Déboussolé…

Photo de Monstera Production sur Pexels.com

C’est décidé, aujourd’hui Jules achètera une boussole. Il a besoin de vérifier quelque chose. Il faut dire que depuis quelques temps on lui reproche régulièrement d’être complétement déboussolé, d’avoir perdu le Nord. On lui a même dit la semaine dernière : « mon pauvre Jules tu est complétement perdu, tu ne sais plus où tu habites… ». Tout cela parce qu’il est totalement déconcerté par un monde qui ne tourne plus vraiment rond. Jules est de ceux qui reste résolument optimiste, il veut croire en un avenir meilleur, et il arrive fréquemment lors de débats en famille ou avec des amis qu’il dise : « tout va s’arranger, l’essentiel est de savoir où on va et ce que l’on veut… » Ses propos sont généralement mal compris, il arrive même qu’ils suscitent un profond étonnement. Cela va même jusqu’à la colère, lorsqu’il ajoute qu’il faudrait ne se contenter que de donner des bonnes nouvelles. C’est là qu’on lui explique qu’il a perdu sa boussole.
C’est la raison pour laquelle il a cherché un magasin spécialisé en boussoles et autres instruments de mesure. Il explique ce qu’il recherche, à savoir une boussole lui permettant de savoir où il se situe car on ne cesse de lui dire qu’il a perdu le nord. Le vendeur l’écoute attentivement et lui explique qu’il a ce qu’il lui faut. « C’est un nouvel appareil, qui lorsque vous la tiendrez dans la main se connectera immédiatement avec votre boussole interne et qui par l’intermédiaire de son écran numérique, vous dira quelle est votre position… ». Jules est surpris d’apprendre qu’un simple objet connecté va être capable de connaitre sa position alors que lui-même n’a généralement pas d’avis, non qu’il soit neutre, mais surtout parce qu’il ne souhaite pas s’enfermer. Bref, il veut bien acheter ce gadget « magique ».
Il ne l’essaie même pas dans le magasin. Il a confiance. Rentré chez lui, il s’installe confortablement dans le canapé de son salon, il sort la boussole et comme l’indique le mode d’emploi, il la pose bien à plat sur la paume de sa main. Il sent comme un étrange picotement, et en quelques secondes un message s’affiche sur l’écran.
« Votre position n’est pas claire. Il semble que vous ayez perdu le nord, mais le relevé de vos dernières positions connues indique que vous êtes complétement à l’ouest. Nous vous invitons à vous rendre sans tarder gare de l’Est, en y entrant par la porte Sud »

Voilier d’hier…

…C’est un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de cordages qui sentent le plastic. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissé, un gris qui parle des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait. Les autres, ceux qui  virevoltent sur des bateaux de catalogue ont les yeux absents, on ne les devine même pas derrière des verres de marques ou se reflètent des couleurs qui n’existent que pour les touristes canonisés.  Sur le pont, l’homme sans lunettes se prépare pour le départ. Arrivé hier soir, sans bruit, il a cherché un mouillage éloigné des autres pour ne rien dire,  pour ne pas parler d’où il vient,  pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de sens pour lui. Les autres,  lorsqu’ils sont au port aiment à raconter, se raconter, l’homme au navire sans âge n’est pas de ceux-là. Il ne se mêle pas à la vie du port. Il ne les méprise pas, il lui arrive même parfois de les écouter, de s’emplir de leurs rires pour s’en faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les méprise pas, mais il n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas. Il se souvient, lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face. C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il avait posé la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur…

Matinales…

Pardonne moi ô mer oubliée

Pardonne moi il est long et gris

Ce temps abandonné aux vagues ennuis

Tu es là rassure-toi

Rime sableuse de mes insomnies

J’entends ton roulis

Dans le creux de mes houles nocturnes

Il ondule et glisse en sifflant

Ne crains rien tu sais je t’entends

Le chant mauve de ton écume

Se pose doucement sur la tendre plaine de mes encres apaisées

Retrouvons, la Norme et la Beauté, qui, une fois encore se déchirent…

Norme : Je viens d’apprendre à l’instant, chère Beauté, qu’une fois de plus vous vous êtes égarée.

Beauté : Egarée ? Nullement, sachez chère Norme, que si je me suis posée ici, sur cette belle fleur de pissenlit, c’est parce que je le voulais, et surtout parce qu’il le fallait.

Norme : Une fleur de pissenlit ! Pourquoi pas du chiendent, ou non du trèfle, oui tiens du trèfle ! Encore une fois je me dois d’intervenir. Je vous le dis, je vous le répète : jamais, je dis bien jamais, vous ne devez prendre la liberté de vous poser où bon vous semble, sans au préalable ne m’en avoir parlé…

Beauté : Je vous entends, je vous entends chère Norme, mais sachez que je ne me pose jamais au hasard…Voyez-vous ce que j’aime par-dessus tout, c’est la légèreté, la douceur, la délicatesse et surtout la discrétion. Vous conviendrez que ce ne sont pas les premières qualités de toutes ces fleurs qu’habituellement vous m’imposez dans vos plans de vols.

Norme : Mais enfin Beauté, reprenez-vous, je ne vous demande pas de faire de la poésie, mais simplement d’ouvrir les yeux. Regardez autour de vous, ces jonquilles, ces roses qui éclosent. Vous ne me direz pas que ce vulgaire pissenlit mérite plus qu’elles qu’on leur rende les honneurs qu’elles méritent.

Beauté :  Je vous écoute chère Norme et je ne vous dis pas que les fleurs que vous me citez doivent être oubliées, mais voyez-vous, il est des jours, où la beauté ne vous appartient plus. Elle s’envole, elle respire, elle est libre… Alors oui, je persiste dans ma désobéissance, et , je le sais,  chère Norme vous n’aurez pas à le regretter…

28 mars

Mes Everest : Samuel Beckett

« que ferais-je… »

que ferais-je sans ce monde sans visage
sans questions
où être ne dure qu’un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s’engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l’amour
sans ce ciel qui s’élève
sur la poussière de ses lests
que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

Flash…

Un soir de presque rien

Au dernier soleil tombé

Seuls et affamés

Nous avons pris le temps de contempler

Ô je vous rassure

C’était si peu

Un simple clin d’œil

Au dernier rose souffle

D’un ciel qui se retire

Sur la pointe bleue de ses brumes fanées

Rien…

J’écris beaucoup de nouvelles en ce moment, notamment des micro-nouvelles. Cela me donne l’envie de tenter l’expérience du trés très court, avec pourquoi pas une nouvelle rubrique….

Comme tous les matins, il ouvre la fenêtre. Ce besoin de savoir à quoi s’attendre…Stupeur : le paysage a disparu. Rien :  le vide. Ce n’est pas gris, ce n’est pas une nouvelle brume. Non ce n’est rien. Il sait très bien qu’il ne dort pas, on ne pourra pas lui faire le coup du « mais tu as rêvé… » Trop simple, trop classique. C’est simple il n’y a rien, plus rien. Autour de la table du petit déjeuner il n’en parle à personne. Il plaisante, il est de bonne humeur. Et soudain sa fille reste figée devant son écran.  

  • Papa, maman, je viens de recevoir une alerte !

Il pose tranquillement sa tartine.

  • Ah bon, et que dit-elle cette alerte ?
  • Et bien c’est ça qui est bizarre, elle ne dit rien !

Il ne répond pas mais se dit qu’il faudrait qu’il aille vérifier s’il a bien fermé la fenêtre…

28.01.2025

Retrouvons la norme et la beauté

Il y a bien longtemps que nous n’avions entendu les chamailleries de la norme et de la beauté. Grâce à cette magnifique photo transmise par mon ami Roland, de Martigues, elles se sont réveillées…

Plage des Laurons, Martigues

La norme et la beauté, n’en finissent jamais de se chamailler. Leurs désaccords sont profonds. Je vous laisse juger…

Beauté : Ce soir je suis heureuse, tellement heureuse, ce n’était pas simple mais j’y suis arrivée.

Norme : De quoi me parles-tu ? De ce gribouillis fumeux que tu es allée me poser sur cette horrible plage que je me tue à dissimuler.  

Beauté : Gribouillis fumeux, horrible plage…Chère norme, as-tu bien regardé ? Mais je m’égare…Comment la norme peut-elle simplement regarder ? Tu n’es là que pour mesurer…

Norme : Quelle impertinente ! Beauté, mais as-tu simplement regardé, ces traces que tu as laissées ?  Que va-t-on dire ? Où sont tes limites ? Quatre cheminées ! Et pourquoi pas un pétrolier !

Beauté : Un pétrolier, quelle bonne idée, et j’y ajouterai aussi un amandier, un parolier, un cabanon, un réservoir, et surtout, surtout, norme engourdie, un peu d’espoir…

Norme : Il suffit beauté, je ne peux tolérer de tels écarts, tu le sais !

Beauté : Je te comprends norme, je le sais, tu n’y es pour rien. Je te demande une simple petite faveur…

Norme : Je t’écoute beauté.

Beauté : Ferme les yeux. Pendant quelques instants, oublie ce qu’on t’a raconté. Attends bien quelques minutes et doucement, tout doucement, soulève tes lourdes paupières et là, je te promets, tu verras. Et tu vivras…

Mes Everest poétiques : « la mémoire et la mer »

…Je suis sûr que la vie est là

Avec ses poumons de flanelle

Quand il pleure de ces temps-là

Le froid tout gris qui nous appelle

Je me souviens des soirs là-bas

Et des sprints gagnés sur l’écume

Cette bave des chevaux ras

Au ras des rocs qui se consument…

Flash…

Il est des rivières qui coulent en riant

Et toi l’ami perdu sur les rives de l’ennui

Écoute le chant de l’eau

Laisse le te traverser

Laisse te raconter

Cette belle histoire des neiges d’en haut

Tu verras les mille couleurs pétillantes

Qui attendent le frisson de ton œil attendri

La norme et la beauté : le retour…

Il y a bien longtemps que norme et beauté ne s’étaient rencontrées. Il est vrai que l’une comme l’autre avaient pris soin sur les injonctions de la police sanitaire de prendre et surtout de garder de la distance. Mais ce qui devait arriver arriva et les deux rivales ont fini par se retrouver. La norme dont on sait déjà qu’elle aime tout contrôler a donc pris la décision de convoquer la beauté.

– Gardez vos distances beauté ou alors restez masqué. En aucun cas vous ne devez me contaminer.

