Il n’est pas du genre à rêver que
de couleurs exotiques aux senteurs de vanille. Ce matin il a l’émotion facile,
et il s’emplit de ces odeurs de vrai, de ces bruits qui hésitent à dépasser le
silence. Il se met alors à aimer cette salle lugubre au carrelage rafraîchi par
l’air vif qui transperce les corps. Il se délecte de ce paysage humain qui
raconte que la vie c’est aussi le muscle qui souffre, il aime ce quotidien qui
rend ridicule les sornettes de ceux qui imaginent un monde devenu uniquement fluorescent.
Là, il y a du gris, de ce gris noble et parlant qui creuse les regards et serre
les gorges. Et il pense à tous ces discours qu’on dit beau, de ceux qui parlent
des autres sans ne les avoir jamais croisés. Il pense à ceux qui affirment, à
ceux qui concluent, à ceux qui cherchent à mettre en mot, ce qui ne peut être
que vu, que ressenti.
Il se dit : « oui
messieurs les penseurs, les décideurs, les chercheurs du matin tiède, quand
vous rêvez, quand vous rêvez dans vos vies au relief pastel, il y en a des qui
se tassent les uns contre les autres pour avoir moins froid, pour mieux se
comprendre, pour mieux s’aider. Il y en a qui mettent de l’amour dans des
gestes que vous analysez avec mépris, avec arrogance en les affublant du nom de
compétences. Oui messieurs, il y en a qui rêve plus fort que vous, plus vrai
que vous. Et quand vous retournerez dans votre confort nocturne ou que votre
esprit se reposera des efforts de la veille à imaginer ce qui se passe lorsque
vous n’y êtes plus, il y en a qui prendront un train un peu plus gris que le
vôtre, pour vous construire un monde que vous avez oublié de comprendre.
Le 25 février 2005, j’ai écrit ce texte que je viens de retrouver et que je publie en deux parties.
L’air est glacial, coupant, comme
un rasoir neuf sur une peau juvénile. Il a laissé tourner le moteur de sa voiture,
encore quelques instants, pour s’emplir de cette chaleur aux senteurs
mécaniques, qui donne encore pour quelques instants l’illusion du bien-être. Lorsqu’il
est sorti, qu’il a claqué la portière, il a perçu comme un rétrécissement. Il est
encore plein de ces sensations « ouateuses » que laissent une nuit
sous une couette. Le train est annoncé dans un quart d’heure. Il attendra dans
le grand hall d’accueil. Il aime ses petits moments de presque rien, où on sent
chaque minute qui passe laisser sa trace grise dans la chair. Il est un habitué
du lieu, mais pas de cet horaire. Il est de ceux qui entrent dans le train,
avec des souliers vernis, les mains fines et l’air préoccupés. A cette heure,
ce sont surtout ceux qui travaillent dur, ce sont dont les mains racontent l’histoire
caleuse des chantiers. Dans la salle, ils sont six à lutter contre les courants
d’air. Sept avec la femme de ménage de la gare. Elle semble hors du temps, qui
passe et qu’il fait, absorbée par son entreprise de nettoyage. Elle est haute
comme trois pommes et sautille pour atteindre les vitres du guichet. Elle est
comme une mélodie virevoltante dans le silence glacial de l’aurore. Contre le
mur, tassés les uns contre les autres, quatre hommes, épaules larges, l’œil vif.
Ce sont des turcs, ils parlent entre eux doucement. Il ne semble pas souffrir
du froid, on dirait que toutes leurs forces, toute leur énergie est consacrée à
se donner une contenance sereine. Contre les fenêtres, un grand, bonnet vissé jusqu’aux
lunettes, d’une immobilité qui s’apparente à de la pétrification. On croirait
que le froid ne l’atteint pas , qu’il le contourne, qu’il hésite à le déranger
dans sa raideur matinale.
