La poésie est partout, je la sens, la ressens, la partage…
Auteur : Eric Nedelec
Agé de 65 ans, depuis que je sais tenir un crayon, j'aime écrire, jouer avec les mots, les assembler pour qu'ils provoquent des émotions. J'aime qu'à la lecture de mes textes on éprouve des émotions identiques à celle que j'ai éprouvées en les vivant, puis en les écrivant.
Maintenant qu’ils étaient entrés dans l’action, ce scénario imaginé ne le faisait plus rêver. Rêver, il n’en n’avait plus le temps. Il fallait qu’il réfléchisse, qu’il agisse. Il avait fallu cette histoire pour que la mèche s’allume. Mais aujourd’hui elle ne lui était plus d’aucune utilité et il désirait l’oublier, l’éliminer de son esprit. Il avait la sensation qu’elle l’encombrait, qu’elle étouffait sa spontanéité. Il avait été incapable d’élaborer un scénario équivalent à celui de Fanny.
Il faudra qu’il se débarrasse du manuscrit. Il ne doit pas éveiller le moindre doute en le plaçant au sommet de la pile. Son père ne s’était aperçu de rien, il était donc inutile de l’inquiéter en l’incitant à lire ce livre qu’il trouvera moyen. Il connaissait les goûts de Marc. Il était plutôt difficile, du genre avare de compliments. Il n’apprécierait certainement pas le style de cette histoire. Il lui avait expliqué que pour qu’un livre soit bon il faut qu’on puisse le lire d’une simple inspiration. Un livre, lui avait t’il dit, on doit le respirer, comme le parfum d’une fleur sauvage et quand il est fermé on doit en être imprégné. Définitivement. Il lui avait parlé de « L’étranger » d’Albert Camus.
Tu verras Armand, ce livre c’est plus qu’un livre, c’est plus qu’un paquet de feuilles reliées entre elles pour être vendues. Ce livre, c’est un flot ininterrompu de sensations qui te traversent. Ce livre c’est une transfusion, tu le lis et tu sens les mots qui entrent en toi, goutte à goutte. D’abord tu souffres, parce que ce ne sont pas les tiens, et puis tu t’habitues. Tu es bien ! Tous ces mots quand tu les auras lus, il faudra que tu les gardes en toi, précieusement, comme un coffret de pierres précieuses, de peur de les souiller au contact des banalités qui se disent.
Armand ne comprenait pas la puissance de ces déclarations d’amour. Mais il en retenait la musique, la poésie, il était fasciné par le regard de son père évoquant les livres qu’il aimait. C’était un regard lumineux. Il débordait de larmes comme lorsqu’on parle de ceux qu’on aime. Armand ne saisissait pas toutes les subtilités des envolées littéraires de son père mais avait hâte de rencontrer cet étranger. Il brûlait de se plonger dans les phrases ensoleillées de Giono que Marc lui offrait parfois. Mais il admettait qu’il fallait attendre, qu’il était ridicule de sauter des étapes. Ce n’était pas une question d’intelligence ou de culture. C’était un problème d’harmonie. Trop jeune, il lui manquera quelques instruments de base indispensables pour que la musique des mots exprime sa pleine puissance.
Certains adultes souffrent du même handicap. Ils sont amputés de cet œil intérieur qui transforme les mots en images sublimes. Ce sont ceux qui ont cessé de grandir le jour où ils ont préféré les émotions de jeux télévisés à la lecture de quelques pages fraîches dans le silence d’une nuit d’été. Marc prétendait que certains de ces êtres humains étaient incapables de ressentir le millième de ce que n’importe quel enfant éprouvait en lisant quelques pages du dernier des Mohicans…
Armand n’a pas vu le temps passer. Il est dans la même position depuis bientôt une heure, le message de Fanny sur le bureau et le manuscrit d’Eugène Mollard sur les genoux. Sacré Eugène Mollard ! Il a complètement raté le dénouement. C’est un dénouement d’adulte, de tout petit adulte, comme ceux dont parle Marc. C’est le dénouement de quelqu’un qui regarde beaucoup la télévision, qui a lu de mauvais livres et s’imagine qu’il suffit de proposer des activités sportives l’après‑midi plutôt que la traditionnelle grammaire pour combler ces chères petites têtes blondes. Armand s’était régalé à la lecture des premiers chapitre décrivant la mise en place du réseau. Cette idée de chaîne n’en finissant jamais l’avait fascinée. Il avait adoré le passage où l’instituteur demande aux élèves de sortir leur matériel de géométrie et où l’un d’entre eux, le héros, extirpe de son cartable un gros revolver de collection subtilisé à son grand‑père. Ah la tête du maître d’école ! Il a cru à une mauvaise plaisanterie, mais a vite réalisé la gravité de la situation lorsqu’au premier coup de feu le classique globe terrestre a volé en éclat, comme une pastèque trop mûre.
Mais il y a ce dénouement. Trop simple, trop cinéma ! Tout le monde se précipite dans les bras l’un de l’autre. Il y a même un ministre un peu « Rambo » qui n’hésite pas à proposer son « sacrifice » lorsqu’il négocie avec la dernière classe : celle des irréductibles. C’est la classe qui ne veut pas abandonner, qui ne veut céder à aucune pression. Armand se dit qu’Eugène Mollard a dû trop lire Astérix le gaulois. Il ne raconte plus, il remplit du papier de façon grotesque. On devine le ministre épuisé parvenir à raisonner le leader de l’opération. Peut‑être lui serre t’il la main, ou lui donne t’il l’accolade. Comme dans les mauvais films américains, il lui dit d’une voix rocailleuse : « c’est bien fiston on allait faire une grosse bêtise ». Et Armand de murmurer à la lecture de ces quelques lignes : « sonnez violons, jouez trompettes et sortez les majorettes » !
Armand est jeune, mais a des idées arrêtées sur les livres et les histoires qu’ils conservent. Lorsqu’il vient de terminer les dernières lignes d’un ouvrage il aime se sentir un peu perdu, comme après un long sommeil. Il se souvient les nombreuses fois où lecture achevée, son premier désir fut de recommencer. Il aime ces histoires qui murmurent des questions auxquelles on ne peut répondre. Pour toutes ces raisons il a condamné cette fin. Il en a parlé avec les autres cet été. Ils ont été unanimes : ce qu’ils veulent, c’est qu’on cesse de prendre les décisions à leur place, qu’on arrête de les obliger à n’aimer que ce qui est bon pour être ce que l’on veut qu’ils soient.
Non, ils ne prennent pas de plaisir à se bousculer dans un Mac‑Do pour avaler la nourriture universelle. Non, ils n’ont pas forcément besoin d’ingurgiter tous ces cocktails d’activités culturelles et sportives pour être capable de s’épanouir. Non, ils ne souhaitent pas participer, prendre des décisions les concernant lorsqu’ils sont convaincus qu’on se contente de les manipuler, de les guider où il le faut. Ils se sont accordés sur une stratégie plus violente. Ce qu’ils réclament, ce n’est ni bonbons, ni jouets, ni aucune de ces débilités qu’on prend pour le fantasme de tout enfant normalement constitué. Ce dont ils rêvent, c’est d’une véritable république, un gouvernement pour eux, avec eux. C’est un rêve bien sûr, ou un espoir. Ils en ont marre que le monde, dans lequel ils vivent, ne soit gouverné que par des adultes incapables d’admettre ni même de comprendre que manger à la cantine et rester en étude surveillée, c’est aussi fatigant qu’une journée de travail. Ils en ont marre de cette grammaire dont on leur rebat les oreilles de huit à seize ans, de cette grammaire qui absorbe leur oxygène poétique. Ils en ont marre qu’on sourit avec condescendance quand ils espèrent une planète plus propre, plus juste. Ils en ont marre qu’on les oblige à ranger leurs chambres alors qu’on s’apprête à leur léguer un champ de poubelles. Ils en ont marre qu’on leur dise : « tu verras, mon petit, cela te servira quand tu seras plus grand ». Ils en ont marre qu’on leur consacre des études, qu’on organise des colloques avec de vieux barbus pour émettre des suppositions concernant leurs rythmes, leur alimentation, leur sommeil, leurs angoisses, leurs besoins, leur maladies, leurs difficultés, leurs réussites. Ils en ont marre d’entendre le tout et son contraire. Ils ne veulent plus d’émissions pour la jeunesse qui les considère comme des arriérés mentaux. Bien sûr ils ne sont pas capables de tout, ils ont encore beaucoup à apprendre. Mais ils répondent que la plupart des adultes sont incapables de tout et s’ils ont beaucoup appris, ils ont certainement tout oublié.
Armand accélère les transmissions à partir de la deuxième semaine d’octobre. Il sent que le moment est venu d’être plus précis, plus clair. A présent il faut que chacun comprenne qu’il ne s’agit pas d’un jeu. Il faut que chacun assume ses responsabilités. Il ne peut plus y avoir de peut être : où l’on est convaincu de la nécessité de mener l’opération à son terme, où on se retire, en silence, la tête basse. Armand ne se soucie plus d’évaluer à l’unité près le nombre de ses complices, il a confiance en la réussite du projet quel que soit le nombre d’adeptes. Le jeudi douze octobre, il envoie le message le plus important de sa jeune carrière de Che. Le grand jour est fixé au vendredi vingt sept octobre. Dans quelques heures, si tout fonctionne comme prévu, des dizaines de milliers d’enfants de dix à douze ans apprendront que le vingt sept octobre sera le jour le plus important de leur vie. Armand a dressé la liste des tâches que chaque correspondant devra exécuter dans les semaines qui suivront. Dans cette liste, le plus gros problème auquel Armand s’est heurté est celui des armes. Armand s’aperçoit qu’il est plus facile d’imaginer un scénario que de le vivre. Il en veut à Eugène Mollard de donner l’impression que tout peut être facile, de donner de fausses idées, de le mettre sur de fausses pistes. Il lit plusieurs fois le passage où il est question des revolvers que les enfants transportent sereinement dans leurs cartables. Il sait pertinemment que de nombreuses familles possèdent de tels engins de mort, mais on ne peut évaluer leur nombre. Il sait aussi que nombreux sont ceux qui n’en possèdent point. Il entre dans cette catégorie et jusqu’ici le considérait comme une qualité. Il sait aussi que l’entreprise est vouée à l’échec si la menace pesant sur les adultes ne consiste qu’en de simples paroles. Les armes à feu seraient idéales. Les enseignants craindront surtout une maladresse, une fausse manœuvre. Ils ne bougeront pas par peur de sacrifier des innocents. Un pistolet c’est un peu comme une bête sauvage dont on ne peut prévoir les réactions. C’est plus efficace qu’un simple couteau, ou que n’importe quel objet silencieux, frappant ou coupant. Il faut qu’ils réfléchissent à une autre stratégie sinon tout risque de s’écrouler. Il ne peut admettre un tel scénario catastrophe. Tout ce travail pour rien, pour être réduit au silence, au ridicule, à la honte. Il faut trouver une solution. Vite. Avant que les questions ne se posent, et remontent la source du projet… C’est Fanny qui a eu l’idée, qui a trouvé la clé. Comme si elle s’attendait à cette difficulté, elle soumet une nouvelle stratégie à Armand. Il la découvre dans sa boîte aux lettres électronique, en revenant de l’école le vendredi treize octobre. Ce n’est pas très clair. « Il faut sacrifier quelques innocents. Les enseignants n’oseront pas broncher tant que la vie de l’un de ces pauvres petits chérubins risque un quelconque danger. Il suffira simplement de vérifier que certains soient passés entre les mailles du filet, ou alors de ne pas tout dire à tous, dans les derniers messages. Il faut que certains sachent tout, et d’autres croient tout savoir. Comme ça, le jour J on en sacrifiera un, en l’électrocutant, en l’étranglant, en l’étouffant, en l’égorgeant, ou même en le noyant pour les classes avec aquarium… On se débrouillera avec ce que l’on peut trouver : cutters, ciseaux, ou fenêtres, tout simplement. Donc tu vois, on n’aura pas forcément besoin d’armes, notre arme ça sera la peur, la peur qu’on fasse une bêtise. Une grosse bêtise. Alors là on pourra vraiment faire comme Eugène Mollard l’a prévu. » Armand connaît les compétences de Fanny, mais là, il est franchement stupéfait. Jamais il n’aurait osé imaginer un tel scénario. Jamais il n’aurait cru une fille de cette âge capable d’extirper des bas fonds de son cerveau des idées aussi scabreuses, aussi invraisemblables. Effrayant ! Effrayant, mais efficace. Il relit le message et se demande comment Fanny fabrique de tels raisonnements. On la croirait entraînée, rompue à ce genre d’exercices. Il se sent petit, ridicule, lui qui s’apprêtait à réduire le projet à une échelle plus humaine, plus raisonnable. Il y a quelques heures, il était presque résigné à limiter l’opération à quelques villes, celles abritant le premier cercle. Il avait même songé à abandonner, définitivement, le projet. Il avait relu le manuscrit n’avait pas trouvé la clé. Il avait fini par être lassé par le bavardage insipide de cet Eugène Mollard.
Le mardi trois octobre, un mois après la rentrée, Armand fait ses comptes. Ils doivent être plus de quarante mille, c’est écrit là, au crayon sur une feuille de papier de mauvaise qualité. C’est une série de multiplications qui annonce le nombre, comme un triomphe. Cela paraît si simple, une ligne à peine et le six se métamorphose en plus de quarante mille, l’accélération est fulgurante. Armand songe à ce que son maître dit souvent : « les chiffres ne mentent jamais, les mathématiques sont une science exacte… » Pourtant il n’est sûr de rien, parce qu’il ne s’agit pas de seuls nombres, il distingue aussi les « si » sur cette ligne de multiplications. Il y en a plusieurs des « si », il les a entourée en rouge, comme pour prévenir, pour dire attention…Armand s’épuise à lire cette ligne où tant de six dominent, où tant de « si » subissent. Si 6×6=36, si 36×6=216, si 216×6=1296 et si 1296×6=7776 alors 7776×6=46656. Alors, quel drôle de mot ! On l’utilise tant qu’on ne sait plus ce qu’il signifie. C’est comme un signe de ponctuation qu’on poserait n’importe où. Armand ne l’aime pas ce mot. Il l’angoisse, l’interroge. Mais si les calculs sont exacts, si les mathématiques ne lui jouent pas un mauvais tour, ils seront plus de quarante mille à attendre le signal, le signal pour le grand jour. Le grand jour de l’opération Eugène. Il espère ne pas s’être trompé, ne pas avoir trop compliqué la procédure en la voulant parfaite. Il ne peut s’appuyer que sur des suppositions. Sur les conseils de Fanny il n’a pas prévu d’informations remontantes. Il sait les ordres suivis par quelques dizaines de complices du premier cercle, après c’est l’ inconnu. Il se demande s’ils n’ont pas exagéré, à vouloir imiter les espions des mauvaises séries américaines… Il a rédigé les premières consignes avec Fanny. C’est elle qui a suggéré de ne rien vérifier, de limiter les communications au strict minimum, de laisser agir le hasard ou la chance. Les premières semaines, Armand n’y croyait plus, il se posait des tas de questions pratiques. Comment être certain que suffisamment de classes puissent être au complet le jour J pour réussir l’opération Eugène. Armand était persuadé que pour parvenir à l’aboutissement d’un projet, d’un rêve, aucun espace d’imprévu ne devait subsister. Fanny lui avait expliqué qu’en s’obstinant à tout prévoir, à tout savoir, à tout organiser, il n’y aurait bientôt plus personne pour le suivre. Cela ressemblerait étrangement à ces grands jeux d’adultes où il faut sans cesse renvoyer des coupons réponses et montrer patte blanche pour avoir le droit de participer. Elle l’avait convaincu. Ce qui serait grisant, ce serait justement de ne rien savoir. L’important était que tout soit hors normes. Le mécanisme est simple. Il faut que chaque nouveau maillon de cette chaîne s’engage à expliquer l’opération Eugène , à six enfants du même âge. L’explication doit être claire, concise, précise. Il s’agit de transmettre les messages d’Armand et Fanny. Des messages annonçant un événement extraordinaire dans quelques semaines, dans tous les cours moyens deuxième années de France. Il faut attendre les consignes qui viendront toujours du même émetteur et les transmettre rapidement aux six autres… C’est simple, mais ce doit être efficace, et pour cela il ne faut pas trop en dire. Pour ne pas risquer les fuites, les erreurs. Armand choisit des consignes sans ambiguïtés. Elles doivent être comprises de tous dès la première lecture. Armand a eu l’intelligence de ne pas tout miser sur Internet. Internet constitue le premier maillage, le premier cercle dans lequel on trouve les proches de Armand, Fanny, Julien, Virginie, Boris et Jacques. Ce sont une cinquantaine d’Internautes que le groupe a réussi à convaincre. Ils sont bien répartis sur l’ensemble du territoire et ont ainsi permis à la toile d’araignée de se tisser dès les premières semaines de septembre. Armand a souhaité connaître toutes les adresses. Cela lui a permis d’entourer soigneusement les villes dans lesquelles l’opération a démarré. Il passe de longues minutes à tracer des droites partant de ces villes en direction de ce qu’il estime être le poste de commandement. Sa carte est trop petite et ressemble désormais plus à l’enchevêtrement de lignes d’un tableau de fils qu’à une véritable toile d’araignée. Au début il a commencé à écrire les prénoms au dessus des villes mais a vite abandonné car cela devenait totalement illisible. Il en subsiste quelques uns qu’il essaie de relire, pour se persuader qu’il ne rêve pas, que l’opération est bien réelle. Il y a Frank à Marseille, André à Blois, Maud à Grenoble, Romuald à Tourcoing, Frédéric à Tarbes et l’un des tous premiers qu’il a pu inscrire, un cousin de Fanny, Jérémie à Bourges. Ce premier cercle a été facile à constituer, grâce aux clubs informatiques, et surtout aux demandes de correspondances Internet paraissant dans les publications spécialisées. Pour ceux ci, il a fallu prendre quelques précautions et leur demander de modifier leur adresse dès le premier contact pris. Internet n’a donc été que le déclencheur. Pour le reste, ce sont toutes les relations qui ont été utilisées : familiales, scolaires, sportives. Armand transmet les messages à trois enfants en utilisant Internet. Les trois autres, il les rencontre dans son club de judo. Il les a bien sélectionnés. Ils fréquentent chacun une école différente. Il sait qu’ils sont dans un club de foot ou de natation. Cela permettra facilement de couvrir toute la ville. Les premiers messages sont vagues. Suivant les conseils de Fanny, Armand n’explique pas tout. Mais il ne sait pas encore tout. Seul le premier cercle, celui des dix huit premiers internautes est informé dès les premiers jours du nom attribué à l’opération : opération Eugène Mollard. Les premières semaines de septembre, tout est présenté comme s’il s’agissait d’un grand jeu, un peu fou : connecter tous les enfants de tous les cours moyens deuxième année de France, le même jour à la même heure et avec le même objectif. Pour montrer aux adultes, qu’à onze ans on est capable de s’organiser, de détenir un secret, de le garder et d’aller jusqu’au bout d’une aventure… Armand est suffisamment astucieux pour éviter de créer des inquiétudes inutiles. Les premières consignes laissent clairement supposer qu’il s’agit d’un jeu. Les enfants acceptent les règles et, c’est certainement le plus surprenant, ils tiennent leurs langues. Beaucoup sont persuadés que derrière ces messages se dissimule un fabriquant de jeu vidéo. Armand sait que certains enfants sont impressionnables, et atteints d’une maladie incurable : le vieillissement. Ils ne veulent pas s’attarder. Ce qu’ils désirent c’est être après. Ce qu’ils souhaitent c’est terminer cette étape de liaison sans encombre, sans ennui ni fatigues inutiles. Ils veulent s’économiser. Ce qu’ils veulent c’est devenir grand, en finir avec les futilités qui ponctuent l’enfance. Ils ne veulent plus perdre leur temps, ils cherchent à le rentabiliser. Ils n’acceptent plus qu’on leur dise : « tu verras quand tu seras grand, quand tu seras adulte, tu pourras… » La qualité de l’opération tient dans sa simplicité. La procédure est facile à respecter, il n’y a aucun obstacle troublant le déroulement. Il n’y a pas d’épreuves, pas de pièges, pas d’exploits à accomplir. Il suffit de dire, d’annoncer, de prévoir, de promettre. L’essentiel est d’insister sur le résultat auquel conduira ce secret transmis de bouche à oreille, ou de clavier à clavier. Il faut insister sur l’événement extraordinaire qui se produira pour ceux qui sont dans le grand secret. Au début, personne, en dehors du premier cercle n’a conscience de ce que sera l’opération Eugène. On est plus curieux que convaincu. Si dans certaines familles on constate de légers changements dans les comportements, on ne s’inquiète pas, on ne pose pas de questions. Il n’y a rien de visible, rien de concret. Tout se passe dans les têtes. C’est bien connu, ce qui se passe dans les têtes des enfants, c’est le grand mystère. On se garde bien de le percer de peur d’y trouver autre chose que ce qu’on y voudrait.
Eugène Mollard accepte mal cette longue séparation avec le manuscrit. Il n’a jamais su porter le deuil, a toujours tenté, lors de la disparition d’un être prétendu cher, de ranimer la flamme du souvenir. Tentative vouée à l’échec, tant il a du mal à retenir de petits morceaux de passé entre les mailles de sa mémoire. Il en souffre, pour les personnes comme pour les objets, et son manuscrit n’échappe à la règle. Depuis qu’il l’a introduit dans une enveloppe à bulles, il a la certitude de l’avoir perdu. Il ne sait pas ce qu’est devenue son histoire, ignore ce qui l’a condamnée. La sensation qu’il éprouve est nouvelle, il ne parvient pas à réunir tous les éléments qui le constituent. Il s’estime morcelé, dispersé depuis ce jour où il a accepté de livrer une partie de lui même. Il avait tellement l’habitude de n’exister que sur quelques mètres carrés, tellement pris l’habitude de ne fournir aucun motif à se souvenir que ce début d’aventure littéraire l’a bouleversé. L’essentiel de son aventure terrestre aurait pu se résumer en quelques lignes grises au milieu d’une rubrique nécrologique provinciale. Au lieu de cela, au lui de se satisfaire de petites péripéties charcutières, il a fallu qu’il se mette en tête de laisser une trace. Une trace écrite, mal écrite bien sûr, envoyée là bas, ailleurs, dans un autre espace que le sien. Heureusement il n’avait proposé son manuscrit qu’à une seule maison d’édition. Il n’aurait pas accepté de se savoir disséminé, cible de tant de regards simultanés. Il avait rêvé, chaque nuit de l’été qu’on reconnaîtrait son talent, qu’il surprendrait. A chaque départ de sommeil, il s’épuisait à toujours imaginer le même scénario. Il se préparait, il expliquait, il justifiait, se justifiait. Durant ses insomnies estivales, il ne cessait de s’interroger sur les origines d’une telle histoire. Une histoire avec des enfants, pour les enfants mais qu’ils ne pourront lire tant il estime ses idées dangereuses c’est Justine qui le dit et farfelues. Une histoire avec des enfants, lui qui les fuit, eux qui ont peur ou qui l’ignore. Il prépare les réponses qu’on ne manquera pas de poser à propos de la cruauté du héros. Il expliquera qu’il a imaginé ce que des millions d’enfants rêvent ou rêveront chaque soir, si on s’entête à ne considérer qu’ils ne sont que de passage. Il comprend maintenant que son dernier chapitre est raté, trop différent du reste. Il sait qu’il faudra peut être reprendre sa première idée, celle qui a tant choqué Justine. Il s’est préparé, a travaillé différents dénouements. Il pourra les proposer au cas où. Il a préparé son sac. Minutieusement. Dans l’éventualité où on le convoquerait à Paris pour s’expliquer. Il a glissé dans un gros cartable de cuir, mémoire craquelée de ses aventures scolaires, deux exemplaires de son manuscrit, chacun affublé d’un nouveau dénouement. Il a même ajouté une chemise propre à sa panoplie de l’apprenti écrivain. Au cas où il transpire dans le métro. Il faudra qu’il soit présentable. Il y a quelques jours, il a appelé le service des manuscrits des éditions Grissart, poliment. On lui a expliqué, tout aussi poliment, que le délai maximum était d’environ quatre mois. Eugène a répondu que les quatre mois étaient largement dépassés. On lui a répondu que la maison recevait un nombre de plus en plus important de manuscrits, et qu’elle avait pour principe de tous les lire. Ceci devait expliquer le retard, mais il n’avait pas à s’inquiéter, son roman était enregistré. Il ne pouvait s’être égaré. Curieux, Eugène avait souhaité connaître la procédure, le parcours initiatique d’un manuscrit. On lui a expliqué que les manuscrits étaient distribués à différents lecteurs. Il devait attendre, encore, mais ce ne serait plus très long. D’ici à la fin octobre il aurait certainement des nouvelles d' »Attention école ». Octobre ! Octobre et ses quatre semaines. Il attendra patiemment, il a confiance, il sait que quelqu’un, ailleurs, s’apprête à découvrir une partie de lui même.
