Parmi les pauses lecture que je m’accorde pendant mon chantier d’écriture, il y a eu ce magnifique roman de Grégoire Delacourt. L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensité poétique qui me provoque des vibrations.
/… Sa famille.
Des cultivateurs dans le Cambrésis. Vingt hectares de lecture fourragère. Quelques bêtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usées, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannée, un vieux cuir craquelé. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumé au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il précisé, mais pas vraiment la mer, une plage plutôt, celle des Argales, à Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me décevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour là, une histoire de lune, de planètes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salée, ah ça ! disait mon père à propos du sel, ça dépend des courants, des marées et même de la lune, André, c’est très compliqué, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’écrire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et façonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande récoltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerçait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…
Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir dans la mer. Nous arrivons par le village qui s’ouvre déjà sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et âcre de la terre d’été en Algérie. Partout, des bougainvillées rosat dépassent les murs des villas; dans les jardins, des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. A l’heure où nous descendons de l’autobus couleur de bouton d’or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournée matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants. A gauche du port, un escalier de pierres sèches mène aux ruines, parmi les lentisques et les genêts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. Déjà, au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et rouges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent léger, sous le soleil qui nous chauffe un seul côté du visage, nous regardons la lumière descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents éclatantes. Avant d’entrer dans le royaume des ruines, pour la dernière fois nous sommes spectateurs.
Exrait de Noces à Tipasa, écrit par Camus en 1937…
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Il était d’un calme olympien…Qualité indispensable pour franchir les derniers passages de cette via-ferrata. Ce n’est pas son activité favorite. Il n’est pas intrépide et souffre de vertiges. Aujourd’hui c’est différent. Il a relevé le défi. Non les défis !
Le premier a été imposé par les « autres », particulièrement par Armand, juste devant lui. Le second défi est personnel, intime, ancré en lui depuis des années. Il s’est révélé dans la nuit.
Cette fois je le ferai !
Dans quelques secondes il sera débarrassé de ce poids, il n’ose pas dire de ce poids mort. Rien ni personne, ne peut l’empêcher. Les autres sont arrivés. Ils ne sont plus que deux : Armand le flambeur, le frimeur et Edouard, le timide, le silencieux.
La veille, la soirée a été arrosée… Peut-être l’apparente euphorie qui accompagne les cérémonies de « retrouvailles ». Edouard était, à la surprise de tous, à l’origine de cette initiative. Ils ne s’étaient pas revus depuis une quinzaine d’années.
Comme beaucoup de nostalgiques du passé, Edouard était tombé sur le site « copains d’avant », comme beaucoup il avait été surpris de retrouver des têtes connues, et comme beaucoup il avait souscrit un abonnement d’essai. Comme ça, par curiosité, pour voir. Il faut dire qu’il avait décidé de s’installer à Cavaillon à la faveur d’un héritage inattendu : une vieille tante sans descendance lui léguait une petite maison de ville juste au pied de la colline Saint Jacques.
Ils sont six autour de la table, tous des anciens du lycée Alexandre Dumas. Ils étaient dans la même classe en terminale et avaient tous choisi la filière transport logistique. Edouard s’était dit que ce serait amusant de voir celles et ceux qui ont poursuivi dans cette voie. Lui, son orientation est un peu déroutante… Quand il faudra expliquer son métier, il pressent qu’il y aura de l’étonnement. Il est persuadé que personne ne saura de quoi il s’agit.
Le RDV est fixé à 18 h 00 dans une brasserie du centre-ville. Ont répondu présents Armand, Françoise, Violette, Rémi et Lucie. Edouard est impatient mais avec quand même un fond d’anxiété. Que vont-ils se dire une fois le temps des embrassades et des fausses surprises passées ? Certains qu’il aurait aimé revoir ne seront pas là ce soir. Et soyons clair, il se serait bien passé de la présence de Armand qu’il n’a jamais apprécié, mais Copains d’avant choisit de mettre en relation des personnes qui ont été dans la même classe, dans le même établissement. C’est le seul critère, et libre à chacun de répondre aux sollicitations. Il avait d’ailleurs été étonné d’être aussi rapidement contacté. Il n’avait jamais eu la réputation d’être un leader. Dit autrement il a toujours douté qu’on puisse l’aimer. Certainement un complexe enfoui et refoulé.
En attendant il est ravi d’avoir organisé cette rencontre et ce d’autant plus qu’il y aura Lucie. Elle est une des premières à avoir répondu.
On s’embrasse, on s’étonne, on feint l’immense joie de se retrouver, on commence à mentir : « il faudra qu’on se revoie ». Bref ça sent déjà l’amitié réchauffée. Edouard comme à son habitude est silencieux. Après plusieurs apéros, Armand se lève et tel un conquérant leur dit qu’il les invite tous dans un restaurant typique.
Je viens de le racheter : un cadeau pour mon épouse !
Il n’a pas changé, il faut qu’il se vante. Il faut dire qu’il a l’air à l’aise, très à l’aise même, il a repris l’entreprise de transport de son père. Le seul à être rester fidèle à la fameuse filière.
Je vous invite, ça me fait plaisir !
Evidemment il profite du mouvement pour poser une main conquérante sur l’épaule de Lucie qui est encore assise. Edouard serre les mâchoires. Il ne se sent pas très bien. Comme il y a quinze ans, il se referme et bizarrement retrouve cette désagréable sensation que tous les rires qui émaillent ces retrouvailles sont des rires moqueurs et qu’évidemment ils lui sont destinés. Il ne dit rien et Lucie sourit. Armand a toujours la main posée sur son épaule. Comme il y a quinze ans il ne comprend pas ce sourire.
Tout à l’heure l’hilarité est montée d’un cran quand chacun a expliqué son métier. Pour tout le monde c’est assez simple, classique. Edouard a été le dernier à s’exprimer.
Je suis thanatopracteur !
Un silence. Personne ne connaît. Il explique. Des murmures. Lucie sourit encore. Peut-être comprend-elle, elle est fleuriste. Il s’agit aussi de beauté : embaumer les corps, embaumer les cœurs c’est un peu voisin.
L’alcool aidant, le ton est encore monté. Armand qui était binaire pour ne pas dire manichéen avait décrété que ce n’était pas vraiment un métier, il avait même ajouté :
Je trouve ça nul, à la limité du dégueulasse, faut être tordu, ça ne m’étonne pas de toi mon petit Edouard !
Du mépris. Et Lucie qui sourit. Edouard serre les dents et remonte dans la bouche l’aigre saveur de toutes les humiliations.
Au moment de se séparer, Armand qui s’est accaparé l’organisation de ces retrouvailles prétend avec emphase qu’on ne peut pas en rester là.
Ce serait chouette qu’on se retrouve demain matin pour faire ensemble la via ferrata de la colline Saint-Jacques. Vous verrez c’est impressionnant. Mais faut pas avoir le vertige, n’est-ce pas Edouard ?
Et Lucie qui sourit.
L’enthousiasme est général. Le RDV est fixé à dix heures. On montera à pied : le départ n’est pas très loin de la petite maison dont a hérité Edouard.
Armand fixe Edouard : haine, mépris, Edouard en est convaincu.
Ils sont au pied de la voie. Violette ouvre la marche, c’est la plus expérimentée. Elle est suivie de Françoise et Rémi puis Lucie. Armand et Edouard ferment la marche.
Tout le monde est étonné de voir qu’Edouard a pris un sac à dos. Lucie le lui dit.
Mais pourquoi tu t’embarrasses avec un sac, déjà que tu as le vertige, ça ne va pas t’aider.
Le vertige. Rires. Moqueries. Edouard ne répond pas. Tout se passe comme prévu : les quatre premiers ont pris de l’avance. Armand n’est pas si à l’aise que cela.
Ils ne sont plus que tous les deux. Il se retourne.
Edouard tu sais je t’ai toujours détesté.
Edouard ne répond pas. Il s’est approché et n’est plus qu’à quelques centimètres. Il distingue la nuque d’Armand, une nuque moqueuse elle aussi. Il tient depuis un moment la seringue d’anesthésique dans la main. Il l’enfonce facilement dans la nuque un peu grasse. L’endormissement est immédiat. Ils sont à proximité d’une bifurcation qui propose une variante : une via ferrata souterraine. Armand est accroché comme un quartier de viande. La tête penche sur le côté.
Les autres sont arrivés.
Edouard décroche le corps et l’allonge dans une espèce de cavité. Il lui administre une dose de produit létal qu’il a dans son sac. La mort est immédiate. C’est un bien joli cadavre pense t’il. Il reviendra cette nuit pour bien le préparer, il en fera un chef d’œuvre.
Edouard rejoint les autres et explique que Armand a dû « décrocher » juste à l’embranchement et rebrousser chemin.
Il est rentré chez lui : une urgence transport à régler.
Ils sont redescendus à pied, sans parler. La fatigue peut-être ou plutôt plus grand-chose à se raconter. Edouard est avec Lucie. Elle le regarde et lui sourit. Elle est la seule avec Armand à n’avoir jamais quitté Cavaillon.
Lucie je peux te poser une question ?
Oui bien sûr, pourquoi tu me demandes l’autorisation ?
Je ne sais pas j’ai encore l’impression que tu te moques de moi, que vous vous moquez de moi, surtout avec Armand…
Armand, oh tu sais, celui-là personne ne l’aime ici à Cavaillon ! C’est un arriviste, un m’as-tu vu, il continue de croire que parce qu’il a du fric tout lui es dû. Il est marié mais il est continuellement en chasse. Il est persuadé qu’il a du charme, que personne ne lui résistera. Moi la première. Quand je pense qu’il va à la messe tous les dimanches, j’espère qu’il se confesse mais j’en doute.
Tu ne sais pas il se confesse peut-être en cachette
Ça je voudrais le voir pour le croire. Personne ne l’a jamais vu à genoux, où même la tête baissée.
A genoux et la tête baissée : joli travail pour un thanatopracteur qui vient de s’installer.
Armand a attendu le cœur de la nuit pour remonter sur la colline, son sac est lourd, il a pris son matériel, il veut faire du beau travail. Il retrouve facilement le corps d’Armand et réussit à le hisser sur son dos ce qui n’est pas simple compte tenu de la rigidité cadavérique. Il n’a que quelques centaines de mètres pour rejoindre la chapelle. Une fois à l’intérieur il installe tout son matériel. Par sécurité il ferme la porte avec un antivol de vélo. Il sort de son sac les flacons de formaldéhyde et d’éthanol. Le plus difficile une fois l’embaumement achevé est de lui plier les genoux et de joindre les mains. Edouard sait qu’il faut qu’il « travaille » sur les membres afin de résorber la coagulation de la myosine. Les articulations retrouvent leur mobilité. Il est satisfait du résultat. Armand est presque émouvant, agenouillé, tête courbée, les mains jointes.
Ce lundi matin un groupe de pèlerins décide de faire une pause dans la petite chapelle Saint-Jacques. Il est tôt, ce sera frais et tranquille. Ils sont étonnés en entrant de voir un pèlerin déjà là agenouillé, en prière, parfaitement immobile. Ils entrent sans bruit. Le pèlerin n’a pas bougé. L’un des marcheurs chuchote en souriant.
On dirait qu’il est mort, il ne bouge pas d’un millimètre…
Le pèlerin en effet est dans une position de recueillement qui ne laisse aucun doute sur sa ferveur mystique : genoux à terre, buste penché en avant, tête baissée comme s’il contemplait le sol, et bien sûr les deux mains jointes, presque liées. Les randonneurs se sont approchés, ils sont sur le banc derrière le pénitent. Ils murmurent.
Il tient quelque chose entre les mains.
Regarde c’est étrange c’est une carte de visite !
L’un des promeneurs risque un regard par-dessus l’épaule du fidèle : il est curieux. Il lit à voix basse ce qui est écrit sur la carte :
Edouard POULIN Thanatopracteur assermenté Avenue de Saint-Baldou CAVAILLON
A genoux et la tête baissée : joli travail pour un thanatopracteur qui vient de s’installer.
Armand a attendu le cœur de la nuit pour remonter sur la colline, son sac est lourd, il a pris son matériel, il veut faire du beau travail. Il retrouve facilement le corps d’Armand et réussit à le hisser sur son dos ce qui n’est pas simple compte tenu de la rigidité cadavérique. Il n’a que quelques centaines de mètres pour rejoindre la chapelle. Une fois à l’intérieur il installe tout son matériel. Par sécurité il ferme la porte avec un antivol de vélo. Il sort de son sac les flacons de formaldéhyde et d’éthanol. Le plus difficile une fois l’embaumement achevé est de lui plier les genoux et de joindre les mains. Edouard sait qu’il faut qu’il « travaille » sur les membres afin de résorber la coagulation de la myosine. Les articulations retrouvent leur mobilité. Il est satisfait du résultat. Armand est presque émouvant, agenouillé, tête courbée, les mains jointes.
Ce lundi matin un groupe de pèlerins décide de faire une pause dans la petite chapelle Saint-Jacques. Il est tôt, ce sera frais et tranquille. Ils sont étonnés en entrant de voir un pèlerin déjà là agenouillé, en prière, parfaitement immobile. Ils entrent sans bruit. Le pèlerin n’a pas bougé. L’un des marcheurs chuchote en souriant.
On dirait qu’il est mort, il ne bouge pas d’un millimètre…
Le pèlerin en effet est dans une position de recueillement qui ne laisse aucun doute sur sa ferveur mystique : genoux à terre, buste penché en avant, tête baissée comme s’il contemplait le sol, et bien sûr les deux mains jointes, presque liées. Les randonneurs se sont approchés, ils sont sur le banc derrière le pénitent. Ils murmurent.
Il tient quelque chose entre les mains.
Regarde c’est étrange c’est une carte de visite !
L’un des promeneurs risque un regard par-dessus l’épaule du fidèle : il est curieux. Il lit à voix basse ce qui est écrit sur la carte :
Edouard POULIN Thanatopracteur assermenté Avenue de Saint-Baldou CAVAILLON
L’enthousiasme est général. Le RDV est fixé à dix heures. On montera à pied : le départ n’est pas très loin de la petite maison dont a hérité Edouard. Armand fixe Edouard : haine, mépris, Edouard en est convaincu. Ils sont au pied de la voie. Violette ouvre la marche, c’est la plus expérimentée. Elle est suivie de Françoise et Rémi puis Lucie. Armand et Edouard ferment la marche. Tout le monde est étonné de voir qu’Edouard a pris un sac à dos. Lucie le lui dit.
Mais pourquoi tu t’embarrasses avec un sac, déjà que tu as le vertige, ça ne va pas t’aider. Le vertige. Rires. Moqueries. Edouard ne répond pas. Tout se passe comme prévu : les quatre premiers ont pris de l’avance. Armand n’est pas si à l’aise que cela. Ils ne sont plus que tous les deux. Il se retourne.
Edouard tu sais je t’ai toujours détesté. Edouard ne répond pas. Il s’est approché et n’est plus qu’à quelques centimètres. Il distingue la nuque d’Armand, une nuque moqueuse elle aussi. Il tient depuis un moment la seringue d’anesthésique dans la main. Il l’enfonce facilement dans la nuque un peu grasse. L’endormissement est immédiat. Ils sont à proximité d’une bifurcation qui propose une variante : une via ferrata souterraine. Armand est accroché comme un quartier de viande. La tête penche sur le côté. Les autres sont arrivés. Edouard décroche le corps et l’allonge dans une espèce de cavité. Il lui administre une dose de produit létal qu’il a dans son sac. La mort est immédiate. C’est un bien joli cadavre pense t’il. Il reviendra cette nuit pour bien le préparer, il en fera un chef d’œuvre. Edouard rejoint les autres et explique que Armand a dû « décrocher » juste à l’embranchement et rebrousser chemin.
Il est rentré chez lui : une urgence transport à régler. Ils sont redescendus à pied, sans parler. La fatigue peut-être ou plutôt plus grand-chose à se raconter. Edouard est avec Lucie. Elle le regarde et lui sourit. Elle est la seule avec Armand à n’avoir jamais quitté Cavaillon.
Lucie je peux te poser une question ?
Oui bien sûr, pourquoi tu me demandes l’autorisation ?
Je ne sais pas j’ai encore l’impression que tu te moques de moi, que vous vous moquez de moi, surtout avec Armand…
Armand, oh tu sais, celui-là personne ne l’aime ici à Cavaillon ! C’est un arriviste, un m’as-tu vu, il continue de croire que parce qu’il a du fric tout lui es dû. Il est marié mais il est continuellement en chasse. Il est persuadé qu’il a du charme, que personne ne lui résistera. Moi la première. Quand je pense qu’il va à la messe tous les dimanches, j’espère qu’il se confesse mais j’en doute.
Tu ne sais pas il se confesse peut-être en cachette
Ça je voudrais le voir pour le croire. Personne ne l’a jamais vu à genoux, où même la tête baissée.
En attendant il est ravi d’avoir organisé cette rencontre et ce d’autant plus qu’il y aura Lucie. Elle est une des premières à avoir répondu. On s’embrasse, on s’étonne, on feint l’immense joie de se retrouver, on commence à mentir : « il faudra qu’on se revoie ». Bref ça sent déjà l’amitié réchauffée. Edouard comme à son habitude est silencieux. Après plusieurs apéros, Armand se lève et tel un conquérant leur dit qu’il les invite tous dans un restaurant typique.
Je viens de le racheter : un cadeau pour mon épouse ! Il n’a pas changé, il faut qu’il se vante. Il faut dire qu’il a l’air à l’aise, très à l’aise même, il a repris l’entreprise de transport de son père. Le seul à être rester fidèle à la fameuse filière.
Je vous invite, ça me fait plaisir ! Evidemment il profite du mouvement pour poser une main conquérante sur l’épaule de Lucie qui est encore assise. Edouard serre les mâchoires. Il ne se sent pas très bien. Comme il y a quinze ans, il se referme et bizarrement retrouve cette désagréable sensation que tous les rires qui émaillent ces retrouvailles sont des rires moqueurs et qu’évidemment ils lui sont destinés. Il ne dit rien et Lucie sourit. Armand a toujours la main posée sur son épaule. Comme il y a quinze ans il ne comprend pas ce sourire. Tout à l’heure l’hilarité est montée d’un cran quand chacun a expliqué son métier. Pour tout le monde c’est assez simple, classique. Edouard a été le dernier à s’exprimer.
Je suis thanatopracteur ! Un silence. Personne ne connaît. Il explique. Des murmures. Lucie sourit encore. Peut-être comprend-elle, elle est fleuriste. Il s’agit aussi de beauté : embaumer les corps, embaumer les cœurs c’est un peu voisin. L’alcool aidant, le ton est encore monté. Armand qui était binaire pour ne pas dire manichéen avait décrété que ce n’était pas vraiment un métier, il avait même ajouté :
Je trouve ça nul, à la limité du dégueulasse, faut être tordu, ça ne m’étonne pas de toi mon petit Edouard ! Du mépris. Et Lucie qui sourit. Edouard serre les dents et remonte dans la bouche l’aigre saveur de toutes les humiliations. Au moment de se séparer, Armand qui s’est accaparé l’organisation de ces retrouvailles prétend avec emphase qu’on ne peut pas en rester là.
