Mémoires…

Oh gentils bavards

Qui avaient posé

Petite pierre sèche sur le vieux mur

De ma mémoire fatiguée

Je n’oublie pas vous savez

Rien n’a disparu

Tout est endormi

Ces trous de silence ne vous disent rien

Regardez

Sans rien espérer

Il y a des brumes mauves

Qui se lèvent derrière le ciel de l’oubli

Douces caresses d’un soleil argenté

Ne dites rien

Je vous en prie

Je suis tellement fatigué

Matinale, inédit…

A l’angle du matin encore drapée de songes profonds

J’ai croisé un porteur d’espoir aux poches vides

Je n’ai rien dit pour ne le retarder

Lentement sans un mot

Courbé il est passé

Il est temps

Il faut rentrer

27.04.2025

Matinales…

Sous les cendres d’une nuit tremblante

Les impatientes braises de l’aube

Attendent notre premier sautillement

Mes poèmes de jeunesse…

Aux adultes en sursis d’enfance

Un enfant passe

Une histoire l’attaque

le rabote l’assoiffe et l’affame

Le pousse

Au supplice du sentiment d’habitude

Devant les adultes majuscules

Qui ont mal conjugué

Leur verbe aimer

Et il est tombé

Dans un trou

Où les ombres s’ennuient

Par manque d’éternité

Texte écrit en 1979…

Matinales…

Dans un long tremblement de ciel
Tu as plongé le feu de ton regard
Au bout de ce qui te reste de terre noire
Claque le drap plissé du sombre agonisant
La bataille du rêve s’est achevée
Dans la raideur du corps qui s’étire
Ils sont si beaux les retours qui se suivent
Que ton encore première marche
Est souple comme une naissance

Mes Everest : « Je voudrais une fête étrange et très calme », Jacques Bertin…

Je voudrais une fête étrange et très calme
avec des musiciens silencieux et doux
ce serait par un soir d’automne un dimanche
un manège très lent, une fine musique
 
Des femmes nues assises sur la pierre blanche
Se baissent pour nouer les lacets des enfants
Des enfants en rubans et qui tirent des cerfs-volants blancs
Les femmes fredonnent un peu, leur tête penche
 
Je voudrais d’éternelles chutes de feuilles
L’amour en un sanglot un sourire léger
Comme on fait entre ses doigts glisser des herbes
Des femmes calmement éperdues allongées
 
Des serpentins qui voguent comme des prières
Une danse dans l’herbe et le ciel gris très bas
lentement. Et le blanc et le roux et le gris et le vert
Et des fils de la vierge pendent sur nos bras
 
Et mourir aux genoux d’une femme très douce
Des balançoires vont et viennent des appels
Doucement. Sur son ventre lourd poser ma tête
Et parler gravement des corps. Le jour s’en va
 
Des dentelles des tulles dans l’herbe une brise
Dans les haies des corsages pendent des nylons
Des cheveux balancent mollement on voit des nuques grises
Et les bras renvoient vaguement de lourds ballons

Vers la lumière 4

Cheval de bois

N’en peut plus de tourner

Du manège des enfermés

D’un bond joyeux

Il s’est échappé

Dans la danse des échevelés

Il est entré

Vers la lumière 3

C’était une si lente nuit pâle

Lourde de trop longues heures

Pâles et poisseuses

Derrière les fenêtres aux rêves fermés

Pas un un chant

Plus un cri

Un silence dur et coupant

Brise un espoir qui s’envole

Vers la lumière 2

Je n’entends pas le long cri

De l’arbre nu à en pleurer

Entre tes bras desséchés

Je me ferai feuille blanche

Pour t’entendre espérer

Vers la lumière

Quand l’arbre gris

De mes peurs enfouies

Étire dans un ciel sans vie

Les maigres noeux de ses bras secs

J’entends le souffle court

De mes courses éperdues

Sur les routes rondes et fleuries

De ma belle île de brume bleue

Mes Everest. Ismaël Kadaré : « La plaine est sombre… »

La plaine est sombre, elle se dilue dans la nuit.

Noirs, les arbres dressent à l’affût leurs silhouettes de bandits.

Un éclair lacère les ténèbres dans le lointain.

Il pleut à verse. Je suis seul au bord du chemin.

Noirs, les arbres guettent. On dirait des bandits

Décidés à te garder prisonnière de la nuit.

Rêvons un peu…

Et si demain chacune et chacun acceptait de reconnaître qu’il s’est trompé, qu’il n’a pas écouté ou qu’il a transformé ce qu’il a entendu en le faisant passer dans le filtre de son tamis idéologique.
Oui, il serait bien que chacune et chacun accepte de dire : « oui je me suis trompé, j’ai commis une erreur (même une petite erreur) ».
Non, je vous rassure nous ne demandons pas de sombrer dans l’autoflagellation que s’impose les bigots. Allez, tiens ! Nous souhaitons être mesuré, à la limite de l’indulgence, et nous vous accordons le droit à utiliser le peut-être : « je me suis peut-être trompé ».
Vous remarquerez que tout doucement nous vous conduisons sur un chemin dont vous aviez oublié l’existence que vous ne retrouviez plus sur vos cartes froissées au fond d’un tiroir : le chemin de l’humilité et de la vérité.
Sur ce chemin, il n’y aura personne, vous serez seul. Personne pour vous entendre, pour vous juger, pour vous remettre sur les rails, pour vous dire : « non tu te trompes, ce n’est pas comme cela qu’il faut penser, non tu te trompes ce n’est pas cela qu’il faut penser. »
Le silence vous inspirera vous verrez et vous cheminerez donc, en toute humilité, et soudain l’incroyable se produira, quelque chose dont vous aviez oublié la saveur, la fraîcheur.
Oui soudain vous penserez par vous-même.
« Penser par soi-même, tiens je n’y avais pas pensé, ou plutôt on m’avait persuadé que je le faisais mais j’avais oublié deux ingrédients essentiels : la liberté et l’humilité.
Allez mes amis, on s’y met…

Regards…

Je voudrais écrire une histoire des regards

Regards croisés

Regards posés

Regard aimés

Regards secrets

Qui entrent dans la chair de nos silences

Nous murmurent des entre-mots oubliés

Aux ailes rondes et fripées

Et nous chantent la douce mélodie

Des amours attendues

2 avril

Matin froissé

C’est un matin barbouillé

Repue d’un lourd gris huilé

La nuit mauvaise s’est retirée

La lumière à marée basse oubliée

Nous attend entre les plis du ciel froissé

Lumière est à marée basse

Mes Everest : Albertine Sarrazin

Il y a des mois que j’écoute
Les nuits et les minuits tomber
Et les camions dérober
La grande vitesse à la route
Et grogner l’heureuse dormeuse
Et manger la prison les vers
Printemps étés automnes hivers
Pour moi n’ont aucune berceuse
Car je suis inutile et belle
En ce lit où l’on n’est plus qu’un
Lasse de ma peau sans parfum
Que pâlit cette ombre cruelle
La nuit crisse et froisse des choses
Par le carreau que j’ai cassé
Où s’engouffre l’air du passé
Tourbillonnant en mille poses
C’est le drap frais le dessin mièvre
Léchant aux murs le reposoir
C’est la voix maternelle un soir
Où l’on criait parmi la fièvre
Le grand jeu d’amant et maîtresse
Fut bien pire que celui-là
C’est lui pourtant qui reste là
Car je suis nue et sans caresse
Mais veux dormir ceci annule
Les précédents Ah m’évader
Dans les pavots ne plus compter
Les pas de cellule en cellule

En attendant l’omelette, version intégrale…

En attendant l’omelette…

C’est l’odeur du tabac qui m’a incité à lever la tête de mon journal. Je devais être à Paris en fin de journée, et comme je ne supporte plus les autoroutes, j’avais décidé de prendre la nationale, et de traverser, comme autrefois, toute la Bourgogne. Je suis parti tôt ce matin, et j’ai eu envie de m’arrêter boire un café dans un bar. Je suis arrivé dans cette petite ville de Villeblevin qui m’a l’air bien tranquille, et qui pour une raison que j’ignore encore, me rappelle quelque chose.

En entrant au « café des touristes », j’ai tout de suite reconnu ce parfum si particulier que laissent les cigarettes de tabac brun. C’étaient celles que fumait mon père. L’odeur du tabac et une voix… Une voix qui sonne bien. Je connais cette voix, ou plutôt je la reconnais.

Il était là, au comptoir, dans cette position si particulière : celle où on reste vaguement debout, tout en faisant corps avec le bar, le coude gauche, l’avant-bras même, est posé sur le zinc et la main droite porte à la bouche une petite tasse de café. Entre les doigts de cette même main, une cigarette tremble.

Je suis pétrifié, je l’ai reconnu, il n’a pas changé, il est là… Albert Camus est en train de boire un café, et de fumer une cigarette. Certainement pas la première de la journée. Je le regarde dans ce geste banal, et bêtement ma seule interrogation, à ce moment-là, est de me demander comment il va faire… La cigarette, la tasse, le corps totalement disloqué, il va faire tomber quelque chose : tasse, ou cigarette ?

Surprenant comme le banal et le ridicule s’invitent parfois à la table de l’invraisemblable. Et oh, Eric !  Tu te réveilles ? Il est là, ton maître absolu, ton phare, celui dont tu parles tous les jours, que tu invoques à n’en plus pouvoir.

Oui, Albert Camus est là ! Et il m’observe !  Il ne pourrait d’ailleurs guère faire autre chose, puisque nous sommes les deux seuls clients. Le patron a répondu brièvement quelques mots à Albert. Il semble ailleurs, et on ne distingue que ses lèvres qui remuent dans un monologue intérieur, alors qu’il essuie compulsivement ses verres à bière…

Camus ! Albert Camus ! Un mètre linéaire de ma bibliothèque ! Il est là, devant moi, tranquillement à boire un café, comme un habitué. Il faut que je lui parle, il faut que je lui dise, j’ai tant de choses à lui raconter, d’avis à lui demander, d’indignations à partager. Ma bouche devient sèche, comme si je venais de sucer un morceau de craie. Je sens bien que les battements de mon cœur se sont accélérés. Machinalement, je porte ma tasse à la bouche et je balaie du regard les titres du journal local que j’ai pris en entrant.

Et soudain le déclic : Villeblevin ! Je comprends…Bien qu’étant incollable sur tout ce qui concerne Albert Camus, je n’avais pas réalisé que je venais de m’arrêter à Villeblevin, cette petite commune dans le Nord de l’Yonne où un terrible accident s’est produit il y a soixante-cinq ans. Juste mon âge ! Je suis à Villeblevin et Albert Camus y est aussi, à déguster cigarettes et café. Pourtant, on n’a plus le droit de fumer dans les bars. Je me surprends à être envahi de questions et de réflexions toutes plus stupides les unes que les autres. Plutôt que de m’interroger sur ces fadaises, je devrais déjà être accoudé au bar, moi aussi, et lui parler. Ce n’est pas un sosie, c’est impossible ! La voix : cette voix, je l’ai reconnue. Je vais me lever…

Je n’ose pas, c’est au-dessus de mes forces. Je vais passer une nouvelle commande. Je lève la main pour faire signe au patron. Je me dis que je pourrais l’interroger discrètement. Il faut que je me concentre, que j’ai l’air normal, que je ne donne pas l’impression d’être un « fan » illuminé et aveuglé. Le patron arrive, il traîne un peu les pieds, et ne me semble pas débordant d’enthousiasme.

– Vous désirez autre chose ?

– Oui, je m’aperçois que depuis ce matin j’ai le ventre vide, et je vous commanderais bien une omelette aux champignons : j’ai vu que vous en aviez à la carte.

– Pas de problème, mais il vous faudra patienter un peu, parce que les champignons sont toujours dans le panier, tout frais ramassés d’hier après-midi :  des chanterelles, vous verrez elles sont fabuleuses avec un peu d’ail !  Autre chose ?

– Oui, euh, le monsieur là-bas au bar, je me disais que, enfin on dirait….

– Ah je m’en doutais quand je vous ai vu m’appeler…Oui oui, c’est bien lui, c’est Albert.  Albert Camus. Vous le connaissez ?