Marc est inquiet. Le responsable du service manuscrits des éditions Grissart l’a appelé pour le retard accumulé dans son travail de lecteur. Quelques auteurs impatients se sont manifestés. Il ne peut plus trouver de motifs sérieux pour justifier, même auprès de simples amateurs, de tels délais de lecture. De plus, on court le risque de rater un chef d’œuvre. Marc encaisse les remontrances sans répondre. Il a tort et ne cherche pas d’excuses. Il s’engage à lire les manuscrits d’ici la fin octobre. Il n’a guère le choix et comprend qu’aucun délai supplémentaire ne lui sera octroyé. Il ne peut pas se payer le luxe d’être sur la liste noire d’un tel éditeur. Il a besoin de ce travail de lecteur qui lui offre un revenu complémentaire et qui lui procure d’intenses plaisirs. Il rencontre peu de chefs d’œuvre ou de manuscrits susceptibles de supporter une publication. Il conçoit cette délicate mission comme un exercice d’oxygénation du cerveau. Parfois il tombe en arrêt devant de magnifiques pages, il les respire, les inhale et les range au rayon des sensations veloutées. Marc n’est plus inquiet, mais angoissé. Résolu à respecter la parole donnée, il est allé dans son bureau pour jeter un premier coup d’œil aux dix manuscrits qu’il s’est engagé a lire dans le mois. Il en compte neuf. Les éditions Grissart ne peuvent s’être trompées. Elles accompagnent toujours leur envoi d’un bordereau précisant titres et auteurs. Par chance, ou par miracle il ne l’a pas égaré et a beau le lire dans tous les sens, il compte dix titres, dix auteurs. Dix auteurs qui attendent le verdict de sa lecture. Il est angoissé et a honte. Honte de son désordre. Il est impardonnable, il n’y a plus de doute, il a perdu un manuscrit. A simplement examiner l’état de son bureau il est désespéré d’avoir à y chercher un quelconque objet. Ce qui l’installe définitivement dans la certitude de la perte, c’est qu’il a trouvé les autres. Ils y sont, tous les neuf, en pile. C’est ce qu’il ne comprend pas : comment un manuscrit a pu disparaître de ce tas, si calme si géométriquement parfait. Son désordre est quasiment légendaire, mais il ne lui a jamais joué d’aussi mauvais tours. Ainsi, il avait remarqué qu’en dépit de cette pagaille, ou grâce à elle, les objets prenaient l’habitude de s’organiser, de se coaliser pour pallier ses négligences. Il cherchait beaucoup mais ne perdait rien. S’il était abattu, c’est qu’il se souvenait s’être adonné à une de ses crises de tri destructrice. Il utilisait une méthode efficace. Pendant quelques mois il laissait les excroissances de papier envahir son bureau. Quand l’accumulation devenait envahissement, il tentait de la canaliser à l’aide de multiples cartons sur lesquels il s’appliquait à inscrire la promesse « à trier ». Puis, régulièrement, découragé par l’ampleur de la tâche à accomplir il s’attachait la complicité de volumineux sacs poubelles de cent cinquante litres, et il triait. Si le manuscrit s’était retrouvé au milieu de tous ces sacrifiés, toute recherche était vaine. Il se sentait fautif et éprouvait la même anxiété que l’enfant commettant une faute réputée impardonnable. Il était glacé, se sentait rétrécir. Il était assailli de picotements désagréables. Il pourrait appeler les éditions Grissart et demander un double du manuscrit perdu. Cela ne se fait pas, ce serait grotesque, il serait ridiculisé. Il n’y a pas d’autres alternatives. Il doit le trouver. Sinon il rédigera une vraie fausse note de lecture en ne s’inspirant que du titre… Ce titre, il le lit, le relit ainsi que le nom de l’auteur. « Attention école » d’Eugène Mollard. Cela ne lui évoque rien. Il aurait pu feuilleter ce manuscrit. Machinalement. Mais rien n’éveille en lui le moindre souvenir. Il y a bien ce nom : Eugène Mollard… Il a la certitude de l’avoir entendu, ou lu. Ce n’est pas un nom passant inaperçu. Il peut aussi bien s’agir de la banale biographie d’un instituteur retraité et nostalgique, que d’une histoire d’enfances, pâle imitation de la guerre des boutons. Rien ! Il ne peut rien dire. Marc ne veut pas se lancer à la recherche du manuscrit perdu. Il perdra trop de temps, d’énergie. Il va devoir se résoudre à mentir. Il utilisera son expérience, son sens des formules, pour rédiger une brève note de lecture. Il fait le pari que cet Eugène Mollard n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier. Il a certainement tenté sa chance auprès d’autres éditeurs. Il n’attachera pas une grosse importance à cette réponse. Quant au manuscrit, il n’avouera l’avoir malencontreusement égaré que dans quelques temps, quand tout sera digéré. Il s’installe à sa table de travail et réussit à négocier un petit espace pour écrire. Il essaie de se fabriquer une sensation, une impression avec la seule aide du titre et du nom de l’auteur. Il a beau ne pas être débutant c’est difficile. Il doit trouver l’équilibre entre une formulation trop sèche et un vague bavardage. « Votre récit est intense, prenant parfois, mais le style est trop irrégulier, les personnages n’ont pas assez d’épaisseur et les dialogues ne sont pas assez travaillés. Votre roman ne peut pas être retenu, compte tenu de la ligne éditoriale du moment ». Marc est satisfait de sa note. Pour un premier roman, c’est bien. Elle comporte quelques encouragements à poursuivre le travail d’écriture. Il est rassuré. Si cet Eugène Mollard n’est pas, par un terrible hasard, le prochain prix Nobel de littérature, il a certainement vu juste et cette lamentable négligence devrait rester sans suite. Il n’y avait qu’un détail qui le tourmentait. Il se disait qu’avec un nom pareil, Eugène Mollard ne pouvait pas être quelqu’un d’ordinaire. Il l’imagine complexé, aigri, incapable d’accepter un nouvel échec. Marc suppose qu’il y a un lien entre ce nom difficile à porter et ce titre derrière lequel on entend la douleur d’une enfance passée à supporter les petites haines ordinaires. Il n’était pas complètement soulagé et se reprochait ce désordre qui venait de condamner, irrémédiablement, un besogneux de la littérature. Marc n’avait pas évoqué ce problème en famille. Il n’envisageait pas que quiconque puisse accorder le moindre intérêt au magma de papier envahissant son bureau. Parfois Lucie, délicatement sentencieuse, déclarait que sa pièce, c’était Hiroshima. Elle parlait de ce désordre avec un sourire bienveillant comme s’il s’agissait d’une tare sympathique. Marc devait admettre qu’il était rare que sa femme ou l’un des enfants ne se risque à la traversée périlleuse de son domaine irradié. Sauf Armand, qui s’y invitait, pour parler, pour poser des questions. Il se souvient. Il y a quelques semaines, Armand était contemplatif devant cette vielle affiche du Che. Cette affiche relique de son passé révolté qu’il n’est jamais parvenu à jeter malgré les remarques ironiques de Lucie. Le Che, un modèle autrefois, aujourd’hui une image mythique. Une simple image un peu jaunie. Armand voulait comprendre les raisons d’une telle fascination. Il était attiré par le regard. Il avait demandé ce que voulait dire être le guide de la révolution. Marc avait répondu que c’était quelqu’un en qui on avait une confiance aveugle, un peu comme un guide de haute montagne, mais cela n’empêchait pas les accidents. Armand fut déçu de cette explication, mais son père n’avait pas l’habitude de lui remplir la tête de mythologies inutiles surtout s’il les avait lui même subies. Depuis son retour de colonie, Armand était bizarre, il se répandait encore moins en d’inutiles paroles de gosse et restait enfermé dans sa chambre. Ils avaient peut être commis une erreur en installant le micro ordinateur familial sur son bureau. Ils ne pouvaient pas, maintenant, lui reprocher de consacrer plusieurs heures par semaines à torturer le clavier. Il serait malvenu de lui adresser la moindre remontrance quand ils l’avaient pratiquement inscrit de force à cette colonie informatique. Marc pourrait l’interroger à propos du manuscrit écrit par Eugène Mollard. Mais ce serait trop facile. Poser la question serait une façon détournée d’imputer à son fils une inutile part de responsabilité. Marc se résigne. Il ne parlera pas de cet incident, réglera seul ce problème. Il expédiera sa première note de lecture aux éditions Grissart le plus tôt possible. Elle concernera un livre sans importance, il l’espère, le livre d’un certain Eugène Mollard. Un certain Eugène Mollard de Bourges, dans le Cher…
Armand a sorti son cahier de brouillon et se lance dans une série de calculs fascinants. Il n’est pas un passionné de mathématiques, mais est attiré par les grands nombres. Il adore calculer, surtout s’il s’agit de grandeurs difficiles à représenter. Il relit souvent l’article sur la taille de l’univers dans son encyclopédie de la nature. Ces nombres lui donnent le vertige. Si on choisit une échelle d’un centimètre pour dix mille kilomètres, le soleil se trouve à cent cinquante mètres de la terre et Proxima du Centaure l’étoile la plus proche du soleil serait à deux mille kilomètres. Incroyable, Armand n’en revient pas. De la même façon, il est époustouflé par la théorie du grain de blé et de l’échiquier. Cette loi mathématique explique que si l’on pose sur la première case d’un échiquier les grains contenus dans un épi de blé et qu’on les sème pour obtenir d’autres épis et d’autres grains, à leur tour semés, lorsqu’on parviendra à la dernière case, la quantité de blé sera telle qu’elle recouvrira la moitié de la surface du globe. Il a demandé à son instituteur de lui expliquer. Armand ne comprenant pas les lois de la progression arithmétique, il lui a parlé des chaînes de lettres.
Si six enfants envoient chacun un message à six enfants avec pour consigne de le transmettre à six autres enfants et ainsi de suite, en quelques semaines ce message se trouvera dans la boîte aux lettres de quarante six mille six cent cinquante six personnes. Armand a compris et a noté sur son cahier de brouillon : 6×6=36, 36×6=216, 216×6=1296, 1296×6=7776, 7776×6=46656.
Sans le savoir, son maître a permis de résoudre le premier problème de l’opération Eugène. Comment entrer rapidement en contact, avec le plus grand nombre d’enfants. Armand, impressionné par ce résultat, admettait mal qu’en partant du simple chiffre six et en effectuant quelques multiplications on puisse parvenir à un nombre aussi important. Il riait tout seul en relisant ce qu’il avait griffonné en dessous de ses multiplications. « Si Armand, Fanny, Virginie, Jacques, Boris et Julien convainquent six personnes chacun, en quelques jours il y aura trente six partenaires pour l’opération Eugène. Si chacun de ces trente six poursuit la même opération, en quelques semaines, un mois tout au plus, près de cinquante mille enfants du même âge seront prêts pour la grande opération… Armand rêve. Il se voit s’adressant à une foule. Cinquante mille c’est juste un peu plus que ce que contient le stade où son père l’a mené pour son dernier anniversaire. Il faut que ça marche, il faut qu’il envoie un message. C’est urgent, les autres n’ont peut être pas lu la théorie de l’échiquier et du grain de blé. Il faut donner des précisions supplémentaires. Ce n’est pas trois personnes que chacun doit contacter, mais six. Avec six ça marchera. Ce sont les mathématiques qui le disent, et les mathématiques, elles ne se trompent jamais. Mais il faut qu’il interroge Fanny, qu’elle donne son avis. Il s’enthousiasme peut être trop vite, il y a certainement des détails qu’il a négligés. Fanny est clairvoyante, logique. Elle saura bien trouver ce qui ne colle pas dans ses calculs. Il reprend le manuscrit d’Eugène Mollard. Lui aussi, a eu cette idée de chaîne. Jusqu’ici il n’avait pas compris. Tout est plus clair maintenant sur la méthode à utiliser pour que des milliers d’enfants agissent simultanément. Tout est plus clair pour que dans quelques semaines, à l’insu de tous, à la surprise générale, il se produise un événement extraordinaire.
Ce mercredi treize septembre, Lucie participe à sa première rencontre autour du thème : « l’enfant et les nouvelles technologies ». Avant de s’y rendre elle souhaite une conversation avec Armand. Elle veut lui expliquer qu’elle y rencontrera son animateur. Elle préfère qu’il le sache, plutôt qu’il s’imagine espionné. Ce serait vraiment la pire des entorses au règlement. Les relations sont basées sur la confiance. C’est pourquoi, avant de recueillir les impressions de ce jeune homme concernant Armand, elle souhaite l’en informer. Armand englué sur le clavier du micro ordinateur ne l’a pas entendue entrer. Il s’apprête à transmettre un nouveau message et sursaute lorsqu’elle se penche vers lui pour lui offrir un baiser. Il a à peine le temps d’effectuer la manipulation permettant la mise en veille de son programme.
On dirait que je t’ai fait peur. Qu’est ce que t’étais en train de bidouiller ? Tu ne m’as pas entendue monter ?
Non je ne t’ai pas entendue, mais tu sais quand on bidouille, comme tu dis, on entend rien de ce qui se passe à côté. On a l’impression d’être seul au monde.
C’est dangereux ton truc, pire que la télé ! Je vais plus pouvoir te confier petite sœur si tu n’entends même pas une porte s’ouvrir. Dis-moi, ça t’intéresse vraiment Internet, ou c’est simplement parce que c’est tout beau, tout nouveau ?
C’est évident que ça me plaît, sans ça je ne serai pas assis là ! Pourquoi tu me poses ces questions ? Tu es toute bizarre …
Je ne suis pas bizarre, je m’intéresse à ce que tu fais, c’est tout. Je te l’ai pas encore dit, mais je participe à un groupe de travail avec l’organisme de vacances qui organise vos colos.
Un groupe de travail sur quoi ?
L’enfant et les nouvelles technologies…
C’est quoi les nouvelles technologies ?
C’est assez difficile à dire, c’est pour ça que je veux participer à ce groupe. Je crois qu’on parlera d’informatique, d’Internet.
Oui je comprends. Mais ça sert à quoi un groupe de travail ? Vous fabriquez quoi ?
On ne fabrique rien, on réfléchit. Comme ça on pourra améliorer la qualité des colonies…
Améliorer la qualité des colos ?
Oui, pourquoi ça te paraît si inutile que ça ?
Non, non, mais je me dis qu’il n’y a pas dû y en avoir beaucoup de groupes de travail, parce que question qualité je peux te dire qu’il y a du boulot… Armand avait adopté un ton ironique. Il avait deviné que sa mère avait quelque chose à dire et se sentait en position de force. Lucie avait besoin de se déculpabiliser. Si elle se sentait sortir des limites de ses fonctions maternelles, elle était mal à l’aise. Elle éprouvait le besoin de se justifier. Il était nécessaire qu’elle se fasse pardonner avant d’avoir agi. En ces moments là, Armand profitait de sa faiblesse . Il n’ignorait pas que Lucie vivait toujours dans le mythe parfumé de ses dernières colos. Lucie ne s’attendait pas à une telle agressivité. Elle avait imaginé qu’Armand était un fan des vacances collectives. Elle n’avait jamais envisagé l’hypothèse qu’il puisse n’y prendre aucun plaisir. Elle ignorait s’il fallait imputer la cruauté de ces remarques au crédit d’une mauvaise humeur passagère ou s’il s’agissait d’un malaise plus profond.
Pourquoi tu es agressif comme ça ?
Je ne suis pas agressif maman, mais ça me fait marrer que tu veuilles réfléchir avec d’autres adultes sur ce qui pourrait nous intéresser, nous les enfants, alors que tu ne le sais même pas !
Je ne sais pas quoi Armand !
Tu ne sais pas ce qui nous plaît, tu ne sais pas ce que c’est une colo dans la tête d’un enfant, parce que toi la colo tu la vois qu’avec ta tête d’adulte, avec tes souvenirs.
Tu parles encore comme ton père… Franchement, t’es de mauvaise foi, cet été on ne vous a pas demandé votre avis pour, choisir des activités…
Peut être, mais moi je suis sûr que c’est hypocrite, c’est pour qu’après les adultes, ils puissent être fiers d’eux, qu’ils puissent dire : nous on a fait ça et on pense que c’est bien…
C’est déjà quelque chose qu’on vous demande de choisir. Quand j’étais petite je ne pense pas qu’on aurait pu faire ça !
Tu as été en colo maman, quand tu étais petite ?
Tu sais bien que non, alors pourquoi tu me le demandes ?
Parce que je ne comprends pas comment tu peux deviner ce qui se passe dans nos têtes.
Ça c’est nouveau ! Si je comprends bien tu détestes la colo, on t’a forcé cet été peut être ?
Je n’ai pas dit ça ! Mais comme tu dis que tu participes à un groupe de travail pour améliorer la qualité je te donne des conseils, c’est tout. C’est quand même bien que tu saches ce qu’on en pense, nous les enfants, de la qualité puisque de toute façon je suppose qu’il n’y a que des adultes à vos groupes de travail…
Bien sûr qu’il n’y a que des adultes, mais on est tous compétents, on a été animateur ou directeur. La plupart le sont encore. D’ailleurs c’est ce dont je voulais te parler avant que tu ne m’agresses. Il y aura Alexis un des animateurs de ta colo. Je crois que c’est lui qui s’occupait de l’activité Internet ?
Alexis ?
Oui, Alexis, qu’est ce que tu vas m’annoncer sur lui ! C’est le dernier des abrutis, il ne vous a rien appris, il vous a manipulé ?
T’énerves pas maman, je n’ai pas dit que tout était nul, j’ai simplement dit qu’on nous prenait pour des guignols. Mais si ça peut te faire plaisir, Alexis, c’était vraiment un super animateur, le seul avec qui on s’entendait bien. Lui au moins il était franc, et on sentait que cela lui faisait plaisir de nous apprendre tous ses trucs.
Ouf, je suis rassurée. Je pourrais parler de toi. Tu ne l’auras pas traumatisé celui-là.
Non, bien au contraire !
Pourquoi tu dis toujours on : on par ci on par là. On dirait que tu n’étais jamais tout seul. C’était qui tous ces on ? Il y avait encore cette Fanny je suppose. Franchement, Je ne comprends pas ce que tu lui trouves. L’an dernier à la journée portes ouvertes je ne l’ai pas trouvée sympathique et sa mère m’a déplu…
Sa mère, je m’en fous, ce n’est pas avec elle que je passe une partie de l’été. Fanny elle est comme elle est, moi je la préfère comme ça. Et puis il n’y avait pas qu’elle, on était tout un groupe, on continue de s’écrire avec Internet. C’était le but non ?
Ne te vexe pas, qu’est-ce que t’es susceptible en ce moment, je ne peux plus rien te dire. Qu’est ce que ça sera quand tu seras un ado…
Ça sera pareil, je suis né comme ça, je resterai comme ça !
On en reparlera dans quelques temps. Allez, je vais te laisser à ton courrier électronique, j’espère que tu ne dis pas trop de mal de ta petite maman chérie…
La conversation s’était interrompue brutalement. C’était préférable pour l’un, comme pour l’autre. Lucie a embrassé Armand, lui recommandant de ne pas éteindre après vingt et une heures. Armand a compris qu’il ne fallait pas qu’il en rajoute et lui a rendu son baiser. Il l’a rassurée d’un sourire radieux et lui recommander de bien s’amuser…
Armand n’est plus le même. Il a franchi les limites. Jusque là Lucie pensait que son fils était dans une mauvaise période. Aujourd’hui, elle a la certitude que quelque chose ne tourne pas rond. Il est anormal qu’un enfant de onze ans soit aussi grave. Il est anormal qu’un enfant de onze ans ne revendique jamais le droit à plus de télévision. Il est inconcevable que son fils n’aspire qu’à la solitude, lui qui vit dans une famille où le dialogue, la communication sont des maîtres mots. Ce qui la tracasse le plus, c’est qu’il n’est ni désagréable, ni insolent. Il lui arrive régulièrement de rendre de petits services. Il obtient toujours de bons résultats scolaires. Il ne s’agit pas d’une crise d’identité. Armand est à l’aise, ne donne pas l’impression de souffrir ni d’être mélancolique. C’est ce qui surprend le plus Lucie. Elle rejette l’idée que l’on puisse s’épanouir autrement qu’en suivant les principes dont elle est imprégnée. Pour se rassurer, elle cherche ce qui a pu clocher ces derniers mois. Evidemment toutes les suspicions convergent vers Marc. Elle lui reproche d’être le modèle auquel Armand s’identifie. Marc influence son fils en ne cessant de l’alerter, de le préparer à la médiocrité du monde qui l’entoure. Elle estime qu’il ne lui laisse pas le loisir d’être enfant. Il est pressé d’en faire un marginal. Elle voudrait qu’il cesse de lui parler comme à un adulte. Lucie pense qu’il est inutile de brûler les étapes, que Marc a tort de dépeindre le monde comme il est. S’il était un père conscient de ses devoirs, il devrait le décrire comme tout enfant doit le rêver. Marc ne partage pas cette conception de l’éducation. Il est persuadé que l’erreur la plus grave est de maintenir l’enfant dans une prison de coton. Il n’est pas fou, sait bien que tout n’est pas accessible dés le plus jeune âge, mais a la conviction qu’on pourrait changer le monde en cessant de le camoufler à ceux qui y vivront demain. Leur opinion sur ce thème, n’était pas aussi divergente qu’on aurait pu le croire. Ils s’accordaient sur les grands principes, mais Lucie avait tendance à se poser trop de questions. Elle doutait, craignait de se tromper. A trop s’écarter de la norme, ne risquait on pas ne plus savoir où aller ? Elle regrettait même de s’être soumise à certaines règles. Ce qui irritait Marc, c’étaient ses contradictions. Les discours qu’elle tenait au cours de ses temps de réflexion, elle était incapable de les appliquer sous son propre toit. Ce fut un mois de septembre éprouvant pour ce couple rarement atteint par les orages conjugaux. Armand n’était pas la seule origine de ces troubles, il y avait aussi l’inoubliable Jean Paul. Le Jean Paul dont Lucie parlait avec un frémissement spasmodique dans les lèvres lorsqu’elle s’essayait à la nostalgie. Elle l’évoquait pour irriter Marc, pour le réveiller, le sortir de ses rêves. C’était une réussite qui allait au delà de ses espérances. Marc admettait mal qu’elle puisse en parler avec de tels pétillements dans les yeux. Ces dernières années, le prénom de Jean Paul n’était apparu que rarement dans les conversations et si cela se produisait Marc n’y attachait guère d’importance. Aussi, cet été, quand Lucie a accepté de rendre service à Jean Paul, Marc a accusé le coup. C’était quelques jours après cette mauvaise nuit où il s’était senti envahi de pressentiments funestes. Maintenant, il y a ce groupe de travail, ces soirées à réfléchir, ces stages en internat. Armand occupé à ses activités d’internaute, n’a pas pris la mesure de la crise touchant ses parents. Mais il a été étonné d’être l’objet de tant d’attentions venant de son père cherchant à combler un déficit affectif. Lucie ne le négligeait pas, mais il avait constaté qu’elle s’emportait pour des futilités, qu’elle remettait en cause certaines règles. Ainsi, elle avait jugé qu’il lui était nécessaire de pratiquer un sport. Sinon il s’étiolerait et deviendrait comme son père… Il ne souhaitait pas entrer dans une spirale conflictuelle, car il savait qu’en temps de crise les réactions en chaîne sont nombreuses et dévastatrices. Se rebeller, contester une décision injuste, aurait risqué de compromettre la réussite de la grande opération. Pratiquer un sport dans un club lui permettrait d’étoffer son réseau. Marc avait jugé ridicule d’imposer une activité à un enfant. Ce à quoi Lucie avait répondu qu’un âne ne goûtant que le foin n’aimera rien d’autre. Armand avait l’impression de connaître ce lieu commun.
Lucie a décidé de reprendre une activité militante au sein de l’organisme de loisirs qui organise les colonies où elle envoie ses enfants. C’est ainsi. Chaque année à la rentrée, elle prend une série de résolutions, bonnes ou mauvaises, qu’elle va s’efforcer de respecter tout au long de cette période léthargique. Puis, l’été suivant elle en négligera quelques unes à la faveur d’un ensoleillement propice aux amnésies temporaires. Cette année, c’est différent, il ne s’agit pas de sport ou de se lancer dans l’apprentissage de la guitare ou du bouzouki. Non cette année il s’agit de renouer avec ses premiers amours, ceux de l’éducation globale et permanente… Vaste programme ! Mais Lucie est une experte. Elle a participé à tant de regroupements , de colloques, de stages dans une de ses nombreuses jeunesses, qu’elle n’aura aucune difficulté à se remettre à niveau. Ce dont elle a envie, c’est reprendre du service comme formatrice d’animateurs. C’est lorsque ses enfants sont revenus de colonie cette année que l’envie s’est faite plus pressante. De plus, cet été, elle est intervenue, bénévolement, dans la colonie des plus petits. Trois animateurs étaient malades et comme on ne trouvait personne pour les remplacer, le directeur, un ancien ami a pensé à elle. Ce fut une semaine extraordinaire pour Lucie. Elle n’avait rien perdu de ses réflexes, et lorsqu’elle était rentrée, elle avait annoncé à Marc son intention de reprendre du service. Celui ci s’était montré sceptique. Il avait trouvé suspect ce besoin pressant de renouer avec de vieilles passions. La présence de Jean Paul n’était certainement pas étrangère à ce désir de militer pour le bonheur de l’enfance et de l’adolescence. Marc était jaloux et Lucie aimait en jouer. Il y avait là matière à fabriquer quelques nuits d’angoisses. Son activité militante consisterait à participer à un groupe de réflexion animé par Jean Paul, sur le thème de l’enfant et les nouvelles technologies. Ce n’était pas tant le thème qui la passionnait, mais il y avait Jean Paul. Participait aussi un des animateurs de la colonie Internet d’Armand. Cela lui permettrait de parler de son fils, de son comportement à l’extérieur. Il n’était pas au courant et avait préféré ne rien dire, persuadée qu’il n’apprécierait pas ce moyen détourné de mener une enquête le concernant. Pour elle, c’était en quelque sorte joindre l’utile à l’agréable. Elle pourrait se déculpabiliser, et ne pas se reprocher de passer quelques soirées hors du foyer. C’était un peu pour son fils, pour ses enfants, pour la famille qu’elle donnerait un peu de son temps… Si tout se passait bien, si elle retrouvait la fibre, si Marc ne mettait pas son mauvais esprit au travers de sa route, elle pourrait encadrer une session de formation d’animateurs pendant les vacances de la Toussaint. Sur le thème d’Internet, comme ça elle aussi, elle pourrait accompagner Armand dans le fameux cybermonde…
Marc craignait le passage d’une saison à l’autre. Septembre était de ces mois qui le faisaient hésiter entre mélancolie et espoir. Il n’avait pas de préférences parmi ces quatre périodes météorologiques. A chacune il trouvait du charme. Ce qu’il redoutait le plus, c’était le passage. Ce moment un peu confus, à la durée inégale, où tout s’emmêle, le hier et le demain, la nostalgie et l’impatience. Il déteste tous ces instants de la vie où l’on ne peut qu’hésiter sur une conduite à tenir. Il appréhende ces séjours en salle d’attente d’aéroport où l’on hésite entre deux dehors : celui d’où on vient et celui où l’on va. Cette année, il vit la fin de l’été comme une agonie. Il saisit les premiers signes du recroquevillement. Il entend les premières lamentations de toutes les gammes de vert qui sentent monter en eux des effluves de brouillard. L’automne se devine, dès la fin du mois d’août. Il n’est encore qu’une vague silhouette à l’horizon, un « homme qui vient à hauteur des roseaux »… L’automne s’entend, il est dans le vent, plus frais, plus messager de la pluie, qui traverse là haut entre les collines fatiguées. Il aperçoit l’été qui recule, qui subit, qui ne combat plus, qui s’économise pour un prochain retour. Les gens sont revenus, ils sont rentrés. Ils sont dans leurs maisons, ils se préparent à attendre ce qu’ils viennent juste de laisser. Tout le monde entre dans sa coquille. Toutes les portes, hier ouvertes aux regards, aux cris, aux chants d’oiseaux, toutes les portes aujourd’hui s’imperméabilisent. Marc est sous le choc de sa dernière nuit d’angoisses. Il est la proie d’effets secondaires, comme suite à une grande ivresse. Depuis, Armand est revenu. Marc l’observe, l’écoute. Il cherche quelque chose qui cloche, un indice qui l’installe sur la voie d’une inquiétude justifiée. Armand ne l’aide pas, ne lui fournit aucune prise à laquelle s’agripper. Il est le même. Il donne cette impression d’être morose, désespéré. Marc sait qu’il se protège ainsi, qu’il évite d’entrer dans ces rondes puériles qui tournent sans arrêt. Marc voudrait lui parler de ses pressentiments, de ses angoisses à le voir grandir. Il voudrait lui dire combien il est difficile d’exprimer ce qu’il ressent. Mais il se tait, pour ne pas jouer faux, pour ne pas se tromper de mots. Il a pris du retard, beaucoup de retard, dans son travail. Surtout dans celui de lecteur. Tout cet été il n’a pu que se résoudre à déplacer d’un point à un autre de son bureau la pile de manuscrits déposé courant avril. Le responsable des manuscrits des éditions Grissart l’a appelé. Il faudra qu’il s’y mette sérieusement pour ne pas perdre sa crédibilité. Il faudrait d’abord ranger ce bureau, lui donner une apparence humaine. Pour l’instant on dirait un monstre de papier, une Hydre qu’il ne parvient pas à combattre tant elle enveloppe le moindre espace respirable.
Dans le service comptabilité, il est le seul homme. Ce matin, le bavardage, indispensable à tout commencement de journée porte sur les achats de la rentrée. Et chacune de vanter la qualité de son amour maternel, insistant sur les sacrifices imposés pour offrir aux futurs héritiers les meilleurs outils pour apprendre. L’ordinateur est entré en force dans les foyers des comptables charcutières. Les prix ont baissé, et, disent‑elles, d’un ton grave et emprunté : « on ne peut plus se permettre de repousser un tel investissement ». Eugène les écoute distraitement, les trouve ridicule à comparer la qualité du microprocesseur équipant leur matériel alors qu’elles se montrent incapables d’effectuer la moindre manœuvre sur la photocopieuse. L’une d’elle se lance dans un plaidoyer pour Internet.
Nous, on a décidé de prendre Internet, comme ça Jérémie pourra avoir un maximum de documents quand il aura un exposé à faire. Et puis, comme il s’entend bien avec sa cousine Fanny qui habite Istres, ils pourront s’écrire, s’envoyer des messages.
Les autres sont sceptiques, insistent sur les dérives possibles. Elles ont entendu parler de réseaux pédophiles. Eugène a ajouté que cela ne remplacera jamais l’écrit, ni le livre. Il a provoqué leurs ricanements en expliquant qu’il valait mieux que des enfants créent de véritables chaînes d’amitiés en s’écrivant.
Il a même confié avoir écrit une histoire sur ce thème. Une histoire qui sera publiée. Elles ont éclaté de rire. Ce n’était pas méchant, mais elles étaient habituées aux nombreuses lubies de leur collègue.
Arrête de délirer mon pauvre Eugène : il faut vivre avec son temps. Ecrire à sa cousine sur une feuille de papier et l’envoyer par la poste, c’était bon pour nous quand on était gamin. Maintenant on écrit sur un écran et on transmet le message à la vitesse de la lumière.
Peut‑être, mais comment tu contrôles ce qu’elle écrit ta fille et surtout ce qu’elle reçoit, si c’est que du virtuel comme ils disent ?
C’est vrai ce que tu dis Eugène. Je n’y avais pas pensé à ça. L’autre jour, c’était vendredi je crois, mon Jérémie il a reçu un message dans sa boîte aux lettres. Un message de sa cousine Fanny et c’est vrai que je n’ai pas pu le voir. Il n’a pas voulu me le montrer, il m’a dit que c’était des trucs sans importance, des trucs de gamins je suppose. Et puis il l’a transféré sur un fichier protégé. C’est marrant, mais j’ai l’impression qu’il en sait déjà beaucoup plus long que moi.
Eugène est satisfait d’avoir pu introduire un doute dans toutes ces certitudes, mais il ne veut pas passer pour un rabat‑joie. Il ironise en disant d’un air coquin que c’est bien normal qu’un cousin et une cousine aient quelques petits secrets…
Eugène Mollard a repris le chemin de la charcuterie industrielle. Il est abattu. Il avait imaginé que le mois d’août serait déterminant pour la suite de sa modeste vie. Il reprenait son trajet charcutier, un peu sonné, comme après une nuit d’abus.
Il a espacé ses visites à Justine depuis qu’elle l’a mitraillé sous un feu nourri de critiques acerbes. Il avait consacré ses derniers jours de vacances à mettre de l’ordre. Ainsi, il avait l’illusion d’installer le décor d’une nouvelle vie. Il s’imaginait écrivain. Pourtant depuis l’instant où il crut bon d’inscrire le mot fin, en caractères gras, au bas de la dernière page de son manuscrit, son inspiration était tombée en panne sèche. Il avait écrit ce roman par nécessité en négligeant l’essentiel : l’envie d’écrire ne se commande pas. Elle est ou elle naît.