Ce serait chouette qu’on se retrouve demain matin pour faire ensemble la via ferrata de la colline Saint-Jacques. Vous verrez c’est impressionnant. Mais faut pas avoir le vertige, n’est-ce pas Edouard ? Et Lucie qui sourit.
J’ai récemment participé à un concours d’écriture avec un thème imposé ( un cadavre dans la colline Saint-Jacques ), des mots à insérer…Bien que bien classé je ne fais pas partie des primés. Je vous propose donc de découvrir aujourd’hui en plusieurs parties cette nouvelle.
Il était d’un calme olympien…Qualité indispensable pour franchir les derniers passages de cette via-ferrata. Ce n’est pas son activité favorite. Il n’est pas intrépide et souffre de vertiges. Aujourd’hui c’est différent. Il a relevé le défi. Non les défis !
Le premier a été imposé par les « autres », particulièrement par Armand, juste devant lui. Le second défi est personnel, intime, ancré en lui depuis des années. Il s’est révélé dans la nuit.
Cette fois je le ferai !
Dans quelques secondes il sera débarrassé de ce poids, il n’ose pas dire de ce poids mort. Rien ni personne, ne peut l’empêcher. Les autres sont arrivés. Ils ne sont plus que deux : Armand le flambeur, le frimeur et Edouard, le timide, le silencieux.
La veille, la soirée a été arrosée… Peut-être l’apparente euphorie qui accompagne les cérémonies de « retrouvailles ». Edouard était, à la surprise de tous, à l’origine de cette initiative. Ils ne s’étaient pas revus depuis une quinzaine d’années.
Comme beaucoup de nostalgiques du passé, Edouard était tombé sur le site « copains d’avant », comme beaucoup il avait été surpris de retrouver des têtes connues, et comme beaucoup il avait souscrit un abonnement d’essai. Comme ça, par curiosité, pour voir. Il faut dire qu’il avait décidé de s’installer à Cavaillon à la faveur d’un héritage inattendu : une vieille tante sans descendance lui léguait une petite maison de ville juste au pied de la colline Saint Jacques.
Ils sont six autour de la table, tous des anciens du lycée Alexandre Dumas. Ils étaient dans la même classe en terminale et avaient tous choisi la filière transport logistique. Edouard s’était dit que ce serait amusant de voir celles et ceux qui ont poursuivi dans cette voie. Lui, son orientation est un peu déroutante… Quand il faudra expliquer son métier, il pressent qu’il y aura de l’étonnement. Il est persuadé que personne ne saura de quoi il s’agit.
Le RDV est fixé à 18 h 00 dans une brasserie du centre-ville. Ont répondu présents Armand, Françoise, Violette, Rémi et Lucie. Edouard est impatient mais avec quand même un fond d’anxiété. Que vont-ils se dire une fois le temps des embrassades et des fausses surprises passées ? Certains qu’il aurait aimé revoir ne seront pas là ce soir. Et soyons clair, il se serait bien passé de la présence de Armand qu’il n’a jamais apprécié, mais Copains d’avant choisit de mettre en relation des personnes qui ont été dans la même classe, dans le même établissement. C’est le seul critère, et libre à chacun de répondre aux sollicitations. Il avait d’ailleurs été étonné d’être aussi rapidement contacté. Il n’avait jamais eu la réputation d’être un leader. Dit autrement il a toujours douté qu’on puisse l’aimer. Certainement un complexe enfoui et refoulé.
Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.
Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.
Il se leva
Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.
Amies et amis poètes inspirés, n’avez-vous jamais été en panne d’inspiration. Oui je vous le dis : quand l’inspiration ne vient pas, qu’elle est en panne, on a le souffle court, on est en manque d’air, on étouffe même. Sans inspiration c’est évident on ne peut rien exprimer, rien expirer ; c’est une mort annoncée. Inspirez, expirez, combien de fois l’ai-je entendu cette injonction on ne peut plus paradoxale. Entre nous ils mentent comme ils respirent ceux qui sont persuadés qu’il suffit de le dire pour le faire. Ce qu’il faudrait c’est que cet ordre s’adresse à toutes et tous et surtout à tout ce qui vivant ou pas pourrait nous inspirer. Alors oui plutôt que de vous adresser à moi qui court à perdre haleine derrière ces mots qui m’échappent, qui s’envolent au premier courant d’air, je vous en supplie usez de votre impératif pour inviter le ciel, la brume, la brune, la lune, la plume, le mauve, la mer, à sortir de leur zones de confort. Oh oui bien sûr je les vois, ils essaient bien, mais franchement en ce moment, leurs efforts sont, je trouve, un peu limités. Et ils ne manquent pas d’air, eux, quand ils me narguent de leurs airs inspirés. Mais méfiez-vous leur dis-je il arrivera un moment où je vous aspirerai, vous avalerai, et vous transformerai en une bouillie de mots san r.
J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée Au recto de ta longue vie Tant de fois racontée Je vois un champ de rires Au rose si léger Une à une Les fleurs de papier se sont envolées Au verso quelques lignes ont noirci Et pleurent en glissant Tes derniers mots aux rimes inachevées
Une nuit si longue quand les paupières résistent Au matin les yeux piquent et la voix disparait sous le souffle Comme un soupir qui s’étire Douleurs dans le corps alourdi d’une nuit sans sommeil Et dans le matin qui expulse l’insomnie Petits bruits de vie, cliquetis, la vie à nouveau te sourit Et dans tes yeux, la lumière revient, la voix s’adoucit Ecoute le chant de la vie Entends le sourire des amis Les minutes se font légères Cliquetis, gazouillis, Petite brise te caresse de sa douce fraîcheur C’est si bon, c’est si beau C’est la vie
En musique, en poésie comme en tout, tout
ce qui cherche à s’approcher de la
perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de
ceux qui font de la musique avec des
logiciels les laissent indifférents. Le
père le rappelle souvent d’ailleurs en
citant Ferré « la musique est une clameur » et le fils, lui répond à
chaque fois « et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir
s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des
dactylographes ».
La pluie, il leur faudra de la pluie,
pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown
ou d’ailleurs. Il leur faudra de la
pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce
mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de balais d’essuie- glaces vous donne envie de
retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour
d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités
qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires
et soupirs.
Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui
a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et
la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer
le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de
trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils
sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus
grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une
époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des
aciéries.
Après ils continueront vers le nord et
l’est.
Ils sont montés sans un mot se sont
étirés sur les sièges, et ils ont démarré.
Ils ne parlent que très peu, c’est
inutile, il faut laisser agir les émotions
Au
bout d’une quinzaine d’heures, à
la presque moitié du parcours, le père
a souri, il était bien dans ses
cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux
préférés : Philadelphia…
John SteinbeckJack Kerouac HemingwayBruce Springsteen
Le père n’est pas musicien, ne comprend
pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout
devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de
questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne
l’air sérieux pour en comprendre les portées.
Cette musique, surtout les morceaux
acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs
émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à
emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck,
de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas
toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les
comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour
beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.
Le fils lui connaît tout de ce chanteur,
il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce
qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts
auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent
paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas
la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays
de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses
indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est
autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un
frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et
irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à
ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on
ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.
Le père il comprend bien cela, il
éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger,
quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien,
parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux
ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses
simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les
fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.
Il se souvient de cet homme. Il lui a
proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la
portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé
de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il l’a pris pour un malade, pour un original, mais il est quand même entré. Il a fermé les
yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il
était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie,
une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre
le rire et les larmes.
Alors quand il les a vus arriver tous
les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur
des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.
Il pourrait la vendre sans crainte, il
respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait
le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut
s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler
dans cette carcasse récalcitrante.
Il leur explique qu’ils ne pourront pas
en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse
il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce
qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.
Peu importe, ce qu’ils veulent tous les
deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.
Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est
rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont
décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre
le sens.
Pourquoi trente-sept heures ? Parce
que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur
maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui
aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le
Boss.
Ils ont décidé simplement de s’offrir un
voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a
écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des
vrais boutons qui tournent.
Au début ils avaient simplement décidé qu’il
faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion
commune. Ils peuvent, ils s’en sont souvenus l’un comme l’autre recevoir des
bouquets d’émotions à l’écoute de ces
mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le
ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.
Demain à Marseille, Bruce Springsteen se produira dans un un concert géant dont il a le secret. Mon fils et ma fille y seront. Mon fils est un fan absolu, je lui avais écrit il y a plus de dix ans cette nouvelle évoquant cette passion que nous partageons pour le boss…
Sur le pare- brise, de la buée ; on
ne sait pas au juste si c’est de la buée posée là par le souffle du père et de
son fils, ou s’il s’agit d’une simple humidité, conséquence d’une mauvaise
isolation.
La voiture qu’ils ont prise leur va
bien. Ils ne l’ont pas choisie pour le confort, encore moins pour le compte-tours
ou le carburateur mais pour l’odeur. Quand ils ont fait le tour du parc des
occasions, curieusement ils n’ont pas tapé dans les pneus avec les pieds.
Ils ne connaissent pas ces gestes
d’hommes, ils ne les connaissent pas et ne les comprennent pas. Ça ne les
intéresse pas. Lorsqu’un capot est ouvert, ils ne songent même pas à se pencher
au-dessus des entrailles de la bête. Ce qu’ils distinguent n’a pas beaucoup de
sens.
Non, tous les deux ils ont ouvert les
portières, ont reniflé l’intérieur. Ils se baissent, passent la tête en tendant
le cou. Ils savent, sans se le dire, ce qu’ils cherchent. Ils savent, ils le savent,
parce qu’ils ont lu et aimé Kerouac ; ils sentent, ils respirent, les yeux
légèrement plissés pour que les odeurs appellent rapidement les souvenirs. Ils
s’emplissent les narines des ces effluves si particuliers, et finissent, naturellement,
sans le besoin d’en discuter, par se mettre d’accord sur une drôle de machine, toute
droite débarquée d’un vieux road movie.
Son odeur est un mélange de mauvais cuir
vieilli, une odeur de mécanique fatiguée, imprégnée de graisse froide, avec
même derrière, qui produit comme un picotement dans les narines une sensation
de chaleur, diffuse comme si la route, l’asphalte avaient traversé l’habitacle.
« C’est celle-ci qui nous
faut ! »
Le garagiste a le sourire. On ne sait
pas s’il se moque ou s’il est heureux d’enfin se séparer de cette carcasse.
Elle est un peu vivante, elle garde en elle un peu de toutes ces vies que les
autres lui ont confiées dans l’intimité métallique.
Il se souvient de celui qui l’a vendue,
un musicien, mal rasé, la voix recouverte d’une fine couche de tabac, une voix
qu’on n’oublie pas même quand on est garagiste et qu’on a des goûts musicaux
assez sommaires. L’homme qui lui a vendu la machine n’en voulait pas
grand-chose, juste de quoi payer un billet de train pour rentrer chez lui, à
l’est.
Il s’en souvient. L’homme lui a demandé
de veiller sur elle : « c’est un peu comme ma moitié, ou mon double
vous savez, on a vu toute l’Europe ensemble, elle m’a tant attendu, elle m’a
tant entendu. »
Il lui a fait promettre de ne pas la
vendre à n’importe qui, à des gens qui ne la prendraient que pour une voiture,
pour se déplacer, pour faire des courses ou partir en vacances à la plage:
« voyez vous c’est autre chose, elle a tout gardé dans sa mémoire
intérieure, les chants, les rires, les peurs, les cris, les colères contre elle
et contre les autres, surtout contre les
autres ».
La lune est rouge au brumeux horizon ; Dans un brouillard qui danse, la prairie S’endort fumeuse, et la grenouille crie Par les joncs verts où circule un frisson ;
Les fleurs des eaux referment leurs corolles ; Des peupliers profilent aux lointains, Droits et serrés, leur spectres incertains ; Vers les buissons errent les lucioles ;
Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes, Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes. Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.
Et pourquoi ne pas essayer l’espoir Oh ce ne serait pas difficile Il suffirait de ne plus écouter Les bourdonnements des chroniqueurs du désespoir de papier Il suffirait de laisser la pâte des angoisses fermentées se reposer Il suffirait De regarder les traces de blondes brumes Et se regarder en souriant Ecouter le bruissement des feuilles Entendre l’apaisement du silence Sourire au matin qui revient Se redresser S’étonner S’Aimer
Et quand le soir sera venu Nous serons apaisés Où que nous soyons En grand nous ouvrirons les fenêtres En bleu salé nous nous voilerons Un vent frais aux angles taquins Nous parlera de tant d’autres lointains Nos yeux frisés de fatigue Inventeront des flots de lentes vagues Nous entendrons les rires des oiseaux de mer Et nous nous pencherons sur les calmes rives De nos beaux lendemains
Dans le tumulte d’une quincaillerie J’offrais un moment de silence Personne n’entendait ce rien qui repose Absorbés dans le choix mécanique Des pires mots qui riment avec tintamarre Les apprentis penseurs singeaient leurs maîtres Enfermés dans leurs camisoles idéologiques Ils étaient convaincus par une vérité réchauffée Qu’on leur servait à la becquée Pas un pour s’étonner Pas un peu pour relever le mou des mots D’un parfum de doute D’un zeste de flous Il est triste ce monde de la pensée qui compte ses caractères Il est perdu ce monde sans les sautillements de l’imprévu C’en est assez je vous laisse à vos bruits de mauvaises colères
Sur une page de vert tendre J’écris le dernier couplet Du chant agité de ma nuit mauve Mots d’amour attendent au point de rosée Et roulent en riant sur l’herbe fraîche Sans bruit, un à un je les cueille Et les accroche au fil blanc du sourire Que j’offre au joli matin
Toujours en rangeant mes archives d’écrits, je retrouve ce texte écrit en août 2006 lors d’un voyage sur le plateau de Lorraine…
Le plateau de Lorraine : un désert d’ondulations jaunâtres, avec du vert pâle pour apaiser le regard. Terre chargée des combats d’hier. Jules observe et distingue les silhouettes qui avancent encore, empesées dans leurs redingotes humides. Les yeux sont emplis de souvenirs boueux. La guerre des autres, la guerre de ceux qui partaient pour la dernière, et les échos, ailleurs, d’autres canons, d’autres guerre qui n’en finissent plus. Jules ne supporte pas ces touristes pédagogues qui battent des cils quand le guide local évoque tous ces moments d’histoire qu’ils enseignent, qu’ils didactisent. Sourires narquois de celui qui même en short et nu-pied empeste la suffisance de celui qui sait, qui contrôle et s’apprête à relever l’erreur qu’il attend avec sadisme. On le sent sceptique, méfiant de ce savoir terreux qui vient d’un gars du pays dont on devine que les siens sont passés, par ici, dans cette cave fortifiée qu’on disait imprenable. Jules sourit, Jules se souvient de ces orages de feu qu’il a appris, qu’il a entendu quand on lui a raconté. Jules voudrait tant que les autres s’effacent, que l’on écoute, que l’on entende le cri de la terre qui se souvient.
C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun. Ecrans petits et grands, Écrans numériques, Écrans électroniques, Ecrans cathodiques, C’est le noir, Noir sidéral, Pas une diode, Pas un clic, C’est la panique ; C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran, vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais : une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite… Et c’est ainsi qu’au même moment dans tout le pays des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout. En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer, l’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie. Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Et il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment, tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle, pour commencer la météo, et encore plus incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires. Il est huit heures, Partout cela bourdonne, Parfois cela ronchonne, Il est huit heures, Plus un clic Numérique, électronique, L’heure est si belle, Vêtue de ses plus belles aiguilles….
J’aurai voulu vous parler de pluie Pour le faire j’ai cherché le bon sens Par où faut-il commencer Ce que je vois Ce que j’entends Ce que je ressens L’humidité qui me traverse La douceur de la flaque qui s’étend Et me voici dans le trouble Le mot roule sous ma langue Mot gros mot gras mot gris Mot trouble
Trouble trouble trouble
Le mot répété ne sert plus à rien Il s’écroule Où es-tu Goutte de pluie Goutte de rien J’attends
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli de ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Il a voulu voir la mer, Au fond de ses poches, quelques miettes Pour des oiseaux qui ne viennent pas. Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui. Il a voulu voir la mer. Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient. Les autres en parlaient comme d’une fête foraine. Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau. Il est arrivé quand la nuit se retire, La mer est devant lui, les autres ont menti. Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire, Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs. Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer. Et il pense à elle, hier elle est partie. Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées Son costume est usé, les coudes sont râpés ll est sur la plage, immobile, pétrifié : C’est beau la mer
Les souvenirs touffus et la douce déraison des
enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. Je n’ai jamais gratté la
terre ni quêté des nids, je n’ai pas herborisé ni lancé des pierres aux
oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes
domestiques, mon étable et ma campagne ; la bibliothèque, c’était le monde pris
dans un miroir ; elle en avait l’épaisseur infinie, la variété,
l’imprévisibilité. Je me lançai dans d’incroyables aventures : il fallait
grimper sur les chaises, sur les tables, au risque de provoquer des avalanches
qui m’eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur restèrent longtemps
hors de ma portée ; d’autres, à peine je les avais découverts, me furent ôtés
des mains ; d’autres, encore, se cachaient : je les avais pris, j’en avais
commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place, il fallait une
semaine pour les retrouver. Je fis d’horribles rencontres : j’ouvrais un album,
je tombais sur une planche en couleurs, des insectes hideux grouillaient sous
ma vue. Couché sur le tapis, j’entrepris d’arides voyages à travers Fontenelle,
Aristophane, Rabelais : les phrases me résistaient à la manière des choses ; il
fallait les observer, en faire le tour, feindre de m’éloigner et revenir
brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde : la plupart du
temps, elles gardaient leur secret. J’étais La Pérouse, Magellan, Vasco de Gama
; je découvrais des indigènes étranges : «Héautontimorouménos» dans une
traduction de Térence en alexandrins, « idiosyncrasie » dans un ouvrage de
littérature comparée. Apocope, chiasme, Parangon, cent autres Cafres
impénétrables et distants surgissaient au détour d’une page et leur seule
apparition disloquait tout le paragraphe. Ces mots durs et noirs, je n’en ai
connu le sens que dix ou quinze ans plus tard et, même aujourd’hui, ils gardent
leur opacité : c’est l’humus de ma mémoire.
