Voyage contre la vitre, suite…

Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.

  • Bien sûr que non !
  • Alors c’est quoi, si c’est pas un travail ? Armand savait très bien où il voulait en venir, et questions après questions les laissait s’empêtrer dans le piège qu’il avait tendu.
  • A dire vrai, c’est un peu comme des vacances avaient répondu, un peu naïfs les victimes du jour.
  • Si vous êtes en vacances, vous êtes pas payés alors !
  • Si, on est payé, mais tu sais, c’est pas vraiment un salaire, on appelle ça une indemnité. C’est difficile à comprendre. Et puis, c’est normal qu’on gagne un peu d’argent. Il faut qu’on vous surveille, qu’on vous apprenne des choses. On s’occupe de vous quoi…
  • Donc, c’est un travail puisque vous êtes payés !
  • Si tu veux, c’est un travail ! Et alors qu’est ce que ça change ? Où tu veux en venir avec ces questions ?
    Armand n’a pas l’habitude d’étaler sa culture. Il lui arrive pourtant de connaître de véritables instants de jubilation lorsqu’il parvient à mettre les adultes en difficulté par la pertinence d’un raisonnement. Il doit beaucoup à son père pour ses connaissances et notamment ce qu’il sait sur l’origine des mots. Marc aime l’émerveiller en lui expliquant par exemple qu’hippopotame signifie le cheval du fleuve. Armand comprend ainsi que les mots vivent, qu’ils naissent, grandissent, se modifient et parfois meurent. Marc lui parle de ses mots avec amour, comme il évoquerait des êtres humains.
    Il lui avait confié son inquiétude à propos de certains d’entre eux. Une terrible maladie les ronge, une maladie rendant le mot incapable de retrouver ses couleurs d’origine. Marc voulait parler de cette tendance que l’on a à trahir les mots, à les accommoder à toutes les sauces, à les exposer en vitrine.
    Marc lui avait parlé du côté un peu curieux du mot travail : ce mot venant du mot latin  » tripalium  » instrument de torture. Armand fut stupéfait par cette découverte. Ce jour là, à la colo, il se souvenait et était satisfait de pouvoir utiliser sa culture.
  • Vous saviez que travail voulait dire torture, autrefois ? C’est une torture pour vous de vous occuper d’enfants ?
  • Mais enfin, où va t’il chercher ça celui là ! C’est pas une torture, puisqu’on t’a dit que c’était plutôt un plaisir.
  • Oui, mais si c’est un plaisir que tu te fais payer, moi je comprends pas. Il faut que tu m’expliques. Je suis en vacances avec toi, ça me fait pas plaisir et il faut que mes parents paient cher, et toi t’es en vacances avec moi, ça te fait plaisir, enfin apparemment, mais toi on te paye.
    Bien sûr, Armand utilisait des raisonnements qui auraient mérité de s’affiner un peu plus. Mais ce qui lui plaisait, c’était de déstabiliser quelques uns de ces jeunes adultes. Juste pour le plaisir, par jeu. Pour les voir embarrassés.

Voyage contre la vitre, suite…

Virginie est son amie. Elle la supporte, peut être parce qu’elle est loin, peut être parce qu’elle ne la voit qu’une fois par an. Virginie et Fanny sont l’angoisse de tous les animateurs débutants. Surtout Fanny. Elles n’entrent dans aucun schéma classique, ne correspondent à aucune des catégories qu’ils avaient pu identifier durant leur formation. Elles ne sont ni agressives, ni passives, ni grossières ni insolentes. Elles sont indéfinissables, imprévisibles. Leur grande force, c’est la complémentarité.
Leur présence crée un malaise. Elles n’ont pas besoin de s’exprimer. Elles sont. Elles se contentent d’être, d’observer, d’écouter. En silence. Les animateurs ne savent jamais comment réagir, ils se sentent de trop. Et le soir, ils racontent aux autres leurs souffrances. Ils expliquent qu’en présence de Fanny et Virginie ils se sentent si mal qu’ils ont l’impression de s’entendre, de se voir. Ridicules.
C’est comme si elles nous jetaient un sort, dès qu’elles nous regardent on se sent pris d’une espèce d’angoisse, difficile à décrire. Ce n’est pas de la peur, c’est pire que cela, c’est la sensation de n’être rien. Rien que des objets de mépris. Elles sont et nous ne sommes rien…