Elle attend pour entrer dans le monde du bruit et des papiers qu’on veuille bien l’accueillir. Eugène n’avait pris que très peu de plaisir à écrire. Il n’avait pas souffert non plus. Il avait seulement éprouvé l’intense satisfaction d’avoir terminé ce qui restera sans doute son œuvre. La seule. Il avait accompli ce travail dans le seul objectif de l’après. Et aujourd’hui, une fois encore, il est orphelin. Orphelin de ce plaisir qu’il n’a plus depuis qu’il a glissé le manuscrit à l’intérieur d’une enveloppe.
L’autre jour, à la radio, il entendait un écrivain parler de son plaisir à écrire, de son plaisir à sentir le picotement des mots, de son angoisse à terminer, à se séparer de ce compagnon de nuits d’insomnie. Il évoquait la tristesse devant l’œuvre achevée, son envie immédiate de recommencer, de repartir. Comme pour un voyage où le désir de départ n’est jamais aussi puissant que lorsqu’on revient. Eugène a réalisé qu’il n’était qu’un simple apprenti. Il a compris qu’il s’était trompé. Il a pris son uniforme d’aide comptable charcutier et s’est juré de ne plus penser au manuscrit. Peut‑être jusqu’au moment où il l’oubliera.
Ce mardi douze septembre il rencontre beaucoup d’enfants sur le chemin de l’école. Ils le mettent mal à l’aise. Ils sautillent, cartables au dos, et sont affublés de la parfaite panoplie de l’écolier moderne. Il les ignore, les méprise, eux qui ne le remarquent pas. Il voudrait bien que l’un d’entre eux lui demande où il va avec son sac à casse croûte empli des « tupperware » offerts par une sœur prévenante. Il aimerait bien que l’un d’entre eux le remarque, fasse quelques pas à ses côtés. Comme deux amis qui partent pour une journée de travail. Au lieu de cela, ils se tirent les manches, se courent après, ou marchent à pas lents et prudents, les yeux rivés sur un jeu vidéo portable. Il voudrait leur dire qu’il aimerait qu’ils accomplissent des actions folles, farfelues, pour l’amuser plutôt que de s’extasier sur les exploits lumineux d’un héros électronique.
Pendant la colo ils se sont mis d’accord sur quelques détails d’organisation et ont arrêté quelques dates. Mais le plan, la stratégie à développer pour réussir l’opération n’ont pas été adoptés. Bien sûr, il y a les idées du manuscrit d’Eugène Mollard, mais cela ne suffit pas. En s’inspirant de ses idées, certaines sont géniales, il faut adapter mais il ne faut pas se précipiter et il est convenu de faire confiance à Armand. Il donnera les ordres mais passera par Fanny chargée d’amender, de vérifier quand elle le jugera nécessaire. Si Armand s’impose tout naturellement comme le chef de ce réseau, on sent bien et lui le premier que rien ne peut se faire sans que Fanny soit totalement convaincue. Elle devient ainsi sa conseillère particulière, sa directrice de cabinet, son éminence grise. L’objectif est de tisser une première toile, le plus rapidement possible. Armand et Fanny sont persuadés que s’ils veulent la réussite de l’opération il faut profiter de l’élan créé par la colo. Si on attend trop, le groupe partira en déliquescence. Les motivations sont encore fragiles et il faudrait peu pour qu’ils abandonnent le projet. Fanny songe à Boris, à Jacques coincés dans tous les sens du terme. Il est vingt heures quarante cinq. Armand a donné le départ encore un peu symbolique de l’opération Eugène. Il ne peut plus, ils ne peuvent plus reculer. Les messages ont été transmis depuis quelques minutes et il sait que déjà plusieurs l’ont lu. Les autres le découvriront demain. Jeudi soir, les premiers fils seront tendus. « Dans trois mois l’opération Eugène Mollard parviendra à son point culminant. Nous prendrons le pouvoir. Nous sommes les instigateurs de ce grand mouvement, nous en sommes les maîtres. A partir d’aujourd’hui nous ne devons plus avoir confiance en personne, nous devons parler le moins possible ( n’est ce pas Julien ? ) et nous devons respecter les procédures que nous avons mises au point cet été. Le moment est venu de commencer la chaîne, mais nous ne ferons pas comme dans le livre, car nous savons très bien que les parents lisent tous les courriers qui nous sont adressés par la poste. Nous commencerons la chaîne grâce à Internet et quand nous aurons élargi la toile nous réfléchirons aux détails d’organisation du grand jour. En attendant il faut que chacun d’entre nous puisse trouver trois autres internautes. Il faut que dans une semaine nous soyons dix huit. » C’était le premier message. Il ne contenait rien d’extraordinaire. IL était surtout un moyen de vérifier que tout fonctionnait bien. Mais tout le monde savait déjà depuis quelques semaines les tâches qu’il aurait à effectuer dès les débuts officiels de l’opération. Armand se relisait et trouvait son ton trop puéril. Cela ne faisait pas suffisamment vrai. On aurait pu croire au lancement d’un grand jeu. Il a quand même un motif de satisfaction : ce sont les premières consignes qu’ils donnent. Il a décidé seul. Il faut que dés le début il s’impose, il pilote, il prenne les initiatives. Cela permettra aux autres de comprendre que c’est sérieux. Le vendredi sept septembre, Armand ouvre sa boîte aux lettres électronique, il trouve cinq messages. Il est satisfait, tout a bien fonctionné. Il relit avec plaisir les cinq réponses lui apprenant que le message a été reçu. L’opération Eugène Mollard a commencé.
Julien à Paris, était le plus vieil internaute du groupe Son école fut l’une de premières à être connectée au réseau. L’image du village planétaire l’avait enthousiasmé et il avait cherché une colo informatique. Autant Boris était discret, secret même, autant Julien était un véritable moulin à paroles. Il ne pouvait rester plus de trois minutes sans rien dire. Il parlait tout le temps. Parler était chez lui une deuxième respiration. Lorsqu’il était seul, et qu’il pensait, c’était à voix haute, pour mieux se comprendre expliquait il. Chez lui, tout le monde était bavard, tout le monde était exubérant. Ses parents étaient forains. C’était une famille unie, sans histoire apparente. On avait acheté un micro ordinateur pour la comptabilité du commerce, pour être plus moderne. Mais le soir, au moment de s’y intéresser, le père s’endormait et la mère sortait ses cahiers Héraclès. Elle s’y mettrait, un jour, mais pour l’instant ça fonctionnait bien, alors… Julien n’avait aucune difficulté à jouir du matériel autant qu’il le désirait. Ses frères et sœurs étaient jeunes, et il n’avait qu’à les installer devant la télévision pour être tranquille durant de longues heures. Il était le seul du groupe à disposer d’une adresse électronique avant le début du séjour. Cette supériorité aurait pu lui donner un privilège sur les autres, mais il n’a pas su ou voulu en profiter. Il est comme ça Julien, il donne l’impression de ne pas attacher d’importance à sa propre réussite, on le croirait indifférent voire fumiste. Il est tout simplement d’une telle générosité, d’une telle simplicité qu’il se sent gêné lorsqu’il est le premier. Il souffre quand les autres ne réussissent pas. Et s’il parle beaucoup, cela ne gène personne tant sa présence est une assurance contre l’ennui et la morosité. A Villeurbanne, Jacques est celui qui a le plus de mal à négocier l’utilisation régulière de l’ordinateur. Chez lui, les principes règnent en maître et de règlement en règlements, la vie devient une annexe du code civil. C’est tout juste si son père n’a pas installé un pointeuse pour vérifier que le temps passé par chacun ne dépasse pas les limites imparties. Il est professeur de mathématiques au lycée du Parc et s’il est quelqu’un de cultivé, d’intéressant à écouter, il est d’une telle sévérité avec l’ensemble de sa famille que les journées où il est absent ont la saveur du fruit défendu qu’on peut enfin croquer. Tout est codifié, tout doit se prévoir. Il est intolérable, inconcevable que surviennent des événements inattendus. Jacques souffre de ce délire organisationnel, car il a plutôt hérité du caractère maternel. Il est spontané, affectif, poétique. Mais il ne peut plus se réfugier auprès d’elle. Il y deux ans un cancer de la thyroïde l’a fauchée à l’aube de la quarantaine. Son père n’a pas pleuré. Il n’a versé aucune larme extérieure et Jacques lui en veut. Depuis, la vie est devenue un enfer. Ses deux frères, plus âgés, se sont murés dans le silence imposée par le respect de la parole paternelle. On devine qu’il subsiste un peu d’amour en réserve dans cette famille, mais il ne se contente que de rôder aux portes de chacun. Depuis la mort de la mère les baisers n’ont plus le droit de séjour et les quatre hommes partagent une existence pleine de raideur. Une journée à la maison rappelle les cours de mathématiques du papa professeur. Tout est rationnel, structuré, pas un mot de trop ne doit être prononcé. L’atmosphère est tendue, les repas pris en commun sont aussi animés qu’un cours de géométrie euclidienne. Les trois fils ont été stupéfaits quand avant l’été, leur père a annoncé son intention d’acquérir un ordinateur. Ils se sont bien gardés de s’enthousiasmer inutilement, se doutant bien des arrière pensées pédagogiques. Il s’attendait surtout à voir naître un règlement supplémentaire. Ils ne se trompaient pas.
Evidemment, je ne veux aucun jeu sur cet appareil. Il vous servira essentiellement de traitement de texte. Vous ne l’utiliserez qu’une heure par jour et à l’unique condition que vos devoirs soient terminés. Et justes ! Si j’ai choisi de prendre un abonnement d’essai à Internet c’est surtout pour poursuivre mes recherches. Vous pourrez essayer aussi mais le montant des communications sera déduit de votre argent de poche… Son discours terminé, il avait exigé que les plus grands s’inscrivent à l’atelier informatique du lycée et avait informé Jacques de son intention de l’inscrire à une colonie de vacances où il pourrait s’initier à l’informatique. Jacques n’avait pas contesté. De toute façon, il ne contestait jamais. Et il préférait une colo, même imposée, à des vacances studieuses consacrées à la visite de tous les vestiges gallo romains d’une région pluvieuse. Le plus compliqué fut d’obtenir l’autorisation de créer une boîte aux lettres électronique. Jacques avait rusé. Son père avait accepté, à condition de pouvoir contrôler régulièrement ce qu’elle contiendrait. Aussi, Jacques avait créé deux boîtes aux lettres : l’une que son père pourrait consulter et dans laquelle il s’arrangerait pour laisser traîner des messages culturelles et une autre, au code d’accès totalement secret qui serait réservé aux communications avec Armand et l’ensemble du réseau… Virginie et Fanny n’eurent aucune difficulté. Soit parce qu’elles étaient relativement libres, soit parce qu’elles étaient livrées à elles mêmes. Curieusement autant chez l’une que chez l’autre, on n’était pas inquiet des risques d’une surconsommation d’ordinateur. C’étaient des filles et pour cette raison on estimait qu’elles seraient certainement moins passionnées par cette merveille technologique que leurs frères les mâles.
Dans le creux de mémoire d’une main durcie S’est posée une perle de solide sueur Elle me raconte l’histoire de cet homme Qui n’entend plus les rires moqueurs Qui ne tremble plus au son des pas lourds des bourreaux Dans le lit douillet d’une douce paume attendrie Une plume vibre au chant de l’émotion Les doigts se trouvent Ils sont ensemble à rire dans une même tendresse
Marc se souvient de Fanny. Ils ont fait sa connaissance l’année dernière, pendant la journée porte ouverte. Il se rappelle une gamine hors norme. La dureté de son regard métallique l’avait frappé, surtout lorsqu’il fixait les autres enfants. Il revoit le petit sketch présenté avec Virginie. Une autre adoratrice de son fils songe t’il. Il s’agissait d’une parodie assez cruelle de leurs journée en centre de vacance. Tout ce qu’ils avaient observé ou compris était passé au crible de leur redoutable finesse. Il se souvient du malaise qu’avait suscité l’évocation du ridicule des jeux proposés et des stratégies mises en œuvre pour qu’animateurs et animatrices puissent draguer sous la haute protection de dame pédagogie. Bien sûr, ils avaient beaucoup ri ce jour là, ils étaient fiers de leur fils, de son originalité. Mais aujourd’hui, Marc ne sait plus comment utiliser ce souvenir. Sans que cela puisse se justifier, il a peur. Peur de cette image, qu’il se refuse à intégrer au registre des bouffonneries de son fils. Il distingue nettement le regard d’Armand et surtout celui de Fanny. Il n’y perçoit plus d’ironie mais de la haine. Pire encore, de la cruauté. Il se sent envahi d’un frisson désagréable dont l’origine n’est pas à chercher dans une quelconque montée de fraîcheur. Marc a peur, peur comme cela lui arrive fréquemment. Cette nuit, ce n’est pas pareil, il y autre chose. Quelque chose de plus épais, de plus boueux. Il s’enfonce Il essaie de penser à du futile, à de l’accessoire, se force à compter les points lumineux qui se déplacent au dessus. Avion ? Satellite ? Fatigue ? Il se rend compte que ses yeux du dehors lui ont échappé. Ils s’occupent à d’autres histoires. Pendant ce temps dans l’en dedans de sa tête, d’autres images se promènent, attendent d’être saisies et mises de côté. Il entend cette conversation avec le responsable du séjour, l’année dernière. Il se souvient avoir souri quand le directeur a jugé qu’Armand était associable. Comme s’il fallait, pour être sociable s’enthousiasmer et trépigner de bonheur à la moindre clownerie supposée désopilante. Comme s’il était interdit aux enfants de ne pas sourire, de ne rien dire, et même de souffrir. Marc avait souri pour ne pas être désagréable, mais il avait fini par s’emporter devant les jugements à l’emporte pièce de ce mannequin pédagogique. Il n’avait pas supporté Lucie non plus d’ailleurs que ce psychologue de l’à peu près estime « dangereux » le comportement d’Armand. Dangereux, pour lui et pour les autres. Il avait parlé aussi de l’influence négative de Fanny qui, d’après lui, n’était qu’une caractérielle. Marc lui avait répondu que s’il n’était pas capable de gérer quelques comportements, non pas spéciaux, mais différents, il fallait qu’il se consacre aux pensions pour chiens et chats ou qu’il organise une colonie avec les fans de Chantal Goya… Le directeur en salopette n’avait moyennement apprécié cet humour. Il avait ajouté qu’il ne voulait pas se mêler de ce qui ne le regardait pas, mais Armand aurait peut être besoin qu’on le suive de plus près. Marc se souvient de toutes ces paroles et aujourd’hui il y a comme un doute qui s’installe. Armand n’aime pas le sport. Armand n’aime pas les émissions pour la jeunesse à la télé. Armand n’invite jamais de copains de son âge à la maison, pas plus qu’il ne se rend chez les autres. Armand ne prend jamais de fous rires. Armand ne se sert jamais une deuxième part de frites. Armand n’aime pas les récréations trop longues et souffre quand il faut aller à la piscine. Armand n’est ni matheux, ni littéraire, il ne préfère et ne déteste ni l’un, ni l’autre. Armand aime apprendre mais il n’aime pas l’école parce qu’on passe trop de temps à répéter les mêmes choses et surtout à apprendre ce qu’il ne faut pas savoir. Armand aime parler avec son père, rire avec sa mère. Armand n’aime pas poser des questions inutiles et répugne encore plus qu’on lui en pose des stupides : »qu’est ce que tu voudras faire quand tu seras plus grand ? » Armand aime quand il pleut, et préfère contempler un vieux remorqueur rouillé plutôt qu’un hors bord flambant neuf. Armand, c’est un peu tout cela, c’est aussi tout ce que Marc ne sait pas et ne veut pas savoir. Cela fait plus d’une heure que Marc est dehors, il n’a pas retrouvé la sérénité, au contraire. Il a peur de s’être trompé, de ne pas avoir pris la pleine mesure de l’originalité de son fils. Il y a ce mot dangereux qui lui est revenu, ce soir, en pleine mémoire. Ce mot qui le dérange, qui l’inquiète, qui l’obsède. La rosée commence à tomber et il est parcouru d’un léger frisson, de froid cette fois, qui le pousse à reprendre le fil de son insomnie là où il l’a laissée. Dans le lit, Lucie dort calmement, elle stationne dans la diagonale. Marc se recroqueville à ses côtés pour ne pas la réveiller. Elle devine la présence fraîche et l’accueille au centre d’un nouvelle figure géométrique…
Lorsqu’ils sont sans enfants Marc et Lucie sont embarrassés du temps dont il dispose. En ce milieu du mois d’août, ils travaillent tous les deux et se disent qu’il est préférable de confier sa progéniture aux bons soins de spécialistes des loisirs éducatifs plutôt que de les savoir livrés à eux mêmes et au désœuvrement durant les longues journées d’été. Ils ont la certitude qu’Armand, Frédéric et Juliette apprécient ce type de vacances. Cela leur permet de sortir un peu de leur cocon, de rencontrer des difficultés qui ne peuvent que mieux les préparer à ce que promet de réserver la vie. En outre, ils ne peuvent pas imaginer et ils ne pourraient pas accepter un refus tant ils vivent avec le souvenir quasi « mythologique de la colo « . Aussi loin qu’ils puissent remonter, ils ne voient que des images de bonheur, de rires, d’amitié, d’amour même. Mais ce sont des souvenirs d’animateurs. Surtout pour Lucie qui a le don de s’énerver si on ose remettre en cause ce type de vacance. C’est ce qui tracasse le plus Marc. Il a peur pour Armand. Il a peur de se tromper et surtout de l’avoir trompé en le manipulant, en l’empêchant de donner un véritable avis. Armand a changé cette année, il a mûri, il n’a plus l’enthousiasme sautillant de ses frères et sœurs. Il prend de plus en plus des attitudes graves, comme quelqu’un qui que peu de temps à perdre avec des futilités. Marc est inquiet de nature. Mais ce soir il n’arrive pas à trouver le sommeil. Il sent bien que la chaleur orageuse n’est pas seule responsable de son tourment nocturne. Une fois de plus, il est envahi par cette bouffée d’angoisse qui précède toujours l’arrivée imminente d’un pressentiment, mauvais si possible. Il règne une chaleur moite, une chaleur lourde, pernicieuse, présente dans le moindre repli du drap qui le recouvre. Même lorsque la canicule est à son apogée, Marc ne supporte pas d’être à découvert, cela amplifie ses appréhensions. Il a besoin d’une présence pesante sur les jambes et doit livrer de véritables combats de lit avec Lucie pour conserver cette carapace textile. Il retarde le plus possible le moment où il se lèvera, pour ne pas troubler le sommeil si léger de celle qui à côté de lui, abandonnée, relâchée dans la recherche du moindre courant d’air s’offre à tous ses sens. Il pourrait éliminer ces appréhensions désagréables et retrouver le sommeil. Il lui suffirait de s’approcher de ce corps dont il devine les contours dans la demi-pénombre. Il sait que Lucie est toujours plus détendue, plus entreprenante lorsqu’elle ne craint pas de réveiller tout ou partie de son encombrante progéniture. Il n’ignore pas qu’elle a besoin de dormir, que demain elle se lève aux aurores. Ils ont déjà fait l’amour, tout à l’heure, comme au début, comme il y a treize ans, pendant cette colo à l’île d’Oléron où il avait tout de suite été subjugué. Il profite des flashs de nombreux éclairs de chaleur pour admirer, et s’imprégner de la symphonie de courbes que joue ce corps dont il connaît chaque parcelle. Elle est couchée sur le côté, jambe droite repliée à quatre vingt dix degrés, l’autre allongée, profilée dans la continuité du dos. Il aurait envie de se réfugier dans l’espace accueillant de cette cavité naturelle. Il aimerait pour, étouffer ses idées noires, s’emboîter dans ce corps, en silence, soigneusement, délicatement comme deux pièces d’un puzzle qui se rejoignent naturellement. Sentir contre le haut de sa cuisse la chaleur de son sexe, attendre calmement que le mouvement se fasse. Puis entendre son souffle s’accélérer, deviner l’angle droit formé par ses cuisses s’arrondir un peu, s’impatienter, et disparaître dans un emmêlement soigneusement réfléchi. Mais il est deux heures trente, Marc doit se contenir. Le temps des colos est loin. A six heures Lucie sera partie pour une journée de travail. Il ne se contente que d’une longue caresse qui part du creux de la nuque pour s’achever à la base des reins. Il n’en suffit pas plus pour qu’elle modifie sa position, mettant un maximum d’application à humilier la raideur de la pénombre grâce à la rondeur de sa sensualité. Marc s’est levé. Il ne dormira plus. Il faut qu’il sorte sur la terrasse, qu’il entende les bruits de ce qui vit la nuit. Il faut qu’il respire à fond, comme le médecin le lui a conseillé. Pour atténuer les douleurs picotantes qui assaisonnent ses insomnies. Il s’est installé sur la balancelle, essaie d’organiser ses pensées. Il ne sait plus, tout se mélange, tout est enveloppé du même doute. Marc aime s’inventer des désespoirs impossibles. De ces désespoirs qui ne peuvent naître qu’avec la disparition des autres. Il commence par attendre le passage d’une idée noire, très brève, imperceptible, il la cueille puis la laisse mûrir, grossir. Peu à peu elle se transforme. Celle qui n’était qu’hébergée par un esprit tourmenté finit par l’envelopper totalement de ses griffes acérées. Marc s’est déjà inquiété de cette tendance à ne pas résister à l’appel de la douleur, mais ne s’en est jamais ouvert à quiconque. Il a fini par admettre qu’il avait besoin, pour son équilibre diurne de ces cocktails de souffrances nocturnes. Généralement dés qu’il se lève, dès qu’il reprend contact avec la réalité, le charme est rompu. Il revient à des préoccupations plus professionnelles, familiales ou même épicières. Mais cette nuit, peut être en raison de la chaleur, volumineuse, poisseuse il a le sentiment qu’au matin l’étau ne se desserrera pas. Il hésite à éliminer de ses soucis l’idée le pressentiment que quelque chose ne va pas avec Armand. En fait il ignore s’il s’agit d’une inquiétude inutile ou d’un début de certitude. Marc se souvient du départ de son fils, il y a deux semaines, il l’a embrassé de façon inhabituelle. Comme s’il avait quelque chose à lui dire, comme s’il attendait un signe, une parole autre que les traditionnelles recommandations et les allusions un peu vaseuses sur ses amours avec Fanny.
C’est pendant la « cyber colo » que le groupe des irréductibles a vu ses effectifs doubler. Dès le premier jour, Armand, Virginie et Fanny se sont trouvés dans la même équipe. Le troisième jour, le grand tableau de la citoyenneté mis en place, six prénoms se côtoyaient dans l’emplacement prévu pour RIEN. Pour les trois premiers, ce n’était pas une surprise. L’équipe pédagogique connaissait le « dossier » des trois contestataires emmenés par Armand. Les personnels ne se renouvelaient pas beaucoup dans cet organisme de vacances et plusieurs animateurs avaient goûté aux délices d’un séjour avec Armand, Fanny ou Virginie. Lors de la réunion de préparation, fin Juin, il avait fallu consacrer un temps de travail à l’étude d’une stratégie pour résoudre le problème du trio infernal. Les séparer ? C’était courir le risque de multiplier les difficultés par trois. On avait la conviction que chacun continuerait d’œuvrer dans son groupe. Trois animateurs seraient « sacrifiés ». Les regrouper paraissait être la moins mauvaise des solutions. Un seul animateur aurait le redoutable privilège d’essayer de les dompter. Et puis cette année, il y aura les activités décloisonnées, ils finiraient par se lasser et rentreront dans le rang. On parie que l’un des trois finira par se désolidariser en se laissant tenter par une nouvelle activité. On est persuadé qu’avec le projet de colo citoyenne, on finira par les intégrer. On étouffera leur désir de révolte avant qu’il ne naisse. Tout simplement parce qu’on leur permettra de laisser libre cours à leurs pulsions, tout en assurant un encadrement efficace. Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est les trois grains de sable supplémentaires. Trois grains de sable apparus le jour des grands débuts de la colo citoyenne. Boris, Jacques et Julien étaient de ces empêcheurs de tourner en rond. Avant de s’inscrire dans l’activité RIEN, ils ne se connaissaient pas, mais on aurait pu imaginer qu’ils avaient suivi un stage intensif auprès des trois autres. Armand les avait remarqués dés le premier jour. Ils furent les seuls à contester les activités manuelles et lorsqu’il s’agissait de transhumer vers la plage, ils traînaient toujours en arrière. La première rencontre, celle qui précéda la consultation des enfants en vue de l’établissement du grand tableau de la citoyenneté, eut lieu à la bibliothèque de la colo. Pour être plus exact, elle eut lieu devant l’étagère sur laquelle on avait entassé quelques dizaines de livres qui avaient dû appartenir à l’arrière grand mère du directeur… Armand était entré avec Fanny et Virginie, ils avaient été surpris de découvrir qu’ils n’étaient pas seuls. Boris, Jacques et Julien feuilletaient un livre un peu bizarre qu’il connaissait bien : « La république des enfants « . C’était un livre d’images où l’auteur imaginait un monde un peu fou sur lequel les enfant régnaient en maîtres absolus. Un monde à l’envers en quelque sorte. Armand les avait interrompus dans leur lecture, et s’était adressé à eux armé d’un sourire condescendant.
Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.
Bien sûr que non !
Alors c’est quoi, si c’est pas un travail ? Armand savait très bien où il voulait en venir, et questions après questions les laissait s’empêtrer dans le piège qu’il avait tendu.
A dire vrai, c’est un peu comme des vacances avaient répondu, un peu naïfs les victimes du jour.
Si vous êtes en vacances, vous êtes pas payés alors !
Si, on est payé, mais tu sais, c’est pas vraiment un salaire, on appelle ça une indemnité. C’est difficile à comprendre. Et puis, c’est normal qu’on gagne un peu d’argent. Il faut qu’on vous surveille, qu’on vous apprenne des choses. On s’occupe de vous quoi…
Donc, c’est un travail puisque vous êtes payés !
Si tu veux, c’est un travail ! Et alors qu’est ce que ça change ? Où tu veux en venir avec ces questions ? Armand n’a pas l’habitude d’étaler sa culture. Il lui arrive pourtant de connaître de véritables instants de jubilation lorsqu’il parvient à mettre les adultes en difficulté par la pertinence d’un raisonnement. Il doit beaucoup à son père pour ses connaissances et notamment ce qu’il sait sur l’origine des mots. Marc aime l’émerveiller en lui expliquant par exemple qu’hippopotame signifie le cheval du fleuve. Armand comprend ainsi que les mots vivent, qu’ils naissent, grandissent, se modifient et parfois meurent. Marc lui parle de ses mots avec amour, comme il évoquerait des êtres humains. Il lui avait confié son inquiétude à propos de certains d’entre eux. Une terrible maladie les ronge, une maladie rendant le mot incapable de retrouver ses couleurs d’origine. Marc voulait parler de cette tendance que l’on a à trahir les mots, à les accommoder à toutes les sauces, à les exposer en vitrine. Marc lui avait parlé du côté un peu curieux du mot travail : ce mot venant du mot latin » tripalium » instrument de torture. Armand fut stupéfait par cette découverte. Ce jour là, à la colo, il se souvenait et était satisfait de pouvoir utiliser sa culture.
Vous saviez que travail voulait dire torture, autrefois ? C’est une torture pour vous de vous occuper d’enfants ?
Mais enfin, où va t’il chercher ça celui là ! C’est pas une torture, puisqu’on t’a dit que c’était plutôt un plaisir.
Oui, mais si c’est un plaisir que tu te fais payer, moi je comprends pas. Il faut que tu m’expliques. Je suis en vacances avec toi, ça me fait pas plaisir et il faut que mes parents paient cher, et toi t’es en vacances avec moi, ça te fait plaisir, enfin apparemment, mais toi on te paye. Bien sûr, Armand utilisait des raisonnements qui auraient mérité de s’affiner un peu plus. Mais ce qui lui plaisait, c’était de déstabiliser quelques uns de ces jeunes adultes. Juste pour le plaisir, par jeu. Pour les voir embarrassés.