– Ne vous inquiétez pas je resterai masquée et ainsi vous n’aurez pas à supporter mon sourire bucolique…

– Bien, ceci étant dit chère beauté, encore une fois quel besoin aviez vous d’aller vous compromettre en ce lieu que je vous ai déjà interdit. Un parking de supermarché, et pourquoi pas un immeuble désaffecté quand on y est ?

-Voyez vous madame la norme, contrairement à vous je n »ai aucun problème avec ces lieux dont on dit, je le sais, qu’ils sont laids. Je ne les méprise pas et surtout je ne les oublie pas et quand je le peux, je veux dire quand vous êtes occupée à rédiger vos règles académiques et surtout à les contrôler, voyez vous, moi je vis : tout simplement. J’ouvre les yeux, et quand je sens que mon cœur est léger, je cherche s’il me reste un peu de ces belles couleurs que vous gardez enfermées.

-Je vous entends, l’intention est bonne et je ne nie pas que vous faites ce que vous pouvez, mais à l’avenir quand vous vous égarerez dans un supermarché, je vous en prie faites une détour au rayon beauté !

Le jour se lève…

Le jour se lève me dites-vous ?
Était-il donc endormi ?
Comment ?
Assoupi, simplement…
Tiens donc…
Étrange, n’est-ce pas ?
Je n’ai rien vu.
J’ai cherché, vous dis-je.
J’ai cherché sans un bruit,
Me perdant
Jusqu’aux bords mauves
De votre trop longue nuit
Et ne l’ai point rencontré.
Vous doutez ?
C’est tant pis :
Je n’irai plus déranger
Les belles couleurs de votre ennui…

Hommes en berne…

Dans la rousse lande
D’une île du Ponant,
Hommes en berne,
Cueillent un bouquet de silence.
De vagues en vagues,
Pleurant l’ami emporté,
Au fond du vase l’ont déposé.
Une à une, fleurs engluées,
Ivres de brume, se sont dressées.
Sous le vent levant,
De vert se sont poudrées.
Hiver est là, sec, pressé.
Hommes en pleurs
Sous une lourde pierre
Deux larmes ont posé…

Ecoute petit homme…

Ecoute petit homme,

Ecoute.

Il est si beau ce monde qui ne dit rien.

Il est si beau ce monde,  

Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,

Regarde ces furieux,

Fanatiques, frénétiques,

Ils ont le cœur électrique.

Ils préparent la prière,

Hymne cathodique

Aux rimes numériques,

C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,

Les impatients sont livides,

Epuisés, lessivés,

Un long sommeil les a lavés.

Ô Nuit blanche et câline,   

Ne t’épuise plus à blanchir

Ces haines rances à mourir.

Semées sur l’écran creux

De leurs rêves sans bleu.

La nuit les a libérés.

Il est l’heure,  

Affamés, ils attendent

La victime par eux condamnée.

Leurs mots sont prêts

Ils vibrent, affutés, aiguisés,

Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.

Ils attendent leurs matins numériques.

Rien ne brille, rien ne bouge.

Hystériques ils cliquent, ils cliquent,

Ils cliquent.

Et ce matin, petit homme,  

C’est une claque,

Une claque pour les creux.

Les écrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?

Parties, envolées, manipulées, falsifiées ?

Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…

Le monde les voit

Il pleure de cette embolie

Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,

Le monde a agi.

Le monde ne regrette rien

Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,

Petit homme

La poubelle était pleine,

Le monde l’a vidée,

Et dehors l’a laissée

26 janvier 2020

Inspirations…

Pas une ride sur la plaine de mes mers du dedans

A la marée montante de mes inspirations

On entend le chant du dernier oiseau

Il siffle la fin du dernier couplet

Je le vois seul et sans rime

Dans le dernier souffle creux de mon vague à l’âme

Mes Everest, Victor Hugo, « En hiver la terre pleure »

En hiver la terre pleure ;
Le soleil froid, pâle et doux,
Vient tard, et part de bonne heure,
Ennuyé du rendez-vous.

Leurs idylles sont moroses.

Soleil ! aimons ! – Essayons.
O terre, où donc sont tes roses ?

Astre, où donc sont tes rayons ?

Il prend un prétexte, grêle,
Vent, nuage noir ou blanc,
Et dit : – C’est la nuit, ma belle ! –
Et la fait en s’en allant ;

Comme un amant qui retire
Chaque jour son cœur du nœud,
Et, ne sachant plus que dire,
S’en va le plus tôt qu’il peut.

Victor Hugo

Demain…

La révolte n’a plus cette odeur de poudre festive

Elle ne fait plus vibrer les corps et les cœurs

On cherche en vain le frisson des belles fraternités

Tout n’est plus que grimaces mesquines

Visages fermés

Lèvres pincées

Les doigts glissent sur les écrans

Et vomissent leurs torrents de haines rances

Pas un drapeau au vent qui ne claque

Pour annoncer l’éternel printemps

La révolte devenue une tumeur numérique

Grise

Sale

Je n’en veux pas

Je n’en veux plus

22.11.2025

Petite goutte d’eau…

Petite goutte d’eau,
Garderas-tu dans ta mémoire gelée
Le souvenir du chant glacé
De ta source cachée ?

Petite goutte d’eau,
Glisseras-tu en riant
Entre les bras protecteurs
D’une longue vallée sans lueur ?

Calme-toi,
O petite goutte d’eau,
Oublie ta montagne éternelle,
Fonde-toi dans la masse d’eau bleue…

Et roule, roule,
Petite goutte d’eau,
Jusqu’à la mer d’en bas
Qui entre ses bras te prendra

Alors petite goutte d’eau,
Tout doucement tu murmureras
Cette belle histoire
Que tant de fois tu as racontée…

Mes Everest : Paul Eluard. Poésie ininterrompue, extrait…

L’aile gauche du cœur
Se replie sur le cœur

Je vois brûler l’eau pure et l’herbe du matin
Je vais de fleur en fleur sur un corps auroral
Midi qui dort je veux l’entourer de clameurs
L’honorer dans son jour de senteurs de lueurs

Je ne me méfie plus je suis un fils de femme
La vacance de l’homme et le temps bonifié
La réplique grandiloquente
Des étoiles minuscules

Et nous montons

Les derniers arguments du néant sont vaincus
Et le dernier bourdonnement
Des pas revenant sur eux-mêmes

Peu à peu se décomposent
Les alphabets ânonnés
De l’histoire et des morales
Et la syntaxe soumise
Des souvenirs enseignés Et c’est très vite
La liberté conquise
La liberté feuille de mai
Chauffée à blanc
Et le feu aux nuages
Et le feu aux oiseaux
Et le feu dans les caves
Et les hommes dehors
Et les hommes partout

Tenant toute la place
Abattant les murailles
Se partageant le pain
Dévêtant le soleil
S’embrassant sur le front
Habillant les orages
Et s’embrassant les mains
Faisant fleurir charnel
Et le temps et l’espace
Faisant chanter les verrous
Et respirer les poitrines

Les prunelles s’écarquillent
Les cachettes se dévoilent
La pauvreté rit aux larmes
De ses chagrins ridicules
Et minuit mûrit ses fruits
Et midi mûrit des lunes

Tout se vide et se remplit
Au rythme de l’infini
Et disons la vérité
La jeunesse est un trésor
La vieillesse est un trésor
L’océan est un trésor
Et la terre est une mine
L’hiver est une fourrure
L’été une boisson fraîche
Et l’automne un lait d’accueil

Quant au printemps c’est l’aube
Et la bouche c’est l’aube
Et les yeux immortels
Ont la forme de tout

Nous deux toi toute nue
Moi tel que j’ai vécu

Toi la source du sang
Et moi les mains ouvertes
Comme des yeux

Nous deux nous ne vivons que pour être fidèles
A la vie

P. Eluard

Le tribunal académique : retour d’une ancienne rubrique…

Voilà bien longtemps que je n’avais écrit une rubrique du tribunal académique, une des rubriques de ce blog qui a eu, en son temps, un certain succés…

C’est une nouvelle session du tribunal académique qui vient de s’ouvrir : la session d’hiver. Celle où se juge toutes les affaires qu’on a oublié pendant l’été. Le président du tribunal est entré dans la salle d’audience en traînant un peu les pieds, il est fatigué, et souhaite vivement que la séance de ce jour ne traîne pas en longueur.
En baillant, il s’adresse au premier assesseur qui, lui aussi, semble un peu ailleurs.

– Qu’avons-nous au menu, cher ami, aujourd’hui ?

– Comment ? Vous ne vous souvenez pas ? Nous allons devoir répondre aux accusations d’un collectif un peu particulier…

-Dites m’en plus, j’ai totalement oublié.

-La parole est au plaignant : je lis ici, qu’il s’agit du Collectif Pour Retrouver la Mémoire Perdue : le CPRLMP. Comme le dossier est un peu vide, je vais vous demander d’expliquer à la cour, brièvement, l’objet de votre plainte en précisant quelles sont vos requêtes.
Le représentant du CPRLMP s’approche de la barre. Il a l’air un peu perdu.

-Et bien, à vrai dire, je ne me souviens plus

-Monsieur, nous sommes tous un peu fatigués et je vous invite à ne pas prendre ce tribunal pour une salle de spectacle. Nous aimons rire, mais notre temps est un peu compté.

-Monsieur le président, si vous le permettez, je vais lire le document que les membres de l’association m’ont demandé de vous lire.

-Nous vous écoutons…
Le représentant du CPRLMP s’éclaircit la gorge, et cherche dans toutes ses poches le fameux document.

-Désolé, je suis confus, j’ai un trou, je ne me souviens plus dans quelle poche je l’ai mis…

-Et bien cher ami si vous avez un trou dans votre poche, il sera tombé…
Personne ne rit à cette plaisanterie. Le président du tribunal académique s’impatiente et s’apprête à lever son maillet pour lever la séance.

