconque gratte‑papier bouffie de littérature de gare.

  • Non, ce n’est pas ça que je veux dire Eugène. Elle est bien ton histoire, très bien même. Mais quand tu as parlé de ce grand jour, où quelque chose d’extraordinaire se passerait, j’ai eu comme un flash. Tu sais, cette sensation d’avoir déjà vécu une scène où d’avoir entendu exactement les mêmes paroles…
  • Je ne comprends rien à ce que tu me racontes. Tu ne vas quand même pas me dire que tu as déjà lu quelque chose qui ressemble à ça…
  • Non, je n’ai jamais rien lu de pareil, mais j’ai la certitude d’avoir entendu quelque chose qui y ressemble. Il n’y a pas très longtemps.
  • Explique-toi, on dirait vraiment que j’ai dit quelque chose d’horrible.
  • Ecoute Eugène, ne le prends le pas mal, mais ton histoire je crois qu’elle existe déjà, certainement sous une autre forme, certainement pas aussi dure, mais il y a quelqu’un, quelque part, qui a lancé une espèce de grand jeu…
  • Je ne comprends toujours pas ce que tu veux dire, sois plus claire ! Si tu veux insinuer que je me suis inspiré d’une histoire réelle, tu te plantes complètement, ce n’est pas mon style, je préfère être considéré comme nul plutôt que d’avoir la bassesse et surtout la paresse intellectuelle de plagier.
  • T’énerves pas ! Je vais essayer d’être plus claire, je vais t’expliquer. Mais rassure-toi je ne pense pas que ce soit grave. Encore un coup de ce fichu hasard…
  • Moi n’y crois pas au hasard…
  • Voilà, il y a quelques semaines mon Jérémie m’a expliqué qu’il participait à un grand jeu Internet ! Tu sais j’en avais parlé. C’est sa cousine d’Istres qui lui envoie des messages et lui les transmet à d’autres. Il n’a pas voulu me donner de détails, il m’a expliqué qu’il s’agissait d’une opération promotionnelle organisée par une grande marque et qu’ils gagneraient tous un gadget.
  • Oui c’est intéressant, mais je ne vois pas le rapport avec mon histoire pour l’instant…
  • Attends. Ce qui m’a frappée tout à l’heure c’est lorsque tu as parlé de tous ces cours moyens deuxième année. Le jour où il m’a parlé de son grand jeu, Jérémie a employé pratiquement les mêmes mots. Il m’a dit que dans quelques semaines un événement exceptionnel se produirait, que tous les enfants de tous les cours moyens deuxième année de France seraient les héros d’une journée extraordinaire. Incroyable tu ne trouves pas, on dirait ton histoire de prise d’otage !

Eugène ne répond pas. Bernadette ne paraît pas attacher, plus qu’il ne faut, d’importance à cet événement. Elle n’a d’ailleurs pas envie de poursuivre cette conversation avec Eugène et s’est lancé dans un extraordinaire débat sur les avantages abdominaux du body building et des régimes Slim fast… Il se tait et simule l’insouciance.

Eugène ne saurait dire pourquoi, mais il se sent envahi de pressentiments. C’est un vendredi soir bien ordinaire qui débute. Ce matin il espérait le week‑end, pressé de le voir s’effacer pour céder la place à l’unique semaine. Au lieu de cela il a le souffle court, la bouche pâteuse. Il entend son impatience s’éloigner, il l’entend s’excuser de n’être pas déjà plus loin. Eugène ne croit pas au hasard, n’y a jamais cru. Il ne peut pas s’endormir, ne veut pas laisser le champ libre au temps qui le surprend, en traître, au détour de chaque nuit. Eugène a peur.

Mes Everest : Louis Aragon…

Parti-Pris

Je danse au milieu des miracles
Mille soleils peints sur le sol
Mille amis Mille yeux ou monocles
M’illuminent de leurs regards
Pleurs du pétrole sur la route
Sang perdu depuis les hangars

Je saute ainsi d’un jour à l’autre
Rond polychrome et plus joli
Qu’un paillasson de tir ou l’âtre
Quand la flamme est couleur du vent
Vie ô paisible automobile
Et le joyeux péril de courir au devant

Je brûlerai du feu des phares.

Memoires

La nuit est là

Épaisse

Lourde

Elle pèse sur tes jambes

Qui cherchent le frais

Entre les plis du drap bleuté

Rien n’y fait

La nuit t’oppresse

Tes yeux se serrent

Ta gorge est sèche

Tu voudrais une douce brise

Un chant d’oiseau

Des rires d’enfants

Rien n’y fait

La nuit est là…

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène ne tient plus et a beau se répéter qu’il peut patienter quelques jours encore, il est épuisé d’attendre. Surtout qu’il sait être en position de force. L’autre jour, au téléphone, il a perçu la gêne de son interlocuteur. Il faut en profiter, il va rappeler, il va insister.

Il obtient facilement le service manuscrits qui lui décrit d’un ton administratif le parcours d’un premier roman. Son correspondant justifie ce délai très long, trop long il en convient, en expliquant que c’est la preuve du sérieux de la maison. Chaque lecteur prend le temps de lire les manuscrits qui lui sont confiés. Il ajoute qu’en principe la maison a confiance en ses lecteurs. Si les délais sont aussi longs, c’est qu’il s’agit de personnes aux activité multiples qui peuvent difficilement maîtriser le temps. Cette explication ne satisfait pas Eugène, elle ressemble à une excuse un peu facile. Prétextant une modification qu’il a apportée au dénouement de son roman il réclame l’adresse de ce lecteur débordé. Cette démarche est inhabituelle, et déconcerte le responsable des manuscrits. Eugène devine son embarras et en profite, il évoque les quatre mois annoncés et les presque six écoulés. Il n’est pas dans ses intentions de polémiquer, mais un petit geste de faveur lui paraîtrait opportun. Son interlocuteur comprend qu’il est difficile de refuser. La réputation de la maison est en jeu. Il lui accorde ce passe droit en insistant sur le fait que ce ne peut être qu’exceptionnel. A son tour, il lui réclame comme une faveur de rester discret. Eugène accepte ce principe de confidentialité en ajoutant d’ailleurs que son seul souhait est d’améliorer son manuscrit. Il s’engage, une fois cette démarche effectuée à ne pas harceler son lecteur.

Eugène est satisfait. Il sait désormais que son manuscrit sommeille, depuis quelques mois, chez un lecteur débordé, un certain Marc Flandin. Marc Flandin, trente quatre rue de Bretagne à Saint Etienne. Il est rassuré et se lance tout de suite dans la rédaction d’un courrier qui accompagnera sa variante. S’il ne tâtonne pas trop sur le choix des mots, il pourra poster cette précieuse lettre avant la dernière levée.

Monsieur,

Voilà bientôt six mois que j’attends avec angoisse une réponse aux interrogations qui m’ont assaillies depuis le jour où j’ai cru avoir achevé mon manuscrit. Je sais que le temps n’est pas le même en tout lieux, pour tout le monde. Ce temps, il est lourd, coupant comme un rasoir pour celui qui attend. Il est traître, sournois, insaisissable pour celui qui promet. Aussi je ne vous en veux pas pour ce délai supplémentaire que vous avez ajouté au calendrier de mon impatience.

En fait mon angoisse tient surtout au fait que le dénouement que je vous propose dans mon roman ne me satisfait plus. Il me paraît trop pédagogique, trop déphasé par rapport à ce qui précède. J’y ai travaillé et je vous propose de lire mon roman jusqu’à la page 147 et de vous reporter ensuite à ces quelques feuillets que vous trouverez ci‑joint.

Je souhaite ne pas vous avoir trop importuné et me tiens à votre entière disposition pour d’éventuelles informations à mon propos. Veuillez agréer Monsieur Flandin l’expression de mes sentiments dévoués.

                                 Eugène Mollard

C’est ainsi qu’Eugène a ressorti des oubliettes la première version. Sa première version, celle que Justine trouvait trop folle, trop dure.

Voyage contre la vitre, suite…

Armand mesure le bénéfice qu’il peut retirer du désaccord de ses parents à propos de son mutisme chronique. Il a compris qu’aucune décision ne sera prise. Il va bénéficier d’une espèce de sursis. Aussi il n’exagère pas et reste sur ses gardes. Dans un de ses messages, il conseille la prudence à tous. Il faut éviter d’affoler les parents. Il recommande de ne pas bouleverser les habitudes, de rester fidèle aux rites. Le danger serait de susciter questions embarrassantes et représailles disproportionnées.
Armand a hésité avant de transmettre le message expliquant la nécessité de sacrifier des innocents. Il ne s’agit plus d’un jeu. Ceux qui le croiraient encore se sont exclus et se sont délibérément inscrits en tête de liste des condamnés.
Il a hésité. Beaucoup. Tout avait si bien fonctionné. Il y avait de l’enthousiasme, de l’allégresse. Rien ne paraissait vraiment sérieux, sinon le fait de communiquer, de transmettre des messages, de s’exprimer sans entraves. Le mécanisme était bien huilé. Pas la moindre fausse note, le moindre doute, la moindre peur, ne retarderaient l’opération Eugène.
On ne parle qu’à un seul copain à la fois. Personne ne pose de questions inutiles. Tout le monde attend le signal du fameux jour, où l’extraordinaire se produira dans tous les cours moyens deuxième année de France. L’inconnu, le mystère sont le ciment de cette opération. Cela fonctionne, parce que les rêves de chacun peuvent s’en donner à cœur joie, chacun décline l’extraordinaire à sa manière, chacun l’assaisonne à son goût. Tout le monde accepte la règle, transmet le message à six personnes, toujours dans le même ordre. Tout le monde s’efforce de ne pas choisir les six destinataires dans une même classe. Il faut éviter l’engorgement, favoriser l’ouverture à tous les milieux. Il est superflu de dire plus que ce que l’on sait. On ne répond à aucune question. Si on tombe sur un enfant déjà entré dans la chaîne, on ne dit rien, on ne cherche pas à connaître ses sources. On se contente de trouver quelqu’un d’autre.
Oui au début, jusqu’à l’idée de Fanny tout fonctionne comme dans un livre.
Le plus important est désormais d’entretenir le doute, la crainte, la suspicion. Il est impératif que chacun n’effectue que six transmissions. Que quelques uns transgressent cette règle, multiplient les contacts sauvages et ce sera l’échec. Il est primordial que dans ces dernières semaines tous sachent que certains, ne seront pas informés de tout, que tous sachent qu’il y aura des sacrifiés. Le suprême raffinement dans la stratégie imaginée par Fanny est de prévoir que certains messages, les derniers, ne seront pas transmis à tous.
La perversité de ce plan effraie Armand. Il faudra qu’à partir du troisième ou quatrième cercle chaque enfant en élimine un de la chaîne. Ce devrait être suffisant pour sélectionner quelques centaines de sacrifiés. Mathématiquement, l’idée de Fanny est cohérente. Il suffit qu’Armand rédige un message clair. Il y consacre plus d’une heure. Le résultat est loin d’être parfait, mais l’essentiel est clairement expliqué. Il l’enverra dans quelques jours, quand tout le monde saura qu’il y aura des condamnés.
« Transmettez le message suivant à vos six têtes de réseau ( cela fera trente six ). Elles mêmes le transmettront à leurs six récepteurs ( et cela fera alors deux cent seize ) qui continueront l’opération selon les procédures habituelles ( nous en serons alors à mille deux cent quatre vingt seize ). Ceux ci seront les derniers à transmettre le message en respectant les mêmes règles arithmétiques, ( le nombre d’enfants détenteurs de l’information sera à ce stade là de sept mille sept cent soixante seize ). Et ce sont eux, et uniquement eux, qui devront chacun choisir un sacrifié, celui à qui on ne dira rien et qui entraînera par la même logique diabolique toute une série d’autres victimes.
« En résumé, à ce niveau de la chaîne la multiplication ne s’effectuera plus que par cinq. Cette astuce « permettra » à sept mille six cent soixante seize enfants d’être écartés des dernières consignes. Diabolique ! Abominable ! Tout le monde saura dans le prochain message, qu’il y aura des sacrifiés, des otages. Tout le monde saura que certaines informations ne seront pas transmises à la totalité. Mais personne ne saura quand cela se fera et qui sera écarté. Chacun vivra avec l’angoisse d’être celui qui va sortir de la chaîne Tous vont s’épier, s’espionner. Certains craqueront.

Voyage contre la vitre, suite…

Oublié le temps, pas si lointain, où eux aussi étaient en attente de grandeur. Ils ne veulent pas tout démolir, cela ne les concerne pas. Ils ne veulent pas tout refuser, on ne leur propose rien. Ils veulent vivre, comme ils sont, sans l’éternelle menace du doigt pointé vers l’avenir.
Quand ils parlaient de ce monde qu’il ne voulait plus, et de celui qu’ils désiraient Fanny était la plus dure, la plus violente. C’est elle qui a donné le ton de cette révolte, c’est elle qui bat la mesure. Elle a longuement réfléchi à tous ces problèmes. Chez elle, à Istres, elle entend souvent dire que l’enfant est roi. Il est peut être roi, mais ne gouverne qu’un royaume corrompu, où chacun s’enferme dans une tour d’égoïsme. Elle est écœurée, ne supporte plus de voir les adultes tricher avec elle. Ils commencent par donner l’illusion qu’ils écoutent, puis ils finissent par prouver qu’ils sont incapables de communiquer autrement que par des formules convenues et inutiles. Elle voudrait les entendre dire qu’elle les fatigue, les indispose, les dérange dans leur monde trop parfait. Ce qu’elle souhaite par dessus tout, c’est qu’ils cessent de jouer aux enfants, de les singer, de les caricaturer. Ils sont ridicules, tristes à pleurer quand ils se roulent dans l’herbe, s’éclaboussent, pour faire bien, pour faire jeune. Elle a honte. Honte d’être cette image stupide. Non, elle ne ressemble pas à cela, elle ne ressemblera jamais à cela. Elle n’est pas ce spectacle grotesque, elle n’est pas cet amoncellement de niaiseries qu’on lui sert avec délectation chaque fois qu’il est prévu de lui faire plaisir.
Fanny estime qu’il ne devrait pas y avoir de droit des enfants. Elle les a étudiés l’année dernière avec son institutrice. Dans sa chambre elle a affiché la déclaration des droits de l’homme. Elle connaît l’article un par cœur. « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » . Au début elle ne saisissait pas ce que l’on entendait par « les hommes ». Elle voyait des êtres humains de sexe masculin, les mêmes dont sa mère s’affublait régulièrement. Son institutrice avait expliqué que lorsqu’on dit les hommes, cela regroupe tous les êtres humains, masculins ou féminins, petits ou grands, jeunes ou vieux. Nous sommes tous des êtres humains, avait elle écrit sur le tableau.
Aussi Fanny ne comprenait pas pourquoi il fallait ajouter des droits aux enfants puisqu’ils en avaient déjà. A moins que, à moins que comme en orthographe, il n’y ait aussi des exceptions. Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, sauf s’ils ont moins de dix huit ans… L’autre jour elle a feuilleté le Quid et a lu ce qui concernait le droit des enfants. Elle n’a pas tout compris, mais a ri intérieurement en découvrant que dès l’âge de douze ans un enfant peut livrer des combats de boxe. Elle a lu aussi qu’aux Etats Unis un certain Gregory Kingsley a attaqué ses parents en justice pour obtenir le droit de s’en séparer.
C’est curieux, elle n’y avait jamais pensé. Comme ce serait bien d’avoir le droit d’abandonner ses propres parents, de les déclarer inaptes au service, de les répudier en quelque sorte. Pas forcément pour en changer. Elle a en partie réussi ce travail puisque son père, enfin l’être humain de sexe masculin qui a le plus longtemps partagé la chambre de sa belle blonde de mère est parti. Il s’est enfui même. Il faut dire qu’elle lui rendait la vie impossible. Elle le trouvait ridicule avec sa queue de cheval et son gros anneau à l’oreille droite. Ridicule aussi son rire, comme si quelqu’un l’avait chatouillé à l’aide d’un plumeau. Ridicule aussi tous ces mots : cool, super, extra, génial, je m’éclate. Fanny, elle aurait voulu un papa Rambo. Rambo un, c’est celui qu’elle préférait. Qu’est ce qu’il était fort ! Elle aurait voulu un papa qui ne fume pas n’importe quoi sous ses narines, qui ne lui impose pas ses musiques planantes donnant envie de pleurer au plus grand des comiques.
Elles est restée avec sa mère. Gentille, sa mère, mais un peu paumée, incapable de prendre une décision. Sa mère, c’était une toxicomane du futur. On verra, on ira, on fera, un futur se transformant invariablement en conditionnel ou même en futur antérieur : « on aurait pu faire, on aurait pu aller…
Fanny les impressionne avec ses discours fleuves. Ils ne partagent pas tous ses raisonnements. Même Armand est circonspect. Ils estiment qu’elle pousse un peu loin sa haine des autres, des adultes. Mais elle refuse d’admettre qu’elle puisse avoir tort, elle prétend que le temps lui donnera raison, qu’un jour ils se souviendront de ce qu’elle avait annoncé. Armand est fasciné et voudrait la féliciter. Mais Fanny n’aime pas être complimentée, ni par Armand, ni par ses parents. Elle ne supporte pas d’être considérée comme une enfant exceptionnelle pour son âge. Elle répond souvent que si c’est exceptionnel de savoir autant de choses pour une gamine de onze ans, c’est par contre courant pour un adulte d’en savoir si peu. Sa mère rit de cette réponse. Sans comprendre…
Fanny est cruelle. Elle admet difficilement la stupidité de beaucoup de filles de son âge. Surtout chez celles qui jouent à être plus grandes. Elles jouent à être comme la grande sœur qui, elle, essaie d’être comme maman qui se prépare déjà à ressembler à grand mère. Ridicule. Fanny ne rêve pas d’être plus vieille. Ni plus jeune. Elle est bien comme elle est. Elle se suffit à elle même et se dit qu’elle aura le temps, plus tard, de se dégoûter, sans déjà prendre de l’avance. Elle ne regarde pas derrière elle, ni devant, elle regarde autour. Elle regarde autour et ne voit que les autres qui courent, qui sont poursuivis ou qui cherchent à attraper des personnages qu’ils seront un jour.
Lorsque dans son message Fanny a proposé à Armand de supprimer ou de menacer quelques innocents, elle redoutait une réaction négative, un refus même. Elle voulait le tester, vérifier s’ils étaient de la même révolte, s’il y avait concordance, ou s’il n’était qu’un vulgaire affabulateur. L’opération Eugène devrait concerner plusieurs milliers d’enfants, mais pour le moment la partie ne semblait ne concerner qu’Armand et Fanny…

Voyage contre la vitre, suite…

Maintenant qu’ils étaient entrés dans l’action, ce scénario imaginé ne le faisait plus rêver. Rêver, il n’en n’avait plus le temps. Il fallait qu’il réfléchisse, qu’il agisse. Il avait fallu cette histoire pour que la mèche s’allume. Mais aujourd’hui elle ne lui était plus d’aucune utilité et il désirait l’oublier, l’éliminer de son esprit. Il avait la sensation qu’elle l’encombrait, qu’elle étouffait sa spontanéité. Il avait été incapable d’élaborer un scénario équivalent à celui de Fanny.

Il faudra qu’il se débarrasse du manuscrit. Il ne doit pas éveiller le moindre doute en le plaçant au sommet de la pile. Son père ne s’était aperçu de rien, il était donc inutile de l’inquiéter en l’incitant à lire ce livre qu’il trouvera moyen. Il connaissait les goûts de Marc. Il était plutôt difficile, du genre avare de compliments. Il n’apprécierait certainement pas le style de cette histoire. Il lui avait expliqué que pour qu’un livre soit bon il faut qu’on puisse le lire d’une simple inspiration. Un livre, lui avait t’il dit, on doit le respirer, comme le parfum d’une fleur sauvage et quand il est fermé on doit en être imprégné. Définitivement. Il lui avait parlé de « L’étranger » d’Albert Camus.

  • Tu verras Armand, ce livre c’est plus qu’un livre, c’est plus qu’un paquet de feuilles reliées entre elles pour être vendues. Ce livre, c’est un flot ininterrompu de sensations qui te traversent. Ce livre c’est une transfusion, tu le lis et tu sens les mots qui entrent en toi, goutte à goutte. D’abord tu souffres, parce que ce ne sont pas les tiens, et puis tu t’habitues. Tu es bien ! Tous ces mots quand tu les auras lus, il faudra que tu les gardes en toi, précieusement, comme un coffret de pierres précieuses, de peur de les souiller au contact des banalités qui se disent.

Armand ne comprenait pas la puissance de ces déclarations d’amour. Mais il en retenait la musique, la poésie, il était fasciné par le regard de son père évoquant les livres qu’il aimait. C’était un regard lumineux. Il débordait de larmes comme lorsqu’on parle de ceux qu’on aime. Armand ne saisissait pas toutes les subtilités des envolées littéraires de son père mais avait hâte de rencontrer cet étranger. Il brûlait de se plonger dans les phrases ensoleillées de Giono que Marc lui offrait parfois. Mais il admettait qu’il fallait attendre, qu’il était ridicule de sauter des étapes. Ce n’était pas une question d’intelligence ou de culture. C’était un problème d’harmonie. Trop jeune, il lui manquera quelques instruments de base indispensables pour que la musique des mots exprime sa pleine puissance.

Certains adultes souffrent du même handicap. Ils sont amputés de cet œil intérieur qui transforme les mots en images sublimes. Ce sont ceux qui ont cessé de grandir le jour où ils ont préféré les émotions de jeux télévisés à la lecture de quelques pages fraîches dans le silence d’une nuit d’été. Marc prétendait que certains de ces êtres humains étaient incapables de ressentir le millième de ce que n’importe quel enfant éprouvait en lisant quelques pages du dernier des Mohicans…

Armand n’a pas vu le temps passer. Il est dans la même position depuis bientôt une heure, le message de Fanny sur le bureau et le manuscrit d’Eugène Mollard sur les genoux. Sacré Eugène Mollard ! Il a complètement raté le dénouement. C’est un dénouement d’adulte, de tout petit adulte, comme ceux dont parle Marc. C’est le dénouement de quelqu’un qui regarde beaucoup la télévision, qui a lu de mauvais livres et s’imagine qu’il suffit de proposer des activités sportives l’après‑midi plutôt que la traditionnelle grammaire pour combler ces chères petites têtes blondes. Armand s’était régalé à la lecture des premiers chapitre décrivant la mise en place du réseau. Cette idée de chaîne n’en finissant jamais l’avait fascinée. Il avait adoré le passage où l’instituteur demande aux élèves de sortir leur matériel de géométrie et où l’un d’entre eux, le héros, extirpe de son cartable un gros revolver de collection subtilisé à son grand‑père. Ah la tête du maître d’école ! Il a cru à une mauvaise plaisanterie, mais a vite réalisé la gravité de la situation lorsqu’au premier coup de feu le classique globe terrestre a volé en éclat, comme une pastèque trop mûre.

Mais il y a ce dénouement. Trop simple, trop cinéma ! Tout le monde se précipite dans les bras l’un de l’autre. Il y a même un ministre un peu « Rambo » qui n’hésite pas à proposer son « sacrifice » lorsqu’il négocie avec la dernière classe : celle des irréductibles. C’est la classe qui ne veut pas abandonner, qui ne veut céder à aucune pression. Armand se dit qu’Eugène Mollard a dû trop lire Astérix le gaulois. Il ne raconte plus, il remplit du papier de façon grotesque. On devine le ministre épuisé parvenir à raisonner le leader de l’opération. Peut‑être lui serre t’il la main, ou lui donne t’il l’accolade. Comme dans les mauvais films américains, il lui dit d’une voix rocailleuse : « c’est bien fiston on allait faire une grosse bêtise ». Et Armand de murmurer à la lecture de ces quelques lignes : « sonnez violons, jouez trompettes et sortez les majorettes » !

Armand est jeune, mais a des idées arrêtées sur les livres et les histoires qu’ils conservent. Lorsqu’il vient de terminer les dernières lignes d’un ouvrage il aime se sentir un peu perdu, comme après un long sommeil. Il se souvient les nombreuses fois où lecture achevée, son premier désir fut de recommencer. Il aime ces histoires qui murmurent des questions auxquelles on ne peut répondre. Pour toutes ces raisons il a condamné cette fin. Il en a parlé avec les autres cet été. Ils ont été unanimes : ce qu’ils veulent, c’est qu’on cesse de prendre les décisions à leur place, qu’on arrête de les obliger à n’aimer que ce qui est bon pour être ce que l’on veut qu’ils soient.

Non, ils ne prennent pas de plaisir à se bousculer dans un Mac‑Do pour avaler la nourriture universelle. Non, ils n’ont pas forcément besoin d’ingurgiter tous ces cocktails d’activités culturelles et sportives pour être capable de s’épanouir. Non, ils ne souhaitent pas participer, prendre des décisions les concernant lorsqu’ils sont convaincus qu’on se contente de les manipuler, de les guider où il le faut. Ils se sont accordés sur une stratégie plus violente. Ce qu’ils réclament, ce n’est ni bonbons, ni jouets, ni aucune de ces débilités qu’on prend pour le fantasme de tout enfant normalement constitué. Ce dont ils rêvent, c’est d’une véritable république, un gouvernement pour eux, avec eux. C’est un rêve bien sûr, ou un espoir. Ils en ont marre que le monde, dans lequel ils vivent, ne soit gouverné que par des adultes incapables d’admettre ni même de comprendre que manger à la cantine et rester en étude surveillée, c’est aussi fatigant qu’une journée de travail. Ils en ont marre de cette grammaire dont on leur rebat les oreilles de huit à seize ans, de cette grammaire qui absorbe leur oxygène poétique. Ils en ont marre qu’on sourit avec condescendance quand ils espèrent une planète plus propre, plus juste. Ils en ont marre qu’on les oblige à ranger leurs chambres alors qu’on s’apprête à leur léguer un champ de poubelles. Ils en ont marre qu’on leur dise : « tu verras, mon petit, cela te servira quand tu seras plus grand ».  Ils en ont marre qu’on leur consacre des études, qu’on organise des colloques avec de vieux barbus pour émettre des suppositions concernant leurs rythmes, leur alimentation, leur sommeil, leurs angoisses, leurs besoins, leur maladies, leurs difficultés, leurs réussites. Ils en ont marre d’entendre le tout et son contraire. Ils ne veulent plus d’émissions pour la jeunesse qui les considère comme des arriérés mentaux. Bien sûr ils ne sont pas capables de tout, ils ont encore beaucoup à apprendre. Mais ils répondent que la plupart des adultes sont incapables de tout et s’ils ont beaucoup appris, ils ont certainement tout oublié.

Mes Everest, Tahar Ben Jelloun :  » quel oiseau ivre… »

Quel oiseau ivre naîtra de ton absence

toi la main du couchant mêlée à mon rire

et la larme devenue diamant

monte sur la paupière du jour

c’est ton front que je dessine

dans le vol de la lumière

et ton regard

s’en va

sur la vague retournée

un soir de sable

mon corps n’est plus ce miroir qui danse

alors je me souviens

tu te rappelles

toi l’enfant née d’une gazelle

le rêve balbutiait en nous

son chant éphémère

le vent et l’automne dans une petite solitude

je te disais

laisse tes pieds nus sur la terre mouillée

une rue blanche

et un arbre

seront ma mémoire

donne tes yeux à l’horizon qui chante

ma main

suspend la chevelure de la mer

et frôle ta nuque

mais tu trembles dans le miroir de mon corps

nuage

ma voix

te porte vers le jardin d’arbres argentés

c’était un printemps ouvert sur le ciel

il m’a donné une enfant

une enfant qui pleure

une étoile scindée

et mon désir se sépare du jour

je le ramasse dans une feuille de papier

et je m’en vais cacher la folie

dans un roc de solitude

Rimes en train…

Petit clin d’œil à Barbara Auzou après la publication tout à l’heure de son cliché ferroviaire

Dans ce presque soir ferroviaire,

Flaque de mémoire s’est échappée.

Je la vois,

Tout va si vite.

Elle glisse sur la vitre.

L’encre noire de mon âme est noyée

Dans un trop plein de bleus.

De ce plein bleu trop salé,

Que la mer tous les jours m’a inventé.

J’entends,

J’attends.

C’est le long cri.

Long cri du souvenir de l’en dedans.

Il remonte,

Trempé jusqu’à l’os de mes mots,

Se présente à la grille rouillée de mon parc à rimes.

Sourires,

Il est si tard pour la fouille.

Les poches se vident…

Sur la table, s’étalent les vers.

« Dans la marge, vos mots coupants, vous déposerez ! »

Les lames ne franchissent pas le détecteur.

Les larmes seules sont admises.

J’ai tant de rêves qui vibrent.

Entends,

Ça résonne,

Ça bouillonne,

Ça brouillonne.

Dans ce demi-soir lunaire

Tant de voix se disputent la tribune,

Silence…

Il est temps de ne rien dire….