– Si je le connais ? Vous me demandez si je connais Albert Camus ?

– Vous savez, moi les bouquins ce n’est pas mon truc, ce que je peux vous dire c’est qu’il est là tous les matins.

– Mais enfin, enfin, il est mort ! Vous le savez bien, il s’est tué il y a soixante-cinq ans pas loin d’ici …

– Oh, vous savez faut pas croire ce que vous racontent les journaux… Si vous voulez, je vais lui dire que vous aimeriez lui parler, vous aurez le temps pendant que je prépare votre omelette.

Il s’éloigne, le pas un peu plus dynamique. C’est certainement à l’idée de préparer ses chanterelles. Arrivé à la hauteur d’Albert Camus, je le vois qui lui glisse un mot à l’oreille. Albert pose sa tasse sur le comptoir, écrase sa cigarette, s’étire en souriant, et s’approche de ma table. Je dirais qu’il n’y a pas plus de six mètres qui nous séparent ! Ça y est, il va s’asseoir à ma table, je vais lui parler, je vais avoir une conversation avec mon idole absolue. Il faut que je me calme. Commencer par quoi ? Littérature ? Politique intérieure ? Situation internationale ?  Oui, c’est cela, il faut que je lui demande comment il juge la montée du totalitarisme. Non, il faut que je l’interroge d’abord sur la nouvelle vague d’antisémitisme, que je lui fasse part de mes réflexions sur les camisoles idéologiques dans lesquelles chacun s’enferme. Il faut que, il faut que…

Il s’assoit en face de moi. C’est lui, c’est bien lui :  son regard, sa présence… Comment dire ?  Une présence oui. Mais lumineuse. Lumineuse ?  Non :  solaire, solaire comme son style, comme Noces à Tipaza. Je l’entends : « A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils ».

Il prend le temps de m’observer, de me dévisager. Je suis paralysé, je crains de paraître ridicule, il faut que je plie ce journal local. Ce ne sont certainement pas ses lectures favorites. Tiens, il faudra que je lui demande quel est le dernier roman qu’il a lu. Je pourrais aussi lui parler de mes textes, de mes poésies, de mes nouvelles. Non, c’est malvenu, je ne vais pas gaspiller le peu de temps que nous allons avoir, à lui parler de moi. Il faut quand même que je lui demande comment il s’en est sorti de cet accident, parce que, il a bien eu lieu… Et « Le premier homme » ce magnifique manuscrit, qui était dans la Vega quand ils ont heurté le platane. « Le premier homme », tellement beau… Il faut que je le lui dise.

Il est assis en face de moi, il vient de sortir son paquet de cigarettes. Je les reconnais, ce sont des gitanes, celles que fumait mon père… Il a ce geste tant de fois répétées : un petit tapotement sur le fond du paquet pour que deux cigarettes puissent sortir. Il sourit et soupire comme s’il se préparait à une longue conversation avec un ami. Il me tend le paquet.

– Non merci, je ne fume pas !

Avril 2025

« En attendant l’omelette », suite et fin..

Il s’éloigne, le pas un peu plus dynamique. C’est certainement à l’idée de préparer ses chanterelles. Arrivé à la hauteur d’Albert Camus, je le vois qui lui glisse un mot à l’oreille. Albert pose sa tasse sur le comptoir, écrase sa cigarette, s’étire en souriant, et s’approche de ma table. Je dirais qu’il n’y a pas plus de six mètres qui nous séparent ! Ça y est, il va s’asseoir à ma table, je vais lui parler, je vais avoir une conversation avec mon idole absolue. Il faut que je me calme. Commencer par quoi ? Littérature ? Politique intérieure ? Situation internationale ?  Oui, c’est cela, il faut que je lui demande comment il juge la montée du totalitarisme. Non, il faut que je l’interroge d’abord sur la nouvelle vague d’antisémitisme, que je lui fasse part de mes réflexions sur les camisoles idéologiques dans lesquelles chacun s’enferme. Il faut que, il faut que…

Il s’assoit en face de moi. C’est lui, c’est bien lui :  son regard, sa présence… Comment dire ?  Une présence oui. Mais lumineuse. Lumineuse ?  Non :  solaire, solaire comme son style, comme Noces à Tipaza. Je l’entends : « A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils ».

Il prend le temps de m’observer, de me dévisager. Je suis paralysé, je crains de paraître ridicule, il faut que je plie ce journal local. Ce ne sont certainement pas ses lectures favorites. Tiens, il faudra que je lui demande quel est le dernier roman qu’il a lu. Je pourrais aussi lui parler de mes textes, de mes poésies, de mes nouvelles. Non, c’est malvenu, je ne vais pas gaspiller le peu de temps que nous allons avoir, à lui parler de moi. Il faut quand même que je lui demande comment il s’en est sorti de cet accident, parce que, il a bien eu lieu… Et « Le premier homme » ce magnifique manuscrit, qui était dans la Vega quand ils ont heurté le platane. « Le premier homme », tellement beau… Il faut que je le lui dise.

Il est assis en face de moi, il vient de sortir son paquet de cigarettes. Je les reconnais, ce sont des gitanes, celles que fumait mon père… Il a ce geste tant de fois répétées : un petit tapotement sur le fond du paquet pour que deux cigarettes puissent sortir. Il sourit et soupire comme s’il se préparait à une longue conversation avec un ami. Il me tend le paquet.

– Non merci, je ne fume pas !

Avril 2025

En attendant l’omelette: suite

Camus ! Albert Camus ! Un mètre linéaire de ma bibliothèque ! Il est là, devant moi, tranquillement à boire un café, comme un habitué. Il faut que je lui parle, il faut que je lui dise, j’ai tant de choses à lui raconter, d’avis à lui demander, d’indignations à partager. Ma bouche devient sèche, comme si je venais de sucer un morceau de craie. Je sens bien que les battements de mon cœur se sont accélérés. Machinalement, je porte ma tasse à la bouche et je balaie du regard les titres du journal local que j’ai pris en entrant.

Et soudain le déclic : Villeblevin ! Je comprends…Bien qu’étant incollable sur tout ce qui concerne Albert Camus, je n’avais pas réalisé que je venais de m’arrêter à Villeblevin, cette petite commune dans le Nord de l’Yonne où un terrible accident s’est produit il y a soixante-cinq ans. Juste mon âge ! Je suis à Villeblevin et Albert Camus y est aussi, à déguster cigarettes et café. Pourtant, on n’a plus le droit de fumer dans les bars. Je me surprends à être envahi de questions et de réflexions toutes plus stupides les unes que les autres. Plutôt que de m’interroger sur ces fadaises, je devrais déjà être accoudé au bar, moi aussi, et lui parler. Ce n’est pas un sosie, c’est impossible ! La voix : cette voix, je l’ai reconnue. Je vais me lever…

Je n’ose pas, c’est au-dessus de mes forces. Je vais passer une nouvelle commande. Je lève la main pour faire signe au patron. Je me dis que je pourrais l’interroger discrètement. Il faut que je me concentre, que j’ai l’air normal, que je ne donne pas l’impression d’être un « fan » illuminé et aveuglé. Le patron arrive, il traîne un peu les pieds, et ne me semble pas débordant d’enthousiasme.

– Vous désirez autre chose ?

– Oui, je m’aperçois que depuis ce matin j’ai le ventre vide, et je vous commanderais bien une omelette aux champignons : j’ai vu que vous en aviez à la carte.

– Pas de problème, mais il vous faudra patienter un peu, parce que les champignons sont toujours dans le panier, tout frais ramassés d’hier après-midi :  des chanterelles, vous verrez elles sont fabuleuses avec un peu d’ail !  Autre chose ?

– Oui, euh, le monsieur là-bas au bar, je me disais que, enfin on dirait….

– Ah je m’en doutais quand je vous ai vu m’appeler…Oui oui, c’est bien lui, c’est Albert.  Albert Camus. Vous le connaissez ?

– Si je le connais ? Vous me demandez si je connais Albert Camus ?

– Vous savez, moi les bouquins ce n’est pas mon truc, ce que je peux vous dire c’est qu’il est là tous les matins.

– Mais enfin, enfin, il est mort ! Vous le savez bien, il s’est tué il y a soixante-cinq ans pas loin d’ici …

– Oh, vous savez faut pas croire ce que vous racontent les journaux… Si vous voulez, je vais lui dire que vous aimeriez lui parler, vous aurez le temps pendant que je prépare votre omelette.

 » En attendant l’omelette » : nouvelle inédite…

Je vous propose de découvrir aujourd’hui en trois parties une nouvelle que j’ai proposée pour un concours dont le thème était  » vous rencontrez un personnage historique qui vous fascine »… Je n’ai pas remporté de prix mais je suis assez satisfait de ma création…

C’est l’odeur du tabac qui m’a incité à lever la tête de mon journal. Je devais être à Paris en fin de journée, et comme je ne supporte plus les autoroutes, j’avais décidé de prendre la nationale, et de traverser, comme autrefois, toute la Bourgogne. Je suis parti tôt ce matin, et j’ai eu envie de m’arrêter boire un café dans un bar. Je suis arrivé dans cette petite ville de Villeblevin qui m’a l’air bien tranquille, et qui pour une raison que j’ignore encore, me rappelle quelque chose.

En entrant au « café des touristes », j’ai tout de suite reconnu ce parfum si particulier que laissent les cigarettes de tabac brun. C’étaient celles que fumait mon père. L’odeur du tabac et une voix… Une voix qui sonne bien. Je connais cette voix, ou plutôt je la reconnais.

Il était là, au comptoir, dans cette position si particulière : celle où on reste vaguement debout, tout en faisant corps avec le bar, le coude gauche, l’avant-bras même, est posé sur le zinc et la main droite porte à la bouche une petite tasse de café. Entre les doigts de cette même main, une cigarette tremble.

Je suis pétrifié, je l’ai reconnu, il n’a pas changé, il est là… Albert Camus est en train de boire un café, et de fumer une cigarette. Certainement pas la première de la journée. Je le regarde dans ce geste banal, et bêtement ma seule interrogation, à ce moment-là, est de me demander comment il va faire… La cigarette, la tasse, le corps totalement disloqué, il va faire tomber quelque chose : tasse, ou cigarette ?

Surprenant comme le banal et le ridicule s’invitent parfois à la table de l’invraisemblable. Et oh, Eric !  Tu te réveilles ? Il est là, ton maître absolu, ton phare, celui dont tu parles tous les jours, que tu invoques à n’en plus pouvoir.

Oui, Albert Camus est là ! Et il m’observe !  Il ne pourrait d’ailleurs guère faire autre chose, puisque nous sommes les deux seuls clients. Le patron a répondu brièvement quelques mots à Albert. Il semble ailleurs, et on ne distingue que ses lèvres qui remuent dans un monologue intérieur, alors qu’il essuie compulsivement ses verres à bière…

Mémoires…

Le monde pleure doucement
Dans le creux des longues larmes
Roulent des gouttes d’ennui
Sur la vitre sale du hier sans fin
J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience
Une vieille trace de mémoire

Petite pluie est venue…

Vêtue de son manteau de drame gris

La pluie est là, elle n’était pas invitée…

C’est bien lui, lourd mardi maudit,

Dans longues rimes de novembre empêtrés

Qui a osé la convoquer dans le dernier souffle du midi.

« Je ne veux pas que joie sente des ailes lui pousser,

Petite ou drue, Ô pluie, reviens je t’en prie. »

Mais pluie têtue a résisté et son sourire lumineux

Sur chaque flaque a posé petites perles bleues..

13 MAI

Athènes 4…

Regarde

Oh oui regarde

Fade touriste enfermé

Ton œil est éteint

Avalé par le morne écran

Ton œil ne voit plus rien

Il attend le clic

Regarde

Oh oui regarde

Pâle passant pressé  

Le gris des murs fatigués sursaute

Le rose est là posé comme un cri

Il te chante le nouvel orient

15.04.2025

Mémoires…

Un jour tu verras je me souviendrais

Des rires qui somnolent

Caresses lointaines

Coulent dans le creux sec

D’une longue ride

A la source d’un regard oublié

Matinales, inédit…

Dans les derniers éclats de nuit,

J’ai trouvé un grain de frêle folie

Trempé dans une bouillie de rires polis

Il gonfle et siffle aux rimes arrondies

Il est l’heure des apaise douleurs

Je tire les rideaux sur le sourire malin

Et m’emplis de ces vide chagrin

Des mots aux ailes bleues…

Je voudrais écrire,

Oh oui, je le veux…

Écrire pour deux,

Pour toi, pour eux.