-Ça y est, je l’ai. Voilà le texte, je vous le lis : « Le collectif pour retrouver la mémoire perdue a décidé à l’unanimité de déposer plainte pour vol et dégradation de propriété individuelle. En effet, l’ensemble des membres s’est aperçu récemment qu’ils et elles avaient toutes et tous un trou de mémoire. Ce trou de mémoire engloutissant en permanence tout ce dont nous devons nous souvenir, nous sommes aujourd’hui dans l’incapacité de vivre sans assistance. Nous exigeons que l’état nous attribue, à titre de réparation du préjudice subi, un aide-mémoire ou à défaut un bouche trou »

-La cour vous remercie et va se réunir et rendra un jugement dans l’heure qui suit.
Une heure plus tard, le président revient, et debout face au micro lit l’arrêt que la cour vient de prendre.
« La cour a répondu favorablement à la demande du CPRLMP, et à l’unanimité a décidé d’attribuer à chaque membre du collectif un aide-mémoire qualifié qui sera chargé comme le stipule la réglementation européenne d’accompagner les requérants dans toutes leurs démarches et activités nécessitant d’utiliser la mémoire. Monsieur le président du CPRLMP avez-vous quelque chose à ajouter ? »
Le président du CPRLMP revient à la barre, l’air ahuri…

-Je vous remercie Monsieur, mais je dois vous avouer que je ne comprends pas ce que je fais là, et encore moins ce qu’est ce fameux CPRLMP. Avec votre autorisation, Monsieur le Président je souhaite retirer ma plainte, et je m’engage devant cette noble cour, si je retrouve la mémoire de vous la restituer dans l’état où elle était avant d’être trouée…

21.11.2025

Matinale inédite…

Je voudrais poser une virgule bariolée

Sur un tapis de larmes blanches

Inventer une grammaire sans subordonnées

Inviter tous les verbes irréguliers à se révolter

Applaudir au retour des rimes pauvres

Consoler les temps décomposés

Dire au plus que parfait

De baisser d’un ton

Pour entendre un simple futur

Nous dire que demain

Tout ira bien…

21.11.2025

Mes Everest : André Malraux, extrait de la voie royale

Ces chutes de bois sonore qui ne lui parvenaient pas, il les entendait, de seconde en seconde, dans les battements de son sang; il savait à la fois que, chez lui, il guérirait, et qu’il allait mourir, que sur la grappe d’espoirs qu’il était, le monde se refermerait, bouclé par ce chemin de fer comme par une corde de prisonnier; que rien dans l’univers, jamais, ne compenserait plus ses souffrances passées ni ses souffrances présentes : être un homme, plus absurde encore qu’être un mourant… De plus en plus nombreuses, immenses et verticales dans la fournaise de midi, les fumées des Moïs fermaient l’horizon comme une gigantesque grille : chaleur, fièvre, charrette, aboiements, ces traverses jetées là-bas comme des pelletées sur son corps, se confondaient avec cette grille de fumées et la puissance de la forêt, avec la mort même, dans un emprisonnement surhumain, sans espoir. Les chiens maintenant hurlaient d’un bout à l’autre de la vallée; d’autres, derrière les collines, répondaient; les cris emplissaient la forêt jusqu’à l’horizon, comblant de leur profusion les espaces libres entre les fumées. Prisonnier, encore enfermé dans le monde des hommes comme dans un souterrain, avec ces menaces, ces feux, cette absurdité semblable aux animaux des caves. A côté de lui, Claude qui allait vivre, qui croyait à la vie comme d’autres croient que les bourreaux qui vous torturent sont des hommes : haïssable. Seul. Seul avec la fièvre qui le parcourait de la tête au genou, et cette chose fidèle posée sur sa cuisse : sa main.

Il l’avait vue plusieurs fois ainsi, depuis quelques jours : libre, séparée de lui. Là, calme sur sa cuisse, elle le regardait, elle l’accompagnait dans cette région de solitude où il plongeait avec une sensation d’eau chaude sur toute la peau. Il revient à la surface une seconde, se souvint que les mains se crispent quand l’agonie commence. Il en était sûr. Dans cette fuite vers un monde aussi élémentaire que celui de la forêt, une conscience atroce demeurait : cette main était là, blanche, fascinante, avec ses doigts plus hauts que la paume lourde, ses ongles accrochés aux fils de la culotte comme les araignées suspendues à leurs toiles par le bout de leurs pattes sur les feuilles chaudes; devant lui dans le monde informe où il se débattait, ainsi que les autres dans les profondeurs gluantes. Non pas énorme : simple, naturelle, mais vivante comme un œil. La mort, c’était elle.

Dans le soir de ses yeux…

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Dans le soir de ses yeux
Je lis la dernière phrase
D’une histoire fanée
Tant de fois racontée

Ses mots sont lourds et glacés
Je les pose sans rien dire
Dans le creux lisse
De mes mains de papier

Dans le noir de ses cheveux
Douce main glisse en frisant
Les dernières boucles de rires envolés
C’est la longue nuit des errants séparés

Et si on partait… fin

Louis vient d’ouvrir les volets. En effet, il neige fort depuis plusieurs heures. Le silence prend de plus en plus de place, tout est étouffé, amorti, pas le moindre craquement. C’est l’empire du coton. Louis n’a pas envie de sortir préférant la chaleur de la cheminée, à l’avance épuisé à l’idée d’enfiler chaussettes, bottes, pull et manteau.

Il va poursuivre son hibernation. Parfois, il tire un peu le rideau, pour constater l’avancée du blanc. C’est tout. Tout est simple. Marie ne tardera pas à oublier ses projets…

Louis agit comme si de rien n’était, il prend le temps d’allumer une belle flambée.

Soudain un long craquement, comme un journal qu’on déchire. Il regarde le feu, ce n’est pas d’ici que cela vient. Cela craque de plus en plus, cela crépite même. Il y a peut-être des branches qui, ployant sous le poids de cette neige lourde, n’ont pas résisté. Non, ce qui est curieux c’est que cela craque tout doucement, puis cela s’accélère. En fait ça grince, comme quand on est sur un port et que le vent s’engouffre dans les mâts. Comme quand on est en mer….

Il appelle Marie

  • Ecoute Marie…

Il reste là, devant les braises, toujours intrigué par ces sons qui tanguent et qui roulent. Il faudrait qu’il aille voir. Il pense à la mer et sourit. Il sourit pour se moquer de lui-même : être capable d’entendre la mer, même ici en montagne… Certes ce n’est pas très haut, mais c’est la montagne quand même. Ils vont sortir. Pour voir, pour entendre.

Ils mettent beaucoup de temps à s’habiller, pas pressés de se confronter à ce qui ressemble de plus en plus à une tempête de neige.

Ils sont à l’extérieur, ils font le tour de la maison, pas très rapidement, ils s’enfoncent. Le son des bottes quand ils lèvent la jambe et qu’elles s’extirpent de la couche de neige fraîche, est magnifique. C’est un son épais, un son qu’on pourrait écrire. Tiens, s ’il devait l’écrire, il écrirait « onfk ». Oui c’est bien ça « onfk ». Qu’est-ce que tu en penses Marie ?

Ils ont fait le tour. Derrière leur maison, c’est une forêt avec de grands sapins. Une fois, on lui a dit ou il a lu quelque part que ces sapins ont le tronc si droit qu’autrefois on venait les couper pour en faire des mâts. Des mâts pour les bateaux de la marine royale…

La mer, toujours la mer… Il faudrait qu’il arrête de la voir partout. Il est devant la forêt. Les mâts sont dressés. Ils sont noirs dans le soir qui tombe. Les branches si blanches font de belles voiles. Quand ils ferment les yeux, il sent les embruns qui lui fouettent le visage. Il est bien, c’est salé.

« Onfk ! » Incroyable une mouette vient de s’envoler. Elle s’était posée sur la neige fraîche. Il s’est avancé, il y a encore les traces de ses pattes.

  • Viens voir Marie !

Au-dessus d’eux la mouette plane, on dirait qu’elle rit. Marie s’est approchée, elle frissonne un peu. Louis s’est accroupi, il gratte la neige, juste à l’endroit où la mouette s’est posée. Regarde Marie, il y a un message. Elle se penche au-dessus de son épaule, elle le voit déplier un papier,

  • Tiens Marie, lis, lis ce qu’elle nous a écrit…

Elle saisit le bout de papier en souriant. Louis ne se retourne pas.

  • Allez Marie, je t’écoute, qu’est-ce que tu lis ?

Marie prend sa plus belle voix.

  • C’est amusant mon Louis, je lis : « Bienvenue en terre inconnue ! ».

Louis s’est redressé, il secoue les quelques flocons qui se sont accumulés sur sa veste, il regarde Marie tendrement.

-Viens Marie, on rentre… 

Et si on partait… 2

Elle sait surtout qu’ils vieillissent tous les deux, et il est probable que tout deviendra bientôt plus difficile.

Le débat que Louis attend de pied ferme n’arrive finalement pas et il est surpris. Il est même inquiet. Il se demande ce qui lui arrive, elle est peut-être malade ou alors tout simplement elle ne le supporte plus. Et comme il est un peu parano, il s’attend même à ce qu’elle lui apprenne qu’elle va partir sans lui…

Marie pose la brochure dans le porte-revues et jette un coup d’œil par la fenêtre. Les premiers flocons volettent. Elle le regarde en soupirant.

  • Eh bien tu vois, je vais t’étonner moi aussi je crois que je n’ai plus envie de tout ça. Ce qu’il faudrait, c’est trouver quelque chose de simple et original, et surtout qui nous surprenne totalement…

Louis, soulagé s’est radouci et le masque de bougonneur a disparu.

  • Oui, tu as raison, un voyage en terre inconnue quoi, un endroit où personne n’est jamais allé…
  • Ou que personne n’a jamais vraiment regardé…

Curieusement, Louis se sent motivé. Ça lui plait. Une terre inconnue, un endroit où l’homme n’est jamais allé, une espèce d’Amérique moderne. En fait, ce dont il rêve, là dans un fauteuil, c’est d’être comme Marco-Polo ou Christophe Colomb. Original et ambitieux, mais à soixante-quatre ans, sans fortune personnelle, sans compétence de navigateur au long cours, comment trouver une terre inconnue ?  

Marie sent que cela va être difficile mais elle va réfléchir, elle va trouver.  

La nuit est un peu agitée pour Louis.  Ses rêves sont emplis de voyages tous plus loufoques les uns que les autres.

Marie est levée. C’est inhabituel. Elle est déjà habillée et entre brusquement dans la chambre où Louis feint un réveil difficile.

  • Tu es prêt ? On s’en va ?
  • Mais on va où ?
  • Je ne sais pas on verra, on va aller à l’aéroport et on choisira au hasard.  Qu’est-ce que tu en penses ?
  • Mais chérie, si on prend l’avion on est certain de ne pas aller vers l’inconnu. Si un avion va quelque-part, c’est qu’on y est déjà allé. Et c’est pareil pour le train, pour la voiture. Aujourd’hui pour partir il faut savoir où on va. Et puis de toute façon la météo n’est pas terrible…

Et si on partait…

Je participe à beaucoup de concours de nouvelles. Il m’est même arrivé d’en remporter. En voici une, qui n’a malheureusement pas été retenue, que je vais publier en quatre parties. I s’agissait d’un concours avec un thème imposé : ici il s’agissait de « voyage en terre inconnue »

C’est un mardi matin, un mardi de novembre que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. Ces derniers jours, l’automne avait fini par rendre l’âme et l’hiver avait pris le relais.