Dans le compartiment, il y a cette odeur, unique, qui s’accroche aux vêtements. Une odeur de voyages, trop courts, pour que la sueur soit absorbée par les souvenirs touristiques. Une odeur de vitre propre, de soupirs fatigués, une odeur de vie qui est à la peine, pour s’approcher de ce dont on rêve quand on est la tête contre la vitre. On ressent les vibrations, et puis il y a l’humidité de l’haleine qui fait comme un voile. Le voyage contre la vitre peut commencer, les yeux qui se ferment et le skaï devient cuir sauvage. Les néons ferroviaires sont des reflets de lune sur l’eau, pas un son, pas une voix qui ne troublent le rien d’un songe qui cherche son issue. Comme une musique, comme une mélodie. Et le couple d’en face, si vieux, si bons, qui posent leurs yeux sur la main de l’autre, pour signifier leur amour. Ils sont si beaux, si vrais, avec des souvenirs en réserve, pour chaque aiguillage, des regards croisés. Le front fait corps contre la vitre, les vibrations se font plus douces, le couple est comme un bouquet. Plus loin des jeunes filles rient, elles sont heureuses, heureuses de leurs sens, de ce qu’elles disent, de ce qu’elles montrent aux regards des peureux du bonheur. Elles batifolent, de mots en mots, d’histoires banales en tranches de vie. Et leurs rires nous réchauffent dans ce temps qui ne fait que passer.
Il a mis le pied sur le quai et
ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa
peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est
arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout.
L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette
sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui,
elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui
caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la
fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que
depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il
ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît
il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes
d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles
l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une
lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques
couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau
graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il
le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques.
Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il
voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps,
entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose
le long du quai.
Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes… Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont… Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… « fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraît avoir un drôle d’aspect, un peu inquiétant, mais tant pis… ils fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guêpe… Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident.., mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit… et d’autres encore qui se présentent… Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelés. À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir… Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe » … rompent le charme et me délivrent.
J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes alors m’ont paru gris, la misère intolérable. Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j’admire les paysages, j’applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n’est pas moi qui parle. On me loue, je rêve un peu, on m’offense, je m’étonne à peine. Puis j’oublie et souris à qui m’outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j’aime. Que faire si je n’ai de mémoire que pour une seule image ? On me somme enfin de dire qui je suis. « Rien encore, rien encore… » C’est aux enterrements que je me surpasse. J’excelle vraiment. Je marche d’un pas lent dans des banlieues fleuries de ferrailles, j’emprunte de larges allées, plantées d’arbres de ciment, et qui conduisent à des trous de terre froide. Là, sous le pansement à peine rougi du ciel, je regarde de hardis compagnons inhumer mes amis par trois mètres de fond. La fleur qu’une main glaiseuse me tend alors, si je la jette, elle ne manque jamais la fosse. J’ai la piété précise, l’émotion exacte, la nuque convenablement inclinée. On admire que mes paroles soient justes. Mais je n’ai pas de mérite : j’attends.
Albert Camus, L’Été, « La mer au plus près (Journal de bord) »
Parmi mes nombreux poèmes de jeunesse, il y a en a de très longs comme celui que j’ai publié en plusieurs parties et parfois de très courts comme celui -ci écrit aussi il y a quarante ans
Ailleurs …
Parce que c’était triste sans mensonges
Il était né sur un papier qui attendra la poubelle
Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite
… Le ciel glisse sur des étendues de silence. Envie de neige, de bois de bouleaux et de sommeil dans une langue étrangère. La vie impensée, dans les limbes. Promenades des familles dans le parc de la verrerie, près du bureau. La lumière grise des grillages, les animaux étourdis de somnolence. Le grincement irrégulier des balançoires. Verte la pelouse, lointain le ciel. L’usine au delà. L’usine au delà. Hélène, un jour, surprise par le bruit du travail, sourd, indifférent, qui plie l’espace, froisse les voilages de l’air.
Extrait de : » alors elle se hâte , immobile » : L’enchantement simple et autres textes…
Ah combien de fois ne l’ai-je entendu ce fameux : « attention à ne pas brûler les étapes ! ». Oui je sais, je le reconnais, il m’arrive parfois d’aller un peu vite, pour ne pas dire d’être pied au plancher. Mais, jamais ô grand jamais, je ne me suis permis de mettre le feu aux étapes. Je dois reconnaître, en revanche, que mettre le feu aux poudres ne me rebute pas, je le fais bien volontiers, même si d’aucun me reproche d’avoir une certaine tendance à souffler sur les braises. J’ai beaucoup de respect pour ceux qu’on appelle encore les forçats du tour de France, et chaque étape franchie, oui je le reconnais je brûle d’impatience d’être sur la ligne de départ le lendemain. Lorsque le coup de feu du commissaire de course retentit, je suis sur des charbons ardents (je dois toutefois préciser que ces départs généralement toujours enflammés je les vis tranquillement installé au fond de mon canapé). Alors oui je vous le confirme, je vous le certifie, ces étapes je les savoure, je les déguste surtout lorsque la route monte. Ah les étapes de montagne : au pied du col, tout le monde est groupé, puis soudain c’est l’explosion, les petits gabarits, tels des escarbilles, s’envolent vers les sommets. Non, définitivement non je ne brûle pas les étapes, je prends le temps et le plus souvent du bon temps, non pas que le mauvais temps n’ait aucun intérêt, mais je préfère quand même ne pas prendre le risque de chuter sur des terrains devenus glissants. Une mauvaise chute, et je vous le garantis, il vous en cuit et pour le coup c’est bel et bien la fin de l’étape…
Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même. On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…
que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions où être ne dure qu’un instant où chaque instant verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été sans cette onde où à la fin corps et ombre ensemble s’engloutissent que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures haletant furieux vers le secours vers l’amour sans ce ciel qui s’élève sur la poussière de ses lests que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui regardant par mon hublot si je ne suis pas seul à errer et à virer loin de toute vie dans un espace pantin sans voix parmi les voix enfermées avec moi
Je publie aujourd’hui, la fin de mon roman « un orage en février ».
Jules attend Lisa. La nuit n’est plus très loin. Il sait qu’elle viendra, il fait si chaud, l’orage approche. Il reste encore quelques trous de lumière, coincés dans le noir des nuages qui enflent. Ils vont se retrouver là-haut, au bord de cette route qu’ils aiment tan. On y voit la ville, d’en haut. L’humidité s’est posée sur le goudron brûlant. Elle est garée plus bas, un petit terre-plein à la sortie du dernier virage. Il n’a pas entendu la voiture. Il n’entend plus rien. Il a le souffle court qui lui emplit l’intérieur. La route monte doucement. Il la voit arriver, à pas lent. Lisa dans la lenteur, Lisa dans la douceur. C’est si rare. Il a un peu peur. Il distingue un sourire, il le sait, il le sent, il le veut. Lisa sourit. Il est plus haut, sur le talus. Il regarde, il inspire, elle est en lui. Elle est petite, si petite. Il se murmure quelques mots, ce sont ses mots : « écoute petite, écoute, tout se désespère, écoute petite le vent de panique… ». Des mots d’hier, des mots adolescents qu’il extirpait de sa machine intérieure, celle qu’il n’a jamais pu régler. A chaque pas qu’elle fait, doucement, tout doucement parce qu’il fait chaud, il soupire. Il transpire aussi. Soudain elle est là. Là, à quelques mètres, elle est essoufflée. Il s’est arrêté de respirer. Elle sourit, doucement. Ses lèvres tremblent, ses yeux brillent. Pas un mot qui n’ose sortir. Au loin les premiers éclairs. Ella a mis sa robe légère, une robe tablier, un peu pastel, avec quelques boutons devant. Son parfum le dessus. Elle est à quelques centimètres. Si près de lui, elle est là, il a pris est bien. Leurs doigts se touchent. Ils se serrent. La chaleur s’est apaisée, le tonnerre gronde, elle tremble. Il la prend par la main, plus bas l’herbe est si verte.
Jules, parfois il a les nœuds de sa tête qui lui coulent dans le ventre, alors ça lui fait comme une mâchoire qui grignote les entrailles. Il a mal, il grimace. Il a les quatre coins du visage qui se plissent. Et Lisa le regarde se crisper, elle craint ces moments où Jules disparaît, aspiré par ses peurs, ses angoisses. Elle voudrait l’aider, lui dire que ce n’est rien que cela passera, que tout ira mieux demain…
Demain, le mot qui n’appartient plus à Jules, un mot incompatible, un mot impossible.
Et ce matin Jules est sans demain, sa machine à fabriquer le temps semble coincée, abîmée.
Un soir Jules est entré chez lui avec de l’air frais dans la tête. Cette belle sensation qui ouvre la tête. De l’air frais dans la tête et de la lumière dans le regard.
Il est entré doucement, Lisa ne l’a pas entendu, comme souvent elle n’est pas loin de la fenêtre, à attendre, à espérer. Elle ne l’a pas entendu, il a de l’air frais dans la tête et le pas léger, comme un nuage, petit, qui coule lentement vers l’horizon. Jules est un nuage, Lisa est son soleil, il va la caresser. Elle ne l’a pas entendu toute absorbée à son travail d’attente à la fenêtre. Elle s’applique, depuis le temps qu’elle s’essaie. Jules le lui a demandé souvent : « mais qui tu attends, on ne connaît personne, on ne veut personne ? »
Ce soir Jules ne posera pas de question, il lui dira qu’il a trouvé, il a trouvé le passage, enfin.
Il est derrière elle, elle ne l’entend pas, elle se concentre. La fenêtre est un sourire dans la pièce. Il entoure Lisa avec ses bras, doucement, comme une écharpe qui caresse. Lisa n’a pas peur, ne sursaute pas, elle ne connaît pas ce sentiment depuis que chaque soir elle attend Jules. Elle le sent toujours autour d’elle, il laisse des traces, des échos. Ses bras sont doux, ils sentent le dehors, ses mains sont légères, elle les sent qui l’effleurent, elle vibre, sa nuque est pleine de frissons quand il lui pose un baiser qu’elle ne connaît pas. Elle tourne la tête doucement pour ne pas froisser la beauté du moment, elle sent la fraîcheur qui déborde de son sourire.
Jules la serre plus fort, il baisse un peu la tête, et la pose sur son épaule : « j’ai trouvé Lisa, j’ai trouvé le passage. Dans ma tête c’est plein de frais, je me suis ouvert. »
Il ne serre plus Lisa, elle s’est retournée, a abandonné la fenêtre, sa fenêtre et regarde Jules. Il a le visage qui s’est déplissé, on dirait une clairière après une tempête. Et Jules parle, il parle à Lisa de ce passage qu’il cherche depuis tant de nuits, ce passage qui le conduit au début, à son début. Elle l’écoute, ne comprend pas tout mais qu’importe elle voit qu’il est heureux.
Jules explique : c’est un peu confus, il lui parle de ce qu’il fait ces derniers jours, il lui raconte ses marches, il raconte la terre qu’il a senti tourner, aujourd’hui, il a senti qu’elle tournait, ça a fait quelque chose de bizarre dans tout le corps, comme une décharge électrique mais en plus frais et avec un goût de vanille. Il lui raconte comment ça s’est passé, il était assis dans l’herbe, une herbe fraîche un peu grasse. Un peu plus bas un ruisseau lui occupait le regard depuis plusieurs heures, et puis soudain il a senti le mouvement, léger, comme un glissement. Il se souvient que pendant quelques secondes tout autre mouvement a cessé comme deux trains qui se croisent. Et dans sa tête il a senti que ça circulait, d’un coup, comme si des bouchons sautaient les uns après les autres.
Jules et Lisa se tiennent par la main. Doucement, légèrement, c’est un effleurement, une hésitation de bouts de doigts. Ils aiment sentir le peut-être, le presque, et ils sont bien. Ils ne sont pas restés à Paris, si peu, rien à y faire, tout est si fini dans cette ville. Ils cherchent un quelque part où ils puissent se fabriquer une provision de débuts, une réserve de commencements. Ils ont tant à attendre de ce qu’ils ne savent pas encore, il leur faut de l’air, de l’espace et du temps au milieu de tout. Jules a dit : « je n’aime pas Paris, je n’aime pas la ville, je n’aime pas la ville quand elle ne me dit plus rien, je veux la mer, je veux qu’on se tienne la main sur une plage, qu’on se fatigue le regard à regarder le bout, le bout de là bas, de l’autre côté ; et Lisa a répondu qu’elle voulait bien voir la mer avec Jules. Elle le lui a dit « je veux bien voir la mer avec toi ». Alors elle est montée dans la voiture et a dit à Jules : « pour voir la mer, il faut que tu démarres ». Et Jules s’est senti bien de savoir où il allait. Pour voir la mer il faudra rouler trois heures, pas plus. Et maintenant ils y sont. Ils sont entièrement occupés à regarder et Jules demande à Lisa si elle a déjà vu la terre tourner. Lisa sourit à Jules, à Jules qui veut voir la terre tourner. Elle sait qu’il en rêve, elle sait qu’il en a besoin, comme la preuve qu’il y a quelque chose de vrai, qu’on peut vérifier. Alors ils se sont assis, les genoux groupés sous le menton les yeux attentifs, le souffle retenu. Jules a dit à Lisa que si tout était calme en eux, alors ils sentiront le mouvement, la vitesse. Lisa a fermé les yeux, doucement, sans faire d’effort, deux ailes de papillon sur le bord du regard. Elle a fermé les yeux et elle s’est sentie bien. Jules est là, tout contre elle, il attend de sentir que la terre tourne, il le sait, c’est possible, plusieurs fois il a éprouvé ce magnifique bonheur de la vitesse et du temps qui passe, qui lui traverse le corps. Lui aussi a les yeux clos, il est bien, tout est si doux, la mer donne le tempo, alors il sent comme de la fraîcheur qui lui coule dans les veines, une fraîcheur parfumée, de matin d’été, il la sent, et puis il tremble un peu, il n’a pas froid c’est l’émotion de ce qui va se produire. Ses yeux n’existent plus, ils ne sont plus qu’une trace de ses anciens regards, et les images défilent, il le sait, il l’attend, ce n’est pas la première fois. Mais aujourd’hui c’est différent, il n’est pas seul, il partage le moment, c’est doux. Lisa est à côté, elle est partout, autour, dans son espace, dans son histoire, elle est partout. Il fallait la retrouver, il la savait depuis toujours, il savait qu’elle était là dans ses petits espaces de rien qu’il était le seul à connaître. Lisa qui a accepté d’attendre avec lui, qui lui a donné un sourire quand il a voulu sentir la terre tourner.
Lisa veut que Jules goûte à tout ce qu’elle aime ou a aimé. La mer d’abord, cette mer qu’elle lui offre à chaque instant. Et puis il y a la vie, sa vie. Et dans sa vie d’hier, tous les lieux, tous les gens qui ont nourri ses passions.
Ils ont tant de vides dans leurs mémoires à deux qu’elle veut tout lui raconter, tout lui partager, pour qu’il se nourrisse d’elle, de ces histoires où il n’était pas. Sauf dans les songes de Lisa, quand elle sentait l’appel d’un autre.
Et Jules aime Lisa, dans sa frénésie à lui dire : « regarde Jules, regarde et écoute, écoute ce que j’étais sans toi. Fabrique-toi dans mon passé, construis-toi dans mes souvenirs, le mot de passe je te le donne, il est à toi, il est dans mes yeux qui s’emmêlent de regards à n’en plus finir ».
Jules aime quand il voit Lisa qui s’agite autour de lui, qui sautille presque pour lui communiquer sa joie d’être. Elle aime tant qu’il s’étonne, qu’il ouvre grand les yeux face aux merveilles qu’elle lui façonne avec ses mots. Elle lui décrit ce qu’ils voient ensemble.
Un soir quelques semaines après son retour, elle lui a dit : « viens, je veux que tu me remontes, je veux que tu suives le fil de ma mémoire, tu entreras dans le monde de mes peurs, de mes joies, de mes amours aussi, tu suivras le chemin que j’ai parsemé de tout petit cailloux fleurs, tu les suivras et nous parviendrons ensemble, à notre belle nuit d’orage. »
Lisa lui a dit qu’elle lui montrerait Paris où elle a vécu toutes ces dernières années et Cancale où est stationné son petit voilier qu’elle a depuis dix ans.
Elle veut tout lui apprendre. Jules est heureux de cela mais il a peur, il a peur comme toujours, lorsqu’il faut partir dans le passé de quelqu’un d’autre. Cela lui est arrivé si souvent, à cause de l’orage, à cause de la solitude. Il est entré dans l’histoire des autres, sans prévenir, avec le voyage dans les douleurs et les bonheurs. Jules se souvient de tous ces bouts d’histoire qui l’ont amené à désirer Lisa, toujours.
Et aujourd’hui, il n’y a pas d’orages, et Jules va entreprendre cette traversée avec Lisa qu’il aime.
Il sait que ce sera difficile, elle veut tout lui montrer, elle veut qu’il découvre tous ces vides de lui, qu’ils connaissent ces autres qui ont pu l’aimer avec passion, avec du temps devant eux, du temps pour les corps, du temps pour qu’on dise d’eux : « regardez-les, ils sont vivants… » Il sait qu’il lui faudra pleurer quand elle lui parlera de ces beaux, de ces jolis et de tous ces adjectifs qu’il n’a pas su décliner dans ses histoires de l’avant Lisa.
Mais il est prêt Jules, il sait qu’il faut que ce voyage se fasse, pour qu’au bout ils soient en paix, pour qu’il n’y ait plus entre eux, cet espace sans temps qui passe.
Ils sont partis très vite, un soir, à la presque nuit. Jules ne travaille plus, il a démissionné, dans l’après midi. Il s’est levé et a dit qu’il partait, qu’il n’en pouvait plus de ces journées de rien.
Il a un peu d’argent, il ne sait même plus d’où il vient. Alors quand il est rentré, il a pris Lisa dans ses bras, l’a serrée très fort contre lui jusqu’à ce que leurs battements de cœur se mélangent. Puis il lui a chuchoté dans l’oreille : « viens c’est le moment, on part ».
Ils ont mis quelques habits dans un sac, coupé l’électricité, ont pris la voiture de Lisa et sont partis à Paris.
Ils se sont arrêtés au bout de deux heures, dans un petit hôtel. Lisa n’a pas cessé de l’observer durant le trajet, de lui lancer de ces regards qui rendraient fou n’importe qui.
Lisa a compris que le moment de lui dire, de lui raconter était venu.
Ils ont fait l’amour en silence, plusieurs fois, et puis elle lui a parlé, de ce qu’ils verront, demain, après.
Elle lui a parlé de David, cet homme qu’elle a aimé jusqu’au vertige, cet homme qui l’avait presque comprise, qui voulait l’épouser pour l’aider. Et Jules l’écoute, il a des larmes qui s’installent aux premières loges. Il ne veut pas lui montrer qu’il est un jaloux rétroactif, il ne veut pas lui dire qu’il n’aime pas ceux qui ne souffrent pas comme lui.
Il ne dit rien parce qu’il a peur de la perdre, de se perdre et il continue à l’écouter lui construire son amour impossible dans ce hier ou lui n’existait que dans les nuits d’angoisse de Lisa. Elle en parle avec émotion et il remercie le noir de cette chambre de ne pas lui montrer ses yeux humides de larmes.