L’été dernier, Armand est parvenu à pénétrer le monde de Fanny et Virginie. On ignore comment il s’y est pris pour s’attirer leur sympathie, mais elles l’avaient accepté tout de suite. Cette année là, de difficile, la situation est devenue catastrophique pour les animateurs. Il n’y avait ni dominante, ni apprentissage de la citoyenneté pour espérer souffler un peu. Il fallait les supporter la journée complète. Une journée complète avec Fanny, Virginie et Armand, c’est une journée longue, très longue, trop longue. Trop longue quand les enfants auxquels on se consacre posent beaucoup de questions. Des questions embarrassantes auxquelles on va évidemment mal répondre. Des questions ni méchantes, ni stupides, de simples questions posées par quelques êtres humains à d’autres humains. Avec une petite nuance toutefois, ceux qui posent les questions, les petits humains, connaissent déjà les réponses que leur feront les grands humains. Et celles qu’ils ne leur feront pas parce qu’ils sont petits, tout petits.
Le jour où Armand les interrogea sur leur métier laissa aux animateurs un goût amer. Il voulait savoir, si s’occuper d’enfants, pendant les vacances, au bord de la mer, pouvait être considéré comme un véritable travail.

Voyage contre la vitre, suite…

Incapable de pousser plus loin la conversation, confus, penaud, le directeur s’était éclipsé sans essayer de les convaincre. Le soir, en réunion, tout le monde a donné son avis à propos du problème du Rien. Daniel, le jeune animateur stagiaire responsable de l’activité n’avait rien à dire. D’une part parce qu’il n’était pas encore diplômé et d’autre part parce qu’il était tard et qu’il avait hâte qu’une décision se prenne pour rejoindre l’aide cuisinière qui l’attendait à la plage. Et fatalement, comme c’était une colonie démocratique, on avait voté, et le rien l’avait emporté. D’un rien. L’activité était maintenue.  

Armand a un faible pour Fanny. Fanny le lui rend bien, mais elle est surtout inséparable de Virginie qui est un cas à part. Elle ne se sent bien qu’au milieu des garçons et n’hésite pas à se mêler aux nombreuses bagarres qui ponctuent les temps calmes. Fanny est la seule personne de sexe féminin de son âge qu’elle puisse supporter. En fait c’est une féministe, une vraie, comme on aimerait en rencontrer parmi ses aînées. Elle ne supporte pas qu’on l’enferme dans son statut de fille avec tous les préjugés qui accompagnent cette classification. Elle n’est pas tendre, non plus, avec ceux qui se croient originaux et affectueux en la gratifiant du titre de « garçon manqué ». Elle ne se prive pas de dire, à ces psychologues d’opérette que la seule chose dont elle est sûre, c’est qu’elle est une fille réussie. Depuis trois étés, elle participe aux mêmes colonies que Fanny.
Fanny est différente. Elle a l’enveloppe d’une déjà belle jeune fille en devenir. Pleine de séductions et de sensualité. Comme une arme qu’elle utilise contre ceux de son âge, mais surtout contre ces jeunes adultes qui ne maîtrisent pas encore leurs pulsions. Fanny est cruelle, au sens propre du terme, elle éprouve beaucoup de plaisir à faire souffrir ses proies, surtout lorsqu’il s’agit de grands dadais tout juste déniaisés qui s’adressent à elle avec des mots empruntés aux séries télévisées qu’elle ne supporte pas.
Ses mots, elle les choisit avec soin, puis elle les aiguise sur la pierre de son mépris et les leur jette violemment à la face. Ils souffrent ces apprentis adultes qui hésitent entre le hier et le demain, entre le trop tard et le déjà. Ils souffrent parce qu’ils se sentent ridicules, diminués, humiliés. Alors, ils remballent leurs mains, faussement affectueuses, qu’ils avaient crus bon d’égarer sur la chevelure porte bonheur de Fanny. Fanny possède une toison à la Angela Davis. Une toison qui alimente bon nombre de conversations inutiles. Celles où on ne parle que pour donner l’impression de s’intéresser à quelque chose. Toutes ces mains, elle ne les tolère plus, elles sentent la flatterie de foire. Elles ont mauvaise haleine, ces mains, elles respirent le médiocre, la niaiserie, le  » viens ici que je te caresse, ou plutôt que je te tripote « .
Fanny habite à Istres. Elle vit dans la vieille ville, presque au sommet, et de sa terrasse elle domine une mer de toits aux vagues rousses et ocres. Dès que les beaux jours arrivent elle passe de longues heures à regarder l’étang de l’Olivier, au loin. Elle écoute la vie dans les maisons, sur les autres terrasses. Elle ne comprend pas ce qui se dit, mais elle aime imaginer des intrigues dans chaque conversation surprise. Pendant la saison touristique, elle aperçoit des groupes qui gravissent les quelques marches qui les conduisent au point de vue que le guide bleu leur indique. Ils la dérangent, elle les gomme de son panorama, parce qu’ils font comme une tâche à sa belle ville.