Je voudrais écrire

Heureux,

Entre deux lourdes marges en feu.

Oh, je voudrai tant écrire,

Ce mot qui caresse,

Là, seul,

Il attend, rien ne presse.

Je voudrais tant écrire

Tendresse,

Sur une feuille d’automne

Aux rimes mauves

Sur le titre accrochées.

Je voudrais tant…

Tremper ma plume

Dans une flaque de rires jolis.

Je voudrais tant entendre

De longs mots aux ailes bleues.

Ils chantent, ils dansent,

C’est eux, ils sont arrivés.

10 février 2020

Cri…

Rêve à finir
C’est une guerre où les hommes périront
Systématisés
Calcinés
Par l’addition
D’une angoisse planétaire
Qui les fait
Terreurs

Mes Everest, Colette, extrait de la vagabonde…

Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, à lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas à quelle humiliante confrontation tu échappes, tu ne sauras pas de quel débat tu fus le prix, le prix que je dédaigne…
Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai déjà connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu étais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t’introduire à chaque heure dans la pagode secrète de mes pensées, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu’un autre ? Je l’ai fermée à tous.
Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard…
Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais⁹ obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d’une vigilante tristesse ; argentée et crépusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un déchirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste…
Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue volupté, suspendue, attisée, renouvelée… la chute ailée, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort même… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brûlé et d’herbe foulée… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route !
Je te désirerai tour à tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frôle… Je laisse, à chaque lieu de mes désirs errants, mille et mille ombres à ma ressemblance, effeuillées de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-là au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrêteront et où s’envolera de moi une dernière petite ombre….

Le soir glisse tout doucement…

Le soir glisse tout doucement.

 Il vient de l’ouest chargé de cette douceur qui le font espoir

Le soir avance. Le lac l’attend, repu de cette journée où chaque ride de l’eau est un sourire

Un sourire pour dire à la mer,  si loin, que derrière les yeux qui se posent sur cette surface apaisée

Il y a comme un regard marin, quelques rides en moins.

Le soir descend des montagnes,

On respire dans l’air qui descend les fleurs des sommets

Pas un bruit de moteur, pas un cri mécanique, le silence est simple

Il est venu avec le soir, les yeux se ferment, le souffle est profond

Dans la tête et dans les corps le lac s’est invité

L’oiseau s’est posé, le temps s’est ralenti

Maintenant il faut rentrer, les yeux vont se fermer, tout est apaisé

Mémoires…

Le monde pleure doucement
Dans le creux des longues larmes
Roulent des gouttes d’ennui
Sur la vitre sale du hier sans fin
J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience
Une vieille trace de mémoire

Il est des jours blancs…

Il est des jours blancs
Jours glacés
Pour papier froissés
Tout se tait,
Tout se paie,
Lourd monde qui bruit,
J’attends,
Je feuillette,
Ici, là, partout,
Mots endormis,
Il est des jours blancs

Attente…

Traverser en douceur les épaisseurs de l’attente

Respirer les bras ballants ce bel air apaisé

Mes rêves pour demain sont en sursis

Un souffle d’enfance soudain a sautillé

Espoir en garde à vue qui s’étire

Matinale…

Je cherche la rime au matin pluvieux

Rime bleue au fond de tes yeux

Rime en boule ivre de houle

Rime en peur d’un souffle j’effleure

Rime en noir et tremble l’espoir

Je cherche la lointaine frime du matin soleil

A trop briller

Ses larges ailes ont brûlé…

12.04.2025

Le lac perdu, suite et fin

La petite gare indiquée sur le plan est bien là. Ils s’approchent. C’est à peine une gare, plutôt une petite maison de garde barrière. Max a la nausée. La brume est tellement épaisse qu’on ne distingue qu’un halo de lumière au milieu d’une vague forme. Lucie presse le pas.

– C’est éclairé, il doit y avoir quelqu’un à l’intérieur…

Ils entrent. C’est vraiment une toute petite gare, avec simplement deux bancs pour attendre à l’intérieur. Pas de panneau d’affichage, simplement un distributeur automatique de boissons et autres friandises. Max se dit qu’ils iront boire un café, ça les réchauffera et leur éclaircira la gorge. Derrière un petit guichet, un assez vieil homme lit un journal. Il ne semble pas étonné de leurs présences. Comme s’il les attendait.

– Deux billets pour le centre-ville ?

– Oui s’il vous plait, le train part à quelle heure ?

– Dans un quart d’heure ! Vous aurez le temps de prendre quelque chose au distributeur.

Lucie ne dit rien. Elle serre encore plus fort la main de Max. Elle jurerait que le vieil homme a souri. Il est si pâle qu’elle met cela sur le compte du brouillard. Max a payé les deux billets ; cela ne coûte presque rien. Il demande d’où vient le train.

– Il n’est indiqué nulle part, il vient d’où monsieur ce train ?

– Je ne sais pas jeune homme, ce que je peux vous dire c’est qu’il est toujours à l’heure.

– Mais qu’est ce qu’il y a après le lac ?

– Après le lac, il y a l’usine. Vous ne sentez pas ? Elle n’est pas très loin.

Max est pris d’une quinte de toux. L’homme derrière le guichet lève les yeux et lui indique le distributeur.

– Vous toussez fort jeune homme, je vous conseille d’acheter une boîte de pastilles pour la gorge. Il y en a de très bonnes dans le distributeur. Vous verrez elles sont très efficaces.

L’usine, l’odeur de soufre, les yeux qui piquent, la gorge qui gratte. Et les fameuses pastilles.  Lucie se rapproche de Max et lui souffle dans l’oreille.

– Tu as vu, c’est comme dans le film…

Ils sont sur le quai. Ils sont seuls. Le brouillard est tellement épais qu’on ne distingue pas la voie. Max et Lucie ne disent rien. Ils se tiennent par la main. Ils toussent. Soudain on entend un fracas métallique. C’est le train qui arrive au loin. Il entre en gare. Il s’arrête.

Ils montent dans un des deux wagons. Toutes les places sont occupées. Ce n’est pas grave, le trajet sera court. Max observe les voyageurs. Ce sont des ouvriers. Ils ne disent rien, ils semblent épuisés. On le devine à leurs regards vides et tristes.

Max se tient contre la paroi. On entend des toux. Lucie est tout contre lui. Elle est plus petite ; il sent la bonne odeur de ses cheveux. Cela le rassure. Il se penche, tout doucement, jusqu’à son oreille.

– Fini les films d’auteur à onze heures, Lucie, fini…

Le lac perdu, 4…

La traversée de la forêt n’est pas aussi agréable qu’ils l’auraient imaginé. L’air est humide, avec presque une vieille odeur de moisi. Le silence est surprenant. Pas de craquements, de bruissements, tous ces petits sons qui font le charme des forêts. Lucie lui tient la main, plus fermement que tout à l’heure. A ce contact Max sent qu’elle est un peu angoissée.

– Tu as peur ? Tu n’aimes peut-être pas marcher en forêt ?

– C’est vrai que ce n’est pas ce que je préfère… Et puis, je ne sais pas pourquoi, mais je ne me sens pas très bien. Je suis angoissé, mais ce qui est bizarre c’est que j’ai l’impression d’avoir déjà vécu cette scène. Pas toi Max ?

– Non, ce n’est pas exactement ça… Mais c’est vrai que je serai content quand on sera arrivé au lac. D’habitude, j’aime marcher au milieu des arbres, mais là…

– Et puis on dirait qu’on est les premiers à passer ici. C’est curieux que ce ne soit même pas fléché…

Max ne veut pas inquiéter Lucie mais, pour être franc, lui non plus n’est pas tranquille. Il ne comprend pas où est passé le canal. Peut-être qu’il est sous terre. Le lac n’est certainement plus très loin.

En effet, ils atteignent une clairière et brutalement, débouchent sur le lac. Le fameux lac perdu. Et pour être perdu, il est perdu. Ce qui est vraiment bizarre, c’est qu’on ne voit pas ce qu’il y autour du lac. On ne distingue pas les rives. Il faut dire que si c’était une fine brume qui flottait au-dessus du canal, là c’est une épaisse couche de brouillard qui pèse sur la surface de l’eau. Ils se sont arrêtés pour regarder. Lucie s’est encore rapprochée de lui. Il sent bien qu’elle n’est pas rassurée.

Max et Lucie ont les yeux qui piquent. Ils toussent. Ils avancent encore un peu.

– On va toucher l’eau… Elle doit être froide !

– Non ! Ne t’avance pas Max, je ne suis pas tranquille.

Et puis il y a une odeur qui peu à peu devient insoutenable. Une odeur de soufre. Max n’a pas écouté Lucie, il s’est approché, agenouillé et il a trempé la main dans l’eau. Il fait toujours cela, même s’il est évident qu’ils ne se baigneront pas. Pas aujourd’hui. Pas ici. Lucie s’impatiente.

– Bon, Max, tu as fini ? Moi je veux rentrer, je m’attendais vraiment à autre chose…Alors, cette eau, elle est comment ?

Max ne répond pas tout de suite. Il serre les dents. Non pas que l’eau ait été si froide, mais parce que la main lui pique, elle le brûle presque. Il l’a enfouie au fond de sa poche.

– Tu as raison on va prendre le train…

Le lac perdu,3…

A présent, Max avait envie de se détendre, et ne surtout pas entrer dans un débat inutile et mortifère avec Lucie.

– Il fait beau pour un mois de novembre. Et si on allait se promener au bord du lac ?

Lucie était d’accord. Ils « sortaient » ensemble depuis quelques mois seulement et apprenaient encore à se connaître. Mais ce dont ils étaient déjà certains, l’un comme l’autre, c’est qu’ils étaient bien ensemble. Ils aimaient se tenir par la main, et marcher. Ils aimaient passer de longs moments à se regarder, sans rien dire. Ils étaient étudiants tous les deux et ne connaissaient pas encore vraiment cette petite ville universitaire du centre de la France. Dans la brochure d’accueil, lors de leurs inscriptions, Max avait repéré quelques sites que l’on conseillait de découvrir, c’était notamment le cas de ce lac. Il s’agissait du lac perdu. Drôle de nom pour un lac ! Il faudra, à l’occasion, qu’il cherche des explications.

Comme ils ne connaissent pas le trajet, ils consultent l’itinéraire sur leurs smartphones. Lucie est la plus rapide pour ce genre d’activité. Et elle semble très motivée pour y aller à pied. Il est indiqué qu’il faut une heure trente. C’est largement dans leurs cordes, ce sont de bons marcheurs, et puis il fait beau, et ils ont le temps. Ils ont même toute l’après-midi. Il faut dire que les fameux films d’auteurs sont souvent projetés en matinée, à onze heures, heure un peu curieuse, s’il en est une… Une heure, dont on ne saurait dire à quoi elle correspond. Lucie a le sourire, elle prend la main de Max, la séance de cinéma semble déjà loin.

– C’est curieux ce nom pour un lac : le lac perdu… Tu crois qu’on va le trouver ?

Max est bon public et amoureux : il sourit au jeu de mot de Lucie, tout en la serrant contre lui. Ils ont un peu plus de six kilomètres à effectuer. Il suffit de longer le canal pendant deux ou trois kilomètres, et ensuite de traverser une forêt, pour déboucher sur le lac. Ce qui les réjouit, c’est qu’il y a une petite gare, juste en bordure du site. Elle est indiquée sur le plan, mais ils ne parviennent pas à la trouver dans toutes les applications SNCF, qu’en bon voyageurs ils ont téléchargé sur leur téléphone. Peu importe, ils verront bien quand ils seront sur place, et au pire s’il le faut, ils reviendront à pied. C’est samedi aujourd’hui, ils n’ont pas cours.