Lisa lui parle de ses amours, lui dit qu’il y en a tant, pour des hommes, ce David, pour des femmes, sa mère, ses amies. Et puis son amour de la vie. De la vie qui pétille, de la fête avec des musiques très fortes qui font tourner la tête. Et surtout, surtout, de son amour de la mer, pour la mer et ses bateaux, lui dit qu’elle veut passer plusieurs nuits avec lui sur son petit navire.
Il est tôt. Trop tôt pour que les touristes jacassants brouillent le silence du matin océanique. Jules s’est levé tôt. Il aime profiter du matin fragile. Lisa dort encore, elle est ailleurs, dans un autre matin qu’elle est la seule à traverser. Lisa dort, elle dort beaucoup depuis qu’ils se sont retrouvés. Le matin surtout, elle aime s’éterniser dans les draps encore chargés des histoires de la nuit. Et Jules avant de se lever, avant de la laisser dans ses exercices d’étirements ensoleillés, la regarde qui dort, il l’admire, il se remplit les yeux de ces images magnifiques. Elle a le souffle imperceptible, un souffle qui lui soulève tout le corps comme une vague légère. Même sa chevelure se soulève. C’est une voile, il se penche, doucement, de ses lèvres lui caresse l’épaule et souffle sur les paupières. Il est sorti de la chambre sans bruit, la mer est à côté à quelques encablures de cette chambre, toute la nuit ça a fait comme un ronronnement. Jules a dormi avec ce rythme dans la tête, comme une symphonie marine qui endort les vivants de la terre. Ça lui fabrique des films doux, il est calme, prêt à recevoir ce que la mer lui offrira ce matin. Le sable est frais, doux sous les pieds, le temps est calme. On dirait la mer surprise à se reposer, à finir sa nuit, comme si elle s’étirait. La mer est calme, et Jules sourit à cette idée que certaines vagues d’après midi sont faites pour les parisiens, pour leur donner à croire qu’ils ont du courage, et pour qu’ils étrennent leurs maillots de bain fluo dernier cri qui font comme des taches de villes sur les gris de l’eau qu’ils brassent à gros bouillons ridicules. Jules a l’impression que la mer a un sourire. La mer lui sourit. Il ne fait pas un bruit, il marche à pas feutré, s’arrête tous les dix mètres et regarde. Il regarde, s’emplit les yeux de ces beautés toutes en courbes. Les rochers sont encore noirs, apaisés du soleil journalier. Ils affleurent à la surface de l’eau et semblent heureux de ce calme. Sur la plage, pas une trace humaine, la marée a réparé les dégâts des mille pattes en congés, qui ne voient rien, qui n’entendent rien et qui étouffent la surface du sable de leurs serviettes éponges aux couleurs stupides. Et la mer qui sourit, la mer qui lui sourit. Jules est bien. Il pense à Lisa. Il la voit, elle est partout, dans cette sérénité, elle est là dans le calme du vent qui souffle sans forfanteries. Jules s’est assis dans le sable, les genoux sous le menton, discrètement, sans déranger le bel ordonnancement voulu par la nuit qui s’achève. Il est bien, il se passe encore dans son écran intérieur les films de l’avant, ceux de ces dernières semaines. Il se repasse toutes les douleurs qui l’ont amené jusqu’ici. Il revoit Lisa qui pleure, Lisa qui part, qui s’éloigne et toutes les larmes qui poursuivent leur route, qui les relient l’un à l’autre. Et se souvient de quand il lui disait : « viens Lisa, approche tu es elle, je suis il, nous sommes il et elle, nous ne faisons qu’un ou une et nous sommes bien, si bien à nous espérer, à nous fabriquer un nouveau prénom personnel, pour que l’un ne puisse subsister sans que l’autre n’existe. Il elle, comme deux anges qui ne peuvent jamais s’éloigner ». Jules revoit tous les songes de leur histoire. Lisa derrière la vitre qui a fermé les yeux et qui le sent ne plus revenir, parce que ce jour là le gris était de partout. Et ce songe de quelques secondes qui les habite qui ronge le mécanisme de leur machine à aimer. Et eux qui croient que c’est vrai, que ce qu’il y a derrière les yeux se passent dans la vie, dans cette vie qui leur glisse entre les doigts. Il se souvient de leurs doutes, de leurs peurs, quand ils se revoient, quand ils se touchent. Quelques minutes après le bonheur qui revient et ces minutes qu’ils croient heureuses tant ils ont eu mal, tant ils regrettent. Jules est bien, il sait que Lisa l’aime, qu’elle est là à côté, ou ailleurs, qu’elle est contre lui, à leur fabriquer de l’existence, pour que ce soit vrai, encore entre eux. Alors le jour se fait moins discret, la mer a fini de s’étirer, son sourire se crispe, elle se prépare à sa journée de labeurs touristiques. Le vent n’est plus une caresse, il a sorti des réserves de piquants, d’autres arrivent, se mettent à courir, à piailler, sans respect. Le silence est troué.
Aujourd’hui Jules s’est réveillé avec la réserve à gaieté pleine à craquer. Il a des sourires d’avance, et sait ainsi qu’il pourra puiser dans son garde tendresse quand Lisa lui reviendra.
Jules déborde de bonheur aujourd’hui car il sait que ce soir Lisa reviendra. Il a reçu une carte postale, hier, toute simple en provenance d’Italie, d’un village des Pouilles. Un village entre ciel et mer. Lisa lui dit : « je serai à Saint-Etienne demain, viens me chercher au TGV de 21 h 53.
21 h 53, cette heure est jolie, pas tout à fait ronde comme Jules les aime habituellement. Cela vient peut-être du chiffre impair, il trouve les pairs plus ronds, plus tendres. Mais aujourd’hui il oublie ses principes, 21 h 53, jamais il n’aurait pensé qu’une pareille heure puisse exister. A compter d’aujourd’hui, il ajoutera au lexique du temps qui passe l’heure Lisa, et chaque jour, il se le promet, il ne dira pas : « il est 21 h 53, mais il est Lisa qui revient ». Il est Lisa et alors il sentira les heures qui enrobent cette heure magique faire comme une caresse.
Toute la journée, il s’est préparé, toute la journée il a imaginé ce que serait son retour. En fin de matinée il est même allé sur le quai de la gare pour vérifier l’existence, l’existence de ces lieux qui en verront deux s’aimer ce soir, l’existence de ce temps, de cette heure. Il la voit, elle est là, elle existe, elle est écrite : 21 h 53, TGV en provenance de Paris gare de Lyon. C’est bien vrai, mais il a envie de plus, dire aux contrôleurs, il faut ajouter : « train spécial, spécial Lisa, spécial Lisa qui revient ».
Et l’après midi il la passe à s’adoucir le visage dans le miroir, à se questionner, sur ce qu’il lui donnera à voir, à espérer. Chaque minute qui passe le conduit à plus d’impatience. Ce sont des minutes pétillantes. Il tourne comme un lion en cage, sur le balcon il observe les gens qui passent dans la rue, il les observe et ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas gais eux aussi. Ils ne savent pas, ils ne savent pas que Lisa revient. Elle revient. Ce soir, elle sera là. Le vide sera enseveli sous leurs baisers.
Jules est arrivé à la gare avec vingt minutes d’avance. Il veut s’imprégner du décor, il veut que lorsque Lisa descendra du train, qu’elle posera le pied sur le quai, elle le voit, elle le sente partout. Il veut inonder la gare de sa présence. Alors il fait les cent pas, il se tord le cou à vérifier le tableau lumineux, accroché si haut. 21 h 53, toujours affiché, voie C. Dans quelques minutes elle sera là. Il la regardera d’abord de loin, et puis il baissera les yeux jusqu’à ce qu’elle approche, pour pas qu’elle voit les larmes, ou plutôt qu’elle les devine. Et quand elle sera arrivée à sa hauteur, quand il sentira l’odeur de ses cheveux brillants, il tendra les bras et leurs mains se toucheront, parce qu’elle fera pareil et doucement et tout doucement, ils relèveront la tête jusqu’à ce que leurs yeux se jettent dans la bataille du regard. Et il y aura des milliers de mots et encore plus dans cet instant suspendu. Ils s’approcheront l’un de l’autre, et leurs lèvres se toucheront, à peine, juste pour établir le contact, comme deux vaisseaux qui s’arriment dans l’espace. Puis le courant passera, le sang circulera, entre les deux et ça vibrera de partout. Jules aura mal au ventre, à la mâchoire, Lisa aura les paupières endolories, de ne pas avoir dormi toutes ces dernières nuits et ils se serreront fort, si fort, qu’ils ne seront plus qu’un sur le quai.
Le train est à l’heure, Jules n’a plus aucune goutte de salive dans la bouche. Il s’épuise à fabriquer l’arrivée de Lisa. Le TGV en provenance de Paris gare de Lyon est annoncé voie C. Jules ne sait de quel wagon elle sortira. Il s’est posé au centre de la rame.
Il l’a vue le premier, elle est petite, son visage comme un scintillement dans la grisaille de ce quai un peu désert.
Elle semble le chercher du regard.
Ils se voient, de si loin, entre eux il n’y a plus que quelques mètres. Ils sont maladroits à combler le vide de leur retour. Les quelques secondes qui leur restent à franchir dans cet espace d’impatience sont si belles, ils s’entendent penser, tous les deux, si fort, qu’il y a comme un bourdonnement. Les autres, ceux qui constituent le décor des vivants sont figés, comme pétrifiés. Jules et Lisa sont à deux lèvres l’un de l’autre. Il y a comme une hésitation, une timidité à s’enserrer, à s’embrasser, à s’entourer de ces quatre bras orphelins de caresses. Ils sont là, à se regarder, les sourires sont imperceptibles, les gorges sont sèches, les doigts sont crispés. Jules est nerveux, il ne sait pas par où commencer, parler, toucher, sentir, goûter, entendre. Il voudrait tout réunir dans le petit espace qui les retient. Lisa a les yeux qui s’éclaircissent, elle remue les lèvres, légèrement, comme dans un spasme, ses cheveux brillent comme jamais. Son odeur a enveloppé le quai. Lisa est revenue, Lisa est là et Jules franchit les derniers mètres. Elle est petite. Il lui prend la tête entre les mains, ses doigts l’encerclent, il sent les oreilles sous la paume, et la nuque.
Déjà la première caresse, il serre, fort, de plus en plus, comme pour se recharger, il sent son torse se gonfler, le plaisir, le bonheur, son front se baisse. Elle lève les yeux, ne dit rien, toujours, parce que c’est inutile, parce qu’ils auront le temps après, parce que dans des moments comme ceux ci, il y a toujours des mots de trop, des mots pour abîmer le plaisir de se toucher, le plaisir de se parler.
Puis leurs fronts sont l’un contre l’autre, leurs corps se touchent, le quai se met à bouger, il est un fleuve, ils flottent, les trains sont des navires. Leurs yeux se ferment, les bouches se cherchent, doucement. Jules commence à lui effleurer les paupières, elles sont fraîches comme le reste de son corps, il a bougé ses mains, elles redescendent, cherchent le cou, si fin, il sent les veines qui palpitent. Elle lui caresse la nuque avec le bout des doigts, les ongles presque. Un frisson le parcourt, il tremble. Il dit : « Lisa, Lisa ». C’est tout, ça suffit, et elle lui répond : « Jules, c’est doux, c’est bon. »
Ils sont serrés l’un contre l’autre, si près, si fort, il sent son dos, sa peau, si fine. Puis les lèvres se touchent, ce n’est plus un frisson, c’est une décharge, il sursaute, elles sont douces, un peu sucrées, et puis les langues s’animent, légèrement, sans insister. Ils ne sont plus dans les retrouvailles de gare, celles qu’on voit sur les mauvaises cartes postales. Ils sont ailleurs, ils sont revenus dans la suite de leur histoire. Tout ce qu’il y autour devient le paquet cadeau qui entoure leurs enlacements. Ils ne bougent plus, ils fondent. Il recule la tête pour mieux la voir, il y a quelques larmes qui ont glissé, qui se sont échappées, il les laisse et ne dit rien, lui prend les mains, les porte à hauteur de son visage et les regarde avec passion, il déplie chaque doigt, tout en les caressant du bout des lèvres. Ses mains, il les aime, elles ont tant de vie à raconter. Et Lisa pose sa tête contre son épaule, là, dans ce creux qu’elle s’invente et qui ferme les yeux, et qui ne souffre plus. Lisa est bien, Lisa sent la vie derrière ce creux, Lisa est heureuse.
Ils ont enfin bougé, sont sortis de la gare, ils marchent avec difficulté, à trop se regarder ils ne vont pas droit. Lisa a envie de quelque chose de frais. Jules a envie de ce que Lisa veut. Ils se tiennent par la main, s’arrêtent, s’embrassent, s’embrasent. Ils sont bien.
Ils sont assis, à se toucher, presque, toujours le presque, ce petit peu qui donne envie de plus, et les genoux sous la table qui se font des douceurs, et les mains d’abord posées à plat, au repos, qui s’approchent. On dirait qu’elles rampent, chaque doigt est un œil qui cherche l’autre, chaque doigt est une bouche qui invente des lèvres aux mains d’en face. Et les doigts se rejoignent, ils s’enlacent, ils s’emmêlent, ils sont bien dans ce corps à corps, ils sont bien, et les yeux d’en haut, les laisse faire, trop occupé à s’emplir de tout ce que chacun a vu, a rêvé sans l’autre.
Et Jules comprend que Lisa veut parler, il sent les mots qui se forment. Ça produit d’abord comme un plissement au bord des yeux et la bouche qui remue légèrement, doucement, comme si elle sortait d’un sommeil profond. Et Lisa commence. D’abord une inspiration, comme une respiration dont elle est la seule à connaître les règles d’usage. Les mots elle les entoure de silence et dans chacune de ses phrases ça fait comme une mélodie. Jules ferme les yeux, il l’écoute à en pleurer, parce que quand elle parle, tous les autres sons deviennent des bruits et sa voix lui fait comme une caresse. Elle ne lui dit pas grand-chose : « tu vois, je suis revenue » mais c’est déjà une œuvre complète. Les mots les plus simples s’associent et ses lèvres les adoucissent. Elle lui parle de ce qu’elle a vu ces derniers jours alors qu’elle buvait son café crème du matin au bord de la piscine de l’hôtel où elle est allée se reposer quelques jours avant de revenir : « c’était très beau, l’eau turquoise de la piscine, et autour la végétation très dense et les chênes qui dégringolent sur la mer bleue marine, et des plages de sable fin et au loin la montagne et des petits nuages blancs ». Quand elle raconte ce qu’elle a vu, elle a un sourire dans les yeux et Jules se voit dedans. Il est deux dans son regard, un pour chaque œil.
Ce qu’elle lui dit est décousu, il faut que cela sorte, elle lui raconte ses émotions, ses souvenirs. Et ça tourbillonne. Et Jules l’emmagasine, il fait le plein des vies de Lisa, il s’en barbouille la mémoire. Il est bien à ne lui dire que très peu. Et le « tu m’as manqué tu sais » qui claque comme une blessure.
Ils boivent, c’est frais, ça fait comme un frisson dans tout le corps. Et soudain les mains qui s’agitent, qui ne se suffisent plus, le désir qui monte, les fronts se rapprochent encore. Et Lisa qui lui sourit en dessous. Lisa lui demande de sortir : « j’ai envie de toi, rentrons ». Ils sont dans la rue, bateaux ivres, enivrés l’un de l’autre. Jules bombe le torse, Lisa est sa voile. Ils tanguent dans le désir, ils s’arrêtent quand une vague les assaille, et les baisers deviennent tempêtes, les yeux se ferment, les bouches sont unies, les lèvres se confondent.
Dans l’escalier, Lisa est devant, elle sautille de marche en marche, ses cheveux volent encore dans son sillage et Jules entend son cœur s’affoler.
Ils se jettent à l’intérieur, Lisa est dans l’encadrement de la porte de la cuisine, Jules lui a pris le visage entre les mains, les joues dans les paumes, elle a fermé les yeux, se laisse faire, les lèvres s’effleurent. Lisa s’amollit, s’ouvre dans tout son corps, elle veut que Jules lui entre partout, elle veut le sentir circuler dans son en dedans.
Et Jules se baisse, d’abord le cou, et ses mains qui dessinent l’intérieur des cuisses, là où la peau est si fine qu’on la sent frémir.
Et Jules qui se baisse encore, Lisa est si petite, il est à la hauteur de son ventre, sa langue cherche le nombril. Jules lui prend la tête et l’appuie encore plus fort.
Et Jules se relève. Ils échouent sur le lit.
Le lit devient une île. Jules et Lisa en sont les naufragés volontaires. Lisa est sur le dos, Jules est en contemplation. Elle a une jambe allongée, l’autre repliée, sa robe est remontée très haut, découvrant les cuisses. Sa chevelure fait comme une flaque de noir sur le blanc du drap. Elle ferme les yeux, légèrement, très légèrement, si légèrement que Jules devine la lumière qui passe, juste sous les paupières et Lisa le voit approcher.
Jules ne sait pas où poser mes mains, il voudrait s’en inventer d’autres pour que Lisa n’ait pas assez de peau à offrir. Jules s’est dévêtu le premier, il veut que toute sa peau puisse lire Lisa, les jambes s’enlacent, de ses pieds il lui feuillette les siens. Ses mains s’attardent à l’intérieur des cuisses, il y a d’abord la fraîcheur de la peau et plus il remonte, plus il sent une chaleur discrète. Elle porte une culotte si fine qu’il devine tous les mouvements de son désir. Elle a le bassin qui roule et les jambes s’ouvrent plus. Et Jules a le cœur qui bat un peu plus, de l’autre main il explore la base du cou, là où il y a un petit creux pour contenir quelques larmes et Lisa le caresse avec plus d’insistance. Une caresse frottement, elle lui pétrit les pectoraux, les poils crissent sous la paume, ça fait comme du sable. La robe est entièrement déboutonnée, et Jules découvre ce corps, il explore le ventre, un peu rond et si vivant qu’il s’en barbouille le visage. La culotte est imprégnée de désir, les doigts de Jules sont absorbés, ils avancent d’abord avec timidité aux limites de la couture, après semblent happés, avalés, Lisa s’abandonne, elle mordille l’oreille de Jules, il sent sa langue qui lui redessine le lobe de l’oreille.