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Alors ils ont choisi. Tout a été organisé pour que les enfants citoyens puissent s’exprimer et choisir. Ainsi, au début du séjour, on leur a demandé d’inscrire sur un bout de papier la ou les activités souhaitées. Le soir, lorsque les animateurs de l’équipe de grands, des pré ados comme on dit pour faire scientifique, ont dépouillé les bulletins, il y a eu un premier choc. Beaucoup d’enfants n’ont pas été surprenants ni originaux dans leurs choix. On a retrouvé les grands classiques : la peinture sur soie, la pyrogravure, le ramassage des coquillages et la construction de cabanes. Mais surtout, quelques enfants ont choisi comme seule occupation l’activité « RIEN ». Il a fallu qu’ils réfléchissent ces animateurs spécialisés. Il a fallu qu’ils admettent qu’il serait impossible de refuser ce choix. Puisqu’ils avaient dit aux enfants :  » vous avez des droits, utilisez-les «, ils ne pouvaient pas se contredire en éliminant, de manière autoritaire, le choix de six citoyens.
C’est ainsi que le lendemain matin, sur le grand tableau de la citoyenneté, celui où chacun doit inscrire son nom en face de l’activité choisie, il y a une case réservée à RIEN. Plus exactement un emplacement est prévu pour ceux qui ont choisi de ne rien faire… Les animateurs, conseillés par le directeur, ont décidé d’aller jusqu’au bout du projet. Avec, il est vrai, le secret espoir que rapidement les choix se portent sur des activités classiques. Et surtout que la case RIEN n’ait plus aucune utilité.
Tous les matins de la première semaine, Armand, Fanny, Jacques, Boris, Julien et Virginie s’inscrivent pour ne rien faire pendant les périodes où l’activité dominante n’est pas proposée. Ils ne veulent rien faire. Ils veulent être tranquilles, ensemble. Ils ne veulent plus pratiquer des activités qui ne sont que de pâles imitations de ce qu’ils subissent toute l’année à l’école. La différence c’est qu’ici on est en maillot de bain et qu’on a le droit de tutoyer les adultes.
Pendant que les autres construisent des cabanes, participent à des concours de châteaux de sable, enfilent des perles, collent des bouts de laines sur des pots de yaourt ou construisent des flèches polynésiennes, eux, ils ne font rien. Rien de productif, rien qu’ils puissent ramener à la maison pour compléter l’exposition permanente des dessus de télé. Pour les surveiller, on dit pour les encadrer, on a désigné un jeune animateur stagiaire. Comme il n’est que stagiaire, il ne sait presque rien faire. Et ils ont cru comprendre, qu’il n’aimait rien faire. Il est animateur, parce que son frère l’est aussi. Il lui a expliqué que c’était super, surtout pour l’ambiance, le soir, quand les gamins sont couchés. Les enfants, ce n’est pas son truc, mais comme son frère lui a expliqué que dans cette colonie on ne les avait pas tout le temps sur le dos et qu’en plus il y aurait un arrivage de nouvelles animatrices, il n’a pas hésité. Alors, comme il n’est que stagiaire, et qu’il ne sait presque rien faire, il n’a pas eu le choix. A l’issue de la première réunion, il s’est retrouvé responsable de l’activité RIEN.