Le chemin qui longe le canal est très agréable. Ils sont heureux de découvrir ensemble ce bel endroit. Max, étudiant en histoire, se pose toujours beaucoup de questions.

– Je me demande à quoi peut servir ce canal. Visiblement d’après le plan, il relie le lac à la ville. Il faudra que je fasse des recherches.

– Tu as vu Max, c’est très beau cette fine couche de brume qui flotte sur la surface de l’eau.

Max sourit, mais ne renchérit pas, il craint que la vue de cette brume ne relance le débat sur le film du matin. Ils approchent de la forêt. Elle est épaisse. Dès les premiers pas qu’ils font à l’intérieur, ils sont saisis, l’un et l’autre, d’une toux rauque. Lucie pense que ce doit être une allergie aux châtaigniers qui sont très nombreux.

– Mais je n’ai jamais été allergique à quoi que ce soit !  Non, je pense que c’est plutôt cette petite brume qui nous est tombée sur les bronches.

Le lac perdu, 2…

Ils sont enfin dehors. L’air est frais, vif, presque coupant. Quel contraste avec la pénombre mélancolique de ce film. Max sait qu’ils ne seront pas d’accord. C’est presque devenu un jeu entre eux. Elle aime en rajouter sur son côté « intello », fidèle lectrice des cahiers du cinéma et de Télérama. Quant à lui, il adore exagérer son désintérêt pour ce que Lucie appelle les films d’auteur. Et évidemment, connaissant son allergie aux débats qui suivent les projections, elle aime commenter, et généralement encenser ce qu’elle a vu, l’opposant généralement à ce qu’elle considère comme le mauvais cinéma commercial.

-Incroyable ce film, non ? Je suis toute secouée : pas toi Max ?

-Secoué, non ! Pas vraiment, j’ai plutôt la nausée, comme si je venais de traverser un long tunnel humide. Et honnêtement, je te le dis franchement, je n’ai rien compris…

-Mais il n’y a rien à comprendre, il faut simplement se laisser émouvoir. Et puis c’est juste incroyable ! Quand tu penses qu’il a réalisé ce film quasiment sans budget, en utilisant pour le tournage un simple vieil Iphone recyclé…


Max ne répond pas. C’est inutile, il sait qu’elle exagère, peut-être pour le taquiner. Mais quand il y repense, il ne peut pas s’empêcher de trouver qu’on a atteint le sommet du grotesque.
Pendant une heure trente, ils ont dû subir une histoire totalement incohérente. Il s’agissait d’un jeune couple, répondant à une annonce farfelue, rédigée par le maire d’une petite commune, située on ne sait où, mais vraisemblablement dans un pays d’Europe de l’Est, certainement ancienne république soviétique, avec des prisons remplies de réalisateurs dissidents… Une petite annonce avait attiré l’attention des deux jeunes gens. Elle disait en gros : « Village embrumé cherche jeune couple heureux et joyeux pour diffuser quelques tranches de bonheur à population endormie. » S’en étaient suivies une succession de situations ridicules, pour la plupart incompréhensibles (car évidemment, compte tenu du budget on ne peut plus rabougri, le sous titrage semblait avoir été fait par une intelligence artificielle débutante…).
Le réalisateur voulait, on l’avait bien compris, dénoncer beaucoup de choses à la fois, et au bout du compte, on ne comprenait rien. Il y avait une usine chimique, rejetant des quantités impressionnantes de fumées toxiques. Cette usine appartenait au maire. Il y avait aussi l’épouse de ce maire, pharmacienne de son état, et qui vendait à la population des pastilles, sensées lutter contre les toux chroniques, secouant tout le village, mais qui, en réalité, avaient pour effets secondaires de provoquer une profonde léthargie dépressive. Et au milieu de tout cela, le jeune couple se tenait continuellement par la main, essayait de faire rire, ce qui ne marchait pas, ni pour la population, ni pour les spectateurs du film. Bref, pendant une heure trente, on entendait des chuchotements, des toux rauques, des soupirs et parfois des rires contenus. Le tout, étant accompagné d’un fonds musical dont il n’est pas possible de qualifier le genre. Objectivement, c’était, au mieux, un simple navet, au pire, le véritable « foutage » de gueule d’un réalisateur, en colère contre le monde entier, qui avait cherché à prendre à leur propre piège tous ces snobs cultureux occidentaux…

Le lac perdu… 1

Pour un concours de nouvelles, j’ai écrit ce texte que je vous propose de découvrir aujourd’hui en plusieurs parties. Il faut préciser qu’une contrainte était imposé, à savoir commencer par la phrase suivante : « Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. »

« Ce matin un épais brouillard envahit la ville. On distingue à peine deux silhouettes sur le quai de la gare. On entend le train au loin. Il entre en gare. Il ne s’arrête pas. »
C’est une voix d’outre-tombe qu’on vient d’entendre. Elle indique qu’on en a enfin terminé avec ce film. Sur le grand écran de l’entrée des artistes – c’est le nom du cinéma – s’affiche le mot fin. Il y a encore un interminable plan fixe sur cette gare, enfouie sous une épaisse couche de brouillard. Même si la brume est très épaisse, il n’est pas difficile de reconnaître les deux silhouettes. Il faut dire qu’on les a suivies dans toutes leurs aventures monotones depuis le début du film. Film qui dès la fin du premier quart d’heure a déjà paru interminable à Max.
On peut dire, sans se tromper, qu’il est soulagé, pour ne pas dire libéré, et il n’a pas attendu pour se lever et commencer à enfiler son blouson. Il se prépare à sortir, il a envie de respirer, de retrouver la lumière. Au début de la projection, il a d’abord pensé que le caméraman avait eu un problème de mise au point pendant le tournage. On ne peut pas dire que c’était totalement flou, c’était autre chose… Max s’est d’ailleurs retourné plusieurs fois, vers le petit carré lumineux de la cabine de projection. Peut-être est-ce simplement un problème technique ? Ces petits cinémas associatifs ont peu de moyens, et il imagine aisément que le projecteur est au moins aussi âgé que les vieux sièges en velours rouge qui grince dès qu’on bouge un peu.
Lucie, comme à son habitude est restée assise. Elle est toujours convaincue, à la fin de chaque film qu’elle voit, qu’il faut patienter jusqu’à ce que la salle soit totalement vide. Elle est persuadée qu’il peut encore se passer quelque chose, qu’une dernière image va apporter un éclairage supplémentaire. Un message subliminal en quelque sorte. Max s’impatiente, il n’en peut plus.

– Tu vois bien qu’il ne va rien se passer…

– Non, attends, parfois il y a un rebondissement !


Max sourit intérieurement. Il ne voit vraiment pas comment il pourrait y avoir un rebondissement dans un film aussi flou et aussi plat.
Il s’impatiente, mais résiste encore un peu. Il n’est plus à une minute près. Evidemment, rien de nouveau, pas le moindre rebondissement, pas de message. Il se dit que s’il était à la place du réalisateur, il aurait peut-être au moins remercié les spectateurs. « Merci d’être restés jusqu’au bout… » Ou alors : « vous n’avez rien compris à ce film, c’est normal, je n’ai, pour ma part, rien compris au scénario et l’objectif de ma caméra était rayé… » Il rit intérieurement de ses moqueries.

Flash, inédit…

Tu espérais un coucher de rire bleu

Pour l’accrocher à la faille du jour déchiré

Rire entouré de ses éclats dorés

Comme la flaque joyeuse

Qui s’éparpille sous les mille pas

De rondes aux couleurs d’enfants

Las

L’heure aux mauves orangés s’est oubliée

Dans les bras mous d’une horloge pressée

Il est tard la nuit n’attend pas

Elle tire sans un mot léger

Ses lourds draps noirs

De songes à venir.

Matinales…

A l’heure molle des impatiences cadencées

J’entends parfois le cri de l’oiseau noir

Il pleure une curiosité engloutie

Au fond du gouffre numérique

Visages courbés

Nuques raides

Regards polis de vides

Ils ont effacé

D’un doigt qui glisse sur le verre appauvri

Les derniers chants qu’ils prennent pour des cris

Pas un signe pour lui

Oiseau noir ce matin est encore seul

Je lève les yeux

Je sais qu’il me voit qu’il m’attend

Oiseau noir du matin

Tu es mon réveil chagrin

12 avril

Concours d’écriture, ville de Senlis…

Je participe à beaucoup de concours d’écriture, dans les différentes catégories poésie et nouvelles. Finaliste du concours de poésie organisé par la médiathèque de la ville de Senlis, sur le thème du soleil, vous pouvez retrouver mon texte « un sourire s’est envolé »…

Voici le lien : https://mediatheque.ville-senlis.fr/sites/default/files/fichiers/actualites/recueil_2024_2025_soleil_compressed.pdf

Billets d’humeur…

Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même.

On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…

Matinales

A l’ouest de mes mémoires salées

L’écume de tes mots

Douce caresse

Rime tendresse

Ta trace est là

Trait de lumière

Perce l’ombre creuse

De ton absence

Je souris et t’entends

Tu es là à ne rien dire

Vague fleur séchée

Sur la crête de ton océan

Mes Everest, Henri Michaux…

Une fois de plus, venez

venez, mots misérables

pour exprimer plus misérable encore

pour exprimer le tombé, le dévasté, le méconnaissable

le trois fois plus redoutable qui dans l’ombre se prépare

Pour exprimer les monts de honte subitement surgis

barrant les horizons

la cage partout, pour exprimer Judas,

pour exprimer Judas multiplié, Judas tient compagnie

les deniers n’ont pas longtemps à courir après les judas

Pour exprimer les feuilles tombent

les fronts craquent

les gares s’éteignent,

les chemins tarissent

l’hiver à coups de lanière frappe le grand troupeau

Pour exprimer bras, estomacs, jugements dans l’étau

et millions par millions d’hommes entiers dans l’étau

et millions et millions rongés dans la plaie

de la plaie, de la plaie de la chute

ou cloués, silencieux, contemplant les reins cassés de leur avenir

Contemplant surtout la Statue haute, qui, à la défaite des siens

sur son socle s’est effondrée

ses débris font mal. Ses débris torturent. On est poursuivi de ses débris.

La nuit vient. Les échos s’éloignent. Le froid grandit.

Un grand corps à griffes, de tout son pesant, sur soi est

étendu.

Athènes, 3…

Blanches rues aux parfums épicés

Sur les lisses façades

Un rayon de soleil cherche un jaune complice

Dans les angles de nos sourires heureux  

Roulent en riant les boucles bleues

D’un fond de ciel étonné  

Regarde le mur, inédit…

L’homme est seul

Il tremble

Je le vois dos courbé, tête rentrée

Il n’avance plus je le sais

Regarde

C’est un haut mur flou

Son sommet effleure un fond de ciel mou

Une ride de gris glisse

Au coin de l’œil qui plisse

Regarde le mur

Il pleure des larmes de pierre

Oh mur

On ne peut te percer du regard

Couvert d’une mousse de silences suintants

Il faut creuser et s’enfouir

Dans un gouffre de papiers perdus

Regarde il fond

Il coule

C’est la fin

Regarde, tu es passé

9 avril

Matinales…

C’est un matin au gris surpris

Je ne l’attendais plus

Au creux d’une nuit de songes soleil

Je riais à n’en plus rêver

De ces rideaux levés sur des mots enfants

Mots pirouette

Mots cabrioles

Qui bondissent rougissent

Te tiennent d’une main épuisée du sucre interdit

Je ne l’entendais plus

Ce long cri de ce toujours dernier jour

Enfoui sous les draps d’une mémoire oubliée

11 avril 2023

Mes Everest, Jacques Izoard…

Paroles éphémères, paroles-femmes,

je possède en moi vos feuillages,

vos cris de juin obscur, d’armes blanches…

J’oublie déjà l’évocation des fruits,

l’érosion des voix anciennes,

l’union du fleuve et du regard,

de la rose et du feu,

l’absence en moi détruit le rêve.

Saison. Soeur. Main.

Les mots doux au toucher

sont dans leur haleine :

amande ou haillon, hirondelle.

Mais pauvre je demeure.