Et Jules s’attarde sur les seins, d’abord sa main qui englobe le tout pour ressentir la fraîcheur, toujours cette fraîcheur, Lisa pince les lèvres, elle aime que Jules insiste sur sa poitrine. Puis les doigts se font plus habiles, il aime quand le bout durcit, quand il roule entre les doigts. Il finit par poser sa langue et Lisa commence à gémir, d’abord un soupir dans un sourire qui l’illumine, d’une main elle caresse le sexe de Jules, d’abord doucement, comme le contact d’une plume, puis elle insiste, elle alourdit la pression et Jules se tord, se cambre. Ses baisers s’accélèrent, c’est un feu d’artifice qu’il ne contrôle plus, il passe du front au cou, s’attarde sur une épaule, découvre l’intérieur du bras et brusquement il descend, pose ses lèvres à l’intérieur des cuisses. Lisa est ouverte, de sa langue il trace des lignes, il n’oublie pas les genoux, devant, derrière où la peau est si fine. Et Lisa qui s’agite, qui tire Jules contre elle. Et Lisa qui s’essaie à la géométrie des formes, elle se plie, elle se courbe, ses jambes forment des angles, et Jules en perd la tête, il a envie d’elle, furieusement, mais il veut attendre encore un peu, avant d’entrer en elle. Alors il ralentit un peu, juste ce qu’il faut pour que le calme revienne, que le corps de Lisa se détende. Il lui caresse les fesses, lui remonte la colonne vertébrale là où la peau est si fine qu’on croirait qu’elle va craquer.
Il est en elle. Jules est en Lisa et les yeux sont ouverts. Jules a l’air grave, et Lisa serre les lèvres, elle est sous lui, toute petite, il lui touche les pieds, il aime lui toucher les pieds, les prendre dans ses mains. Et Lisa ouvre les yeux presque ronds, elle est si bien.
Et Jules est bien, il se dit qu’il y a de la vie entre eux, que la vie est là qu’elle se forme, qu’elle s’ouvre comme une fleur dans cet instant magique.
Dans ma tête il y a encore le bruit que font tes mots écrits quand je les lis. Non ce n’est pas un bruit, encore un de ces mots que je ne parviens pas à utiliser, non ce n’est pas un bruit, plutôt comme une présence. Mais Lisa, ma Lisa tu es partie. Tu es partie et tu as tout amené avec toi, même le silence n’est plus le même aujourd’hui. C’est un silence sans toi ma Lisa, un silence qui coupe, un silence qui avale tout. J’ai peu Lisa, j’ai si peur, peur de ne plus te revoir, peur de te revoir aussi. Peur d’une autre Lisa. Lisa j’ai peur des autres autour de toi. J’ai peur qu’ils ne m’existent plus, qu’ils me fassent disparaître. Je comprends tes doutes, je comprends tes peurs et moi je suis si peu, je suis si petit.
Parfois je me dis qu’il faudrait que je sois différent, que je sois meilleur, que je sois un peu comme les autres, plus simple à comprendre, plus simple à attendre. Alors j’essaie ma Lisa, j’essaie et je regarde les autres. Ces autres comment ils font, comment ils sont, et je n’y comprends rien ma Lisa. Je n’y comprends rien, vraiment. Je ne comprends pas les couples que je croise. Lorsque je suis à côté d’eux je ne ressens pas, je ne ressens rien de ce qui ressemble à ce que nous fabriquons tous les deux. Les autres, ils doivent bien le sentir, ils doivent bien le voir que nous deux ce n’est pas pareil, qu’on a de la vie qui déborde. Ils doivent bien le voir ma Lisa. Rien que nous deux, ma Lisa, rien que nous deux.
Ma Lisa il faut que tu reviennes, je n’existe plus à nouveau. J’ai été éliminé, la vie ne veut plus de moi. Je ne l’intéresse pas, je n’intéresse personne. Il n’y a que toi Lisa. La nuit sans toi est toujours plus noire, et je recommence à me perdre dans tous les chemins que je veux prendre. Tu n’es plus là pour me tenir la main
Jules, mon Jules, j’écris ces trois mots et j’ai déjà le sourire qui me revient, ce sourire que tu m’as fabriqué, peu à peu, depuis qu’on a commencé à se reconnaître. Elle est tellement compliquée, notre histoire Jules qu’il faudrait que quelqu’un puisse l’écrire, pour qu’on la comprenne tous les deux, peut-être rien que tous les deux. Notre histoire parfois, on dirait qu’elle n’existe pas, pas encore ou qu’elle est ailleurs, je sais Jules que je ne suis pas claire, mais on ne peut pas dire qu’il y ait grand-chose de clair entre nous. Je crois qu’on devait se rencontrer, c’était vital, indispensable, non on devait se retrouver parce qu’on nous avait séparé depuis le début, comme si ce n’était pas bien d’être ensemble, et tu vois aujourd’hui qu’on ne peut pas s’empêcher d’y repenser, de se dire que c’était vrai, et tout se mélange, l’envie d’être contre toi de te réchauffer, de te rassurer, parce que tu as peur mon Jules, tu as peur toujours comme cette première nuit. Cette peur ne t’a pas quitté, cette peur ne te quittera jamais, elle est imprimée avec une encre qui ne s’efface pas. Cette peur, je la vois tous les jours dans tes yeux, cette peur c’est elle qui m’a permis de te retrouver, je l’ai lu le premier soir où on s’est retrouvé, ce soir d’orage ou tu errais dans les rues, avec tes poings devenus plus gros, si serrés que les phalanges en sont rouges. Je savais ce soir là que je te trouverai, je connaissais ton nom, c’était facile on est né le même jour un 28 février d’une année bissextile, alors j’ai trouvé ton adresse, et je savais ce soir là que je te trouverai à chercher une sortie, sous l’orage, je savais que tu chercherais que tu me chercherais.
Maintenant on s’est retrouvé mais tu es tellement perdu mon Jules, tu es tellement perdu de m’avoir retrouvé que j’en ai un sourire plein de larmes, tu es tellement seul Jules, tellement entraîné à être seul que je doute parfois, je doute de ce que tu me dis, je doute de ce que tu entends. Tu es tellement différent Jules, mon Jules, tellement différent que je ne sais pas toujours qui tu es, ni comment tu fais pour continuer ainsi, tu es comme un point d’interrogation qui se balade partout, dans tout ce que tu fais, dans tout ce que tu es, il y a des questions, des questions que tu ne parviens même pas à poser. Quand on te regarde marcher, quand on te regarde revenir, parce que tu ne viens jamais Jules, tu ne viens jamais, toi tu reviens, on sent à la manière dont tes bras pendent, se balancent, on sent à la façon qu’a ta tête de tanguer, que tu es toujours entre deux naufrages. Et lorsque tu parles aux autres, lorsque tu leur parles, lorsque tu racontes, lorsque tu décris, on sent bien qu’il y a quelque chose qui cloche et ce qu’il y a de plus troublant c’est que souvent, la plupart du temps, on sent bien que ce n’est pas toi qui fonctionne mal, on sent bien que c’est tout le reste, c’est nous, c’est les autres, c’est le monde, celui qu’on voit, celui dont on nous parle et dont on croit se souvenir qui ne fonctionne plus. Depuis qu’on s’est retrouvé Jules, je te regarde exister et parfois je ne comprends pas, je ne comprends plus, toi, nous, les autres. Je te regarde exister et tout ce qui me semblait établi, défini, perd de son sens. Depuis que je te suis Jules, j’ai découvert des couleurs qui n’existent sur aucune palette. Je me souviens de toutes ces fois, ou alors que nous marchions toujours dans des endroits où personne ne va, tu t’es arrêté, et tu as souri en regardant une touffe d’herbe jaunie jailli de l’interstice d’un trottoir, ou un vieux chien plein de rhumatismes le regard et la langue plongée au cœur d’un papier gras. Je me souviens de toutes ces fois ou tu m’as serré le bras en me demandant d’écouter, et parce que je n’entendais rien ou pas grand-chose, toi tu étais triste, tu croyais que c’était dans ta tête ces musiques faites de souffles, de sifflements. Et pourtant Jules aujourd’hui je n’en peux plus, je suis fatiguée, je voudrais tellement te dire que je comprends celui que tu es, je voudrais tellement que tu comprennes qu’il n’y a rien de toi que je rejette, mais j’ai tellement besoin que tout soit ou devienne simple.
Je préfère rester seule quelques temps, pour voir, quelques temps simplement, juste pour comprendre ce que tu as modifié en moi, juste pour voir comment je peux essayer de t’oublier, non pas de t’oublier, non mon Jules, c’est impossible, mais juste essayer de voir comment ça fait quand tu n’es pas là.
Ils s’y sont aimés hier, ils se sont aimés jusqu’à l’essoufflement. Il l’aime tant. Elle en est oppressée. Elle lui parle de son petit appartement à Paris, la solitude, l’attente, et les hommes qu’elle a mal aimés.
Et il lui dit : « Lisa je te rêvais et tu es là, devant moi, toute entière ». Il l’embrasse avec passion. Lisa a peur, hier soir surtout, il lui parle de tout, comme il voit la vie, un peu trouble et Lisa qui ne sait pas, qui ne sait plus, quel est son choix.
Jules ne la voit plus maintenant, il l’imagine. Un point noir, seulement, qui s ‘évanouit, l’angoisse a pris possession des lieux, sans état d’âme, sans préparation. Elle est là, à l’intérieur, bien au chaud, à le tirailler, à l’exténuer. Jules voudrait l’orage, il regarde le ciel de novembre, une couette, aux couleurs ternes, ça fait comme un attrape silence. Désormais il n’y a plus rien, les autres sont devenus ce qu’ils étaient avant Lisa, ils sont des autres avec de l’insignifiance dans leur vie. Désormais Jules ne vit plus, il existe, sans plus, sans fioritures, il a repris sa silhouette de rien, cette apparence qui lui permet de se fondre dans le paysage. Les larmes, il ne les sent même plus, elles sont une continuité de la douleur, un prolongement.
Enfin il est entré, a refermé la fenêtre et s’est assis sur le divan encore chaud du corps de Lisa. Lisa, des traces d’elle, partout, elle est imprimée dans tout le paysage mobilier, elle est en surbrillance, il la voit, il la ressent.
Il est assis, immobile, les deux mains tiennent la tête, elles sont sur les joues, humides. Jules ne comprend pas, ne comprend plus, cet amour, si fort, si intense et soudain la douleur. Lisa ne le quitte pas, il le sait bien, elle s’éloigne, elle cherche le vrai dans la séparation et reviendra peut-être. Il espère. Tout à l’heure il cherchera à se la fabriquer à nouveau et alors elle reviendra.
C’est toujours ainsi depuis qu’il est tout petit, on lui vole toujours son bonheur.
Et Jules n’est pas reparti. Jules a dit à Lisa qu’il n’était jamais parti, qu’il y avait une simple erreur, une fois de plus, un glissement dans le temps, il lui a dit qu’il y avait eu comme un songe, un peu plus long au moment où il avait levé la tête pour la voir derrière la vitre. Il lui a dit qu’ils avaient rêves ensemble.
Et le doute qui revient quand les yeux se ferment ensemble, quand les doigts se touchent. Tout devient lisse, tout revient.
Jules a mal à en crever. Jules a le soleil à l’ombre. Son cœur est en berne, il boîte bas. Pas un sourire, ni même une lueur de joie, toutes les sources d’énergie sont taries. Il est dans l’état de celui qui avance dans un tunnel sans issue. Plus rien n’entre ni ne sort.
Lisa est partie tout à l’heure, sans raisons. Elle s’est levée, a arrangé ses cheveux, les tirant un peu en arrière, puis elle l’a regardé avec un sourire fatigué.
Elle a levé sa main, sa petite main et du revers a posé une caresse sur sa joue. Ses yeux ne pétillaient pas de la même façon, alors elle lui a dit « je pars ». Il est resté là, planté, à la regarder le quitter, une fois de plus.
Je pars, je veux aller voir ailleurs, vers d’autres, voir si je t’aime pour ta présence, je veux sentir le trou de ton absence qui se creuse au fond de moi et sentir si je peux le remplir avec des larmes, les tiennes que je devinerai, ou celle d’un autre que j’épuiserai de plaisir…
Elle a fermé la porte sans se retourner. Jules sent les larmes, elles sont proches. Il s’est traîné jusqu’à la porte fenêtre et s’est retrouvé sur le balcon. Un petit balcon, timide, juste pour dire qu’il y a un dehors. La barrière est en fer, de mauvaise qualité, les humidités ont produit comme une mousse qui a noirci.
Il la voit, elle s’éloigne, elle est petite, comme toujours, elle ne se retournera pas, il le sait. Aujourd’hui elle ne l’existe pas.
Et déjà il regrette ce qu’il ne lui a pas dit, elle lui manque. Sa poitrine est prise dans un étau : les larmes sont là, elles déferlent. Il ne les retient pas. Ses doigts sont crispés, ils entourent la rambarde, il y a le vertige, la peur, l’amour qui s’éloigne, à l’autre bout de la rue, et derrière le vide de l’appartement qui attend.
Jules est en Lisa. Jules est Lisa. Leurs doigts se sont touchés, une fois de plus, un effleurement puis le picotement qui creuse, qui vrille quelque part au milieu des organes dont on oublie qu’ils sont aussi faits pour aimer. Jules a retrouvé Lisa. Si longtemps qu’il n’a pas eu ce contact. Lisa s’est approchée, elle est menue, on dirait qu’elle glisse, elle a les bras qui pendent. Mais elle les porte bien, elle n’est pas embarrassée, on voit bien qu’elle est emplie de bonheurs. On comprend bien qu’elle est toute à son histoire.
Et Jules qui la regarde venir. Comme tant de fois depuis ce soir d’été où ils se sont trouvés, dans une rue chaude de la journée. Il se souvient, il ya eu tant d’amours depuis, tant de regards qui s’emmêlent. Et aujourd’hui, cela fait un an, il est si loin l’hiver du départ, l’hiver de la rupture. Il est si loin et s’éloigne encore plus à mesure que Lisa s’approche. Elle est habillée comme il aime, juste assez de tissus pour donner à penser qu’on peut trouver mieux, plus haut, plus profond. Elle est à quelques mètres et il sent déjà les picotements, avertissements délicatement douloureux. Elle est tout près. Quelques centimètres encore et leurs doigts se sont touchés. Au même moment l’orage qui gronde, l’orage. Un éclair bref, l’illumination parfaite, leurs doigts qui se touchent et Jules est en Lisa.
Lisa attend Jules. Ce soir il reviendra. Elle le sent. Elle le sait il est dans l’air, électrique. Il est partout, elle l’attend.
L’orage est proche, il menace depuis le début de l’après midi. L’air est lourd, grave, il se prépare au déchaînement spectaculaire. Lisa a peur. Elle est derrière la vitre. Comme hier, comme toujours, comme depuis le premier jour derrière la vitre de la couveuse. Elle le sait, il reviendra, ils ont annoncé des orages sur la région, il reviendra, il aura des flammes dans les yeux. Il a besoin d’eux, il a besoin de l’orage. Il a besoin d’elle. Il s’est enfui pour qu’elle l’espère. Les premières gouttes s’écrasent, elles s’évaporent sur le bitume brûlant. Les gens se pressent. Elle le voit, il arrive. Il est au bout de la rue, la tête levée vers le ciel. On dirait qu’il prie. Elle sait qu’il ne se souviendra plus de quand il est parti. Il dira : « hier, il y a longtemps, tout à l’heure ». Il revient, il sera là dans une minute, les bras autour d’elle. Elle a le sexe qui s’impatiente. Le premier éclair, elle s’essouffle, voudrait se toucher, mettre son doigt là au milieu, pour se calmer, pour patienter. Mais il arrive. Jules est là, tout prêt. Jules s’approche, il lève encore les yeux, il ne la voit pas derrière la vitre. Il est dans les nuages. Elle a les larmes qui cherchent la sortie. Il ouvre la porte d’en bas, elle va grincer, puis elle claquera. Coup de tonnerre, elle sursaute. Il grimpe les escaliers. Plus que quelques secondes, la porte est seulement tirée, il n’aura qu’à pousser. Il traversera le couloir et la serrera dans ses bras. Il, elle.
Il est là, il est contre elle, derrière elle, elle est toujours contre la vitre. Elle pleure, c’est peut-être la pluie.
Jules est contre elle, elle le sent qui durcit, elle a les jambes qui s’écartent, quand elle comprend la main qui entreprend un voyage vers l’humidité.
Elle a le front collé contre la vitre, elle souffle, ça fait de la buée et dehors il y a la rue qui fume sous les gouttes de pluie de plus en plus grosses. Le tonnerre, puis les éclairs, plusieurs, comme un crépitement, il est en elle, c’est doux, elle ne se souvenait plus, elle le sent, il est là au fond de son ventre. Elle s’en veut d’être pleine de boyaux. Elle aurait voulu lui offrir des fleurs, elle rêve d’un corps empli de fleurs. Il bouge à peine, elle sent qu’il est bien. Il est revenu. Elle a mis les mains à plat sur les vitres, comme une suppliciée. Elle est bien. Elle ferme les yeux.
C’est vrai qu’elle est triste Lisa. Elle est triste contre sa vitre. Ça lui fait comme une douleur humide sur le front parce qu’elle ne veut pas se décoller. Elle le voit, elle l’espère. Elle aurait pu ouvrir la fenêtre et lui dire : « Jules je t’attends, viens, on parlera, on se dira des mots que tu aimes, de ces mots que quand on les dit, ça fabrique un sourire, des mots fleurs, des mots musiques, des mots pour dire qu’on s’aime depuis tant de hier, depuis presque toujours… »
Elle aurait pu descendre, le suivre, l’appeler, lui dire de se retourner, « je suis là, je ne dirai rien, mais laisse moi te suivre… » Lisa elle aurait pu, mais elle ne sait pas trop ce qui l’attire ce qui la retient alors quand il part, quand il n’est pas là, elle ne cherche pas.
Un soir Jules ne sera pas rentré. C’est ce qu’on dira plus tard, peut-être, s’il ne revient pas, s’il laisse Lisa là haut contre la vitre avec sa peur de l’orage. Il n’est pas rentré, il a eu peur de la voir, le visage collé contre la vitre. Il la voit toujours d’en bas avant de monter, il voit son visage si doux dans le noir de la pièce qu’elle n’allume jamais de peur d’abîmer les ombres des objets. Il a peur, peur de ne plus se souvenir, de ne plus être capable de l’aimer comme elle le veut, depuis toujours. Alors il a baissé la tête et il a continué tout droit. Il est dans le sud, dans une ville port. La journée il est manutentionnaire et le soir, il reste sur les quais à contempler les cargos. Derrière, il y a la ville qui est laide, une ville droite, perpendiculaire, une ville construite pour qu’on aboutisse sur le port. La mer est d’une couleur industrielle, tapissée de navires métalliques qui attendent qu’on les soulage de leurs cargaisons. Jules ne se lasse pas de les voir et de les entendre gémir quand ils manœuvrent pour s’approcher du quai de déchargement. Dès qu’un de ces monstres d’acier déchire la nuit de son long mugissement, il a les mâchoires qui se serrent et rentre se coucher. Il a trouvé une petite chambre, juste en face. Une petite chambre avec lavabo et une fenêtre sans volets qui donne sur la nuit du port.