Virginie est son amie. Elle la supporte, peut être parce qu’elle est loin, peut être parce qu’elle ne la voit qu’une fois par an. Virginie et Fanny sont l’angoisse de tous les animateurs débutants. Surtout Fanny. Elles n’entrent dans aucun schéma classique, ne correspondent à aucune des catégories qu’ils avaient pu identifier durant leur formation. Elles ne sont ni agressives, ni passives, ni grossières ni insolentes. Elles sont indéfinissables, imprévisibles. Leur grande force, c’est la complémentarité. Leur présence crée un malaise. Elles n’ont pas besoin de s’exprimer. Elles sont. Elles se contentent d’être, d’observer, d’écouter. En silence. Les animateurs ne savent jamais comment réagir, ils se sentent de trop. Et le soir, ils racontent aux autres leurs souffrances. Ils expliquent qu’en présence de Fanny et Virginie ils se sentent si mal qu’ils ont l’impression de s’entendre, de se voir. Ridicules. C’est comme si elles nous jetaient un sort, dès qu’elles nous regardent on se sent pris d’une espèce d’angoisse, difficile à décrire. Ce n’est pas de la peur, c’est pire que cela, c’est la sensation de n’être rien. Rien que des objets de mépris. Elles sont et nous ne sommes rien…
L’été dernier, Armand est parvenu à pénétrer le monde de Fanny et Virginie. On ignore comment il s’y est pris pour s’attirer leur sympathie, mais elles l’avaient accepté tout de suite. Cette année là, de difficile, la situation est devenue catastrophique pour les animateurs. Il n’y avait ni dominante, ni apprentissage de la citoyenneté pour espérer souffler un peu. Il fallait les supporter la journée complète. Une journée complète avec Fanny, Virginie et Armand, c’est une journée longue, très longue, trop longue. Trop longue quand les enfants auxquels on se consacre posent beaucoup de questions. Des questions embarrassantes auxquelles on va évidemment mal répondre. Des questions ni méchantes, ni stupides, de simples questions posées par quelques êtres humains à d’autres humains. Avec une petite nuance toutefois, ceux qui posent les questions, les petits humains, connaissent déjà les réponses que leur feront les grands humains. Et celles qu’ils ne leur feront pas parce qu’ils sont petits, tout petits. Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.
Incapable de pousser plus loin la conversation, confus, penaud, le directeur s’était éclipsé sans essayer de les convaincre. Le soir, en réunion, tout le monde a donné son avis à propos du problème du Rien. Daniel, le jeune animateur stagiaire responsable de l’activité n’avait rien à dire. D’une part parce qu’il n’était pas encore diplômé et d’autre part parce qu’il était tard et qu’il avait hâte qu’une décision se prenne pour rejoindre l’aide cuisinière qui l’attendait à la plage. Et fatalement, comme c’était une colonie démocratique, on avait voté, et le rien l’avait emporté. D’un rien. L’activité était maintenue.
Armand a un faible pour Fanny. Fanny le lui rend bien, mais elle est surtout inséparable de Virginie qui est un cas à part. Elle ne se sent bien qu’au milieu des garçons et n’hésite pas à se mêler aux nombreuses bagarres qui ponctuent les temps calmes. Fanny est la seule personne de sexe féminin de son âge qu’elle puisse supporter. En fait c’est une féministe, une vraie, comme on aimerait en rencontrer parmi ses aînées. Elle ne supporte pas qu’on l’enferme dans son statut de fille avec tous les préjugés qui accompagnent cette classification. Elle n’est pas tendre, non plus, avec ceux qui se croient originaux et affectueux en la gratifiant du titre de « garçon manqué ». Elle ne se prive pas de dire, à ces psychologues d’opérette que la seule chose dont elle est sûre, c’est qu’elle est une fille réussie. Depuis trois étés, elle participe aux mêmes colonies que Fanny. Fanny est différente. Elle a l’enveloppe d’une déjà belle jeune fille en devenir. Pleine de séductions et de sensualité. Comme une arme qu’elle utilise contre ceux de son âge, mais surtout contre ces jeunes adultes qui ne maîtrisent pas encore leurs pulsions. Fanny est cruelle, au sens propre du terme, elle éprouve beaucoup de plaisir à faire souffrir ses proies, surtout lorsqu’il s’agit de grands dadais tout juste déniaisés qui s’adressent à elle avec des mots empruntés aux séries télévisées qu’elle ne supporte pas. Ses mots, elle les choisit avec soin, puis elle les aiguise sur la pierre de son mépris et les leur jette violemment à la face. Ils souffrent ces apprentis adultes qui hésitent entre le hier et le demain, entre le trop tard et le déjà. Ils souffrent parce qu’ils se sentent ridicules, diminués, humiliés. Alors, ils remballent leurs mains, faussement affectueuses, qu’ils avaient crus bon d’égarer sur la chevelure porte bonheur de Fanny. Fanny possède une toison à la Angela Davis. Une toison qui alimente bon nombre de conversations inutiles. Celles où on ne parle que pour donner l’impression de s’intéresser à quelque chose. Toutes ces mains, elle ne les tolère plus, elles sentent la flatterie de foire. Elles ont mauvaise haleine, ces mains, elles respirent le médiocre, la niaiserie, le » viens ici que je te caresse, ou plutôt que je te tripote « . Fanny habite à Istres. Elle vit dans la vieille ville, presque au sommet, et de sa terrasse elle domine une mer de toits aux vagues rousses et ocres. Dès que les beaux jours arrivent elle passe de longues heures à regarder l’étang de l’Olivier, au loin. Elle écoute la vie dans les maisons, sur les autres terrasses. Elle ne comprend pas ce qui se dit, mais elle aime imaginer des intrigues dans chaque conversation surprise. Pendant la saison touristique, elle aperçoit des groupes qui gravissent les quelques marches qui les conduisent au point de vue que le guide bleu leur indique. Ils la dérangent, elle les gomme de son panorama, parce qu’ils font comme une tâche à sa belle ville.
Alors ils ont choisi. Tout a été organisé pour que les enfants citoyens puissent s’exprimer et choisir. Ainsi, au début du séjour, on leur a demandé d’inscrire sur un bout de papier la ou les activités souhaitées. Le soir, lorsque les animateurs de l’équipe de grands, des pré ados comme on dit pour faire scientifique, ont dépouillé les bulletins, il y a eu un premier choc. Beaucoup d’enfants n’ont pas été surprenants ni originaux dans leurs choix. On a retrouvé les grands classiques : la peinture sur soie, la pyrogravure, le ramassage des coquillages et la construction de cabanes. Mais surtout, quelques enfants ont choisi comme seule occupation l’activité « RIEN ». Il a fallu qu’ils réfléchissent ces animateurs spécialisés. Il a fallu qu’ils admettent qu’il serait impossible de refuser ce choix. Puisqu’ils avaient dit aux enfants : » vous avez des droits, utilisez-les «, ils ne pouvaient pas se contredire en éliminant, de manière autoritaire, le choix de six citoyens. C’est ainsi que le lendemain matin, sur le grand tableau de la citoyenneté, celui où chacun doit inscrire son nom en face de l’activité choisie, il y a une case réservée à RIEN. Plus exactement un emplacement est prévu pour ceux qui ont choisi de ne rien faire… Les animateurs, conseillés par le directeur, ont décidé d’aller jusqu’au bout du projet. Avec, il est vrai, le secret espoir que rapidement les choix se portent sur des activités classiques. Et surtout que la case RIEN n’ait plus aucune utilité. Tous les matins de la première semaine, Armand, Fanny, Jacques, Boris, Julien et Virginie s’inscrivent pour ne rien faire pendant les périodes où l’activité dominante n’est pas proposée. Ils ne veulent rien faire. Ils veulent être tranquilles, ensemble. Ils ne veulent plus pratiquer des activités qui ne sont que de pâles imitations de ce qu’ils subissent toute l’année à l’école. La différence c’est qu’ici on est en maillot de bain et qu’on a le droit de tutoyer les adultes. Pendant que les autres construisent des cabanes, participent à des concours de châteaux de sable, enfilent des perles, collent des bouts de laines sur des pots de yaourt ou construisent des flèches polynésiennes, eux, ils ne font rien. Rien de productif, rien qu’ils puissent ramener à la maison pour compléter l’exposition permanente des dessus de télé. Pour les surveiller, on dit pour les encadrer, on a désigné un jeune animateur stagiaire. Comme il n’est que stagiaire, il ne sait presque rien faire. Et ils ont cru comprendre, qu’il n’aimait rien faire. Il est animateur, parce que son frère l’est aussi. Il lui a expliqué que c’était super, surtout pour l’ambiance, le soir, quand les gamins sont couchés. Les enfants, ce n’est pas son truc, mais comme son frère lui a expliqué que dans cette colonie on ne les avait pas tout le temps sur le dos et qu’en plus il y aurait un arrivage de nouvelles animatrices, il n’a pas hésité. Alors, comme il n’est que stagiaire, et qu’il ne sait presque rien faire, il n’a pas eu le choix. A l’issue de la première réunion, il s’est retrouvé responsable de l’activité RIEN. C’est facile, puisqu’ils ne font rien. Quelquefois, ils parlent ou plutôt ils murmurent. Ils lisent des histoires. Surtout Armand qui vient à l’atelier RIEN avec un gros document relié de la taille d’une ramette. Il le lit. Parfois, il y en a qui écrivent, ou qui recopient. Il ne sait pas ce qu’ils trament mais comme ils le laissent tranquille cela lui est égal. Il se contente de les regarder. C’est ennuyeux d’observer des enfants qui ne font rien, ou pas grand chose, alors il s’endort. Il faut dire que le sommeil lui manque car la nuit il n’est plus stagiaire et n’a rien à apprendre. Le plus fastidieux, ce sont les réunions pédagogiques, parce que forcément quand vient le moment du bilan, il n’a rien à dire. Evidemment au début de la deuxième semaine quand les autorités pédagogiques se sont aperçues que le même groupe d’enfants s’entêtait à ne s’inscrire qu’en face du RIEN elles leur ont demander de justifier ce choix. C’est Fanny, une ancienne, qui a répondu pour les cinq autres. Elle a expliqué que c’était simplement parce qu’ils avaient envie de ne rien faire. Comme en plus on leur donnait la possibilité de choisir, ils ne voyaient pas pourquoi ils s’en seraient privés. Elle a même ajouté qu’elle ne comprenait pas pourquoi on ne posait pas la même question à ceux qui choisissaient depuis le début de la semaine l’activité « fabrication de colliers en coquillages »… Un jour, le directeur a voulu les rencontrer pendant qu’ils étaient en atelier RIEN. C’est un jeune directeur dynamique qui n’hésite pas à se jeter à l’eau pour faire rire les plus petits et les animatrices un peu coincées. Pour se distinguer des autres il est toujours torse nu sous une grande salopette en jean ternie par de nombreux bains de minuit. Comme à son habitude, et comme son statut le lui permet, il a commencé par leur passer la main dans les cheveux. Pour bien leur montrer qu’il venait en ami, en complice même. Mais surtout, pour se rassurer, car il les connaissait bien. Particulièrement Armand et Fanny. Il avait pu tester, l’année précédente, les humeurs un peu particulières de ces deux spécimens. Il a commencé par prendre une longue inspiration, puis s’est lancé dans un grand discours. Sur la vie : comme quoi il fallait apprendre à faire des choix désagréables, comme quoi on ne pouvait pas toujours faire ce dont on a vraiment envie. Il a prétendu aussi qu’un âne qui ne goûte que du foin ne mange que du foin, et que pour effectuer de bons choix il fallait un peu se forcer. Armand a souri et a dit qu’il s’inquiétait inutilement. Il lui a affirmé qu’ils étaient heureux, comme ça, à ne rien faire, et qu’il ne comprenait pas pourquoi on venait les embêter. Il a conclu en lui expliquant que s’il ne voulait plus que cette activité soit choisie, il ne fallait plus la proposer. Et s’ils le faisaient, alors ce ne serait plus une colonie de citoyens mais une colonie tout court. Fanny, beaucoup plus sèche, a ajouté que ce n’est pas quand on a fait une erreur qu’il faut réfléchir, mais avant. Elle a déclaré que s’ils étaient obligés de s’inscrire dans d’autres activités, sa démocratie c’était du bidon.
Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca… C’était une collection inutile, qu’il ne montrait pas. Les autres n’entendaient pas les mêmes mélodies. Il en avait parlé à Armand, une fois, mais il n’avait pas été convaincu. C’était un peu tôt, il aurait fallu, pour qu’il puisse apprécier les saveurs de ces mots, attendre quelques années de plus. Au bout du compte, Marc s’était laissé convaincre et avait conclu que ce serait la meilleur façon d’utiliser intelligemment le micro ordinateur familial. On avait donc choisi la colonie Internet avec des arrière pensées éducatives. C’est encore une fois « on » qui impose sa loi. On a choisi. On. Le fameux « on » pronom personnel impersonnel de la troisième personne du singulier. Il est singulier, ce pronom qui se permet de prendre la place d’un seul ou d’une multitude. Il est singulier ce pronom qui regroupe parfois sous son anonyme dictature des foules énormes.
On avait pensé, avec ton père. (Et le on singulier, devient pluriel grâce à l’entrée en scène d’un complice qui lui donne force de loi.) On avait pensé que tu pourrais choisir cette colo à dominante informatique. On avait pensé que tu aimerais certainement t’initier à Internet. Comme on vient d’acheter un micro, on s’est dit que ça pourrait toujours te servir.
Et tout le monde est content. Ou plutôt on est content. Tant pis, si le fils ou la fille préférée aurait souhaité une colonie dominante chasse aux escargots, ou apprentissages des chants d’oiseaux. Armand, lui, n’avait pas eu la sensation d’être manipulé. Bien au contraire. On avait envoyé le formulaire d’inscription le jour même. Armand, n’a pas eu à regretter. D’une part, l’activité l’a passionné et d’autre part cela lui a permis d’élargir le groupe qu’il avait constitué avec Fanny et Virginie l’année précédente. Ils se sont rapidement retrouvés à six dans les mêmes activités. Hormis leur attirance pour Internet et la lecture de romans d’aventure, ils ont en commun de détester la plage. Surtout quand il faut se déplacer en groupe. Et plus encore, quand le groupe doit marcher en rangs serrés. Quant aux baignades, elles se déroulent à l’intérieur d’un parc que les spécialistes de l’animation aquatique appellent un périmètre. Il faut entrer dans l’eau quand l’animateur l’a décidé et en sortir quand le coup de sifflet du maître nageur a retenti. Armand et les siens sont allergiques à tous ces jeux stupides qu’on leur propose continuellement dans le but de les éduquer dans la joie et la bonne humeur. Ils sont exaspérés par les animateurs couvrant le bruit des vagues avec leurs cris stupides et par les animatrices qui n’ont d’yeux que pour les abdominaux du maître nageur, toujours entre deux sommeils. Depuis le temps, ils connaissent tous les rites des colonies. Aujourd’hui ils n’aspirent qu’à être tranquille. Ce qu’ils préfèrent, c’est qu’on sollicite leur avis. Le premier jour, le directeur adjoint, chargé de la pédagogie et des équipes de grands, explique que cette année on a décidé – tiens, encore le on – de les éduquer à la citoyenneté. Comme la plupart ignorent le sens de ce terme, il a expliqué qu’être citoyen dans une colonie c’est pouvoir choisir…
Cette colonie a été semblable à celles qu’Armand a déjà connu. Armand est un habitué de ces séjours éducatifs. Il est un habitué et s’y est habitué. Comme pour les vacances vertes avec la tante Annette. Ses parents se sont rencontrés en colonie. Ils y ont vécu parmi les plus beaux moments de leur vie… Alors, pour une fois, ils ont décidé d’imposer ce type de vacances à leurs enfants. Aujourd’hui, Armand leur reproche de vivre sur leurs souvenirs, de s’imaginer que tout sera extraordinaire parce qu’ eux l’ont vécu, parce qu’ eux l’ont voulu. Il aurait préféré qu’on lui impose franchement plutôt que de le manipuler en lui décrivant un monde qu’il n’a jamais rencontré. Il ne détestait pas ces séjours collectifs mais n’était pas un passionné. Heureusement que cette année il y avait une dominante : une initiation à l’informatique et au réseau Internet. Le prospectus expliquait que les enfants pourraient, en plus des autres activités traditionnelles, se perfectionner dans l’utilisation de ce nouveau moyen de communication. Armand se souvenait du slogan qui l’avait attiré : » Avec Internet, la super colo devient la cyber colo ». Avec du recul, il se dit que c’était bien un slogan de gentils animateurs dévoués. Juste ce qu’il faut de niaiserie pour bien montrer qu’on ne s’adresse qu’à des enfants. Il se souvient que sa mère n’avait pas été attiré par ce titre accrocheur. Par contre ce qui l’avait facilement convaincue, c’était la référence, quelques lignes plus bas, à la « pédagogie ». Il était expliqué que les enfants bénéficieraient de la même démarche d’apprentissage que celle appliquée dans les stages de formations d’animateurs. Toujours les souvenirs ! Les stages cette fois ci. Ces stages intensifs, où semble t’il, elle connut ses premiers émois amoureux durant les longues veillées où l’on dansait le folk au son de la pédagogie nouvelle. Armand n’eût donc pas besoin d’insister. Sa mère qui souffrait de nostalgie chronique, à la simple évocation de ses premières maladresses amoureuses, accepta tout de suite. Evidemment, cette colonie était plus coûteuse. Trente pour cent de plus ! Mais c’est normal, il faut que les parents comprennent et acceptent que la qualité pédagogique a un prix… Et Armand entra dans le cercle fermé des « internautes ». Ce séjour tombait bien. Ses parents avaient décidé de vivre avec leur temps, de s’installer dans la modernité. Ils s’étaient équipés d’un micro ordinateur familial. Ce ne fut pas sans réticence. Marc considérait ce nouvel outil comme l’impitoyable bourreau du papier et des émotions qu’il procure. Il avait fini par céder car il savait ses craintes considérées comme archaïques. Il n’avait pas le droit, pour rester fidèle à ses principes, d’abandonner ses enfants au bord d’une route à regarder passer les autres. Il avait confiance, espérant qu’Armand ne se transformerait pas en un prolongement organique d’une de ces machines électroniques. Marc était amoureux des mots et s’était inquiété du jargon utilisé pour faire tourner cette planète Internet. En essayant de lire quelques brochures et articles dans la presse spécialisée il avait été surpris des possibilités offertes par ces nouvelles techniques. Mais il fut effrayé par la pauvreté de cet espèce de langage ésotérique. Il voulait bien admettre qu’il était obtus, mais il ne supportait pas ces termes artificiels, tels que web, cybercafé, e mail, modem. Ils lui rappelaient les onomatopées vociférées par les robots des mauvais dessins animés japonais. On ne savait jamais s’il s’agissait de véritables mots ou de sigles prononcés phonétiquement.
Armand n’admet aucun débordement affectif. Il redoute ces fins de colonies où tout le monde s’essaie à la tristesse. Ces effusions sont inutiles, exagérées ou hypocrites. Il n’est pas dupe et distingue l’ombre grise des adultes dissimulés derrière les gentils animateurs dévoués. Les adultes, Armand les a éliminés. Hormis son père, et peut être un certain Eugène Mollard dont il a conservé le manuscrit au fond de son sac. Il le lira ou le racontera aux autres, aux quelques uns, trop rares, qui pourront le comprendre. Le rite est incontournable : c’est à qui mouillera le plus l’embrassé de ses ruissellements nostalgiques. Les « on s’écrira » fusent autant que les « c’était super ». Sans parler de ceux qui se tiennent par la main, les yeux dans le vague. Il s’agit des plus grands, les ados comme on dit, et des plus jeunes animateurs, qui dans ces cocktails de sanglots ne se distinguent pas de la masse. Armand attend que le vent de la niaiserie se calme. Il s’est mis à l’écart. Avec lui, Jacques, Boris, Julien, Fanny et Virginie. Ils l’entourent, ne disent rien. Ils ont hésité à participer, ne serait ce que du bout des lèvres, à ces embrassades spontanées. Ils ne sont pas aussi durs que lui. Hormis Fanny. Mais il a réussi à les convaincre, une fois de plus, du ridicule de ces épanchements lacrymaux. C’est un groupe soudé. On ne les voit pas communiquer. A les observer, on comprend qu’un lien très fort les unit. On ne peut que supposer, parce qu’en leur présence, on se sent mal. Très mal. On éprouve la sensation désagréable d’être épié. Patiemment, ils attendent que tout soit terminé. Animateurs et enfants n’en finissent plus de s’étreindre. De temps à autre, ils jettent un regard en direction d’Armand, de Fanny, des autres. Mais aucun n’ose approcher. L’autobus entre dans la cour en roulant au pas. Les cris sont perçants, stupides aussi. Le car s’immobilise dans un long soupir de frein. Un soupir de soulagement pour Armand et les siens. Bientôt ils seront en gare de Nantes, où les tris s’effectueront en fonction des destinations. Bientôt ils se retrouveront, ailleurs, dans un nouveau monde : le cybermonde. Bientôt ils commenceront à tisser une toile d’araignée entre Saint Etienne, Paris, Villeurbanne, Istres, Limoges, et Rennes.
Ce mardi onze avril, Marc a reçu un paquet provenant des éditions Grissart. Il contient une dizaine de manuscrits. Il les pose en tas sur un bureau déjà envahi à ses quatre points cardinaux de papiers sous toutes formes : reliés, agrafés, froissés, déchirés, empilés. Il ne prend même pas le temps de les découvrir, de les soupeser. Il agit de manière routinière, se dit qu’il aura bien le temps de se plonger dans ces lectures difficiles. Pendant quelques secondes, son regard est attiré par le nom, un peu ridicule, d’un de ces apprentis écrivains. Il s’agit d’un certain Eugène Mollard. En quittant son bureau, Marc se dit que la première erreur de ce peut être futur prix Goncourt est de ne pas avoir choisi un pseudonyme. Il oublie ce nom et songe à l’ampleur de la tâche qui l’attend. Les éditions Grissart le connaissent et lui autorisent des délais de lecture plus important que l’usage. Il est vrai que la patience est une des premières qualités à travailler pour entrer dans le monde de la littérature. Quelques minutes seulement après avoir reçu ce colis il l’a déjà enseveli sous le fatras de papier de son bureau et dans un coin reculé de sa mémoire. Chaque année, à Pâques, Armand doit subir la semaine de vacances à la campagne chez une tante célibataire qui vit entourée de chats et de rideaux mauves. Il aime le silence et la nature mais appréhende de plus en plus ce stage rural imposé par la diplomatie familiale. C’est un vendredi soir, le quatorze avril, qu’Annette, sa tante biologique dans tous les sens du terme vient le chercher. Il redoute l’ennui. Surtout s’il pleut. Il ne trouve rien à lire dans sa bibliothèque personnelle. Il sait que son père trouverait de bonnes histoires sortant de l’ordinaire à lui proposer. Mais aujourd’hui Marc est absent, comme chaque fois que la tante Annette passe à la maison. Juste avant de grimper dans la 403, mauve bien sûr, prétextant une envie pressante, il est passé par le bureau de son père. Ce n’est pas interdit, mais il n’est pas non plus recommandé de s’y rendre en cachette. Il fouille les différents amoncellements de livres mais n’y trouve pas de quoi satisfaire son appétit. Il s’apprête à abandonner ses recherches lorsqu’il aperçoit les manuscrits. Depuis quelques temps déjà il souhaite découvrir ce qu’est un livre à l’état brut. Il saisit le premier de la pile et a juste le temps de le glisser dans son sac entre le gros pull en pure laine des Pyrénées et l’épais pyjama pour les longues nuits campagnardes encore fraîches. Ce fut une de ses plus belles semaines à la campagne. Il n’avait jamais rien lu de pareil. Il avait eu la main heureuse. Ce n’était pas un livre pour enfants bien sûr, mais il leur était adressé, un peu comme un message. Le dernier chapitre l’avait un peu déçu. Il était un peu naïf, un peu commun. Il aurait bien voulu savoir à quoi ressemblait cet Eugène Mollard. La semaine suivante, Armand s’est procuré un dépliant sur la colonie Internet et l’a laissé traîné négligemment sur la table…
Marc a peu de temps à consacrer à Armand et se le reproche. Il essaie de compenser ce déficit en lui accordant des moments de grande complicité. Il connaît son fils et sait qu’il n’est pas disposé à supporter la présence inutile d’un adulte. Mais il ne peut éviter l’inquiétude. Il s’interroge sur son rôle, sur la qualité de cette relation qu’il imagine authentique. Son travail consomme trop de ce temps précieux, ce temps qu’il ne parvient pas à morceler. Armand n’a jamais complètement compris en quoi consistait le métier de Marc. En classe, il est embarrassé lorsqu’il faut parler de la profession du père. Il explique que son métier c’est lire. Les autres se moquent et lui répondent qu’on ne peut pas lire tout le temps que quand on lit c’est comme si on ne faisait rien, que quand on lit c’est qu’on ne travaille pas. Ils disent que lire, c’est un loisir. Un métier c’est ce que l’on fait tout le temps. Armand répond que son père lit tout le temps, même quand il ne travaille pas. Marc est un artisan un peu particulier. C’est un travailleur indépendant qui passe son temps à lire. Il n’est ni archiviste, ni bibliothécaire comme il répond parfois pour simplifier et éviter d’inutiles explications. Il travaille sur contrat, pour le compte de grandes maisons d’éditions, d’entreprises, d’universités ou pour son propre compte. Les commandes sont variées. Il arrive qu’une entreprise le sollicite pour l’aider à préparer un dossier concernant un produit, un concept. Il intervient parfois en amont des agences de publicité. C’est ce qu’il aime le moins, parce qu’il prend peu de plaisir à fouiller dans des ouvrages techniques à dominante économique. Le seul avantage, c’est qu’il s’agit d’une activité financièrement intéressante et il est le meilleur pour dénicher l’information qui aurait échappé à n’importe qui. Parfois le contrat est plus en rapport avec ce qui le passionne : les mots, les beaux, ceux qui s’assemblent délicieusement pour former de belles grappes d’émotion. C’est le cas actuellement. Une grande maison d’édition parisienne lui a demandé de préparer les matériaux pour réaliser une anthologie de l’émotion écrite. Il est chargé de découvrir dans tous les écrits, paraissant parfois dans l’anonymat le plus complet, des crus exceptionnels. Il essaie de rencontrer, au gré de ses lectures, guidé par sa seule sensibilité, un chapitre, une page, une phrase lui provoquant une grande secousse. Il doit éprouver de véritables orgasmes littéraires. Ce sont les éditions Grissard qui lui ont confié cette mission. Chaque jour, il butine. De livres en livres, de pages en pages, il cherche, il trouve et enrichit sa réserve de « miel » littéraire. Il ne rejette rien, ne se laisse pas hypnotiser par les seuls chefs-d’œuvre médiatiques et se pose souvent sur des perles rares que des presque anonymes ont abandonné avec désespoir. Il y rencontre des mots aux couleurs extraordinaires, à la saveur ronde, musicale dont il s’imprègne pour mieux les déguster. En ces moments là, il est plus un goûteur qu’un lecteur. Comme l’œnologue, il lui arrive de recracher avec dégoût un morceau trop aigre, trop complexe, cherchant simplement à copier de grands crus à la réputation installée. Mais les larmes lui montent aux yeux, quand il découvre un véritable Château Margaux littéraire qui deviendra un grand cru, à protéger, à bonifier, à partager. Au milieu de ses livres, dans les bibliothèques, chez les bouquinistes ses amis, plus rien n’a d’importance. Armand est très loin. A la maison, il y a les manuscrits. Il en reçoit une dizaine par trimestre. Il intervient souvent en deuxième lecture, pour confirmer un avis, mais il peut aussi être le premier à découvrir la production d’un amoureux de l’écriture. Il est très exigeant, ne se montre jamais enthousiaste, et relit parfois plusieurs fois avant de rédiger une note de lecture. Depuis trois ans qu’il exerce cette fonction, il n’a connu que trois ou quatre véritables émotions. De celles qui vous secouent si fort, que lorsque vous fermez le livre vous en êtes encore tout tremblant. Hormis ces quelques exceptions, il lui faut supporter de nombreuses confessions dont il ne retient que la monotonie.