Voyage contre la vitre, suite…

Photo de Christina Morillo sur Pexels.com

Armand accélère les transmissions à partir de la deuxième semaine d’octobre. Il sent que le moment est venu d’être plus précis, plus clair. A présent il faut que chacun comprenne qu’il ne s’agit pas d’un jeu. Il faut que chacun assume ses responsabilités.
Il ne peut plus y avoir de peut être : où l’on est convaincu de la nécessité de mener l’opération à son terme, où on se retire, en silence, la tête basse. Armand ne se soucie plus d’évaluer à l’unité près le nombre de ses complices, il a confiance en la réussite du projet quel que soit le nombre d’adeptes.
Le jeudi douze octobre, il envoie le message le plus important de sa jeune carrière de Che. Le grand jour est fixé au vendredi vingt sept octobre. Dans quelques heures, si tout fonctionne comme prévu, des dizaines de milliers d’enfants de dix à douze ans apprendront que le vingt sept octobre sera le jour le plus important de leur vie. Armand a dressé la liste des tâches que chaque correspondant devra exécuter dans les semaines qui suivront.
Dans cette liste, le plus gros problème auquel Armand s’est heurté est celui des armes. Armand s’aperçoit qu’il est plus facile d’imaginer un scénario que de le vivre. Il en veut à Eugène Mollard de donner l’impression que tout peut être facile, de donner de fausses idées, de le mettre sur de fausses pistes. Il lit plusieurs fois le passage où il est question des revolvers que les enfants transportent sereinement dans leurs cartables. Il sait pertinemment que de nombreuses familles possèdent de tels engins de mort, mais on ne peut évaluer leur nombre. Il sait aussi que nombreux sont ceux qui n’en possèdent point. Il entre dans cette catégorie et jusqu’ici le considérait comme une qualité. Il sait aussi que l’entreprise est vouée à l’échec si la menace pesant sur les adultes ne consiste qu’en de simples paroles. Les armes à feu seraient idéales. Les enseignants craindront surtout une maladresse, une fausse manœuvre. Ils ne bougeront pas par peur de sacrifier des innocents.
Un pistolet c’est un peu comme une bête sauvage dont on ne peut prévoir les réactions. C’est plus efficace qu’un simple couteau, ou que n’importe quel objet silencieux, frappant ou coupant. Il faut qu’ils réfléchissent à une autre stratégie sinon tout risque de s’écrouler. Il ne peut admettre un tel scénario catastrophe. Tout ce travail pour rien, pour être réduit au silence, au ridicule, à la honte. Il faut trouver une solution. Vite. Avant que les questions ne se posent, et remontent la source du projet…
C’est Fanny qui a eu l’idée, qui a trouvé la clé. Comme si elle s’attendait à cette difficulté, elle soumet une nouvelle stratégie à Armand. Il la découvre dans sa boîte aux lettres électronique, en revenant de l’école le vendredi treize octobre. Ce n’est pas très clair.
« Il faut sacrifier quelques innocents. Les enseignants n’oseront pas broncher tant que la vie de l’un de ces pauvres petits chérubins risque un quelconque danger. Il suffira simplement de vérifier que certains soient passés entre les mailles du filet, ou alors de ne pas tout dire à tous, dans les derniers messages. Il faut que certains sachent tout, et d’autres croient tout savoir. Comme ça, le jour J on en sacrifiera un, en l’électrocutant, en l’étranglant, en l’étouffant, en l’égorgeant, ou même en le noyant pour les classes avec aquarium… On se débrouillera avec ce que l’on peut trouver : cutters, ciseaux, ou fenêtres, tout simplement. Donc tu vois, on n’aura pas forcément besoin d’armes, notre arme ça sera la peur, la peur qu’on fasse une bêtise. Une grosse bêtise. Alors là on pourra vraiment faire comme Eugène Mollard l’a prévu. »
Armand connaît les compétences de Fanny, mais là, il est franchement stupéfait. Jamais il n’aurait osé imaginer un tel scénario. Jamais il n’aurait cru une fille de cette âge capable d’extirper des bas fonds de son cerveau des idées aussi scabreuses, aussi invraisemblables.
Effrayant ! Effrayant, mais efficace. Il relit le message et se demande comment Fanny fabrique de tels raisonnements. On la croirait entraînée, rompue à ce genre d’exercices. Il se sent petit, ridicule, lui qui s’apprêtait à réduire le projet à une échelle plus humaine, plus raisonnable. Il y a quelques heures, il était presque résigné à limiter l’opération à quelques villes, celles abritant le premier cercle. Il avait même songé à abandonner, définitivement, le projet. Il avait relu le manuscrit n’avait pas trouvé la clé. Il avait fini par être lassé par le bavardage insipide de cet Eugène Mollard.

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard accepte mal cette longue séparation avec le manuscrit. Il n’a jamais su porter le deuil, a toujours tenté, lors de la disparition d’un être prétendu cher, de ranimer la flamme du souvenir. Tentative vouée à l’échec, tant il a du mal à retenir de petits morceaux de passé entre les mailles de sa mémoire. Il en souffre, pour les personnes comme pour les objets, et son manuscrit n’échappe à la règle. Depuis qu’il l’a introduit dans une enveloppe à bulles, il a la certitude de l’avoir perdu.
Il ne sait pas ce qu’est devenue son histoire, ignore ce qui l’a condamnée. La sensation qu’il éprouve est nouvelle, il ne parvient pas à réunir tous les éléments qui le constituent. Il s’estime morcelé, dispersé depuis ce jour où il a accepté de livrer une partie de lui même. Il avait tellement l’habitude de n’exister que sur quelques mètres carrés, tellement pris l’habitude de ne fournir aucun motif à se souvenir que ce début d’aventure littéraire l’a bouleversé. L’essentiel de son aventure terrestre aurait pu se résumer en quelques lignes grises au milieu d’une rubrique nécrologique provinciale.
Au lieu de cela, au lui de se satisfaire de petites péripéties charcutières, il a fallu qu’il se mette en tête de laisser une trace. Une trace écrite, mal écrite bien sûr, envoyée là bas, ailleurs, dans un autre espace que le sien.
Heureusement il n’avait proposé son manuscrit qu’à une seule maison d’édition. Il n’aurait pas accepté de se savoir disséminé, cible de tant de regards simultanés. Il avait rêvé, chaque nuit de l’été qu’on reconnaîtrait son talent, qu’il surprendrait. A chaque départ de sommeil, il s’épuisait à toujours imaginer le même scénario. Il se préparait, il expliquait, il justifiait, se justifiait.
Durant ses insomnies estivales, il ne cessait de s’interroger sur les origines d’une telle histoire. Une histoire avec des enfants, pour les enfants mais qu’ils ne pourront lire tant il estime ses idées dangereuses c’est Justine qui le dit et farfelues. Une histoire avec des enfants, lui qui les fuit, eux qui ont peur ou qui l’ignore. Il prépare les réponses qu’on ne manquera pas de poser à propos de la cruauté du héros. Il expliquera qu’il a imaginé ce que des millions d’enfants rêvent ou rêveront chaque soir, si on s’entête à ne considérer qu’ils ne sont que de passage. Il comprend maintenant que son dernier chapitre est raté, trop différent du reste. Il sait qu’il faudra peut être reprendre sa première idée, celle qui a tant choqué Justine. Il s’est préparé, a travaillé différents dénouements. Il pourra les proposer au cas où.
Il a préparé son sac. Minutieusement. Dans l’éventualité où on le convoquerait à Paris pour s’expliquer. Il a glissé dans un gros cartable de cuir, mémoire craquelée de ses aventures scolaires, deux exemplaires de son manuscrit, chacun affublé d’un nouveau dénouement. Il a même ajouté une chemise propre à sa panoplie de l’apprenti écrivain. Au cas où il transpire dans le métro. Il faudra qu’il soit présentable.
Il y a quelques jours, il a appelé le service des manuscrits des éditions Grissart, poliment. On lui a expliqué, tout aussi poliment, que le délai maximum était d’environ quatre mois. Eugène a répondu que les quatre mois étaient largement dépassés. On lui a répondu que la maison recevait un nombre de plus en plus important de manuscrits, et qu’elle avait pour principe de tous les lire. Ceci devait expliquer le retard, mais il n’avait pas à s’inquiéter, son roman était enregistré. Il ne pouvait s’être égaré.
Curieux, Eugène avait souhaité connaître la procédure, le parcours initiatique d’un manuscrit. On lui a expliqué que les manuscrits étaient distribués à différents lecteurs. Il devait attendre, encore, mais ce ne serait plus très long. D’ici à la fin octobre il aurait certainement des nouvelles d' »Attention école ».
Octobre ! Octobre et ses quatre semaines. Il attendra patiemment, il a confiance, il sait que quelqu’un, ailleurs, s’apprête à découvrir une partie de lui même.

Voyage contre la vitre, suite…

Le mardi trois octobre, un mois après la rentrée, Armand fait ses comptes. Ils doivent être plus de quarante mille, c’est écrit là, au crayon sur une feuille de papier de mauvaise qualité. C’est une série de multiplications qui annonce le nombre, comme un triomphe. Cela paraît si simple, une ligne à peine et le six se métamorphose en plus de quarante mille, l’accélération est fulgurante. Armand songe à ce que son maître dit souvent : « les chiffres ne mentent jamais, les mathématiques sont une science exacte… » Pourtant il n’est sûr de rien, parce qu’il ne s’agit pas de seuls nombres, il distingue aussi les « si » sur cette ligne de multiplications. Il y en a plusieurs des « si », il les a entourée en rouge, comme pour prévenir, pour dire attention…Armand s’épuise à lire cette ligne où tant de six dominent, où tant de « si » subissent.
Si 6×6=36, si 36×6=216, si 216×6=1296 et si 1296×6=7776 alors 7776×6=46656. Alors, quel drôle de mot ! On l’utilise tant qu’on ne sait plus ce qu’il signifie. C’est comme un signe de ponctuation qu’on poserait n’importe où. Armand ne l’aime pas ce mot. Il l’angoisse, l’interroge. Mais si les calculs sont exacts, si les mathématiques ne lui jouent pas un mauvais tour, ils seront plus de quarante mille à attendre le signal, le signal pour le grand jour. Le grand jour de l’opération Eugène.
Il espère ne pas s’être trompé, ne pas avoir trop compliqué la procédure en la voulant parfaite. Il ne peut s’appuyer que sur des suppositions. Sur les conseils de Fanny il n’a pas prévu d’informations remontantes. Il sait les ordres suivis par quelques dizaines de complices du premier cercle, après c’est l’ inconnu. Il se demande s’ils n’ont pas exagéré, à vouloir imiter les espions des mauvaises séries américaines…
Il a rédigé les premières consignes avec Fanny. C’est elle qui a suggéré de ne rien vérifier, de limiter les communications au strict minimum, de laisser agir le hasard ou la chance. Les premières semaines, Armand n’y croyait plus, il se posait des tas de questions pratiques. Comment être certain que suffisamment de classes puissent être au complet le jour J pour réussir l’opération Eugène. Armand était persuadé que pour parvenir à l’aboutissement d’un projet, d’un rêve, aucun espace d’imprévu ne devait subsister. Fanny lui avait expliqué qu’en s’obstinant à tout prévoir, à tout savoir, à tout organiser, il n’y aurait bientôt plus personne pour le suivre. Cela ressemblerait étrangement à ces grands jeux d’adultes où il faut sans cesse renvoyer des coupons réponses et montrer patte blanche pour avoir le droit de participer. Elle l’avait convaincu. Ce qui serait grisant, ce serait justement de ne rien savoir. L’important était que tout soit hors normes.
Le mécanisme est simple. Il faut que chaque nouveau maillon de cette chaîne s’engage à expliquer l’opération Eugène , à six enfants du même âge. L’explication doit être claire, concise, précise. Il s’agit de transmettre les messages d’Armand et Fanny. Des messages annonçant un événement extraordinaire dans quelques semaines, dans tous les cours moyens deuxième années de France. Il faut attendre les consignes qui viendront toujours du même émetteur et les transmettre rapidement aux six autres…
C’est simple, mais ce doit être efficace, et pour cela il ne faut pas trop en dire. Pour ne pas risquer les fuites, les erreurs. Armand choisit des consignes sans ambiguïtés. Elles doivent être comprises de tous dès la première lecture.
Armand a eu l’intelligence de ne pas tout miser sur Internet. Internet constitue le premier maillage, le premier cercle dans lequel on trouve les proches de Armand, Fanny, Julien, Virginie, Boris et Jacques. Ce sont une cinquantaine d’Internautes que le groupe a réussi à convaincre. Ils sont bien répartis sur l’ensemble du territoire et ont ainsi permis à la toile d’araignée de se tisser dès les premières semaines de septembre. Armand a souhaité connaître toutes les adresses. Cela lui a permis d’entourer soigneusement les villes dans lesquelles l’opération a démarré. Il passe de longues minutes à tracer des droites partant de ces villes en direction de ce qu’il estime être le poste de commandement. Sa carte est trop petite et ressemble désormais plus à l’enchevêtrement de lignes d’un tableau de fils qu’à une véritable toile d’araignée. Au début il a commencé à écrire les prénoms au dessus des villes mais a vite abandonné car cela devenait totalement illisible. Il en subsiste quelques uns qu’il essaie de relire, pour se persuader qu’il ne rêve pas, que l’opération est bien réelle. Il y a Frank à Marseille, André à Blois, Maud à Grenoble, Romuald à Tourcoing, Frédéric à Tarbes et l’un des tous premiers qu’il a pu inscrire, un cousin de Fanny, Jérémie à Bourges. Ce premier cercle a été facile à constituer, grâce aux clubs informatiques, et surtout aux demandes de correspondances Internet paraissant dans les publications spécialisées. Pour ceux ci, il a fallu prendre quelques précautions et leur demander de modifier leur adresse dès le premier contact pris. Internet n’a donc été que le déclencheur. Pour le reste, ce sont toutes les relations qui ont été utilisées : familiales, scolaires, sportives. Armand transmet les messages à trois enfants en utilisant Internet. Les trois autres, il les rencontre dans son club de judo. Il les a bien sélectionnés. Ils fréquentent chacun une école différente. Il sait qu’ils sont dans un club de foot ou de natation. Cela permettra facilement de couvrir toute la ville.
Les premiers messages sont vagues. Suivant les conseils de Fanny, Armand n’explique pas tout. Mais il ne sait pas encore tout. Seul le premier cercle, celui des dix huit premiers internautes est informé dès les premiers jours du nom attribué à l’opération : opération Eugène Mollard. Les premières semaines de septembre, tout est présenté comme s’il s’agissait d’un grand jeu, un peu fou : connecter tous les enfants de tous les cours moyens deuxième année de France, le même jour à la même heure et avec le même objectif. Pour montrer aux adultes, qu’à onze ans on est capable de s’organiser, de détenir un secret, de le garder et d’aller jusqu’au bout d’une aventure…
Armand est suffisamment astucieux pour éviter de créer des inquiétudes inutiles. Les premières consignes laissent clairement supposer qu’il s’agit d’un jeu. Les enfants acceptent les règles et, c’est certainement le plus surprenant, ils tiennent leurs langues. Beaucoup sont persuadés que derrière ces messages se dissimule un fabriquant de jeu vidéo.
Armand sait que certains enfants sont impressionnables, et atteints d’une maladie incurable : le vieillissement. Ils ne veulent pas s’attarder. Ce qu’ils désirent c’est être après. Ce qu’ils souhaitent c’est terminer cette étape de liaison sans encombre, sans ennui ni fatigues inutiles. Ils veulent s’économiser. Ce qu’ils veulent c’est devenir grand, en finir avec les futilités qui ponctuent l’enfance. Ils ne veulent plus perdre leur temps, ils cherchent à le rentabiliser. Ils n’acceptent plus qu’on leur dise : « tu verras quand tu seras grand, quand tu seras adulte, tu pourras… »
La qualité de l’opération tient dans sa simplicité. La procédure est facile à respecter, il n’y a aucun obstacle troublant le déroulement. Il n’y a pas d’épreuves, pas de pièges, pas d’exploits à accomplir. Il suffit de dire, d’annoncer, de prévoir, de promettre. L’essentiel est d’insister sur le résultat auquel conduira ce secret transmis de bouche à oreille, ou de clavier à clavier. Il faut insister sur l’événement extraordinaire qui se produira pour ceux qui sont dans le grand secret.
Au début, personne, en dehors du premier cercle n’a conscience de ce que sera l’opération Eugène. On est plus curieux que convaincu. Si dans certaines familles on constate de légers changements dans les comportements, on ne s’inquiète pas, on ne pose pas de questions. Il n’y a rien de visible, rien de concret. Tout se passe dans les têtes. C’est bien connu, ce qui se passe dans les têtes des enfants, c’est le grand mystère. On se garde bien de le percer de peur d’y trouver autre chose que ce qu’on y voudrait.

Mes Everest : Maurice Fombeure

 » Terre – Terre  »

Sur cette floraison de routes innombrables
Où les pas font sonner les heures du désert,
Où s’efface le vent et ses cris et ses rides,
Emporté par soi-même et toujours recouvert,

Sur ces arbres scellés au ciel, à la lumière,
Sur ces fontaines de sommeil,
Sur ces oiseaux tombant au fond des puits d’azur
Roulant de l’aile sur le silence essentiel,

Je promène mes mains, mes lèvres, ma tendresse.
Je promène mes pas, ma tristesse et mon cœur.
Ô ma terre, c’est toi, toi seule qui m’oppresses,
Et je me sens jailli droit de tes profondeurs.

Je suis les quatre vents, je suis le champ des Cygnes
Et, des bords d’Orion aux feux de la Grande Ourse,
Je suis l’âme semée qui s’éprend d’elle-même,
Je suis le cœur gorgé de pur.

Terre je suis tes bras, tes ombres, tes blasphèmes,
Le ciel ouvert aux flots et la mer qui murmure.

Flash…

J’ai soudain faim

Je coupe une belle tranche de rire

Dans une tourte à la croûte chatouilleuse

Je croque et craque

Le chant doux de la mie

Glisse dans le creux de mon oreille

Une rime à la miette dorée

Voyage contre la vitre, suite…

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Marc est inquiet. Le responsable du service manuscrits des éditions Grissart l’a appelé pour le retard accumulé dans son travail de lecteur. Quelques auteurs impatients se sont manifestés. Il ne peut plus trouver de motifs sérieux pour justifier, même auprès de simples amateurs, de tels délais de lecture. De plus, on court le risque de rater un chef d’œuvre. Marc encaisse les remontrances sans répondre. Il a tort et ne cherche pas d’excuses. Il s’engage à lire les manuscrits d’ici la fin octobre. Il n’a guère le choix et comprend qu’aucun délai supplémentaire ne lui sera octroyé. Il ne peut pas se payer le luxe d’être sur la liste noire d’un tel éditeur. Il a besoin de ce travail de lecteur qui lui offre un revenu complémentaire et qui lui procure d’intenses plaisirs. Il rencontre peu de chefs d’œuvre ou de manuscrits susceptibles de supporter une publication. Il conçoit cette délicate mission comme un exercice d’oxygénation du cerveau. Parfois il tombe en arrêt devant de magnifiques pages, il les respire, les inhale et les range au rayon des sensations veloutées.
Marc n’est plus inquiet, mais angoissé. Résolu à respecter la parole donnée, il est allé dans son bureau pour jeter un premier coup d’œil aux dix manuscrits qu’il s’est engagé a lire dans le mois. Il en compte neuf. Les éditions Grissart ne peuvent s’être trompées. Elles accompagnent toujours leur envoi d’un bordereau précisant titres et auteurs. Par chance, ou par miracle il ne l’a pas égaré et a beau le lire dans tous les sens, il compte dix titres, dix auteurs. Dix auteurs qui attendent le verdict de sa lecture.
Il est angoissé et a honte. Honte de son désordre. Il est impardonnable, il n’y a plus de doute, il a perdu un manuscrit. A simplement examiner l’état de son bureau il est désespéré d’avoir à y chercher un quelconque objet. Ce qui l’installe définitivement dans la certitude de la perte, c’est qu’il a trouvé les autres. Ils y sont, tous les neuf, en pile. C’est ce qu’il ne comprend pas : comment un manuscrit a pu disparaître de ce tas, si calme si géométriquement parfait.
Son désordre est quasiment légendaire, mais il ne lui a jamais joué d’aussi mauvais tours. Ainsi, il avait remarqué qu’en dépit de cette pagaille, ou grâce à elle, les objets prenaient l’habitude de s’organiser, de se coaliser pour pallier ses négligences. Il cherchait beaucoup mais ne perdait rien. S’il était abattu, c’est qu’il se souvenait s’être adonné à une de ses crises de tri destructrice. Il utilisait une méthode efficace. Pendant quelques mois il laissait les excroissances de papier envahir son bureau. Quand l’accumulation devenait envahissement, il tentait de la canaliser à l’aide de multiples cartons sur lesquels il s’appliquait à inscrire la promesse « à trier ». Puis, régulièrement, découragé par l’ampleur de la tâche à accomplir il s’attachait la complicité de volumineux sacs poubelles de cent cinquante litres, et il triait. Si le manuscrit s’était retrouvé au milieu de tous ces sacrifiés, toute recherche était vaine. Il se sentait fautif et éprouvait la même anxiété que l’enfant commettant une faute réputée impardonnable. Il était glacé, se sentait rétrécir. Il était assailli de picotements désagréables. Il pourrait appeler les éditions Grissart et demander un double du manuscrit perdu. Cela ne se fait pas, ce serait grotesque, il serait ridiculisé. Il n’y a pas d’autres alternatives. Il doit le trouver. Sinon il rédigera une vraie fausse note de lecture en ne s’inspirant que du titre…
Ce titre, il le lit, le relit ainsi que le nom de l’auteur. « Attention école » d’Eugène Mollard. Cela ne lui évoque rien. Il aurait pu feuilleter ce manuscrit. Machinalement. Mais rien n’éveille en lui le moindre souvenir. Il y a bien ce nom : Eugène Mollard… Il a la certitude de l’avoir entendu, ou lu. Ce n’est pas un nom passant inaperçu. Il peut aussi bien s’agir de la banale biographie d’un instituteur retraité et nostalgique, que d’une histoire d’enfances, pâle imitation de la guerre des boutons. Rien ! Il ne peut rien dire.
Marc ne veut pas se lancer à la recherche du manuscrit perdu. Il perdra trop de temps, d’énergie. Il va devoir se résoudre à mentir. Il utilisera son expérience, son sens des formules, pour rédiger une brève note de lecture. Il fait le pari que cet Eugène Mollard n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier. Il a certainement tenté sa chance auprès d’autres éditeurs. Il n’attachera pas une grosse importance à cette réponse. Quant au manuscrit, il n’avouera l’avoir malencontreusement égaré que dans quelques temps, quand tout sera digéré.
Il s’installe à sa table de travail et réussit à négocier un petit espace pour écrire. Il essaie de se fabriquer une sensation, une impression avec la seule aide du titre et du nom de l’auteur. Il a beau ne pas être débutant c’est difficile. Il doit trouver l’équilibre entre une formulation trop sèche et un vague bavardage. « Votre récit est intense, prenant parfois, mais le style est trop irrégulier, les personnages n’ont pas assez d’épaisseur et les dialogues ne sont pas assez travaillés. Votre roman ne peut pas être retenu, compte tenu de la ligne éditoriale du moment ». Marc est satisfait de sa note. Pour un premier roman, c’est bien. Elle comporte quelques encouragements à poursuivre le travail d’écriture. Il est rassuré. Si cet Eugène Mollard n’est pas, par un terrible hasard, le prochain prix Nobel de littérature, il a certainement vu juste et cette lamentable négligence devrait rester sans suite.
Il n’y avait qu’un détail qui le tourmentait. Il se disait qu’avec un nom pareil, Eugène Mollard ne pouvait pas être quelqu’un d’ordinaire. Il l’imagine complexé, aigri, incapable d’accepter un nouvel échec. Marc suppose qu’il y a un lien entre ce nom difficile à porter et ce titre derrière lequel on entend la douleur d’une enfance passée à supporter les petites haines ordinaires. Il n’était pas complètement soulagé et se reprochait ce désordre qui venait de condamner, irrémédiablement, un besogneux de la littérature.
Marc n’avait pas évoqué ce problème en famille. Il n’envisageait pas que quiconque puisse accorder le moindre intérêt au magma de papier envahissant son bureau. Parfois Lucie, délicatement sentencieuse, déclarait que sa pièce, c’était Hiroshima. Elle parlait de ce désordre avec un sourire bienveillant comme s’il s’agissait d’une tare sympathique. Marc devait admettre qu’il était rare que sa femme ou l’un des enfants ne se risque à la traversée périlleuse de son domaine irradié. Sauf Armand, qui s’y invitait, pour parler, pour poser des questions. Il se souvient. Il y a quelques semaines, Armand était contemplatif devant cette vielle affiche du Che. Cette affiche relique de son passé révolté qu’il n’est jamais parvenu à jeter malgré les remarques ironiques de Lucie. Le Che, un modèle autrefois, aujourd’hui une image mythique. Une simple image un peu jaunie. Armand voulait comprendre les raisons d’une telle fascination. Il était attiré par le regard. Il avait demandé ce que voulait dire être le guide de la révolution. Marc avait répondu que c’était quelqu’un en qui on avait une confiance aveugle, un peu comme un guide de haute montagne, mais cela n’empêchait pas les accidents.
Armand fut déçu de cette explication, mais son père n’avait pas l’habitude de lui remplir la tête de mythologies inutiles surtout s’il les avait lui même subies.
Depuis son retour de colonie, Armand était bizarre, il se répandait encore moins en d’inutiles paroles de gosse et restait enfermé dans sa chambre. Ils avaient peut être commis une erreur en installant le micro ordinateur familial sur son bureau. Ils ne pouvaient pas, maintenant, lui reprocher de consacrer plusieurs heures par semaines à torturer le clavier. Il serait malvenu de lui adresser la moindre remontrance quand ils l’avaient pratiquement inscrit de force à cette colonie informatique.
Marc pourrait l’interroger à propos du manuscrit écrit par Eugène Mollard. Mais ce serait trop facile. Poser la question serait une façon détournée d’imputer à son fils une inutile part de responsabilité.
Marc se résigne. Il ne parlera pas de cet incident, réglera seul ce problème. Il expédiera sa première note de lecture aux éditions Grissart le plus tôt possible. Elle concernera un livre sans importance, il l’espère, le livre d’un certain Eugène Mollard. Un certain Eugène Mollard de Bourges, dans le Cher…

Voyage contre la vitre, suite…

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Armand a sorti son cahier de brouillon et se lance dans une série de calculs fascinants. Il n’est pas un passionné de mathématiques, mais est attiré par les grands nombres. Il adore calculer, surtout s’il s’agit de grandeurs difficiles à représenter. Il relit souvent l’article sur la taille de l’univers dans son encyclopédie de la nature. Ces nombres lui donnent le vertige.
Si on choisit une échelle d’un centimètre pour dix mille kilomètres, le soleil se trouve à cent cinquante mètres de la terre et Proxima du Centaure l’étoile la plus proche du soleil serait à deux mille kilomètres. Incroyable, Armand n’en revient pas. De la même façon, il est époustouflé par la théorie du grain de blé et de l’échiquier. Cette loi mathématique explique que si l’on pose sur la première case d’un échiquier les grains contenus dans un épi de blé et qu’on les sème pour obtenir d’autres épis et d’autres grains, à leur tour semés, lorsqu’on parviendra à la dernière case, la quantité de blé sera telle qu’elle recouvrira la moitié de la surface du globe.
Il a demandé à son instituteur de lui expliquer. Armand ne comprenant pas les lois de la progression arithmétique, il lui a parlé des chaînes de lettres.

  • Si six enfants envoient chacun un message à six enfants avec pour consigne de le transmettre à six autres enfants et ainsi de suite, en quelques semaines ce message se trouvera dans la boîte aux lettres de quarante six mille six cent cinquante six personnes. Armand a compris et a noté sur son cahier de brouillon : 6×6=36, 36×6=216, 216×6=1296, 1296×6=7776, 7776×6=46656.

Sans le savoir, son maître a permis de résoudre le premier problème de l’opération Eugène. Comment entrer rapidement en contact, avec le plus grand nombre d’enfants. Armand, impressionné par ce résultat, admettait mal qu’en partant du simple chiffre six et en effectuant quelques multiplications on puisse parvenir à un nombre aussi important. Il riait tout seul en relisant ce qu’il avait griffonné en dessous de ses multiplications. « Si Armand, Fanny, Virginie, Jacques, Boris et Julien convainquent six personnes chacun, en quelques jours il y aura trente six partenaires pour l’opération Eugène. Si chacun de ces trente six poursuit la même opération, en quelques semaines, un mois tout au plus, près de cinquante mille enfants du même âge seront prêts pour la grande opération…
Armand rêve. Il se voit s’adressant à une foule. Cinquante mille c’est juste un peu plus que ce que contient le stade où son père l’a mené pour son dernier anniversaire.
Il faut que ça marche, il faut qu’il envoie un message. C’est urgent, les autres n’ont peut être pas lu la théorie de l’échiquier et du grain de blé. Il faut donner des précisions supplémentaires. Ce n’est pas trois personnes que chacun doit contacter, mais six. Avec six ça marchera. Ce sont les mathématiques qui le disent, et les mathématiques, elles ne se trompent jamais. Mais il faut qu’il interroge Fanny, qu’elle donne son avis. Il s’enthousiasme peut être trop vite, il y a certainement des détails qu’il a négligés. Fanny est clairvoyante, logique. Elle saura bien trouver ce qui ne colle pas dans ses calculs.
Il reprend le manuscrit d’Eugène Mollard. Lui aussi, a eu cette idée de chaîne. Jusqu’ici il n’avait pas compris. Tout est plus clair maintenant sur la méthode à utiliser pour que des milliers d’enfants agissent simultanément. Tout est plus clair pour que dans quelques semaines, à l’insu de tous, à la surprise générale, il se produise un événement extraordinaire.