Il pense à Lisa. Elle est derrière sa vitre, sans aucun doute. Il pense à elle, se dit qu’il reviendra. Il se fabriquera une histoire à lui raconter. Alors il veut s’emplir la tête de sourires, des siens, les seuls, il cherche à évacuer tout ce qui le pollue depuis des années, ceux des autres, ceux qui ne l’ont jamais regardé.
Et Jules n’est pas reparti. Jules a dit à Lisa qu’il n’était jamais parti, qu’il y avait une simple erreur, une fois de plus, un glissement dans le temps, il lui a dit qu’il y avait eu comme un songe, un peu plus long au moment où il avait levé la tête pour la voir derrière la vitre. Il lui a dit qu’ils avaient rêves ensemble.
Et le doute qui revient quand les yeux se ferment ensemble, quand les doigts se touchent. Tout devient lisse, tout revient.
Jules a mal à en crever. Jules a le soleil à l’ombre. Son cœur est en berne, il boîte bas. Pas un sourire, ni même une lueur de joie, toutes les sources d’énergie sont taries. Il est dans l’état de celui qui avance dans un tunnel sans issue. Plus rien n’entre ni ne sort.
Lisa est partie tout à l’heure, sans raisons. Elle s’est levée, a arrangé ses cheveux, les tirant un peu en arrière, puis elle l’a regardé avec un sourire fatigué.
Elle a levé sa main, sa petite main et du revers a posé une caresse sur sa joue. Ses yeux ne pétillaient pas de la même façon, alors elle lui a dit « je pars ». Il est resté là, planté, à la regarder le quitter, une fois de plus.
Je pars, je veux aller voir ailleurs, vers d’autres, voir si je t’aime pour ta présence, je veux sentir le trou de ton absence qui se creuse au fond de moi et sentir si je peux le remplir avec des larmes, les tiennes que je devinerai, ou celle d’un autre que j’épuiserai de plaisir…
Elle a fermé la porte sans se retourner. Jules sent les larmes, elles sont proches. Il s’est traîné jusqu’à la porte fenêtre et s’est retrouvé sur le balcon. Un petit balcon, timide, juste pour dire qu’il y a un dehors. La barrière est en fer, de mauvaise qualité, les humidités ont produit comme une mousse qui a noirci.
Il la voit, elle s’éloigne, elle est petite, comme toujours, elle ne se retournera pas, il le sait. Aujourd’hui elle ne l’existe pas.
Et déjà il regrette ce qu’il ne lui a pas dit, elle lui manque. Sa poitrine est prise dans un étau : les larmes sont là, elles déferlent. Il ne les retient pas. Ses doigts sont crispés, ils entourent la rambarde, il y a le vertige, la peur, l’amour qui s’éloigne, à l’autre bout de la rue, et derrière le vide de l’appartement qui attend.
Depuis qu’il n’est pas rentré, qu’il a laissé Lisa derrière la vitre, Jules ne parle plus. Il garde tout dans l’en dedans. Chaque jour qui passe, il s’emplit d’un peu plus de silences. Parfois il retourne au temps qui passe. Pour la voir, avec l’espoir qu’elle y entrera, qu’elle s’approchera de lui comme si rien ne s’était passé. Jules est seul, il n’a pas choisi de partir, de la laisser, de la quitter. Il a eu peur. Il se souvient encore quand il a levé la tête. Elle a le visage plaqué contre la vitre. Comme hier, comme tous les jours qui passent et qui passeront. Elle attend, elle l’attend. Il a levé les yeux, une fois de plus, et leurs regards se sont croisés, une fois de plus, comme deux faisceaux lumineux. Ça lui a fait mal de voir comme elle l’aimait. Tant d’amour ça étouffe quand c’est nouveau. Alors ce soir, ce mardi soir, il n’a pas ralenti pour lui sourire avent de monter, de pousser la porte et de la prendre dans ses bras. Il a poursuivi son chemin, il a marché longtemps, il a suivi la route sans réfléchir, vers le sud. Le sud, ça commence là au bout de la rue, quand on continue, et qu’on ne se retourne pas.
Il a marché toute la nuit. Au début, il avait mal aux jambes et la tête lui brûlait. Il a marché plus de quarante kilomètres et le matin il s’est arrêté dans un bar d’où il pouvait voir un canal. De la fumée s’en échappait, ça faisait comme un voile en suspension. Depuis la veille, il n’a pas desserré les mâchoires. On croirait qu’elles sont collées. Quand il a vu la lumière à la surface de l’eau, il a pensé à Lisa, ça lui a fait comme une boule dans la gorge, un nœud de larmes qu’on n’arrive pas à délier. Elle est là bas derrière sa vitre, elle l’attend encore.
Jules et Lisa se sont connus il y a si longtemps. Ils se sont connus et se sont attendus. Aujourd’hui ils sont ensemble et vivent entre quatre murs en ville. Ils ne savent plus se parler. Ils s’observent, ils n’ont pas appris le bonheur qu’on partage chaque jour. Ils s’ennuient d’être trop ensemble. Ils ne se touchent plus que pour l’utilitaire et l’alimentaire.
Jules va mieux, il n’a plus ses absences, il n’hésite plus et ne redoute plus le contact des autres. C’est si nouveau, tout est si nouveau. Jules est mal, il ne s’habitue pas. Le bonheur l’a frappé en pleine solitude.
Lisa aime Jules. Elle aime quand il revient de ses longues promenades, couvert de froid, les sourcils raidis de givre. Elle aime qu’il ne dise rien, elle ne veut pas qu’il s’use à lui jeter des mots sans importance. Elle ne veut pas qu’il se force à sourire quand il a des larmes plein la gorge. Elle ne veut pas comprendre, elle ne veut pas savoir, ce qu’il est, ce qu’il souffre, elle le veut comme il est. Alors elle le regarde ne rien dire, ne rien faire, elle le regarde et se dit qu’elle est bien. Lisa ne travaille plus. A Paris elle a mis de l’argent de côté. Elle passe ses journées à apprendre à vivre lentement, elle s’entraîne à observer le temps qui passe, elle cherche à voir les minutes qui défilent. Elle envie Jules, lui qui lui raconte les espaces entre chaque seconde.
Certains après midi elle reste plusieurs heures, immobile, front contre la vitre du salon, glacée, humide.
Au début elle ne pouvait pas supporter cette position plus de dix minutes. Aujourd’hui au cœur de l’hiver, elle est capable de coller le front plusieurs heures, jusqu’à ce qu’elle perde le sens, qu’elle ne sache plus distinguer la matière front de la matière vitre. Alors elle est bien, elle bouge un peu et pense à ce qu’elle a vu : ces sommes de petits riens, ces silhouettes courbées, incurvées vers leurs chaleurs intérieures.
Quand Jules revient, qu’il fait si noir dehors, que les lumières de la ville font comme des trous, quand il est là enveloppé de froid, avec l’odeur du dehors, l’odeur de tous ces autres qu’il a croisés, elle a la gorge qui se ferme pour étouffer un sanglot.
Lisa n’imagine pas une autre vie. Elle ne soucie plus de ce qui la tenait autrefois. Elle se contente du peu dont elle a besoin pour fournir l’énergie nécessaire à son amour.
Un soir, en novembre, un mardi de novembre, Jules n’est pas rentré. Elle a attendu derrière la vitre. Longtemps, si longtemps. Puis la rue s’est vidée et les yeux lui ont piqué. Elle s’est assise et a attendu. Toute la nuit elle est restée là, sans pleurer, parce que ça ne sert à rien, parce que ça ne le fera pas revenir. Le lendemain elle est retournée derrière la vitre comme tous les jours mais Jules n’est pas dans la rue.
Jules n’est pas rentré. Tout l’hiver, il est resté dehors. L’hiver c’est long, surtout lorsqu’il déborde, lorsqu’il se permet d’inquiéter Mars et même Avril. Lisa est restée là, elle n’attend plus, elle n’attend pas, elle sait bien qu’il ne l’a pas quittée, que sa promenade est plus longue.
Elle sait bien qu’il est ailleurs, qu’il cherche, qu’il la cherche.
Jules pense à Lisa. Jules pense à Lisa, et Lisa n’est pas là quand Jules pense à elle. Ce soir Lisa est ailleurs, elle est ailleurs pour ce soir et Jules est mal. Il ne sait pas, il ne sait plus. Il ne sait pas s’il attend Lisa, il ne sait même plus si Lisa est quelque part, si Lisa existe, si elle existe ici entre ses murs soudain si gris. Alors Jules se lève pour chercher des traces de Lisa et il ne trouve rien, tout est si bien rangé, qu’il ne reconnaît rien, il est assis dans un canapé qu’il n’a même pas en mémoire. Alors Jules doute, il doute encore de tout, de ce qu’il croit se souvenir, de ce qu’il rêve depuis longtemps, il se regarde dans le miroir à s’en faire mal au regard jusqu’à ne plus savoir où est le reflet. Jules s’est endormi, Lisa n’est pas rentrée, Lisa, les yeux ouverts il barbouille son silence de la répétition de ce prénom jusqu’à ce que le sens en soit perdu et Lisa qui s’efface et lui qui s’endort.
Lisa contemple Jules dans son sommeil. Il repose. Son corps tout entier est calme. Il a la tête légèrement relevée par l’oreiller, penchée sur le côté. Elle le touche du bout des doigts. Ce n’est pas une caresse, c’est un contact au sens électrique du terme, un contact qui lui fabrique un frisson.
Hier soir ils ont parlé. C’est la première fois qu’il lui a dit tant de choses, de belles choses. Ses paroles, elle les a recueillies, mises de côté, avec amour, pour les mauvais jours, elle se les repassera sur son enregistreur de tendresse. Elle l’entend, il parle doucement, avec émotion. Sa voix tremble comme dans un sanglot qu’on retient.
« Lisa, tu es belle, tu es jolie, peu importe le mot, choisis-le, tel qu’il existe, et moi j’en chercherai d’autres ou j’en fabriquerai pour quand on en pourra plus des banalités des dictionnaires de l’amour convenu. Lisa je t’aime et je ne l’explique pas, je le vis, je le dis et ce n’est déjà plus pareil. Lisa je t’aime, pour ta pétillance, pour tes yeux qui s’allument, pour ce que je les entends me dire quand on se croise.
Je ne te vois pas Lisa, je ne te regarde pas, je te vis, quand tu es là, j’ai les sens qui s’embrouillent. J’ai un trou noir dans l’arrière-pays de ma tête. Un trou noir dans le néant de mon passé, avec tant de hiers, tant d’hivers où je t’ai laissée. Je voudrais ne t’avoir jamais quitté, je voudrais m’entendre dire ce que tu attends depuis le premier jour.
Et pourtant Lisa je partirai, je te laisserai et tu ne seras plus jamais seule. Quand je penserai à toi, à quelques mètres, à quelques lieues, ce sera si fort que tu le sentiras partout dans ton corps. Tu auras dans la tête des tempêtes que je te soufflerai en fermant les yeux pour mieux t’entendre rêver. »
Lisa contemple Jules dans son sommeil. Il est calme, il n’a plus ses agitations, ses spasmes, ses secousses, il est ailleurs, tout en douceur et elle se souvient : Jules qui disait, Jules qui lui disait.
« Lisa il y a l’amour, il est entre nous, on peut le toucher, il passe, les autres le ressentent, il fait comme une petite musique et puis on se regarde, on se touche et les sourires sortent. Il y a l’amour Lisa, et toi que j’aime, juste derrière les yeux, depuis toujours. On se connaît si peu, on se voudrait tant, on s’effleure parce que ce mot est beau, qu’il est parfumé. On est bien Lisa, il y a l’amour et nous, sourires, regards, et les doigts qui s’observent, qui s’approchent. Il y a l’amour Lisa, peut-être… »
Et puis il y a eu l’envie de partir. Jules est allé attendre Lisa. Elle ne le sait pas. Il l’a attendue longtemps, si longtemps qu’il aurait pu abandonner. Il ne connaît pas ses heures de sortie. Quand il a envie d’elle, de la voir, il y va et il attend. Jules ne dit même pas qu’il attend, il dit je l’aime, je prépare l’espace, le temps, tous ces vides d’elle à remplir pour l’accueillir. Jules veut que lorsqu’elle arrive, elle puisse sentir l’amour partout, sur sa peau, dans l’air qu’elle respire.
Je veux qu’elle sache que chaque fois que je l’attends, je lui fabrique un monde pour le lui offrir. Aujourd’hui Jules aime Lisa depuis le début du jour. Il l’aime et Lisa ne vient pas. Alors Jules attend, il est capable de ne pas bouger, d’être concentré sur ce qui se produira lorsqu’elle apparaîtra. C’est si simple.
Quand elle est sortie, il a eu ce serrement de gorge, comme à chaque fois, cette hésitation entre le sourire et les larmes. Aujourd’hui il ne s’entête pas et c’est les deux à la fois. Lisa n’est pas seule, il y a la pluie qui s’est invitée. Elle est chaude, sensuelle, et derrière il y a les nuages qui noircissent. Lisa est en sourire, elle a les yeux qui appellent.
Pas un mot entre eux, il est là depuis le matin. Et puis un effleurement, à peine, comme une décharge. La peur du plus loin.
Jules a envie de rouler, vers l’orage. Lisa ne dit rien. Il y a Jules qui l’aime sans rien dire avec sa folie. Elle est si prête de lui. Jules conduit, il ne sait pas où il va, il ne lui a rien dit et elle ne s’étonne de rien. Elle sait qu’il est inutile d’attendre qu’il lâche quelques mots.
Jules ne sait pas. Il ne sait pas ce qu’il faudrait qu’il dise, ou qu’il fasse pour que ça circule mieux dans sa tête, pour que chaque mot, retrouve sa place. Jules a toujours le sourire coincé entre deux sanglots, il ne sait pas, il cherche le vrai, il cherche ce qui fait que les autres le reconnaissent. Là, à cet instant, il sait sur quoi il peut compter pour se prouver qu’il y a de l’existence dans ce moment, dans ce mouvement, il le sait, il le sent.
Jules et Lisa marchent main dans la main. Ils s’aiment jusqu’au bout de leurs doigts. Leurs peaux communiquent, ils s’entendent respirer. Ils n’ouvrent pas la bouche. Ils marchent dans la ville, au milieu des autres qui ne les voient pas. Lisa est vibrante. Jules la sent bien à chaque pas qu’ils ajoutent, son désir d’elle est plus fort. Son désir de la prendre le plus vite possible, sans précaution, devant les autres, pour qu’ils sachent et parce qu’il crève d’envie de leur dire : « regardez, regardez je suis revenu et j’aime ». Lisa comprend le désir de Jules, un désir physique qui lui ralentit le pas à cause de la bosse sur le pantalon qui frotte contre la fermeture éclair. Elle devine l’érection, elle la sent, c’est le bout des doigts de Jules qui le lui disent. Elle sait qu’elle ne pourra pas attendre. Elle cherche du regard, un couloir, un mur au fond d’une impasse où elle pourra s’abandonner, où elle pourra gémir, où elle pourra s’ouvrir. Ils sont dans une rue commerçante, il y a foule à l’étalage des chiffons, les curieuses tâtent les étoffes, elles les remuent, les secouent et Lisa a envie de Jules. Envie de Jules en elle. Ils entrent dans la boutique, la foule est dense. Personne ne prend garde à eux tous sont occupés à farfouiller. Ils sont dans un coin du magasin, un coin à peine plus sombre. Il y a un empilage de cartons qui attendent de vomir leurs contenus de mauvais tissus. Lisa s’est juchée sur la deuxième rangée de cartons, elle n’a pas eu besoin de relever sa jupe. Une jupe si courte. Elle porte à peine de culotte. Elle est prête. Jules la pénètre avec précaution, elle n’a pas besoin de le guider. Ils sont faits pour s’aimer. Ils ont été conçus pour cela.
Jules observe Lisa. Lisa se déshabille. Elle se déshabille lentement, plie lentement chacun de ses vêtements. Elle sait qu’il la regarde, elle sait qu’il attend de voir, qu’il veut vérifier si ce qu’elle lui a suggéré n’est pas encore un de ces mauvais coups du hasard. Elle sait qu’il a déjà la tête pleine de ces images qu’on se fabrique quand l’autre devient un objet de désir. Tout à l’heure au café, il a plusieurs fois laissé tomber sa serviette, pour se pencher, pour admirer ses jambes. Elle en est fière de ses jambes, de longues jambes lisses, soyeuses rien qu’à les regarder. Avec juste ce qu’il faut de muscles pour qu’elles ne s’affaissent pas quand elle se repose. Elle les entretient, elle les polit, les lustre, les enduit. Elle adore les montrer, les offrir aux regards des autres, aux regards de ceux qui voudraient voir plus haut, juste un peu plus, pour se donner des frissons. Elle met des jupes, pas trop courtes, mais suffisamment porteuses d’espoir pour ceux qui attendent un simple mouvement qui provoquera un serrement de gorge, de ces jupes juste au dessus du genou, au dessus de ce morceau qui hésite entre la chair et l’os. Elle n’en montre pas trop, mais sait qu’il devine, parce qu’elles sont belles ses jambes. Elles traversent toutes les étoffes. Ce ne sont jamais les tissus qui sont transparents, ce sont ses jambes qui surlignent.
Ce qu’elle aime le plus, c’est prendre des poses inhabituelles, des poses faites pour celles qui sont si belles qu’on a le cœur qui bat rien qu’à les sentir s’approcher. Tout à l’heure, quand Jules lui a pris la main, dans la rue, quand il lui a serré les doigts comme s’il avait peur, elle a senti les muscles de sa cuisse devenir durs comme après un violent effort physique. Comme après l’amour, quand les corps se tendent, quand ils sont à la limite de la rupture. Elle sentait le bout de ses doigts et elle aurait voulu qu’il la prenne, là, tout de suite, qu’ils s’engouffrent dans un couloir sombre, qu’il la plaque contre un mur. Elle aurait voulu qu’il lui mordille le cou, puis le lobe des oreilles et qu’il lui remonte une jambe, la droite, jusqu’à ce qu’elle forme un angle droit avec l’autre, jusqu’à ce que le petit bout de tissu qui lui couvre le sexe s’étire suffisamment pour laisser le passage à quelques doigts impatients.
Au lieu de cela, il a continué à l’effleurer avec le bout des doigts, si peu, très légèrement, comme un souffle, comme une promesse. Il aurait pu poursuivre, il aurait pu la réduire à l’état de corps. Elle y pense pendant qu’elle achève de se déshabiller et ça lui fait comme une chaleur qui lui monte des jambes, qui lui inonde le bas du ventre. Mais lui, tout à l’heure, il avait du sanglot au bout des doigts. Il lui disait des belles phrases, des phrases qui font comme une caresse quand on les reçoit. Il lui disait des phrases, les plus belles qu’elle ait entendues, avec des mots simples, heureux d’être ensemble pour apporter de la tendresse à une femme, si belle, si prête à entendre toutes les déclinaisons du verbe aimer. Elle est totalement nue et elle sent le contact de ses doigts, il se prolonge comme un écho, comme une vague. Elle déferle, plus rien ne l’arrête.