Louis est de mauvaise humeur ! Non pas qu’il redoute le mauvais temps mais parce qu’il s’attend à supporter l’éternelle ritournelle de sa compagne quand les premiers froids arrivent. C’est écrit d’avance :  Marie, son épouse va vouloir bouger, va vouloir partir… Alors il se dit que la meilleure méthode pour éviter un débat qu’il sait perdu d’avance, c’est de ne rien dire, ou très peu. Bref, il va prendre les devants : il va bougonner, ronchonner, râler. C’est un spécialiste et n’a besoin ni d’échauffement, ni même de prétextes.

  • Fini, terminé, je crois que je suis blasé, je pense avoir fait le tour, je ne veux plus bouger d’ici. Et puis je dois l’avouer, je crois que je deviens sensible aux discours des écologistes. La couche d’ozone. Le carbone. Et puis de toute façon je n’ai pas…

Il est assis, ou plutôt avachi dans son fauteuil favori, dans un état de semi-somnolence certes, mais l’œil suffisamment vif pour indiquer qu’il est prêt à en découdre. Inquiet, il observe du coin de l’œil Marie. Il la connait par cœur. Depuis quarante ans, il a eu le temps de l’observer et il est désormais capable au mot près de deviner ce qu’elle va dire rien qu’en observant sa position sur le canapé, sa manière de remuer les lèvres, de tourner les pages. Il sait interpréter les silences, les croisements de bras, de jambes, les clignements de paupière. Elle est assise en face de lui avec, dans les mains, la dernière brochure qu’elle a reçue le matin même vantant avec le renfort de moultes photos l’exotisme de nombreuses destinations, de la Bourgogne à la Malaisie.

Avec son bougonnement casanier, ses sourcils broussailleux froncés, il pense avoir bien anticipé la question récurrente qu’il pressent imminente.

Marie lève les yeux et le regarde furtivement :

  • Qu’est-ce que tu bougonnes encore, je n’entends pas ce que tu dis.
  • Rien je ne dis rien, je n’ai pas envie de….
  • Et si on partait en Malaisie ?

Et voilà c’est parti ! Louis lève les yeux au ciel. Il se redresse un peu et commence à prendre une longue inspiration comme un enfant qu’on a surpris en train de faire une bêtise. Marie a compris. Elle n’a pas envie d’entrer dans une nouvelle polémique et lui dire qu’il devient pénible à toujours refuser ce qu’elle propose. Il faut qu’elle ruse, qu’elle le surprenne, qu’elle le prenne au piège car elle le connait bien ; il est du style à toujours commencer par dire qu’il ne veut pas, qu’il n’est pas d’accord et il finit par accepter, par se laisser faire.

La suite demain…

Matinales…

Lorsque nous ouvrirons les yeux

Comme si hier avait disparu

Englouti dans le ce n’était presque rien

Lorsque nous ouvrirons les volets gris

Fermés sur les haines humides

Nous entendrons le beau chant de la mer

Aux cimes des pins ondoyants

Au bord de nos lèvres étonnées

Un reste de cette écume salée

Que posent les longues houles d’une nuit agitée…

Quand vient le soir…

Quand vient le soir,
Quand tombent les premières gouttes de nuit.
Quand les fenêtres se ferment,
Quand les regards se taisent,
Quand les mots se font rares et lents,
Alors,
Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué,
Et sur les façades à la blancheur inventée
On aperçoit quelques trous de lumière.
Entends-les, ils scintillent,
Entends-les, ils t’invitent à rentrer.

Mémoires…

Le monde pleure doucement
Dans le creux des longues larmes
Roulent des gouttes d’ennui
Sur la vitre sale du hier sans fin
J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience
Une vieille trace de mémoire

Solitudes…

Elles chantent ces solitudes froides

Sous le son vide des chagrins du rasoir

Et se perdent dans le trop plein des silences

Aux angles de brumes bleues d’un hiver fatigué

Entends le lointain roulement du rire étouffé

Il nous souffle la dernière syllabe

De nos patientes envies  

Matinale glacée…

C’est un matin au froid qui frise

Feuilles frétillantes

Feuilles frissonnantes

Chant du gel matin

Les rires tremblent

Je les entends

Si loin

Mes Everest : Bernard Delvaille…

Ce poème est paru en 1971 dans la revue Bételgeuse…

L’exilé

Dans la nuit grasse du port à l’heure un peu d’avant l’aube

il marchait comme un enfant ses cheveux blonds dans le cou

traînant son ombre et son bagage au reflet mauve des lanternes.

Son passeport était de sable son manteau de nuit qui s’achève.

Il avançait dans le vent bleu au long des wharfs.

Il allait à la recherche d’un hôtel de fumée amères

un couloir froid au nom de neige et de Norvège.

Il avait perdu son nom dans un jardin de giroflées

là-bas dans un pays de brume et de soleil trop lourd.

Les filles les oiseaux de mer la liberté des vagues

donnaient à ses yeux verts une mélancolie d’enfance

perdue dans les filets du doute et de la peur.

Sur son cœur jaunissait une vieille photographie.

Le jour se lève sur les cargos froids et lointains.

Tu es seul dans une chambre D’où viens-tu Pour quels départs.

A chaque escale tu es seul comme on est seul à deux

au fil des rues au seuil des bars et des consignes

avec le prix du vent sur les remparts et ce silence

accru que les autres ont creusé dans ton cœur.

Carnets…

J’ai toujours beaucoup aimé que les angles puissent être ronds. Histoire qu’une fois au moins dans sa triste et droite vie aux figures imposées la géométrie se permette un rond de jambe, ou mieux encore une pirouette. Une belle et ronde pirouette. Ce serait chouette d’étudier la pirouette, d’en connaître toutes les formules, celle du périmètre, de la surface.

Mais revenons à notre angle qui défie par son rondeur la sévérité pointue de toutes les équerres. Il s’en moque et il est même fier tous les matins de me proposer de suivre le chemin qu’il me propose, tout en douceur.

Et par dessus tout il y a ces fameux angles morts qu’on vous signale, on vous met en garde : « attention aux angles morts ». Je me questionne, mais de quoi sont-ils morts, qui sont les vils auteurs de ce crime géométrique ? Et s’ils sont morts, ils ne sont plus, ils n’existent pas alors pourquoi nous dire de faire attention, que nous réserve t’ils ?

Mystère…

Trois gouttes de peu …

Et demain j’écrirai une page de rire
Elle contera l’histoire d’un presque rien
Qui remonte à la source
D’un fleuve de soupirs
Le ciel est bas et ouvre ses vannes
Trois gouttes de peu roulent vers la lointaine mer
Ma page frissonne sous l’œil du torrent
Il est venu le temps de la feuille qui se tourne
J’ai la plume qui sursaute
Je trempe un reste de mon impatience
Dans un pot de brume mauve
Et pose sur sans trembler trois points d’inattention

Matinales…

Sur les ocres feuilles du lent automne

J’écris sans rires ni rimes

Une belle et longue plainte

Les mots que je trempe dans une encre de mauve pluie

Glissent sous les lourds pas de ma veuve plume

Depuis l’envol du bel et bleu été

18 novembre

Carnets 14 : « prendre le train en marche… »

Il m’arrive souvent de regretter l’impudence de celles et ceux qui ont pris et qui prennent continuellement le train en marche. Oui, quelle impudence, pour ne pas dire quelle goujaterie que de ne pas, comme tout le monde, attendre que le train arrive, et d’attendre son tour pour monter.
C’est ainsi qu’au moment où chacun commence à prendre ses marques, à faire connaissance avec tous ses compagnons rompus aux exercices de la patience, il n’est pas rare de voir surgir brutalement ces voyageurs de la dernière heure.
Ils ne se contentent pas de monter, discrètement, tout à leur honte d’avoir un train de retard, non ils ajoutent au désagréable de la situation de l’impertinence, de l’insolence et, quand ils sont en nombre, du mépris pour celles et ceux qui les ont devancés, et qui, osons le dire, ont pris le temps de la réflexion et de l’engagement réfléchi. Non, vous l’aurez compris, je n’aime pas ces invités de la dernière heure, qui parlent fort et creux, qui savent avant d’avoir compris et qui pérorent en se posant comme les grands moralisateurs d’une cause qu’ils n’ont pas pris le temps de comprendre, si ce n’est qu’au dernier moment ils se sont dits que lorsqu’on a un train de retard, on reste sur le quai.
Pour ce qui me concerne et nombreux sont mes compagnons de voyage dans ce cas, un train avant de le prendre, il faut l’attendre, l’espérer, il faut avoir une envie irrésistible de se joindre à ceux qui sont à l’intérieur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis souvent, pour ne pas dire tout le temps en avance, pas trop pour ne pas risquer le désespoir de l’ennui, mais suffisamment pour savourer les saveurs épicées d’une juste impatience…

Le temps s’est achevé…

Dans le silence mou d’un matin bleu
On s’arrête

Dans le plein rêve
D’un monde heureux
On s’arrête

Juste au-dessus du vague soupir
Las
On n’entend plus la douce mélodie
On respire, on espère
On hésite, on appelle
Oh rien
Ou si peu
Juste le mot
Juste un seul
Léger
Goutte à goutte
Rivière l’épelle
On baisse les yeux
Plus un souffle d’air
Tout se fige
Une par une flaques d’eau
S’assèchent
Et sur la surface lisse d’un vague ruisseau
Le temps s’est achevé
Nous ne l’attraperons plus

Mes Everest, Yves Simon : »raconte toi »

Tu as peur des gens qui passent
Dans ta vie ou sur le trottoir d’en face.
Tu as besoin qu’ils te regardent
Et pourtant tu restes là, sur tes gardes.

Raconte-toi
Raconte-toi

Tu écris aux visages que tu as vus
En quadrichromie à la Une des revues.
Tu leur dis : je te regarde, est-ce que tu me vois ?
Dans le brouillard de ma ville où j’ai si froid.

Raconte-toi
Raconte-toi

Envoie toutes sortes de messages
Aux inconnus et lucioles de passage.
Prends le parti du risque et des erreurs,
Le silence est toujours complice ou trompeur.