Armand habite un quartier résidentiel de Saint Etienne. Quartier tranquille, isolé de tout, le meilleur comme le pire, où même le vent ne prend pas le temps de s’arrêter. Il ne fait que passer, juste au dessus du lotissement tassé au creux d’un vallon protégé. Armand aime le vent et les bruits inquiétants qui l’accompagnent. Des bruits dont on ignore s’ils en sont l’origine ou le résultat. Ici on les entend lorsqu’il traverse, là haut sur les hauteurs des Condamines. Armand s’ennuie. Il attend que la nuit tombe et commence les rêves. Des rêves de puissance, des rêves de folie. Il construit des mondes bouillonnant comme le métal en fusion. Des mondes de vents, avec des cris. Avec des morts aussi, pour que les cris s’expliquent. Armand n’est pas un enfant bizarre, mais il réussit à apprivoiser le temps en fabriquant des histoires abominables. Abominables pour les autres, ceux qui pourraient les entendre. Mais Armand s’en moque, ces histoires lui appartiennent et il n’en fera profiter personne. Armand a onze ans, mais paraît plus. Il est l’aîné d’une famille de trois enfants. Son frère et sa sœur ont peu d’écart avec lui mais il n’en profite pas. Il est comme un fils unique. Il les aime, mais se passe d’eux. Ce qu’il désire, c’est qu’on le laisse tranquille, qu’on ne lui pose pas de questions. Il est atteint d’indépendance. Une indépendance naturelle, qu’il n’a ni à revendiquer ni à défendre. Il a le privilège de vivre avec des parents qui respectent les nuances que la loterie génétique a déposé sur chacun de leurs descendants. Ils sont convaincus que la meilleure éducation est celle qui apprend les différences, celle qui respecte chacun, quel que soit son âge quel que soit sa taille. Ils estiment qu’il ne peut y avoir communauté de vie sans certaines règles, strictes, auxquelles adultes comme enfants doivent se soumettre. Dans cette famille on prévoit de ne jamais poser de questions indiscrètes, inutiles ou stupides. Il faut préserver l’intimité de chacun, l’aider à s’aménager un espace inaccessible. Il faut avoir confiance en celui avec qui on partage un morceau d’existence. Le mensonge est impossible. Il n’a pas lieu d’être, il est un non-sens, un anachronisme, il a perdu son utilité. Armand ne se plaint pas et ne manque de rien. Il n’est pas exigeant. Il n’aime pas tous ces jouets que les autres enfants entassent et oublient dans leurs placards. Armand préfère lire, ne rien faire, rêver. Rêver en écoutant le vent. Le vent qui souffle là haut, sur les crêtes. Le vent qui produit un grondement pareil aux soupirs des trains gravissant péniblement, plus bas dans la vallée la côte de Terrenoire. Armand est un enfant attachant. Il remplit toutes les conditions requises pour être considéré comme mignon. « Qu’il est mignon ce petit… » Il déteste ce mot signifiant charmant aussi bien que gentil. Il n’aime pas ces compliments sucrés réjouissant plus ceux qui les jettent que ceux qui les reçoivent. Quand il entend mignon il voit de beaux bébés joufflus, dégoulinant de gazouillis attendrissants. Armand aime les livres. Il est fasciné par ces volumes un peu secrets incrustés dans le moindre espace de vie de chaque pièce. Entassés, fermés il les imagine cage. Quand il le peut, il les ouvre pour que s’envolent les mots. Armand est privilégié, son père, Marc, consacre sa vie aux livres. Il est une espèce de bibliothécaire, d’archiviste, un de ces êtres exceptionnels pouvant vivre d’une passion. La journée, au milieu des livres, il travaille et le soir il se plonge dans la lecture des manuscrits que les éditions Grissard lui envoient au début de chaque trimestre. Il est lecteur. Armand trouve merveilleux que son père puisse ouvrir autant de cages. Armand ne parle jamais à Marc des histoires qu’il imagine. Il a peur de décevoir, d’être ridicule. Il attend que le moment soit venu pour l’inviter dans ses mondes de vents violents. Armand admire son père en silence pour ne pas avouer qu’il l’a choisi comme modèle. Il lui parle peu et écoute ses révoltes, ses discours passionnés. Il ne comprend pas tout mais retient l’essentiel. Il sait que Marc n’aime pas l’artificiel, le forcé, ce qui se montre dans les vitrines. Il explique que les hommes ne dévoilent pas ce qu’ils ont de plus beau, qu’ils le conservent dans une zone protégée. Parfois ils l’ouvrent, pour d’autres, pour ceux qu’ils aiment. Son père est un homme des arrières-boutiques, des quartiers oubliés. Pourtant il ne le supporte pas, quand il lui reproche de rester seul. C’est plus fort que lui, il se culpabilise et s’obstine à pratiquer un sport avec lui. Pour lui faire plaisir, parce que c’est normal qu’un père ait une activité avec son fils… Armand n’aime pas le sport, Marc encore moins et cela rend ces moments, heureusement très rares, tristes et ridicules. Ce qu’Armand apprécie c’est qu’il lui parle normalement, sans réfléchir indéfiniment aux conséquences à prononcer tel mot plutôt que tel autre. Il attend qu’il lui parle de son dégoût de ce monde où l’on ne pleure plus que sur des images numériques, de ce monde qui ne sait plus écouter ni le vent, ni la pluie sur les feuilles, ni aucun de ces bruits qui font comme une musique quand on les accepte. Il aime qu’il lui parle de ce qu’il découvre, lit, écrit. Dans ces moments là, Armand se sent puissant, indestructible, capable de parler de ses histoires, de ses rêves, de ses peurs. Mais il se tait, parce qu’il doute et ne veut pas rompre la magie de ces instants rares. Avec Lucie, sa mère, tout est différent. Pour elle, il correspond à l’image de l’enfant de onze ans. Il ne triche pas, se sent incapable de l’inquiéter ou de la décevoir. Elle est gaie, pleine d’amour et de tendresse. Elle n’est ni collante, ni sirupeuse, juste ce qu’il faut pour donner envie de l’aimer. Armand est son complice. Ils se fâchent pour des futilités, pour se retrouver, en rire. Alors ils sont bien. Elle se confie à lui, lui dit son amour, pour lui, pour tous. Elle lui parle de Marc, lui explique qu’il est pénible, distrait, détaché de la réalité. Armand ne la contrarie pas, il l’écoute. Elle a besoin de ces moments d’épanchements pour reconstituer son stock d’enthousiasme. Elle en a besoin : elle est infirmière dans un service de gérontopsychiatrie…
Il vivait seul, et passait ses dimanches avec sa sœur Justine. Elle habitait à quelques rues avec trois enfants dispensés de père. Il ne venait pas parce qu’il était invité, il venait parce qu’il le fallait. C’était la seule façon de garder le contact avec ce qui l’avait fait Mollard, Mollard Eugène. Justine était sa petite sœur, de huit ans sa cadette. Aujourd’hui comme hier, avec la patience de ces personnes qu’on imagine être nées pour les autres, elle le supportait sans rien demander. Il observait les enfants. Pendant de longues heures il les étudiait avec l’attention passionnée et le regard glauque d’un entomologiste amateur. Il cherchait un indice, une trace de ce qu’il avait été. Ils en étaient agacés. Justine réclamait leur indulgence, mais ils ne voulaient plus dilapider leurs dimanches avec Eugène, l’oncle un peu dérangé. Eugène sentait cette hostilité. Persuadé d’être atteint d’une maladie rare, il se sentait persécuté et supposait que le monde entier lui en voulait. Le psychiatre qui le suivait depuis près de dix ans ne comprenait pas. Il cherchait la clé. Il aurait voulu qu’il s’agisse d’un traumatisme. Un traumatisme psychique datant de la petite enfance ayant causé des dégâts irréparables. Un tel diagnostic l’aurait rassuré sur la fiabilité de sa science. Mais Sigmund Freud n’était d’aucun secours pour Eugène Mollard. Eugène Mollard était un cas unique. Il ne pouvait entrer dans aucune des catégories prévues par les spécialistes des troubles mentaux. Aussitôt que l’on tentait de le sérier, de le caractériser, il s’échappait, il fuyait. On l’attendait au coin du désespoir, il surgissait en pleine euphorie. On le supposait haineux, aigri, on le retrouvait convivial, social, solidaire. Depuis longtemps, il s’était mis en tête de laisser une trace. Il déclarait que, ne pouvant se souvenir de ce qu’il avait été, il voulait qu’on se souvienne de ce qu’il serait… Il se gargarisait de formules toutes faites, de phrases convenues. Se croyant philosophe il imaginait pouvoir impressionner son public. Son public, c’était Justine. Justine qui l’écoutait patiemment. Cela produisait comme un fond sonore. Elle s’habituait à ses manies, à ses projets, agonisants dés l’instant où ils naissaient. Il lui avait tout annoncé. Il était devenu un maniaque des prédictions, un obsédé des suppositions. Chaque week end amenait son inévitable litanie d’hypothèses hasardeuses, de théories fumeuses. Elle pariait sur ses lubies à venir, et évaluait avec perspicacité la durée de ses toujours nouvelles passions. Il avait eu une période mystique pendant laquelle il envisagea d’évangéliser les banlieues difficiles. L’expérience fut courte. Au premier soir de sa croisade il perdit, dans une bagarre avec des hérétiques, ce qui lui restait de lunettes. Grâce à un télescope de sa fabrication, il eut une période scientifique. Il scrutait les planètes. Cette passion fut soudaine et dévorante. Comme Eugène paraissait heureux, normal, Justine crût qu’il avait trouvé sa voie, qu’il pourrait enfin laisser cette trace qui l’obsédait. Inscrit au club d’astronomie de la maison des jeunes de Bourges, il lui arrivait d’oublier quelques dimanches chez sa sœur. Il s’était mis en tête de découvrir une nouvelle planète. Il parlait de la planète inconnue. Son existence lui semblait « géométriquement » évidente. Elle porterait son nom : la planète Mollard… Il dissertait de longues heures à propos d’une loi mathématique expliquant le phénomène de l’expansion de l’univers. Il emplissait de pleins cahiers de calculs, de schémas et affirmait à Justine, fascinée, que de célèbres astronomes américains s’intéressaient à ses travaux. Tout s’effondra le jour où il s’avéra incapable de régler convenablement son télescope pour montrer une magnifique éclipse de lune à ses neveux. Il avait eu aussi une période sportive. Son projet étant de devenir le meilleur coureur de marathon des plus de quarante ans. L’expérience fut brève. Son médecin dressa un état des lieux de ses articulations si alarmant qu’il ne lui était autorisé que de simples trottinements. Il avait peint, sculpté, tissé, s’était essayé à divers arts martiaux, avait milité pour de bonnes causes, s’était engagé politiquement et revenait régulièrement à la case départ. Il ne parvenait au bout de rien. Il ne pouvait se fixer et régulièrement se levait avec l’irrésistible envie de changer de vie. Il abandonnait ses passions de la veille, sans regrets, sans amertume. Justine ne le contrariait pas. Elle le soutenait, l’accompagnant dans cette quête éperdue. Parfois, elle plaisantait, lui expliquait que s’il souhaitait laisser une trace durable, la seule solution efficace connue et éprouvée était d’avoir des enfants. Il n’aimait pas qu’elle aborde ce sujet. C’est le premier dimanche de janvier de cette année qu’il lui a exposé son nouveau projet. Il veut écrire une histoire. Il va fabriquer une aventure extraordinaire, dont les héros seront des enfants. Ce sera une histoire inventée ou rêvée, une histoire qu’il aurait pu vivre. Une histoire qu’il aurait aimé vivre. Au lycée, il n’était pas doué en dissertation, mais peu importe, il écrirait… Le dimanche cinq mars Eugène Mollard est satisfait. Il a fini. Il a terminé l’histoire. Son histoire. Hier, il rêvait de l’écrire, aujourd’hui il la raconte à Justine stupéfaite. C’est extraordinaire, magique, elle pourra se souvenir. Mais elle ne dit rien, elle ne comprend pas ce qui a pu conduire son frère à imaginer une telle histoire. Elle ne veut pas discuter. Eugène semble enthousiaste, sûr de lui. Elle l’encourage à envoyer le manuscrit à un éditeur. Eugène y a pensé. Il a déjà sélectionné la grande maison d’édition parisienne, l’heureuse élue, qui aura le privilège de tirer profit de son immense talent. Justine n’a pas osé lui dire qu’il est peut être un peu tôt, qu’il faudra revoir l’épilogue. Les critiques risquent d’être impitoyables. Elle a trouvé les dernières pages trop dures, trop impossibles. Le jeudi neuf mars, Eugène Mollard envoie son manuscrit aux éditions Grissart. Il a pris soin de modifier le dernier chapitre. Il a rédigé un texte plus doux, plus pédagogique, plus moral pour le grand public. Il est confiant et lorsqu’il tend son paquet à l’employé de la poste, il a la certitude que dans quelques temps on se souviendra de lui.
Eugène Mollard souffrait. Il souffrait de ne pas se souvenir. Ce n’était pas de l’amnésie, les médecins l’avaient affirmé. Il ne se rappelait rien. Sa mémoire dont le mécanisme était déréglé broyait du noir. Eugène Mollard avait mal. Mal à l’intérieur. Mal à la vie qu’il regardait s’enfuir, se déroulant comme une bobine de fil échappée. Eugène Mollard approchait la quarantaine. Il ne s’en inquiétait pas. Il ignorait la nostalgie. Il aurait quarante ans et ne les fêterait pas. Il ne fêtait pas ses anniversaires. Eugène Mollard était de ceux qu’on oublie après une première rencontre. Il portait le cheveu gras et plaqué. Sa personne entière était imprégnée de mollesse moite. Il n’utilisait pas sa grande taille. Il en était embarrassé, étonné même. Son visage était un florilège de défauts exagérés. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il se transforme en caricature. On ne pouvait pas parler de laideur, c’eût été lui attribuer un signe particulier qu’on est capable de retenir. Il était pâle, sans aucune force dans les traits, comme s’il ne s’agissait que d’une simple esquisse. Son regard semblait attendre. Le moindre de ses enthousiasmes optiques était stoppé dans son élan par deux épais verres pour myopes. Certaines personnes se découvrent une nouvelle élégance grâce aux lunettes. Eugène en était affublé. Il s’agissait d’un poids supplémentaire qu’il encombrait de sparadraps. Il avait la peau fragile et ses montures l’écorchaient. Sur le plan vestimentaire, il vouait un véritable culte aux sous pulls en acrylique. Il ne choisissait pas les couleurs et n’éprouvait aucune appréhension à assortir un mauve vinasse à un bleu patriotique. Il portait des mocassins à boucle, et en toutes saisons ne sortait jamais sans un vêtement de pluie, roulé en boule autour du ventre, comme une ceinture abdominale. Depuis dix sept ans, il exerçait les fonctions d’aide comptable dans une charcuterie industrielle de la banlieue de Bourges. Il ne prenait aucun plaisir dans son travail, accomplissant sa tâche avec application, ne posant aucune question. Il ne cherchait pas à s’élever dans la hiérarchie. Il ne jugeait pas ses journées monotones et ignorait les sens du verbe répéter (répéter : « dire ce qu’on a déjà dit », « refaire ce qu’on a déjà fait ») … Chaque jour, il avait besoin de quelques minutes pour découvrir ce qu’il avait abandonné la veille. Il ne redisait pas, il disait. Il ne refaisait pas, il faisait. Pour ne rien oublier, même s’il n’était qu’opérateur de saisie, il était devenu un maniaque des pense bête. Ce qui lui avait valu le surnom de « post-it ». Il ne lui était jamais rien arrivé. Rien qui puisse le marquer. Sa vie était une ligne droite au milieu d’un paysage monotone, sous un ciel sans nuages. Pas le moindre virage, pas le moindre relief pour accrocher le regard. Aucun de ses sens n’était sollicité plus qu’il ne fallait. Quand il se retournait, il ne distinguait rien. Il était atteint d’une curieuse maladie qui aurait pu s’appeler la platitude. Ce n’était pas douloureux. Comme il ne pouvait ni regretter, ni espérer, il finissait par s’habituer. Au commencement d’une journée, il se levait en ignorant ce que lui réservait l’avenir proche. Il attendait l’enchaînement des gestes mécaniques. Quand il sortait, il savait qu’il retrouverait son chemin. Il savait qu’un grand nombre de passants lui souhaiteraient le bonjour. » Bonjour Monsieur Mollard ». Il savait que rien de grave n’arriverait. C’était ainsi depuis toujours. Demain, il aura quarante ans. Il finissait par s’habituer, mais il en souffrait. Il aurait voulu fabriquer une histoire. Une histoire à lui, une vraie, piquante, troublante qu’on rêve ensuite de raconter. Il aurait voulu inventer des projets. Des projets avec virages, des projets avec des orages, des projets pour courber cette ligne droite, insupportable. Il lui arrivait d’avoir mal, en forçant les tiroirs de sa mémoire. Ils étaient coincés, toujours vides. Il y avait bien quelques photos, témoignages glacés des périodes où il s’était arrêté. Elles ne produisaient guère plus d’effets que s’il avait feuilleté un livre d’images. Il reconnaissait ses parents sans éprouver la moindre émotion. Il les voyait, comme deux visages rencontrés auxquels on ne prête qu’une attention distraite. Alors, il refermait la boîte. Il la glissait sous son lit, au milieu d’autres boîtes. Boîtes à chaussures, boîtes à gâteaux, toutes pleines d’étranges reliques d’un autre passé.
Très pris par de nombreuses activités de retraité, je « produis » un peu moins en ce moment. C’est la raison pour laquelle je republie beaucoup. Je vais donc vous proposer à nouveau mon deuxième roman » Voyage contre la vitre ». C’est ce manuscrit qui fut « repéré » il y a un peu plus de vingt ans, par le directeur littéraire de Grasset, aujourd’hui disparu Yves Berger…
Marc a passé une partie de l’après midi à écouter Armand. Il ne l’a pas interrompu. Armand a besoin de raconter. Il a besoin d’ouvrir la cage. Il faut que les mots s’échappent, ils ne doivent plus pourrir en lui. Ces mots, Marc les saisit et les enferme sur une bande magnétique. Il les laissera reposer quelques jours et les libérera pour une autre existence. Quand un entretien s’achève, Marc aime rester seul. Il laisse pénétrer ce qu’il vient de subir. Il travaille les paroles, les pétrit, les transforme. Aujourd’hui il ne recevra plus personne. Il doit mettre de l’ordre, se préparer à terminer le voyage. Armand est sorti. Il le verra demain et ce sera fini. Il faudra s’occuper des autres, les nouveaux qui entrent, les anciens qui partiront. Alors Marc pleure. Sans larmes, parce que le sel pique les yeux. Il pleure en dedans parce qu’il sait qu’il a réussi. Il pleure. Armand va lui manquer. Cette nuit il rêvera. Cette nuit l’histoire d’Armand entrera en lui, elle croisera d’autres mondes, d’autres souvenirs. Elle croisera cet enfant qu’il avait voulu être.
Je plonge des yeux encore fripés de nuit Dans une bleue et lointaine vallée Y coule le sourd torrent de mes mémoires rêvées J’entends chants et rires qui s’éloignent Et moi je reste sur les cimes lumineuses De ces doutes aux brumes enroulées
Je ne vous connais pas encore. La misère vous lace les souliers, elle est gentille. Lorsque je l’insultais, je le faisais en italien : « PORCA MISERIA ». Je me sentais riche phonétiquement. Le confort dans l’injure, c’est le commencement de la Sagesse et de l’indépendance. Soyez orgueilleux. L’orgueil, c’est la cravate des marginaux. Soyez dans la marge mais, je vous en prie, ne perdez jamais de vue les TEXTES … Il vous regarde, le TEXTE, il attend le premier jour de la chasse et, tranquillisez-vous, vous serez bien en vue, la vedette… Alors, de quoi vous plaignez-vous ? Vous serez l’ennemi numéro 1… Il y en a tellement après… Tellement qui prendraient bien votre place, avec le risque… Ils meurent de n’être pas le Risque… Il vaut mieux mourir le premier. C’est ça, la mathématique sidérale : FIRST. Ne soyez pas lucide, cela vous encombrerait. Les comptables ne se pendent jamais au cou d’un cheval que l’on bat et que l’on tue. Les comptables tuent. Quand ils ne tuent pas, ils vivent dans les comptes. Laissez donc la lucidité aux entrepreneurs de travaux artistiques. Et n’oubliez jamais que vous êtes une denrée. Mais ne prenez jamais de conseil de personne. JAMAIS.
J’écris beaucoup de nouvelles en ce moment, notamment des micro-nouvelles. Cela me donne l’envie de tenter l’expérience du trés très court, avec pourquoi pas une nouvelle rubrique….
Comme tous les matins, il ouvre la fenêtre. Ce besoin de savoir à quoi s’attendre…Stupeur : le paysage a disparu. Rien : le vide. Ce n’est pas gris, ce n’est pas une nouvelle brume. Non ce n’est rien. Il sait très bien qu’il ne dort pas, on ne pourra pas lui faire le coup du « mais tu as rêvé… » Trop simple, trop classique. C’est simple il n’y a rien, plus rien. Autour de la table du petit déjeuner il n’en parle à personne. Il plaisante, il est de bonne humeur. Et soudain sa fille reste figée devant son écran.
Papa, maman, je viens de recevoir une alerte !
Il pose tranquillement sa tartine.
Ah bon, et que dit-elle cette alerte ?
Et bien c’est ça qui est bizarre, elle ne dit rien !
Il ne répond pas mais se dit qu’il faudrait qu’il aille vérifier s’il a bien fermé la fenêtre…
La terre et la mer se sont unies.
Le bord a disparu, les côtes aussi.
Il s’est levé, s’est raclé un peu
la gorge, a enfilé sa veste de toile épaisse, et a fini par sortir. Il est le
seul à ne pas être étonné. Il vit sur les hauteurs. En bas la mer s’est
arrêtée.
L’air n’est plus le même, il n’a
plus cette rondeur en bouche quand on le respire, c’est un air qui coupe, un
air qui réveille,
Son sac est prêt, depuis
longtemps, depuis toujours, il savait qu’un jour viendrait, ou tout se
rejoindrait. Il l’a soulevé, masse inerte, même les couleurs ont changé, le
gris s’est essayé au bleu,
Tous les autres sont hagards,
tous les autres se terrent apeurés de cette mer qui est venue jusqu’à eux. Ils
ont peur et ne comprennent pas cette silhouette qui prend le chemin qui mène en
bas jusqu’où leur regard distingue ce qui est devenu une rive. Il marche du pas
sûr de celui qui sait où il va, de celui qui va prendre son quart. Il a pris
son sac et il est parti, il sait que le voyage sera long il sait qu’il faudra
qu’il trouve le passage pour rejoindre les mers de l’Ouest, il sait que ses
cartes ne lui serviront pas ; il fera le point, à l’ancienne, comme on lui
a appris.
Tout le monde avait été surpris
quand il s’était rêvé marin, certains avaient ri d’autres avaient eu peur. On
ne devient pas marin quand on est de la terre, quand on est de l’intérieur. Il
leur avait répondu calmement qu’il en avait envie, c’est tout, qu’il en avait
besoin et que de toute façon un jour la
mer elle serait partout, il le savait, il l’attendait, alors il partirait. Il
prendrait la mer, sur un bateau qui serait là pour l’attendre, lui, lui qui le
savait depuis toujours.
Il est monté sur le pont,
personne à bord, cela lui est égal, il va prendre le large.
Il part pour longtemps. Il est à la barre.
Tout est un peu plus compliqué quand on est seul
« Une humidité a l’odeur si épaisse qu’on a comme de la crème dans la bouche.
Le froid incapable d’être cinglant qui essaie simplement de s’infiltrer,
Et de traîner en longueur.
Pas une trace de lumière.
Les objets sont gavés de l’ombre qui les étouffe.
Et les gens qui passent,
La météo au pied, comme un boulet. Pas un qui ne rit, plus un qui ne
vit, c’est un automne colonisateur.
Il est partout même dans les rires;
Feuilles jamais sèches qu’on piétine et qui restent collées, tristes,
au pied.
Tout se traine
Tout se désespère,
Même la mer est habillée de gris,
Pour ne pas froisser un ciel si bas qui pourrait la gober.
Demain ce sera mieux,
Demain on sera heureux. »
Bien sûr il pouvait l’imaginer et
ne s’en privait pas.
Il se souvenait de ce que disait son père quand il parlait de la mer, quand il l’écrivait. Cette mer, sa mer à lui, elle était partout, dans le souffle des pins poussés par le vent, dans la brume du matin. Cette mer elle était dans le ciel qui s’affaisse, épuisé d’être scruté pour annoncer le meilleur. La mer, elle était dans le regard des enfants qui montrent du doigt, elle était dans l’étonnement, dans l’inattendu de ce qu’on découvre à la sortie d’un virage ; la mer elle était dans les odeurs, dans les couleurs, dans la musique qu’il avait dans la tête en fermant les yeux.
Pourquoi la mer ne serait réservée qu’aux hommes et femmes des côtes… La mer n’appartient pas aux seuls qui tous les jours à force de la voir ne finissent par ne plus la regarder. Ils la voient et ils finissent par l’oublier, ils finissent par l’intégrer. La mer elle vit d’abord dans la mémoire, elle est là au fond de nous. La mer, il l’avait en lui, il l’avait dans le regard. La mer on lui en parlait, la mer il en parlait parfois, elle glissait au bout de ses doigts elle montait jusqu’au bord de ses lèvres, jusqu’à la fleur de ses yeux et les mots mélodie, respiraient, soulagès de sortir de leur ordres alphabétiques.
Il avait grandi et son regard avait cette profondeur qu’ont ceux qu’on imagine ailleurs. Il avait grandi et la mer n’était pas encore venu jusqu’à lui.
Alors la mer il l’a chanté :
« Regarde la mer, regarde petite.
Regarde, elle est grise
Elle est grise des restes de la nuit
Regarde là sous le vent qui divague
Elle a l’écume qui enrage
Regarde la mer et ses cent vagues
Regarde la mer et sens ses vagues
Elle a revêtu ses couleurs de femme seule
Et s’étire à s’en faire mal
Sur le quai il y a un homme qui pleure
Il écoute le chant des vents
Et entend la plainte qui se répand
Et le ciel cruel, qui dégouline
des oiseaux crieurs
Il y a un homme seul qui cherche le passage
Trou de lumière pour un soleil prochain
Regarde- le, regarde petite
Il a une larme qui attend la marée
Un peu de sable dans la bouche
Et du sel séché au coin du sourire
Ses yeux se plissent à suivre le mouvement de la mer qui l’avale.
Et derrière le bout du rien, là- bas, il y a l’horizon
C’est comme un trou qu’on devine
Un trou que la mer rapporte à chaque vague
Et l’homme dit à la mer qu’il sait
Qu’elle se souviendra. »
C’était un soir, un soir que novembre choisit pour peser de toute sa mélancolie, il a pris sa guitare, et les premiers embruns sont entrés dans la pièce. A chaque note ajoutée, les gorges se serraient, les yeux piquaient. Le sel des larmes alourdit les paupières, la mémoire est revenue.
Il chante, les mots sont ronds, ils roulent comme une houle d’automne, on entend comme un rythme à deux temps. Les yeux des autres se ferment, les siens se plissent, ils entament le voyage, un voyage ailleurs, là-bas, de l’autre côté. Avec la mer il y a toujours l’autre côté. Il chante, il murmure plutôt et tout autour de lui les lignes droites soupirent épuisées de leurs rectitudes imposées, soudain la douceur les éveille.
Dehors la fraîcheur enrobe les sons et les formes, on ferme les yeux, le vent du nord ne glace plus, il est une caresse, les cols des vestes se remontent, les épaules se creusent, les pas sont lourds mais décidés. La musique poursuit sa route, le monde des autres se transforme.
Je publie aujourd’hui la première partie d’une nouvelle que j’ai écrite il y a quelques années à l’occasion de l’anniversaire d’un de mes enfants…
C’est un voilier qui hésite
encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille,
et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de cordages qui sentent le
plastique. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a du gris dans les rares
couleurs que le soleil lui a laissées, un gris qui parle des marées, un gris
qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer. A bord sur le pont,
encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usés, un homme se
déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas
comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son regard ne se disperse
pas, son regard est à ce qu’il fait.
Sur le pont l’homme, c’est un
jeune homme d’environ 25 ans, se prépare pour le départ, il est arrivé tout à
l’heure, sans bruit, pour ne rien dire pour ne pas parler d’où il vient pour ne
pas utiliser de mots qui n’ont plus de sens que pour lui.
Il n’aime pas qu’on lui pose de
questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son histoire ne doit
intéresser personne, il ne le veut pas.
Il est parti, il a mis le cap
vers le nord, avec le vent de face, toujours, un vent rasoir et il serrait les
dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il était parti
un matin tout simplement et quand il a posé la main sur la barre en sortant du
bras de mer il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se
dire à l’intérieur.
« Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages.
L’encre ne sèche plus, elle est le sang des mots
Ils s’échappent quand la lumière les éveille,
Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient
Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumière,
Les yeux les lisent, le regard se plisse
Et le cœur qui s’affole, on est bien
Pas un son qui ne s’essaie au bruit
Tout est dans la mélodie, les notes s’enroulent
Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté »
La France est un des pays qui
bénéficie de l’une des plus importantes façades maritimes, des milliers de kilomètres
de côtes, parfois découpées, torturées, tranchantes parfois rectilignes,
monotones plus rarement. On appelle cela le bord de mer, la façade c’est pas
mal aussi. Ça peut être beau une façade, mais ce qui est gênant c’est qu’on ne
la voit que de l’extérieur. De l’intérieur, quand on est derrière on ne voit
rien, on suppose, on devine. C’est pour cette raison qu’on parle de l’arrière-pays,
de l’intérieur ou même des terres. Quand on est de l’intérieur, quand on vient
des terres on est considéré comme un étranger.
Et quand on est de l’intérieur,
dans un arrière-pays privé de ces fenêtres bleues, on n’aurait seulement le
droit de rêver, d’imaginer. Pour se rapprocher pour y avoir droit, il faut prendre
la route : il faut entrer dans la transhumance.
Injuste, trop injuste :
depuis son plus jeune âge il ne l’admettait pas, il voulait que la mer vienne
jusqu’à lui, qu’elle soit aussi sous ses fenêtres. Et chaque matin quand il
ouvrait les volets il y avait un petit espoir, infime certes mais un espoir
quand même. Peut-être, peut-être dans la nuit l’incroyable se sera produit, et
ce matin ce n’est pas la petite vallée boisée qu’il distinguera mais un bras de
mer.