Tout à l’heure Jules a dit à Lisa qu’il aimait l’orage. Il lui a dit son amour de la pluie, a avoué son attirance pour ce que beaucoup craignent. Il lui a dit ne pas comprendre pourquoi le gris est une couleur que tous refusent. Couleur maudite, bannie par les autres teintes, vives, aux éclats outranciers, ces teintes qui ne survivent qu’accompagnées de sambas ou de fanfares. Jules lui explique que le gris est une couleur qui respecte le regard, elle ne fatigue pas, elle ne s’incruste pas dans la mémoire de l’œil. Quand le soir tombe, que la lumière finit par céder le terrain à l’ombre qui attend patiemment, c’est le gris qui triomphe, ce mélange d’éclats et de noirceurs. D’abord un gris timide pour lancer les débats, puis un gris de plus en plus épais quand la lumière a enfin décidé de laisser toute la place.
Jules aime que Lisa l’écoute lui raconter ses émotions, il aime que ses doigts bougent quand il hausse le ton pour lui parler de sa palette de couleur qu’il garde au fond de lui depuis petit.
Il lui a parlé de ses promenades d’adolescent, rue des aciéries, le long du laminoir, pendant que les autres, ceux de son âge, s’abîment la tendresse dans de brèves étreintes de fond de garage. Il lui raconte ses moments de solitude à la recherche de cocktails de sensations. Il est le long des murs, gris, et les machines grincent dans une odeur de copeaux d’acier légèrement huilés, comme il les aime. Il aime s’emplir les narines des effluves graisseuses que les autres rejettent avec dégoût. Lisa est amusée mais ne le montre pas. C’est une tendre moquerie bien différente du sarcasme des autres, de ceux qui traversent la vie comme on va au supermarché en déambulant au milieu des rayons de lessive qui exterminent le gris.
Il lui a raconté la sirène, celle qui hurle quand il est au fond de son lit. C’est le matin et il y a le pas lourd des ouvriers, de ceux que le cri de la ville qui souffre a sorti de la chaleur, le pas lourd qui résonne en dessous de la fenêtre de sa chambre et lui qui s’enfonce sous les couvertures parce qu’il est bien, parce qu’il sait que dehors il y a la vie qui commence. Et l’odeur du café qui suit, qui lui excite les narines. Jules, il est comme ça avec Lisa, il n’en finit plus de lui offrir des morceaux de ces histoires qu’il a accumulées. Elle l’écoute, elle est bien, ne pose pas de questions. Elle l’aime. Elle aime.
Lisa aime Jules et Jules le sait. Il le sait et quand elle le rejoint dans le lit, comme ce soir, quand elle plaque la fraîcheur de son corps contre le sien. Il ferme les yeux et se durcit. Jules aime Lisa mais n’ose pas le dire, il craint de mal prononcer ce mot auquel il n’est pas habitué. Il n’a pas l’habitude du bonheur, il n’y est pas entraîné et si ce n’était les jambes de Lisa qu’il sent contre les siennes, il croirait qu’il rêve, qu’il est encore dans un de ces entre deux qui l’habitent depuis qu’il est tout petit.
Jusqu’à aujourd’hui, il n’a pas réussi à vivre, il n’est encore jamais parvenu à autre chose qu’éprouver la sensation du rien ou du si peu. Hier les autres ne le voyaient pas, hier les autres ne l’existaient pas. Ils ne veulent pas qu’on les dérange dans leurs perpendiculaires habitudes. Les autres ils ne veulent pas changer, ils sont si appliqués, si consciencieux dans leur obstination à rechercher la similitude. Il se souvient d’avoir essayé, d’avoir dit à sa mère, cette femme qu’il aurait volontiers évitée, son rêve de départ pour Thionville, pour le Havre. Il avait vu des reportages, lu des livres et savait que là-bas il y aurait des ombres comme la sienne. Il se souvient des images qu’il collectionnait, des images d’usines, vieilles, grises, majestueuses dans leur uniformité. Il pensait qu’on les avait repeintes. Sa mère ça ne l’a pas fait rire. Comme d’habitude, elle n’a pas répondu et s’est contentée de hausser les épaules. C’est sa façon à elle de lui répondre, de lui rappeler qu’il est là par hasard, pour une simple étreinte qui se prolonge une seconde de trop, celle qu’il n’aurait jamais fallu, cette seconde oubliée qui se termine dans un orage de février. Elle lui dit de chercher du travail plutôt que de raconter des bêtises. Ça c’était juste avant qu’elle ne le chasse qu’elle prétende ne plus le connaître.
Il s’en souvient de tous ces moments Jules pendant que Lisa se déshabille. C’est long, c’est si bon de voir son corps apparaître. Il a le temps de s’emplir la tête de tous ces moments. Jules revoit sa mère. Il revoit cette femme, derrière la porte, qu’il a poussée. Il avait la clé, il se souvient, il avait la clé. Elle lui dit de partir parce qu’elle ne le connaît pas, parce qu’il n’existe pas. Il se souvient de cette journée ordinaire, cette journée à marcher dans les rues désertes. Dans les rues autour de l’usine. Il se souvient quand il est revenu, il avait la tête pleine, il avait mal. Il se sentait un peu ivre. Cette femme lui a demandé de partir, il n’a pas insisté.
Il est parti et aujourd’hui, il est là à regarder Lisa qui finit de s’habiller de nudité. Elle est nue, complètement. Tellement nue qu’il a froid dans l’en dedans.
Son corps est mince, il est d’une couleur qui vient d’apparaître. C’est une couleur sans nom, quand on la regarde on sait qu’elle est douce, électrique aussi. Une couleur comme l’orage en préparation. Ce mélange de gris qui apparaît à l’horizon avant que les éclairs ne se déchaînent. La chambre est dans le noir mais il la voit, le blanc des draps fait comme un halo quand elle les soulève pour se glisser dans le lit.
Lisa est sortie, elle marche quelques pas devant Jules. L’alcool la transforme, elle est comme un navire qui balance à la première brise. Ce soir Jules l’a invité à un pot qu’il a organisé à l’occasion de son départ, ou pour autre chose, il ne se souvient plus, il sait qu’il va partir, quitter son travail déjà. Il veut qu’elle soit là, tant pis si les autres ne la connaissent pas, les autres, ceux qu’on appelle les collègues il ne veut pas les voir une dernière fois sans elle, sans qu’elle ne soit pas là pour leur dire : « regardez-moi, regardez-nous, nous allons partir, demain ou peut-être plus tard, nous serons ailleurs.
Il veut qu’on la voie, qu’on dise d’elle qu’elle est Lisa, simplement Lisa : celle qu’il attendait. Il veut que les autres comprennent qu’ils se sont retrouvés, enfin.
Elle a bu deux verres, lui beaucoup plus. Ils sont dehors, le soir hésite, il tremble. Lisa est belle, l’alcool lui surligne le sourire, elle a les yeux qui brillent. Elle marche à ses côtés, si proche. Elle est si proche. Ils ont chacun leur voiture. Ils sont sur le trottoir, les fenêtres sont ouvertes, ils entendent la rumeur des bavardages inutiles d’une fin de journée ; eux cherchent des mots à se dire, d’autres mots, ceux qu’ils n’ont pas encore usés à les dire. Ils cherchent de ces mots qu’on garde pour soi, bien au chaud, et ils se rapprochent encore plus. Elle n’est plus qu’à quelques chuchotements de lui, elle regarde un peu en dessous, avec le velours de ses yeux clairs, et ses mains lui parlent. Il lui propose un repas dans une petite auberge, au bord d’une route qui domine toute la vallée. Pour voir la ville d’en haut. Il ne sait pas s’il l’a inventée cette auberge, ou s’il l’a tellement rêvée qu’elle est là qui existe quelque part, peu importe, il le dit, elle existe.
Elle sourit, il s’avance encore un peu, elle vacille. Il sent sa tête contre son épaule, presque sur la poitrine. Il tremble. Ses mains hésitent, il lui prend les siennes, il veut lui dire. Il veut lui parler de Rose, c’est si difficile, il ne peut pas c’est si tôt, il faut attendre. Attendre toujours, encore, l’attente comme une deuxième respiration. Elle dit : « je suis un peu saoule », il lui prend la tête entre les mains, ses doigts effleurent la nuque, elle est belle, il en rêvait, elle a le regard qui l’invite à continuer.
Rose, Lisa, presque deux noms de fleurs, il a la gorge qui se serre. La fraîcheur essaie de s’insinuer, de se frayer un passage dans ce qui reste du moite de cette fin de journée d’été. Il lui embrasse les yeux du bout des lèvres jusqu’à ressentir le picotement des cils qui s’agitent. Elle est surprise. Elle cherche à se rapprocher de sa voiture, il la retient et veut l’embrasser à nouveau, c’est si bon quand elle est comme ça.
Il s’est arrêté, c’est un pré en pente douce. Il s’est assis en haut sur le talus. L’herbe est fraîche. Elle sort de l’hiver, elle est encore tendre, réjouie de cette première chaleur. Elle est derrière lui, il ne s’est jamais retourné, il savait qu’elle le suivrait. Elle est debout, ne dit rien, elle a posé les deux mains sur le haut de ses épaules. Elle l’effleure du bout des doigts. Il frissonne. Il ne s’est pas retourné, mais il lui prend la main et lui dit qu’elle est douce, qu’il sent la vie qui coule au bout de ses doigts. Elle se penche et l’embrasse, derrière, vers l’oreille. Il l’invite à s’asseoir. En bas il y a la vallée et la route grise qui s’étire comme un serpent aplati. La chaleur trompe le regard, et le goudron fond avec de petits frétillements de lumière, c’est une illusion d’optique lui a-t-on déjà dit, peu importe, lui il voit bien que la route s’essaye à devenir rivière et il sourit. Elle a posé sa tête contre lui. Quand il se tourne vers elle, il y a ses yeux qui brillent, elle est en bas, elle imagine les autres si petits, si loin de leurs lumières à eux. Ils roulent, ils accélèrent et ne savent pas. Ils ignorent qu’en haut à la cime de cette tâche au vert tendre, il y a en deux qui s’aiment. Ils se sont retrouvés. Lisa est avec Jules. Elle a les mains qui se coincent alors elle sourit, encore, et Jules qui cherche ce qu’il pourrait lui inventer comme souvenirs. Elle est plus relâchée que d’habitude, moins inhibée, c’est l’alcool et la fraîcheur du soir.
Tu as senti Lisa, tu as senti Lisa cette odeur de bonheur…
Elle ne dit rien, le serre plus fort, sa main lui répond.
Lisa j’ai tant à dire, j’ai tant à t’offrir, Lisa tu es si douce, tu es si écoutante.
Ecoutante, Lisa ne connaît pas ce mot, il n’existe pas dans son encyclopédie. Elle est plutôt une habituée des « attentive », « attentionnée ». Elle dit son bonheur d’ajouter un mot à son vocabulaire. Jules est ému.
Jules on se connaît si peu et je sais déjà que tu m’imprègnes ! Ou que tu m’imbibes… tu vois Jules moi aussi j’essaie de nouveaux mots pour te raconter ce que je sens. Prends les je te les donne.
Et Jules sourit, il n’aime pas le mot imbiber, mais il le lui laisse, c’est celui qui est sorti, là, alors il se dit qu’il est vrai.
Le soleil a baissé. Il souffle un peu, c’est son premier effort de l’année. Lisa s’est allongée. Elle attire Jules tout contre elle. Ils sont bien. Quelques oiseaux et en bas les moteurs en bruit de fond. Il n’ose rien, il a peur d’abîmer ce qui commence entre eux. Il voudrait que ce soit différent, prendre le temps d’inventer une autre façon de l’aimer. Se jeter sur elle, la caresser jusqu’aux gémissements et entrer en elle. Ce serait trop simple. Ce serait de l’amour sans couleurs. Il doute, il a peur de ce qu’il ne peut pas empêcher, il a peur des corps qui ne tiennent pas compte de ces rêves. Il faudrait qu’il réussisse une synthèse, l’aimer comme une sœur, comme une amie, comme une femme, comme la femme. Il ne veut pas qu’elle soit déçue, qu’elle l’imagine comme les autres, seulement attiré par quelques centimètres de chair. Jules la touche, si peu, juste ce qu’il faut pour qu’elle vibre, feuille si légère. Leur histoire a besoin de temps, il est toujours trop tôt.
Jules on est bien
Lisa ne l’entend pas ne pas lui répondre. Elle regarde le ciel. Au loin des chiens hurlent.
Que s’est-il passé Jules ? Pourquoi a t’il fallu tant de temps ?
Il ne s’est rien passé Lisa, juste quelques orages, quelques orages en février…
Jules est appuyé sur le coude. Il la regarde rêver. Il sent qu’elle est encore pleine de silences. Elle est si proche du vide qui les a longtemps séparés.
Jules je t’attendais depuis hier, depuis toujours. Le premier jour ce n’est pas quand on est né, le premier jour, il est plusieurs, le premier jour c’est quend on se voit, quand on se rêve…
Lisa écoute, écoute l’herbe qui caresse, l’herbe qui raconte sa journée.
Doucement ils se parlent avec les yeux, se racontent tous les silences de leurs souvenirs. Ils remplissent les vides de leurs histoires de tous leurs effleurements, de leurs baisers du bout des lèvres. Ils sont couchés près de la terre. Lisa ferme les yeux, et Jules du bout des doigts, légèrement, si légèrement qu’on croirait qu’il n’y a rien, lui caresse la peau sur le ventre là où la peau est si fine qu’on sent le vivant du dessous. Sa main décrit de tous petits cercles et doucement, très doucement se rapproche de cette frontière un peu mystérieuse, à l’intérieur des cuisses, là où une fine bande de tissus laisse juste ce qu’il faut d’espace pour que le bout d’un doigt fasse vibrer l’étoffe. Jules est tendre, il ne cherche pas à précipiter l’ordre des sensations. Pourtant son cœur accélère, son souffle devient plus court. La frontière est franchie, et Jules est ému de ce contraste entre la fraîcheur de l’intérieur des cuisses et la chaleur un peu humide qui lui indique le passage. Lisa gémit doucement, de sa main gauche elle caresse la nuque de Jules. Elle est bien, sent le désir qui monte, un joli désir, un désir fleuri, pas de ces désirs bestiaux qui la secouent parfois. Ses jambes s’ouvrent de plus en plus, son sexe est un fruit d’été gorgé de soleil, les doigts de Jules trouvent le passage.
Ils s’étaient donnés rendez-vous au « temps qui passe », bistrot gris d’un quartier oublié. La façade est d’un gris fatigué. On ne pouvait avoir envie d’entrer ou alors pour un besoin pressant, une soif implacable, une attente à tuer, une rencontre à protéger.
Jules ne le connaissait pas, il fréquentait peu les bars par peur de ne jamais y être reconnu. Il préférait les longues promenades solitaires, sans but, tout droit, jusqu’à ce que les jambes soient dures, qu’on les ressente très fort, comme une gêne, comme une excroissance, comme un morceau de soi qu’on finit par oublier. Lisa lui avait proposé ce rendez-vous très vite, comme on demande l’heure, une phrase qui claque au vent : « on pourrait se revoir au temps qui passe, demain à dix sept heures ». Une phrase qui fait du bien, qu’on voit sortir de la bouche, et se poser sur le regard de l’autre.
Ce sera une rencontre souvenir, un prétexte pour s’attendre. Jules rêvait d’un amour qui commence dans un lieu débordant de gris, d’automne. Il n’avait jamais cru aux rencontres sous ciels étoilés, celles qu’on imagine lorsqu’on s’inocule dans les veines le poison qui circule dans les tubes cathodiques.
Il est arrivé le premier. En avance, légèrement en avance, comme toujours. Pour ne pas risquer d’être surpris. Sa montre lui annonce seize heures cinquante. A peu prés, il sait bien qu’elle est inutile, qu’elle ne lui promet que du temps en trop, à gaspiller. Il sait bien qu’il est en dehors de tout, ou à côté. Et c’est pour cette raison qu’elle lui a plu et qu’elle l’a remarqué. Ils se sont rencontrés dans une marge, à l’écart de tous les autres, en dehors de tous les principes.
Elle arrive, essoufflée. Elle a couru. Comme toujours, elle s’excuse en regardant sa montre.
Jules observe Lisa qui entre. D’abord il y a son sourire. Quand elle sourit, elle a les yeux qui lui disent : « serre moi contre toi, là tout de suite, n’attend pas, serre-moi à m’en étouffer, à m’en faire perdre la tête ». Elle a les yeux qui disent merci. Quand elle est entrée, qu’elle a poussé la porte, ça a fait comme quand il ferme les yeux. Jules quand il ferme les yeux pour fabriquer de la mer et du vent. Quand elle est entrée, Jules a senti des mains lui pousser au bout des bras. Il est embarrassé, elles sont là, au bout, elles attendent Lisa, elles aussi. Elles se contenteront d’un simple effleurement, léger comme un voile qui tombe…
Et les doigts qui se touchent, qui se parlent. Quand on lève les yeux, il y a le regard de l’autre, qui n’en peut plus d’attendre, encore. C’est si long pour choisir le mot qui suffira, le mot cadeau, le mot qu’on fera venir de l’intérieur, chargé d’une histoire.
Lisa est entrée. Tout à l’heure, les couleurs étaient fades avec des odeurs de serpillière. Lisa est entrée, elle est assise en face de Jules, a posé ses mains sur la table. Ils ont commandé un café, c’est simple, ils n’ont pas envie de réfléchir.
Certaines nuits, Jules ne dort pas. Le radio réveil fait comme un trou de laideur dans la beauté noire de la nuit. Il déteste ce cœur électronique. Les diodes palpitent et battent la mesure en silence. Pas de rythme, une simple pulsation artificielle, électrique.
Il est seul. Aussi loin qu’il se souvienne, il y a cette chaleur féminine qu’il devine quand il se tourne jusqu’à l’épuisement. Il a peur du noir qui l’entoure, du vide qui l’absorbe.
Jules se touche le corps. Il vérifie son existence. Sa main s’arrête sur le cœur. Il ne bat presque plus, ou si peu. Comme la pendule à quartz. Il n’y connaît rien dans les battements de cœur. Sa spécialité ce sont les pendules. C’est la seule chose de son passé dont il se souvient encore. C’est par hasard que Jules avait découvert ce don. Il voulait offrir une montre à sa mère. Une montre pour son anniversaire, une montre à aiguilles. Avec des aiguilles, elles sont vivantes les montres, elles bougent, elles avancent, elles retardent et elles s’arrêtent.
Il se souvient : il regarde la montre qu’il veut offrir, il la regarde si fort que soudain les aiguilles s’affolent, elles hésitent sur le sens à prendre et le bijoutier lui jette un œil mauvais. Lorsqu’il regarde une montre de trop prés il se produit les mêmes phénomènes que ceux que l’on décrit dans les histoires polaires dont il raffole.