Voyage contre la vitre, suite…

Ce mercredi treize septembre, Lucie participe à sa première rencontre autour du thème : « l’enfant et les nouvelles technologies ». Avant de s’y rendre elle souhaite une conversation avec Armand. Elle veut lui expliquer qu’elle y rencontrera son animateur. Elle préfère qu’il le sache, plutôt qu’il s’imagine espionné. Ce serait vraiment la pire des entorses au règlement. Les relations sont basées sur la confiance. C’est pourquoi, avant de recueillir les impressions de ce jeune homme concernant Armand, elle souhaite l’en informer.
Armand englué sur le clavier du micro ordinateur ne l’a pas entendue entrer. Il s’apprête à transmettre un nouveau message et sursaute lorsqu’elle se penche vers lui pour lui offrir un baiser. Il a à peine le temps d’effectuer la manipulation permettant la mise en veille de son programme.

  • On dirait que je t’ai fait peur. Qu’est ce que t’étais en train de bidouiller ? Tu ne m’as pas entendue monter ?
  • Non je ne t’ai pas entendue, mais tu sais quand on bidouille, comme tu dis, on entend rien de ce qui se passe à côté. On a l’impression d’être seul au monde.
  • C’est dangereux ton truc, pire que la télé ! Je vais plus pouvoir te confier petite sœur si tu n’entends même pas une porte s’ouvrir. Dis-moi, ça t’intéresse vraiment Internet, ou c’est simplement parce que c’est tout beau, tout nouveau ?
  • C’est évident que ça me plaît, sans ça je ne serai pas assis là ! Pourquoi tu me poses ces questions ? Tu es toute bizarre …
  • Je ne suis pas bizarre, je m’intéresse à ce que tu fais, c’est tout. Je te l’ai pas encore dit, mais je participe à un groupe de travail avec l’organisme de vacances qui organise vos colos.
  • Un groupe de travail sur quoi ?
  • L’enfant et les nouvelles technologies…
  • C’est quoi les nouvelles technologies ?
  • C’est assez difficile à dire, c’est pour ça que je veux participer à ce groupe. Je crois qu’on parlera d’informatique, d’Internet.
  • Oui je comprends. Mais ça sert à quoi un groupe de travail ? Vous fabriquez quoi ?
  • On ne fabrique rien, on réfléchit. Comme ça on pourra améliorer la qualité des colonies…
  • Améliorer la qualité des colos ?
  • Oui, pourquoi ça te paraît si inutile que ça ?
  • Non, non, mais je me dis qu’il n’y a pas dû y en avoir beaucoup de groupes de travail, parce que question qualité je peux te dire qu’il y a du boulot…
    Armand avait adopté un ton ironique. Il avait deviné que sa mère avait quelque chose à dire et se sentait en position de force. Lucie avait besoin de se déculpabiliser. Si elle se sentait sortir des limites de ses fonctions maternelles, elle était mal à l’aise. Elle éprouvait le besoin de se justifier. Il était nécessaire qu’elle se fasse pardonner avant d’avoir agi.
    En ces moments là, Armand profitait de sa faiblesse . Il n’ignorait pas que Lucie vivait toujours dans le mythe parfumé de ses dernières colos. Lucie ne s’attendait pas à une telle agressivité. Elle avait imaginé qu’Armand était un fan des vacances collectives. Elle n’avait jamais envisagé l’hypothèse qu’il puisse n’y prendre aucun plaisir. Elle ignorait s’il fallait imputer la cruauté de ces remarques au crédit d’une mauvaise humeur passagère ou s’il s’agissait d’un malaise plus profond.
  • Pourquoi tu es agressif comme ça ?
  • Je ne suis pas agressif maman, mais ça me fait marrer que tu veuilles réfléchir avec d’autres adultes sur ce qui pourrait nous intéresser, nous les enfants, alors que tu ne le sais même pas !
  • Je ne sais pas quoi Armand !
  • Tu ne sais pas ce qui nous plaît, tu ne sais pas ce que c’est une colo dans la tête d’un enfant, parce que toi la colo tu la vois qu’avec ta tête d’adulte, avec tes souvenirs.
  • Tu parles encore comme ton père… Franchement, t’es de mauvaise foi, cet été on ne vous a pas demandé votre avis pour, choisir des activités…
  • Peut être, mais moi je suis sûr que c’est hypocrite, c’est pour qu’après les adultes, ils puissent être fiers d’eux, qu’ils puissent dire : nous on a fait ça et on pense que c’est bien…
  • C’est déjà quelque chose qu’on vous demande de choisir. Quand j’étais petite je ne pense pas qu’on aurait pu faire ça !
  • Tu as été en colo maman, quand tu étais petite ?
  • Tu sais bien que non, alors pourquoi tu me le demandes ?
  • Parce que je ne comprends pas comment tu peux deviner ce qui se passe dans nos têtes.
  • Ça c’est nouveau ! Si je comprends bien tu détestes la colo, on t’a forcé cet été peut être ?
  • Je n’ai pas dit ça ! Mais comme tu dis que tu participes à un groupe de travail pour améliorer la qualité je te donne des conseils, c’est tout. C’est quand même bien que tu saches ce qu’on en pense, nous les enfants, de la qualité puisque de toute façon je suppose qu’il n’y a que des adultes à vos groupes de travail…
  • Bien sûr qu’il n’y a que des adultes, mais on est tous compétents, on a été animateur ou directeur. La plupart le sont encore. D’ailleurs c’est ce dont je voulais te parler avant que tu ne m’agresses. Il y aura Alexis un des animateurs de ta colo. Je crois que c’est lui qui s’occupait de l’activité Internet ?
  • Alexis ?
  • Oui, Alexis, qu’est ce que tu vas m’annoncer sur lui ! C’est le dernier des abrutis, il ne vous a rien appris, il vous a manipulé ?
  • T’énerves pas maman, je n’ai pas dit que tout était nul, j’ai simplement dit qu’on nous prenait pour des guignols. Mais si ça peut te faire plaisir, Alexis, c’était vraiment un super animateur, le seul avec qui on s’entendait bien. Lui au moins il était franc, et on sentait que cela lui faisait plaisir de nous apprendre tous ses trucs.
  • Ouf, je suis rassurée. Je pourrais parler de toi. Tu ne l’auras pas traumatisé celui-là.
  • Non, bien au contraire !
  • Pourquoi tu dis toujours on : on par ci on par là. On dirait que tu n’étais jamais tout seul. C’était qui tous ces on ? Il y avait encore cette Fanny je suppose. Franchement, Je ne comprends pas ce que tu lui trouves. L’an dernier à la journée portes ouvertes je ne l’ai pas trouvée sympathique et sa mère m’a déplu…
  • Sa mère, je m’en fous, ce n’est pas avec elle que je passe une partie de l’été. Fanny elle est comme elle est, moi je la préfère comme ça. Et puis il n’y avait pas qu’elle, on était tout un groupe, on continue de s’écrire avec Internet. C’était le but non ?
  • Ne te vexe pas, qu’est-ce que t’es susceptible en ce moment, je ne peux plus rien te dire. Qu’est ce que ça sera quand tu seras un ado…
  • Ça sera pareil, je suis né comme ça, je resterai comme ça !
  • On en reparlera dans quelques temps. Allez, je vais te laisser à ton courrier électronique, j’espère que tu ne dis pas trop de mal de ta petite maman chérie…

La conversation s’était interrompue brutalement. C’était préférable pour l’un, comme pour l’autre. Lucie a embrassé Armand, lui recommandant de ne pas éteindre après vingt et une heures. Armand a compris qu’il ne fallait pas qu’il en rajoute et lui a rendu son baiser. Il l’a rassurée d’un sourire radieux et lui recommander de bien s’amuser…

Mes Everest poétiques : « la mémoire et la mer »

…Je suis sûr que la vie est là

Avec ses poumons de flanelle

Quand il pleure de ces temps-là

Le froid tout gris qui nous appelle

Je me souviens des soirs là-bas

Et des sprints gagnés sur l’écume

Cette bave des chevaux ras

Au ras des rocs qui se consument…

Flous…

J’ai fait l’acquisition d’un « piège photographique », et voici la première prise aujourd’hui… Il y a du mouvement, un peu de flou, j’aime les deux : cela m’inspire…

Mésange charbonnière…

C’est si bon d’être oiseau

Oiseau fou

Oiseau flou

Sur la page du jour

Frétille une volée de plumes

Rêves de mésanges

S’invitent sur ma ligne

Voyage contre la vitre, suite…

Armand n’est plus le même. Il a franchi les limites. Jusque là Lucie pensait que son fils était dans une mauvaise période. Aujourd’hui, elle a la certitude que quelque chose ne tourne pas rond. Il est anormal qu’un enfant de onze ans soit aussi grave. Il est anormal qu’un enfant de onze ans ne revendique jamais le droit à plus de télévision. Il est inconcevable que son fils n’aspire qu’à la solitude, lui qui vit dans une famille où le dialogue, la communication sont des maîtres mots.
Ce qui la tracasse le plus, c’est qu’il n’est ni désagréable, ni insolent. Il lui arrive régulièrement de rendre de petits services. Il obtient toujours de bons résultats scolaires. Il ne s’agit pas d’une crise d’identité. Armand est à l’aise, ne donne pas l’impression de souffrir ni d’être mélancolique. C’est ce qui surprend le plus Lucie. Elle rejette l’idée que l’on puisse s’épanouir autrement qu’en suivant les principes dont elle est imprégnée. Pour se rassurer, elle cherche ce qui a pu clocher ces derniers mois. Evidemment toutes les suspicions convergent vers Marc. Elle lui reproche d’être le modèle auquel Armand s’identifie. Marc influence son fils en ne cessant de l’alerter, de le préparer à la médiocrité du monde qui l’entoure. Elle estime qu’il ne lui laisse pas le loisir d’être enfant. Il est pressé d’en faire un marginal.
Elle voudrait qu’il cesse de lui parler comme à un adulte. Lucie pense qu’il est inutile de brûler les étapes, que Marc a tort de dépeindre le monde comme il est. S’il était un père conscient de ses devoirs, il devrait le décrire comme tout enfant doit le rêver.
Marc ne partage pas cette conception de l’éducation. Il est persuadé que l’erreur la plus grave est de maintenir l’enfant dans une prison de coton. Il n’est pas fou, sait bien que tout n’est pas accessible dés le plus jeune âge, mais a la conviction qu’on pourrait changer le monde en cessant de le camoufler à ceux qui y vivront demain.
Leur opinion sur ce thème, n’était pas aussi divergente qu’on aurait pu le croire. Ils s’accordaient sur les grands principes, mais Lucie avait tendance à se poser trop de questions. Elle doutait, craignait de se tromper. A trop s’écarter de la norme, ne risquait on pas ne plus savoir où aller ? Elle regrettait même de s’être soumise à certaines règles.
Ce qui irritait Marc, c’étaient ses contradictions. Les discours qu’elle tenait au cours de ses temps de réflexion, elle était incapable de les appliquer sous son propre toit.
Ce fut un mois de septembre éprouvant pour ce couple rarement atteint par les orages conjugaux. Armand n’était pas la seule origine de ces troubles, il y avait aussi l’inoubliable Jean Paul. Le Jean Paul dont Lucie parlait avec un frémissement spasmodique dans les lèvres lorsqu’elle s’essayait à la nostalgie. Elle l’évoquait pour irriter Marc, pour le réveiller, le sortir de ses rêves. C’était une réussite qui allait au delà de ses espérances. Marc admettait mal qu’elle puisse en parler avec de tels pétillements dans les yeux. Ces dernières années, le prénom de Jean Paul n’était apparu que rarement dans les conversations et si cela se produisait Marc n’y attachait guère d’importance. Aussi, cet été, quand Lucie a accepté de rendre service à Jean Paul, Marc a accusé le coup. C’était quelques jours après cette mauvaise nuit où il s’était senti envahi de pressentiments funestes.
Maintenant, il y a ce groupe de travail, ces soirées à réfléchir, ces stages en internat.
Armand occupé à ses activités d’internaute, n’a pas pris la mesure de la crise touchant ses parents. Mais il a été étonné d’être l’objet de tant d’attentions venant de son père cherchant à combler un déficit affectif. Lucie ne le négligeait pas, mais il avait constaté qu’elle s’emportait pour des futilités, qu’elle remettait en cause certaines règles. Ainsi, elle avait jugé qu’il lui était nécessaire de pratiquer un sport. Sinon il s’étiolerait et deviendrait comme son père… Il ne souhaitait pas entrer dans une spirale conflictuelle, car il savait qu’en temps de crise les réactions en chaîne sont nombreuses et dévastatrices. Se rebeller, contester une décision injuste, aurait risqué de compromettre la réussite de la grande opération. Pratiquer un sport dans un club lui permettrait d’étoffer son réseau. Marc avait jugé ridicule d’imposer une activité à un enfant. Ce à quoi Lucie avait répondu qu’un âne ne goûtant que le foin n’aimera rien d’autre. Armand avait l’impression de connaître ce lieu commun.

Voyage contre la vitre, suite…

Lucie a décidé de reprendre une activité militante au sein de l’organisme de loisirs qui organise les colonies où elle envoie ses enfants. C’est ainsi. Chaque année à la rentrée, elle prend une série de résolutions, bonnes ou mauvaises, qu’elle va s’efforcer de respecter tout au long de cette période léthargique. Puis, l’été suivant elle en négligera quelques unes à la faveur d’un ensoleillement propice aux amnésies temporaires.
Cette année, c’est différent, il ne s’agit pas de sport ou de se lancer dans l’apprentissage de la guitare ou du bouzouki. Non cette année il s’agit de renouer avec ses premiers amours, ceux de l’éducation globale et permanente…
Vaste programme ! Mais Lucie est une experte. Elle a participé à tant de regroupements , de colloques, de stages dans une de ses nombreuses jeunesses, qu’elle n’aura aucune difficulté à se remettre à niveau. Ce dont elle a envie, c’est reprendre du service comme formatrice d’animateurs. C’est lorsque ses enfants sont revenus de colonie cette année que l’envie s’est faite plus pressante.
De plus, cet été, elle est intervenue, bénévolement, dans la colonie des plus petits. Trois animateurs étaient malades et comme on ne trouvait personne pour les remplacer, le directeur, un ancien ami a pensé à elle. Ce fut une semaine extraordinaire pour Lucie. Elle n’avait rien perdu de ses réflexes, et lorsqu’elle était rentrée, elle avait annoncé à Marc son intention de reprendre du service. Celui ci s’était montré sceptique. Il avait trouvé suspect ce besoin pressant de renouer avec de vieilles passions. La présence de Jean Paul n’était certainement pas étrangère à ce désir de militer pour le bonheur de l’enfance et de l’adolescence.
Marc était jaloux et Lucie aimait en jouer. Il y avait là matière à fabriquer quelques nuits d’angoisses.
Son activité militante consisterait à participer à un groupe de réflexion animé par Jean Paul, sur le thème de l’enfant et les nouvelles technologies. Ce n’était pas tant le thème qui la passionnait, mais il y avait Jean Paul. Participait aussi un des animateurs de la colonie Internet d’Armand. Cela lui permettrait de parler de son fils, de son comportement à l’extérieur. Il n’était pas au courant et avait préféré ne rien dire, persuadée qu’il n’apprécierait pas ce moyen détourné de mener une enquête le concernant. Pour elle, c’était en quelque sorte joindre l’utile à l’agréable. Elle pourrait se déculpabiliser, et ne pas se reprocher de passer quelques soirées hors du foyer.
C’était un peu pour son fils, pour ses enfants, pour la famille qu’elle donnerait un peu de son temps… Si tout se passait bien, si elle retrouvait la fibre, si Marc ne mettait pas son mauvais esprit au travers de sa route, elle pourrait encadrer une session de formation d’animateurs pendant les vacances de la Toussaint. Sur le thème d’Internet, comme ça elle aussi, elle pourrait accompagner Armand dans le fameux cybermonde…

Voyage contre la vitre, suite…

Marc craignait le passage d’une saison à l’autre. Septembre était de ces mois qui le faisaient hésiter entre mélancolie et espoir. Il n’avait pas de préférences parmi ces quatre périodes météorologiques. A chacune il trouvait du charme.
Ce qu’il redoutait le plus, c’était le passage. Ce moment un peu confus, à la durée inégale, où tout s’emmêle, le hier et le demain, la nostalgie et l’impatience. Il déteste tous ces instants de la vie où l’on ne peut qu’hésiter sur une conduite à tenir. Il appréhende ces séjours en salle d’attente d’aéroport où l’on hésite entre deux dehors : celui d’où on vient et celui où l’on va.
Cette année, il vit la fin de l’été comme une agonie. Il saisit les premiers signes du recroquevillement. Il entend les premières lamentations de toutes les gammes de vert qui sentent monter en eux des effluves de brouillard. L’automne se devine, dès la fin du mois d’août. Il n’est encore qu’une vague silhouette à l’horizon, un « homme qui vient à hauteur des roseaux »… L’automne s’entend, il est dans le vent, plus frais, plus messager de la pluie, qui traverse là haut entre les collines fatiguées. Il aperçoit l’été qui recule, qui subit, qui ne combat plus, qui s’économise pour un prochain retour. Les gens sont revenus, ils sont rentrés. Ils sont dans leurs maisons, ils se préparent à attendre ce qu’ils viennent juste de laisser. Tout le monde entre dans sa coquille. Toutes les portes, hier ouvertes aux regards, aux cris, aux chants d’oiseaux, toutes les portes aujourd’hui s’imperméabilisent.
Marc est sous le choc de sa dernière nuit d’angoisses. Il est la proie d’effets secondaires, comme suite à une grande ivresse. Depuis, Armand est revenu. Marc l’observe, l’écoute. Il cherche quelque chose qui cloche, un indice qui l’installe sur la voie d’une inquiétude justifiée. Armand ne l’aide pas, ne lui fournit aucune prise à laquelle s’agripper. Il est le même. Il donne cette impression d’être morose, désespéré. Marc sait qu’il se protège ainsi, qu’il évite d’entrer dans ces rondes puériles qui tournent sans arrêt. Marc voudrait lui parler de ses pressentiments, de ses angoisses à le voir grandir. Il voudrait lui dire combien il est difficile d’exprimer ce qu’il ressent. Mais il se tait, pour ne pas jouer faux, pour ne pas se tromper de mots.
Il a pris du retard, beaucoup de retard, dans son travail. Surtout dans celui de lecteur. Tout cet été il n’a pu que se résoudre à déplacer d’un point à un autre de son bureau la pile de manuscrits déposé courant avril. Le responsable des manuscrits des éditions Grissart l’a appelé. Il faudra qu’il s’y mette sérieusement pour ne pas perdre sa crédibilité. Il faudrait d’abord ranger ce bureau, lui donner une apparence humaine.
Pour l’instant on dirait un monstre de papier, une Hydre qu’il ne parvient pas à combattre tant elle enveloppe le moindre espace respirable.

Mes Everest : Louis Aragon

Je suis monté dans le soir
Un matin lune
Il y avait des chandeliers
Qui faisaient des confidences
Aux géants blonds des escaliers

C’était quelque part dans l’ombre
A l’abri

Les épaules des luzernes
Dansaient dans les mains du vent
Les prisonniers des casernes
Rêvaient encore à d’autres corps

Je vous le demande les mouches
Que pensez-vous de l’univers
Moi couché sur le mica-schiste
Je me damne à force d’orgueil

C’est le grand air qui veut ça

Voyage contre la vitre, suite…

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Dans le service comptabilité, il est le seul homme. Ce matin, le bavardage, indispensable à tout commencement de journée porte sur les achats de la rentrée. Et chacune de vanter la qualité de son amour maternel, insistant sur les sacrifices imposés pour offrir aux futurs héritiers les meilleurs outils pour apprendre. L’ordinateur est entré en force dans les foyers des comptables charcutières. Les prix ont baissé, et, disent‑elles, d’un ton grave et emprunté : « on ne peut plus se permettre de repousser un tel investissement ». Eugène les écoute distraitement, les trouve ridicule à comparer la qualité du microprocesseur équipant leur matériel alors qu’elles se montrent incapables d’effectuer la moindre manœuvre sur la photocopieuse. L’une d’elle se lance dans un plaidoyer pour Internet.

  • Nous, on a décidé de prendre Internet, comme ça Jérémie pourra avoir un maximum de documents quand il aura un exposé à faire. Et puis, comme il s’entend bien avec sa cousine Fanny qui habite Istres, ils pourront s’écrire, s’envoyer des messages.

Les autres sont sceptiques, insistent sur les dérives possibles. Elles ont entendu parler de réseaux pédophiles. Eugène a ajouté que cela ne remplacera jamais l’écrit, ni le livre. Il a provoqué leurs ricanements en expliquant qu’il valait mieux que des enfants créent de véritables chaînes d’amitiés en s’écrivant.

Il a même confié avoir écrit une histoire sur ce thème. Une histoire qui sera publiée. Elles ont éclaté de rire. Ce n’était pas méchant, mais elles étaient habituées aux nombreuses lubies de leur collègue.

  • Arrête de délirer mon pauvre Eugène : il faut vivre avec son temps. Ecrire à sa cousine sur une feuille de papier et l’envoyer par la poste, c’était bon pour nous quand on était gamin. Maintenant on écrit sur un écran et on transmet le message à la vitesse de la lumière.
  • Peut‑être, mais comment tu contrôles ce qu’elle écrit ta fille et surtout ce qu’elle reçoit, si c’est que du virtuel comme ils disent ?
  • C’est vrai ce que tu dis Eugène. Je n’y avais pas pensé à ça. L’autre jour, c’était vendredi je crois, mon Jérémie il a reçu un message dans sa boîte aux lettres. Un message de sa cousine Fanny et c’est vrai que je n’ai pas pu le voir. Il n’a pas voulu me le montrer, il m’a dit que c’était des trucs sans importance, des trucs de gamins je suppose. Et puis il l’a transféré sur un fichier protégé. C’est marrant, mais j’ai l’impression qu’il en sait déjà beaucoup plus long que moi.

Eugène est satisfait d’avoir pu introduire un doute dans toutes ces certitudes, mais il ne veut pas passer pour un rabat‑joie. Il ironise en disant d’un air coquin que c’est bien normal qu’un cousin et une cousine aient quelques petits secrets…

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard a repris le chemin de la charcuterie industrielle. Il est abattu. Il avait imaginé que le mois d’août serait déterminant pour la suite de sa modeste vie. Il reprenait son trajet charcutier, un peu sonné, comme après une nuit d’abus.

Il a espacé ses visites à Justine depuis qu’elle l’a mitraillé sous un feu nourri de critiques acerbes. Il avait consacré ses derniers jours de vacances à mettre de l’ordre. Ainsi, il avait l’illusion d’installer le décor d’une nouvelle vie. Il s’imaginait écrivain. Pourtant depuis l’instant où il crut bon d’inscrire le mot fin, en caractères gras, au bas de la dernière page de son manuscrit, son inspiration était tombée en panne sèche. Il avait écrit ce roman par nécessité en négligeant l’essentiel : l’envie d’écrire ne se commande pas. Elle est ou elle naît.

Elle attend pour entrer dans le monde du bruit et des papiers qu’on veuille bien l’accueillir. Eugène n’avait pris que très peu de plaisir à écrire. Il n’avait pas souffert non plus. Il avait seulement éprouvé l’intense satisfaction d’avoir terminé ce qui restera sans doute son œuvre. La seule. Il avait accompli ce travail dans le seul objectif de l’après. Et aujourd’hui, une fois encore, il est orphelin. Orphelin de ce plaisir qu’il n’a plus depuis qu’il a glissé le manuscrit à l’intérieur d’une enveloppe.

L’autre jour, à la radio, il entendait un écrivain parler de son plaisir à écrire, de son plaisir à sentir le picotement des mots, de son angoisse à terminer, à se séparer de ce compagnon de nuits d’insomnie. Il évoquait la tristesse devant l’œuvre achevée, son envie immédiate de recommencer, de repartir. Comme pour un voyage où le désir de départ n’est jamais aussi puissant que lorsqu’on revient. Eugène a réalisé qu’il n’était qu’un simple apprenti. Il a compris qu’il s’était trompé. Il a pris son uniforme d’aide comptable charcutier et s’est juré de ne plus penser au manuscrit. Peut‑être jusqu’au moment où il l’oubliera.

Ce mardi douze septembre il rencontre beaucoup d’enfants sur le chemin de l’école. Ils le mettent mal à l’aise. Ils sautillent, cartables au dos, et sont affublés de la parfaite panoplie de l’écolier moderne. Il les ignore, les méprise, eux qui ne le remarquent pas. Il voudrait bien que l’un d’entre eux lui demande où il va avec son sac à casse croûte empli des « tupperware » offerts par une sœur prévenante. Il aimerait bien que l’un d’entre eux le remarque, fasse quelques pas à ses côtés. Comme deux amis qui partent pour une journée de travail. Au lieu de cela, ils se tirent les manches, se courent après, ou marchent à pas lents et prudents, les yeux rivés sur un jeu vidéo portable. Il voudrait leur dire qu’il aimerait qu’ils accomplissent des actions folles, farfelues, pour l’amuser plutôt que de s’extasier sur les exploits lumineux d’un héros électronique.

Voyage contre la vitre, suite…

Pendant la colo ils se sont mis d’accord sur quelques détails d’organisation et ont arrêté quelques dates. Mais le plan, la stratégie à développer pour réussir l’opération n’ont pas été adoptés. Bien sûr, il y a les idées du manuscrit d’Eugène Mollard, mais cela ne suffit pas. En s’inspirant de ses idées, certaines sont géniales, il faut adapter mais il ne faut pas se précipiter et il est convenu de faire confiance à Armand. Il donnera les ordres mais passera par Fanny chargée d’amender, de vérifier quand elle le jugera nécessaire. Si Armand s’impose tout naturellement comme le chef de ce réseau, on sent bien et lui le premier que rien ne peut se faire sans que Fanny soit totalement convaincue. Elle devient ainsi sa conseillère particulière, sa directrice de cabinet, son éminence grise.
L’objectif est de tisser une première toile, le plus rapidement possible. Armand et Fanny sont persuadés que s’ils veulent la réussite de l’opération il faut profiter de l’élan créé par la colo. Si on attend trop, le groupe partira en déliquescence. Les motivations sont encore fragiles et il faudrait peu pour qu’ils abandonnent le projet. Fanny songe à Boris, à Jacques coincés dans tous les sens du terme.
Il est vingt heures quarante cinq. Armand a donné le départ encore un peu symbolique de l’opération Eugène. Il ne peut plus, ils ne peuvent plus reculer. Les messages ont été transmis depuis quelques minutes et il sait que déjà plusieurs l’ont lu. Les autres le découvriront demain. Jeudi soir, les premiers fils seront tendus.
« Dans trois mois l’opération Eugène Mollard parviendra à son point culminant. Nous prendrons le pouvoir. Nous sommes les instigateurs de ce grand mouvement, nous en sommes les maîtres. A partir d’aujourd’hui nous ne devons plus avoir confiance en personne, nous devons parler le moins possible ( n’est ce pas Julien ? ) et nous devons respecter les procédures que nous avons mises au point cet été. Le moment est venu de commencer la chaîne, mais nous ne ferons pas comme dans le livre, car nous savons très bien que les parents lisent tous les courriers qui nous sont adressés par la poste. Nous commencerons la chaîne grâce à Internet et quand nous aurons élargi la toile nous réfléchirons aux détails d’organisation du grand jour. En attendant il faut que chacun d’entre nous puisse trouver trois autres internautes. Il faut que dans une semaine nous soyons dix huit. »
C’était le premier message. Il ne contenait rien d’extraordinaire. IL était surtout un moyen de vérifier que tout fonctionnait bien. Mais tout le monde savait déjà depuis quelques semaines les tâches qu’il aurait à effectuer dès les débuts officiels de l’opération. Armand se relisait et trouvait son ton trop puéril. Cela ne faisait pas suffisamment vrai. On aurait pu croire au lancement d’un grand jeu. Il a quand même un motif de satisfaction : ce sont les premières consignes qu’ils donnent. Il a décidé seul. Il faut que dés le début il s’impose, il pilote, il prenne les initiatives. Cela permettra aux autres de comprendre que c’est sérieux.
Le vendredi sept septembre, Armand ouvre sa boîte aux lettres électronique, il trouve cinq messages. Il est satisfait, tout a bien fonctionné. Il relit avec plaisir les cinq réponses lui apprenant que le message a été reçu. L’opération Eugène Mollard a commencé.