C’est un long voyage Dans l’en dedans de mes continents déchirés Je n’ai pour seul bagage Qu’un vieux sac usé Je remonterai le long fleuve des mémoires englouties Jusqu’à la source des peurs enchaînées Une à une les portes s’ouvrent sans un bruit Et j’entre à pas lent dans les mondes oubliés…
« De toutes nos machines réunies, de toutes nos routes kilométrées, de tous nos tonnages accumulés, de tous nos avions juxtaposés, de nos règlements, de nos conditionnements, on ne saurait réussir le moindre sentiment. Cela est d’un autre ordre, et réel, et infiniment plus élevé.
De toutes vos pensées fabriquées, de tous vos concepts triés, de toutes vos démarches concertées, ne saurait résulter le moindre frisson de civilisation vraie. Cela est d’un autre ordre, infiniment plus élevé et sur-rationnel.
Je n’ai pas fini d’admirer le grand silence antillais, notre insolente richesse, notre pauvreté cynique.
Vous avez encerclé le globe. Il vous reste à l’embrasser. Chaudement.
Les vraies civilisations sont des saisissements poétiques : saisissement des étoiles, du soleil, de la plante, de l’animal, saisissement du globe rond, de la pluie, de la lumière, des nombres, saisissement de la vie, saisissement de la mort.
Depuis le temple du soleil, depuis le masque, depuis l’Indien, depuis l’homme d’Afrique trop de distance a été calculée ici, consentie ici, entre les choses et nous.
La vraie manifestation de la civilisation est le mythe.
L’organisation sociale, la religion, les compagnies, les philosophes, les mœurs, l’architecture, la sculpture sont figuration et expression de mythe.
La civilisation meurt dans le monde entier, parce que les mythes sont ou morts ou moribonds ou naissants.
Il faut attendre qu’éclate le gel poussiéreux des mythes périmés ou émaciés. Nous attendons la débâcle.
…Et nous nous accomplirons.
Dans l’état actuel des choses, le seul refuge avoué de l’esprit mythique est la poésie.
Et la poésie est insurrection contre la société parce que dévotion au mythe déserté ou éloigné ou oblitéré.
On ne bâtit pas une civilisation à coups d’écoles, à coups de cliniques, à coups de statistiques.
Seul l’esprit poétique corrode et bâtit, retranche et vivifie. »
Dans l’angle mort d’une histoire en pointillé J’ai trouvé un vieux reste de lumière figée Le bavard au cœur creux Sans rien dire l’a abandonné Dans l’onde dodue Des ronds de mes rires bleus Je l’ai jeté pour un dernier souvenir ricochet
Je voudrais une fête étrange et très calme avec des musiciens silencieux et doux ce serait par un soir d’automne un dimanche un manège très lent, une fine musique
Des femmes nues assises sur la pierre blanche Se baissent pour nouer les lacets des enfants Des enfants en rubans et qui tirent des cerfs-volants blancs Les femmes fredonnent un peu, leur tête penche
Je voudrais d’éternelles chutes de feuilles L’amour en un sanglot un sourire léger Comme on fait entre ses doigts glisser des herbes Des femmes calmement éperdues allongées
Des serpentins qui voguent comme des prières Une danse dans l’herbe et le ciel gris très bas lentement. Et le blanc et le roux et le gris et le vert Et des fils de la vierge pendent sur nos bras
Et mourir aux genoux d’une femme très douce Des balançoires vont et viennent des appels Doucement. Sur son ventre lourd poser ma tête Et parler gravement des corps. Le jour s’en va
Des dentelles des tulles dans l’herbe une brise Dans les haies des corsages pendent des nylons Des cheveux balancent mollement on voit des nuques grises Et les bras renvoient vaguement de lourds ballons
… Je suis arrivée à l’heure de la journée que je préfère, ces heures de mai, qui s’étirent dans la douceur avec de la lumière plein les poches. Je suis arrivée dans ce bref moment où tout va se mélanger, se confondre. On est dans l’entre deux. Les arbres, mes arbres, tremblent à peine. Je sais qu’ils me voient, je sais qu’ils me sentent. Je suis sorti, je les écoute, j’entends ce qu’ils me disent. Et j’écris, je suis assise sur une pierre, elle est recouverte de mousse, j’ai sorti le cahier, le gros, celui où je raconte, celui où je me raconte. Je le pose bien à plat sur les genoux que j’ai serrés. J’aime le bruit que font les pages quand un souffle les soulève. Je pense aux arbres, au papier. Et j’écris quelques mots de plus. Je suis essoufflée, ce n’est pas le vélo, ce n’est pas la course pour venir jusqu’ici. Je suis essoufflée parce que je respire, je suis essoufflée parce que j’existe…
Enfin, oui enfin, j’ai mis un point final à cette nouvelle que j’avais commencée un peu par jeu, je vous l’avais proposée par épisode, 13 si je ne me trompe pas, et j’hésitais pour la chute, pour la fin. Exercice difficile, il m’a fallu du temps, mais je suis heureux du résultat. Je vous propose donc d’abord cette fin que peut-être certains attendaient… Et dans la foulée je publie en un seul bloc la totalité de la nouvelle… Pour en faciliter la lecture..
« Il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant ! »
« Ce que je vais vous raconter, vous décevra, j’en suis convaincu. Je le comprendrais tout à fait. Les événements que vous avez vécus, ces dernières heures, sont hors normes. Et vous vous attendez à de l’incroyable, de l’extraordinaire, du sordide peut-être. Oui je le répète : je vais vous décevoir, tous, surtout toi ma chère Frédérique.
Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas étonné de vous voir ici, vous, mes cinq préférés. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous n’êtes pas des imposés, des convenus. Vous êtes des hommes et des femmes à qui il reste encore, de la lumière derrière les yeux. Mais oui je vais vous décevoir. C’est vrai que ce matin, au réveil, je n’avais pas d’autres intentions que celle que je vous ai annoncée quand j’ai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinée à donner à chacun le sourire. Ce sourire que j’avais ce matin, dans le parc, tellement touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, tellement ému par la fraîcheur persistante de la nuit. Ce matin j’ai souri, et j’ai pensé à mon père qui me répétait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.
Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
J’ai pensé à mon père parti si tôt, mon père que je n’ai jamais oublié. Et ce matin je me suis souvenu de cette belle forêt ou grand père m’emmenait, pour me sortir de la tristesse dans laquelle le départ de papa m’avait plongé. Comme je vous l’ai expliqué, je suis revenu ici, il y a trois mois, je suis revenu un jour où je n’en pouvais plus, j’ai marché seul, j’avais demandé à Maurice mon garde du corps d’attendre dans la clairière, celle ou l’autocar doit encore être stationné. J’ai marché seul et j’ai pleuré, puis, je me suis souvenu, des paroles de papa.
Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
J’ai marché et je suis arrivé ici, devant cette petite maison. J’ai frappé, et France m’a dit d’entrer, elle m’a reconnu bien sûr. Tout le monde connait le président de la république, même France qui n’a pourtant pas la télévision. France a tiré une chaise, celle où je suis assis aujourd’hui et m’a dit de m’asseoir. Sans rien dire, elle m’a apporté une assiette fumante. J’ai mangé avec appétit. C’était bon, c’était chaud. Elle s’est assise en face de moi et m’a regardé. Elle souriait. J’étais bien. Je me suis levé. Elle aussi. Nous nous sommes approchés l’un de l’autre ; j’allais lui parler. Il fallait que je lui parle. Il le fallait. Lui dire, lui dire que, je ne sais pas, je ne savais, je cherchais, mon cœur battait fort. Doucement elle m’a fait signe de ne rien dire. Et France, France que je suis heureux de vous présenter ce soir m’a alors simplement dit.
Ne dis rien, il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant !
« Ça y est président ils ont
disjoncté. Quelques minutes après votre départ, on a commencé à redescendre et
évidemment est arrivé le moment, ou parvenus à cette espèce de patte d’oie que
personne n’avait remarqué à l’aller, il a fallu opérer un choix. Evidemment
personne n’était d’accord. Évidemment toujours les mêmes ont cherché à affirmer
leur supériorité. C’est quand même incroyable président, mais même dans cette
situation, il y en a qui ne trouve rien de plus intelligent à dire que « moi
je suis ministre d’état » donc forcément mon avis a plus de poids. Et puis,
comme je m’y attendais les regards se sont rapidement tournés vers Armand.
Armand ton protégé, Armand ton tireur d’élite, si prompt à décapiter un premier
ministre. Bref, tout le monde, moi y compris, l’a suspecté d’être au courant,
d’en savoir plus. Et là, comment dire, de vrais bêtes sauvages ! Ils sont
une dizaine à s’être jeté sur lui comme des fauves. Des coups de feu sont
partis, il a essayé de se défendre : « écoutez-moi, écoutez-moi je
vais vous expliquer ». On n’est pas entré dans la mêlée et on a couru à
travers le bois, tout droit, sans réfléchir, instinctivement…. Je pense qu’il y
a plusieurs morts là-haut. Armand je pense qu’ils l’ont massacré. Explique-nous
Président… »
Le président est assis sur un des
vieilles chaises de la cuisine, France est derrière lui, le regard noir. Tout doucement
elle se détache de lui, sa main lui caresse le visage. Elle rejoint le bout de
la table, et s’assoit :
« Je vous en prie, prenez une chaise et asseyez-vous : nous vous attendions, nous allons pouvoir commencer…»
Ça y est ? C’est fait ?
Tu les as perdus tes brebis.
Le président s’est assis en face
d’elle, un petit sourire lui adoucit le visage. Il a faim, il a envie de la
prendre contre lui de sentir son odeur, cette odeur végétale avec une pointe
fumée juste ce qu’il faut pour que sa peau si blanche soit épicée.
« Ils ne sont certainement
pas loin d’ici mais on est tranquille pour un bon moment je ne les pense pas
capable de se mettre d’accord sur un même chemin ; A l’heure qu’il est ils
doivent être en train de tous se méfier les uns des autres. Ils ne forment pas
une équipe. Leur vie n’est qu’une succession de coups tordus et de trahisons
contre ceux qu’ils présentent comme leurs amis. Ils sont déjà en train de
douter de chacun, de constituer des petits groupes, des alliances de
circonstances. Mais ils n’y parviendront pas et ça je le sais. C’est la leçon
que je veux leur donner. Comment prétendre diriger un pays quand on est
incapable, en groupe de retrouver son chemin en forêt »
Elle est amusée. On le comprend
aux lumières qui brillent dans ses yeux.
« Tu dois avoir faim. J’ai
préparé un civet, Comme tu les aimes. »
Elle s’est levée, il la regarde.
C’est une belle femme : elle est assez grande, on devine un corps ferme
sous le blanc crémeux des vêtements qui l’enveloppent. Elle est belle. Il
soupire, il est bien.
Elle est déjà près de la
cuisinière pour empoigner la petite marmite. Elle n’en a pas le temps, il
l’enlace avec fougue, l’odeur de son corps lui revient en mémoire. Il croyait
l’avoir oublié. La marmite n’a pas bougé elle l’a repoussée un peu plus loin.
Elle est face à lui, ses longues mains effleurent la nuque.
Le président remonte la jupe, il
découvre la cuisse, elle est musclée, sa peau est fraîche, si douce. Il a envie
d’elle, tout de suite. Il rêvait de revivre ce moment. Il se souvient de leur
première rencontre. Il pleuvait, il s’était égaré. Il a frappé et elle a
ouvert. Trempé, elle l’avait dévêtu en silence, avec précision. Pour que ces
vêtements sèchent. Il s’est retrouvé en caleçon devant cette femme énergique,
elle l’a frotté avec une serviette à l’odeur de fougère. Ils ont fait l’amour
sur le sol, ils faisaient si chauds.
Il était parti sans savoir, qui
elle était. Et depuis son seul désir était de revenir.
Ses mains lui effleurent
l’intérieur des cuisses. Elle a ouvert le haut de son corsage.
C’est elle la première qui a
entendu les coups de feu suivi de plusieurs cris
Des cris, des pas qui se
rapprochent, très vite, on doit courir, dehors. Le président s’est éloigné de
France. France ça ne s’invente pas, cette belle femme, à l’allure sauvage,
cette femme qui l’habite depuis plusieurs mois, qui l’a colonisé diraient
certains, s’appelle France. En quelques secondes les cris sont devenus des
souffles d’impatience, on frappe à la porte, avec le plat de la main. On sent
la peur. Le président ouvre la porte, ils sont cinq à s’engouffrer à se jeter
dans la pièce. Le président n’est pas surpris de la composition de ce petit
groupe : trois hommes et deux femmes, ce sont les seuls qui depuis la
formation du gouvernement se comportent la plupart du temps avec franchise. Lorsqu’ils
prennent la parole, autour de la table du conseil des ministres, on ressent la
bienveillance qu’ils ont les uns pour les autres. Ce n’est certainement pas un
hasard mais aucun d’entre eux n’a suivi la voie dite royale, sciences po, Ena,
passage par un cabinet, ces cinq là ont eu des parcours atypiques,
syndicalisme, entreprise…. Le président les laisse reprendre leur souffle,
c’est la Ministre de la santé, Frédérique, des larmes au bord des yeux, le
souffle court qui explique. Les autres ne disent rien, on les sent terrorisés.
A la lueur d’un presque jour au pas hésitant Dans les draps humides des sueurs de silence J’entends battre le cœur froissé d’une nuit vivante Il est l’heure de l’étirement qui craque en soufflant Il est l’heure des vieux mots repêchés avant le pire Dans la réserve grise d’un continent de pages blanches La poésie est là fleur mauve à l’angle du désert Oasis de larmes dorées sur les yeux entrouverts
C’est tellement rare de
l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des
ministres, ou quand il le fait, généralement invité par le président personne
ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guère, et puis ce n’est pas un politique
lui… Il ne s’est jamais frotté au terrain / jamais candidat, jamais élu, jamais
battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir à la carabine. D’ailleurs
beaucoup ne savent même pas d’où il vient exactement. Où le président est-il allé
le pêcher… Mystère…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicité, petits
clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet. En fait,
pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais d’hypocrisie dans ces
gestes d’affection. Comme si leur lien était très fort.
Alors quand il a pris la parole,
personne n’a ni bougé, ni réagi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie
pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas
l’ombre d’un doute. Il connait très bien le président, intimement… Toutes les
circonstances sont désormais réunies : Il devient important, il suscite de
l’intérêt. Il connait le chemin.
Pendant ce temps, déjà à quelques
kilomètres, le président est entrée dans ce que dans les contes pour enfant on
appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule
pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce,
une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.
Le président a refermé la porte,
il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend déjà une veste de chasse
en cuir vieilli. Il s’approche et se penche à peine, pour poser tendrement un
baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.
« Je t’attendais, je suis
heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sûr que tu m’aurais
oublié. Tu dois avoir faim, j’ai préparé à manger. »
L’unique pièce est enveloppée d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par réflexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dégage du fourneau qu’on distingue dans le fond de la pièce, mérite amplement le nom de parfum. Ce qui envahit le président, ce sont les émotions, les souvenirs, il y a dans cette petite pièce un concentré de vie, de cette vie qui lui a échappé depuis si longtemps. La femme assise derrière la table penche un peu plus la tête en arrière, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frémit à chaque inspiration. Il est toujours debout derrière elle et se penche à son tour pour poser un baiser. Elle frémit, elle sourit. Il n’est entré que depuis quelques minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se sentent bien.
Ca y est ? C’est fait ? Tu les as perdus tes brebis.
Avant de publier les derniers épisodes de cette nouvelle, je vous propose de relire en une seule fois , les 11 parties que j’ai déjà publiées. Histoire de se remettre dans l’ambiance…..
Ce mercredi matin, comme tous les
mercredi matin, c’est le conseil des ministres. L’ordre du jour est fixé un peu
avant, avec le premier ministre : jamais de grandes surprises, les communications
des uns et des autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir
exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est
ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier
ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est
simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec
un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le
visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire
serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des
ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de
Matignon.
Rejoignant ses principaux
conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de
se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les
jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer
pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres
le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis
autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils
tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un
angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin
que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige
quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en
dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais,
les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne
n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse
qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po,
HEC, ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des
ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine
de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement,
pour le parti, bref importants. Le
conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est
l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le
premier ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
Que se passe-t-il ? Que
va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne
cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le
président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir !
Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et
préparer toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne
l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de
proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire
« piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça
cogite, mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que
finalement il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à
11 h 00. Tous les ministres sont tendus,
les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri
ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques
pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les
conséquences.
Le président de la République
prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit
bien qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre,
mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous
l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous
pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai
sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du
bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en
politique : sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on
use et abuse surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien
que moi le sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on
utilise pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues,
qui nous rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis
ce n’est aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je
vais vous le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis
heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai
été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la
fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui
m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à
présent, de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis
fatigué, et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je
souris encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il
faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une
évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter
comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que
nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De
toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets
s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que
je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour
de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre
la rumeur. Nous irons marcher en silence
quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai
sourire, simple naturel ».
Sur tous les visages ministériels
on lit de l’étonnement, mais toujours un peu d’inquiétude et quelques-uns
sourient, eux aussi. Le premier ministre ose timidement un : « mais
Monsieur le Président… ». Ce à quoi ce dernier répond l’index tendu devant
la bouche : « chut écoutez … »
La grande fenêtre est ouverte, on
entend des chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles qu’un petit vent
agite
L’autocar n’a pu se garer devant le
perron de l’Elysée, l’entrée est trop étroite. Il est stationné devant l’entrée
principale rue du Faubourg Saint Honoré.
Le Président de la République
s’est levé le premier, et avec une joie non dissimulée dans la voix, comme un
enfant tout heureux du tour qu’il est en train de jouer à ses camarades, il
lance à toutes et à tous un tonitruant : « allez suivez-moi, on y
va ! »
Ce n’est plus l’étonnement qu’on
lit sur les visages des ministres, surtout chez le premier d’entre eux, cette
fois ci c’est bien de l’inquiétude, chez certains c’est même de la peur. D’autres, peut-être les plus intimes se
retiennent pour ne pas rire, essayant de se persuader qu’il doit s’agir d’une
plaisanterie. Quelques-uns, les plus jeunes, semblent prêts, eux, à lui
emboîter le pas, émoustillés de cette situation pour le moins cocasse.
Le président est maintenant debout près de la porte, on n’entend plus qu’un brouhaha et le frottement des chaises un peu lourdes qu’on tire pour s’extirper de cette longue table un peu sinistre. Les huissiers ont le visage fermé. L’un d’entre eux ne peut dissimuler une réelle envie de rire. Les ministres baissent les yeux et viennent de comprendre : le président n’a pas ses habituelles chaussures noires, mais de magnifiques baskets aux couleurs fluos, véritables provocations pour les teintes sinistres, un peu délavées, qui emplissent cet espace de pouvoir depuis tant d’années. Il ouvre lui-même la porte, se retourne et comme un animateur de colonie de vacances, donne les explications, plutôt les consignes.
« Mes chers amis, ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu, dans l’autocar qui nous attend devant la grille de l’Elysée, il y a un tout un assortiment de baskets, comme les miennes, avec toutes les pointures, je n’imaginais pas que vous puissiez faire quelques pas en forêt en escarpins et souliers vernis. Vous allez laisser vos dossiers ici, à votre place, sur la table et vos dévoués conseillers s’empresseront de les récupérer dès que l’autocar aura démarré. Justement : j’allais oublier deux choses essentielles, aucun conseiller ne nous accompagne, évidemment. Deux motards nous ouvriront la route et le chauffeur qui est un habitué des voyages scolaires a promis de nous emmener dans un endroit tranquille, où, et c’est la deuxième chose nous pique niquerons. Un repas tiré du sac…Nous allons maintenant sortir calmement, bien groupé, pour ne pas perdre de temps. Des dispositions ont été prises pour qu’aucun journaliste ne soit ni devant le perron, ni devant la grille. De toute façon aujourd’hui c’était un conseil des ministres ordinaire, sans intérêt pour les chaînes d’infos. Quand je parle de disposition prise je veux dire que pour éloigner tous ces pseudos journalistes je me suis débrouillé pour allumer, comment dire un contre feu, dont je vous parlerai au micro dès que nous aurons quitté la ville. J’espère que personne n’est malade en autocar. Des questions ? «
Des questions, des questions, il
en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres,
on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par
pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien
rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là
à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules
pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.
L’un d’entre eux, un des plus jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le seul à oser prendre la parole
« Euh monsieur le président, c’est surprise surprise, elles sont où les caméras ? »
Le président visiblement pressé de sortir de la salle lui répond calmement.
« Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez on a déjà assez perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, , en avant les enfants ! «
Il est onze heures trente : président
en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est parfaite,
qui s’engage dans l’allé qui conduit jusqu’à la grille ou les portes de
l’autocar sont déjà ouvertes.
Le président marche d’un bon pas,
il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train
de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs,
et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que
pour aller batifoler en forêt.
Certains espèrent en silence
qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de
lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.
Le premier ministre est pâle,
transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher
la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle
au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique
d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son
directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite
envoyer un texto…
Un texto…
La petite troupe, est maintenant
agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent
impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils
sont ralentis : le président est en
haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une
espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du
sac son ou ses portables. On comprend au
ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de
dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en
convenir.
Le premier ministre qui est le
dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son smartphone
pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un texto
suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre toutes les
dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant seulement que
Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à envisager que le
Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper frénétiquement
sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui
dit :
Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait,
allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
Mais monsieur le Président, c’est impossible,
comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que
nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre
du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le
président de la république qui nomme le premier ministre.
Mais monsieur le président
Pas de mais Pierre, si ton portable ne me
parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
Bien Monsieur le Président
Pierre puisque c’est ainsi que
nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est
le silence maintenant qui devient plus pesant.
Tous les ministres sont montés,
ils se sont installés, certains, ont déjà pris les place du fond (les vieux
réflexes ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre ).
Le président est devant à côté du
chauffeur, il a pris le micro, l’autocar démarre…
Le président, a le micro posé en
bas du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle
nature est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout à l’heure a
disparu. Il jette un coup d’œil à sa petite troupe.
Ils sont tous là à attendre qu’il veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq ministres qui se sont encastrés au fond de l’autobus et qui sont complètement entrés dans le jeu. En quelques minutes ils ont oublié le conseil des ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimité de ce fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se résument qu’à ce combat gagné ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rêve d’effleurer, pour gagner le fond du bus.
Evidemment le président les a
repérés, il sait qu’ils seront ses alliés, mais la limite entre le chahut et
l’impertinence est très légère.
Il tousse encore et réclame un
peu d’attention ;
« On m’écoute dans le fond
s’il vous plait… »
Et dans le fond, les ministres de
la justice, de l’industrie, de la santé, de l’outre-mer et des universités
pouffent comme de joyeux étudiants.
Le premier ministre, Pierre, occupe un des deux sièges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas, il ne sourit pas, et pour être complètement sincère il commence même à être excédé. Contrairement à tous ses collègues, il n’a pas encore essayé les fameuses paires de baskets, il y en a sur tous les sièges, on les examine, certains les reniflent même, pour être certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais été portées. Les pointures ont été disposées un peu au hasard, alors on se les fait passer d’un siège à un autre, les escarpins encombrent l’allée centrale. La ministre de l’économie les a enfilés et elle fait quelques pas, quelques-uns sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est détendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargé des relations avec le parlement. Ces deux-là s’envoient des signes qui en disent long sur le jugement qu’ils portent sur la situation
Le président s’est éclairci la
voix : il a même retrouvé le sourire
« Mes chers amis, je vous
dois désormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous
semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que
vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar
vient de démarrer et nous allons nous rendre dans une forêt que je connais bien
et soyez très attentif : là-bas j’ai décidé de vous perdre… »
Même les dissipés du fond se sont
tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président
continue.
« Vous avez bien entendu,
vous êtes monté dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous
garer à un endroit un peu à l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de
pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous
nous enfoncerons au plus profond de cette forêt avec le chauffeur qui la
connait parfaitement, et là nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un
moment où vous ne me verrez plus, j’ai repéré l’endroit, vous verrez c’est un
peu épais, très impressionnant et là vous serez perdu… »
Le premier Ministre a compris,
cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu
fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….
Il n’est pas très grand,
contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le
ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un
terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la
séance des questions au gouvernement.
Les perdre dans la forêt, avec
leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on
se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de
se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire
tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore
debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre,
comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…
Pierre, le premier ministre s’est
levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son
geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas
le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque.
Il vient de prendre une balle en
pleine tête….
La France n’a plus de premier ministre.
Il a perdu la tête.
Perdu n’est d’ailleurs pas le mot
approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier
ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le
jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean
Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres
seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs,
où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président.
Ce dernier tient toujours
fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble
contrarié.
« C’est dommage pour Pierre,
c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être
interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait
peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore
là »
Jean Marc, le secrétaire d’état
au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de
la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement.
C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus
enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de concentration
de cet homme.
Dans le fond de l’Autobus, les
potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le
plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les
mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement
inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières
semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice,
quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se
passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet
instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se
regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse.
Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le
président n’en pouvait plus, était épuisé. Par contre tous savent que le
président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur,
son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour
ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il
l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout
est calcul.
Le président tapote à nouveau sur
le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots
depuis le coup de feu, ils brisent le silence…
« Bien, tout cela est
embêtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout
de suite, mais là convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais
ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sûr ! Certains
trouveront même que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient
de se passer n’est pas de nature à me faire changer d’avis. Et puis, après tout
soyez honnêtes, tout le monde détestait Pierre. Je vois bien dans vos regards
que personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend
tellement à lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en
vous observant, que la plupart d’entre vous sont déjà entrés dans le calcul, se
disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je
suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce
qui s’est passé dans le huis clos de cet autocar. »
Certains, surtout dans le fond de
l’autocar, fidèles à leurs habitudes de groupies ont déjà oublié la tête qui a
roulé et dodelinent la leur à chaque phrase du président afin qu’il comprenne
bien que l’incident est clos, qu’ils sont à nouveau avec lui. Il y en a bien un
ou deux qui ont le regard effaré, mais le président les connait suffisamment
pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.
Le président n’a pas lâché le
micro : il poursuit
Après cette interruption
fâcheuse, je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en
peux plus. Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que
nous donnons à voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous
collent comme des mouches, qui ne sont là que pour servir leur propre
intérêt. Je n’ai pas changé d’avis, je
veux qu’on redevienne des êtres humains, je veux que vous retrouviez le sens
des émotions, je veux que vous preniez seuls des décisions, sans conseil. Alors
je le maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai. Je veux que
vous sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !
Le calme s’est installé dans
l’autocar, le président s’est assis, on dirait même qu’il s’est assoupi. C’est
le jeune secrétaire d’état, auteur du tir, qui a ramassé la tête, enfin ce qui
était autrefois une tête pour la glisser tranquillement dans un sac de sport.
Il a même trouvé de quoi nettoyer. Le corps décapité du premier ministre est
resté sur son siège.
La circulation est de plus en
plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement échangent,
certains ont revêtu avec les fameuses baskets des survêtements soigneusement
pliés dans les coffres à bagage. On entend même quelques plaisanteries, et
curieusement on ressent une espèce de sérénité. Le ministre de la Défense s’est
même endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car.
Au fond du car justement, il y a
discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du
locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du
président.
L’autocar a ralenti, il vient de
s’engager sur une petite route qui hésite entre le chemin vicinal et le sentier
forestier. La forêt qu’ils aperçoivent
par les vitres est épaisse, très épaisse même, la lumière ne passe pas.
L’autocar roule à très petite
allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une
clairière. Le président saisit le micro.
Nous sommes arrivés mes amis, je
vous présente la clairière du poète, vous allez descendre tranquillement, vous
récupérerez les sacs de pique-nique dans les soutes du car, nous déjeunerons
ici et dans une heure, tout au plus, vous nous suivrez et nous nous enfoncerons
au cœur de la forêt.
Les sandwichs sont vite avalés,
certains ne prennent même pas le temps de s’asseoir, comme s’ils étaient
pressés d’en finir.
Le président passe vers tous ses
ministres, il glisse quelques mots à chacun. Ce qui frappe le plus à cet
instant ce sont les bruits de la forêt qui peu à peu envahissent l’espace, on
n’entend plus que cela. Le pique-nique a attiré les insectes, les bras
commencent à s’agiter, comme des moulinets pour les chasser. Mais ce qui domine
c’est la rumeur intérieure de la forêt, ce mélange un peu angoissant avec le
bruit que font les arbres, le moindre souffle agite les branches, les grands
troncs craquent. On entend aussi des cris d’oiseaux, ce ne sont pas des chants,
mais bien des cris, et des sons dont on ne sait d’où ils viennent ce qu’ils
sont.