Athènes, 2…

Ville blanche aux larges épaules

Qui nous parle de hiers lointains

Coincés entre des rides de marbre

Les pierres bruissent encore des pas oubliés

J’entends la rumeur des maîtres anciens

Ils attendent le bout de notre longue histoire  

Matinales…

Ce matin j’ai l’œil neuf et apaisé

Sur la pierre grise de l’aube

J’aiguise la lame de mon impatience

Une larme de douce rosée

Glisse sur le fil blanc de ma nuit oubliée

Mes Everest, Lorand Gaspar

Je connais des matins

Je connais des matins devenus fous d’étendue

de désert et de mer.

Ne pouvoir prétendre à la moindre trace.

Etre un monastère de vie et un besoin d’air

dans l’épaisseur fumante de midi.

Enseigner aux algues, aux poissons,

la douceur et la folie

de l’homme, son histoire insensée

pour les faire rire le soir dans l’encre opaque

des poulpes effrayés.

Ragoût…

Dans la réserve glacée
De mes idées noires
J’ai choisi un vieux reste
D’angoisses ressassées

Dans un bouillon clair
De rires rentrés
Je les ai laissé mijoter

Un lourd couvercle
Patinée de mémoires enfumées
Sur le ragoût
J’ai posé

Et dans le lent soir rosé
Une fleur de printemps
Sur la flamme j’ai saupoudrée

Hautes rives… ( inédit )

Nuit paisible éteint le feu menaçant

Sous les braises des chaudes haines

Couvent les flammes des hurleurs grimaçants

Prends garde aux vents mauvais

Que soufflent les apprentis colporteurs

Lève les yeux sur les promesses à inventer

Desserre ton poing piégé

Dans le fond de ta poche à rêves bleus

Entends la mer qui t’appelle

Sur les hautes rives des arbres salés

6 avril 2025

Mes Everest : né d’aucune femme…Franck Bouysse

Une fois n’est pas coutume mais, j’ai choisi pour ma rubrique « Mes Everest » un auteur contemporain que j’ai découvert ces derniers jours en lisant son roman  » Né d’aucune femme ». Tout est magnifique, et notamment l’écriture. Parmi les nombreux passages que j’ai lu et relu, je vous livre celui-ci, c’est Rose l’héroïne qui parle des mots, des mots nouveaux qu’il faut apprivoiser… Sublime et émouvant…

… C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut bien s’en occuper après, pas les abandonner au bord d’un chemin en se disant qu’ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu’ils ont en germe.

Je sens bien que j’ai fini de vider mon sac de mots, qu’il m’en a manqué pour vraiment dire les choses comme je les ressentais au moment je les ressentais, que des fois ceux que j’utilise collent pas exactement, que j’aurais besoin d’en connaître d’autres, plus savants, des mots avec plus de choses dedans . Les mots , j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. Je les appelle les mots magiciens : utopie, radieux, jovial, maladrerie, miscellanées, mitre, méridien, pyracantha, mausolée, billevesée, iota, ire, parangon, godelureau, mauresque, jurisprudence, confiteor, sans connaître leur sens…

Athènes, 1…

Au sud de nos blanches mémoires

Traces de gris pietinés

Sur les lignes du marbre bleu

Entends le grondement de la vague hurlante

Elle emplit les vides de nos mauvais silences

Et rit de nos impatiences essoufflée

5 avril 2025

Retour d’Athènes : billet d’humeur…

Oui, bien sûr, Athènes m’a permis de faire des provisions pour ma réserve à inspirations et j’aurai l’occasion d’en partager plusieurs sur ce blog, mais une fois n’est pas coutume je débute ma série par un billet d’humeur.

Irrité, et le mot est faible, je l’ai été souvent par cette nouvelle civilisation, celle du narcissisme numérique. Et cette évolution, que dis-je, cette régression est universelle. Ne connaissant pas les frontières, elle a transformé un grand nombre de celles et ceux que je considère encore comme des frères et sœurs humains en une nouvelle créature dotée des mêmes caractéristiques. Le monde réel extérieur n’existe plus, il est immédiatement et continuellement transformé en un décor numérique pour mettre en valeur son amour de soi. On ne sait plus voir où regarder avec les yeux de l’étonné et de l’emmerveillé, on se contente de se voir et de se regarder à travers une  fenêtre de quelques centimètres carrés devenu le fébrile prolongement de cette main invisible qui nous relie au néant de cet infernal narcissisme. On aime plus que tout se voir pour s’aimer et se faire voir pour se faire aimer. Les milliers de personnes croisées sur l’acropole n’ont pas vu le Parthénon, elles se sont mises en scène pour être vues. Les regards  ne traversent pas le temps, ils se figent sur l’instant numérique et renvoient l’antique dans l’au-delà virtuel.

Petite interruption…

Je pars une semaine à Athènes…Mon blog prendra donc aussi quelques jours de vacances…

Mes Everest : Albert Camus : L’étranger, extrait 3

J’ai retourné ma chaise et je l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus commode. J’ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est assombri et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder le ciel.  À cinq heures, des tramways sont arrivés dans le bruit. Ils ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs perchés sur les marchepieds et les rambardes. Les tramways suivants ont ramené les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs m’ont fait des signes. L’un m’a même crié : « On les a eus. » Et j’ai fait : « Oui », en secouant la tête. À partir de ce moment, les autos ont commencé à affluer.

Mes Everest; Albert Camus : l’étranger, extrait 2…

C’est un frôlement qui m’a réveillé. D’avoir fermé les yeux, la pièce m’a paru encore plus éclatante de blancheur. Devant moi, il n’y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une pureté blessante pour les yeux. C’est
à ce moment que les amis de maman sont entrés. Ils étaient en tout une dizaine, et ils glissaient en silence dans cette lumière aveuglante. Ils se sont assis sans qu’aucune
chaise grinçât. Je les voyais comme je n’ai jamais vu personne et pas un détail de leurs visages ou de leurs habits ne m’échappait. Pourtant je ne les entendais pas et
j’avais peine à croire à leur réalité. Presque toutes les femmes portaient un tablier et le cordon qui les serrait à la taille faisait encore ressortir leur ventre bombé. Je n’avais encore jamais remarqué à quel point les vieilles femmes pouvaient avoir du ventre. Les hommes étaient presque tous très maigres et tenaient des cannes. Ce qui me frappait dans leurs visages, c’est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides. Lorsqu’ils se sont assis, la plupart m’ont regardé et ont hoché la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s’ils me saluaient ou s’il s’agissait d’un tic. Je crois plutôt qu’ils me saluaient. C’est à ce moment que je me suis aperçu qu’ils étaient tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du concierge. J’ai eu un moment l’impression ridicule qu’ils étaient là pour me juger.

Mes Everest : l’étranger de Camus, extrait 1…

Quand le monde est au plus mal, que seul des vagues de haine déferlent sur les longues plages de l’humanité, je retrouve de l’espoir de l’apaisement en lisant, relisant Camus.. Quelques extraits choisis aujourd’hui….

…Lui parti, j’ai retrouvé le calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman…

Le coucher de sommeil : suite et fin…

Elle les écoute avec respect et attention et sans même s’étonner de ce qu’ils font là au creux de sa main elle leur répond qu’elle est bien d’accord, que ça fait longtemps que tout cela elle le dit, elle, elle le pense.

« Moi je vous crois, moi je suis comme vous ». Vous savez ce qu’il faut faire c’est continuer à ne pas douter, à ne pas douter de vous, il faut continuer à poser toutes les questions que vous avez dans la tête parce que si vous ne posez plus de questions les autres ils croiront qu’ils ont gagné, ils croiront que vous êtes devenus comme eux, fades, tristes, avec que des réponses toutes faites, des réponses toutes simples, des réponses pour être comme les autres comme tous les autres, mais vous comme moi on n’est pas comme les autres, nous on veut encore et toujours s’émerveiller, on veut encore et toujours dire que rien n’est sûr,  que ce qui est vrai ça n’existe pas ou pas longtemps, parce qu’on se trompe toujours »

Vous le savez bien avant il fallait pour être bien, pour être comme les autres, dire que la terre était plate, et quand on disait autrement on mourrait et ben maintenant moi je vous le dis il faut continuer à douter, à douter de tout même de ce qui semble être sur et il faut rêver, il faut voir le possible partout.

Tenez moi par exemple j’ai envie de croire qu’un jour pour aller à l’autre bout du monde il n’y aura plus besoin d’avions il suffira de prendre un ascenseur pour l’espace et d’attendre là dans une espèce de cabine, d’attendre que la terre tourne et alors quand juste en dessous il y aura la ville, on descendra c’est simple non, et bien vous savez j’ai envie d’y croire.

« J’ai envie aussi de dire qu’un jour on ira dans une école où on a apprendra à poser des questions, à tout remettre en question plutôt qu’à ingurgiter les réponses des autres, de tous les autres. Vous savez il faut que vous reteniez une chose, il n’y a qu’une chose qui vous appartient ce sont les questions que vous posez, que vous vous posez, les réponses elles ne vous appartiennent pas, les réponses elles sont toujours la propriété de quelqu’un d’autre de quelqu’un que vous ne connaitrez jamais ».

Elle avait toujours la main tendue devant elle et plus elle parlait plus elle entendait sa voix comme si elle venait d’ailleurs, le groupe d’enfants qu’elle avait dans la main grandissait,  elle le sentait, elle le sentait, pas parce qu’ils devenaient plus lourds, mais parce qu’elle les voyait sourire, parce qu’elle les voyait exister.

Ils existaient et ils étaient en train de le comprendre.

Le rêve c’est beau, le rêve on devrait pouvoir l’enregistrer, on devrait pouvoir se brancher le matin pour revoir le merveilleux de la nuit. C’est ce qu’elle se dit ce matin en ouvrant la fenêtre elle a encore plein d’images de la nuit dans la tête derrière les yeux. Quand elle a posé le pied sur la terrasse elle s’attendait presque à trouver le sable, de ce sable si fin, de ce sable qui ressemble tant à de l’eau. Le sable, l’eau, les grains, les gouttes, elle sourit en s’étirant, elle va appeler ses frères pour leur donner la réponse. Ce matin elle est heureuse elle sait qu’elle est dans le vrai, elle sait que c’est comme cela qu’on l’aime, que c’est comme cela qu’on l’admire.

Elle ferme les yeux juste une seconde et là dans son écran intérieur, il y a un coucher de sommeil, un coucher de sommeil, tiens donc,  pourquoi pas après tout, quand la nuit est terminée quand elle a été belle, que les couleurs que le rêve a fabriqué n’existent pas encore, quand les enfants sont si petits qu’ils tiennent au creux d’une main, quand les autres, les bien-pensants ne sont que des figurants alors on a bien le droit de parler d’un coucher de sommeil.

C’est tout !

Nouvelle écrite en décembre 2011

Le coucher de sommeil : 3

De l’eau, il y en a au robinet mais ce n’est pas celle-ci qui l’intéresse. Elle va descendre pour s’approcher de la mer,  de cette mer.

Elle entre dans l’appartement son compagnon dort encore, elle s’habille pour aller au bord de l’eau. En même temps elle se dit qu’il ne faut pas qu’elle oublie de téléphoner à ses frères pour leur dire que dans une petite poignée de sable il y a presque 12000 grains de sable. Ils vont lui demander comment elle peut le savoir et elle va leur expliquer. Mais  elle se dit qu’ils ne la croiront pas, qu’ils lui diront qu’elle a fumé.

Qu’elle a fumé ! N’importe quoi, jamais elle ne s’amusera à cela mais alors :  qui pour la croire ? Là tout de suite maintenant, elle va voir si ce truc-là ne marche que pour le sable, elle s’est approchée de ce qui ressemble à la mer, même si derrière elle distingue encore les montagnes.

Elle recueille entre ces deux mains un peu de cette eau, c’est presque la même sensation que le sable, elle ferme les yeux 18 546. Ca y est, cette fois elle a la réponse, elle s’en doutait de toute façon, il y a plus de gouttes d’eau c’est sûr.

  • Penser à téléphoner à ses frères, à son père et leur dire qu’il y a plus de gouttes d’eau que de grains de sable. 