Un voyage contre la vitre, suite…

La rentrée est fixée au cinq septembre. Armand enverra le premier message le lendemain, un mercredi, à vingt heures trente précises. Ils ont accordé leur montre, le dernier jour de la colo, à la seconde près. Comme des agents secrets… L’autre jour au téléphone, ils ont vérifié qu’ils étaient toujours bien réglés. C’est Armand, bien sûr, qui est la référence en la matière. Il est une référence dans beaucoup de domaines. Il est devenu le leader, se prend tellement au sérieux dans ce qui semble n’être encore qu’un jeu qu’il est persuadé être le guide de ce petit groupe. Pour son adresse électronique, il a poussé l’ironie ou le vice jusqu’à se faire appeler le « Che ». Il a entendu son père en parler, et il lui semble qu’un guide, qu’un leader doit ressembler à ce fameux « Che ». Quelqu’un qu’on a envie de suivre rien qu’à le regarder. Il a contemplé la célèbre photo dans le bureau de Marc et la trouve très encourageante. Il est fasciné par ce regard sombre qui, d’après lui, en dit long sur la volonté d’aboutir de cet illustre personnage dont il ne sait malheureusement pas grand chose. De toute façon, les autres se moquent totalement de savoir qui est ce fameux « Che ». Ils l’attendent, lui : Armand…
Pendant l’atelier RIEN Armand a lu une grande partie du manuscrit aux cinq autres. Hormis le dernier chapitre qu’il n’apprécie pas, parce qu’il aboutit à un dénouement trop classique montrant que même cet Eugène Mollard reste un adulte. Tous ont été enthousiasmés par cette histoire, mais c’est Fanny qui a eu la première le déclic.

  • Si on essayait de faire comme dans le livre. Si on s’organisait…
    Les autres étaient partagés. Boris et Jacques trouvaient l’idée sympathique, mais complètement saugrenue.
  • C’est bien une idée de fille, ça, tu n’as pas réfléchi ! Qu’est ce que tu veux qu’on fasse tous les six, on habite chacun à un bout de la France.
    C’est cette remarque qui avait fait germer l’idée du réseau dans la tête d’Armand.
  • Justement ! Tu te rends compte, on habite tous assez loin les uns des autres. Et c’est ça qui est super ! Tu as oublié ce qu’ils nous ont expliqué. Plus de distances, plus de frontières. A nous six, on peut commencer à tisser une immense toile d’araignée.
  • Et qui c’est qui se prendra dans la toile, avait ajouté Julien, un brin ironique…
  • Devine ! Fanny s’était exclamée, d’un ton oscillant entre l’enthousiasme et sadisme.
    Mercredi six septembre : vingt heures. Le moment est venu pour Armand de transmettre le premier message. Il a préparé le texte à l’avance. Il a travaillé une partie de l’après midi. Il ne veut pas faire d’erreurs. Il a plusieurs fois répété la procédure de transmission simultanée. Il a relu le mode d’emploi, feuilleté tous les documents distribués à la colo. Il veut encore s’assurer qu’il n’y a pas de risques d’interception de son message par d’autres Internautes. Il est très tendu lorsqu’il met l’ordinateur sous tension. Il n’en aura que pour quelques minutes. Son texte est prêt, il est soigneusement rangé dans le disque dur, il n’aura qu’à aller le chercher et le charger pour l’envoyer aux adresses indiquées. Pourvu qu’il n’y ait pas d’erreurs dans les intitulés d’adresse. Il a demandé à chacun de répéter, d’épeler, mais sait on jamais, surtout avec Julien et ce maudit accent de banlieusard. Il verra bien. Ils devront laisser un message, dans sa propre boîte aux lettres pour vérifier que tout fonctionne, que le réseau est en place, que la grande opération peut commencer.

Voyage contre la vitre, suite…

Julien à Paris, était le plus vieil internaute du groupe Son école fut l’une de premières à être connectée au réseau. L’image du village planétaire l’avait enthousiasmé et il avait cherché une colo informatique. Autant Boris était discret, secret même, autant Julien était un véritable moulin à paroles. Il ne pouvait rester plus de trois minutes sans rien dire. Il parlait tout le temps. Parler était chez lui une deuxième respiration. Lorsqu’il était seul, et qu’il pensait, c’était à voix haute, pour mieux se comprendre expliquait il. Chez lui, tout le monde était bavard, tout le monde était exubérant. Ses parents étaient forains. C’était une famille unie, sans histoire apparente. On avait acheté un micro ordinateur pour la comptabilité du commerce, pour être plus moderne. Mais le soir, au moment de s’y intéresser, le père s’endormait et la mère sortait ses cahiers Héraclès. Elle s’y mettrait, un jour, mais pour l’instant ça fonctionnait bien, alors… Julien n’avait aucune difficulté à jouir du matériel autant qu’il le désirait. Ses frères et sœurs étaient jeunes, et il n’avait qu’à les installer devant la télévision pour être tranquille durant de longues heures.
Il était le seul du groupe à disposer d’une adresse électronique avant le début du séjour. Cette supériorité aurait pu lui donner un privilège sur les autres, mais il n’a pas su ou voulu en profiter. Il est comme ça Julien, il donne l’impression de ne pas attacher d’importance à sa propre réussite, on le croirait indifférent voire fumiste. Il est tout simplement d’une telle générosité, d’une telle simplicité qu’il se sent gêné lorsqu’il est le premier. Il souffre quand les autres ne réussissent pas. Et s’il parle beaucoup, cela ne gène personne tant sa présence est une assurance contre l’ennui et la morosité.
A Villeurbanne, Jacques est celui qui a le plus de mal à négocier l’utilisation régulière de l’ordinateur. Chez lui, les principes règnent en maître et de règlement en règlements, la vie devient une annexe du code civil. C’est tout juste si son père n’a pas installé un pointeuse pour vérifier que le temps passé par chacun ne dépasse pas les limites imparties. Il est professeur de mathématiques au lycée du Parc et s’il est quelqu’un de cultivé, d’intéressant à écouter, il est d’une telle sévérité avec l’ensemble de sa famille que les journées où il est absent ont la saveur du fruit défendu qu’on peut enfin croquer.
Tout est codifié, tout doit se prévoir. Il est intolérable, inconcevable que surviennent des événements inattendus. Jacques souffre de ce délire organisationnel, car il a plutôt hérité du caractère maternel. Il est spontané, affectif, poétique. Mais il ne peut plus se réfugier auprès d’elle. Il y deux ans un cancer de la thyroïde l’a fauchée à l’aube de la quarantaine. Son père n’a pas pleuré. Il n’a versé aucune larme extérieure et Jacques lui en veut. Depuis, la vie est devenue un enfer. Ses deux frères, plus âgés, se sont murés dans le silence imposée par le respect de la parole paternelle. On devine qu’il subsiste un peu d’amour en réserve dans cette famille, mais il ne se contente que de rôder aux portes de chacun. Depuis la mort de la mère les baisers n’ont plus le droit de séjour et les quatre hommes partagent une existence pleine de raideur. Une journée à la maison rappelle les cours de mathématiques du papa professeur. Tout est rationnel, structuré, pas un mot de trop ne doit être prononcé. L’atmosphère est tendue, les repas pris en commun sont aussi animés qu’un cours de géométrie euclidienne. Les trois fils ont été stupéfaits quand avant l’été, leur père a annoncé son intention d’acquérir un ordinateur. Ils se sont bien gardés de s’enthousiasmer inutilement, se doutant bien des arrière pensées pédagogiques. Il s’attendait surtout à voir naître un règlement supplémentaire. Ils ne se trompaient pas.

  • Evidemment, je ne veux aucun jeu sur cet appareil. Il vous servira essentiellement de traitement de texte. Vous ne l’utiliserez qu’une heure par jour et à l’unique condition que vos devoirs soient terminés. Et justes ! Si j’ai choisi de prendre un abonnement d’essai à Internet c’est surtout pour poursuivre mes recherches. Vous pourrez essayer aussi mais le montant des communications sera déduit de votre argent de poche…
    Son discours terminé, il avait exigé que les plus grands s’inscrivent à l’atelier informatique du lycée et avait informé Jacques de son intention de l’inscrire à une colonie de vacances où il pourrait s’initier à l’informatique. Jacques n’avait pas contesté. De toute façon, il ne contestait jamais. Et il préférait une colo, même imposée, à des vacances studieuses consacrées à la visite de tous les vestiges gallo romains d’une région pluvieuse. Le plus compliqué fut d’obtenir l’autorisation de créer une boîte aux lettres électronique. Jacques avait rusé. Son père avait accepté, à condition de pouvoir contrôler régulièrement ce qu’elle contiendrait. Aussi, Jacques avait créé deux boîtes aux lettres : l’une que son père pourrait consulter et dans laquelle il s’arrangerait pour laisser traîner des messages culturelles et une autre, au code d’accès totalement secret qui serait réservé aux communications avec Armand et l’ensemble du réseau…
    Virginie et Fanny n’eurent aucune difficulté. Soit parce qu’elles étaient relativement libres, soit parce qu’elles étaient livrées à elles mêmes. Curieusement autant chez l’une que chez l’autre, on n’était pas inquiet des risques d’une surconsommation d’ordinateur. C’étaient des filles et pour cette raison on estimait qu’elles seraient certainement moins passionnées par cette merveille technologique que leurs frères les mâles.

Voyage contre la vitre, suite…

Marc se souvient de Fanny. Ils ont fait sa connaissance l’année dernière, pendant la journée porte ouverte. Il se rappelle une gamine hors norme. La dureté de son regard métallique l’avait frappé, surtout lorsqu’il fixait les autres enfants. Il revoit le petit sketch présenté avec Virginie. Une autre adoratrice de son fils songe t’il. Il s’agissait d’une parodie assez cruelle de leurs journée en centre de vacance. Tout ce qu’ils avaient observé ou compris était passé au crible de leur redoutable finesse. Il se souvient du malaise qu’avait suscité l’évocation du ridicule des jeux proposés et des stratégies mises en œuvre pour qu’animateurs et animatrices puissent draguer sous la haute protection de dame pédagogie.
Bien sûr, ils avaient beaucoup ri ce jour là, ils étaient fiers de leur fils, de son originalité. Mais aujourd’hui, Marc ne sait plus comment utiliser ce souvenir. Sans que cela puisse se justifier, il a peur. Peur de cette image, qu’il se refuse à intégrer au registre des bouffonneries de son fils. Il distingue nettement le regard d’Armand et surtout celui de Fanny. Il n’y perçoit plus d’ironie mais de la haine. Pire encore, de la cruauté. Il se sent envahi d’un frisson désagréable dont l’origine n’est pas à chercher dans une quelconque montée de fraîcheur. Marc a peur, peur comme cela lui arrive fréquemment. Cette nuit, ce n’est pas pareil, il y autre chose. Quelque chose de plus épais, de plus boueux. Il s’enfonce Il essaie de penser à du futile, à de l’accessoire, se force à compter les points lumineux qui se déplacent au dessus. Avion ? Satellite ? Fatigue ? Il se rend compte que ses yeux du dehors lui ont échappé. Ils s’occupent à d’autres histoires. Pendant ce temps dans l’en dedans de sa tête, d’autres images se promènent, attendent d’être saisies et mises de côté.
Il entend cette conversation avec le responsable du séjour, l’année dernière. Il se souvient avoir souri quand le directeur a jugé qu’Armand était associable. Comme s’il fallait, pour être sociable s’enthousiasmer et trépigner de bonheur à la moindre clownerie supposée désopilante. Comme s’il était interdit aux enfants de ne pas sourire, de ne rien dire, et même de souffrir. Marc avait souri pour ne pas être désagréable, mais il avait fini par s’emporter devant les jugements à l’emporte pièce de ce mannequin pédagogique. Il n’avait pas supporté Lucie non plus d’ailleurs que ce psychologue de l’à peu près estime « dangereux » le comportement d’Armand. Dangereux, pour lui et pour les autres. Il avait parlé aussi de l’influence négative de Fanny qui, d’après lui, n’était qu’une caractérielle. Marc lui avait répondu que s’il n’était pas capable de gérer quelques comportements, non pas spéciaux, mais différents, il fallait qu’il se consacre aux pensions pour chiens et chats ou qu’il organise une colonie avec les fans de Chantal Goya… Le directeur en salopette n’avait moyennement apprécié cet humour. Il avait ajouté qu’il ne voulait pas se mêler de ce qui ne le regardait pas, mais Armand aurait peut être besoin qu’on le suive de plus près.
Marc se souvient de toutes ces paroles et aujourd’hui il y a comme un doute qui s’installe. Armand n’aime pas le sport. Armand n’aime pas les émissions pour la jeunesse à la télé. Armand n’invite jamais de copains de son âge à la maison, pas plus qu’il ne se rend chez les autres. Armand ne prend jamais de fous rires. Armand ne se sert jamais une deuxième part de frites. Armand n’aime pas les récréations trop longues et souffre quand il faut aller à la piscine. Armand n’est ni matheux, ni littéraire, il ne préfère et ne déteste ni l’un, ni l’autre. Armand aime apprendre mais il n’aime pas l’école parce qu’on passe trop de temps à répéter les mêmes choses et surtout à apprendre ce qu’il ne faut pas savoir. Armand aime parler avec son père, rire avec sa mère. Armand n’aime pas poser des questions inutiles et répugne encore plus qu’on lui en pose des stupides : »qu’est ce que tu voudras faire quand tu seras plus grand ?  » Armand aime quand il pleut, et préfère contempler un vieux remorqueur rouillé plutôt qu’un hors bord flambant neuf. Armand, c’est un peu tout cela, c’est aussi tout ce que Marc ne sait pas et ne veut pas savoir.
Cela fait plus d’une heure que Marc est dehors, il n’a pas retrouvé la sérénité, au contraire. Il a peur de s’être trompé, de ne pas avoir pris la pleine mesure de l’originalité de son fils. Il y a ce mot dangereux qui lui est revenu, ce soir, en pleine mémoire. Ce mot qui le dérange, qui l’inquiète, qui l’obsède. La rosée commence à tomber et il est parcouru d’un léger frisson, de froid cette fois, qui le pousse à reprendre le fil de son insomnie là où il l’a laissée. Dans le lit, Lucie dort calmement, elle stationne dans la diagonale. Marc se recroqueville à ses côtés pour ne pas la réveiller. Elle devine la présence fraîche et l’accueille au centre d’un nouvelle figure géométrique…

Voyage contre la vitre, suite…

Marc se souvient de Fanny. Ils ont fait sa connaissance l’année dernière, pendant la journée porte ouverte. Il se rappelle une gamine hors norme. La dureté de son regard métallique l’avait frappé, surtout lorsqu’il fixait les autres enfants. Il revoit le petit sketch présenté avec Virginie. Une autre adoratrice de son fils songe t’il. Il s’agissait d’une parodie assez cruelle de leurs journée en centre de vacance. Tout ce qu’ils avaient observé ou compris était passé au crible de leur redoutable finesse. Il se souvient du malaise qu’avait suscité l’évocation du ridicule des jeux proposés et des stratégies mises en œuvre pour qu’animateurs et animatrices puissent draguer sous la haute protection de dame pédagogie.
Bien sûr, ils avaient beaucoup ri ce jour là, ils étaient fiers de leur fils, de son originalité. Mais aujourd’hui, Marc ne sait plus comment utiliser ce souvenir. Sans que cela puisse se justifier, il a peur. Peur de cette image, qu’il se refuse à intégrer au registre des bouffonneries de son fils. Il distingue nettement le regard d’Armand et surtout celui de Fanny. Il n’y perçoit plus d’ironie mais de la haine. Pire encore, de la cruauté. Il se sent envahi d’un frisson désagréable dont l’origine n’est pas à chercher dans une quelconque montée de fraîcheur. Marc a peur, peur comme cela lui arrive fréquemment. Cette nuit, ce n’est pas pareil, il y autre chose. Quelque chose de plus épais, de plus boueux. Il s’enfonce Il essaie de penser à du futile, à de l’accessoire, se force à compter les points lumineux qui se déplacent au dessus. Avion ? Satellite ? Fatigue ? Il se rend compte que ses yeux du dehors lui ont échappé. Ils s’occupent à d’autres histoires. Pendant ce temps dans l’en dedans de sa tête, d’autres images se promènent, attendent d’être saisies et mises de côté.
Il entend cette conversation avec le responsable du séjour, l’année dernière. Il se souvient avoir souri quand le directeur a jugé qu’Armand était associable. Comme s’il fallait, pour être sociable s’enthousiasmer et trépigner de bonheur à la moindre clownerie supposée désopilante. Comme s’il était interdit aux enfants de ne pas sourire, de ne rien dire, et même de souffrir. Marc avait souri pour ne pas être désagréable, mais il avait fini par s’emporter devant les jugements à l’emporte pièce de ce mannequin pédagogique. Il n’avait pas supporté Lucie non plus d’ailleurs que ce psychologue de l’à peu près estime « dangereux » le comportement d’Armand. Dangereux, pour lui et pour les autres. Il avait parlé aussi de l’influence négative de Fanny qui, d’après lui, n’était qu’une caractérielle. Marc lui avait répondu que s’il n’était pas capable de gérer quelques comportements, non pas spéciaux, mais différents, il fallait qu’il se consacre aux pensions pour chiens et chats ou qu’il organise une colonie avec les fans de Chantal Goya… Le directeur en salopette n’avait moyennement apprécié cet humour. Il avait ajouté qu’il ne voulait pas se mêler de ce qui ne le regardait pas, mais Armand aurait peut être besoin qu’on le suive de plus près.
Marc se souvient de toutes ces paroles et aujourd’hui il y a comme un doute qui s’installe. Armand n’aime pas le sport. Armand n’aime pas les émissions pour la jeunesse à la télé. Armand n’invite jamais de copains de son âge à la maison, pas plus qu’il ne se rend chez les autres. Armand ne prend jamais de fous rires. Armand ne se sert jamais une deuxième part de frites. Armand n’aime pas les récréations trop longues et souffre quand il faut aller à la piscine. Armand n’est ni matheux, ni littéraire, il ne préfère et ne déteste ni l’un, ni l’autre. Armand aime apprendre mais il n’aime pas l’école parce qu’on passe trop de temps à répéter les mêmes choses et surtout à apprendre ce qu’il ne faut pas savoir. Armand aime parler avec son père, rire avec sa mère. Armand n’aime pas poser des questions inutiles et répugne encore plus qu’on lui en pose des stupides : »qu’est ce que tu voudras faire quand tu seras plus grand ?  » Armand aime quand il pleut, et préfère contempler un vieux remorqueur rouillé plutôt qu’un hors bord flambant neuf. Armand, c’est un peu tout cela, c’est aussi tout ce que Marc ne sait pas et ne veut pas savoir.
Cela fait plus d’une heure que Marc est dehors, il n’a pas retrouvé la sérénité, au contraire. Il a peur de s’être trompé, de ne pas avoir pris la pleine mesure de l’originalité de son fils. Il y a ce mot dangereux qui lui est revenu, ce soir, en pleine mémoire. Ce mot qui le dérange, qui l’inquiète, qui l’obsède. La rosée commence à tomber et il est parcouru d’un léger frisson, de froid cette fois, qui le pousse à reprendre le fil de son insomnie là où il l’a laissée. Dans le lit, Lucie dort calmement, elle stationne dans la diagonale. Marc se recroqueville à ses côtés pour ne pas la réveiller. Elle devine la présence fraîche et l’accueille au centre d’un nouvelle figure géométrique…

Mes Everest : les mots, Jean Paul Sartre…

Les souvenirs touffus et la douce déraison des enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. Je n’ai jamais gratté la terre ni quêté des nids, je n’ai pas herborisé ni lancé des pierres aux
oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne ; la bibliothèque, c’était le monde pris dans un miroir ; elle en avait l’épaisseur infinie, la variété, l’imprévisibilité. Je me lançai dans d’incroyables aventures : il fallait grimper sur les chaises, sur les tables, au risque de provoquer des avalanches qui m’eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur restèrent longtemps hors de ma portée ; d’autres, à peine je les avais découverts, me furent ôtés des mains ; d’autres, encore, se cachaient : je les avais pris, j’en avais commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place, il fallait une semaine pour les retrouver. Je fis d’horribles rencontres : j’ouvrais un album, je tombais sur une planche en couleurs, des insectes hideux grouillaient sous ma vue. Couché sur le tapis, j’entrepris d’arides voyages à travers Fontenelle, Aristophane, Rabelais : les phrases me résistaient à la manière des choses ; il fallait les observer, en faire le tour, feindre de m’éloigner et revenir brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde : la plupart du temps, elles gardaient leur secret. J’étais La Pérouse, Magellan, Vasco de Gama ; je découvrais des indigènes étranges : «Héautontimorouménos» dans une traduction de Térence en alexandrins, « idiosyncrasie » dans un ouvrage de littérature comparée. Apocope, chiasme, Parangon, cent autres Cafres impénétrables et distants surgissaient au détour d’une page et leur seule apparition disloquait tout le paragraphe. Ces mots durs et noirs, je n’en ai connu le sens que dix ou quinze ans plus tard et, même aujourd’hui, ils gardent leur opacité : c’est l’humus de ma mémoire. 

Ephémère…

Aux angles flous du soir tombant
La trace d’un sourire sur les lointaines crêtes
Il pose sa fraîche caresse
Sur les regards brûlés par le gris monde plat
Des écrans qui étouffent le rêve
Un instant
Un instant seulement
Aime cette fleur éphémère

Voyage contre la vitre, suite…

Lorsqu’ils sont sans enfants Marc et Lucie sont embarrassés du temps dont il dispose. En ce milieu du mois d’août, ils travaillent tous les deux et se disent qu’il est préférable de confier sa progéniture aux bons soins de spécialistes des loisirs éducatifs plutôt que de les savoir livrés à eux mêmes et au désœuvrement durant les longues journées d’été. Ils ont la certitude qu’Armand, Frédéric et Juliette apprécient ce type de vacances. Cela leur permet de sortir un peu de leur cocon, de rencontrer des difficultés qui ne peuvent que mieux les préparer à ce que promet de réserver la vie. En outre, ils ne peuvent pas imaginer et ils ne pourraient pas accepter un refus tant ils vivent avec le souvenir quasi « mythologique de la colo « . Aussi loin qu’ils puissent remonter, ils ne voient que des images de bonheur, de rires, d’amitié, d’amour même. Mais ce sont des souvenirs d’animateurs. Surtout pour Lucie qui a le don de s’énerver si on ose remettre en cause ce type de vacance.
C’est ce qui tracasse le plus Marc. Il a peur pour Armand. Il a peur de se tromper et surtout de l’avoir trompé en le manipulant, en l’empêchant de donner un véritable avis. Armand a changé cette année, il a mûri, il n’a plus l’enthousiasme sautillant de ses frères et sœurs. Il prend de plus en plus des attitudes graves, comme quelqu’un qui que peu de temps à perdre avec des futilités.
Marc est inquiet de nature. Mais ce soir il n’arrive pas à trouver le sommeil. Il sent bien que la chaleur orageuse n’est pas seule responsable de son tourment nocturne. Une fois de plus, il est envahi par cette bouffée d’angoisse qui précède toujours l’arrivée imminente d’un pressentiment, mauvais si possible. Il règne une chaleur moite, une chaleur lourde, pernicieuse, présente dans le moindre repli du drap qui le recouvre. Même lorsque la canicule est à son apogée, Marc ne supporte pas d’être à découvert, cela amplifie ses appréhensions. Il a besoin d’une présence pesante sur les jambes et doit livrer de véritables combats de lit avec Lucie pour conserver cette carapace textile. Il retarde le plus possible le moment où il se lèvera, pour ne pas troubler le sommeil si léger de celle qui à côté de lui, abandonnée, relâchée dans la recherche du moindre courant d’air s’offre à tous ses sens.
Il pourrait éliminer ces appréhensions désagréables et retrouver le sommeil. Il lui suffirait de s’approcher de ce corps dont il devine les contours dans la demi-pénombre. Il sait que Lucie est toujours plus détendue, plus entreprenante lorsqu’elle ne craint pas de réveiller tout ou partie de son encombrante progéniture. Il n’ignore pas qu’elle a besoin de dormir, que demain elle se lève aux aurores. Ils ont déjà fait l’amour, tout à l’heure, comme au début, comme il y a treize ans, pendant cette colo à l’île d’Oléron où il avait tout de suite été subjugué. Il profite des flashs de nombreux éclairs de chaleur pour admirer, et s’imprégner de la symphonie de courbes que joue ce corps dont il connaît chaque parcelle. Elle est couchée sur le côté, jambe droite repliée à quatre vingt dix degrés, l’autre allongée, profilée dans la continuité du dos. Il aurait envie de se réfugier dans l’espace accueillant de cette cavité naturelle. Il aimerait pour, étouffer ses idées noires, s’emboîter dans ce corps, en silence, soigneusement, délicatement comme deux pièces d’un puzzle qui se rejoignent naturellement. Sentir contre le haut de sa cuisse la chaleur de son sexe, attendre calmement que le mouvement se fasse. Puis entendre son souffle s’accélérer, deviner l’angle droit formé par ses cuisses s’arrondir un peu, s’impatienter, et disparaître dans un emmêlement soigneusement réfléchi. Mais il est deux heures trente, Marc doit se contenir. Le temps des colos est loin. A six heures Lucie sera partie pour une journée de travail. Il ne se contente que d’une longue caresse qui part du creux de la nuque pour s’achever à la base des reins. Il n’en suffit pas plus pour qu’elle modifie sa position, mettant un maximum d’application à humilier la raideur de la pénombre grâce à la rondeur de sa sensualité.
Marc s’est levé. Il ne dormira plus. Il faut qu’il sorte sur la terrasse, qu’il entende les bruits de ce qui vit la nuit. Il faut qu’il respire à fond, comme le médecin le lui a conseillé. Pour atténuer les douleurs picotantes qui assaisonnent ses insomnies. Il s’est installé sur la balancelle, essaie d’organiser ses pensées. Il ne sait plus, tout se mélange, tout est enveloppé du même doute. Marc aime s’inventer des désespoirs impossibles. De ces désespoirs qui ne peuvent naître qu’avec la disparition des autres. Il commence par attendre le passage d’une idée noire, très brève, imperceptible, il la cueille puis la laisse mûrir, grossir. Peu à peu elle se transforme. Celle qui n’était qu’hébergée par un esprit tourmenté finit par l’envelopper totalement de ses griffes acérées. Marc s’est déjà inquiété de cette tendance à ne pas résister à l’appel de la douleur, mais ne s’en est jamais ouvert à quiconque. Il a fini par admettre qu’il avait besoin, pour son équilibre diurne de ces cocktails de souffrances nocturnes. Généralement dés qu’il se lève, dès qu’il reprend contact avec la réalité, le charme est rompu. Il revient à des préoccupations plus professionnelles, familiales ou même épicières.
Mais cette nuit, peut être en raison de la chaleur, volumineuse, poisseuse il a le sentiment qu’au matin l’étau ne se desserrera pas. Il hésite à éliminer de ses soucis l’idée le pressentiment que quelque chose ne va pas avec Armand. En fait il ignore s’il s’agit d’une inquiétude inutile ou d’un début de certitude.
Marc se souvient du départ de son fils, il y a deux semaines, il l’a embrassé de façon inhabituelle. Comme s’il avait quelque chose à lui dire, comme s’il attendait un signe, une parole autre que les traditionnelles recommandations et les allusions un peu vaseuses sur ses amours avec Fanny.