Pas une voix pour arrondir les
angles du froid. Seuls les regards se croisent : on se connait, mais
chaque matin on se découvre. Et dans ce simple petit matin de février, il y a
comme une éruption de solennel dans ce petit espace de ce rien de tous les
jours. Il est le seul à ne pas rester en place. Comme toujours, il cherche à
embrasser de tous ses sens ce qui l’entoure…
A Limoges il n’y a rien qui
rappelle la mer, alors Marcel est allé dans la plus grande librairie et il a
tout acheté. Tout ce qui posait des mots sur la mer, sur les vents sur l’océan,
sur les bateaux, petits, grands, à voiles, à moteur. Il s’est plongé dans les dictionnaires,
a avalé des centaines de pages, pour s’emplir le cerveau de ce vocabulaire ou
les mots assemblés forment comme une nouvelle langue. Il a joué avec poupes et
proues avec drisses et focs et à chaque découverte se sentait plus proche du
matin ou il partirait. Même le calcul des courants l’a passionné, il s’est
procuré de vieux fascicules achetés chez un antiquaire où les pages sont
pleines de ces flèches qui grossissent avec les marées et qui se mettent
soudain à danser sur le papier pour fabriquer un tourbillon. Il a rêvé à
feuilleter les catalogues de navire, de toutes sortes. Au lycée alors que les autres
parlent de l’équipe de basket de Limoges lui s’enflamme à décrire le dernier
cargo sorti des chantiers naval de Saint Nazaire. Les autres le regardent AVEC
un sourire qui en dit long sur ce qu’ils pensent de son état mental. Il passe
le bac sans passion, pour l’avoir, pour être de l’autre côté de la rive. Passer
le bac pour traverser, il aime cette image que ses copains ne comprennent pas
parce qu’ils ne s’intéressent qu’aux voitures, aux motos, véhicules au métal
triste qui ne raconte rien quand il est immobile. Marcel explique qu’une
voiture, quand il y a du vent elle ne grince pas, alors qu’un bateau, n’est
jamais vide, n’est jamais sans vie, il est toujours dans le frémissement. Le
bac en poche, Marcel a pris le train, il ira chercher du travail sur un bateau
n’importe lequel. Il est arrivé à La Rochelle, en début d’après-midi, très vite
s’est approché du port et là il a demandé comment faire pour monter sur un
bateau, on a cru qu’il voulait visiter, mais il a répondu qu’il n’était pas touriste.
Il voulait vivre sur un bateau. A côté de lui un homme au regard plissé lui a
donné le nom d’un navire et de son capitaine : c’est un cargo, il doit
partira du port de La Palisse le lendemain pour l’Afrique, pour charger du bois
exotique. Il manque des matelots, il peut
tenter sa chance. Ils se sourient, ils se comprennent.
…Un jour,
c’était peut-être à la table de la cantine de son lycée Marcel a dit comme ça,
sans prévenir, « si plus tard j’ai un fils je voudrais qu’il atteigne
l’impossible et qu’il parvienne à l’incroyable » …
Impossible, incroyable, Anton est né avec ces deux mots gravés en lui. Il est né avec…
Pour atteindre l’impossible, Marcel disait qu’il faut commencer à regarder le monde avec les yeux de l’intérieur, ceux qui ne sont pas abîmés, par la morale, la connerie, l’ambition et surtout par le regard des autres. Le regard qui juge. Marcel l’a expliqué à Anton, très jeune : « ne regarde pas comme les autres, n’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin ». « Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues ». « S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, dis-leur que c’est leur imagination qui est en panne, qui est fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on s’est trompé ».
« L’imagination qu’ils te proposent n’est pas la tienne,
tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour
empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de
cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, toujours les
mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Toi tu dois leur dire que les
arbres tu les vois bien comme des arbres, pas comme de vieilles femmes aux
doigts crochus ou autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes
pour que toutes les peurs soient identiques. Toi tu ne dois pas être comme les
autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends, quand ils
bougent dans le vent, tu dois te dire que c’est la mer. Tu ne dois pas
dire : il font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression
d’entendre la mer, tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste , c’est
injuste pour les arbres d’abord, pour la mer surtout ! C’est comme si tu disais
que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin,
et qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont
entendue, avec leurs mots à eux, avec des mots fabriqués par d’autres pour dire
que la mer existe, ici, et pas ailleurs… »
« Toi tu dois dire que la mer elle existe, ici, dans ces
forêts d’altitude, tu dois te dire qu’elle est là, par ce vent, comme une
mémoire…… »
Anton se souvient de ce que son père lui expliquait sur le
beau, sur le vrai. Tout petit déjà il l’accompagnait dans ses déambulations incroyables.
C’est au cours de ces longues promenades que Marcel a montré à Anton que
l’essentiel c’est de ne rien dire, de s’arrêter, d’écouter, de sentir sans
penser, sans chercher à expliquer, à faire des liens avec ce qui a déjà été dit
ou écrit, pour indiquer ce qu’il est bon, ce qu’il est bien d’aimer, de
regarder, de ressentir. Marcel disait que le beau n’appartient à personne, et
surtout il n’appartient à personne de désigner ce qui est beau, et que même ce
mot il fallait l’éviter, comme beaucoup d’autres d’ailleurs parce que ce sont
des mots qui ne se définissent que par rapport à d’autres mots, au regard de
leurs contraires qu’on leur oppose. Marcel n’aimait pas affirmer que quelque
chose était beau. Il préférait ne rien dire, et si on lui posait la question,
il ne répondait pas, c’était inutile, c’était du temps perdu. Il aimait la vie,
il aimait les sensations que la vie vous propose tout autour de vous, il
n’aimait pas comparer, mesurer. Il disait parfois qu’on ne le lui demandait jamais
pourquoi il respirait, donc il ne voyait pas pourquoi on l’interrogerait sur
tout autre sujet en lien avec la vie, et tout ce qu’il y a autour. La seule
réponse à laquelle il consentait c’était : « j’existe ». C’est
tout, et c’est amplement suffisant.