C’est facile, puisqu’ils ne font rien. Quelquefois, ils parlent ou plutôt ils murmurent. Ils lisent des histoires. Surtout Armand qui vient à l’atelier RIEN avec un gros document relié de la taille d’une ramette. Il le lit. Parfois, il y en a qui écrivent, ou qui recopient. Il ne sait pas ce qu’ils trament mais comme ils le laissent tranquille cela lui est égal. Il se contente de les regarder. C’est ennuyeux d’observer des enfants qui ne font rien, ou pas grand chose, alors il s’endort. Il faut dire que le sommeil lui manque car la nuit il n’est plus stagiaire et n’a rien à apprendre. Le plus fastidieux, ce sont les réunions pédagogiques, parce que forcément quand vient le moment du bilan, il n’a rien à dire.
Evidemment au début de la deuxième semaine quand les autorités pédagogiques se sont aperçues que le même groupe d’enfants s’entêtait à ne s’inscrire qu’en face du RIEN elles leur ont demander de justifier ce choix. C’est Fanny, une ancienne, qui a répondu pour les cinq autres. Elle a expliqué que c’était simplement parce qu’ils avaient envie de ne rien faire. Comme en plus on leur donnait la possibilité de choisir, ils ne voyaient pas pourquoi ils s’en seraient privés. Elle a même ajouté qu’elle ne comprenait pas pourquoi on ne posait pas la même question à ceux qui choisissaient depuis le début de la semaine l’activité « fabrication de colliers en coquillages »…
Un jour, le directeur a voulu les rencontrer pendant qu’ils étaient en atelier RIEN. C’est un jeune directeur dynamique qui n’hésite pas à se jeter à l’eau pour faire rire les plus petits et les animatrices un peu coincées. Pour se distinguer des autres il est toujours torse nu sous une grande salopette en jean ternie par de nombreux bains de minuit. Comme à son habitude, et comme son statut le lui permet, il a commencé par leur passer la main dans les cheveux. Pour bien leur montrer qu’il venait en ami, en complice même. Mais surtout, pour se rassurer, car il les connaissait bien. Particulièrement Armand et Fanny. Il avait pu tester, l’année précédente, les humeurs un peu particulières de ces deux spécimens. Il a commencé par prendre une longue inspiration, puis s’est lancé dans un grand discours. Sur la vie : comme quoi il fallait apprendre à faire des choix désagréables, comme quoi on ne pouvait pas toujours faire ce dont on a vraiment envie. Il a prétendu aussi qu’un âne qui ne goûte que du foin ne mange que du foin, et que pour effectuer de bons choix il fallait un peu se forcer. Armand a souri et a dit qu’il s’inquiétait inutilement. Il lui a affirmé qu’ils étaient heureux, comme ça, à ne rien faire, et qu’il ne comprenait pas pourquoi on venait les embêter. Il a conclu en lui expliquant que s’il ne voulait plus que cette activité soit choisie, il ne fallait plus la proposer. Et s’ils le faisaient, alors ce ne serait plus une colonie de citoyens mais une colonie tout court. Fanny, beaucoup plus sèche, a ajouté que ce n’est pas quand on a fait une erreur qu’il faut réfléchir, mais avant. Elle a déclaré que s’ils étaient obligés de s’inscrire dans d’autres activités, sa démocratie c’était du bidon.