Un voyage contre la vitre, suite…

  • Moi je le trouve franchement nul ce bouquin. Ce n’est pas un monde de rêves qu’il nous montre, c’est un monde à l’envers. Les enfants prennent la place des adultes et vice versa. C’est vraiment n’importe quoi, on dirait que tout ce qu’on veut c’est de pouvoir se gaver de bonbons en jouant à la Nintendo à longueur de journée. Nous avec Fanny et Virginie, ce n’est pas comme ça qu’on voit les choses.
  • T’as peut être raison, mais ça fait du bien de rêver : c’est pas interdit et on peut le faire quand on veut. Tu es qui toi pour nous parler comme ça ? Si tu nous cherches tu vas nous trouver, parce qu’on n’est pas venu en colo pour se faire emmerder, nous ce qu’on veut c’est qu’on nous fiche la paix !
    C’était Julien qui avait pris la parole. Armand avait noté l’accent parisien. Il avait noté aussi qu’il y avait beaucoup de sincérité dans ces paroles. Il se sentait un peu gêné d’être montré aussi désagréable.
  • Ne te fâche pas, on cherche pas des histoires. Nous aussi ce qu’on veut, c’est qu’on nous laisse tranquille. Les colos, on connaît la musique par cœur, alors cette année on a décidé qu’on n’allait pas se laisser endormir par tous leurs jeux débiles.
  • Là on est bien d’accord s’est exclamé Julien. Nous aussi on veut plus participer à tous leurs grands jeux et on ne supporte pas la poterie. Ça rend les mains sèches. Ce qu’il faudrait c’est qu’on soit souvent ensemble… Quand on en a envie, pour faire ce qu’on veut.
  • J’ai une idée, dit Fanny. Vous savez, ce soir à la veillée ils vont nous demander de choisir les activités qu’on souhaiterait faire, on a qu’à marquer RIEN sur le bulletin de vote, on verra bien ce qu’ils décideront…
  • Oui, on fera comme ça et je suis sûr que ça va marcher. On les connaît, ils vont pas oser nous contredire ? Ils savent qu’on mettra la pagaille. Et moi, je vous propose de vous en lire un extraordinaire de livre. Un livre secret que je suis le seul à avoir. Ça s’appelle un manuscrit et celui qui l’a écrit il s’appelle Mollard.
  • Il parle de quoi le bouquin de ton Mollard.
  • Il raconte une histoire complètement folle, une histoire d’enfants qui prennent le pouvoir en quelques mois sans que personne ne s’aperçoive de rien…
    Le lendemain, à l’emplacement prévu pour l’activité RIEN on pouvait découvrir six prénoms soigneusement écrits de la même main.

Voyage contre la vitre, suite…

C’est pendant la « cyber colo » que le groupe des irréductibles a vu ses effectifs doubler. Dès le premier jour, Armand, Virginie et Fanny se sont trouvés dans la même équipe. Le troisième jour, le grand tableau de la citoyenneté mis en place, six prénoms se côtoyaient dans l’emplacement prévu pour RIEN. Pour les trois premiers, ce n’était pas une surprise. L’équipe pédagogique connaissait le « dossier » des trois contestataires emmenés par Armand. Les personnels ne se renouvelaient pas beaucoup dans cet organisme de vacances et plusieurs animateurs avaient goûté aux délices d’un séjour avec Armand, Fanny ou Virginie. Lors de la réunion de préparation, fin Juin, il avait fallu consacrer un temps de travail à l’étude d’une stratégie pour résoudre le problème du trio infernal. Les séparer ? C’était courir le risque de multiplier les difficultés par trois. On avait la conviction que chacun continuerait d’œuvrer dans son groupe. Trois animateurs seraient « sacrifiés ». Les regrouper paraissait être la moins mauvaise des solutions. Un seul animateur aurait le redoutable privilège d’essayer de les dompter.
Et puis cette année, il y aura les activités décloisonnées, ils finiraient par se lasser et rentreront dans le rang. On parie que l’un des trois finira par se désolidariser en se laissant tenter par une nouvelle activité. On est persuadé qu’avec le projet de colo citoyenne, on finira par les intégrer. On étouffera leur désir de révolte avant qu’il ne naisse. Tout simplement parce qu’on leur permettra de laisser libre cours à leurs pulsions, tout en assurant un encadrement efficace.
Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est les trois grains de sable supplémentaires. Trois grains de sable apparus le jour des grands débuts de la colo citoyenne. Boris, Jacques et Julien étaient de ces empêcheurs de tourner en rond. Avant de s’inscrire dans l’activité RIEN, ils ne se connaissaient pas, mais on aurait pu imaginer qu’ils avaient suivi un stage intensif auprès des trois autres.
Armand les avait remarqués dés le premier jour. Ils furent les seuls à contester les activités manuelles et lorsqu’il s’agissait de transhumer vers la plage, ils traînaient toujours en arrière. La première rencontre, celle qui précéda la consultation des enfants en vue de l’établissement du grand tableau de la citoyenneté, eut lieu à la bibliothèque de la colo.
Pour être plus exact, elle eut lieu devant l’étagère sur laquelle on avait entassé quelques dizaines de livres qui avaient dû appartenir à l’arrière grand mère du directeur… Armand était entré avec Fanny et Virginie, ils avaient été surpris de découvrir qu’ils n’étaient pas seuls. Boris, Jacques et Julien feuilletaient un livre un peu bizarre qu’il connaissait bien : « La république des enfants « . C’était un livre d’images où l’auteur imaginait un monde un peu fou sur lequel les enfant régnaient en maîtres absolus. Un monde à l’envers en quelque sorte. Armand les avait interrompus dans leur lecture, et s’était adressé à eux armé d’un sourire condescendant.

Mes Everest, Marguerite Duras. Un barrage contre le Pacifique, extrait.

Je n’avais encore jamais lu, un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras… Magnifique

Elle ne trouva pas Joseph, mais tout à coup une entrée de cinéma, un cinéma pour s’y cacher. La séance n’était pas commencée. Joseph n’était pas au cinéma. Personne n’y était, même pas M. Jo1.

Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence.

C’est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour. On ne saurait lui en imaginer un autre, on ne saurait rien lui imaginer d’autre que ce qu’elle a déjà, que ce qu’on voit. Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu’elle est déjà loin, libre comme un navire, et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l’appareil immaculé de sa beauté2. Et voilà qu’un jour de l’amertume lui vient de n’aimer personne. Elle a naturellement beaucoup d’argent. Elle voyage. C’est au carnaval de Venise que l’amour l’attend. Il est très beau l’autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble. Avant même qu’ils se soient fait quoi que ce soit on sait que ça y est, c’est lui. C’est ça qui est formidable, on le sait avant elle, on a envie de la prévenir. Il arrive tel l’orage et tout le ciel s’assombrit. Après bien des retards, entre deux colonnes de marbre, leurs ombres reflétées par le canal qu’il faut, à la lueur d’une lanterne qui a, évidemment, d’éclairer ces choses-là, une certaine habitude, ils s’enlacent. Il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi. Le ciel sombre de l’attente s’éclaire d’un coup. Foudre d’un tel baiser. Gigantesque communion de la salle et de l’écran. On voudrait bien être à leur place. Ah ! comme on le voudrait.

Flash…

Vitesse glisse

Vitre grise

Regard s’échappe

Je l’attrape

Il brille de mille yeux

Vite si vite

Et le vide

Tu restes seul

Et vibres

Pâle et plaqué

Contre ce mur rond

D’une mémoire de papier

9 février

Voyage contre la vitre, suite…

Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.

  • Bien sûr que non !
  • Alors c’est quoi, si c’est pas un travail ? Armand savait très bien où il voulait en venir, et questions après questions les laissait s’empêtrer dans le piège qu’il avait tendu.
  • A dire vrai, c’est un peu comme des vacances avaient répondu, un peu naïfs les victimes du jour.
  • Si vous êtes en vacances, vous êtes pas payés alors !
  • Si, on est payé, mais tu sais, c’est pas vraiment un salaire, on appelle ça une indemnité. C’est difficile à comprendre. Et puis, c’est normal qu’on gagne un peu d’argent. Il faut qu’on vous surveille, qu’on vous apprenne des choses. On s’occupe de vous quoi…
  • Donc, c’est un travail puisque vous êtes payés !
  • Si tu veux, c’est un travail ! Et alors qu’est ce que ça change ? Où tu veux en venir avec ces questions ?
    Armand n’a pas l’habitude d’étaler sa culture. Il lui arrive pourtant de connaître de véritables instants de jubilation lorsqu’il parvient à mettre les adultes en difficulté par la pertinence d’un raisonnement. Il doit beaucoup à son père pour ses connaissances et notamment ce qu’il sait sur l’origine des mots. Marc aime l’émerveiller en lui expliquant par exemple qu’hippopotame signifie le cheval du fleuve. Armand comprend ainsi que les mots vivent, qu’ils naissent, grandissent, se modifient et parfois meurent. Marc lui parle de ses mots avec amour, comme il évoquerait des êtres humains.
    Il lui avait confié son inquiétude à propos de certains d’entre eux. Une terrible maladie les ronge, une maladie rendant le mot incapable de retrouver ses couleurs d’origine. Marc voulait parler de cette tendance que l’on a à trahir les mots, à les accommoder à toutes les sauces, à les exposer en vitrine.
    Marc lui avait parlé du côté un peu curieux du mot travail : ce mot venant du mot latin  » tripalium  » instrument de torture. Armand fut stupéfait par cette découverte. Ce jour là, à la colo, il se souvenait et était satisfait de pouvoir utiliser sa culture.
  • Vous saviez que travail voulait dire torture, autrefois ? C’est une torture pour vous de vous occuper d’enfants ?
  • Mais enfin, où va t’il chercher ça celui là ! C’est pas une torture, puisqu’on t’a dit que c’était plutôt un plaisir.
  • Oui, mais si c’est un plaisir que tu te fais payer, moi je comprends pas. Il faut que tu m’expliques. Je suis en vacances avec toi, ça me fait pas plaisir et il faut que mes parents paient cher, et toi t’es en vacances avec moi, ça te fait plaisir, enfin apparemment, mais toi on te paye.
    Bien sûr, Armand utilisait des raisonnements qui auraient mérité de s’affiner un peu plus. Mais ce qui lui plaisait, c’était de déstabiliser quelques uns de ces jeunes adultes. Juste pour le plaisir, par jeu. Pour les voir embarrassés.

Voyage contre la vitre, suite…

Virginie est son amie. Elle la supporte, peut être parce qu’elle est loin, peut être parce qu’elle ne la voit qu’une fois par an. Virginie et Fanny sont l’angoisse de tous les animateurs débutants. Surtout Fanny. Elles n’entrent dans aucun schéma classique, ne correspondent à aucune des catégories qu’ils avaient pu identifier durant leur formation. Elles ne sont ni agressives, ni passives, ni grossières ni insolentes. Elles sont indéfinissables, imprévisibles. Leur grande force, c’est la complémentarité.
Leur présence crée un malaise. Elles n’ont pas besoin de s’exprimer. Elles sont. Elles se contentent d’être, d’observer, d’écouter. En silence. Les animateurs ne savent jamais comment réagir, ils se sentent de trop. Et le soir, ils racontent aux autres leurs souffrances. Ils expliquent qu’en présence de Fanny et Virginie ils se sentent si mal qu’ils ont l’impression de s’entendre, de se voir. Ridicules.
C’est comme si elles nous jetaient un sort, dès qu’elles nous regardent on se sent pris d’une espèce d’angoisse, difficile à décrire. Ce n’est pas de la peur, c’est pire que cela, c’est la sensation de n’être rien. Rien que des objets de mépris. Elles sont et nous ne sommes rien…

L’été dernier, Armand est parvenu à pénétrer le monde de Fanny et Virginie. On ignore comment il s’y est pris pour s’attirer leur sympathie, mais elles l’avaient accepté tout de suite. Cette année là, de difficile, la situation est devenue catastrophique pour les animateurs. Il n’y avait ni dominante, ni apprentissage de la citoyenneté pour espérer souffler un peu. Il fallait les supporter la journée complète. Une journée complète avec Fanny, Virginie et Armand, c’est une journée longue, très longue, trop longue. Trop longue quand les enfants auxquels on se consacre posent beaucoup de questions. Des questions embarrassantes auxquelles on va évidemment mal répondre. Des questions ni méchantes, ni stupides, de simples questions posées par quelques êtres humains à d’autres humains. Avec une petite nuance toutefois, ceux qui posent les questions, les petits humains, connaissent déjà les réponses que leur feront les grands humains. Et celles qu’ils ne leur feront pas parce qu’ils sont petits, tout petits.
Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.

Voyage contre la vitre, suite…

Incapable de pousser plus loin la conversation, confus, penaud, le directeur s’était éclipsé sans essayer de les convaincre. Le soir, en réunion, tout le monde a donné son avis à propos du problème du Rien. Daniel, le jeune animateur stagiaire responsable de l’activité n’avait rien à dire. D’une part parce qu’il n’était pas encore diplômé et d’autre part parce qu’il était tard et qu’il avait hâte qu’une décision se prenne pour rejoindre l’aide cuisinière qui l’attendait à la plage. Et fatalement, comme c’était une colonie démocratique, on avait voté, et le rien l’avait emporté. D’un rien. L’activité était maintenue.  

Armand a un faible pour Fanny. Fanny le lui rend bien, mais elle est surtout inséparable de Virginie qui est un cas à part. Elle ne se sent bien qu’au milieu des garçons et n’hésite pas à se mêler aux nombreuses bagarres qui ponctuent les temps calmes. Fanny est la seule personne de sexe féminin de son âge qu’elle puisse supporter. En fait c’est une féministe, une vraie, comme on aimerait en rencontrer parmi ses aînées. Elle ne supporte pas qu’on l’enferme dans son statut de fille avec tous les préjugés qui accompagnent cette classification. Elle n’est pas tendre, non plus, avec ceux qui se croient originaux et affectueux en la gratifiant du titre de « garçon manqué ». Elle ne se prive pas de dire, à ces psychologues d’opérette que la seule chose dont elle est sûre, c’est qu’elle est une fille réussie. Depuis trois étés, elle participe aux mêmes colonies que Fanny.
Fanny est différente. Elle a l’enveloppe d’une déjà belle jeune fille en devenir. Pleine de séductions et de sensualité. Comme une arme qu’elle utilise contre ceux de son âge, mais surtout contre ces jeunes adultes qui ne maîtrisent pas encore leurs pulsions. Fanny est cruelle, au sens propre du terme, elle éprouve beaucoup de plaisir à faire souffrir ses proies, surtout lorsqu’il s’agit de grands dadais tout juste déniaisés qui s’adressent à elle avec des mots empruntés aux séries télévisées qu’elle ne supporte pas.
Ses mots, elle les choisit avec soin, puis elle les aiguise sur la pierre de son mépris et les leur jette violemment à la face. Ils souffrent ces apprentis adultes qui hésitent entre le hier et le demain, entre le trop tard et le déjà. Ils souffrent parce qu’ils se sentent ridicules, diminués, humiliés. Alors, ils remballent leurs mains, faussement affectueuses, qu’ils avaient crus bon d’égarer sur la chevelure porte bonheur de Fanny. Fanny possède une toison à la Angela Davis. Une toison qui alimente bon nombre de conversations inutiles. Celles où on ne parle que pour donner l’impression de s’intéresser à quelque chose. Toutes ces mains, elle ne les tolère plus, elles sentent la flatterie de foire. Elles ont mauvaise haleine, ces mains, elles respirent le médiocre, la niaiserie, le  » viens ici que je te caresse, ou plutôt que je te tripote « .
Fanny habite à Istres. Elle vit dans la vieille ville, presque au sommet, et de sa terrasse elle domine une mer de toits aux vagues rousses et ocres. Dès que les beaux jours arrivent elle passe de longues heures à regarder l’étang de l’Olivier, au loin. Elle écoute la vie dans les maisons, sur les autres terrasses. Elle ne comprend pas ce qui se dit, mais elle aime imaginer des intrigues dans chaque conversation surprise. Pendant la saison touristique, elle aperçoit des groupes qui gravissent les quelques marches qui les conduisent au point de vue que le guide bleu leur indique. Ils la dérangent, elle les gomme de son panorama, parce qu’ils font comme une tâche à sa belle ville.

Mes Everest, Stefan Zweig

La jeune fille

Aujourd’hui, je ne peux trouver le repos…

La faute sans doute à cette nuit d’été.

Le parfum des tilleuls éclos

Pénètre par le battant écarté.

Oh, toi mon cœur ! Si maintenant il venait

-Ma mère depuis longtemps est allée se coucher-

Et dans ses bras te prenait…

Toi mon faible cœur…Jusqu’où te laisseras-tu aller ?

Cordes d’argent-1901-

Flash…

Et la mer me remonte

A chaque soir tombant

J’attends l’appel d’une vague oubliée

Ô belle amarrée

Entends le chant du couchant

Il frise en frissonnant

La douce peau des amants  

1 février

Voyage contre la vitre, suite…

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Alors ils ont choisi. Tout a été organisé pour que les enfants citoyens puissent s’exprimer et choisir. Ainsi, au début du séjour, on leur a demandé d’inscrire sur un bout de papier la ou les activités souhaitées. Le soir, lorsque les animateurs de l’équipe de grands, des pré ados comme on dit pour faire scientifique, ont dépouillé les bulletins, il y a eu un premier choc. Beaucoup d’enfants n’ont pas été surprenants ni originaux dans leurs choix. On a retrouvé les grands classiques : la peinture sur soie, la pyrogravure, le ramassage des coquillages et la construction de cabanes. Mais surtout, quelques enfants ont choisi comme seule occupation l’activité « RIEN ». Il a fallu qu’ils réfléchissent ces animateurs spécialisés. Il a fallu qu’ils admettent qu’il serait impossible de refuser ce choix. Puisqu’ils avaient dit aux enfants :  » vous avez des droits, utilisez-les «, ils ne pouvaient pas se contredire en éliminant, de manière autoritaire, le choix de six citoyens.
C’est ainsi que le lendemain matin, sur le grand tableau de la citoyenneté, celui où chacun doit inscrire son nom en face de l’activité choisie, il y a une case réservée à RIEN. Plus exactement un emplacement est prévu pour ceux qui ont choisi de ne rien faire… Les animateurs, conseillés par le directeur, ont décidé d’aller jusqu’au bout du projet. Avec, il est vrai, le secret espoir que rapidement les choix se portent sur des activités classiques. Et surtout que la case RIEN n’ait plus aucune utilité.
Tous les matins de la première semaine, Armand, Fanny, Jacques, Boris, Julien et Virginie s’inscrivent pour ne rien faire pendant les périodes où l’activité dominante n’est pas proposée. Ils ne veulent rien faire. Ils veulent être tranquilles, ensemble. Ils ne veulent plus pratiquer des activités qui ne sont que de pâles imitations de ce qu’ils subissent toute l’année à l’école. La différence c’est qu’ici on est en maillot de bain et qu’on a le droit de tutoyer les adultes.
Pendant que les autres construisent des cabanes, participent à des concours de châteaux de sable, enfilent des perles, collent des bouts de laines sur des pots de yaourt ou construisent des flèches polynésiennes, eux, ils ne font rien. Rien de productif, rien qu’ils puissent ramener à la maison pour compléter l’exposition permanente des dessus de télé. Pour les surveiller, on dit pour les encadrer, on a désigné un jeune animateur stagiaire. Comme il n’est que stagiaire, il ne sait presque rien faire. Et ils ont cru comprendre, qu’il n’aimait rien faire. Il est animateur, parce que son frère l’est aussi. Il lui a expliqué que c’était super, surtout pour l’ambiance, le soir, quand les gamins sont couchés. Les enfants, ce n’est pas son truc, mais comme son frère lui a expliqué que dans cette colonie on ne les avait pas tout le temps sur le dos et qu’en plus il y aurait un arrivage de nouvelles animatrices, il n’a pas hésité. Alors, comme il n’est que stagiaire, et qu’il ne sait presque rien faire, il n’a pas eu le choix. A l’issue de la première réunion, il s’est retrouvé responsable de l’activité RIEN.
C’est facile, puisqu’ils ne font rien. Quelquefois, ils parlent ou plutôt ils murmurent. Ils lisent des histoires. Surtout Armand qui vient à l’atelier RIEN avec un gros document relié de la taille d’une ramette. Il le lit. Parfois, il y en a qui écrivent, ou qui recopient. Il ne sait pas ce qu’ils trament mais comme ils le laissent tranquille cela lui est égal. Il se contente de les regarder. C’est ennuyeux d’observer des enfants qui ne font rien, ou pas grand chose, alors il s’endort. Il faut dire que le sommeil lui manque car la nuit il n’est plus stagiaire et n’a rien à apprendre. Le plus fastidieux, ce sont les réunions pédagogiques, parce que forcément quand vient le moment du bilan, il n’a rien à dire.
Evidemment au début de la deuxième semaine quand les autorités pédagogiques se sont aperçues que le même groupe d’enfants s’entêtait à ne s’inscrire qu’en face du RIEN elles leur ont demander de justifier ce choix. C’est Fanny, une ancienne, qui a répondu pour les cinq autres. Elle a expliqué que c’était simplement parce qu’ils avaient envie de ne rien faire. Comme en plus on leur donnait la possibilité de choisir, ils ne voyaient pas pourquoi ils s’en seraient privés. Elle a même ajouté qu’elle ne comprenait pas pourquoi on ne posait pas la même question à ceux qui choisissaient depuis le début de la semaine l’activité « fabrication de colliers en coquillages »…
Un jour, le directeur a voulu les rencontrer pendant qu’ils étaient en atelier RIEN. C’est un jeune directeur dynamique qui n’hésite pas à se jeter à l’eau pour faire rire les plus petits et les animatrices un peu coincées. Pour se distinguer des autres il est toujours torse nu sous une grande salopette en jean ternie par de nombreux bains de minuit. Comme à son habitude, et comme son statut le lui permet, il a commencé par leur passer la main dans les cheveux. Pour bien leur montrer qu’il venait en ami, en complice même. Mais surtout, pour se rassurer, car il les connaissait bien. Particulièrement Armand et Fanny. Il avait pu tester, l’année précédente, les humeurs un peu particulières de ces deux spécimens. Il a commencé par prendre une longue inspiration, puis s’est lancé dans un grand discours. Sur la vie : comme quoi il fallait apprendre à faire des choix désagréables, comme quoi on ne pouvait pas toujours faire ce dont on a vraiment envie. Il a prétendu aussi qu’un âne qui ne goûte que du foin ne mange que du foin, et que pour effectuer de bons choix il fallait un peu se forcer. Armand a souri et a dit qu’il s’inquiétait inutilement. Il lui a affirmé qu’ils étaient heureux, comme ça, à ne rien faire, et qu’il ne comprenait pas pourquoi on venait les embêter. Il a conclu en lui expliquant que s’il ne voulait plus que cette activité soit choisie, il ne fallait plus la proposer. Et s’ils le faisaient, alors ce ne serait plus une colonie de citoyens mais une colonie tout court. Fanny, beaucoup plus sèche, a ajouté que ce n’est pas quand on a fait une erreur qu’il faut réfléchir, mais avant. Elle a déclaré que s’ils étaient obligés de s’inscrire dans d’autres activités, sa démocratie c’était du bidon.

Voyage contre la vitre, suite…

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Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca…
C’était une collection inutile, qu’il ne montrait pas. Les autres n’entendaient pas les mêmes mélodies. Il en avait parlé à Armand, une fois, mais il n’avait pas été convaincu. C’était un peu tôt, il aurait fallu, pour qu’il puisse apprécier les saveurs de ces mots, attendre quelques années de plus.
Au bout du compte, Marc s’était laissé convaincre et avait conclu que ce serait la meilleur façon d’utiliser intelligemment le micro ordinateur familial. On avait donc choisi la colonie Internet avec des arrière pensées éducatives. C’est encore une fois « on » qui impose sa loi. On a choisi. On. Le fameux « on » pronom personnel impersonnel de la troisième personne du singulier. Il est singulier, ce pronom qui se permet de prendre la place d’un seul ou d’une multitude. Il est singulier ce pronom qui regroupe parfois sous son anonyme dictature des foules énormes.

  • On avait pensé, avec ton père. (Et le on singulier, devient pluriel grâce à l’entrée en scène d’un complice qui lui donne force de loi.) On avait pensé que tu pourrais choisir cette colo à dominante informatique. On avait pensé que tu aimerais certainement t’initier à Internet. Comme on vient d’acheter un micro, on s’est dit que ça pourrait toujours te servir.

Et tout le monde est content. Ou plutôt on est content. Tant pis, si le fils ou la fille préférée aurait souhaité une colonie dominante chasse aux escargots, ou apprentissages des chants d’oiseaux. Armand, lui, n’avait pas eu la sensation d’être manipulé. Bien au contraire. On avait envoyé le formulaire d’inscription le jour même.
Armand, n’a pas eu à regretter. D’une part, l’activité l’a passionné et d’autre part cela lui a permis d’élargir le groupe qu’il avait constitué avec Fanny et Virginie l’année précédente. Ils se sont rapidement retrouvés à six dans les mêmes activités. Hormis leur attirance pour Internet et la lecture de romans d’aventure, ils ont en commun de détester la plage. Surtout quand il faut se déplacer en groupe. Et plus encore, quand le groupe doit marcher en rangs serrés. Quant aux baignades, elles se déroulent à l’intérieur d’un parc que les spécialistes de l’animation aquatique appellent un périmètre. Il faut entrer dans l’eau quand l’animateur l’a décidé et en sortir quand le coup de sifflet du maître nageur a retenti. Armand et les siens sont allergiques à tous ces jeux stupides qu’on leur propose continuellement dans le but de les éduquer dans la joie et la bonne humeur. Ils sont exaspérés par les animateurs couvrant le bruit des vagues avec leurs cris stupides et par les animatrices qui n’ont d’yeux que pour les abdominaux du maître nageur, toujours entre deux sommeils. Depuis le temps, ils connaissent tous les rites des colonies. Aujourd’hui ils n’aspirent qu’à être tranquille.
Ce qu’ils préfèrent, c’est qu’on sollicite leur avis. Le premier jour, le directeur adjoint, chargé de la pédagogie et des équipes de grands, explique que cette année on a décidé – tiens, encore le on – de les éduquer à la citoyenneté. Comme la plupart ignorent le sens de ce terme, il a expliqué qu’être citoyen dans une colonie c’est pouvoir choisir…

Voyage contre la vitre, suite…

Cette colonie a été semblable à celles qu’Armand a déjà connu. Armand est un habitué de ces séjours éducatifs. Il est un habitué et s’y est habitué. Comme pour les vacances vertes avec la tante Annette. Ses parents se sont rencontrés en colonie. Ils y ont vécu parmi les plus beaux moments de leur vie… Alors, pour une fois, ils ont décidé d’imposer ce type de vacances à leurs enfants.
Aujourd’hui, Armand leur reproche de vivre sur leurs souvenirs, de s’imaginer que tout sera extraordinaire parce qu’ eux l’ont vécu, parce qu’ eux l’ont voulu.
Il aurait préféré qu’on lui impose franchement plutôt que de le manipuler en lui décrivant un monde qu’il n’a jamais rencontré. Il ne détestait pas ces séjours collectifs mais n’était pas un passionné. Heureusement que cette année il y avait une dominante : une initiation à l’informatique et au réseau Internet. Le prospectus expliquait que les enfants pourraient, en plus des autres activités traditionnelles, se perfectionner dans l’utilisation de ce nouveau moyen de communication. Armand se souvenait du slogan qui l’avait attiré :  » Avec Internet, la super colo devient la cyber colo ». Avec du recul, il se dit que c’était bien un slogan de gentils animateurs dévoués. Juste ce qu’il faut de niaiserie pour bien montrer qu’on ne s’adresse qu’à des enfants. Il se souvient que sa mère n’avait pas été attiré par ce titre accrocheur. Par contre ce qui l’avait facilement convaincue, c’était la référence, quelques lignes plus bas, à la « pédagogie ». Il était expliqué que les enfants bénéficieraient de la même démarche d’apprentissage que celle appliquée dans les stages de formations d’animateurs. Toujours les souvenirs ! Les stages cette fois ci. Ces stages intensifs, où semble t’il, elle connut ses premiers émois amoureux durant les longues veillées où l’on dansait le folk au son de la pédagogie nouvelle. Armand n’eût donc pas besoin d’insister. Sa mère qui souffrait de nostalgie chronique, à la simple évocation de ses premières maladresses amoureuses, accepta tout de suite.
Evidemment, cette colonie était plus coûteuse. Trente pour cent de plus ! Mais c’est normal, il faut que les parents comprennent et acceptent que la qualité pédagogique a un prix…
Et Armand entra dans le cercle fermé des « internautes ». Ce séjour tombait bien. Ses parents avaient décidé de vivre avec leur temps, de s’installer dans la modernité. Ils s’étaient équipés d’un micro ordinateur familial. Ce ne fut pas sans réticence. Marc considérait ce nouvel outil comme l’impitoyable bourreau du papier et des émotions qu’il procure. Il avait fini par céder car il savait ses craintes considérées comme archaïques. Il n’avait pas le droit, pour rester fidèle à ses principes, d’abandonner ses enfants au bord d’une route à regarder passer les autres. Il avait confiance, espérant qu’Armand ne se transformerait pas en un prolongement organique d’une de ces machines électroniques.
Marc était amoureux des mots et s’était inquiété du jargon utilisé pour faire tourner cette planète Internet. En essayant de lire quelques brochures et articles dans la presse spécialisée il avait été surpris des possibilités offertes par ces nouvelles techniques. Mais il fut effrayé par la pauvreté de cet espèce de langage ésotérique. Il voulait bien admettre qu’il était obtus, mais il ne supportait pas ces termes artificiels, tels que web, cybercafé, e mail, modem. Ils lui rappelaient les onomatopées vociférées par les robots des mauvais dessins animés japonais. On ne savait jamais s’il s’agissait de véritables mots ou de sigles prononcés phonétiquement.