Elle allait remonter chez elle quand soudain elle a entendu que quelqu’un l’appelait par son prénom, d’abord elle n’a vu personne et puis en baissant les yeux presque devant ses pieds nus, elle a vu tout un groupe de gens, minuscules, à peine plus grand qu’un ongle. Elle s’est baissée et avec la main droite elle les a ramenés dans le creux de sa main gauche, avec un peu de sable humide ; elle a porté la main à hauteur des yeux et elle a vu tout un groupe. Qui ils étaient, elle ne savait pas, ce qu’ils faisaient là elle ne savait pas non plus mais en prêtant bien l’oreille et parce que la mer était calme elle distinguait bien quelques paroles, cela semblait être des paroles de colère. Ils étaient bien une dizaine, des enfants là au creux de sa main.

« On en a marre, personne ne nous croit, personne ne nous croit jamais, on est toujours à nous dire qu’on est trop petit, qu’on verra, qu’on comprendra plus tard quand on sera plus grand, on n’en peut plus de ne plus exister, nous ce qu’on sait c’est qu’un jour on rencontrera quelqu’un qui nous écoutera qui nous croira qui nous verra et alors on existera ».

Alors elle s’est assise là par terre, enfin plutôt par sable parce que quand on est au bord de la mer on oublie la terre, même si la terre elle porte le sable sur elle et la mer aussi mais ça aussi c’est une autre question.

« Pourquoi on nous dit qu’il ne faut pas jouer avec la terre, que c’est sale,  et quand on est à la mer on nous oblige à jouer avec le sable : c’est compliqué les mots, nous on voudrait qu’on nous laisse comprendre ce qu’on veut ».

« Pourquoi on nous dit qu’il faut être sage à l’école et en même temps si on parle trop à table on nous dit : sois sage, parle pas à table ! Et après à l’école on nous dit que si on ne dit rien, si on ne parle pas c’est qu’on ne s’intéresse pas ! »

« Et pourquoi on dit des vieux qui ne disent pas grand-chose mais que tout le monde écoute quand il récitent une phrase qui ne veut rien dire qu’ils sont des sages. On y comprend rien on ne veut pas être des sages on veut pouvoir parler quand on a envie de dire quelque chose ».

« Pourquoi quand les grands, les adultes parlent de nous, ils cherchent à savoir ce qu’on pense ce qu’on ressent, alors qu’ils ne nous le demandent jamais pourquoi ils disent à notre place ce qu’on pas envie de dire. »  

Elle les écoute, en silence parce que le moindre bruit risque de couvrir leur voix elle les écoute et elle sait qu’ils ont raison ? Ils continuent leur liste de pourquoi.

« Pourquoi quand on est tout petit on nous oblige à embrasser des vieilles tantes fripées à l’odeur de naphtaline en nous disant que ça lui fera plaisir que c’est une vieille tante, qu’elle a jamais eu d’enfants et que quand on est grand,  un peu plus grand on nous dit que c’est pas bien d’embrasser le premier  venu même si il est jeune, même s’il est beau, même si on l’aime. » 

« Pourquoi on nous dit, à longueur de journée : tu ne peux pas comprendre quand on pose des questions sur ce qui nous intéresse, nous rend curieux et par contre on nous dit d’essayer de comprendre de faire des efforts quand on est à l’école ? »

Le coucher de sommeil, 2

12 763 !

Et puis soudain alors que la liste ne cessait de s’allonger, elle a poussé un petit cri, à peine de l’étonnement car rien ne l’étonne et un rien l’étonne c’est d’ailleurs ce qui fait qu’elle est si étonnante et que tout le monde aime quand elle est là.

Là, dehors à la place de l’immense terrasse, il y avait la plage,  et plus loin à la place du grand pré qui bordait le bâtiment, de l’eau, de l’eau bien bleue. En fait ce qu’elle voyait devant elle ce n’était rien d’autre que la mer, de la mer et de la plage. On ne dit pas comme cela d’habitude ? De la mer et de la plage ? Incorrect, cette formulation et bien tant pis se dit-elle moi ça me plait, ça a plus de sens !

Tant d’autres auraient hurlé de terreur, ou seraient partis se recoucher certains d’être encore en plein sommeil ou sous l’emprise de quelques substances hallucinogènes. Mais elle,  il lui en fallait plus pour la déstabiliser, elle n’a pas mis longtemps à réagir et à chercher puis trouver une réponse, une réponse que pourtant elle garde bien au chaud dans une de ses  boîtes à explications.

Son souci pour le moment c’est le sable, juste au bord de la porte fenêtre, il ne faudrait pas qu’il entre, elle n’aime pas le sable quand il s’insinue là où il n’est pas fait pour aller. Elle n’a pas fait de bruit pour ne pas réveiller son compagnon et s’est dit qu’il faudrait chercher le parasol et des serviettes de plage, c’est quand même mieux pour le sable, surtout qu’ils annoncent le beau pour les prochains jours. Elle sort sur la terrasse, enfin sur la plage, tout en se disant qu’il faudrait qu’elle ajoute deux ou trois choses dans sa liste

  • Téléphoner à sa mère pour lui demander où sont les  rabanes
  • Ajouter à la liste de course de la crème solaire
  • Regarder les horaires des marées

Elle est dehors les pieds nus dans le sable. Le sable il est encore plein de fraîcheur, ça lui fait comme un gazouillis sous les pieds. Alors machinalement elle se baisse et prend une poignée de sable dans le creux de la main.

C’est un sable comme elle n’en a jamais touché, d’une douceur incroyable, elle ferme les yeux presque machinalement, et là soudain comme une diapositive qui se projette sur son écran intérieur, elle lit 1239, elle ne comprend pas immédiatement, mais elle  a un pressentiment. Alors elle jette sa poignée de sable et elle en prend une autre,  plus grosse celle-ci, elle ferme les yeux et elle lit 12763.

Incroyable elle vient de comprendre : tout en gardant les yeux fermés elle laisse couler comme un filet de sable et elle voit les chiffres qui défilent, elles referment les mains et c’est le chiffre 9734 qui s’affiche. Super, ce truc ça lui plaît, elle va pouvoir enfin savoir : plus de  gouttes d’eau ou plus de grain de sables ?

Le coucher de sommeil : 1

Une nouvelle écrite il y a quelques années à l’occasion de l’anniversaire de ma grande fille, je la publierai en 4 parties ….

Un matin elle s’était levée plus rapidement que d’habitude avait tiré les rideaux d’un geste précis, ouvert la fenêtre et en quelques secondes avait décidé que cette journée ne serait pas comme les autres. Pas comme les autres parce que tout le lui disait, partout, ce qu’elle voyait, ce qu’elle sentait, ce qu’elle ressentait, ce qu’elle entendait lui confirmait sa certitude de la nuit, aujourd’hui serait la journée des réponses, la journée ou tout s’éclairerait. Cette nuit comme souvent, comme parfois des questions avaient tourné en boucle dans sa tête des questions sur la vie, sur la mort, sur l’amour, sur les autres, des questions sur l’absurde, sur la bêtise, sur l’indifférence, des questions sur l’insuffisance, sur le mépris, sur les fausses idées, sur le temps, pas sur le temps des nuages, pas sur le temps du soleil, non sur le temps qui s’accroche aux pendules, aux aiguilles ce temps qui vous pique.

Cette nuit elle avait eu 25 ans et comme elle est quelqu’un d’organisé contrairement à ce que certains croyaient autrefois parce qu’on s’attache trop aux détails aux apparences elle a décidé cette nuit de chasser toutes ces questions et demain de chercher les réponses, toutes les réponses.

Elle n’a pas tout de suite remarqué le changement dans le paysage, concentrée qu’elle était à cette nouvelle journée qui s’ouvrait, les yeux grands ouverts, il y avait comme une liste qui se déroulait derrière son regard rieur, elle n’aimait pas être prise au dépourvu et aimait organiser ses journées.  

Aujourd’hui, c’était entre autres.

  • Finir ses courses sur internet
  • Choisir un cadeau pour sa sœur
  • Téléphoner à sa mère pour lui dire qu’elle avait choisi un cadeau pour sa sœur
  • Choisir un cadeau pour sa mère avec ses frères
  • Téléphoner à ses frères pour leur dire qu’elle allait choisir un cadeau pour leur mère
  • Faire un gâteau pour ce soir
  • Prévenir par téléphone ses amis qu’elle ferait un gâteau pour ce soir
  • Finir les courses pour faire un gâteau pour ce soir
  • Téléphoner à sa mère pour lui demander ce qu’elle aimerait comme cadeau pour Noël
  • Dire à son compagnon de changer la litière du chat
  • Téléphoner à ses autres amis pour dire qu’elle ferait un gâteau pour ce soir
  • Et plein d’autres choses encore

Et puis soudain alors que la liste ne cessait de s’allonger, elle a poussé un petit cri, à peine de l’étonnement car rien ne l’étonne et un rien l’étonne c’est d’ailleurs ce qui fait qu’elle est si étonnante et que tout le monde aime quand elle est là.

Matinales…

Pas un bruit
Pas même la douce caresse
Du flocon qu’on attend
Il viendra je le sais
Du bout d’un bisou
Il viendra se poser
Fraîche tendresse
Dans la braise étreinte
Du creux de mon cou alangui

Des mots aux ailes bleues…

Je voudrais écrire,

Oh oui, je le veux…

Écrire pour deux,

Pour toi, pour eux.

Je voudrais écrire

Heureux,

Entre deux lourdes marges en feu.

Oh, je voudrai tant écrire,

Ce mot qui caresse,

Là, seul,

Il attend, rien ne presse.

Je voudrais tant écrire

Tendresse,

Sur une feuille d’automne

Aux rimes mauves

Sur le titre accrochées.

Je voudrais tant…

Tremper ma plume

Dans une flaque de rires jolis.

Je voudrais tant entendre

De longs mots aux ailes bleues.

Ils chantent, ils dansent,

C’est eux, ils sont arrivés.

10 février 2020

Ne regarde pas comme les autres…

Ne regarde pas comme les autres.

Les autres…N’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin. Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux, qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues. S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, réponds-leur que leur imagination est en panne, fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on est trompé par son obsession du réel convenu.

Cette imagination-là n’est pas la tienne, tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, des rêves qui sont toujours les mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Tu dois leur dire que les arbres tu les vois comme des arbres et pas comme de vieilles femmes aux doigts crochus ou tout autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes pour que les peurs soient identiques.

Tu ne dois pas être comme les autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends quand ils bougent dans le vent tu dois dire que c’est la mer. Tu ne dois pas dire : ils font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression d’entendre la mer. Tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste de le dire, c’est injuste pour les arbres d’abord, et puis pour la mer surtout, c’est comme si tu disais que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin, qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont entendue avec leurs mots à eux, avec les mots qui ont été fabriqués par d’autres pour dire que la mer existe, ici, et pas ailleurs…

Toi tu dois dire que la mer existe ici, dans ces forêts d’altitude, tu dois dire qu’elle est là, derrière ce vent, comme une mémoire……

Vieil arbre creux…

Tout loin d’eux,

Il y a le bleu…

Tout là haut,

Il y a le beau…

Tout en bas,

Vieil arbre creux

Tend des bras noueux…

Mes Everest, Marie Claire Bancquart…

Incertaine

Les oiseaux-conseils sont partis

Ayant délavé leur tristesse

Tu te passerais bien

De l’automne et du feu perdu

Le printemps proche est replié

Sur un oeil blanc

C’est novembre ou avril tu as perdu le temps

Tu ne sais s’il recule ou monte

Ta confiance

Te semble nulle au regard de cris cent fois volés

Tu sens les os de ton squelette

Tu finirais

En cristaux

De création manquée

Les mots s’envolent…

Il ouvre son livre intérieur

Et ajoute quelques pages.

L’encre ne sèche plus.

Elle coule

Douce et légère.

C’est le sang vif des mots.

Ils s’échappent, lumineux.

Le jour les éveille.

C’est si beau

Ces mots qui s’envolent.

Dans le vent qui attend, quelques grains de lumière,

Les yeux les lisent, le regard se plisse.

Le cœur s’affole,

On est bien.

Pas un son n’essaye le bruit,

Tout est mélodie.  