Le président explique que c’est
un endroit qu’il connait parfaitement. Enfant il est venu plusieurs fois et a
marché dans cette forêt, seul. A l’évocation de ce souvenir sa voix tremble un
peu, on ne saurait dire s’il s’agit d’émotion, ou de peur. Il a pris la tête,
avec le chauffeur, de la troupe encore un peu sous le choc de toutes ces
émotions. Leurs sens endormis,
anesthésiés par toutes les protections dont on les entoure se réveillent un à
un. Ils voient, ils entendent, ils sentent.
Le président n’est plus très
jeune mais son pas est rapide. Au début le chemin est large, on distingue même
des traces de pneus dans les ornières que les pluies de printemps ont creusées.
C’est rassurant, mais très rapidement le chemin devient plus étroit, plus
sombre surtout, les arbres sont de plus en plus proches, serrés comme une foule
qui observe une procession. Leurs branches se touchent de part et d’autre du
chemin, formant peu à peu comme un tunnel de verdure. Il faut parfois se
baisser, retenir les branches pour que celui qui suit ne la prenne en pleine
figure.
Peu à peu, chacun ne se concentre
que sur la marche. On fait d’abord attention à soi. Il faut regarder où on met le pied. Le chemin
est devenu plus escarpé, avec des cailloux qui pointent. Il faut se protéger le
visage, et aussi veiller à ne pas mettre en danger les suivants. On prévient,
on met en garde, dans un murmure inhabituel : « attention au trou, à la
branche ». Le président se retourne souvent pour vérifier que tout le
monde suit. Il est le premier surpris en
constatant que le groupe est bien là, derrière lui, à mettre chaque pas dans
celui qui précède. Pas une parole pour déranger le bourdonnement de la forêt.
Souvent des chemins se croisent, mais le président est sûr de lui, sûr de ses
choix, de ses décisions. Lorsqu’il prend le chemin du haut, le plus haut, celui
qui grimpe, aucune remarque, aucun commentaire : on le suit, on lui fait
confiance. C’est difficile, certains ont le souffle court, mais ils suivent.
Ils marchent depuis une bonne heure, ici le temps ne s’écoule pas de la même
façon que dans les ministères ou à l’assemblée. Le président annonce qu’on va
prendre le temps d’une pause. Elle est bienvenue, surtout pour les plus âgés.
Le silence domine, un silence
pesant, lourd de toutes les interrogations qui pèsent encore. Mais curieusement
on ressent aussi une espèce d’apaisement. Le président comprend à cet instant
qu’il a pris totalement le contrôle. Il est le guide, leur point de repère.
Elle est vraiment épaisse cette
forêt. Les rares rayons de lumière sont ternes, avec un peu de poussière qui
plane. Le jacassement d’une pie les
surprend, on sent de la moquerie dans ce cri d’oiseau. Beaucoup ne connaissent
pas, ne connaissent plus ces sonorités alors ils se fabriquent de l’inquiétude.
Les premiers commencent à se lever quand la pie vient se poser sur l’épaule du
président. Il n’est pas surpris, on dirait qu’ils se connaissent, il a des
gestes tendres pour elle et chose rare pour cet oiseau un peu tapageur on
dirait qu’elle glousse, on dirait qu’elle a compris. Elle reprend son envol, vite,
très vite, et disparait. Elle a plongé en piqué, vers ce qui ressemble à un
bout ou à un bord de cette forêt. Elle a plongé, le président a souri. Tous les
regards l’ont suivi et quelques instants après, à peine, la voici qui
remonte : elle n’est plus seule. Le président est de plus en plus
rayonnant, avec elle dans les airs, et à terre dans la bruyère c’est toute une
ménagerie qui surgit sortie de derrière ce qui a été pour quelques instants
leur horizon… Ce sont les oiseaux qui sont les plus nombreux, de toutes
tailles, de toutes les couleurs, ils s’agitent plus qu’ils ne volent ; les
plus rapides, ceux qui ont suivi la pie entourent déjà le président qui tend
les mains : on dirait qu’ils le reconnaissent. Chacun s’est assis. Tous
sont fascinés par le spectacle, le président, leur président siffle, fabrique
de multiples bruits avec la bouche, avec les lèvres. Mais les oiseaux ne sont
pas venus seuls, surgis de partout, de trous dans la terre, d’autres chemins
que personne n’avait repéré c’est une véritable arche de Noé qui maintenant les
entoure. Un cerf s’est approché, à pas lent, du président, leurs regards se
croisent. Des lapins, un blaireau, des
mulots, une espèce de chat sauvage, et d’autres bestioles complètent ce
troupeau hétéroclite. Désormais le président rit. Il rit de bon cœur, il rit de
bonheur.
« Mes amis je vous présente
ma famille, ma nouvelle famille, je vais les suivre, et je vais vous laisser
vous débrouiller. Vous verrez ce n’est pas compliqué, vous allez comprendre. Il
y a quelques mois fatigué, épuisé même, j’ai décidé, seul, de m’échapper et
c’est ici que je suis venu, cette forêt où grand-père m’emmenait. Je suis venu
seul sans prévenir celles et ceux qui m’auraient évidemment interdit
l’escapade. Je suis venu seul et je me suis perdu. C’était il y a trois mois
souvenez-vous.
Ce sont les dernières paroles du
président, du moins ses dernières paroles avant qu’il ne reprenne son chemin
accompagné par une nuée d’oiseau. Tous les ministres sont restés immobiles, la
plupart déjà trop fatigués pour emboîter le pas au président qui s’est
engouffré dans l’épaisseur de la forêt. Ils sont immobiles, un peu tétanisés,
abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaînement
d’événements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est
la première à rompre le silence.
« Bon, qu’est-ce qu’on fait
maintenant, on ne va pas rester planter là, on va retourner sur nos pas et on
tombera forcément sur clairière où est garé le bus. »
Retourner sur leurs pas ?
Evidemment, tout le monde a ça en tête. Il faut le faire et si possible sans
trop tarder. La lumière se fait rare et s’orienter deviendra bientôt compliqué.
Sans attendre, le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une
centaine de mètres pour que survienne le premier problème.
En effet, et personne n’y avait
prêté attention, lorsque le président, tout à l’heure, a choisi le
« chemin du haut » celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y
avait aussi deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un
au-dessus et l’autre légèrement en dessous. En fait ils se sont trouvés face à
un échangeur, non pas un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les
randonneurs. Et évidemment trop concentrés à mettre un pied l’un devant
l’autre, personne n’a pris la peine de prendre le moindre repère. Il est même
fort probable très peu d’entre eux n’ont remarqué la présence des deux autres
sentiers.
Ils se sont tous arrêtés. Mais
rapidement trois d’entre eux n’hésitent plus. Ils continuent ! Ils sont sûrs de leur choix pour ce qui
semble en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemment…
« Arrêtez, je suis sûr que
ce n’est pas par là qu’on est passé tout à l’heure ! »
C’est Bernard le ministre de la
Défense qui vient de parler. Les trois « éclaireurs », ministre de la
culture toujours en tête ont stoppé net. Ils étaient persuadés du bien-fondé de
leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui
confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est
catégorique.
« On n’est pas passé à côté
de ce rocher. Je l’aurai vu quand même ! »
« Et pourquoi tu l’aurais
vu, ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sûr qu’on
est passé ici. C’est logique quand même :
on ne fait que suivre le sentier du haut. »
Le silence est définitivement
rompu. Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques
minutes il faut bien se rendre à l’évidence, il y a trois choix possibles et
personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut céder.
Chacun, évidemment, a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des
arguments imparables que c’est son option qui est la bonne.
Le Ministre du budget demande un
peu de silence. Il évoque la disparition du premier ministre, et constate
froidement que tout cela était bien pensé, bien préparé par le président.
Le calme est revenu et peu à peu
tous les regards qui, le crépuscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets
convergent vers le jeune secrétaire d’état aux sports. C’est quand même lui qui
a tiré tout à l’heure. Il était forcément au courant, il sait quelque chose, il
doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est évident il est le
« complice » du président ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en
retrait, quelques mètres derrière. Comme pour se faire oublier.
Il n’en faut pas plus pour que la
ministre déléguée à la famille explose de colère
Plus exactement, cela commence
par ce qui ressemble à une colère, une vraie, tout y passe, tous y passent, puis
rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par s’asseoir, sur
le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne comprend pas, elle qui
connait le président depuis plus de trente ans, une vieille amitié… Elle se
sent trahi aujourd’hui. Le secrétaire d’état aux sports est toujours
silencieux. Ce qui est inquiétant c’est qu’il a l’air terriblement sûr de lui.
Certains diraient même qu’il a un petit sourire au coin des lèvres.
« Je connais le chemin, je
sais par où il faut passer. »
C’est tellement rare de
l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des
ministres, ou quand il le fait, généralement invité par le président personne
ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guère, et puis ce n’est pas un politique
lui… Il ne s’est jamais frotté au terrain / jamais candidat, jamais élu, jamais
battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir à la carabine. D’ailleurs
beaucoup ne savent même pas d’où il vient exactement. Où le président est-il
allé le pêcher… Mystère…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicité,
petits clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet.
En fait, pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais
d’hypocrisie dans ces gestes d’affection. Comme si leur lien était très fort.
Alors quand il a pris la parole,
personne n’a ni bougé, ni réagi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie
pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas
l’ombre d’un doute. Il connait très bien le président, intimement… Toutes les
circonstances sont désormais réunies : Il devient important, il suscite de
l’intérêt. Il connait le chemin.
Pendant ce temps, déjà à quelques
kilomètres, le président est entré dans ce que dans les contes pour enfant on
appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule
pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce,
une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.
Le président a refermé la porte,
il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend déjà une veste de chasse
en cuir vieilli. Il s’approche et se penche à peine, pour poser tendrement un
baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.
« Je t’attendais, je suis
heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sûr que tu m’aurais
oublié. Tu dois avoir faim, j’ai préparé à manger. »
L’unique pièce est enveloppée
d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par
réflexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dégage du fourneau
qu’on distingue dans le fond de la pièce, mérite amplement le nom de parfum. Ce
qui envahit le président, ce sont les émotions, les souvenirs, il y a dans
cette petite pièce un concentré de vie, de cette vie qui lui a échappé depuis
si longtemps. La femme assise derrière la table penche un peu plus la tête en
arrière, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frémit à chaque
inspiration. Il est toujours debout derrière elle et se penche à son tour pour
poser un baiser. Elle frémit, elle sourit. Il n’est entré que depuis quelques
minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se
sentent bien.
Ça y est ? C’est fait ?
Tu les as perdus tes brebis.
Ce sont les dernières paroles du
président, du moins ses dernières paroles avant qu’il ne reprenne son chemin
accompagné par une nuée d’oiseau. Tous les ministres sont restés immobiles, la
plupart déjà trop fatigués pour emboîter le pas au président qui s’est
engouffré dans l’épaisseur de la forêt. Ils sont immobiles, un peu tétanisés,
abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaînement
d’événements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est
la première à rompre le silence.
« Bon, qu’est-ce qu’on fait
maintenant, on ne va pas rester planter là, on va retourner sur nos pas et on
tombera forcément sur clairière où est garé le bus. »
Retourner sur leurs pas ? Evidemment,
tout le monde a ça en tête. Il faut le faire et si possible sans trop tarder. La
lumière se fait rare et s’orienter deviendra bientôt compliqué. Sans attendre,
le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une centaine de
mètres pour que survienne le premier problème.
En effet, et personne n’y avait
prêté attention, lorsque le président, tout à l’heure, a choisi le « chemin
du haut » celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y avait aussi
deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un au-dessus et l’autre
légèrement en dessous. En fait ils se sont trouvés face à un échangeur, non pas
un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les randonneurs. Et évidemment
trop concentrés à mettre un pied l’un devant l’autre, personne n’a pris la
peine de prendre le moindre repère. Il est même fort probable très peu d’entre
eux n’ont remarqué la présence des deux autres sentiers.
Ils se sont tous arrêtés. Mais
rapidement trois d’entre eux n’hésitent plus. Ils continuent ! Ils sont sûrs de leur choix pour ce qui semble
en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemment…
« Arrêtez, je suis sûr que
ce n’est pas par là qu’on est passé tout à l’heure ! »
C’est Bernard le ministre de la
Défense qui vient de parler. Les trois « éclaireurs », ministre de la
culture toujours en tête ont stoppé net. Ils étaient persuadés du bien-fondé de
leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui
confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est catégorique.
« On n’est pas passé à côté
de ce rocher. Je l’aurai vu quand même ! »
« Et pourquoi tu l’aurais vu,
ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sûr qu’on est
passé ici. C’est logique quand même : on ne fait que suivre le sentier du haut. »
Le silence est définitivement rompu.
Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques minutes il
faut bien se rendre à l’évidence, il y a trois choix possibles et personne
n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut céder. Chacun, évidemment,
a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des arguments imparables que
c’est son option qui est la bonne.
Le Ministre du budget demande un
peu de silence. Il évoque la disparition du premier ministre, et constate froidement
que tout cela était bien pensé, bien préparé par le président.
Le calme est revenu et peu à peu
tous les regards qui, le crépuscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets
convergent vers le jeune secrétaire d’état aux sports. C’est quand même lui qui
a tiré tout à l’heure. Il était forcément au courant, il sait quelque chose, il
doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est évident il est le
« complice » du président ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en
retrait, quelques mètres derrière. Comme pour se faire oublier.
Il n’en faut pas plus pour que la
ministre déléguée à la famille explose de colère
Plus exactement, cela commence
par ce qui ressemble à une colère, une vraie, tout y passe, tous y passent,
puis rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par
s’asseoir, sur le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne
comprend pas, elle qui connait le président depuis plus de trente ans, une
vieille amitié… Elle se sent trahi aujourd’hui. Le secrétaire d’état aux sports
est toujours silencieux. Ce qui est inquiétant c’est qu’il a l’air terriblement
sûr de lui. Certains diraient même qu’il a un petit sourire au coin des lèvres.
« Je connais le chemin, je
sais par où il faut passer. »
Peu à peu, chacun ne se concentre
que sur la marche. On fait d’abord attention à soi. Il faut regarder où on met le pied. Le chemin
est devenu plus escarpé, avec des cailloux qui pointent. Il faut se protéger le
visage, et aussi veiller à ne pas mettre en danger les suivants. On prévient,
on met en garde, dans un murmure inhabituel : « attention au trou, à la
branche ». Le président se retourne souvent pour vérifier que tout le
monde suit. Il est le premier surpris en
constatant que le groupe est bien là, derrière lui, à mettre chaque pas dans
celui qui précède. Pas une parole pour déranger le bourdonnement de la forêt. Souvent
des chemins se croisent, mais le président est sûr de lui, sûr de ses choix, de
ses décisions. Lorsqu’il prend le chemin du haut, le plus haut, celui qui
grimpe, aucune remarque, aucun commentaire : on le suit, on lui fait
confiance. C’est difficile, certains ont le souffle court, mais ils suivent.
Ils marchent depuis une bonne heure, ici le temps ne s’écoule pas de la même
façon que dans les ministères ou à l’assemblée. Le président annonce qu’on va
prendre le temps d’une pause. Elle est bienvenue, surtout pour les plus âgés.
Le silence domine, un silence
pesant, lourd de toutes les interrogations qui pèsent encore. Mais curieusement
on ressent aussi une espèce d’apaisement. Le président comprend à cet instant
qu’il a pris totalement le contrôle. Il est le guide, leur point de repère.
Elle est vraiment épaisse cette
forêt. Les rares rayons de lumière sont ternes, avec un peu de poussière qui
plane. Le jacassement d’une pie les
surprend, on sent de la moquerie dans ce cri d’oiseau. Beaucoup ne connaissent
pas, ne connaissent plus ces sonorités alors ils se fabriquent de l’inquiétude.
Les premiers commencent à se lever quand la pie vient se poser sur l’épaule du
président. Il n’est pas surpris, on dirait qu’ils se connaissent, il a des
gestes tendres pour elle et chose rare pour cet oiseau un peu tapageur on
dirait qu’elle glousse, on dirait qu’elle a compris. Elle reprend son envol,
vite, très vite, et disparait. Elle a plongé en piqué, vers ce qui ressemble à
un bout ou à un bord de cette forêt. Elle a plongé, le président a souri. Tous
les regards l’ont suivi et quelques instants après, à peine, la voici qui
remonte : elle n’est plus seule. Le président est de plus en plus
rayonnant, avec elle dans les airs, et à terre dans la bruyère c’est toute une
ménagerie qui surgit sortie de derrière ce qui a été pour quelques instants
leur horizon… Ce sont les oiseaux qui sont les plus nombreux, de toutes
tailles, de toutes les couleurs, ils s’agitent plus qu’ils ne volent ; les
plus rapides, ceux qui ont suivi la pie entourent déjà le président qui tend
les mains : on dirait qu’ils le reconnaissent. Chacun s’est assis. Tous
sont fascinés par le spectacle, le président, leur président siffle, fabrique
de multiples bruits avec la bouche, avec les lèvres. Mais les oiseaux ne sont
pas venus seuls, surgis de partout, de trous dans la terre, d’autres chemins
que personne n’avait repéré c’est une véritable arche de Noé qui maintenant les
entoure. Un cerf s’est approché, à pas lent, du président, leurs regards se croisent.
Des lapins, un blaireau, des mulots, une
espèce de chat sauvage, et d’autres bestioles complètent ce troupeau
hétéroclite. Désormais le président rit. Il rit de bon cœur, il rit de bonheur.
« Mes amis je vous présente
ma famille, ma nouvelle famille, je vais les suivre, et je vais vous laisser vous
débrouiller. Vous verrez ce n’est pas compliqué, vous allez comprendre. Il y a
quelques mois fatigué, épuisé même, j’ai décidé, seul, de m’échapper et c’est
ici que je suis venu, cette forêt où grand-père m’emmenait. Je suis venu seul
sans prévenir celles et ceux qui m’auraient évidemment interdit l’escapade. Je
suis venu seul et je me suis perdu. C’était il y a trois mois souvenez-vous.
Homme de moins que rien Visage mou Regard moite Poisseux d’aigres sueur Qui s’incruste entre les rires innocents Homme de moins que rien Expire le mauvais parfum De la suffisance des quelques siens Il était de ces bavards inutiles Qui encombre les salons Homme de moins que rien Creuse en soufflant Un gras sillon de silences aigris Ils étaient tant à le suivre Roses fanées à la boutonnière Oublieux de ses arrogances Dans ce monde aux sourires sucrés Ignobles, infâmes Ont repris en cœur L’hymne gris de leurs violences cachées
L’autocar a ralenti, il vient de
s’engager sur une petite route qui hésite entre le chemin vicinal et le sentier
forestier. La forêt qu’ils aperçoivent
par les vitres est épaisse, très épaisse même, la lumière ne passe pas.
L’autocar roule à très petite
allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une
clairière. Le président saisit le micro.
Nous sommes arrivés mes amis, je
vous présente la clairière du poète, vous allez descendre tranquillement, vous
récupérerez les sacs de pique-nique dans les soutes du car, nous déjeunerons
ici et dans une heure, tout au plus, vous nous suivrez et nous nous enfoncerons
au cœur de la forêt.
Les sandwichs sont vite avalés,
certains ne prennent même pas le temps de s’asseoir, comme s’ils étaient pressés
d’en finir.
Le président passe vers tous ses
ministres, il glisse quelques mots à chacun. Ce qui frappe le plus à cet
instant ce sont les bruits de la forêt qui peu à peu envahissent l’espace, on n’entend
plus que cela. Le pique-nique a attiré les insectes, les bras commencent à
s’agiter, comme des moulinets pour les chasser. Mais ce qui domine c’est la
rumeur intérieure de la forêt, ce mélange un peu angoissant avec le bruit que
font les arbres, le moindre souffle agite les branches, les grands troncs
craquent. On entend aussi des cris d’oiseaux, ce ne sont pas des chants, mais
bien des cris, et des sons dont on ne sait d’où ils viennent ce qu’ils sont.
Le président explique que c’est
un endroit qu’il connait parfaitement. Enfant il est venu plusieurs fois et a
marché dans cette forêt, seul. A l’évocation de ce souvenir sa voix tremble un
peu, on ne saurait dire s’il s’agit d’émotion, ou de peur. Il a pris la tête,
avec le chauffeur, de la troupe encore un peu sous le choc de toutes ces
émotions. Leurs sens endormis,
anesthésiés par toutes les protections dont on les entoure se réveillent un à
un. Ils voient, ils entendent, ils sentent.
Le président n’est plus très
jeune mais son pas est rapide. Au début le chemin est large, on distingue même
des traces de pneus dans les ornières que les pluies de printemps ont creusées.
C’est rassurant, mais très rapidement le chemin devient plus étroit, plus
sombre surtout, les arbres sont de plus en plus proches, serrés comme une foule
qui observe une procession. Leurs branches se touchent de part et d’autre du
chemin, formant peu à peu comme un tunnel de verdure. Il faut parfois se
baisser, retenir les branches pour que celui qui suit ne la prenne en pleine
figure.
« Alors je le maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai … »
Le président tapote à nouveau sur
le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots
depuis le coup de feu, ils brisent le silence…
« Bien, tout cela est
embêtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout
de suite, mais là convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais
ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sûr ! Certains
trouveront même que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient
de se passer n’est pas de nature à me faire changer d’avis. Et puis, après tout
soyez honnêtes, tout le monde détestait Pierre. Je vois bien dans vos regards que
personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend
tellement à lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en
vous observant, que la plupart d’entre vous sont déjà entrés dans le calcul, se
disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je
suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce
qui s’est passé dans le huis clos de cet autocar. »
Certains, surtout dans le fond de
l’autocar, fidèles à leurs habitudes de groupies ont déjà oublié la tête qui a
roulé et dodelinent la leur à chaque phrase du président afin qu’il comprenne
bien que l’incident est clos, qu’ils sont à nouveau avec lui. Il y en a bien un
ou deux qui ont le regard effaré, mais le président les connait suffisamment
pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.
Le président n’a pas lâché le
micro : il poursuit
Après cette interruption fâcheuse,
je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en peux plus.
Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que nous
donnons à voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous
collent comme des mouches, qui ne sont là que pour servir leur propre intérêt. Je n’ai pas changé d’avis, je veux qu’on
redevienne des êtres humains, je veux que vous retrouviez le sens des émotions,
je veux que vous preniez seuls des décisions, sans conseil. Alors je le
maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai. Je veux que vous
sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !
Le calme s’est installé dans
l’autocar, le président s’est assis, on dirait même qu’il s’est assoupi. C’est
le jeune secrétaire d’état, auteur du tir, qui a ramassé la tête, enfin ce qui
était autrefois une tête pour la glisser tranquillement dans un sac de sport.
Il a même trouvé de quoi nettoyer. Le corps décapité du premier ministre est
resté sur son siège.
La circulation est de plus en
plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement échangent,
certains ont revêtu avec les fameuses baskets des survêtements soigneusement pliés
dans les coffres à bagage. On entend même quelques plaisanteries, et
curieusement on ressent une espèce de sérénité. Le ministre de la Défense s’est
même endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car.
Au fond du car justement, il y a
discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du
locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du
président.
Le premier Ministre a compris,
cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu
fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….
Il n’est pas très grand,
contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le
ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un
terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la
séance des questions au gouvernement.
Les perdre dans la forêt, avec
leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on
se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de
se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire
tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore
debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre,
comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…
Pierre, le premier ministre s’est
levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son
geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas
le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque.
Il vient de prendre une balle en
pleine tête….
La France n’a plus de premier
ministre. Il a perdu la tête.
Perdu n’est d’ailleurs pas le mot
approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier
ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le
jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean
Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres
seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs,
où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président.
Ce dernier tient toujours
fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble
contrarié.
« C’est dommage pour Pierre,
c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être
interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait
peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore là »
Jean Marc, le secrétaire d’état
au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de
la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement.
C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus
enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de
concentration de cet homme.
Dans le fond de l’Autobus, les
potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le
plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les
mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement
inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières
semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice,
quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se
passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet
instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se
regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse.
Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le
président n’en pouvait plus, était épuisé. Par contre tous savent que le
président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur,
son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour
ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il
l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout
est calcul.
Le président est devant à côté du
chauffeur, il a pris le micro, l’autocar démarre…
Le président, a le micro posé en bas
du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle nature
est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout à l’heure a disparu.
Il jette un coup d’œil à sa petite troupe.
Ils sont tous là à attendre qu’il
veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq
ministres qui se sont encastrés au fond de l’autobus et qui sont complétement
entrés dans le jeu. En quelques minutes ils ont oublié le conseil des
ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils
chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimité de ce
fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les
convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se résument qu’à ce
combat gagné ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rêve d’effleurer, pour
gagner le fond du bus.
Evidemment le président les a
repérés, il sait qu’ils seront ses alliés, mais la limite entre le chahut et
l’impertinence est très légère.
Il tousse encore et réclame un
peu d’attention ;
« On m’écoute dans le fond
s’il vous plait… »
Et dans le fond, les ministres de
la justice, de l’industrie, de la santé, de l’outre-mer et des universités
pouffent comme de joyeux étudiants.
Le premier ministre, Pierre,
occupe un des deux sièges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas,
il ne sourit pas, et pour être complétement sincère il commence même à être
excédé. Contrairement à tous ses collègues, il n’a pas encore essayé les fameuses
paires de baskets, il y en a sur tous les sièges, on les examine, certains les
reniflent même, pour être certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais
été portées. Les pointures ont été disposées un peu au hasard, alors on se les
fait passer d’un siège à un autre, les escarpins encombrent l’allée centrale.
La ministre de l’économie les a enfilés et elle fait quelques pas, quelques-uns
sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est
détendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargé des
relations avec le parlement. Ces deux-là s’envoient des signes qui en disent
long sur le jugement qu’ils portent sur la situation
Le président s’est éclairci la
voix : il a même retrouvé le sourire
« Mes chers amis, je vous
dois désormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous
semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que
vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar
vient de démarrer et nous allons nous rendre dans une forêt que je connais bien
et soyez très attentif : là-bas j’ai décidé de vous perdre… »
Même les dissipés du fond se sont
tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président
continue.
« Vous avez bien entendu,
vous êtes monté dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous
garer à un endroit un peu à l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de
pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous
nous enfoncerons au plus profond de cette forêt avec le chauffeur qui la
connait parfaitement, et là nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un
moment où vous ne me verrez plus, j’ai repéré l’endroit, vous verrez c’est un
peu épais, très impressionnant et là vous serez perdu… »
Le premier Ministre a compris, cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….
Je plonge des yeux encore fripés de nuit Dans une bleue et lointaine vallée Y coule le sourd torrent de mes mémoires rêvées J’entends chants et rires qui s’éloignent Et moi je reste sur les cimes lumineuses De ces doutes aux brumes enroulées
Le président veut emmener ses ministres pour une promenade en forêt…
Des questions, des questions, il
en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres,
on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par
pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien
rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là
à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules
pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.
L’un d’entre eux, un des plus
jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire
d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le
seul à oser prendre la parole
Euh monsieur le président, c’est surprise surprise, elles sont où les caméras ?
Le président visiblement pressé
de sortir de la salle lui répond calmement :
Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez on a déjà assez perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, , en avant les enfants !
Il est onze heures trente :
président en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est
parfaite, qui s’engage dans l’allé qui conduit jusqu’à la grille ou les portes
de l’autocar sont déjà ouvertes.
Le président marche d’un bon pas,
il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train
de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs,
et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que
pour aller batifoler en forêt.
Certains espèrent en silence
qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de
lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.
Le premier ministre est pâle,
transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher
la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle
au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique
d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son
directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite
envoyer un texto…
Un texto…
La petite troupe, est maintenant
agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent
impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils
sont ralentis : le président est en
haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une
espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du
sac son ou ses portables. On comprend au
ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de
dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en
convenir.
Le premier ministre qui est le
dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son
smartphone pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un
texto suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre
toutes les dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant
seulement que Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à
envisager que le Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper
frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu
irritée qui lui dit :
Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait, allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
Mais monsieur le Président, c’est impossible, comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le président de la république qui nomme le premier ministre.
Mais monsieur le président
Pas de mais Pierre, si ton portable ne me parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
Bien Monsieur le Président
Pierre puisque c’est ainsi que
nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est
le silence maintenant qui devient plus pesant.
Tous les ministres sont montés,
ils se sont installés, certains, ont déjà pris les place du fond (les vieux réflexes
ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre ).
Sur tous les visages ministériels
on lit de l’étonnement, mais toujours un peu d’inquiétude et quelques-uns
sourient, eux aussi. Le premier ministre ose timidement un : « mais
Monsieur le Président… ». Ce à quoi ce dernier répond l’index tendu devant
la bouche : « chut écoutez … »
La grande fenêtre est ouverte, on
entend des chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles qu’un petit vent
agite
14 juillet 2015 : l’autocar est garé devant la
grille de l’Elysée
L’autocar n’a pu se garer devant
le perron de l’Elysée, l’entrée est trop étroite. Il est stationné devant
l’entrée principale rue du Faubourg Saint Honoré.