Mes Everest, Peter Handke : le recommencement…

Voilà pour le vieil homme. – Mais moi, à la fin de ce récit, et dussé-je mourir aujourd’hui même, je me vois maintenant au milieu de ma vie, je contemple le soleil du printemps sur ma feuille blanche, je repense à l’automne et à l’hiver, et j’écris : Narration, mon Saint des Saints, rien n’est plus que toi de ce monde, rien n’est plus juste que toi. Narration, patronne du Guerrier Lointain, ma maîtresse. Narration, le plus spacieux de tous les véhicules, char céleste. Œil de la narration reflète-moi, car toi seul sais me reconnaître et me rendre justice. Bleu du ciel, descends jusqu’à l’abîme par la narration. Narration, musique de la sympathie, fais-nous grâce, donne-nous la grâce et sanctifie-nous. Narration, mélange fraîchement les caractères, parcours de ton souffle les successions de mots, assemble-toi en écriture et trace dans le tien notre dessin à tous. Narration, recommence, c’est-à-dire renouvelle ; repousse encore et à nouveau une décision qui ne doit pas être (…) Successeur, quand je ne serai plus, tu me trouveras au pays de la narration, dans le Neuvième Pays. Narrateur dans ta cabane en plein champ envahie par les herbes, toi l’homme doué du sens de l’orientation, tu peux tranquillement te taire, garder peut-être le silence dans les siècles des siècles, écoutant l’extérieur, descendant à l’intérieur de toi-même, mais ensuite, roi, enfant, rassemble tes forces, redresse-toi, appuie-toi sur tes coudes, souris à la ronde, reprends une profonde respiration, et fais à nouveau entendre celui qui apaise tous les conflits, ton : « Et… »

Extrait du roman « le recommencement »

Flash…

A quoi pensent les oiseaux ?

A rien me dites-vous ?

Ils n’en n’ont pas l’utilité,

C’est si simple ils se contentent de voler !

De voler certes,

Mais aussi de crier, de piailler,

De jacasser, de croasser,

De tourbillonner de planer,

De siffler,de souffler,

Et bien sûr ils nous voient,

Pauvres du tout en bas

Écrasés,effacés,

Courbés,oubliés,

C’est bien je vous crois…

Et que disent-ils de nous ?

Ô si peu,

Ils n’ont pas besoin de nous…

Voyage contre la vitre suite…

Armand n’admet aucun débordement affectif. Il redoute ces fins de colonies où tout le monde s’essaie à la tristesse. Ces effusions sont inutiles, exagérées ou hypocrites. Il n’est pas dupe et distingue l’ombre grise des adultes dissimulés derrière les gentils animateurs dévoués. Les adultes, Armand les a éliminés. Hormis son père, et peut être un certain Eugène Mollard dont il a conservé le manuscrit au fond de son sac. Il le lira ou le racontera aux autres, aux quelques uns, trop rares, qui pourront le comprendre.
Le rite est incontournable : c’est à qui mouillera le plus l’embrassé de ses ruissellements nostalgiques. Les « on s’écrira » fusent autant que les « c’était super ». Sans parler de ceux qui se tiennent par la main, les yeux dans le vague. Il s’agit des plus grands, les ados comme on dit, et des plus jeunes animateurs, qui dans ces cocktails de sanglots ne se distinguent pas de la masse.
Armand attend que le vent de la niaiserie se calme. Il s’est mis à l’écart. Avec lui, Jacques, Boris, Julien, Fanny et Virginie. Ils l’entourent, ne disent rien. Ils ont hésité à participer, ne serait ce que du bout des lèvres, à ces embrassades spontanées. Ils ne sont pas aussi durs que lui. Hormis Fanny. Mais il a réussi à les convaincre, une fois de plus, du ridicule de ces épanchements lacrymaux. C’est un groupe soudé. On ne les voit pas communiquer. A les observer, on comprend qu’un lien très fort les unit. On ne peut que supposer, parce qu’en leur présence, on se sent mal. Très mal. On éprouve la sensation désagréable d’être épié.
Patiemment, ils attendent que tout soit terminé. Animateurs et enfants n’en finissent plus de s’étreindre. De temps à autre, ils jettent un regard en direction d’Armand, de Fanny, des autres. Mais aucun n’ose approcher.
L’autobus entre dans la cour en roulant au pas. Les cris sont perçants, stupides aussi. Le car s’immobilise dans un long soupir de frein. Un soupir de soulagement pour Armand et les siens. Bientôt ils seront en gare de Nantes, où les tris s’effectueront en fonction des destinations. Bientôt ils se retrouveront, ailleurs, dans un nouveau monde : le cybermonde. Bientôt ils commenceront à tisser une toile d’araignée entre Saint Etienne, Paris, Villeurbanne, Istres, Limoges, et Rennes.

Voyage contre la vitre suite…

Ce mardi onze avril, Marc a reçu un paquet provenant des éditions Grissart. Il contient une dizaine de manuscrits. Il les pose en tas sur un bureau déjà envahi à ses quatre points cardinaux de papiers sous toutes formes : reliés, agrafés, froissés, déchirés, empilés. Il ne prend même pas le temps de les découvrir, de les soupeser. Il agit de manière routinière, se dit qu’il aura bien le temps de se plonger dans ces lectures difficiles. Pendant quelques secondes, son regard est attiré par le nom, un peu ridicule, d’un de ces apprentis écrivains. Il s’agit d’un certain Eugène Mollard. En quittant son bureau, Marc se dit que la première erreur de ce peut être futur prix Goncourt est de ne pas avoir choisi un pseudonyme. Il oublie ce nom et songe à l’ampleur de la tâche qui l’attend. Les éditions Grissart le connaissent et lui autorisent des délais de lecture plus important que l’usage. Il est vrai que la patience est une des premières qualités à travailler pour entrer dans le monde de la littérature. Quelques minutes seulement après avoir reçu ce colis il l’a déjà enseveli sous le fatras de papier de son bureau et dans un coin reculé de sa mémoire.
Chaque année, à Pâques, Armand doit subir la semaine de vacances à la campagne chez une tante célibataire qui vit entourée de chats et de rideaux mauves. Il aime le silence et la nature mais appréhende de plus en plus ce stage rural imposé par la diplomatie familiale. C’est un vendredi soir, le quatorze avril, qu’Annette, sa tante biologique dans tous les sens du terme vient le chercher. Il redoute l’ennui. Surtout s’il pleut. Il ne trouve rien à lire dans sa bibliothèque personnelle. Il sait que son père trouverait de bonnes histoires sortant de l’ordinaire à lui proposer. Mais aujourd’hui Marc est absent, comme chaque fois que la tante Annette passe à la maison. Juste avant de grimper dans la 403, mauve bien sûr, prétextant une envie pressante, il est passé par le bureau de son père. Ce n’est pas interdit, mais il n’est pas non plus recommandé de s’y rendre en cachette. Il fouille les différents amoncellements de livres mais n’y trouve pas de quoi satisfaire son appétit. Il s’apprête à abandonner ses recherches lorsqu’il aperçoit les manuscrits. Depuis quelques temps déjà il souhaite découvrir ce qu’est un livre à l’état brut. Il saisit le premier de la pile et a juste le temps de le glisser dans son sac entre le gros pull en pure laine des Pyrénées et l’épais pyjama pour les longues nuits campagnardes encore fraîches.
Ce fut une de ses plus belles semaines à la campagne. Il n’avait jamais rien lu de pareil. Il avait eu la main heureuse. Ce n’était pas un livre pour enfants bien sûr, mais il leur était adressé, un peu comme un message. Le dernier chapitre l’avait un peu déçu. Il était un peu naïf, un peu commun. Il aurait bien voulu savoir à quoi ressemblait cet Eugène Mollard.
La semaine suivante, Armand s’est procuré un dépliant sur la colonie Internet et l’a laissé traîné négligemment sur la table…

Voyage contre la vitre, suite…

Marc a peu de temps à consacrer à Armand et se le reproche. Il essaie de compenser ce déficit en lui accordant des moments de grande complicité. Il connaît son fils et sait qu’il n’est pas disposé à supporter la présence inutile d’un adulte. Mais il ne peut éviter l’inquiétude. Il s’interroge sur son rôle, sur la qualité de cette relation qu’il imagine authentique. Son travail consomme trop de ce temps précieux, ce temps qu’il ne parvient pas à morceler.
Armand n’a jamais complètement compris en quoi consistait le métier de Marc. En classe, il est embarrassé lorsqu’il faut parler de la profession du père. Il explique que son métier c’est lire. Les autres se moquent et lui répondent qu’on ne peut pas lire tout le temps que quand on lit c’est comme si on ne faisait rien, que quand on lit c’est qu’on ne travaille pas. Ils disent que lire, c’est un loisir. Un métier c’est ce que l’on fait tout le temps. Armand répond que son père lit tout le temps, même quand il ne travaille pas.
Marc est un artisan un peu particulier. C’est un travailleur indépendant qui passe son temps à lire. Il n’est ni archiviste, ni bibliothécaire comme il répond parfois pour simplifier et éviter d’inutiles explications. Il travaille sur contrat, pour le compte de grandes maisons d’éditions, d’entreprises, d’universités ou pour son propre compte. Les commandes sont variées. Il arrive qu’une entreprise le sollicite pour l’aider à préparer un dossier concernant un produit, un concept. Il intervient parfois en amont des agences de publicité. C’est ce qu’il aime le moins, parce qu’il prend peu de plaisir à fouiller dans des ouvrages techniques à dominante économique. Le seul avantage, c’est qu’il s’agit d’une activité financièrement intéressante et il est le meilleur pour dénicher l’information qui aurait échappé à n’importe qui. Parfois le contrat est plus en rapport avec ce qui le passionne : les mots, les beaux, ceux qui s’assemblent délicieusement pour former de belles grappes d’émotion.
C’est le cas actuellement. Une grande maison d’édition parisienne lui a demandé de préparer les matériaux pour réaliser une anthologie de l’émotion écrite. Il est chargé de découvrir dans tous les écrits, paraissant parfois dans l’anonymat le plus complet, des crus exceptionnels. Il essaie de rencontrer, au gré de ses lectures, guidé par sa seule sensibilité, un chapitre, une page, une phrase lui provoquant une grande secousse. Il doit éprouver de véritables orgasmes littéraires. Ce sont les éditions Grissard qui lui ont confié cette mission.
Chaque jour, il butine. De livres en livres, de pages en pages, il cherche, il trouve et enrichit sa réserve de « miel » littéraire. Il ne rejette rien, ne se laisse pas hypnotiser par les seuls chefs-d’œuvre médiatiques et se pose souvent sur des perles rares que des presque anonymes ont abandonné avec désespoir. Il y rencontre des mots aux couleurs extraordinaires, à la saveur ronde, musicale dont il s’imprègne pour mieux les déguster. En ces moments là, il est plus un goûteur qu’un lecteur. Comme l’œnologue, il lui arrive de recracher avec dégoût un morceau trop aigre, trop complexe, cherchant simplement à copier de grands crus à la réputation installée. Mais les larmes lui montent aux yeux, quand il découvre un véritable Château Margaux littéraire qui deviendra un grand cru, à protéger, à bonifier, à partager. Au milieu de ses livres, dans les bibliothèques, chez les bouquinistes ses amis, plus rien n’a d’importance. Armand est très loin.
A la maison, il y a les manuscrits. Il en reçoit une dizaine par trimestre. Il intervient souvent en deuxième lecture, pour confirmer un avis, mais il peut aussi être le premier à découvrir la production d’un amoureux de l’écriture. Il est très exigeant, ne se montre jamais enthousiaste, et relit parfois plusieurs fois avant de rédiger une note de lecture. Depuis trois ans qu’il exerce cette fonction, il n’a connu que trois ou quatre véritables émotions. De celles qui vous secouent si fort, que lorsque vous fermez le livre vous en êtes encore tout tremblant. Hormis ces quelques exceptions, il lui faut supporter de nombreuses confessions dont il ne retient que la monotonie.

Mes Everest, Victor Hugo, « En hiver la terre pleure »

En hiver la terre pleure ;
Le soleil froid, pâle et doux,
Vient tard, et part de bonne heure,
Ennuyé du rendez-vous.

Leurs idylles sont moroses.

Soleil ! aimons ! – Essayons.
O terre, où donc sont tes roses ?

Astre, où donc sont tes rayons ?

Il prend un prétexte, grêle,
Vent, nuage noir ou blanc,
Et dit : – C’est la nuit, ma belle ! –
Et la fait en s’en allant ;

Comme un amant qui retire
Chaque jour son cœur du nœud,
Et, ne sachant plus que dire,
S’en va le plus tôt qu’il peut.

Victor Hugo

Flash…

Il est des mots que j’aime dire et répéter

Pour entendre la rondeur sucrée

Que leurs boucles déliées

Font rouler dans le sillon doré

De mes silences amusés

Crépuscule est de ceux là

J’aime sa longue trace de lumière qui traîne

Il est l’heure hésitante de l’entre deux

Ce n’est que presque rien

Une pincée de mémoire solaire

Qui souffle sur une tentation de sombre

Crépuscule

Un voyage contre la vitre, suite…

Armand habite un quartier résidentiel de Saint Etienne. Quartier tranquille, isolé de tout, le meilleur comme le pire, où même le vent ne prend pas le temps de s’arrêter. Il ne fait que passer, juste au dessus du lotissement tassé au creux d’un vallon protégé. Armand aime le vent et les bruits inquiétants qui l’accompagnent. Des bruits dont on ignore s’ils en sont l’origine ou le résultat. Ici on les entend lorsqu’il traverse, là haut sur les hauteurs des Condamines.
Armand s’ennuie. Il attend que la nuit tombe et commence les rêves. Des rêves de puissance, des rêves de folie. Il construit des mondes bouillonnant comme le métal en fusion. Des mondes de vents, avec des cris. Avec des morts aussi, pour que les cris s’expliquent. Armand n’est pas un enfant bizarre, mais il réussit à apprivoiser le temps en fabriquant des histoires abominables. Abominables pour les autres, ceux qui pourraient les entendre. Mais Armand s’en moque, ces histoires lui appartiennent et il n’en fera profiter personne.
Armand a onze ans, mais paraît plus. Il est l’aîné d’une famille de trois enfants. Son frère et sa sœur ont peu d’écart avec lui mais il n’en profite pas. Il est comme un fils unique. Il les aime, mais se passe d’eux. Ce qu’il désire, c’est qu’on le laisse tranquille, qu’on ne lui pose pas de questions. Il est atteint d’indépendance. Une indépendance naturelle, qu’il n’a ni à revendiquer ni à défendre. Il a le privilège de vivre avec des parents qui respectent les nuances que la loterie génétique a déposé sur chacun de leurs descendants. Ils sont convaincus que la meilleure éducation est celle qui apprend les différences, celle qui respecte chacun, quel que soit son âge quel que soit sa taille.
Ils estiment qu’il ne peut y avoir communauté de vie sans certaines règles, strictes, auxquelles adultes comme enfants doivent se soumettre. Dans cette famille on prévoit de ne jamais poser de questions indiscrètes, inutiles ou stupides. Il faut préserver l’intimité de chacun, l’aider à s’aménager un espace inaccessible. Il faut avoir confiance en celui avec qui on partage un morceau d’existence. Le mensonge est impossible. Il n’a pas lieu d’être, il est un non-sens, un anachronisme, il a perdu son utilité.
Armand ne se plaint pas et ne manque de rien. Il n’est pas exigeant. Il n’aime pas tous ces jouets que les autres enfants entassent et oublient dans leurs placards. Armand préfère lire, ne rien faire, rêver. Rêver en écoutant le vent. Le vent qui souffle là haut, sur les crêtes. Le vent qui produit un grondement pareil aux soupirs des trains gravissant péniblement, plus bas dans la vallée la côte de Terrenoire.
Armand est un enfant attachant. Il remplit toutes les conditions requises pour être considéré comme mignon. « Qu’il est mignon ce petit… » Il déteste ce mot signifiant charmant aussi bien que gentil. Il n’aime pas ces compliments sucrés réjouissant plus ceux qui les jettent que ceux qui les reçoivent. Quand il entend mignon il voit de beaux bébés joufflus, dégoulinant de gazouillis attendrissants.
Armand aime les livres. Il est fasciné par ces volumes un peu secrets incrustés dans le moindre espace de vie de chaque pièce. Entassés, fermés il les imagine cage. Quand il le peut, il les ouvre pour que s’envolent les mots. Armand est privilégié, son père, Marc, consacre sa vie aux livres. Il est une espèce de bibliothécaire, d’archiviste, un de ces êtres exceptionnels pouvant vivre d’une passion. La journée, au milieu des livres, il travaille et le soir il se plonge dans la lecture des manuscrits que les éditions Grissard lui envoient au début de chaque trimestre. Il est lecteur. Armand trouve merveilleux que son père puisse ouvrir autant de cages. Armand ne parle jamais à Marc des histoires qu’il imagine. Il a peur de décevoir, d’être ridicule. Il attend que le moment soit venu pour l’inviter dans ses mondes de vents violents.
Armand admire son père en silence pour ne pas avouer qu’il l’a choisi comme modèle. Il lui parle peu et écoute ses révoltes, ses discours passionnés. Il ne comprend pas tout mais retient l’essentiel. Il sait que Marc n’aime pas l’artificiel, le forcé, ce qui se montre dans les vitrines. Il explique que les hommes ne dévoilent pas ce qu’ils ont de plus beau, qu’ils le conservent dans une zone protégée. Parfois ils l’ouvrent, pour d’autres, pour ceux qu’ils aiment. Son père est un homme des arrières-boutiques, des quartiers oubliés.
Pourtant il ne le supporte pas, quand il lui reproche de rester seul. C’est plus fort que lui, il se culpabilise et s’obstine à pratiquer un sport avec lui. Pour lui faire plaisir, parce que c’est normal qu’un père ait une activité avec son fils… Armand n’aime pas le sport, Marc encore moins et cela rend ces moments, heureusement très rares, tristes et ridicules. Ce qu’Armand apprécie c’est qu’il lui parle normalement, sans réfléchir indéfiniment aux conséquences à prononcer tel mot plutôt que tel autre. Il attend qu’il lui parle de son dégoût de ce monde où l’on ne pleure plus que sur des images numériques, de ce monde qui ne sait plus écouter ni le vent, ni la pluie sur les feuilles, ni aucun de ces bruits qui font comme une musique quand on les accepte. Il aime qu’il lui parle de ce qu’il découvre, lit, écrit. Dans ces moments là, Armand se sent puissant, indestructible, capable de parler de ses histoires, de ses rêves, de ses peurs. Mais il se tait, parce qu’il doute et ne veut pas rompre la magie de ces instants rares.
Avec Lucie, sa mère, tout est différent. Pour elle, il correspond à l’image de l’enfant de onze ans. Il ne triche pas, se sent incapable de l’inquiéter ou de la décevoir. Elle est gaie, pleine d’amour et de tendresse. Elle n’est ni collante, ni sirupeuse, juste ce qu’il faut pour donner envie de l’aimer. Armand est son complice. Ils se fâchent pour des futilités, pour se retrouver, en rire. Alors ils sont bien. Elle se confie à lui, lui dit son amour, pour lui, pour tous. Elle lui parle de Marc, lui explique qu’il est pénible, distrait, détaché de la réalité. Armand ne la contrarie pas, il l’écoute. Elle a besoin de ces moments d’épanchements pour reconstituer son stock d’enthousiasme. Elle en a besoin : elle est infirmière dans un service de gérontopsychiatrie…

Voyage contre la vitre, suite…

Il vivait seul, et passait ses dimanches avec sa sœur Justine. Elle habitait à quelques rues avec trois enfants dispensés de père. Il ne venait pas parce qu’il était invité, il venait parce qu’il le fallait. C’était la seule façon de garder le contact avec ce qui l’avait fait Mollard, Mollard Eugène. Justine était sa petite sœur, de huit ans sa cadette. Aujourd’hui comme hier, avec la patience de ces personnes qu’on imagine être nées pour les autres, elle le supportait sans rien demander. Il observait les enfants. Pendant de longues heures il les étudiait avec l’attention passionnée et le regard glauque d’un entomologiste amateur. Il cherchait un indice, une trace de ce qu’il avait été. Ils en étaient agacés. Justine réclamait leur indulgence, mais ils ne voulaient plus dilapider leurs dimanches avec Eugène, l’oncle un peu dérangé.
Eugène sentait cette hostilité. Persuadé d’être atteint d’une maladie rare, il se sentait persécuté et supposait que le monde entier lui en voulait. Le psychiatre qui le suivait depuis près de dix ans ne comprenait pas. Il cherchait la clé. Il aurait voulu qu’il s’agisse d’un traumatisme. Un traumatisme psychique datant de la petite enfance ayant causé des dégâts irréparables. Un tel diagnostic l’aurait rassuré sur la fiabilité de sa science. Mais Sigmund Freud n’était d’aucun secours pour Eugène Mollard. Eugène Mollard était un cas unique. Il ne pouvait entrer dans aucune des catégories prévues par les spécialistes des troubles mentaux. Aussitôt que l’on tentait de le sérier, de le caractériser, il s’échappait, il fuyait. On l’attendait au coin du désespoir, il surgissait en pleine euphorie. On le supposait haineux, aigri, on le retrouvait convivial, social, solidaire.
Depuis longtemps, il s’était mis en tête de laisser une trace. Il déclarait que, ne pouvant se souvenir de ce qu’il avait été, il voulait qu’on se souvienne de ce qu’il serait… Il se gargarisait de formules toutes faites, de phrases convenues. Se croyant philosophe il imaginait pouvoir impressionner son public. Son public, c’était Justine. Justine qui l’écoutait patiemment. Cela produisait comme un fond sonore. Elle s’habituait à ses manies, à ses projets, agonisants dés l’instant où ils naissaient. Il lui avait tout annoncé. Il était devenu un maniaque des prédictions, un obsédé des suppositions. Chaque week end amenait son inévitable litanie d’hypothèses hasardeuses, de théories fumeuses. Elle pariait sur ses lubies à venir, et évaluait avec perspicacité la durée de ses toujours nouvelles passions.
Il avait eu une période mystique pendant laquelle il envisagea d’évangéliser les banlieues difficiles. L’expérience fut courte. Au premier soir de sa croisade il perdit, dans une bagarre avec des hérétiques, ce qui lui restait de lunettes.
Grâce à un télescope de sa fabrication, il eut une période scientifique. Il scrutait les planètes. Cette passion fut soudaine et dévorante. Comme Eugène paraissait heureux, normal, Justine crût qu’il avait trouvé sa voie, qu’il pourrait enfin laisser cette trace qui l’obsédait. Inscrit au club d’astronomie de la maison des jeunes de Bourges, il lui arrivait d’oublier quelques dimanches chez sa sœur. Il s’était mis en tête de découvrir une nouvelle planète. Il parlait de la planète inconnue. Son existence lui semblait « géométriquement » évidente. Elle porterait son nom : la planète Mollard… Il dissertait de longues heures à propos d’une loi mathématique expliquant le phénomène de l’expansion de l’univers. Il emplissait de pleins cahiers de calculs, de schémas et affirmait à Justine, fascinée, que de célèbres astronomes américains s’intéressaient à ses travaux. Tout s’effondra le jour où il s’avéra incapable de régler convenablement son télescope pour montrer une magnifique éclipse de lune à ses neveux.
Il avait eu aussi une période sportive. Son projet étant de devenir le meilleur coureur de marathon des plus de quarante ans. L’expérience fut brève. Son médecin dressa un état des lieux de ses articulations si alarmant qu’il ne lui était autorisé que de simples trottinements. Il avait peint, sculpté, tissé, s’était essayé à divers arts martiaux, avait milité pour de bonnes causes, s’était engagé politiquement et revenait régulièrement à la case départ.
Il ne parvenait au bout de rien. Il ne pouvait se fixer et régulièrement se levait avec l’irrésistible envie de changer de vie. Il abandonnait ses passions de la veille, sans regrets, sans amertume. Justine ne le contrariait pas. Elle le soutenait, l’accompagnant dans cette quête éperdue. Parfois, elle plaisantait, lui expliquait que s’il souhaitait laisser une trace durable, la seule solution efficace connue et éprouvée était d’avoir des enfants. Il n’aimait pas qu’elle aborde ce sujet.
C’est le premier dimanche de janvier de cette année qu’il lui a exposé son nouveau projet. Il veut écrire une histoire. Il va fabriquer une aventure extraordinaire, dont les héros seront des enfants. Ce sera une histoire inventée ou rêvée, une histoire qu’il aurait pu vivre. Une histoire qu’il aurait aimé vivre. Au lycée, il n’était pas doué en dissertation, mais peu importe, il écrirait…
Le dimanche cinq mars Eugène Mollard est satisfait. Il a fini. Il a terminé l’histoire. Son histoire. Hier, il rêvait de l’écrire, aujourd’hui il la raconte à Justine stupéfaite. C’est extraordinaire, magique, elle pourra se souvenir. Mais elle ne dit rien, elle ne comprend pas ce qui a pu conduire son frère à imaginer une telle histoire. Elle ne veut pas discuter. Eugène semble enthousiaste, sûr de lui. Elle l’encourage à envoyer le manuscrit à un éditeur. Eugène y a pensé. Il a déjà sélectionné la grande maison d’édition parisienne, l’heureuse élue, qui aura le privilège de tirer profit de son immense talent. Justine n’a pas osé lui dire qu’il est peut être un peu tôt, qu’il faudra revoir l’épilogue. Les critiques risquent d’être impitoyables. Elle a trouvé les dernières pages trop dures, trop impossibles.
Le jeudi neuf mars, Eugène Mollard envoie son manuscrit aux éditions Grissart. Il a pris soin de modifier le dernier chapitre. Il a rédigé un texte plus doux, plus pédagogique, plus moral pour le grand public. Il est confiant et lorsqu’il tend son paquet à l’employé de la poste, il a la certitude que dans quelques temps on se souviendra de lui.

Matinales…

Je pense souvent à mon père…

Je pense souvent à l’absence

Qui reste ce peut-être

Trou de brume où jaillit un bel horizon mauve

Si loin du gouffre noir

De ta lourde disparition

Seules les pierres blanches semées

Sur le long chemin de nos mémoires encombrées

Unissent leurs froides solitudes

Pour combler les fissures où sifflent les vents de l’oubli

30 janvier

Mes Everest : Albertine Sarrazin…

Albertine, encore et toujours : un nouvel extrait de la traversière…

…Peut-être ne plongerons-nous jamais du haut du pont du Gard, ne ferons-nous pas le tour du monde et ne reverrons-nous que bien plus tard, ou pas du tout, ces gens auxquels, du fond de la paillasse, bien au noir, on rêvait de tordre le cou, dont on sentait le cou tiède sous les mains ; nous n’avons pas encore réalisé les ébauches, les projets fous, les inventions, les vengeances : nous avons oublié l’impatience, nous ne sommes pas pressés.

Nous laissons les lendemains venir à la rencontre du présent, notre présent oasis entre le froid et l’été où se reposent les démons. Nouveaux remariés, nous passons du temps frileux et ébloui à nous réapprendre l’amour, blottis entre le plaid mince et le matelas galette où des auréoles pisseuses correspondent aux infiltrations pluvieuses du plafond, cependant que le mistral claque comme rideaux, se plaque aux murs, tirebouchonne la cheminée ; nous sommes allés une fois à la rivière, une fois à la piscine, une fois au cinéma, une fois aux courses de taureaux, tout une fois et ça nous suffit.