Des notes s’enroulent

Autour des mots,

Flotte comme un doux parfum de nuit

Sur la vitre…

J’ai posé le doigt

Sur la lune molle

De la vitre brûlée

Loin du soleil rageur

Un oiseau s’est posé

Ses ailes de velours

Battent doucement du cil

Bouée…

L’homme est courbé,

Son dur regard racle le sol.

Lever les yeux ?

Il ne le veut pas,

Il ne le peut plus.

L’homme est triste,

Il marche

Sur le fil gris de la peur.

Il tire sur les manches de la douleur,

Soudain,

Merle siffle ;

L’homme déplie un bout de sourire,

Essuie la buée de ses larmes bleues,  

Bouée est là, ronde et fleurie.

Elle est pour lui

Il la serre,

Tout est fini.  

Mes Everest, Stefan Zweig

La jeune fille

Aujourd’hui, je ne peux trouver le repos…

La faute sans doute à cette nuit d’été.

Le parfum des tilleuls éclos

Pénètre par le battant écarté.

Oh, toi mon cœur ! Si maintenant il venait

-Ma mère depuis longtemps est allée se coucher-

Et dans ses bras te prenait…

Toi mon faible cœur…Jusqu’où te laisseras-tu aller ?

Cordes d’argent-1901-

Peut-être…

Dans le goutte à goutte d’un monde à l’agonie
Je mettrai des restes de larmes de tendres joies
Nous attendrons que les plaies de haine se ferment
Et nos doigts s’effleureront en vibrant
Ce sera dans un peut-être demain
Et je te prendrai la main

24 mars 2025

La Norme et la Beauté…

Où l’on découvre que norme et beauté ont parfois un peu de mal à s’entendre, à se comprendre. Aujourd’hui nous retrouvons une norme « étonnée » pour ne pas dire irritée. Elle a convoqué une beauté libérée et l’interroge sur ses mauvaises fréquentations.

Norme : Que fais-tu ici ? Regarde autour de toi, ouvre les yeux, tu le vois bien, ici il n’y a rien que tu puisses regarder.

Beauté : Ce que je fais ici ? Mais je ne fais rien, je suis, je sens, je ressens. Et toi tu ne vois rien ? Ici je suis bien, ici je suis invitée. Alors tu vois, même pour quelques instants je vais m’installer…

Norme : Invitée ? Invitée ? Toi la beauté ? Mais regarde, ici tout est laid, qui t’aurait donc invité ?

Beauté : Du laid, du laid ? Suis-je à ce point aveuglée, que je n’ai rien vu de tout ce laid que tu as décidé de m’inventer. Moi je n’ai rien vu, et ici, tout, oui tout me plait. Toi tu restes enfermée entre les murs lisses de tes lignes droites. Regarde la douceur de ces courbes, c’est si simple, ici je suis bien.

Norme : Tu n’as rien vu et moi je n’ai rien su. Tu le sais, tu ne peux l’ignorer, jamais tu ne dois distribuer de la beauté sans que j’en sois informée. La beauté m’appartient, tu n’es que messagère.

Beauté : Oui je le sais, et je l’ai voulu, je suis venu et je ne t’ai rien dit. Peut-être pour que tu ne puisses rien abîmer. Ici vit un gris, un si beau gris oublié, il s’est souvenu de qui il était, alors il m’a appelé et sans hésiter je suis venue.

Norme : Un gris oublié ? Mais tu t’égares ma pauvre beauté. Regarde autour de toi, regarde ce que je vois, ce n’est que du terne, avec un gris qui nous désespère. Ici tout est sale, et si plein de triste.

Beauté : Mais ce que tu vois, ma pauvre, ce n’est que ce que tu crois. Ouvre les portes, aère-toi, regarde avec l’arrière de tes yeux et alors tu comprendras.

Norme : Cela suffit ! Je te le rappelle une dernière fois, tu ne peux pas décider n’importe quoi. Remballe tes couleurs, range ton gris oublié et rentre chez toi.

Beauté : Moi tu vois, c’est ce qui me plait, ici. A cette table je me sens vivante. Ici tout est riant. Regarde, ouvre-toi, tout est surprenant. Ici personne ne m’attend.

Norme : Je veux bien, mais juste quelques instants, je ne veux pas d’incidents.

Matinales…

A l’heure molle des impatiences cadencées

J’entends parfois le cri de l’oiseau noir

Il pleure une curiosité engloutie

Au fond du gouffre numérique

Visages courbés

Nuques raides

Regards polis de vides

Ils ont effacé

D’un doigt qui glisse sur le verre appauvri

Les derniers chants qu’ils prennent pour des cris

Pas un signe pour lui

Oiseau noir ce matin est encore seul

Je lève les yeux

Je sais qu’il me voit qu’il m’attend

Oiseau noir du matin

Tu es mon réveil chagrin

12 avril

Mes Everest , Françoise Delcarte…

Peut-être le visage souvient-il encore…

Peut-être, le visage se souvient-il encore,  lui.
Il  doit avoir des yeux comme du fenouil,  des yeux comme
             une  seule  poignée  de  thym  sauvage  dans  la  main.

Quelqu’un le regardait, alors.
Le regardait comme on regarde un oiseau.
Mais n’a pas aimé l’arbre, la feuille.

Aujourd’hui, je n’ai plus que des doigts.
Une vie comme une grande étoile sur la mer.
Qui s’ajoute aux étoiles.

Parfois, la nuit, une main appuie sur l’eau la courbe de
             la barque.
Mais,  c’est à peine.
On se dissout plus loin.

Mémoire.
Et le jour.
Et qu’il tombe.
Une main venue prendre un caillou sur la plage.

Françoise Delcarte, « Pouvoirs » in Infinitif, Éditions Seghers, 1967 .

Flous…

Et l’ombre s’est affolée

Elle cherche un trou de lumière

Pour y engloutir ses rêves d’été

Petit bonheur ferroviaire éphémère…

En arrivant ce matin sur le quai de la gare, j’ai perçu un petit quelque chose de bizarre, d’anormal. D’abord une sensation physique : je respire… Oui c’est cela : c’est dans l’air !  La respiration est un vrai bonheur, subtil mélange de fraîcheurs et d’odeurs d’herbe coupée. Je me suis dit que dans le fond de l’air il y avait certainement un petit peu de bonheur, un tout petit peu. Alors j’ai  souri, parce que le bonheur c’est pour fabriquer du sourire,  sinon ce n’est qu’une escroquerie de plus.

Je souris et – c’est bien cela que j’ai ressenti comme inhabituel – la première personne que j’ai croisée, une habituée comme moi, souriait aussi, d’abord seule, pour elle, comme moi, et puis j’ai bien vu qu’elle me souriait. Elle qui tous les jours serrent les dents pour ne pas risquer d’être obligé de répondre à mon regard, aujourd’hui elle me sourit. Incroyable ! Je me dis que c’est un hasard, un heureux hasard, que ce matin, enfin, elle est contente, peut-être même heureuse. Elle est contente de cette journée qui s’ouvre, contente de ce qu’elle est, de ce qu’elle fait. Tout simplement contente de vivre. Mais, je reste sur l’hypothèse du hasard.

Quand j’arrive sur le quai je me dis que le hasard a beau bien faire les choses, là c’est quand même beaucoup, j’ai même pensé à un tournage : peut-être un film publicitaire sur le bonheur de prendre le train ou la joie d’aller travailler. Mais non je me trompe, je connais toutes ces silhouettes, je les croise tous les jours, certaines depuis des années. Et là, tout le monde sourit, il y en même qui parle, et mieux encore qui se parlent. Je n’en peux plus, ma joie déborde. Je vais enfin pouvoir dire bonjour à toutes ces compagnies du matin sans qu’elles ne se sentent agressées.

« Bonjour, bonjour, bonjour » ! Je suis comme un rossignol,  je sautille sur le quai, je suis empli d’un incroyable bonheur ferroviaire. Sur le quai d’en face il semble que ce soit pareil. Je m’emballe, je me dis que je vais enfin pouvoir parler avec cette jeune fille qui tous les matins, depuis trois ans attend  au même endroit, qui monte avec moi dans le même compartiment qui descend dans la même gare.  Je vais lui parler, tout simplement,  elle va me répondre : je le sens,  je le sais,  je le veux.

Je m’approche d’elle, d’abord un bonjour, puis un sourire, puis deux, ma bouche s’ouvre pour lui proposer une de ces insignifiances qui ce matin seront de vraies perles à conserver pour ce petit bonheur matinal qui nous a surpris en plein réveil. « Je, je …. »

Et soudain, la terrible voix féminine de la SNCF, terrible voix si belle, si chaude si sensuelle, cette voix qui fige tout le monde sur le quai : « que va-t-elle annoncer, ce matin : encore du retard, une annulation, peut-être ? »  

« Votre attention s’il vous plait : en raison de la réutilisation tardive d’un triste matériel, le bonheur que vous respirez depuis ce matin, aura une durée indéterminée, nous vous tiendrons informé de l’évolution de la situation : en cas de difficulté à poursuivre votre voyage vers la morosité ferroviaire, veuillez-vous adresser aux agents les plus tristes sur le quai »

J’ai baissé la tête, avalé mon sourire et comme tous les matins j’ai regardé le cadran de ma montre. 

Mes Everest, Anne Hébert…

La voix de l’oiseau

J’entends la voix de l’oiseau mort
Dans un bocage inconnu.

L’oiseau chante sa plainte
À la droite
De ma nuit.

J’entends le bruissement des peupliers
Qui font un chant liquide
Tout autour de moi,

Île noire
Sur soi enroulée.
Captivité.

De moi à l’oiseau
De moi à cette plainte
De l’oiseau mort
Nul passage
Nul secours

Que sa plainte reçue
Que sa plainte revêtue
Par la voix intérieure

Pareillement blessée
Pareillement d’ailleurs

D’une nuit égale
D’une mort égale
Ô Paradis déchiré !

Anne Hébert

Poèmes

Éditions du Seuil, 1960

En route vers la bibliothèque

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Ce matin Jules s’est levé en sueur.

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».

Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, elles résonnent, ou plutôt elles chantent au fond de son crâne douloureux.

Jules ne se souvient que très rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil.  Il lui semble même reconnaître cette voix. Une voix douce et gaie. Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée, comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant la compagnie de cette voix, comme une caresse qui le réconforte.

Tous les matins depuis dix jours il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ?

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».

Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix désormais familière. Il a même l’impression qu’elle se rapproche désormais

Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plait- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque.

Jules commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement ; il ne se passe pas journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres, il les bouge parfois légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages.

Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin reconnaissons le de l’obsession.

Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa bibliothèque. Une belle bibliothèque, bien fournie car Jules nous l’aurons compris aime les livres.

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher.

Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime les oiseaux aussi, il est même passionné, il aime les observer, les écouter, et surtout, Jules aime quand ils s’envolent… Nous aurons donc compris que comme Jules aime les livres et qu’il aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux.

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».

Et d’un coup, d’un seul Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre toujours fermée. Jules saisit un de ces magnifiques livres, qu’il aime tant feuilleter. Celui qu’il tient est un livre sur les oiseaux de mer, il le sort délicatement, caresse amoureusement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement…

« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».

25 mars 2020

Printemps…

A la table des quatre saisons,

Comme chaque année,

Je me suis installé…

Et pour monsieur, ce sera ?

Oh pour monsieur ce sera simple !

Un peu de printemps, s’il vous plait.

Et je le veux nature,

Sans fioritures,

Ni fanfares, ni trompettes !

Je vous en prie,

Je suis pressé.

Oh oui,

Il y a tant d’hivers

Que je l’attends.

C’est un printemps

Que je veux déguster

Et emporter…

Oui je le prends,  

Tel qu’il est…

Oui ainsi :

Fleuri,

Et pour le service,

Un sourire ou deux,

Et je serai comblé,

Pour tout l’été.