Le Président de la République
s’est levé le premier, et avec une joie non dissimulée dans la voix, comme un
enfant tout heureux du tour qu’il est en train de jouer à ses camarades, il
lance à toutes et à tous un tonitruant : « allez suivez-moi, on y
va ! »
Ce n’est plus l’étonnement qu’on lit sur les visages des ministres, surtout chez le premier d’entre eux, cette fois ci c’est bien de l’inquiétude, chez certains c’est même de la peur. D’autres, peut-être les plus intimes se retiennent pour ne pas rire, essayant de se persuader qu’il doit s’agir d’une plaisanterie. Quelques-uns, les plus jeunes, semblent prêts, eux, à lui emboîter le pas, émoustillés de cette situation pour le moins cocasse.
Le président est maintenant debout près de la porte, on n’entend plus qu’un brouhaha et le frottement des chaises un peu lourdes qu’on tire pour s’extirper de cette longue table un peu sinistre. Les huissiers ont le visage fermé. L’un d’entre eux ne peut dissimuler une réelle envie de rire. Les ministres baissent les yeux et viennent de comprendre : le président n’a pas ses habituelles chaussures noires, mais de magnifiques baskets aux couleurs fluos, véritables provocations pour les teintes sinistres, un peu délavées, qui emplissent cet espace de pouvoir depuis tant d’années. Il ouvre lui-même la porte, se retourne et comme un animateur de colonie de vacances, donne les explications, plutôt les consignes :
« Mes chers amis, ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu, dans l’autocar qui nous attend devant la grille de l’Elysée, il y a un tout un assortiment de baskets, comme les miennes, avec toutes les pointures, je n’imaginais pas que vous puissiez faire quelques pas en forêt en escarpins et souliers vernis. Vous allez laisser vos dossiers ici, à votre place, sur la table et vos dévoués conseillers s’empresseront de les récupérer dès que l’autocar aura démarré. Justement : j’allais oublier deux choses essentielles, aucun conseiller ne nous accompagne, évidemment. Deux motards nous ouvriront la route et le chauffeur qui est un habitué des voyages scolaires a promis de nous emmener dans un endroit tranquille, où, et c’est la deuxième chose nous pique niquerons. Un repas tiré du sac…Nous allons maintenant sortir calmement, bien groupé, pour ne pas perdre de temps. Des dispositions ont été prises pour qu’aucun journaliste ne soit ni devant le perron, ni devant la grille. De toute façon aujourd’hui c’était un conseil des ministres ordinaire, sans intérêt pour les chaînes d’infos. Quand je parle de disposition prise je veux dire que pour éloigner tous ces pseudos journalistes je me suis débrouillé pour allumer, comment dire un contre feu, dont je vous parlerai au micro dès que nous aurons quitté la ville. J’espère que personne n’est malade en autocar. Des questions ? «
Que se passe-t-il ? Que
va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne
cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le
président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir !
Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer
toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne
l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de
proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire
« piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite,
mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement
il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à
11 h 00. Tous les ministres sont tendus,
les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri
ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques
pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les
conséquences.
Le président de la République
prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien
qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre,
mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous
l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous
pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai
sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du
bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique :
sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse
surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le
sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise
pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous
rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est
aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous
le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis
heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai
été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la
fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui
m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à présent,
de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué,
et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris
encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il
faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une
évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter
comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que
nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De
toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets
s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que
je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour
de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre
la rumeur. Nous irons marcher en silence
quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai
sourire, simple naturel ».
Je republie en plusieurs épisodes cette nouvelle écrites il y cinq ans environ…
13 juillet 2015 : Sourires au conseil des
ministres….
Ce mercredi matin, comme tous les
mercredi matin, c’est le conseil des
ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier
ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des
autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir
exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est
ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux
conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de
se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les
jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer
pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres
le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis
autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils
tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un
angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin
que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige
quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en
dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais,
les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne
n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse
qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC,
ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des
ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine
de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement,
pour le parti, bref importants. Le
conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est
l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le premier
ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
Sur l’eau, quelques rides de lumières, Le matin léger s’étire sur le fleuve. Au loin la rumeur de la ville, Comme un bruit qui s’éveille. On s’étire, le silence se respire. Il fait frais, on sourit. Le jour se lève. C’est beau, La nuit s’est retirée, Discrètement, le port l’a avalée. Le soleil est là, on le sent. On l’entend. Chaque couleur s’est préparée, Dans le matin léger, Ses ailes lissées le fleuve a déployé.
Comme j’étais mal disposé, un matin de pluie, pour toutes les excentricités humaines un ami me montra une photographie : celle d’une femme nue et morte étendue sur un lit d’hôtel à côté d’un homme vêtu et mort qui, vu en raccourci, ressemblait à un phoque rigide. Simone n’avait pas changé sa coiffure ; sa cloche reposait sur la cheminée à côté d’une pendule dorée sans aiguilles. Simone était incontestablement morte à côté de son ami.
Ils s’étaient suicidés aux sons du phonographe de la maison voisine : — Some suny day… Swanie… Eleanor!… — Et sur le ventre nu de la femme, avant de mourir, dans une suprême évocation du Mois de Marie, l’homme avait écrit, un doigt trempé dans l’encre, ces mots : Priez pour nous !
*
Cette photographie venait d’un obscur bureau de police. De mains en mains, elle échouait dans les miennes. Et l’image ridicule et démoralisante je l’ai gardée dans ma mémoire jusqu’au jour où j’ai résolu d’écrire cette histoire, de la faire imprimer et de la relire plus tard avec des yeux qui ne seront plus les miens mais des yeux de promeneur imperméable assis au crépuscule du soir sur le banc du corps de garde à la porte du Paradis.
Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes… Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont… Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… « fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraît avoir un drôle d’aspect, un peu inquiétant, mais tant pis… ils fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guêpe… Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident.., mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit… et d’autres encore qui se présentent… Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelés. À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir… Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe » … rompent le charme et me délivrent.
Je publie à nouveau cette micronouvelle qui a remporté le prix des lecteurs en 2020 sur le site short-édition
Ce sont trois informaticiens, ou techniciens, de ces hommes qui m’impressionnent parce qu’ils arrivent à réfléchir en trois dimensions. Tout le long du trajet, dans ce « carré » que je partage avec eux, ils parlent une autre langue, presque une langue de signes. Ils rient, ils sont bien dans leurs anecdotes technologiques. Ils mettent du sourire et du bonheur dans les codes, dans les chiffres. Il y a du soleil dans leurs langages obscurs. Je ne comprends, ce n’est pas grave, je les écoute avec délice. Ils ont de la passion, elle déborde dans ce compartiment monotone et j’aime ça. Ils ne jouent pas, ils ne forcent pas, ils disent, ils racontent, et ils vivent. Le plus près de moi est massif, il a les mains lourdes, les doigts épais. Je ne l’imagine pas devant un clavier, mais plus devant un sac de ciment, un arbre à abattre. Il est fort, sa voix résonne, il est calme, il aime la vie. Silencieux, mais attentif, depuis le début du trajet je me décide à parler. Peut-être parce que je me sens bien, que cela me semble naturel de parler à ceux qui sont proches. Comment peut-on presque se toucher et ne rien se dire ? Il n’est jamais simple d’entrer dans une conversation, il ne faut pas donner le sentiment d’être indiscret, d’avoir écouté. Les réactions peuvent parfois être surprenantes. Tout cela je le savais, tout cela je l’avais déjà expérimenté mais tant pis, je me suis lancé. « Euh, excusez-moi, je vous écoute depuis un petit moment, et je ne comprends rien à ce que vous dites, vous êtes dans quoi au juste ? » Le plus jeune des trois, celui qui est en face de moi, a semblé abasourdi par cette question. Il m’a regardé avec étonnement, presque avec effroi, comme si je venais d’entrer par surprise dans sa chambre à coucher, juste au moment où il allait se glisser sous les draps. Les deux autres l’ont regardé, m’ont regardé : le plus bavard des trois, celui qui il y a quelques minutes ponctuait toutes ses explications de grands éclats de rires, s’est figé instantanément dans un silence glaçant. J’étais gêné, presque pétrifié. Le doux balancement du compartiment dans une longue courbe prise à grande vitesse, me donnait presque la nausée. J’allais ouvrir la bouche pour m’excuser, leur dire que j’étais désolé de les avoir dérangés quand le plus grand des trois, celui que j’admirais il y a quelques instants, se tourne vers moi et me dit simplement. « Tu veux savoir, dans quoi on est, et ben c’est simple là pour le moment et pour encore deux heures on est dans le train, dans ce compartiment, avec toi, mais sinon tu sais on n’est dans rien, on ne travaille pas, on ne travaille plus. On est ensemble parce qu’on va à l’enterrement d’un ami, notre ami, c’était le quatrième, celui qui était avec nous, d’habitude, là, à ta place. On était quatre, quatre techniciens, on aimait vraiment ce qu’on faisait, et puis la boîte a fermé, elle nous a virés. Lui, il n’a pas supporté, il s’est suicidé…Il s’appelait Jules. C’était la semaine dernière, alors on est tellement triste, qu’on fait comme avant, on parle, on rit, et tu vois tu nous as réveillé et là on pense à lui… »
Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir dans la mer. Nous arrivons par le village qui s’ouvre déjà sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et âcre de la terre d’été en Algérie. Partout, des bougainvillées rosat dépassent les murs des villas; dans les jardins, des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. A l’heure où nous descendons de l’autobus couleur de bouton d’or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournée matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants. A gauche du port, un escalier de pierres sèches mène aux ruines, parmi les lentisques et les genêts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. Déjà, au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et rouges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent léger, sous le soleil qui nous chauffe un seul côté du visage, nous regardons la lumière descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents éclatantes. Avant d’entrer dans le royaume des ruines, pour la dernière fois nous sommes spectateurs.
Exrait de Noces à Tipasa, écrit par Camus en 1937…
Dans ma boîte à émotions C’est un joyeux fouillis Cauchemar des ordonnateurs du beau fabriqué Du beau validé par les filtres académiques Je ne cherche jamais le parfait imposé Je n’obéis pas aux absurdes règles de la contemplation artificielle J’aime les alliances improbables Les mariages de gris bretonnants et bleus plastifiés Dans ma boîte à émotions rien n’est impossible Ni les rires pour un rien Ni les larmes pour si peu J’aime choisir mes conjugaisons J’aime réinventer des liaisons Et j’aime encore plus cet oubli permanent De ce point qui se refuse à être final
Je m’aperçois que j’ai rarement mentionné mon attachement à Philippe Djian, il est un de mes maîtres vivants…Je relis souvent ce texte qui m’interroge, nous interroge sur notre amour de l’écriture. Il est un peu long, mais cela vaut le coup d’aller jusqu’au bout…
Si ma mémoire est bonne, on m’a déjà interrogé sur les processus créateurs il y a environ vingt ans, à l’occasion de la publication de mon premier livre. Pour être franc, je n’en savais pas beaucoup sur la question, à l’époque. Je pensais qu’il s’agissait de s’asseoir derrière une table et de fermer les yeux quelques minutes pour que la machine se mette en marche. Et ça fonctionnait, avec un peu de chance. Aujourd’hui, bien entendu, je n’en sais pas davantage. Je sais que la table demeure un élément important mais j’ai remarqué que je n’étais pas obligé de fermer les yeux. Un trombone ou un élastique feront très bien l’affaire.
Je ne crois pas à l’inspiration. De même, je ne crois pas qu’il y ait de génie en littérature. Je crois qu’il y a de bons pêcheurs. Il y a des gens qui n’attrapent rien malgré un matériel sophistiqué et de solides appuis à terre. Et d’autres, qui n’ayant embarqué que le strict minimum, peut-être une simple ligne et un hameçon, reviennent les bras chargés et un simple sourire aux lèvres. Ceux-là ont le style. J’ai toujours pensé que le livre existait avant même que je ne commence à l’écrire. J’imaginais qu’un bout de fil dépassait du sol et que si je m’y prenais avec patience et adresse, j’allais pouvoir tirer toute la bobine sans rien casser. C’est encore un peu le cas aujourd’hui. Si je devais dresser la liste du matériel nécessaire, je dirais que l’exercice demande un peu de chance, pas mal de foi, une assez bonne vue et beaucoup d’humilité. J’ajouterais à cela un ego à géométrie variable et du style.
Il faut donc de la chance, pour commencer. Il faut trouver le bon bout de la bobine, plus communément nommé l’incipit. La première phrase, si vous préférez. J’y attache personnellement la plus extrême importance car je considère qu’elle renferme, dans une certaine mesure, le roman tout entier. Elle est, à tout le moins, la première pierre. Celle sur laquelle toutes les autres vont venir s’appuyer au fur et à mesure. Elle va décider, par sa taille et sa forme, de la direction et de l’humeur du livre à venir. Il est donc conseillé de la tourner et la retourner dans tous les sens, d’en examiner les moindres détails durant quelques jours avant de se précipiter car ensuite, il sera trop tard. C’est la raison pour laquelle je pense que les neuf dixièmes des cours de « creative writing» devraient être consacrés à la recherche puis à l’étude intensive de cette première phrase. Sa rumination systématique et attentive fournit la plupart du temps une foule d’indications secondaires invisibles au premier coup d’œil, telles que la situation climatique, sinon géographique, le milieu social dans lequel nous allons évoluer, l’état d’esprit du narrateur ainsi que ses préoccupations et par-là sa vision du monde. Qui a dit ou pensé ces premiers mots et pourquoi ? Comment le personnage les a-t-il choisis ? Quelle expérience connaît-il au moment où il les exprime ? Pour le savoir, il suffit de tirer doucement sur le fil de la bobine et le voile commencera à se lever. Reste que tomber sur la bonne première phrase est un coup de chance. Mais chacun sait qu’on peut aider la chance… Ensuite intervient la foi. Je pense qu’un écrivain peut faire l’économie de l’inspiration, qui me semble relever de l’attirail folklorique et peut encore amuser les enfants, mais il ne peut se passer de la foi. C’est le seul carburant possible, le seul qui permettra de mener l’entreprise à son terme. Écrire un livre demande une volonté à toute épreuve, sous peine d’encombrer les librairies d’ouvrages qui n’ont pas le moindre intérêt et se ressemblent tous les uns les autres. Un écrivain qui n’a pas la foi ne peut pas produire autre chose. L’écrivain doit avoir en lui une confiance absolue car le voyage ne sera pas de tout repos. Ce sera long, pénible, la fatigue et les doutes se feront une joie de lui compliquer la tâche et personne ne viendra l’aider. D’où, une fois encore, l’importance de la première phrase. Car c’est en elle que l’écrivain puisera ses forces. C’est elle qui lui insufflera la foi nécessaire. Il ne s’agit plus dès lors d’une quelconque et vulgaire confiance en soi mais de quelque chose qui la dépasse et apparaît sous un jour émouvant.
Avoir une bonne vue est essentiel, même si l’on a la foi. Il y aura de longues heures, des jours entiers ou plus encore, à guetter. Il faudra se méfier des leurres, percer des brumes plus ou moins opaques et balayer l’espace d’un regard juste. Le regard de l’écrivain est sa seule arme. L’aiguiser, son seul devoir. Il pourra ensuite considérer sous l’angle qui lui conviendra des territoires mille fois explorés et les soumettre à un style. Avoir une bonne vue conduit à trouver la bonne voix. Plus tard, ces deux éléments pourront s’inverser, ou mieux encore ne faire plus qu’un. Jean-Luc Godard a déclaré qu’un travelling était une affaire de morale. Le regard, et par conséquent le style, sont également une affaire de morale. Là où il n’y a pas de regard, il n’y a pas de morale et donc rien qui ne puisse identifier un écrivain comme une personne unique.
Une fois qu’il a découvert son originalité, un écrivain doit aussitôt recourir à l’humilité, sous peine de foncer dans le mur. L’aveuglement est un défaut rédhibitoire. L’écrivain doit être capable de contrôler son ego, par tous les temps et dans toutes les occasions. Dans un sens comme dans l’autre. Il doit pouvoir le laisser enfler, mais aussi le dégonfler, selon les circonstances. Vous ne ferez rien de bon avec un ego de taille moyenne, mais pas davantage avec le grand modèle si vous ne parvenez pas à le maîtriser. Le problème est identique à celui que l’on rencontrerait en chevauchant un animal sauvage : il nous emmènerait très vite et très loin mais il n’y aurait plus personne pour relater l’expérience. Donc, prudence !
En dressant la liste du matériel nécessaire, selon moi, à la création littéraire, j’ai livré de nombreuses indications sur ma méthode.
On aura compris que je n’établis aucun plan et pratique une sorte d’élargissement, d’exploration de surfaces concentriques à partir de la première phrase. D’un point de vue cinématographique, cela équivaudrait au passage d’un plan serré à un plan plus large, chaque degré étant électrisé par le hors-cadre.
Cela constitue la première partie de mon travail, qui consiste en la rédaction d’une vingtaine de feuillets. Ce n’est pas un brouillon mais le texte définitif des premières pages du roman. Ainsi le socle s’est élargi. Pressée comme un citron, la première phrase a révélé la plupart de ses secrets et l’on commence à y voir plus clair. À ce stade, il faut effectuer le même travail qu’avec la première phrase : lecture, rumination, exploration systématique de tous les détails et appropriation.
C’est l’étape la plus importante, mais aussi la plus étonnante et la plus gratifiante. Le moment est venu où l’on va découvrir et comprendre vers quoi le roman veut nous attirer. Quelle est la signification de certains signes demeurés jusque-là incompréhensibles. Quelle est la voix qui s’est emparée de vous et quel est le discours qu’elle cherche à faire entendre. Il faut alors se résoudre à une immersion complète qui peut prendre plusieurs jours. Il faut écouter et se souvenir de tout ce que l’on apprend avant de remonter à l’air libre. Et alors seulement, vous pouvez y aller.
Il peut arriver les choses les plus étranges au cours de cette phase. Ainsi par exemple, à propos du roman sur lequel je suis en train de travailler[2]. Un homme et une femme reçoivent quelques amis chez eux. J’en ai écrit une vingtaine de pages, puis je me suis aperçu que les dialogues entre le mari et la femme avaient une sonorité bizarre et que la femme ne s’adressait pas directement aux autres. À la relecture, je ne comprenais pas pourquoi et il m’a fallu un bon moment avant de trouver la clé de l’énigme : cette femme était morte et ne vivait plus que dans l’esprit de son mari. Ainsi tout s’éclairait.
Il faut donc bien écouter ce que très vite, le roman essaye de vous dire. C’est souvent bien plus intéressant que le thème qu’un auteur voudrait aborder a priori et qui requiert la plupart du temps l’utilisation d’un chausse-pied ou entraîne tout le monde dans des contorsions abominables.
Cette phase a également pour objet de reconstituer ses forces. Encore qu’il s’agisse plutôt d’une espèce de transfusion sanguine qui va directement de l’embryon du roman dans les veines de l’auteur. Je pense que cette image est bien plus juste qu’il n’y paraît dans la mesure où elle suggère la présence de deux entités, le roman et l’auteur, et l’obligation d’un échange de l’un à l’autre. En se laissant vampiriser par l’auteur, le roman se donne les moyens d’exister. Il en résulte que, selon moi, l’écriture d’un roman n’est pas un exercice tout à fait solitaire. Et je pense qu’une grande partie de cette confiance en soi que j’ai évoquée, n’a pas d’autre origine.
Il se peut également que la vraie nature du roman se révèle beaucoup plus tard. J’ai ainsi été obligé de m’atteler à une trilogie à la fin d’un premier ouvrage[3]. Celui-ci était déjà dans les vitrines des librairies lorsque j’ai pris conscience qu’il en appelait un autre. J’y ai donc travaillé, mais ce n’était pas une suite, tous les personnages étaient nouveaux et les deux narrateurs différents. J’ai donc terminé ce second volume dans un état de perplexité avancé. Puis un matin, une troisième voix s’est fait entendre, m’apprenant qu’elle s’était cachée dans les deux premières. Je n’avais plus qu’à écrire la troisième partie pour que tout rentre dans l’ordre. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait.
Je donne cet exemple pour insister sur un point qui me paraît essentiel : la création n’est pas le fruit d’un effort de volonté mais plutôt celui d’une certaine souplesse. Je pense qu’il faut s’y glisser plutôt que d’y entrer en force. Savoir lire entre ses propres lignes et en tirer les conséquences. Je n’ai jamais commencé un roman avec une idée derrière la tête. Céline disait que les idées étaient vulgaires et qu’il suffisait d’ouvrir un journal pour en trouver. J’ajouterais qu’elles finissent toujours par apparaître à un moment ou à un autre et qu’il est donc inutile de s’en préoccuper à l’avance, sous peine de transformer le roman en une tribune et l’auteur en philosophe, en historien, en psychanalyste ou en théoricien. Or, il n’est pas là pour ça.
Il faut donc aller tout droit vers ce dont on a vraiment envie, sans aucun détour. Dans une interview, John Ford déclarait qu’il tournait parfois des scènes qui n’avaient rien à voir avec le scénario, simplement parce qu’elles s’imposaient à lui et qu’elles étaient sans doute la seule raison de faire le film. Voilà une bonne piste.
À la fin de l’un de mes livres, un mari donne quelques conseils à sa femme qui est écrivain[4]. J’aimerais vous les citer car ils me semblent contenir certaines règles qui vont dans le sens de ce que j’essaye péniblement d’exposer depuis un moment : Ne t’occupe pas de ce que l’on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Évite les endroits où l’on parle des livres. N’écoute personne. Si quelqu’un se penche sur ton épaule, bondis et frappe-le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail, il n’y a rien à en dire. Ne te demande pas pour quoi ni pour qui tu écris, mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière. Il y a bien sûr d’autres règles à respecter. Lorsque j’ai commencé à écrire, mon plus grand défaut était l’impatience. Mon travail n’avançait jamais assez vite et j’avais beaucoup de mal à accepter le peu de résultat concret d’une longue journée de labeur. J’imaginais sans doute que l’on pouvait écrire un roman à la faveur de quelques nuits d’illumination fiévreuse, confondant ainsi une course de cent mètres avec un marathon. Mais j’ai fini par comprendre que cette impatience me rongeait et rendait les choses encore plus difficiles. Je me suis donc imposé une discipline particulière : j’ai décidé que ma journée de travail ne se compterait plus en heures mais en mots. Je me suis imposé d’en écrire cinq cents parce que j’avais lu quelque part que c’était la cadence d’Hemingway et je m’y suis tenu durant un bon moment. J’ai ainsi fait connaissance avec la régularité, chose qui n’était pas dans mon tempérament. J’ai dû également admettre qu’un effort continu était indispensable. Ce qui signifie, de mon point de vue, que l’on ne peut pas rester simplement planté là en attendant que la chose vous tombe du ciel. Avoir la bonne attitude morale ne suffit pas. Il faut se lever et marcher à la rencontre. C’est-à-dire lutter contre l’impatience, accepter la monotonie, bousculer sa nature, enfin ce genre de choses.
Pour finir, je dois avouer que je n’ai jamais éprouvé un impérieux besoin d’écrire. Je peux d’ailleurs m’en passer pendant un long moment. Je me suis souvent interrogé à ce propos, me demandant ce qui n’allait pas chez moi. Les écrivains que je rencontrais semblaient au contraire incapables de résister à cette étonnante manie et ne s’en plaignaient pas un instant. Au bout d’un moment, j’ai fini par en conclure que je n’étais pas un écrivain vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, mais seulement de temps en temps, par secousses si l’on peut dire. Pour être plus précis, je dirais que je n’ai pas toujours l’œil. Le passage de l’image ou du sentiment au mot ne se fait pas, ou alors d’une manière si banale ou si pauvre qu’il vaut mieux laisser tomber. En fait, j’ai l’impression d’être une machine qui n’est pas toujours en marche. Elle a pour fonction d’opérer une transformation entre ce que je reçois et ce que je délivre mais elle n’est pas branchée en continu et je ne sais pas comment y remédier. Je n’ai pas d’autre solution que d’être là au bon moment et je lorgne avec envie du côté de ceux qui bénéficient d’un matériel plus fiable.
La transformation dont il est question ici s’appelle le style. Quel que soit le domaine artistique considéré, là où il n’y a pas le style, il n’y a rien. Vous pouvez vous tenir au-dessus d’un filon d’or pur mais si vous n’avez pas le bon outil pour creuser, vous repartirez les mains vides. Céline, toujours lui, a également déclaré :« Au commencement était l’émotion. » Je pense qu’il aurait pu dire : « Au commencement était le style. »
À quoi bon chercher, si vous n’avez pas l’outil adéquat ? Que deviendront vos intentions les plus nobles ou les plus originales si vous n’avez pas le moyen de les exprimer au plus près ? Il arrive parfois que le style lui-même déclenche le processus créatif, que le ton précède la phrase, que la couleur induise le sujet ou que le rythme existe avant la mélodie.
La véritable angoisse de la page blanche, selon moi, n’est pas celle du contenu mais de la forme. « Le style ne constitue pas le contenu, mais il est la lentille qui concentre le contenu en un foyer ardent» (Jacob Paludan). Comme les quelques rares éléments capables de déclencher une émotion esthétique, le style est une notion très difficile à définir, ses contours sont assez vagues et sa substance volatile, donc réticente à l’analyse. Si bien que la plupart des auteurs, non seulement s’imaginent, mais peuvent tranquillement affirmer en posséder un. Malheureusement, acquérir puis travailler un style est sans doute la chose la plus dure et la plus délicate qui soit. Beaucoup reculent devant l’épreuve, mais le résultat est là.
D’une manière générale, je n’entretiens guère de relations avec les écrivains. En revanche, je fréquente régulièrement des musiciens, des peintres et des cinéastes. Je les écoute parler de leur travail ou je lis leurs interviews avec beaucoup d’intérêt car ils sont pour moi d’un enseignement très riche et lumineusement transposable au domaine de la littérature. Les nouvelles tendances de l’art contemporain, les recherches de certains cinéastes sur la bande-son ou le support, ou les dernières compositions de Steve Reich ou Phil Glass, par exemple, évoquent une multitude de pistes possibles. La manière dont ils ont résolu certains problèmes ou s’y sont cassé les dents constitue une somme d’informations infiniment précieuses. Si bien que la multiplication des passerelles entre les différentes formes d’expressions artistiques est non seulement souhaitable, mais indispensable aux progrès que nous nous proposons d’accomplir. Et Dieu sait que nous en avons besoin.
Les autres…N’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin. Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux, qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues. S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, réponds-leur que leur imagination est en panne, fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on est trompé par son obsession du réel convenu.
Cette imagination-là n’est pas la tienne, tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, des rêves qui sont toujours les mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Tu dois leur dire que les arbres tu les vois comme des arbres et pas comme de vieilles femmes aux doigts crochus ou tout autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes pour que les peurs soient identiques.
Tu ne dois pas être comme les autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends quand ils bougent dans le vent tu dois dire que c’est la mer. Tu ne dois pas dire : ils font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression d’entendre la mer. Tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste de le dire, c’est injuste pour les arbres d’abord, et puis pour la mer surtout, c’est comme si tu disais que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin, qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont entendue avec leurs mots à eux, avec les mots qui ont été fabriqués par d’autres pour dire que la mer existe, ici, et pas ailleurs…
Toi tu dois dire que la mer existe ici, dans ces forêts d’altitude, tu dois dire qu’elle est là, derrière ce vent, comme une mémoire……
Parmi mes nombreux poèmes de jeunesse, il y a en a de très longs comme celui que j’ai publié en plusieurs parties et parfois de très courts comme celui -ci écrit aussi il y a quarante ans
Ailleurs …
Parce que c’était triste sans mensonges
Il était né sur un papier qui attendra la poubelle
Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite
Sur cette floraison de routes innombrables Où les pas font sonner les heures du désert, Où s’efface le vent et ses cris et ses rides, Emporté par soi-même et toujours recouvert,
Sur ces arbres scellés au ciel, à la lumière, Sur ces fontaines de sommeil, Sur ces oiseaux tombant au fond des puits d’azur Roulant de l’aile sur le silence essentiel,
Je promène mes mains, mes lèvres, ma tendresse. Je promène mes pas, ma tristesse et mon cœur. Ô ma terre, c’est toi, toi seule qui m’oppresses, Et je me sens jailli droit de tes profondeurs.
Je suis les quatre vents, je suis le champ des Cygnes Et, des bords d’Orion aux feux de la Grande Ourse, Je suis l’âme semée qui s’éprend d’elle-même, Je suis le cœur gorgé de pur.
Terre je suis tes bras, tes ombres, tes blasphèmes, Le ciel ouvert aux flots et la mer qui murmure.
Entre deux épaisseurs de malaise Se glisse une ombre tremblante Une faible lueur s’invite au gris banquet Elle signe d’une main molle Au creux du bas de page Un mot doux qui brille en glissant
J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.