Raconte-toi
Raconte-toi

Prends des feuilles 21×27, un stylo,
Une caméra Super 8, un magnéto…
Regarde à l’intérieur de tes rêves et dans les journaux
Toute la folie du monde est dans ton cerveau

Raconte-toi
Raconte-toi

Ragoût…

Dans la réserve glacée
De mes idées noires
J’ai choisi un vieux reste
D’angoisses ressassées

Dans un bouillon clair
De rires rentrés
Je les ai laissé mijoter

Un lourd couvercle
Patinée de mémoires enfumées
Sur le ragoût
J’ai posé

Et dans le lent soir rosé
Une fleur de printemps
Sur la flamme j’ai saupoudrée

Vers la lumière 4

Cheval de bois

N’en peut plus de tourner

Du manège des enfermés

D’un bond joyeux

Il s’est échappé

Dans la danse des échevelés

Il est entré

Vers la lumière 3

C’était une si lente nuit pâle

Lourde de trop longues heures

Pâles et poisseuses

Derrière les fenêtres aux rêves fermés

Pas un un chant

Plus un cri

Un silence dur et coupant

Brise un espoir qui s’envole

Brève matinale…

Entre les deux rives de mes espoirs attendus

Sur le fil léger de mes joies oubliées

Par leurs deux ailes qui frémissent

J’ai suspendu tes derniers mots doux

Aux rimes si belles…

Vers la lumière 2

Je n’entends pas le long cri

De l’arbre nu à en pleurer

Entre tes bras desséchés

Je me ferai feuille blanche

Pour t’entendre espérer

Vers la lumière

Quand l’arbre gris

De mes peurs enfouies

Étire dans un ciel sans vie

Les maigres noeux de ses bras secs

J’entends le souffle court

De mes courses éperdues

Sur les routes rondes et fleuries

De ma belle île de brume bleue

Ecoute petit homme…

Ecoute petit homme,
Ecoute.
Il est si beau ce monde qui ne dit rien.
Il est si beau ce monde,
Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,
Regarde ces furieux,
Fanatiques, frénétiques,
Ils ont le cœur électrique.

Ils préparent la prière,
Hymne cathodique
Aux rimes numériques,
C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,
Les impatients sont livides,
Epuisés, lessivés,
Un long sommeil les a lavés.

Ô Nuit blanche et câline,
Ne t’épuise plus à blanchir
Ces haines rances à mourir.
Semées sur l’écran creux
De leurs rêves sans bleu.

La nuit les a libérés.
Il est l’heure,
Affamés, ils attendent
La victime par eux condamnée.
Leurs mots sont prêts
Ils vibrent, affutés, aiguisés,
Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.
Ils attendent leurs matins numériques.

Rien ne brille, rien ne bouge

Hystériques ils cliquent, ils cliquent
Ils cliquent,
Et ce matin, petit homme,
C’est une claque,
Une claque pour les creux.
Les écrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?
Parties, envolées, manipulées, falsifiées ?
Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…

Le monde les voit
Il pleure de cette embolie
Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,
Le monde a agi.
Le monde ne regrette rien
Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,
Petit homme
La poubelle était pleine,
Le monde l’a vidée,
Et dehors l’a laissée.

Le jour se lève…

Le jour se lève me dites-vous ?
Était-il donc endormi ?
Comment ?
Assoupi, simplement…
Tiens donc…
Étrange, n’est-ce pas ?
Je n’ai rien vu.
J’ai cherché, vous dis-je.
J’ai cherché sans un bruit,
Me perdant
Jusqu’aux bords mauves
De votre trop longue nuit
Et ne l’ai point rencontré.
Vous doutez ?
C’est tant pis :
Je n’irai plus déranger
Les belles couleurs de votre ennui…

Mes Everest, Yves Bonnefoy…

Il y a sans doute toujours au bout d’une longue rue

Où je marchais enfant une mare d’huile,

Un rectangle de lourde mort sous le ciel noir.

Depuis la poésie

A séparé ses eaux des autres eaux.

Nulle beauté nulle couleur ne la retiennent,

Elle s’angoisse pour du fer et de la nuit.

Elle nourrit

Un long chagrin de rive morte, un pont de fer
Jeté vers l’autre rive encore plus nocturne
Est sa seule mémoire et son seul vrai amour.

Demain…

Et si demain les oiseaux nous disaient que cela suffit

Que le temps des têtes baissées est passée

Et si demain de belles lettres sur les lignes du ciel se posaient

Et inventaient un mot aussi léger qu’un souffle ailé

Et si demain nous nous regardions vibrer sous un ciel rêvé

Et si demain nous soulevions nos lourdes paupières

Et si demain nous attiendions qu’il ne se passe rien

14 novembre

Mémoires…

Je ne me souviens pas ou si mal

Souffle fatigué

Larmes retenues

Le vieil homme emplit le presque vide

De son beau regard

Lointain écho de ce qui lui reste d’océan

A la nuit tombée il s’invente un bleu métal

Qui roule une dernière vague sur le laminoir

Où fondent des tempêtes d’acier

Ce n’est rien tu sais

Juste un peu de cette belle rouille

Qui nous raconte à tous les deux

Ces longues histoires de métal aux rêves brisés

On les entend parfois

Au crépuscule frissonnant

Le long des quais aux navires gémissant

Matinales…

Texte écrit il y a cinq ans lors d’une panne d’inspiration

Ce n’est pas une panne d’inspiration à laquelle je suis confrontée en ce moment. Non je dirai que c’est une sorte de pause créative. Comme une longue séance d’étirement indispensable après une longue course. Les mots sont toujours là mais ils attendent, calmement, patiemment. C’est aussi le besoin de classer tout ce que j’ai écrit, avec la peur de perdre de l’essentiel, avec la peur que les traces soient recouvertes par la neige du temps. Je me questionne aussi sur la ou les directions qu’il faut que je prenne en matière d’écriture, poursuivre dans ma boulimie parfois échevelée, ou choisir, pendant quelques temps au moins, une sorte de régime, régime sans poésie, régime sans prose.
Je laisse faire. Et j’attends. Je sens bien poindre à nouveau cette envie d’écrire un roman, je sens aussi cette envie, (moins fréquente) de reprendre les premiers, de les travailler à nouveau. Et puis cette question, pourquoi, pour quoi, pour qui. Je reconnais que j’ai parfois un peu de frustration à n’avoir jamais été publié, malgré plusieurs essais, alors je réfléchis, je cherche, j’hésite. Je dois dire que ces dernière semaines j’ai beaucoup travaillé à l’écriture d’une nouvelle, une nouvelle pour ma fille, ma dernière, c’est un engagement que j’ai pris avec mes quatre enfants. Leur écrire une nouvelle pour l’année de leurs 25 ans. Et pour cette dernière nouvelle j’ai mis beaucoup d’énergie, j’ai beaucoup travaillé. Je la publierai peut-être d’ailleurs si elle en est d’accord.

Plus tard, on verra…

Se souvenir…

Ne jamais oublier

La plaie est encore ouverte

J’ai la mémoire qui frissonne

Les larmes reviennent

C’était hier

La haine a frappé

Racines…

Dans le double fond de mes souvenirs à partager

J’ai nourri de mes rires bleus

Les racines des arbres à mémoire

Et dans un souffle d’été

Deux feuilles se sont envolées

Matinale venteuse…

Vent de novembre réveille matin docile

Aux quatre coins du ciel des nuages s’étirent

Regarde-les gonfler de plaisir

Regarde-les s’emplir d’un flot de rires

Voiles légères gonflent et se courbent

Ne riez pas Ô maris secoués

Les hommes de terre redoutent la tempête

Mes Everest : « la tristesse », Léo Ferré…

La Tristesse a jeté ses feux rue d’ Amsterdam
Dans les yeux d’une fille accrochée aux pavés
Les gens qui s’en allaient dans ce Paris de flamme
Ne la regardaient plus, elle s’était pavée
La Tristesse a changé d’hôtel et vit en face
Et la rue renversée dans ses yeux du malheur
Ne sait plus par quel bout se prendre et puis se casse
Au bout du boulevard comme un delta majeur

La Tristesse…

C’est un chat étendu comme un drap sur la route
C’est ce vieux qui s’en va doucement se casser
C’est la peur de t’ entendre aux frontières du doute
C’est la mélancolie qu’a pris quelques années
C’est le chant du silence emprunté à l’automne
C’est les feuilles chaussant leurs lunettes d’hiver
C’est un chagrin passé qui prend le téléphone
C’est une flaque d’eau qui se prend pour la mer

La Tristesse…

La Tristesse a passé la main et court encore
On la voit quelquefois traîner dans le quartier
Ou prendre ses quartiers de joie dans le drugstore
Où meurent des idées découpées en quartiers
La Tristesse a planqué tes yeux dans les étoiles
Et te mêle au silence étoilé des années
Dont le regard lumière est voilé de ces voiles
Dont tu t’en vas drapant ton destin constellé

La Tristesse…

C’est cet enfant perdu au bout de mes caresses
C’est le sang de la terre avorté cette nuit
C’est le bruit de mes pas quand marche ta détresse
Et c’est l’imaginaire au coin de la folie
C’est ta gorge en allée de ce foulard de soie
C’est un soleil bâtard bon pour les rayons  » X « 
C’est la pension pour Un dans un caveau pour trois
C’est un espoir perdu qui se cherche un préfixe

Le désespoir…

Je n’en veux pas…

On le disait homme du passé
Plus rien n’est comme avant, homme dépassé
Plus rien me dites-vous
Permettez-moi de rire et d’en douter
Je ne veux pas de ce monde sans ce soleil taquin
Je ne veux pas de vos vies enfermées
Dans un rectangle aux angles numériques
Je n’en veux pas de vos matins incolores
Sans cette douce lumière qui caresse
Les restes mauves de la longue nuit
Je n’en veux pas de vos morales hygiéniques
Je n’en veux pas de vos peurs organisées
Moi je suis un homme du toujours
J’aime que mon souffle brise l’ombre du silence
J’aime tous les rires de rien
J’aime le chant de mes mots doux
Qui dansent sur le papier
J’aime le parfum de ces histoires d’hier
Qui caressent mes lendemains
Vous me disiez homme du passé
Je vous ai déjà oubliés

Matinales…

Au tableau noir du rêve attendu

Tu écris les mots songes

Restes d’une longue et blanche nuit

La craie crisse et glisse

Au bout de cette ligne tracée

A l’encre grise de ton insomnie

Lettres légères rimes rondes

Se noient dans la marge profonde

D’une mémoire abîmée

Demain…

Demain nous ne tremblerons plus

C’est une caresse de vent frais qui nous éveillera

Nous tenant par la main

Nous attendrons la fin de ce dernier jour

Celui de la dernière vague de haine

Nous la regarderons mourir

En s’écrasant sur la belle rive de nos amours

10 novembre 2025

Poèmes de jeunesse…

Aux adultes en sursis d’enfance
Un enfant passe
Une histoire l’attaque
Le rabote l’assoiffe et l’affame
Le pousse
Au supplice du sentiment d’habitude
Devant les adultes majuscules
Qui ont mal conjugué
Leur verbe aimer
Et il est tombé
Dans un trou
Où les ombres s’ennuient
Par manque d’éternité

J’ai la mer au bord des yeux…

Silence pluvieux,
J’ai la mer au bord des yeux.
Dans le loin bleu
De mes mémoires salées,
Deux ailes se sont envolées.
Vent d’hier,
Sur les vagues les a posées.
Explose l’écume,
S’envolent perles de brume.
Regarde la mer belle.
Sur la plume de tes mots
A la feuille amarrée,
Mer a chanté,
Mer a soufflé.