Mes Everest, Joyce Mansour…

On a pesé l’homme

On a pesé l’homme blanchi à la chaux

On a pesé mon pied moins ses orteils

On a pesé les fruits mûrs de ton ventre

Sur la balance inexacte des églises

Et on a retrouvé que le poids de mon âme

Egale celle d’un pingouin

Moins ses ailes

Flash…

Dans la mémoire des tristes aciers

Il reste une trace des  cris de la terre

Et j’entends l’agonie des pierres grises

Qui rêvent d’envol au pays des rondes plaintes

20 mars

Matinales…

Je lis les titres des malheurs du monde

Ils hurlent les longues douleurs

Et je rêve d’écrire une dernière page

Qui raconte en rimes bleues les beautés oubliées

Flash…

C’est le jour de la feuille blanche

Affamé je me suis invité

A la table des bien nourris

Au régime des lettres arrondies

Autour tous les ventrus

Les repus de verbes académiques

Le menu du jour est sinistre

Fade comme un jour sans pain

En entrée un vague sonnet

Le plat de résistance ne dit rien

On me dit sans rire que c’est du réchauffé

Où sont les rires

Ou sont les mots que j’aime

Les flacons flocons blasons

Les nénuphars et tintamarres

Les balbuzards

Où sont les boucles et plumes

Les ailes et doubles l

Je n’en peux plus

Je quitte ce banquet de rimes en rôt

Matinales…

De courbe en courbe

Les lignes dures et droites apaisent leurs brûlures

La lumière est à angle de vue

Il est temps d’éviter le pire

19 mars

Flous…

Et nous regarderons le temps disparu

Enfant pressé vole un presque rire

Il en barbouille les impatients

Au bord de la longue attente

Flotte trois mots légers

Il est l’heure de la belle parole

Je n’entends plus les soupirs lents

18 mars

Matinales…

Derrière la vitre de mon voyage ferré

Je lis l’histoire de silence enfermés

Les mots se grisent au vent flou

De mes mers emmurées

J’entends les soupirs blasés

De l’inconnue vite croisée

Oubliée

Evaporée

Page tournée

Mémoire froissée

14 avril  

Regarde le mur, inédit…

L’homme est seul

Il tremble

Je le vois dos courbé, tête rentrée

Il n’avance plus je le sais

Regarde

C’est un haut mur flou

Son sommet effleure un fond de ciel mou

Une ride de gris glisse

Au coin de l’œil qui plisse

Regarde le mur

Il pleure des larmes de pierre

Oh mur

On ne peut te percer du regard

Couvert d’une mousse de silences suintants

Il faut creuser et s’enfouir

Dans un gouffre de papiers perdus

Regarde il fond

Il coule

C’est la fin

Regarde, tu es passé

9 avril 2024

Retrouvons le tribunal académique…

Le temps qui passe à travers la vitre

Le tribunal académique s’est réuni aujourd’hui dans son format le plus restreint. Car oui, il a bien fallu se résoudre à le convoquer. Une fois de plus, le cas qui lui est soumis aujourd’hui est un peu particulier.

Le plaignant est un personnage à part, chacun le connaît et pense l’avoir déjà rencontré. Mais rares sont celles et ceux qui peuvent le décrire, si ce n’est pour dire : « oui je l’ai vu, mais il est passé, si vite que je n’ai même pas eu le temps de lui parler. »

Vous l’aurez peut-être compris, le plaignant est le présent. Et évidemment, quand le président du tribunal procède à l’appel, il commence toujours par dire : « à l’énoncé de votre nom, je vous demanderai de bien vouloir répondre présent ».

Et il débute son appel.

  • Présent ?
  • Je répète : présent ?

C’est l’avocat de la partie civile, c’est-à-dire, de présent qui répond.

  • Présent est absent, monsieur le président, mais comme la loi m’y autorise je le représente…

Le président du tribunal soupire :  il sait déjà que la séance va être compliquée. Il demande à la cour en formation restreinte d’être attentive car il va procéder à la lecture de la plainte déposée par le présent.

« Le présent, absent aujourd’hui, mais représenté par son mandataire, ici présent, a déposé une plainte pour je cite : oubli du présent, falsification du passé, escroquerie sur le futur et surtout, utilisation abusive d’un temps vaporeux, à savoir le conditionnel. »

« Le jury après avoir délibéré, informe le présent que s’il n’a pas été en mesure de prendre une décision concernant tous les temps, il a toutefois considéré que dans cette période, un peu particulière, les conditionnels suivants : il faudrait, il aurait fallu, nous aurions dû, ne pourront plus être employés qu’après avoir pris le temps de les prononcer dix fois de suite en se regardant fixement face à une glace. »

A présent la séance est levée.

4 avril

Matinales

J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée
Au recto de ta longue vie
Tant de fois racontée
Je vois un champ de rires
Au rose si léger
Une à une
Les fleurs de papier se sont envolées
Au verso quelques lignes ont noirci
Et pleurent en glissant
Tes derniers mots aux rimes inachevées

Tu t’en foutais d’être né : fin

Tu devrais plus souvent être seul

T’es trop souvent avec lui

Il est tricheur

Parce qu’il perd souvent

Quand il veut

Il est frimeur

Parce qu’il a toujours peur

Parle lui

Dis lui qu’on le vire

Dis lui qu’il ne se correspond pas

Qu’il est autre

Comme ceux qu’il a créés

Comme ceux qu’il a jugés

Dis lui qu’il est dépassé

Mais lui il s’en fout

Il le sait

Mais il faut s’aider

Parce qu’on est rien

Parce qu’on ne peut entendre sa raison

Parce qu’on ne peut attendre que ça passe

De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

Tu peux être peureux

De supposer

Que finalement t’es pas là pour rien

Tu sais que l’unique ne peut exister

Sinon chez les théoriciens

Masturbateurs de cerveaux

Sinon chez les jardiniers

Du sentiment des autres

Tu ne peux pas passer ta vie à imaginer l’homme

Sans savoir s’il existe réellement

Comme les autres

Tu ne peux pas passer ta vie

A t’imaginer

Dans ton rêve

Sans savoir s’il est tien

Sans savoir s’il est réalité

Sauf peut-être pour d’autres

Pour elles

Pour eux

Veux tu encore construire de l’amour

Parce que c’est un jeu entre deux fous

Parce qu’on invente des règles

Parce qu’on recommence

Toujours les mêmes règles

Mêmes conneries

Jamais le même prudent

Jamais le même perdant

Et de toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

On dirait que tu cours après ceux qui te fuient

Parce qu’ils ont vu l’image

Parce qu’ils ont tourné la page

Parce qu’ils s’en foutent

Et toi tu t’essouffles à espérer

Quelquefois

Suicide toi

Meurs un peu

Fabrique toi une fin

Les yeux fermés

Sans les autres parce tu aurais peur

De toute façon demain tu seras peut-être écrasé par un tramway

Tu t’es peut-être trompé

Tu veux peut-être te lever de ton lits de songes

Qu’est ce que tu attends pour enfin distribuer ton portrait

Sans le faire payer au prix de tes mots d’avenir

Qu’est ce que tu attends pour te raconter

A ton auteur

Sans te mettre à trembler

Tu touches la vie

Comme celle que tu aimes

Tu veux la faire aimer

Tu veux qu’elle te réponde

Mais elle se tait

Parce qu’elle s’en fout

Parce qu’il est trop tard

Et toi t’es pas d’accord

Alors tu continue

Parce qu’autrement tu te ferais écrasé par un tramway.

Tu t’en foutais d’être né : -3-

…T’es sûr qu’aimer n’est pas original

C’est peut-être le mot qui pue

Mais t’es sûr d’autre chose

Parce que tu le cherches

Tu en parles pourtant

Comme les autres

Mais tu t’en fous

Ou tu fais semblant

Comme les autres

De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

On dirait que t’as peur

De ne plus pouvoir te taire quand t’es triste

Et pourtant tu ris derrière ton enterrement

Tu ris

Et les autres savent pas

Que tu trembles

Pour qui t’a tué

Pour qui t’a oublié

Tu trembles

Et les autres croient qu’il n’y a qu’une réalité

Celle de l’utile apparence

Et pourtant tu voudrais leur dire

Et pourtant tu voudrais craquer

Mais tu ne dis rien

Parce que t’as peur

Parce que tu attends

Parce que tu attends la fin de ton rêve

Heureux tu l’as trouvé

Et c’était pas mieux

Tu veux revenir au début

Parce que tu hais les fins

Qui n’existent pas

Tu veux revenir au début

Pour que les autres sachent

Qu’il y a autre chose

Que tu l’as trouvé

Déjà tu vas plus vite

Que ton rêve

Je crois que tu vas laisser tomber

Pas les autres

Eux aussi ils cherchent

Ils te croisent

Vite

Toujours le rêve

Ils sont ailleurs

Tu les fais tien

Et tu les oublies

Ils sont autres

Poèmes de jeunesse : tu t’en foutais d’être né -2-

…Et pourtant on sent que t’as peur

Pour elle

Du silence

De ses questions sans secrets

Et pourtant elle ne veut rien te dire

Et pourtant elle tue tes rêves

Et pourtant elle te tue

Parce que tu ne dis rien

Parce que tu parles avec celle qui est en toi

Parce qu’elle n’est pas celle là

Parce que c’est déjà une autre

Parce qu’elle est déjà dans le rêve d’un plus étrange que toi

Et toi tu parlais avec ton rêve

Et tu t’en foutais d’être né

Tu vois la réalité

Alors tu ne dis rien

Parce que t’as peur

Parce que tu sais qu’elle s’est échappée

Parce que tu t’es trompé

T’as encore peur

T’es un peu paumé

Je crois que tu finiras par comprendre

Que les autres t’oublieront

Parce que tu n’es que toi-même

Parce que tu n’es qu’un autre

Tu n’es que l’infime particule

D’un sentiment qui appartient

A ceux que tu n’as pas revus

A ceux qu tu n’as pas prévus

Tu veux pas réussir

Comme les autres

T’es sûr qu’il y a mieux

T’es sûr de trouver

T’es sûr qu’aimer n’est pas original

Poèmes de jeunesse : « Tu t’en foutais d’être né… » -1-

Un texte, très long celui ci aussi, écrit entre 1978 et 1979, je le publierai en plusieurs fois : son titre « tu t’en foutais d’être né… »

Tu t’en foutais d’être né

Dis tu t’en foutais

Tu rêvais pas

Ou tu t’en souviens pas

Et maintenant t’as peur

T’as peur

Et tu sais pourquoi

Le chaque jour de ta vie

Est un bagne de rêves

Et tu veux pas t’évader

De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

Sors du foetus

Arrête de dire que t’es né

Pour ta liberté

Comprends qu’ils t’ont condamné

Comprends que le code t’a accouché

Pour que les lois puissent t’élever

T’en avais pris pour une vie

Et t’as cru t’échapper

T’as failli tout perdre parce que t’as cru être le plus fort

Arrête de dire que les autres ont tort

Parce qu’ils déracinent ton arbre de vérité

Arrête de conjuguer les autres à la troisième personne

Arrête de te déchirer sur leur indifférence

Criminelle

Un jour peut-être on parlera de toi au futur

Un jour peut-être…

Flash…

Entre deux épaisseurs de malaise
Se glisse une ombre tremblante
Une faible lueur s’invite au gris banquet
Elle signe d’une main molle
Au creux du bas de page
Un mot doux qui brille en glissant

13 mars

Matinales…

Pardonne moi ô mer oubliée

Pardonne moi il est long et gris

Ce temps abandonné aux vagues ennuis

Tu es là rassure-toi

Rime sableuse de mes insomnies

J’entends ton roulis

Dans le creux de mes houles nocturnes

Il ondule et glisse en sifflant

Ne crains rien tu sais je t’entends

Le chant mauve de ton écume

Se pose doucement sur la tendre plaine de mes encres apaisées

Matinales, inédit

Je plonge des yeux encore fripés de nuit
Dans une bleue et lointaine vallée
Y coule le sourd torrent de mes mémoires rêvées
J’entends chants et rires qui s’éloignent
Et moi je reste sur les cimes lumineuses
De ces doutes aux brumes enroulées

Carnets : j’ai un trou de mémoire…

J’ai un trou de mémoire…

J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.

Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.

Mais c’est une autre histoire

Derrière la rime mauve

Derrière la rime mauve

De mon vers

Tout le jour endormi

Fleur rare et seule

Un par un

Effeuille ses pétales

Sur la page du soir tombant