Il n’est pas du genre à rêver que
de couleurs exotiques aux senteurs de vanille. Ce matin il a l’émotion facile,
et il s’emplit de ces odeurs de vrai, de ces bruits qui hésitent à dépasser le
silence. Il se met alors à aimer cette salle lugubre au carrelage rafraîchi par
l’air vif qui transperce les corps. Il se délecte de ce paysage humain qui
raconte que la vie c’est aussi le muscle qui souffre, il aime ce quotidien qui
rend ridicule les sornettes de ceux qui imaginent un monde devenu uniquement fluorescent.
Là, il y a du gris, de ce gris noble et parlant qui creuse les regards et serre
les gorges. Et il pense à tous ces discours qu’on dit beau, de ceux qui parlent
des autres sans ne les avoir jamais croisés. Il pense à ceux qui affirment, à
ceux qui concluent, à ceux qui cherchent à mettre en mot, ce qui ne peut être
que vu, que ressenti.
Il se dit : « oui
messieurs les penseurs, les décideurs, les chercheurs du matin tiède, quand
vous rêvez, quand vous rêvez dans vos vies au relief pastel, il y en a des qui
se tassent les uns contre les autres pour avoir moins froid, pour mieux se
comprendre, pour mieux s’aider. Il y en a qui mettent de l’amour dans des
gestes que vous analysez avec mépris, avec arrogance en les affublant du nom de
compétences. Oui messieurs, il y en a qui rêve plus fort que vous, plus vrai
que vous. Et quand vous retournerez dans votre confort nocturne ou que votre
esprit se reposera des efforts de la veille à imaginer ce qui se passe lorsque
vous n’y êtes plus, il y en a qui prendront un train un peu plus gris que le
vôtre, pour vous construire un monde que vous avez oublié de comprendre.
Le 25 février 2005, j’ai écrit ce texte que je viens de retrouver et que je publie en deux parties.
L’air est glacial, coupant, comme
un rasoir neuf sur une peau juvénile. Il a laissé tourner le moteur de sa voiture,
encore quelques instants, pour s’emplir de cette chaleur aux senteurs
mécaniques, qui donne encore pour quelques instants l’illusion du bien-être. Lorsqu’il
est sorti, qu’il a claqué la portière, il a perçu comme un rétrécissement. Il est
encore plein de ces sensations « ouateuses » que laissent une nuit
sous une couette. Le train est annoncé dans un quart d’heure. Il attendra dans
le grand hall d’accueil. Il aime ses petits moments de presque rien, où on sent
chaque minute qui passe laisser sa trace grise dans la chair. Il est un habitué
du lieu, mais pas de cet horaire. Il est de ceux qui entrent dans le train,
avec des souliers vernis, les mains fines et l’air préoccupés. A cette heure,
ce sont surtout ceux qui travaillent dur, ce sont dont les mains racontent l’histoire
caleuse des chantiers. Dans la salle, ils sont six à lutter contre les courants
d’air. Sept avec la femme de ménage de la gare. Elle semble hors du temps, qui
passe et qu’il fait, absorbée par son entreprise de nettoyage. Elle est haute
comme trois pommes et sautille pour atteindre les vitres du guichet. Elle est
comme une mélodie virevoltante dans le silence glacial de l’aurore. Contre le
mur, tassés les uns contre les autres, quatre hommes, épaules larges, l’œil vif.
Ce sont des turcs, ils parlent entre eux doucement. Il ne semble pas souffrir
du froid, on dirait que toutes leurs forces, toute leur énergie est consacrée à
se donner une contenance sereine. Contre les fenêtres, un grand, bonnet vissé jusqu’aux
lunettes, d’une immobilité qui s’apparente à de la pétrification. On croirait
que le froid ne l’atteint pas , qu’il le contourne, qu’il hésite à le déranger
dans sa raideur matinale.
Pas une voix pour arrondir les
angles du froid. Seuls les regards se croisent : on se connait, mais
chaque matin on se découvre. Et dans ce simple petit matin de février, il y a
comme une éruption de solennel dans ce petit espace de ce rien de tous les
jours. Il est le seul à ne pas rester en place. Comme toujours, il cherche à
embrasser de tous ses sens ce qui l’entoure…