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard souffrait. Il souffrait de ne pas se souvenir. Ce n’était pas de l’amnésie, les médecins l’avaient affirmé. Il ne se rappelait rien. Sa mémoire dont le mécanisme était déréglé broyait du noir. Eugène Mollard avait mal. Mal à l’intérieur. Mal à la vie qu’il regardait s’enfuir, se déroulant comme une bobine de fil échappée.
Eugène Mollard approchait la quarantaine. Il ne s’en inquiétait pas. Il ignorait la nostalgie. Il aurait quarante ans et ne les fêterait pas. Il ne fêtait pas ses anniversaires.
Eugène Mollard était de ceux qu’on oublie après une première rencontre. Il portait le cheveu gras et plaqué. Sa personne entière était imprégnée de mollesse moite. Il n’utilisait pas sa grande taille. Il en était embarrassé, étonné même. Son visage était un florilège de défauts exagérés. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il se transforme en caricature. On ne pouvait pas parler de laideur, c’eût été lui attribuer un signe particulier qu’on est capable de retenir. Il était pâle, sans aucune force dans les traits, comme s’il ne s’agissait que d’une simple esquisse. Son regard semblait attendre. Le moindre de ses enthousiasmes optiques était stoppé dans son élan par deux épais verres pour myopes. Certaines personnes se découvrent une nouvelle élégance grâce aux lunettes. Eugène en était affublé. Il s’agissait d’un poids supplémentaire qu’il encombrait de sparadraps. Il avait la peau fragile et ses montures l’écorchaient.
Sur le plan vestimentaire, il vouait un véritable culte aux sous pulls en acrylique. Il ne choisissait pas les couleurs et n’éprouvait aucune appréhension à assortir un mauve vinasse à un bleu patriotique. Il portait des mocassins à boucle, et en toutes saisons ne sortait jamais sans un vêtement de pluie, roulé en boule autour du ventre, comme une ceinture abdominale.
Depuis dix sept ans, il exerçait les fonctions d’aide comptable dans une charcuterie industrielle de la banlieue de Bourges. Il ne prenait aucun plaisir dans son travail, accomplissant sa tâche avec application, ne posant aucune question. Il ne cherchait pas à s’élever dans la hiérarchie. Il ne jugeait pas ses journées monotones et ignorait les sens du verbe répéter (répéter : « dire ce qu’on a déjà dit », « refaire ce qu’on a déjà fait ») …
Chaque jour, il avait besoin de quelques minutes pour découvrir ce qu’il avait abandonné la veille. Il ne redisait pas, il disait. Il ne refaisait pas, il faisait. Pour ne rien oublier, même s’il n’était qu’opérateur de saisie, il était devenu un maniaque des pense bête. Ce qui lui avait valu le surnom de « post-it ».
Il ne lui était jamais rien arrivé. Rien qui puisse le marquer. Sa vie était une ligne droite au milieu d’un paysage monotone, sous un ciel sans nuages. Pas le moindre virage, pas le moindre relief pour accrocher le regard. Aucun de ses sens n’était sollicité plus qu’il ne fallait. Quand il se retournait, il ne distinguait rien. Il était atteint d’une curieuse maladie qui aurait pu s’appeler la platitude. Ce n’était pas douloureux. Comme il ne pouvait ni regretter, ni espérer, il finissait par s’habituer. Au commencement d’une journée, il se levait en ignorant ce que lui réservait l’avenir proche. Il attendait l’enchaînement des gestes mécaniques. Quand il sortait, il savait qu’il retrouverait son chemin. Il savait qu’un grand nombre de passants lui souhaiteraient le bonjour. » Bonjour Monsieur Mollard ». Il savait que rien de grave n’arriverait. C’était ainsi depuis toujours. Demain, il aura quarante ans.
Il finissait par s’habituer, mais il en souffrait. Il aurait voulu fabriquer une histoire. Une histoire à lui, une vraie, piquante, troublante qu’on rêve ensuite de raconter. Il aurait voulu inventer des projets. Des projets avec virages, des projets avec des orages, des projets pour courber cette ligne droite, insupportable. Il lui arrivait d’avoir mal, en forçant les tiroirs de sa mémoire. Ils étaient coincés, toujours vides.
Il y avait bien quelques photos, témoignages glacés des périodes où il s’était arrêté. Elles ne produisaient guère plus d’effets que s’il avait feuilleté un livre d’images. Il reconnaissait ses parents sans éprouver la moindre émotion. Il les voyait, comme deux visages rencontrés auxquels on ne prête qu’une attention distraite. Alors, il refermait la boîte. Il la glissait sous son lit, au milieu d’autres boîtes. Boîtes à chaussures, boîtes à gâteaux, toutes pleines d’étranges reliques d’un autre passé.

Voyage contre la vitre…

Très pris par l’écriture de mon quatrième roman je « produis » un peu moins en ce moment. C’est la raison pour laquelle je republie beaucoup. Je vais donc vous proposer à nouveau mon deuxième roman  » Voyage contre la vitre ». C’est ce manuscrit qui fut « repéré » il y a un peu plus de vingt ans, par le directeur littéraire de Grasset, aujourd’hui disparu Yves Berger…

Marc a passé une partie de l’après midi à écouter Armand. Il ne l’a pas interrompu. Armand a besoin de raconter. Il a besoin d’ouvrir la cage. Il faut que les mots s’échappent, ils ne doivent plus pourrir en lui. Ces mots, Marc les saisit et les enferme sur une bande magnétique. Il les laissera reposer quelques jours et les libérera pour une autre existence.
Quand un entretien s’achève, Marc aime rester seul. Il laisse pénétrer ce qu’il vient de subir. Il travaille les paroles, les pétrit, les transforme. Aujourd’hui il ne recevra plus personne. Il doit mettre de l’ordre, se préparer à terminer le voyage. Armand est sorti. Il le verra demain et ce sera fini. Il faudra s’occuper des autres, les nouveaux qui entrent, les anciens qui partiront.
Alors Marc pleure. Sans larmes, parce que le sel pique les yeux. Il pleure en dedans parce qu’il sait qu’il a réussi. Il pleure. Armand va lui manquer.
Cette nuit il rêvera. Cette nuit l’histoire d’Armand entrera en lui, elle croisera d’autres mondes, d’autres souvenirs. Elle croisera cet enfant qu’il avait voulu être.

Mes Everest : « l’hôte », Albert Camus

L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail.
Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.
Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.

Flash…

Un jour viendra ou rien n’aura été écrit
On inventera une heure molle
Noircie d’encre singulière
Les sens auront perdu la tête
Des boucles blondes de ciel
Frémiront aux premiers bruits de lumière
Une lourde odeur de mauve
Brisera la douce brume du silence
Et nous rêverons ensemble
D’une longue mélodie de demains

Dimanche…

Je n’ai pas eu d’autre solution pour le dimanche que de convoquer le tribunal académique ! Alors oui bien sûr la première réaction du président et des ses assesseurs a été claire : « non monsieur désolé mais nous ne jugeons pas le Dimanche ». J’insiste, en expliquant que refuser de juger le dimanche, c’est en quelque sorte déjà le condamner, comme s’il s’agissait d’un jour intouchable, sacré, bref, un jour auquel on ne pourrait rien reprocher.

Avec quelques effets de manche, j’ai réussi à les convaincre.

Le tribunal académique est réuni aujourd’hui 23 février en session extraordinaire dans le cadre d’une procédure d’urgence, que la loi autorise , à la seule condition que l’instruction ait déjà été réalisée. Le dossier qui nous a été transmis ce matin, à l’aube, est complet, suffisamment étayée et nous a permis, en conséquence, de délibérer et de prononcer un jugement.

Faites entrer le prévenu ! Dans la salle à moitié vide, tout le monde est impatient de voir arriver ce dimanche aujourd’hui accusé. Mais que diable lui reproche-t-on ?

« Dimanche, levez-vous, je vous prie ! ». Dans le box des accusés, pas un mouvement, rien ne bouge. Les deux gardiens de permanence (deux stagiaires d’ailleurs récemment condamnés par ce même tribunal), qui répondent l’un au nom de « brume » et l’autre de « automne », font grises mines. « Nous sommes désolé monsieur le président mais dimanche dort encore, il prétend que c’est le jour de la grasse matinée et ni rien ni personne ne pourra le faire lever… »

Le président du tribunal ne veut pas passer son dimanche ici et a décidé de vite en terminer.  

« Dimanche vous comparaissez aujourd’hui, libre et endormi devant ce tribunal car vous êtes accusé de : mollesse, paresse, ivresse, monotonie, boulimie, ennui et pour terminer j’ajouterai fumisterie ».

« Il est manifeste aussi que vous abusez de votre position dominante, celle de septième jour de la semaine, pour vous reposer sur vos six compagnons lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, et samedi que nous avons tous entendus comme témoin. C’est ainsi en parfaite illégalité que vous avez organisé une sous-traitance des travaux qui vous reviendraient en vertu de ce principe intangible du droit : « à chaque jour suffit sa peine ». Les faits qui vous sont reprochés entrent, selon le jury, dans la catégorie de l’escroquerie, et de l’exploitation de plus faible qu’autrui car vous prétendez, être, à vous seul le jour du seigneur et en conséquence, vous usez, abusez et profitez de cet attribut, par on ne sait qui attribué pour organiser toute une série de travaux illégaux par les autres réalisés »

En conséquence, le tribunal académique considérant que le seigneur dont vous prétendez être le jour, n’ayant pu être entendu, que le droit à la paresse est un droit universel a décidé à l’unanimité de vous acquitter afin de retourner se coucher…

Samedi….

Samedi ? Eh bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau.
J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…

Vendredi…

Pour le vendredi,
Une recette osée je vous ai préparée.
Une marmite à mots,
Sur le feu j’ai posé,
Quelques mots piquants,
Dans son fond beurré,
Doucement j’ai fait revenir,
Une fois dorés
Le feu j’ai baissé.
Hum….
Ça grésille,
Ça pétille,
Ça frétille,
Les mots sont à points,
C’est le moment,
Il faut pimenter…
Pour commencer :
Un souffle de vent,
Trois pincées de brumes,
Et bien sûr, j’allais l’oublier :
Un chant d’oiseau…
Fou l’oiseau,
De préférence évidemment…
Remuez délicatement…
Ne brusquez pas les mots,
Soyez prudent, je vous en prie…
Fermez les yeux,
Sentez,
Ouvrez les yeux,
Ressentez.
Rien ne monte ?
Tout est plat ?
Allez, on y va !
C’est vendredi,
Il faut oser.
Arrosez le tout,
De ce doux vin mauve
Que vous gardez en réserve
Depuis lundi.
Et,
Laissez mijoter…
Jusqu’au samedi…

Jeudi…

Non, non, pitié,
Pas aujourd’hui,
Je vous en supplie,
Mon rire s’est enfui.
Pas de jeu de mots,
Pas de rimes en i.
N’insistez pas, je vous le dis.
Comment ?
Dommage, me dites-vous ?
Vous aviez de bons mots ?
Eh bien tant pis,
Je cède, allons-y !
Je n’en prendrai qu’un :
Je le veux bref et poli.
En avant mon ami,
Je suis tout ouïe.
Par quoi commencerez-vous ?
Comment par i ?
Paris ?
Malheur,
C’est bien ce que je dis,
Comment, que me dites-vous ?
Ce que je dis ?
Ce que je dis,
C’est jeudi…
Vivement vendredi…

Flash…

Au vieux mur de nos mémoires

Perdues sur le long fil

De rires asséchés

J’ai pendu une flaque dorée

Plume légre au jaune envolé

Regarde au coin de sa rime

J’entends un beau vent d’été

Mercredi…

Ce fut une belle journée…
Une belle journée, dites-vous ?
Vous m’en voyez étonné,
Point de soleil,
Un ciel si mou…
Je regrette, vous vous trompez !
C’est mon mercredi :
Il sautille,
Il frétille,
Il grésille,
Regardez, souriez,
Prenez le temps,
Enroulez vos droites lignes !
Les mots d’hier ne mordent plus.
C’est mercredi,
Vos rimes s’épuisent,
Elles pleurent une pause.
C’est un jour adouci,
Pour les mots endormis.
Ecoutez le vent des rires :
Il souffle en roulant.
Plumes s’envolent,
Au coin d’un ciel d’enfant.
Ce fut une belle journée
Le grand père s’est amusé…

Flash…

Et nous essaierons le trouble

Pour en finir avec les angles droits

Pour en finir avec les réponses attendues

Pour en finir avec les espoirs inventés

Et les courbes se tendront la main

Et danseront dans un reste de silence

Des couleurs inconnues

Traverseront des frontières de mauves mous

On entendra les rires ronds

Des absents oubliés

Et je te raconterai l’histoire d’un ciel sans étoiles

Pour les poètes aux rimes impatientes

23 janvier

La mer est dans la ville…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Mardi…

A nous deux mon mardi :

Tu m’attendais,
Oh oui, je le sais !
Non, ne nie pas !
Je suis sorti,
Je l’ai senti…
Partout, je te le dis,
Oui, partout,
Tout fleurait si bon le mardi.
Tu étais là,
Droit comme un i,
Fier de tes demi-gris.
Ton œil clignait :
Je l’entendais me dire :
Regarde homme d’hier,
Regarde, sans un bruit,
J’ai le bord qui luit.
Prends-le, écoute-le,
Il brille pour toi.
Oh oui, mon rond mardi,
Je te le dis,
Un instant, je me suis arrêté…
Contre mon oreille
J’ai glissé une boule de ta douce pluie,
Et, fermant les yeux,
Je les ai entendues,
Ces larmes de nuit…
Une à une, elles ont coulé
Gouttes sans plis,
Sur ton visage ont souri…

J’ai dormi profondément…

Ce matin, lorsque je me suis levé, j’ai eu l’agréable sensation d’avoir dormi profondément. Attention l’ordre est important et je n’ai pas dit que j’avais eu la sensation d’avoir profondément dormi, car me semble-t-il il ne s’agit pas de la même démarche (si tant est parlant de démarche qu’après avoir profondément dormi ou dormi profondément j’aie la capacité de marcher droit).
Profondément, encore une histoire de trou me direz-vous ? Mais il faut reconnaître que hier soir, je suis, c’est vrai, littéralement tombé de sommeil et heureusement que j’étais déjà pelotonné dans le creux de mon lit sans quoi rude aurait été la chute. Et c’est vrai que lorsque je regarde le matelas où j’ai passé la nuit il y a bien comme un creux, une cuvette, une cavité mais pas vraiment un trou. Je dois aussi ajouter que j’ai la particularité d’avoir le sommeil lourd et ce même lorsque le soir je ne me suis contenté que d’un repas léger et qu’ainsi je prends le risque d’être réveillé en plein cœur de nuit par un petit creux.
Mais je vous dois un aveu, tout cela est bien rare car j’ai le plus souvent l’estomac dans les talons et certains vont jusqu’à dire que je bois comme un trou.

Lundi…

Sur le chemin du retour,

J’ai croisé un poète clandestin…

Holà, coquin !

Hé, ho,

Homme de mots !

Vous perdez vos rimes…

Oh, certes ce n’est pas un crime,

Encore moins de la frime.

Mais je dois vous le dire,

C’est aujourd’hui lundi…

Le temps est gris,

Et je suis un peu fatigué.

Et n’ai pas envie de livrer bataille,

Ni avec une canaille,

Ni avec le rail.

Alors, tout doux mon brave,

Ramassez vos mots à terre…

Dans votre poche trouée,

Bien au frais, gardez les,

Et ce soir, à la lune tombante,

Frottez les d’un doux chiffon

Imbibé d’essence de Rimbaud.

Et, demain sur le quai,

Revenez,

Je vous attendrai.

Ecoute petit homme…

Ecoute petit homme,
Ecoute.
Il est si beau ce monde qui ne dit rien.
Il est si beau ce monde,
Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,
Regarde ces furieux,
Fanatiques, frénétiques,
Ils ont le cœur électrique.

Ils préparent la prière,
Hymne cathodique
Aux rimes numériques,
C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,
Les impatients sont livides,
Epuisés, lessivés,
Un long sommeil les a lavés.

Ô Nuit blanche et câline,
Ne t’épuise plus à blanchir
Ces haines rances à mourir.
Semées sur l’écran creux
De leurs rêves sans bleu.

La nuit les a libérés.
Il est l’heure,
Affamés, ils attendent
La victime par eux condamnée.
Leurs mots sont prêts
Ils vibrent, affutés, aiguisés,
Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.
Ils attendent leurs matins numériques.

Rien ne brille, rien ne bouge

Hystériques ils cliquent, ils cliquent
Ils cliquent,
Et ce matin, petit homme,
C’est une claque,
Une claque pour les creux.
Les écrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?
Parties, envolées, manipulées, falsifiées ?
Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…

Le monde les voit
Il pleure de cette embolie
Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,
Le monde a agi.
Le monde ne regrette rien
Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,
Petit homme
La poubelle était pleine,
Le monde l’a vidée,
Et dehors l’a laissée.

Matinales…

Le petit matin aux rires frileux

Lance en silence

Le goutte à goutte

D’une ronde eau

Douces caresses d’une aimante rosée

Soufflent une grise brise

Long frisson

Nuque rentrée

Tu verras c’est demain l’été

21 janvier 2023

Un matin pluie…

C’est un matin pluie

Qui ruisselle de gris.

Avalées par une trop longue nuit,

Les couleurs sont assoupies

C’est un matin pluie,

Sur un lac d’Italie.

Aucune ride, pas un souffle de trop

C’est le vide qui se pose.

Ferme les yeux, il est si tôt 

Pas un bruit mécanique,

C’est un matin qui repose.

Regarde le ciel, lisse et sans rose

Regarde, sur le dos de l’eau comme il se pose.

Tout est si calme, pas une lueur ;

Tout est si beau

Sans ces cent couleurs.  

On est si bien, à attendre le temps sans heurts.

C’est un matin  pluie,

Écoute  ces mots qu’il nous dit.

Ecoute c’est si beau le matin qui s’enfuit.

Mes Everest, Nathalie Sarraute

Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes…
Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont…
Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… « fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraît avoir un drôle d’aspect, un peu inquiétant, mais tant pis… ils fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guêpe…
Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident.., mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit… et d’autres encore qui se présentent…
Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelés.
À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir…
Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe » … rompent le charme et me délivrent.

Extrait de « l’enfance »

Trois gouttes de peu …

Et demain j’écrirai une page de rire
Elle contera l’histoire d’un presque rien
Qui remonte à la source
D’un fleuve de soupirs
Le ciel est bas et ouvre ses vannes
Trois gouttes de peu roulent vers la lointaine mer
Ma page frissonne sous l’œil du torrent
Il est venu le temps de la feuille qui se tourne
J’ai la plume qui sursaute
Je trempe un reste de mon impatience
Dans un pot de brume mauve
Et pose sur sans trembler trois points d’inattention

19 janvier

Matinales…

Rien ne sort

C’est le calme plat

Pas une rime pas une ride

A la surface d’une mer sans brume

Page blanche

Nuit grise

Demain peut-être

Flash…

La nuit est invitée à la table des heures sombres

Elle tente d’afficher une grise mine

Pour ne point troubler les tristes rires des ventres pleins

Gavés de ces lourdes haines

Mijotées sur les braises des colères inventées

Au dessert fière elle s’est levée

Je vous laisse à vos aigres digestions

J’ai mieux à faire pour éclairer le joli matin

Matinales…

Lorsque l’attente frise le bitume

J’entends la lame bleue des impatiences

Qui s’aiguise à la pierre de ton regard

Il n’est jamais loin le doux froissement

Des étoffes de nos embrassades

Tout est dans le presque fini

Il me reste à refermer l’angle de nos peurs

Mes Everest : Charles Cros, « Inscription »

Charles Cros, 1842-1888

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;
Elle a des immensités mornes
Et d’innombrables soleils clairs ;
Aussi, malgré le mal, ma vie
De tant de diamants ravie
Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles
Mes visions qu’on croyait folles,
Ma réponse aux mondes lointains
Qui nous adressaient leurs messages,
Eclairs incompris de nos sages
Et qui,lassés,se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière
Tous les secrets de la lumière,
Tous les mystères du cerveau,
J’ai tout fouillé, j’ai su tout dire,
Faire pleurer et faire rire
Et montrer le monde nouveau.

J’ai voulu que les tons, la grâce,
Tout ce que reflète une glace,
L’ivresse d’un bal d’opéra,
Les soirs de rubis, l’ombre verte
Se fixent sur la plaque inerte.
Je l’ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées
J’ai voulu que les voix aimées
Soient un bien, qu’on garde à jamais,
Et puissent répéter le rêve
Musical de l’heure trop brève ;
Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,
Diront que j’avais du génie
Et, dans les siècles apaisés,
Les femmes diront que mes lèvres,
Malgré les luttes et les fièvres,
Savaient les suprêmes baisers.

Flash…

J’absorbe une tâche d’ennui

Avec l’épais buvard d’un début de nuit

Dans la marge un début de cri

Et toi tu n’entends rien

Inlassablement tu écris

J’irai au bout de mes rêves…

J’irai au bout de mes rêves. En voilà une bonne, une belle idée qu’on ne peut que partager. Mais…. Car il y a un mais : qu’y aura-t-il au bout ? Je serai tenté de dire où de penser qu’au bout il y a le réveil et la dure loi de la réalité. De cette réalité propre au matin : une réalité raide, ankylosée ou ankylosante. Je ne sais quel ordre choisir. Et puis le bout, c’est la fin. Arriver au bout c’est terminer, achever, conclure, mettre un point final. Et s’agissant des rêves, ceux que je fais, qu’il me reste à faire, ceux que j’ai oubliés, ceux que je rêve de commencer, s’agissant d’eux je ne veux pas mais surtout pas aller au bout.
Non, décidément non, je ne veux pas aller au bout mes rêves. Je veux plutôt les poursuivre…
Poursuivre ses rêves : tiens donc qu’elle drôle d’idée ! Peut-être une nouvelle page de ce nouveau carnet.

Mes Everest : Andrée Chedid

Ce qui assemble

Épelons

La frange des mondes
Le lieu de nos moissons
L’amour qui aiguise l’âme
Le poème-horizon

L’arbre qui requiert clarté
L’axe de mort où tout gravite
L’aurore
L’aurore en liberté

Cherchons Épelons
Disons ce qui assemble :

Cet âtre au fond des labyrinthes
Ce battement des univers.

Les jours rallongent…

Les jours rallongent
Oui, c’est vrai, je le constate aujourd’hui encore, les jours rallongent. Pourquoi d’ailleurs ne pas se contenter de dire qu’ils sont plus longs où qu’ils s’allongent (même si comme moi vous aurez constaté que les jours, ou plutôt les journées continuent éternellement d’avoir 24 heures…). Pourquoi ajouter une fois de plus ce préfixe répétitif qui racle la gorge. Vous remarquerez d’ailleurs que je n’ai pas parlé de rajouter, parce que convenons-en, un ajout est bien suffisant et ne prenons pas le risque de sombrer dans le bégaiement. Rallonger, allonger, je m’interroge : après tout une allonge ou une rallonge ce n’est pas exactement la même chose. Quand on me parle d’allonge j’étire le bras et je pense aux boxeurs, et quand on me parle de rallonge je cherche une prise et je vois un câble électrique. Ce câble qu’on ajoute quand le cordon est trop court et qu’on veut éclairer avec une torche par exemple, un peu plus loin, là où il fait sombre. Et en effet dans ce cas on ne peut que constater que grâce à la rallonge on allonge le jour ou tout au moins on l’éloigne un peu, mais par contre on ne parvient pas à le faire durer plus longtemps car il arrive toujours un moment ou tout devient trop long (comme ce texte d’ailleurs), un peu comme un long jour sans fin.
Mais une fois de plus je m’égare et la nuit bien qu’elle soit moins longue est déjà tombée.
Tiens tiens voilà autre chose, la nuit est tombée…

Matinales…

Pardonne moi ô mer oubliée

Pardonne moi il est long et gris

Ce temps abandonné aux vagues ennuis

Tu es là rassure-toi

Rime sableuse de mes insomnies

J’entends ton roulis

Dans le creux de mes houles nocturnes

Il ondule et glisse en sifflant

Ne crains rien tu sais je t’entends

Le chant mauve de ton écume

Se pose doucement sur la tendre plaine de mes encres apaisées

Mes Everest, lettre de Maria Casarès à Albert Camus…

Je lis régulièrement la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès et j’y découvre des pépites…

…La vie, par ici, continue pareille à elle-même. Aussi, je commence à être légèrement agacée par les différentes petites habitudes que je prends dans les menus détails de la journée et que je commence seulement à remarquer. Il n’y a rien au monde, je crois, qui me mette autant hors de moi, que ces « plis automatiques » qui contribuent à laisser l’esprit plus libre, peut-être, et à agir plus rapidement sans rien oublier, mais que, moi, ils m’exaspèrent dès que j’en prends conscience. Je m’amuse donc à changer l’ordre des choses : je me déshabille avant de préparer pour la nuit le lit de mon père, je prends le bain avant ou après le petit déjeuner, je change l’heure et le but de mes promenades, etc.


Hier après-midi, je suis partie à pied sur les collines pour tâcher d’échapper un peu à l’impression d’oppression que donnent ces champs clos que je vois de ma fenêtre, de voir le panorama et de changer d’air. Je n’ai jamais rien connu d’aussi plat, d’aussi bêtement joli, d’aussi faussement confortable que ce pays. Rien n’en ressort, ni en bien ni en mal. Rien n’attire l’œil. Rien ne le choque. Tout est où il faut qu’il soit. On dirait un « cosy-corner », ce meuble où on peut s’étendre, s’asseoir, où on a sous la main le livre que l’on veut lire, où l’on n’a pas besoin de faire le moindre effort pour se coucher, s’asseoir, lire ou prendre son petit déjeuner. Tout est là, et parce que tout est là, on ne désire rien. Ou plutôt si. Partir. On a envie de partir…

Maria Casarès à Albert Camus le 20 aout 1948, extrait

Flash…

Écoutez peuple des riants

C’est la marée lasse du soir tombant

Partout le bruit des roulettes

Sur le chemin des partants

On se presse on s’attend on s’éprend

Ils sont loins nos beaux rires d’enfants

18 janvier

Sourires au conseil des ministres version intégrale…

Ce mercredi matin, comme tous les mercredi matin, c’est le conseil des ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des autres, des nominations. Bref la routine républicaine.  Tous les mercredis matin tout le pouvoir exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est ainsi depuis longtemps.

Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon. 

Rejoignant ses principaux conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres le président pouvait sourire.

Les conseillers sont réunis autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige quand même à une contorsion un peu curieuse. Cela dit cette simple posture en dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais, les esprits cherchent à comprendre.

La difficulté c’est que personne n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC, ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement, pour le parti, bref importants.  Le conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est l’autre donnée du problème et non des moindres :  le président ce matin a souri, pire le premier ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.

Que se passe-t-il ? Que va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir ! Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer toutes les réponses politiques appropriées.

Le débat n’est pas animé – il ne l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire « piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite, mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;

Le conseil des ministres débute à 11 h 00.  Tous les ministres sont tendus, les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les conséquences.

Le président de la République prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien qu’il sourit.

« Monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai sourire, un sourire à belles dents. 

C’est un sourire qui exprime du bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique : sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous le dire, je vais vous le raconter.

Je souris parce que je suis heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui m’a empoisonné la nuit.

Ce sera à certains de sourire, à présent, de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué, et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.

Mes chers amis j’ai décidé que nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre la rumeur.  Nous irons marcher en silence quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai sourire, simple naturel ».

Sur tous les visages ministériels on lit de l’étonnement, mais toujours un peu d’inquiétude et quelques-uns sourient, eux aussi. Le premier ministre ose timidement un : « mais Monsieur le Président… ». Ce à quoi ce dernier répond l’index tendu devant la bouche : « chut écoutez … »

La grande fenêtre est ouverte, on entend des chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles qu’un petit vent agite

14 juillet 2015 : l’autocar est garé devant la grille de l’Elysée

L’autocar n’a pu se garer devant le perron de l’Elysée, l’entrée est trop étroite. Il est stationné devant l’entrée principale rue du Faubourg Saint Honoré.

Le Président de la République s’est levé le premier, et avec une joie non dissimulée dans la voix, comme un enfant tout heureux du tour qu’il est en train de jouer à ses camarades, il lance à toutes et à tous un tonitruant : « allez suivez-moi, on y va ! »

Ce n’est plus l’étonnement qu’on lit sur les visages des ministres, surtout chez le premier d’entre eux, cette fois ci c’est bien de l’inquiétude, chez certains c’est même de la peur.  D’autres, peut-être les plus intimes se retiennent pour ne pas rire, essayant de se persuader qu’il doit s’agir d’une plaisanterie. Quelques-uns, les plus jeunes, semblent prêts, eux, à lui emboîter le pas, émoustillés de cette situation pour le moins cocasse.

Le président est maintenant debout près de la porte, on n’entend plus qu’un brouhaha et le frottement des chaises un peu lourdes qu’on tire pour s’extirper de cette longue table un peu sinistre. Les huissiers ont le visage fermé.  L’un d’entre eux ne peut dissimuler une réelle envie de rire. Les ministres baissent les yeux et viennent de comprendre : le président n’a pas ses habituelles chaussures noires, mais de magnifiques baskets aux couleurs fluos, véritables provocations pour les teintes sinistres, un peu délavées, qui emplissent cet espace de pouvoir depuis tant d’années. Il ouvre lui-même la porte, se retourne et comme un animateur de colonie de vacances, donne les explications, plutôt les consignes :

  • Mes chers amis, ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu, dans l’autocar qui nous attend devant la grille de l’Elysée, il y a un tout un assortiment de baskets, comme les miennes, avec toutes les pointures, je n’imaginais pas que vous puissiez faire quelques pas en forêt en escarpins et souliers vernis. Vous allez laisser vos dossiers ici, à votre place, sur la table et vos dévoués conseillers s’empresseront de les récupérer dès que l’autocar aura démarré. Justement : j’allais oublier deux choses essentielles, aucun conseiller ne nous accompagne, évidemment.  Deux motards nous ouvriront la route et le chauffeur qui est un habitué des voyages scolaires a promis de nous emmener dans un endroit tranquille, où, et c’est la deuxième chose nous pique niquerons. Un repas tiré du sac…Nous allons maintenant sortir calmement, bien groupé, pour ne pas perdre de temps. Des dispositions ont été prises pour qu’aucun journaliste ne soit ni devant le perron, ni devant la grille. De toute façon aujourd’hui c’était un conseil des ministres ordinaire, sans intérêt pour les chaînes d’infos. Quand je parle de disposition prise je veux dire que pour éloigner tous ces pseudos journalistes je me suis débrouillé pour allumer, comment dire un contre feu, dont je vous parlerai au micro dès que nous aurons quitté la ville. J’espère que personne n’est malade en autocar. Des questions ?