Ce soir Jules ne dort pas, ce soir Jules regarde Lisa. Elle est étalée dans le sommeil, son corps est si beau. Dès qu’on pose les yeux, il y a comme un frisson, une vague de tendresse qui envahit l’espace. Lisa dort, mais Jules entend qu’elle l’appelle. Lisa dort et son corps l’appelle et dans les yeux de Jules il y a des courbes qui caressent la rétine.
Il oublie la pendule, il oublie toutes les aiguilles et sa main se promène sur la peau, effleure le grain de cette surface qui vit. Elle vibre, il frémit.
Jules ne dort pas. Jules essaie de se souvenir. Il essaie de reconstruire son histoire avec Lisa. Le début, toujours le début, il leur faudrait le début, avec des phrases romanesques, avec des mots sucrés. La vie comme un roman, tout le monde rêve de ces mots assemblés, pour qu’ils disent aux autres, qu’ils racontent. Il murmure dans son insomnie : « quand on s’est rencontré », « la première fois », « le commencement » …Jules ne dort pas, il dessine des lignes sur le tableau noir de ses nuits d’insomnie, sur le noir juste derrière les yeux. Les lignes qu’ils dessinent ont un début, elles ont une fin aussi : le commencement de l’histoire avec Lisa. Ce commencement il ne le voit pas, ne veut pas le voir, ni le poser sur une ligne, aussi belle soit-elle. Il ne veut pas parce qu’il faudrait que chaque nuit il recommence à chercher le chemin, vers l’avant. Avant ce début, il n’y avait rien ni personne. Jules n’en veut pas de ces mots, il n’en veut pas de ces mots qui effacent, comme si les autres n’existaient pas, ailleurs, avant. Lisa il ne l’a pas rencontrée, ils ont trouvé leur place et la ligne devient un cercle. Plus rien ne les arrête.
Jules et Lisa se sont trouvés. Tout à l’heure Jules ne savait pas que Lisa reviendrait. Il ne savait pas comment Lisa existait. Il ne savait pas qu’il y aurait cette nuit. Tout à l’heure c’était une autre histoire avec cette femme qu’il croyait sienne. Tout à l’heure c’était une erreur. Lisa est calme, elle n’est pas essoufflée, elle est bien, comme les rares fois où elle s’endort facilement. Il faudra bien qu’ils parlent, qu’ils se racontent ce qu’ils sont, mais pour l’instant ils sont bien, ils se tiennent bien serrés. Ils marchent dans les rues au milieu des autres, au milieu du monde qui ne les a pas voulus seuls. Maintenant ils sont deux et le monde les reconnaît. Ils se sont retrouvés.
Jules et Lisa s’aiment. Jules aime Lisa et Lisa aime Jules. Ils s’aiment. Il n’y a pas un centimètre de peau qu’ils n’aient explorée. Ils se sont imprégnés l’un de l’autre. Ils ne disent pas qu’ils font l’amour. Ils détestent le verbe faire. Lisa dit souvent qu’à la rigueur on peut faire la vaisselle, le ménage. Mais quand on parle d’amour et surtout quand deux corps se mélangent, quand deux corps deviennent un bouquet de sensations, on n’utilise pas le verbe faire, on le laisse de côté, on le laisse pour les tâches rébarbatives et on lui préfère un synonyme qui n’existe pas. Alors on ne cherche pas, on ferme les yeux, on se touche, on se parle, on se sent, on s’écoute, on se goûte, on crie et c’est l’amour. Celui qui ne peut trouver du sens sur le papier. Parce que les mots, ils sont traîtres, ils sont prêts à toutes les compromissions et se salissent au contact des autres. Lisa et Jules ne disent pas qu’ils vont faire l’amour, ils se regardent, ils s’embrassent, ils s’aiment et c’est tout. Depuis qu’ils se sont retrouvés, Lisa et Jules n’ont pas cherché à comprendre ce qui les a mis sur le chemin l’un de l’autre. Ils savent tous les deux qu’ils ne pouvaient que se rencontrer mais ne se posent pas de questions. Leur vie a été si difficile qu’ils trouvent naturel d’être né le même jour, à la même heure, au même endroit. Ils n’ont pas l’intention de gaspiller de l’énergie à se poser des questions inutiles.
Il y a en a tant qui glisseraient sur les miracles du hasard extraordinaire, des coïncidences de la vie. Ils refusent tout cela, il ne se sont pas rencontrés, encore moins retrouvés, ils ne se sont jamais quittés et n’existent que l’un à travers l’autre.
Jules et Lisa s’en moquent de comprendre ce que tant voudraient savoir. Si on les interroge, ils diront qu’ils savaient. Ils savaient l’un et l’autre.
Hier, Jules est sorti de la route, celle tracée depuis le premier jour et aujourd’hui il a pris la bonne direction. Le Jules d’hier n’existe plus, il a disparu. Il est ailleurs, dans les histoires des autres, il est dans leurs mémoires. Ils l’ont sélectionné, tous ceux qui l’ont croisé, tout ceux qui n’ont rien compris, ou pas voulu. Jules, celui dont on parle quand on est ensemble, celui qui aide à terminer les soirées d’ennui quand on a fini de parler du temps, de la hausse des prix, et de la crise de l’énergie. « Jules tu sais bien, l’allumé de la rue Michelet, qui ne sait pas où il habite ». Ce Jules-là n’existe plus. Lisa l’a gommé. Lisa est venue un soir d’été. Elle a agi comme le révélateur sur du papier photo. Tout doucement c’est apparu, au début un peu trouble, un peu flou et les traits se sont fixés, le regard est apparu. Lisa a révélé Jules. Et maintenant les autres le voient. Il est en plein jour. Il est vrai.
Ses troubles ont disparu, il se sent mieux. Il existe, les autres le voient et se sourient.
Lisa est montée dans sa voiture. Elle a demandé à Jules de l’accompagner. Il a dit : on va où Lisa ? Elle n’a pas répondu et a souri, en lui touchant la main. Ses jambes ont bougé pour trouver les pédales. Ses jambes sont belles, Jules n’empêche pas ses yeux de se poser. Doucement, sans la gêner, sans lui donner le sentiment de n’être regardée que pour la beauté de ses jambes.
Jules est intimidé, il ne sait pas ce qu’il faut dire quand on est dans une petite voiture avec une femme si belle, avec une femme qu’on attend depuis tant de temps. Il sourit. Il est bien. Les vitres sont baissées. Ils traversent la fraîcheur.
Lisa lui dit qu’elle veut voir la ville d’en haut, elle veut la dominer, la sentir lui revenir en pleine mémoire. Voir la ville et la cicatrice qui la partage. Lisa conduit et Jules lui raconte l’absence, la sienne, la leur. Il lui raconte ce qu’il sait d’elle depuis ce toujours qu’ils ne parviennent pas à dater, tant il est loin, tant il est dans le début qu’on recherche. Et il entend que ses paroles n’ont pas le sens commun et il sait qu’elle écoute, qu’elle comprend. « Je le savais, je te savais, notre existence comme une certitude qui entre dans la tête quand on ferme les yeux, le soir, au début de nuit, quand le doute fabrique des questions » Lisa conduit, elle écoute Jules qui essaie de décrire et elle comprend ses mots. « Je te cherchais, dans les couloirs de ma mémoire, la peur comme un révélateur »
Jules a demandé à Lisa d’arrêter la voiture : il aime tous les mouvements qu’elle fait, elle tourne la tête pour reculer, il voit son cou qui se tend, ça fait comme une grosse veine sur le côté. La voiture est stoppée et Lisa s’étire, son bras droit passe derrière le siège de Jules, il sent qu’elle l’effleure, sa nuque frissonne. Sa vitre est ouverte et la fraîcheur du soir les caresse. Jules a tellement de pensées qui lui entrent dans la tête qu’il en a des bourdonnements d’oreille, comme un trop plein, il déborde. Lisa veut marcher pour aller voir la ville d’en haut. Ils sont seuls : c’est un soir de match, la ville est au stade et les autres, ceux qui n’y sont pas, attendent ou s’endorment devant les écrans vides. Ils sont au bout du chemin et la ville est en bas, Jules et Lisa sont heureux, ils sont ensemble.
Jules aimait Lisa. Ce soir Jules l’aimait enfin. Il aimait à n’en plus pouvoir. Ils étaient soulagés. Elle, lui, ensemble, si près l’un de l’autre. Il y a tant de temps qu’ils attendaient, il y a si longtemps qu’ils s’attendaient. Lisa raconte ses malaises, sa peur du vide, du noir, de l’orage. Elle lui raconte : ce visage qu’elle découvre en fermant les yeux les soirs d’angoisse, elle ne peut pas le décrire. Ce visage c’était le sien elle le sait, elle se souvient. Elle raconte encore et Jules écoute, il sait qu’elle lui dira, il sait qu’elle est là, tout contre lui, il la sent, elle est douce et tendre, c’est si simple d’exister ensemble. Lisa lui dit que sa mère lui a parlé de l’orage en février, qu’elle lui a parlé de Jules. Elle lui a parlé de cette nuit où ils étaient tous les deux dans leur nid de verre, à imprimer leurs existences à venir, et elle qui dormait, elle qui pleurait, qui attendait. Lisa, quand elle lui parle de sa mère, elle a le bout des doigts glacés. Jules ne l’écoute plus, il observe les doigts de Lisa, elle les promène sur son avant bras. Il fait chaud et il tremble, il tremble dans ce crépuscule moite. Crépuscule moite, ils sont beaux ces mots qui s’assemblent, il les répète, ça sonne si bien. Les doigts de Lisa comme une plume et les paroles qui s’envolent. Jules est dans le souvenir, il n’y a plus de porte étanche dans son usine à mémoire, tout est ouvert. Les plumes au bout des doigts, la musique de la voix et l’air frais, soudain, qui entre par flots, par paquets. Il ne voit rien, pas encore, mais il ressent. C’est fort, c’est le début. C’est un frisson comme deux peaux qui se touchent, les doigts poursuivent leur aventure et Jules sent la pluie qui entre dans ses veines. Une pluie chaude, riante comme il les aime.
Lisa a posé sa main, elle le serre, il a ouvert les yeux et son regard n’est plus le même, il est plus lisse, sans douleurs. Le sourire lui vient comme une délivrance, un soulagement. C’est si beau sourire avec des mots tout autour, et une histoire derrière.
Ils se sont retrouvés. Une fois de plus. Il y a eu tant de contacts depuis cette nuit bissextile, tant d’effleurements. Cette main qu’on frôle par inadvertance et le regard qui suit, au bout, regard souvenir, regard qu’on attend depuis le début. Aujourd’hui ils sont là, dans une rue inventée depuis peu par des bâtisseurs pour catalogue. C’est une rue sans souffrances, une rue pour poubelles de plastique, une rue utilitaire faite pour entrer chez soi, née par arrêté municipal, sans histoires. Une rue de papier.
Aujourd’hui, ils sont là, lui assis sur un petit muret, et elle, debout contre sa portière ouverte. Ils sont là, il fait chaud, ils ne se disent rien, trop occupés à s’observer, à s’attendre. Entre eux une lumière blanchâtre déposée par un lampadaire d’aluminium. On voit quelques papillons de nuit qui frétillent autour du globe jauni par l’incandescence. Elle ne l’a pas reconnu et lui ne donne aucun signe. Il est encore sous le coup du malaise. Il sent le picotement qui revient sur le visage, au bout des doigts, et comme un frisson qui lui glaces les reins. Il ne cherche pas à savoir, elle s’est arrêtée, elle est descendue et l’a regardé, simplement. Maintenant, elle est seule au monde et il l’a rejointe.
Au commencement, ce n’est pas Lisa. Au commencement ce n’est pas une femme, ce n’est pas cette femme. Au commencement, ce n’est encore qu’elle, c’est elle. Il se souvient, il se souvient. En fait il ne sait plus s’il se souvient, s’il est dans le souvenir de ce moment. Il est seul, il est parti, il l’a vue, il s’est dit : elle, c’est elle, il s’est dit, il l’a dit, il a dit, il dit, il ne sait plus. Il se perd dans le labyrinthe de cette conjugaison, et puis peu lui importe, il passe du peut-être au j’en suis sûr. Il ne voit pas ce qu’il devrait expliquer, ce qui serait incroyable, impossible. Il ne voit pas pourquoi il lui faudrait proposer de l’acceptable. Ce soir-là, c’est simple il était parti, lui, ailleurs et il l’avait retrouvée, elle, ici.
Il ne l’avait pas rencontrée, non pas rencontrée. Pas joli ce mot ! Rencontrer c’est un mot dans lequel on se cogne : non pas ce mot, ni retrouver non plus parce qu’il y a cet horrible suffixe re qui racle quand on le dit. Et puis il ne l’a pas retrouvée, ni rencontrée, non il n’y a aucun de ces verbes qui lui convient, ce sont des verbes pour histoires avec souvenirs, avec oublis, de ces histoires qu’on pourrait poser au creux d’un magazine pour que les autres s’en nourrissent. Non, Jules il n’a pas de verbe, il pourrait en inventer un, ou plutôt en détourner un autre comme un terroriste du verbe. Il pourrait prendre le verbe exister, il l’a déjà fait, il l’a pris ce verbe, il l’a surpris, il en fait un autre, il lui a donné une autre force. Alors il recommence, maintenant, il le dit, il le respire, Lisa, je t’existe.
Elle est bien. Lisa n’a pas bougé depuis de longues minutes. Il y a la chaleur, la chaleur du dehors, une chaleur qui sent bon la peau restée au soleil, une chaleur qui monte du sol, qui a terminé sa mission de la journée. Elle la sent qui passe, qui monte, qui s’infiltre dans quelques replis du corps avant de s’enfuir, de laisser le passage à la fraîcheur. La fraîcheur n’existe pas ce soir, c’est un espace laissé vide par une moiteur lasse de s’alourdir sur le sol. Elle est bien, il y a l’odeur de sa voiture qui a roulé toute la journée. Elle a quitté Paris en début de matinée. En ouvrant la porte c’est l’histoire de cette journée qui s’échappe. Et puis il y a la senteur de l’herbe, celle qui se repose derrière toutes les haies rectilignes, celle qui le soir venu voudrait bien qu’on cesse de l’affubler de ce nom rectiligne de pelouse.
Elle est bien, elle n’a pas regardé l’heure depuis son arrêt. Et elle le voit, si fragile, encastré dans un morceau de nuit qui finit par tomber.
Il faudrait qu’elle fasse encore quelques pas, que sa portière claque et qu’elle s’installe à ses côtés, parce qu’il attend, parce qu’elle est bien. Elle ne lui demande rien, elle sait qu’il ne pourra lui répondre. Elle se voit, elle entend le métal qui déchire la nuit. Elle est toute près de lui, il n’a pas bougé, il a les bras qui pendent le long des jambes, le torse courbé, la tête qui penche, il regarde à terre. Elle est toute près, elle le touche. Elle a eu si chaud à conduire, sa robe, si courte, si légère, lui colle à la peau, elle rêve d’une douche, de nudité, de sa peau qui frémit sous un froid qu’on attend.
Elle a pris sa main dans la sienne, sans rien dire et leurs doigts se sont mélangés. Elle a senti comme une aspiration à l’intérieur d’elle même, comme si tout l’air qui emplit les poumons s’en était allé d’un seul coup. Ce doit être cela la joie, le bonheur ou peut-être le désir. Elle ne sait pas et elle s’en moque, ce ne sont que des mots, de simples mots qu’on choisit pour la conversation. Elle n’est pas là pour s’interroger, elle n’a pas roulé une partie de la journée pour se demander à l’arrivée si ce qu’elle éprouve est du soulagement, de la satisfaction ou de la sérénité. Ce qu’elle sait c’est qu’elle hésite entre le rire et le pleurer. Tout s’accélère, les doigts semblent se reconnaître, ils se souviennent. Ça picote. Il a levé la tête et l’a jetée en arrière. Il l’a appuyée contre la barrière, son genou a bougé. Il est contre le sien maintenant, elle se sent fléchir.
T’es revenu ?
Tu m’attendais ?
Ils sont montés dans la voiture pour quitter cette rue ou plus rien de beau ne se dira, parce qu’il n’y a pas de murs pour entendre. Il faut qu’ils soient ailleurs.
Ils s’étaient effleurés. Imperceptiblement. Un contact éclair. Comme il s’en produit de milliers, des millions, chaque jour. Sans qu’on y prenne garde les corps se touchent, comme des objets, et ils ne réagissent pas. Ils étaient dans la même librairie, au même rayon, à la recherche du même ouvrage et leurs mains se sont effleurées. Elles ont voulu saisir le même livre. Proust. Un crépitement s’est produit, comme deux fils électriques opposés qui se touchent. Jules a cru percevoir une étincelle. Jules a levé les yeux : elle souriait.
– Je ne l’ai jamais lu, c’est le titre qui m’intrigue. Vous le connaissez. ?
Jules ne lui répond pas. Il sourit. Il sourit et l’observe. Il distingue deux marques, sur les tempes, comme les siennes. Deux petites marques de la taille d’une pièce de cinq centimes.
Aujourd’hui il se souvient de cette scène, et se la passe en boucle. C’était à l’automne dernier, il était monté à Paris pour quelques jours, pour acheter des livres. Des livres sur l’orage, sur le temps, des livres sur la transmission de pensées et tous ces phénomènes un peu curieux qui font sourire les scientifiques. Il passait plusieurs heures dans de nombreuses librairies, à fouiller, à feuilleter, à sentir les livres, tous les livres. Jules aime l’odeur des livres. Il est particulièrement fier d’être capable d’identifier une maison d’édition à l’odeur de ses livres. Il est capable de reconnaître les yeux fermés Gallimard, Grasset. Il vous explique que les uns ont une odeur un peu humide, il dit une odeur « parchemineuse », les autres une odeur glacée, fraîche plus exactement. Non seulement il hume les livres, mais il lui arrive aussi de les caresser, d’en apprécier le grain.
Ce jour là il était dans cette librairie de Saint-Germain depuis un long moment déjà, et il feuilletait des éditions assez rares de « à la recherche du temps perdu », un titre qui le fascine et le trouble, et ces passages sur la mémoire et les sens. Il a commencé par toucher la couverture, par la caresser du plat de la main et c’est au moment où il a à nouveau tendu la main pour le saisir et le porter à hauteur du visage que ses doigts sont entrés en contact avec ceux de cette femme.
Il ne l’avait pas remarqué en entrant dans la librairie occupée à chercher le livre rare, celui qui lui donnera une clé.
Quand il a levé les yeux, après le contact des doigts il a eu comme un malaise, cette impression qui navigue ente le bizarre et le merveilleux, celle d’avoir déjà vécu cette scène.
Cette femme qui le regarde de ses yeux clairs, et ces quelques secondes qui durent depuis toujours.