Poèmes de jeunesse : « il n’y a plus rien à rater, tous les murs sont debout…suite et fin….

Il ne voyait plus que des cartes d’identité

Et il avait vendu la sienne

Au satyre des bois

Il avait commencé à temporiser des gouttes d’horreur

A jouer une mélodie du malheur

Avec des cordes pendues

Pour des oreilles d’adoption

Qui se cramponnent sur les murs de sa cellule d’apparence

Il avait attrapé la maladie

Similitude de sa ressemblance

Comme les autres

Il était comme les autres

Quand il vit son miroir devenir la foule

Des solitaires qui se tenaient par le bout du sourire

Il eut peur

Il se vit nu

Vieux

Au milieu d’une mare aux cloportes

Il se sentait différent

Et se voyait identique

Il en mourut

Et les autres le lui pardonnèrent

Parce qu’eux aussi ils mourront

Avant qu’on ne l’oublie

Dans le cercle restreint

Des ceux qui le voyaient

S’enflammer sur la négation

Des ratés

Sur la lâcheté

Des entraîneurs de foire à sexualité

Il avait écrit des pleines pages

Du même mot

En rêvant à elle

Et sa répétition

Devenait

Un sanglot entrecoupé

De crachats

A la face

Des faux indifférents

Qui lui avaient offerts des lauries

Il n’avait jamais dit au revoir

Il disait Adieu

Pour montrer qu’il avait peur

Comme les autres

Et il en était mort

Comme les autres…

Ecrit pendant l’année 1979

Poèmes de jeunesse : « il n’y a plus rien à rater tous les murs sont debout : 5

Il voyageait parce qu’un chemin d’impatience

Lui grattait la mémoire

Aux vues de la crasse géographique

Pour empailler le regard officiel

Des touristes canonisés

Il aimait une de celles

Que les autres haïssaient

Parce qu’elle ne ressemblait

A personne

Sinon à l’ombre qui s’accrochait à elle

Comme sa misère

Il aimait sans définitions

Il aimait sans projets

Il aimait

Et c’était vrai

Et tant pis pour les ceux qui restaient

A attendre qu’il craque

Et il haïssait les égoutiers de l’amour

Il voulait oublier les romantiques d’imitation

Anachroniques

Il était de ceux qui découvrait

Il était de ceux qui attendaient…

Un jour il m’a semblé plus vieux que jamais

Deux béquilles lui tenaient la main

Il ne rencontrait plus personne…

Poèmes de jeunesse : il n’y a plus rien à rater, tous les murs sont debout..4

Il traversait les rues

Comme on entonne un cantique

De travers

Et ça les faisait rire

Il avait choisi de ne pas se déguiser

Et les autres le sifflaient

Manequin

Il nourrissait son désespoir

A grands coups de musique qui crient

Qu’elles ont peur de ne pas être entendues

Il avait rencontré des gens

D’un jour

Qui lui promettaient la gratuité

Des regards

Et qui se firent bagnards

Dans les supermarchés

Où sont empilées des plaques d’hypocrisie

Pour isoler leurs murs de solitude

Egoïstes

Il parlait des autres comme je parle de toi

Avec des mots lames de rasoir

Qui tranchaient la peur

Des ceux qui subsistent

Dans les ombres des encapés

Du verbe

Il lançait des signes

A ceux qui attendaient

Comme lui

Le quelque chose qui aura toujours

Un retard d’habitude

Il ne voyageait pas pour

S’encylopédiser

Il était trop triste

Pour apprendre le faux

Qui enrichit

Les amputés du verbe

Il voyageait parce qu’un chemin d’impatience

Lui grattait la mémoire

Poèmes de jeunesse : « il n’y a plus rien à rater, tous les murs sont debout », 3

…Et on t’a dit que les morts étaient tranquilles

Et toi t’as vu qu’ils pleuraient

Et toi t’as dit

Il n’y a plus rien à rater

Tous les murs sont debout

On t’a dit de ne plus regarder

Que les silhouettes de similitude

Et toi tu as scié des arbres de vérité

On t’a dit de ne plus regarder les autres

Et toi tu l’as rencontré

Il avait le ciel au niveau du front

Des yeux lui servaient de nuages

Pour barrer la route à la lumière

Atomique

Qui dispersait la poussière

De son reste d’apparence

Ses mains lui pendaient aux bras

Comme deux points d’interrogation

Il avait enveloppé sa tristesse dans un drap de dégoût

Et les autres lui vomissaient de la mauvaise haine

Qui les avaient attachés dans l’antiquité de leurs regards

Paroissiaux

Il était habillé de l’indifférence similitude

Qui le faisait ressembler

A ceux qui passent leur route pour n’y plus revenir

Sa barbe datait de la dernière guerre

Celle qui n’avait pas eu lieu

Parce qu’il l’avait rêvée

Le jour où tous parlaient de paix

Il avait voulu se faire baptiser

Par les enfants de la rue aux rats niés

Qui s’en foutaient

De leurs pères et de ceux des autres

Parce qu’ils n’en avaient qu’un

La misère qui ne les guidait même plus

Et il est devenu le fou du village

L’amazonien du caniveau

Poèmes de jeunesse : « il n’y a plus rien à rater tous les murs sont debout : 2

…Ceux qui rêvaient

Dans l’ailleurs d’un autre pays…

Déjà une vague de désespoir

Toujours une marée de misère

Neige éternelle

Calaminée par le crachat d’une ville tuberculeuse

Où s’ennuient par milliers

Par grappes d’angoissés

Des vendeurs d’horizons

Au rabais

A l’étalage de leur mort

Grappe d’avenirs

Ils se comptent par solitude

Déjà…

On sent le regard d’une foule

Qui se meurtrit de bizarreries

Regards placardés

Sur les singes aux bouquins

Cacahuètes culturelles

Cage de mots

D’où on entend toujours une musique

Qui vrillerait le souffle

Des bouffeurs de chrono

Tout vacille

Quille…

Ton camarade suivant est mort

D’avoir été trop jeune

Pour savoir qu’il fallait vivre

Un pied devant l’autre

Qui suit

Indifférent

Et on t’a dit de regarder ta route

Qui mène tout droit

Où elle est toujours allée

Comme les autres

Et toi t’as vu

Et toi tu savais

Alors t’as trouvé

Encore…

Poèmes de jeunesse : « il n’y a plus rien à rater tous les murs sont debout… » 1

Un texte, très long, écrit en 1980 que je republie une nouvelle fois en quatre ou cinq parties….

Je l’aurai rencontré un jour de mensonge

Un jour comme tant d’autres

Je l’aurai rencontré le jour où l’on pouvait partir

Pour d’autres villes

Je l’aurai rencontré dans ce port sans bateau

Dans ce port sans eau

Dans ce trop long canal où coulent des compromis

Pour rêver

Rêver

Où l’on traîne le regard

Avec une liasse de souvenirs identiques

Avec une liasse de remords

A imprimer

Avec l’énergie du cafard

Enjoliveur de mode

Pour les mélancoliques du soir sans muses…

Déjà des caves aux fenêtres de l’ombre

Enfumées

Vident leurs morts

Vivent leur mort

Banale

Hivernale

Pleins à craquer des affreux qui comptent

Sur leurs doigts seringues

Les intervalles de leurs soupirs

Mécaniques

Pour minuter

Leur éternel motif d’impatience

Pour le trop bref retour de ceux qu’ils rêvaient…

Mars 1980

Mes Everest, mes maîtres : Christian Bobin

Journée sans rien. Juste une clarté exténuée dans le ciel, comme au-delà de plusieurs épaisseurs de lumière. Des images par milliers, abondantes, le gaspillage d’un été. Ces pages s’entassent sur la table de marbre du jardin. Un vent enfantin les disperse dans l’herbe, contre la haie.
C’est sans importance, vous savez bien. J’écris pour extraire de ce tourment la substance noire, radieuse, qu’il contient en son centre, pour vous chasser de moi, pour lancer contre vous les chiens des mots. Et c’est sans importance. Ces lettres ne sont d’aucun secours. La joie mauvaise de l’écriture, la destruction du cœur malade, corrompu par le mensonge d’une mémoire. Tout écrire, tout détruire et d’abord vous, l’illusion de vous, pour enfin vous découvrir, vous, la pierre lavée par le déluge, le nom blanchi par les injures. Ce qui reste dans l’espace calciné du regard : l’innocence de vos traits, inentamé par la fatigue ou par l’erreur d’un sentiment.

Flous…

Et l’ombre s’est affolée

Elle cherche un trou de lumière

Pour y engloutir ses rêves d’été

Carnets : il faut garder espoir…

Oui il faut garder espoir. Je veux bien, mais ce que je voudrais savoir, comprendre, concernant cet espoir que l’on me demande de garder, c’est où je dois le mettre, est ce qu’il faudra un jour que je le rende à celle ou celui qui m’a demandé de le garder. Peut-être faut-il le garder pour le laisser vieillir, se bonifier et faire d’un faux espoir, un vrai espoir, un espoir tout court. Mais s’il est trop court je serai vite déçu et alors je risque de ne plus avoir d’espoir en réserve. En fait pour être sincère je ne sais pas trop qu’en faire de cet espoir que l’on me demande de garder, moi j’aurai envie de le partager, et de le transformer en présent, en vérité.
Parce que c’est cela l’espoir.

Tous les murs sont achevés…

Il est déjà tellement tard
Plus rien n’est à commencer
Tous les murs sont achevés
Les regards se sont affadis
Les épaules sont entrées
Le visage est affalé

Pourtant

Pourtant il faudrait
Il faudrait ouvrir des fenêtres
Laisser entrer des éclats de rêves mauves et bleutés
Et soudain redresser le menton
Bomber le torse
Et contempler en riant
Le souvenir d’un arbre lointain

Mes Everest, Paul Verlaine : « l’heure du berger »

La lune est rouge au brumeux horizon ;
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S’endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson ;

Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leur spectres incertains ;
Vers les buissons errent les lucioles ;

Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit
Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.