Des questions, des questions, il en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres, on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.

L’un d’entre eux, un des plus jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le seul à oser prendre la parole 

  • Euh monsieur le président, c’est surprise surprise, elles sont où les caméras ? 

Le président visiblement pressé de sortir de la salle lui répond calmement :

  • Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez, on a déjà assez perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, en avant les enfants ! 

Il est onze heures trente : président en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est parfaite, qui s’engage dans l’allée qui conduit jusqu’à la grille ou les portes de l’autocar sont déjà ouvertes.

Le président marche d’un bon pas, il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs, et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que pour aller batifoler en forêt.

Certains espèrent en silence qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.

Le premier ministre est pâle, transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite envoyer un texto…

Un texto…

La petite troupe, est maintenant agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils sont ralentis :  le président est en haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du sac son ou ses portables.  On comprend au ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en convenir.

Le premier ministre qui est le dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son smartphone pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un texto suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre toutes les dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant seulement que Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à envisager que le Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui dit :

– Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait, allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !

– Mais monsieur le Président, c’est impossible, comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…

– Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le président de la république qui nomme le premier ministre.

-Mais monsieur le président

– Pas de mais Pierre, si ton portable ne me parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre

– Bien Monsieur le Président

Pierre puisque c’est ainsi que nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est le silence maintenant qui devient plus pesant.

Tous les ministres sont montés, ils se sont installés, certains, ont déjà pris les places du fond (les vieux réflexes ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre).

Le président est devant à côté du chauffeur, il a pris le micro, l’autocar démarre…

Le président, a le micro posé en bas du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle nature est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout à l’heure a disparu. Il jette un coup d’œil à sa petite troupe.

Ils sont tous là à attendre qu’il veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq ministres qui se sont encastrés au fond de l’autobus et qui sont complètement entrés dans le jeu. En quelques minutes ils ont oublié le conseil des ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimité de ce fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se résument qu’à ce combat gagné ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rêve d’effleurer, pour gagner le fond du bus.

Evidemment le président les a repérés, il sait qu’ils seront ses alliés, mais la limite entre le chahut et l’impertinence est très légère.

Il tousse encore et réclame un peu d’attention ;

« On m’écoute dans le fond s’il vous plait… »

Et dans le fond, les ministres de la justice, de l’industrie, de la santé, de l’outre-mer et des universités pouffent comme de joyeux étudiants.

Le premier ministre, Pierre, occupe un des deux sièges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas, il ne sourit pas, et pour être complètement sincère il commence même à être excédé. Contrairement à tous ses collègues, il n’a pas encore essayé les fameuses paires de baskets, il y en a sur tous les sièges, on les examine, certains les reniflent même, pour être certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais été portées. Les pointures ont été disposées un peu au hasard, alors on se les fait passer d’un siège à un autre, les escarpins encombrent l’allée centrale. La ministre de l’économie les a enfilés et elle fait quelques pas, quelques-uns sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est détendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargé des relations avec le parlement. Ces deux-là s’envoient des signes qui en disent long sur le jugement qu’ils portent sur la situation

Le président s’est éclairci la voix : il a même retrouvé le sourire

« Mes chers amis, je vous dois désormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar vient de démarrer et nous allons nous rendre dans une forêt que je connais bien et soyez très attentif : là-bas j’ai décidé de vous perdre… »

Même les dissipés du fond se sont tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président continue.

« Vous avez bien entendu, vous êtes monté dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous garer à un endroit un peu à l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous nous enfoncerons au plus profond de cette forêt avec le chauffeur qui la connait parfaitement, et là nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un moment où vous ne me verrez plus, j’ai repéré l’endroit, vous verrez c’est un peu épais, très impressionnant et là vous serez perdu… »

Le premier Ministre a compris, cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….

Il n’est pas très grand, contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la séance des questions au gouvernement.

Les perdre dans la forêt, avec leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !

Il a presque envie de rire tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre, comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…

Pierre, le premier ministre s’est levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque.

Il vient de prendre une balle en pleine tête….

La France n’a plus de premier ministre. Il a perdu la tête.

Perdu n’est d’ailleurs pas le mot approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs, où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président.

Ce dernier tient toujours fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble contrarié.

« C’est dommage pour Pierre, c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore là »

Jean Marc, le secrétaire d’état au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement. C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet.  Le premier ministre n’était pas des plus enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de concentration de cet homme.

Dans le fond de l’Autobus, les potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice, quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse. Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le président n’en pouvait plus, était épuisé. En revanche tous savent que le président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur, son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout est calcul.

Le président tapote à nouveau sur le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots depuis le coup de feu, ils brisent le silence…

« Bien, tout cela est embêtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout de suite, mais là convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sûr ! Certains trouveront même que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient de se passer n’est pas de nature à me faire changer d’avis. Et puis, après tout soyez honnêtes, tout le monde détestait Pierre. Je vois bien dans vos regards que personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend tellement à lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en vous observant, que la plupart d’entre vous sont déjà entrés dans le calcul, se disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce qui s’est passé dans le huis clos de cet autocar. »

Certains, surtout dans le fond de l’autocar, fidèles à leurs habitudes de groupies ont déjà oublié la tête qui a roulé et dodelinent la leur à chaque phrase du président afin qu’il comprenne bien que l’incident est clos, qu’ils sont à nouveau avec lui. Il y en a bien un ou deux qui ont le regard effaré, mais le président les connait suffisamment pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.

Le président n’a pas lâché le micro : il poursuit

Après cette interruption fâcheuse, je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en peux plus. Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que nous donnons à voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous collent comme des mouches, qui ne sont là que pour servir leur propre intérêt.  Je n’ai pas changé d’avis, je veux qu’on redevienne des êtres humains, je veux que vous retrouviez le sens des émotions, je veux que vous preniez seuls des décisions, sans conseil. Alors je le maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai. Je veux que vous sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !

Le calme s’est installé dans l’autocar, le président s’est assis, on dirait même qu’il s’est assoupi. C’est le jeune secrétaire d’état, auteur du tir, qui a ramassé la tête, enfin ce qui était autrefois une tête pour la glisser tranquillement dans un sac de sport. Il a même trouvé de quoi nettoyer. Le corps décapité du premier ministre est resté sur son siège.

La circulation est de plus en plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement échangent, certains ont revêtu avec les fameuses baskets des survêtements soigneusement pliés dans les coffres à bagage. On entend même quelques plaisanteries, et curieusement on ressent une espèce de sérénité. Le ministre de la Défense s’est même endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car.

Au fond du car justement, il y a discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du président.

L’autocar a ralenti, il vient de s’engager sur une petite route qui hésite entre le chemin vicinal et le sentier forestier.  La forêt qu’ils aperçoivent par les vitres est épaisse, très épaisse même, la lumière ne passe pas.

L’autocar roule à très petite allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une clairière. Le président saisit le micro.

Nous sommes arrivés mes amis, je vous présente la clairière du poète, vous allez descendre tranquillement, vous récupérerez les sacs de pique-nique dans les soutes du car, nous déjeunerons ici et dans une heure, tout au plus, vous nous suivrez et nous nous enfoncerons au cœur de la forêt.

Les sandwichs sont vite avalés, certains ne prennent même pas le temps de s’asseoir, comme s’ils étaient pressés d’en finir.

Le président passe vers tous ses ministres, il glisse quelques mots à chacun. Ce qui frappe le plus à cet instant ce sont les bruits de la forêt qui peu à peu envahissent l’espace, on n’entend plus que cela. Le pique-nique a attiré les insectes, les bras commencent à s’agiter, comme des moulinets pour les chasser. Mais ce qui domine c’est la rumeur intérieure de la forêt, ce mélange un peu angoissant avec le bruit que font les arbres, le moindre souffle agite les branches, les grands troncs craquent. On entend aussi des cris d’oiseaux, ce ne sont pas des chants, mais bien des cris, et des sons dont on ne sait d’où ils viennent ce qu’ils sont.

Le président explique que c’est un endroit qu’il connait parfaitement. Enfant il est venu plusieurs fois et a marché dans cette forêt, seul. A l’évocation de ce souvenir sa voix tremble un peu, on ne saurait dire s’il s’agit d’émotion, ou de peur. Il a pris la tête, avec le chauffeur, de la troupe encore un peu sous le choc de toutes ces émotions.  Leurs sens endormis, anesthésiés par toutes les protections dont on les entoure se réveillent un à un. Ils voient, ils entendent, ils sentent.

Le président n’est plus très jeune mais son pas est rapide. Au début le chemin est large, on distingue même des traces de pneus dans les ornières que les pluies de printemps ont creusées. C’est rassurant, mais très rapidement le chemin devient plus étroit, plus sombre surtout, les arbres sont de plus en plus proches, serrés comme une foule qui observe une procession. Leurs branches se touchent de part et d’autre du chemin, formant peu à peu comme un tunnel de verdure. Il faut parfois se baisser, retenir les branches pour que celui qui suit ne la prenne en pleine figure.

Peu à peu, chacun ne se concentre que sur la marche. On fait d’abord attention à soi.  Il faut regarder où on met le pied. Le chemin est devenu plus escarpé, avec des cailloux qui pointent. Il faut se protéger le visage, et aussi veiller à ne pas mettre en danger les suivants. On prévient, on met en garde, dans un murmure inhabituel : « attention au trou, à la branche ». Le président se retourne souvent pour vérifier que tout le monde suit.  Il est le premier surpris en constatant que le groupe est bien là, derrière lui, à mettre chaque pas dans celui qui précède. Pas une parole pour déranger le bourdonnement de la forêt. Souvent des chemins se croisent, mais le président est sûr de lui, sûr de ses choix, de ses décisions. Lorsqu’il prend le chemin du haut, le plus haut, celui qui grimpe, aucune remarque, aucun commentaire : on le suit, on lui fait confiance. C’est difficile, certains ont le souffle court, mais ils suivent. Ils marchent depuis une bonne heure, ici le temps ne s’écoule pas de la même façon que dans les ministères ou à l’assemblée. Le président annonce qu’on va prendre le temps d’une pause. Elle est bienvenue, surtout pour les plus âgés.

Le silence domine, un silence pesant, lourd de toutes les interrogations qui pèsent encore. Mais curieusement on ressent aussi une espèce d’apaisement. Le président comprend à cet instant qu’il a pris totalement le contrôle. Il est le guide, leur point de repère.

Elle est vraiment épaisse cette forêt. Les rares rayons de lumière sont ternes, avec un peu de poussière qui plane.  Le jacassement d’une pie les surprend, on sent de la moquerie dans ce cri d’oiseau. Beaucoup ne connaissent pas, ne connaissent plus ces sonorités alors ils se fabriquent de l’inquiétude. Les premiers commencent à se lever quand la pie vient se poser sur l’épaule du président. Il n’est pas surpris, on dirait qu’ils se connaissent, il a des gestes tendres pour elle et chose rare pour cet oiseau un peu tapageur on dirait qu’elle glousse, on dirait qu’elle a compris. Elle reprend son envol, vite, très vite, et disparait. Elle a plongé en piqué, vers ce qui ressemble à un bout ou à un bord de cette forêt. Elle a plongé, le président a souri. Tous les regards l’ont suivi et quelques instants après, à peine, la voici qui remonte : elle n’est plus seule. Le président est de plus en plus rayonnant, avec elle dans les airs, et à terre dans la bruyère c’est toute une ménagerie qui surgit sortie de derrière ce qui a été pour quelques instants leur horizon… Ce sont les oiseaux qui sont les plus nombreux, de toutes tailles, de toutes les couleurs, ils s’agitent plus qu’ils ne volent ; les plus rapides, ceux qui ont suivi la pie entourent déjà le président qui tend les mains : on dirait qu’ils le reconnaissent. Chacun s’est assis. Tous sont fascinés par le spectacle, le président, leur président siffle, fabrique de multiples bruits avec la bouche, avec les lèvres. Mais les oiseaux ne sont pas venus seuls, surgis de partout, de trous dans la terre, d’autres chemins que personne n’avait repéré c’est une véritable arche de Noé qui maintenant les entoure. Un cerf s’est approché, à pas lent, du président, leurs regards se croisent.  Des lapins, un blaireau, des mulots, une espèce de chat sauvage, et d’autres bestioles complètent ce troupeau hétéroclite. Désormais le président rit. Il rit de bon cœur, il rit de bonheur.

« Mes amis je vous présente ma famille, ma nouvelle famille, je vais les suivre, et je vais vous laisser vous débrouiller. Vous verrez ce n’est pas compliqué, vous allez comprendre. Il y a quelque mois fatigué, épuisé même, j’ai décidé, seul, de m’échapper et c’est ici que je suis venu, cette forêt où grand-père m’emmenait. Je suis venu seul sans prévenir celles et ceux qui m’auraient évidemment interdit l’escapade. Je suis venu seul et je me suis perdu. C’était il y a trois mois souvenez-vous.

Ce sont les dernières paroles du président, du moins ses dernières paroles avant qu’il ne reprenne son chemin accompagné par une nuée d’oiseau. Tous les ministres sont restés immobiles, la plupart déjà trop fatigués pour emboîter le pas au président qui s’est engouffré dans l’épaisseur de la forêt. Ils sont immobiles, un peu tétanisés, abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaînement d’événements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est la première à rompre le silence.

« Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant, on ne va pas rester planter là, on va retourner sur nos pas et on tombera forcément sur clairière où est garé le bus. »

Retourner sur leurs pas ? Evidemment, tout le monde a ça en tête. Il faut le faire et si possible sans trop tarder. La lumière se fait rare et s’orienter deviendra bientôt compliqué. Sans attendre, le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une centaine de mètres pour que survienne le premier problème.

En effet, et personne n’y avait prêté attention, lorsque le président, tout à l’heure, a choisi le « chemin du haut » celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y avait aussi deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un au-dessus et l’autre légèrement en dessous. En fait ils se sont trouvés face à un échangeur, non pas un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les randonneurs. Et évidemment trop concentrés à mettre un pied l’un devant l’autre, personne n’a pris la peine de prendre le moindre repère. Il est même fort probable très peu d’entre eux n’ont remarqué la présence des deux autres sentiers.

Ils se sont tous arrêtés. Mais rapidement trois d’entre eux n’hésitent plus. Ils continuent !  Ils sont sûrs de leur choix pour ce qui semble en toute logique la bonne direction :  le chemin du centre. Evidemment…

« Arrêtez, je suis sûr que ce n’est pas par là qu’on est passé tout à l’heure ! »  

C’est Bernard le ministre de la Défense qui vient de parler. Les trois « éclaireurs », ministre de la culture toujours en tête ont stoppé net. Ils étaient persuadés du bien-fondé de leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est catégorique.

« On n’est pas passé à côté de ce rocher. Je l’aurai vu quand même ! »

« Et pourquoi tu l’aurais vu, ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sûr qu’on est passé ici. C’est logique quand même :  on ne fait que suivre le sentier du haut. »

Le silence est définitivement rompu. Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques minutes il faut bien se rendre à l’évidence, il y a trois choix possibles et personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut céder. Chacun, évidemment, a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des arguments imparables que c’est son option qui est la bonne.

Le Ministre du budget demande un peu de silence. Il évoque la disparition du premier ministre, et constate froidement que tout cela était bien pensé, bien préparé par le président.

Le calme est revenu et peu à peu tous les regards qui, le crépuscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets convergent vers le jeune secrétaire d’état aux sports. C’est quand même lui qui a tiré tout à l’heure. Il était forcément au courant, il sait quelque chose, il doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est évident il est le « complice » du président ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en retrait, quelques mètres derrière. Comme pour se faire oublier.

Il n’en faut pas plus pour que la ministre déléguée à la famille explose de colère

Plus exactement, cela commence par ce qui ressemble à une colère, une vraie, tout y passe, tous y passent, puis rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par s’asseoir, sur le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne comprend pas, elle qui connait le président depuis plus de trente ans, une vieille amitié… Elle se sent trahi aujourd’hui. Le secrétaire d’état aux sports est toujours silencieux. Ce qui est inquiétant c’est qu’il a l’air terriblement sûr de lui. Certains diraient même qu’il a un petit sourire au coin des lèvres.

« Je connais le chemin, je sais par où il faut passer. »

C’est tellement rare de l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des ministres, ou quand il le fait, généralement invité par le président personne ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guère, et puis ce n’est pas un politique lui… Il ne s’est jamais frotté au terrain / jamais candidat, jamais élu, jamais battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir à la carabine. D’ailleurs beaucoup ne savent même pas d’où il vient exactement. Où le président est-il allé le pêcher… Mystère…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicité, petits clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet. En fait, pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais d’hypocrisie dans ces gestes d’affection. Comme si leur lien était très fort.

Alors quand il a pris la parole, personne n’a ni bougé, ni réagi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Il connait très bien le président, intimement… Toutes les circonstances sont désormais réunies : Il devient important, il suscite de l’intérêt. Il connait le chemin.

Pendant ce temps, déjà à quelques kilomètres, le président est entré dans ce que dans les contes pour enfant on appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce, une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.

Le président a refermé la porte, il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend déjà une veste de chasse en cuir vieilli. Il s’approche et se penche à peine, pour poser tendrement un baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.

« Je t’attendais, je suis heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sûr que tu m’aurais oublié. Tu dois avoir faim, j’ai préparé à manger. »

L’unique pièce est enveloppée d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par réflexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dégage du fourneau qu’on distingue dans le fond de la pièce, mérite amplement le nom de parfum. Ce qui envahit le président, ce sont les émotions, les souvenirs, il y a dans cette petite pièce un concentré de vie, de cette vie qui lui a échappé depuis si longtemps. La femme assise derrière la table penche un peu plus la tête en arrière, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frémit à chaque inspiration. Il est toujours debout derrière elle et se penche à son tour pour poser un baiser. Elle frémit, elle sourit. Il n’est entré que depuis quelques minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se sentent bien.

« Ça y est ? C’est fait ? Tu les as perdus tes brebis ? »

Le président s’est assis en face d’elle, un petit sourire lui adoucit le visage. Il a faim, il a envie de la prendre contre lui de sentir son odeur, cette odeur végétale avec une pointe fumée juste ce qu’il faut pour que sa peau si blanche soit épicée.

« Ils ne sont certainement pas loin d’ici mais on est tranquille pour un bon moment je ne les pense pas capable de se mettre d’accord sur un même chemin ; A l’heure qu’il est ils doivent être en train de tous se méfier les uns des autres. Ils ne forment pas une équipe. Leur vie n’est qu’une succession de coups tordus et de trahisons contre ceux qu’ils présentent comme leurs amis. Ils sont déjà en train de douter de chacun, de constituer des petits groupes, des alliances de circonstances. Mais ils n’y parviendront pas et ça je le sais. C’est la leçon que je veux leur donner. Comment prétendre diriger un pays quand on est incapable, en groupe de retrouver son chemin en forêt »

Elle est amusée. On le comprend aux lumières qui brillent dans ses yeux.

« Tu dois avoir faim. J’ai préparé un civet, Comme tu les aimes. »

Elle s’est levée, il la regarde. C’est une belle femme : elle est assez grande, on devine un corps ferme sous le blanc crémeux des vêtements qui l’enveloppent. Elle est belle. Il soupire, il est bien.

Elle est déjà près de la cuisinière pour empoigner la petite marmite. Elle n’en a pas le temps, il l’enlace avec fougue, l’odeur de son corps lui revient en mémoire. Il croyait l’avoir oublié. La marmite n’a pas bougé elle l’a repoussée un peu plus loin. Elle est face à lui, ses longues mains effleurent la nuque.

Le président remonte la jupe, il découvre la cuisse, elle est musclée, sa peau est fraîche, si douce. Il a envie d’elle, tout de suite. Il rêvait de revivre ce moment. Il se souvient de leur première rencontre. Il pleuvait, il s’était égaré. Il a frappé et elle a ouvert. Trempé, elle l’avait dévêtu en silence, avec précision. Pour que ces vêtements sèchent. Il s’est retrouvé en caleçon devant cette femme énergique, elle l’a frotté avec une serviette à l’odeur de fougère. Ils ont fait l’amour sur le sol, ils faisaient si chauds.

Il était parti sans savoir, qui elle était. Et depuis son seul désir était de revenir.

Ses mains lui effleurent l’intérieur des cuisses. Elle a ouvert le haut de son corsage.

C’est elle la première qui a entendu les coups de feu suivi de plusieurs cris

Des cris, des pas qui se rapprochent, très vite, on doit courir, dehors. Le président s’est éloigné de France. France ça ne s’invente pas, cette belle femme, à l’allure sauvage, cette femme qui l’habite depuis plusieurs mois, qui l’a colonisé diraient certains, s’appelle France. En quelques secondes les cris sont devenus des souffles d’impatience, on frappe à la porte, avec le plat de la main. On sent la peur. Le président ouvre la porte, ils sont cinq à s’engouffrer à se jeter dans la pièce. Le président n’est pas surpris de la composition de ce petit groupe : trois hommes et deux femmes, ce sont les seuls qui depuis la formation du gouvernement se comportent la plupart du temps avec franchise. Lorsqu’ils prennent la parole, autour de la table du conseil des ministres, on ressent la bienveillance qu’ils ont les uns pour les autres. Ce n’est certainement pas un hasard mais aucun d’entre eux n’a suivi la voie dite royale, sciences po, ENA, passage par un cabinet, ces cinq-là ont eu des parcours atypiques, syndicalisme, entreprise…. Le président les laisse reprendre leur souffle, c’est la Ministre de la santé, Frédérique, des larmes au bord des yeux, le souffle court qui explique. Les autres ne disent rien, on les sent terrorisés.

« Ça y est président ils ont disjoncté. Quelques minutes après votre départ, on a commencé à redescendre et évidemment est arrivé le moment, ou parvenus à cette espèce de patte d’oie que personne n’avait remarqué à l’aller, il a fallu opérer un choix. Evidemment personne n’était d’accord. Évidemment toujours les mêmes ont cherché à affirmer leur supériorité. C’est quand même incroyable président, mais même dans cette situation, il y en a qui ne trouve rien de plus intelligent à dire que « moi je suis ministre d’état » donc forcément mon avis a plus de poids. Et puis, comme je m’y attendais les regards se sont rapidement tournés vers Armand. Armand ton protégé, Armand ton tireur d’élite, si prompt à décapiter un premier ministre. Bref, tout le monde, moi y compris, l’a suspecté d’être au courant, d’en savoir plus. Et là, comment dire, de vrais bêtes sauvages ! Ils sont une dizaine à s’être jeté sur lui comme des fauves. Des coups de feu sont partis, il a essayé de se défendre : « écoutez-moi, écoutez-moi je vais vous expliquer ». On n’est pas entré dans la mêlée et on a couru à travers le bois, tout droit, sans réfléchir, instinctivement…. Je pense qu’il y a plusieurs morts là-haut. Armand, je pense qu’ils l’ont massacré. Explique-nous Président… »

Le président est assis sur un des vieilles chaises de la cuisine, France est derrière lui, le regard noir. Tout doucement elle se détache de lui, sa main lui caresse le visage. Elle rejoint le bout de la table, et s’assoit :

« Je vous en prie, prenez une chaise et asseyez-vous : nous vous attendions, nous allons pouvoir commencer. »

« Ce que je vais vous raconter, vous décevra, j’en suis convaincu. Je le comprendrais tout à fait. Les événements que vous avez vécus, ces dernières heures, sont hors normes. Et vous vous attendez à de l’incroyable, de l’extraordinaire, du sordide peut-être. Oui je le répète : je vais vous décevoir, tous, surtout toi ma chère Frédérique.

Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas étonné de vous voir ici, vous, mes cinq préférés. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous n’êtes pas des imposés, des convenus. Vous êtes des hommes et des femmes à qui il reste encore, de la lumière derrière les yeux. Mais oui je vais vous décevoir. C’est vrai que ce matin, au réveil, je n’avais pas d’autres intentions que celle que je vous ai annoncée quand j’ai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinée à donner à chacun le sourire. Ce sourire que j’avais ce matin, dans le parc, tellement touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, tellement ému par la fraîcheur persistante de la nuit. Ce matin j’ai souri, et j’ai pensé à mon père qui me répétait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.

« Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant ! »

J’ai pensé à mon père parti si tôt, mon père que je n’ai jamais oublié. Et ce matin je me suis souvenu de cette belle forêt ou grand père m’emmenait, pour me sortir de la tristesse dans laquelle le départ de papa m’avait plongé. Comme je vous l’ai expliqué, je suis revenu ici, il y a trois mois, je suis revenu un jour où je n’en pouvais plus, j’ai marché seul, j’avais demandé à Maurice mon garde du corps d’attendre dans la clairière, celle ou l’autocar doit encore être stationné. J’ai marché seul et j’ai pleuré, puis, je me suis souvenu, des paroles de papa.

« Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant ! »  

J’ai marché et je suis arrivé ici, devant cette petite maison. J’ai frappé, et France m’a dit d’entrer, elle m’a reconnu bien sûr. Tout le monde connait le président de la république, même France qui n’a pourtant pas la télévision. France a tiré une chaise, celle où je suis assis aujourd’hui et m’a dit de m’asseoir. Sans rien dire, elle m’a apporté une assiette fumante. J’ai mangé avec appétit. C’était bon, c’était chaud. Elle s’est assise en face de moi et m’a regardé. Elle souriait. J’étais bien. Je me suis levé. Elle aussi. Nous nous sommes approchés l’un de l’autre ; j’allais lui parler. Il fallait que je lui parle. Il le fallait. Lui dire, lui dire que, je ne sais pas, je ne savais, je cherchais, mon cœur battait fort.  Doucement elle m’a fait signe de ne rien dire. Et France, France que je suis heureux de vous présenter ce soir m’a alors simplement dit.

« Ne dis rien, il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant ! »  

Fin le 7 décembre 2019

Sourires au conseil des ministres : suite et fin….

Enfin, oui enfin, j’ai mis un point final à cette nouvelle que j’avais commencée un peu par jeu, je vous l’avais proposée par épisode, 13 si je ne me trompe pas, et j’hésitais pour la chute, pour la fin. Exercice difficile, il m’a fallu du temps, mais je suis heureux du résultat. Je vous propose donc d’abord cette fin que peut-être certains attendaient… Et dans la foulée je publie en un seul bloc la totalité de la nouvelle… Pour en faciliter la lecture..

« Il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant ! »

« Ce que je vais vous raconter, vous décevra, j’en suis convaincu. Je le comprendrais tout à fait. Les événements que vous avez vécus, ces dernières heures, sont hors normes. Et vous vous attendez à de l’incroyable, de l’extraordinaire, du sordide peut-être. Oui je le répète : je vais vous décevoir, tous, surtout toi ma chère Frédérique.

Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas étonné de vous voir ici, vous, mes cinq préférés. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous n’êtes pas des imposés, des convenus. Vous êtes des hommes et des femmes à qui il reste encore, de la lumière derrière les yeux. Mais oui je vais vous décevoir. C’est vrai que ce matin, au réveil, je n’avais pas d’autres intentions que celle que je vous ai annoncée quand j’ai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinée à donner à chacun le sourire. Ce sourire que j’avais ce matin, dans le parc, tellement touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, tellement ému par la fraîcheur persistante de la nuit. Ce matin j’ai souri, et j’ai pensé à mon père qui me répétait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.

  • Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !

J’ai pensé à mon père parti si tôt, mon père que je n’ai jamais oublié. Et ce matin je me suis souvenu de cette belle forêt ou grand père m’emmenait, pour me sortir de la tristesse dans laquelle le départ de papa m’avait plongé. Comme je vous l’ai expliqué, je suis revenu ici, il y a trois mois, je suis revenu un jour où je n’en pouvais plus, j’ai marché seul, j’avais demandé à Maurice mon garde du corps d’attendre dans la clairière, celle ou l’autocar doit encore être stationné. J’ai marché seul et j’ai pleuré, puis, je me suis souvenu, des paroles de papa.

  • Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !  

J’ai marché et je suis arrivé ici, devant cette petite maison. J’ai frappé, et France m’a dit d’entrer, elle m’a reconnu bien sûr. Tout le monde connait le président de la république, même France qui n’a pourtant pas la télévision. France a tiré une chaise, celle où je suis assis aujourd’hui et m’a dit de m’asseoir. Sans rien dire, elle m’a apporté une assiette fumante. J’ai mangé avec appétit. C’était bon, c’était chaud. Elle s’est assise en face de moi et m’a regardé. Elle souriait. J’étais bien. Je me suis levé. Elle aussi. Nous nous sommes approchés l’un de l’autre ; j’allais lui parler. Il fallait que je lui parle. Il le fallait. Lui dire, lui dire que, je ne sais pas, je ne savais, je cherchais, mon cœur battait fort.  Doucement elle m’a fait signe de ne rien dire. Et France, France que je suis heureux de vous présenter ce soir m’a alors simplement dit.

  • Ne dis rien, il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant !  

FIN, le 7 décembre 2019