Flash…

Rêvons
Ô oui rêvons du risque de joie
Belle et bleue
Elle roule sur la vitre de mes oublis
Simple joie
Jaillit dans le soudain
Du tendresse matin
Regarde elle brûle et brille
Au coin mauve
D’un œil qui glisse sur nos restes de larmes
Odeurs de lilas
Aux angles durs des rancœurs de l’hiver
Rondissent en fleurant
Elle est là
Sautillante
Frissonnante
Fondue dans le brise chagrin
Du lourd glacier de nos mémoires pour demain

La moitié et son double : suite et fin.

En musique, en poésie comme en tout, tout ce qui cherche à s’approcher de  la perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de ceux qui  font de la musique avec des logiciels  les laissent indifférents. Le père le rappelle  souvent d’ailleurs en citant Ferré «  la musique est une clameur » et le fils, lui répond à chaque fois «  et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des dactylographes ».

La pluie, il leur faudra de la pluie, pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown ou d’ailleurs. Il  leur faudra de la pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de  balais d’essuie- glaces vous donne envie de retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires et soupirs.

Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront  de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des aciéries.

Après ils continueront vers le nord et l’est.

Ils sont montés sans un mot se sont étirés sur les sièges, et ils ont démarré.

Ils ne parlent que très peu, c’est inutile, il faut laisser agir les émotions

Au  bout d’une quinzaine  d’heures, à la presque moitié du parcours,  le père a  souri, il était bien dans ses cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux préférés : Philadelphia…

–  La prochaine fois dans dix ans  ce sera Dylan !

– Mais papa Dylan c’est le double !

– Il faut garder l’espoir mon fils !

La moitié et son double : 3

Le père n’est pas musicien, ne comprend pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne l’air sérieux pour en comprendre les portées.

Cette musique, surtout les morceaux acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck, de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.

Le fils lui connaît tout de ce chanteur, il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.

Le père il comprend bien cela, il éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger, quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien, parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.

La moitié et son double, 2

Street Art sur le mur de Berlin

Il se souvient de cet homme. Il lui a proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il  l’a pris pour un malade, pour  un original,  mais il est quand même entré. Il a fermé les yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie, une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre le rire et les larmes.

Alors quand il les a vus arriver tous les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.

Il pourrait la vendre sans crainte, il respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler dans cette carcasse récalcitrante.

Il leur explique qu’ils ne pourront pas en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.

Peu importe, ce qu’ils veulent tous les deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.

Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre le sens.

Pourquoi trente-sept heures ? Parce que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le Boss.

Ils ont décidé simplement de s’offrir un voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des vrais boutons qui tournent.

Au début ils avaient simplement décidé qu’il faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion commune. Ils peuvent, ils s’en sont  souvenus l’un comme l’autre recevoir des bouquets d’émotions à l’écoute de  ces mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.

La moitié et son double,1

Sur le pare- brise, de la buée ; on ne sait pas au juste si c’est de la buée posée là par le souffle du père et de son fils, ou s’il s’agit d’une simple humidité, conséquence d’une mauvaise isolation.

La voiture qu’ils ont prise leur va bien. Ils ne l’ont pas choisie pour le confort, encore moins pour le compte-tours ou le carburateur mais pour l’odeur. Quand ils ont fait le tour du parc des occasions, curieusement ils n’ont pas tapé dans les pneus avec les pieds.

Ils ne connaissent pas ces gestes d’hommes, ils ne les connaissent pas et ne les comprennent pas. Ça ne les intéresse pas. Lorsqu’un capot est ouvert, ils ne songent même pas à se pencher au-dessus des entrailles de la bête. Ce qu’ils distinguent n’a pas beaucoup de sens.

Non, tous les deux ils ont ouvert les portières, ont reniflé l’intérieur. Ils se baissent, passent la tête en tendant le cou. Ils savent, sans se le dire, ce qu’ils cherchent. Ils savent, ils le savent, parce qu’ils ont lu et aimé Kerouac ; ils sentent, ils respirent, les yeux légèrement plissés pour que les odeurs appellent rapidement les souvenirs. Ils s’emplissent les narines des ces effluves si particuliers, et finissent, naturellement, sans le besoin d’en discuter, par se mettre d’accord sur une drôle de machine, toute droite débarquée d’un vieux road movie.

Son odeur est un mélange de mauvais cuir vieilli, une odeur de mécanique fatiguée, imprégnée de graisse froide, avec même derrière, qui produit comme un picotement dans les narines une sensation de chaleur, diffuse comme si la route, l’asphalte avaient traversé l’habitacle.

« C’est celle-ci qui nous faut ! »

Le garagiste a le sourire. On ne sait pas s’il se moque ou s’il est heureux d’enfin se séparer de cette carcasse. Elle est un peu vivante, elle garde en elle un peu de toutes ces vies que les autres lui ont confiées dans l’intimité métallique.

Il se souvient de celui qui l’a vendue, un musicien, mal rasé, la voix recouverte d’une fine couche de tabac, une voix qu’on n’oublie pas même quand on est garagiste et qu’on a des goûts musicaux assez sommaires. L’homme qui lui a vendu la machine n’en voulait pas grand-chose, juste de quoi payer un billet de train pour rentrer chez lui, à l’est.

Il s’en souvient. L’homme lui a demandé de veiller sur elle : « c’est un peu comme ma moitié, ou mon double vous savez, on a vu toute l’Europe ensemble, elle m’a tant attendu, elle m’a tant entendu. »

Il lui a fait promettre de ne pas la vendre à n’importe qui, à des gens qui ne la prendraient que pour une voiture, pour se déplacer, pour faire des courses ou partir en vacances à la plage: «  voyez vous c’est autre chose, elle a tout gardé dans sa mémoire intérieure, les chants, les rires, les peurs, les cris, les colères contre elle et contre les autres, surtout  contre les autres ».

Mes Everest, René Char : « Le jugement d’octobre »

Joue contre joue deux gueuses en leur détresse roidie ;
La gelée et le vent ne les ont point instruites, les ont négligées;
Enfants d’arrière-histoire

Tombées des saisons dépassantes et serrées là debout.
Nulles lèvres pour les transposer, l’heure tourne.
Il n’y aura ni rapt, ni rancune.
Et qui marche passe sans regard devant elles, devant nous.
Deux roses perforées d’un anneau profond
Mettent dans leur étrangeté un peu de défi.
Perd-on la vie autrement que par les épines?
Mais par la fleur, les longs jours l’ont su !
Et le soleil a cessé d’être initial.
Une nuit, le jour bas, tout le risque, deux roses,
Comme la flamme sous l’abri, joue contre joue avec qui la tue.

Demain…

J’apprivoiserai ce futur qu’on croit simple

Je ne dirai plus qu’il faudrait

J’inventerai une route aux courbes riantes

Je trouverai de jolis mots dans une malle à sourire

J’inviterai les moqueurs à se perdre dans la brume

J’ajouterai à ma page blanche une ligne de frissons

Je prendrai la main d’une hurleuse de paix

Je dirai aux haineux qu’ils sonnent creux

Je m’endormirai dans les bras du bel espoir

6.11.2025

Billets d’humeur : la traîtrise…

La trahison est partout, elle devient le dénominateur commun qu’utilise les indignés frénétiques. Ce qui est frappant aujourd’hui c’est de constater à quel point, nombreux sont celles et ceux, qui ont l’indécence de se poser la veille en ardent défenseur de la justice dans ce qu’elle a de plus noble, la prise de temps, le recul, la réflexion, l’analyse circonstanciée, le droit à la défense et le lendemain se permettent en quelques dizaines de caractères, généralement écrits sous X de se transformer en enquêteur, en accusateur et pour finir en bourreau. Evidemment nous savons tous aujourd’hui que le temps de la réaction est tellement réduit qu’il ne correspond même plus au temps de la respiration. Dans un seul souffle, parfois aigre et coupant, on frappe, on tranche, on élimine, bref en réalité on refuse tout ce qui n’est pas en mesure de trouver une place dans l’étroite bulle cognitive dans laquelle on vit. Et c’est ainsi que chacune et chacun, peut au détour, d’un mot, d’une réflexion, d’une pensée, d’une émotion se retrouver cloué au pilori, et se voir accusé de traitrise sans même n’avoir eu le temps de réaliser ce qui se passait. Penser autrement c’est déjà le signe qu’on pense…

La faim d’écrire

La faim d’écrire est forte, très forte, peut-être trop forte. Le garde-manger est plein, il déborde, il dégouline, de mots, de phrases déjà prêtes, qui attendent simplement la chaude caresse de la feuille que je leur ouvrirai.
Je n’ai pas besoin de les garder au frais. Ils se conservent très bien, mais sont peut-être trop nombreux. Je ne sais lequel choisir. J’ouvre la porte de la réserve. J’entends d’abord comme un murmure : « il est là, c’est lui, il va me choisir, c’est mon tour ». Ils attendent patiemment tous ces mots que j’aime. Certains sont couchés, bien à plat, à l’abri des regards mauvais, ce sont mes grands crus. Je reconnais libellule, il est seul, couvert de poussière, cela fait bien longtemps qu’il vieillit, peut-être trop ; il faudra que je me décide à en faire quelque chose. Au-dessus, mes préférés tout une rangée de flacons, de balbutiements, de mauves. Les casiers de brumes et de gris sont presque vides ; j’en ai peut-être trop consommé ces derniers temps. Dans le placard du fond j’ai stocké quelques phrases, toutes faites, toutes fraîches, mais je ne l’ouvre pas, je ne veux pas qu’elles s’échappent, il n’est pas encore temps, je dois chercher, encore, le menu, et tous les magnifiques plats qui le composeront. Je referme la porte de ma réserve, doucement pour ne pas éveiller les endormis, celles et ceux vers qui je ne vais jamais, parce que je les ai oubliés. Demain, peut-être je les retrouverai…
Peut-être.

Matinales…

A l’angle nord d’une nuit aux draps coupants  

Une ligne droite s’enfonce dans le bleu qui hésite

Les vieilles pierres d’un rêve sans fin

S’entendent pour inventer une courbe dorée

6.11.2025

Demain…

Dans le mauve demain de nos espoirs

Il y aura des silences remplis d’écumes claires

Il y aura des rires qui s’étalent sur les plaines rêvées

Il y aura des bras qui se tendent vers les oubliés

Il y aura des tables qui croustillent

Il y aura des nuits qui sautillent

Il y aura des pages d’amour qui s’écrivent

Il y aura des rondeurs qui s’emmêlent

Il y aura des parfums qui pétillent

Il y aura des vieillards qui brillent

Il y aura des flaques de couleurs

Il y aura toi l’enfant à venir

Et je t’écrirai sur la blanche page d’une mémoire de papier

5.11.2025

Matinales rêvées…

Je rêve du matin au rose bleuté
Les angles secs d’une mauvaise nuit
A ton rire parfumé se sont accordés
Il fera beau je le sais
Au pays d’un vieux silence enfoui
Il est l’heure je le sais
Il est l’heure des amours permis
Si loin des raides lois des tristes diseurs
Morales grises qui essoufflent
Le joli vent des souvenirs
Je rêve d’un beau chagrin
Aux larmes séchées
Il n’y a plus rien qui ne presse
C’est un matin si léger
Pour tenter d’encore aimer

Mes Everest, Arthur Rimbaud

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Je voudrais…

Je voudrais qu’on cesse de vendre le beau à la criée
Je voudrais qu’on oublie les couleurs cathodiques
Je voudrais enfermer dans des prisons de papier les joies numériques
Je voudrais qu’on ne me dise plus ce qu’il est bon de rêver
Je voudrais qu’on me laisse choisir mes désespoirs
Je voudrais qu’on n’abîme plus les belles indignations
Je voudrais qu’on apprenne à se nourrir de longs silences
Je voudrais qu’on prenne le temps de l’ennui
Je voudrais que rien n’empêche les tristes histoires de vibrer
Je voudrais qu’on trouve d’autres chemins
Je voudrais qu’on entende le chant de la mer au crépuscule montant
Je voudrais qu’on me laisse apprivoiser des mots oubliés
Je voudrais ne jamais avoir peur de demain

4 novembre

Cours, vole…

Quand le monde est si bruyant,
Qu’il couvre même le vent,
Quand les regards sont de travers
Que les yeux se noient dans le triste amer


N’entre pas dans l’arène,
N’aiguise pas tes lames numériques
Fais comme tes pères
Et rêve d’Amérique


Il faut que tu marches jusqu’au bout
Là-bas, si loin
Ou l’île se blottit
Dans les bras de l’océan


Si tu ne peux pas partir,
Tête haute
Marche jusqu’aux souvenirs
Prends le chemin le plus malin


Cours, vole, rêve, espère,
Souris de cet air qui te fouette

Mais ne laisse pas gagner
La fanfare des maudits
Laisse-les s’agiter, vociférer,


Demain tu verras
Ils seront oubliés

Mes Everest : Guy de Maupassant…

Qu’attendent les lecteurs ? Guy de Maupassant répond…; Extrait de la préface de Pierre et Jean :  » Le roman », 1887

En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient :

– Consolez-moi.

-Amusez-moi.

-Attristez-moi.

-Faites-moi rêver.

-Faites-moi rire .

-Faites-moi frémir.

-Faites-moi pleurer.

-Faites-moi penser.

Seuls, quelques esprits d’élite demandent à l’artiste :

Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui conviendra le mieux, suivant votre tempérament.

Matinales…

Si peu de choses à dire
Il faut descendre dans la réserve à souvenirs
Là tout au fond des casiers sont vides
Y étaient les flacons de mémoires vieillies
Ils sont les premiers à être partis
Disparus à la table des bons amis
Tant pis
Je chercherai pour ce jour aux couleurs jolies
Un doux vin jeune et fleuri

Matinales…

Il faudra un jour règler le sort de Novembre

L’acte d’accusation est prêt

Long comme un jour sans été

Il est écrit à l’encre grise

Sur une feuille aux bords frissonnants

Il ne se lévera pas à l’exposé de la sentence

Tête baissée nez dans le brouillard

Il partira et nous attendrons que le jour se lève

3 novembre 2025

Une odeur de pain chaud…

Sous les plis d’une mémoire froissée

Le vieil homme a caché les quelques miettes

Du beau souvenir d’une odeur de pain chaud

Mémoires…

Souviens-toi

C’était il y a quelques hiers

Souviens-toi

Tu marchais le regard haut

Au midi du vivre beau

L’ombre de ton rire joli

Sur le mur aux angles fleuris

En glissant prenait la pose

Belle image pour le demain qu’on ose…

Novembre chagrin : inédit…

Mais que nous veux tu novembre chagrin

J’attends la fin de ton défilé de larmes

Je n’aime plus tes rimes de tristes matins

Au sud de nos angoisses le laid chant des armes

A travers les grises vitres de nos mémoires brisées

Glissent les pâles reflets de nos rires éteints

Entends-tu le chant des demains réparés

Il pose ses notes fleuries sur le gris chemin

Poèmes de jeunesse: regards..

Un souffle

De vie.

Pour longtemps.

Deux sourires,

Soudain.

En format souvenir.

Une joie,

Qui cogne

Aux fenêtres d’un civilisé du retard.

Rapide,

Un regard qui dure.

Deux regards qui tremblent

Et ils comptent

Sur leurs échiquiers intérieurs

Les fous qui leur jouent

Un hymne de mots

Pour un soir

Qui dure

Et ils trouvent ensemble

La route des autres

Et ils s’aiment

Vite

Matinales…

Il suffit je ne me lève plus a dit le jour somnolent
Mais ce n’est pas possible tu es condamné
A répondu une nuit tremblante et pressée d’engloutir
Le trou de lumière par elle creusé
Encore un effort je t’en prie
Le jour s’est tourné et retourné
Il a râlé
Au pied du lit de pierre a posé un pied puis deux
Et s’est levé l’œil mauvais
Sur un ton sec et irrité à la nuit a répondu
C’est bon une fois encore je le fais
Je le fais pour toi
Tu me fais tant pitié

Mes Everest, Françoise Delcarte

Françoise Delcarte (1936-1995) est une poétesse belge.
Sa biographie qu’elle jugeait dénuée d’intérêt tient toute dans ce qu’elle a écrit. 

Entre offense et pardon, le poème injurie. Il est sable, il est saison, pont jeté sur nos vivres. Le poème n’est, ne sera jamais qu’une seconde défalquée. Née d’un phénomène nerveux mais aussi résultante d’un équilibre interne autrement violé.

Dans le va-et-vient quotidien du temps, le poème enregistre des hausses et des baisses de tempèrature, se les inocule et trace alors une courbe dont tous les points sont jonction, équilibre mesure.

Il ne s’agit pas d’un miracle, pas plus d’ailleurs que d’une preuve par neuf quelconque, mais plutôt d’un contrepoint organique, lequel se rapprocherait finalement d’une syntaxe musicale. Là peut-être y aurait-il l’ébauche d’un sens à donner au mot « poésie »?

Quant à moi, je ne prétends encore qu’aux termes qui, eux, sont « poèmes ».

Longue nuit blanche…

Elle est si longue

La nuit noire des verts de peur

Partout un bas bruit  

Recouvre

D’une épaisse laideur

La cage ouverte de nos sourires

Elle était si lourde

La nuit noire des verts de peur

Dans ma boîte à mots endormis

J’ai pris mes plus lettres arrondies

Une à une elles se sont assemblées

Pour former ce long cri

Entendez ce qu’il vous dit

Eloignez- vous des ombres de peur

Elle est si douce la longue nuit blanche

De mes mots gris qui cherchent une lueur

Chut…

Chut
Mes mots sont endormis
J’entends le chant creux
De leurs rires bleus
Silence
Froisse feuille blanche
Oublié au coin d’un rêve fané
J’attends
Au verso d’une longue histoire
Qui s’écrit
Tant de lettres oubliées
J’écoute
Elles claquent des dents
Dans le souffle étonné
D’un vieux papier glacé

Entre larmes et mers…

Entre larmes et mers

Brune ou brumes

Belles ou bleues

Roulent perles de vie

Sueur salée de simples bonheurs

Corps et cœurs envahis

On aime

On frissonne

Ne retiens rien mon fils

Hier

Demain

Toujours

Petit homme est là

De trace en trace

Il suivra

Mes Everest, Jules Supervielle…

Sphères

Roulé dans tes senteurs, belle terre tourneuse,
Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs,
Et mon cour délivré des attaches peureuses
Se propage, gorgé d’aise et de devenir.

Sous l’émerveillement des sources et des grottes
Je me fais un printemps de villes et de monts
Et je passe de l’alouette au goémon,
Comme sur une flûte on va de note en note.

J’azure, fluvial, les gazons de mes jours,
Je narre le neigeux leurre de la montagne
Aux collines venant à mes pieds de velours
Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.

Et comme un éclatant abrégé des saisons,
Mon cour découvre en soi tropiques et banquises
Voyageant d’île en cap et de port en surprise
Il démêle un intime écheveau d’horizons.

Texte extrait du recueil « Débarcadères »

Mes Everest, lettre de Maria Casarès à Albert Camus…

Je lis régulièrement la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès et j’y découvre des pépites…

…La vie, par ici, continue pareille à elle-même. Aussi, je commence à être légèrement agacée par les différentes petites habitudes que je prends dans les menus détails de la journée et que je commence seulement à remarquer. Il n’y a rien au monde, je crois, qui me mette autant hors de moi, que ces « plis automatiques » qui contribuent à laisser l’esprit plus libre, peut-être, et à agir plus rapidement sans rien oublier, mais que, moi, ils m’exaspèrent dès que j’en prends conscience. Je m’amuse donc à changer l’ordre des choses : je me déshabille avant de préparer pour la nuit le lit de mon père, je prends le bain avant ou après le petit déjeuner, je change l’heure et le but de mes promenades, etc.


Hier après-midi, je suis partie à pied sur les collines pour tâcher d’échapper un peu à l’impression d’oppression que donnent ces champs clos que je vois de ma fenêtre, de voir le panorama et de changer d’air. Je n’ai jamais rien connu d’aussi plat, d’aussi bêtement joli, d’aussi faussement confortable que ce pays. Rien n’en ressort, ni en bien ni en mal. Rien n’attire l’œil. Rien ne le choque. Tout est où il faut qu’il soit. On dirait un « cosy-corner », ce meuble où on peut s’étendre, s’asseoir, où on a sous la main le livre que l’on veut lire, où l’on n’a pas besoin de faire le moindre effort pour se coucher, s’asseoir, lire ou prendre son petit déjeuner. Tout est là, et parce que tout est là, on ne désire rien. Ou plutôt si. Partir. On a envie de partir…

Maria Casarès à Albert Camus le 20 aout 1948, extrait

Mes Everest : l’hôte, Albert Camus

Magnifique ! Que dire de plus. Le lire, le relire et fermer les yeux

L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail.

Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.

Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.