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Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca…
C’était une collection inutile, qu’il ne montrait pas. Les autres n’entendaient pas les mêmes mélodies. Il en avait parlé à Armand, une fois, mais il n’avait pas été convaincu. C’était un peu tôt, il aurait fallu, pour qu’il puisse apprécier les saveurs de ces mots, attendre quelques années de plus.
Au bout du compte, Marc s’était laissé convaincre et avait conclu que ce serait la meilleur façon d’utiliser intelligemment le micro ordinateur familial. On avait donc choisi la colonie Internet avec des arrière pensées éducatives. C’est encore une fois « on » qui impose sa loi. On a choisi. On. Le fameux « on » pronom personnel impersonnel de la troisième personne du singulier. Il est singulier, ce pronom qui se permet de prendre la place d’un seul ou d’une multitude. Il est singulier ce pronom qui regroupe parfois sous son anonyme dictature des foules énormes.

  • On avait pensé, avec ton père. (Et le on singulier, devient pluriel grâce à l’entrée en scène d’un complice qui lui donne force de loi.) On avait pensé que tu pourrais choisir cette colo à dominante informatique. On avait pensé que tu aimerais certainement t’initier à Internet. Comme on vient d’acheter un micro, on s’est dit que ça pourrait toujours te servir.

Et tout le monde est content. Ou plutôt on est content. Tant pis, si le fils ou la fille préférée aurait souhaité une colonie dominante chasse aux escargots, ou apprentissages des chants d’oiseaux. Armand, lui, n’avait pas eu la sensation d’être manipulé. Bien au contraire. On avait envoyé le formulaire d’inscription le jour même.
Armand, n’a pas eu à regretter. D’une part, l’activité l’a passionné et d’autre part cela lui a permis d’élargir le groupe qu’il avait constitué avec Fanny et Virginie l’année précédente. Ils se sont rapidement retrouvés à six dans les mêmes activités. Hormis leur attirance pour Internet et la lecture de romans d’aventure, ils ont en commun de détester la plage. Surtout quand il faut se déplacer en groupe. Et plus encore, quand le groupe doit marcher en rangs serrés. Quant aux baignades, elles se déroulent à l’intérieur d’un parc que les spécialistes de l’animation aquatique appellent un périmètre. Il faut entrer dans l’eau quand l’animateur l’a décidé et en sortir quand le coup de sifflet du maître nageur a retenti. Armand et les siens sont allergiques à tous ces jeux stupides qu’on leur propose continuellement dans le but de les éduquer dans la joie et la bonne humeur. Ils sont exaspérés par les animateurs couvrant le bruit des vagues avec leurs cris stupides et par les animatrices qui n’ont d’yeux que pour les abdominaux du maître nageur, toujours entre deux sommeils. Depuis le temps, ils connaissent tous les rites des colonies. Aujourd’hui ils n’aspirent qu’à être tranquille.
Ce qu’ils préfèrent, c’est qu’on sollicite leur avis. Le premier jour, le directeur adjoint, chargé de la pédagogie et des équipes de grands, explique que cette année on a décidé – tiens, encore le on – de les éduquer à la citoyenneté. Comme la plupart ignorent le sens de ce terme, il a expliqué qu’être citoyen dans une colonie c’est pouvoir choisir…

Mes Everest : les mots, Jean Paul Sartre…

Les souvenirs touffus et la douce déraison des enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. Je n’ai jamais gratté la terre ni quêté des nids, je n’ai pas herborisé ni lancé des pierres aux oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne ; la bibliothèque, c’était le monde pris dans un miroir ; elle en avait l’épaisseur infinie, la variété, l’imprévisibilité. Je me lançai dans d’incroyables aventures : il fallait grimper sur les chaises, sur les tables, au risque de provoquer des avalanches qui m’eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur restèrent longtemps hors de ma portée ; d’autres, à peine je les avais découverts, me furent ôtés des mains ; d’autres, encore, se cachaient : je les avais pris, j’en avais commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place, il fallait une semaine pour les retrouver. Je fis d’horribles rencontres : j’ouvrais un album, je tombais sur une planche en couleurs, des insectes hideux grouillaient sous ma vue. Couché sur le tapis, j’entrepris d’arides voyages à travers Fontenelle, Aristophane, Rabelais : les phrases me résistaient à la manière des choses ; il fallait les observer, en faire le tour, feindre de m’éloigner et revenir brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde : la plupart du temps, elles gardaient leur secret. J’étais La Pérouse, Magellan, Vasco de Gama ; je découvrais des indigènes étranges : «Héautontimorouménos» dans une traduction de Térence en alexandrins, « idiosyncrasie » dans un ouvrage de littérature comparée. Apocope, chiasme, Parangon, cent autres Cafres impénétrables et distants surgissaient au détour d’une page et leur seule apparition disloquait tout le paragraphe. Ces mots durs et noirs, je n’en ai connu le sens que dix ou quinze ans plus tard et, même aujourd’hui, ils gardent leur opacité : c’est l’humus de ma mémoire. 

Voyage contre la vitre, suite…

Cette colonie a été semblable à celles qu’Armand a déjà connu. Armand est un habitué de ces séjours éducatifs. Il est un habitué et s’y est habitué. Comme pour les vacances vertes avec la tante Annette. Ses parents se sont rencontrés en colonie. Ils y ont vécu parmi les plus beaux moments de leur vie… Alors, pour une fois, ils ont décidé d’imposer ce type de vacances à leurs enfants.
Aujourd’hui, Armand leur reproche de vivre sur leurs souvenirs, de s’imaginer que tout sera extraordinaire parce qu’ eux l’ont vécu, parce qu’ eux l’ont voulu.
Il aurait préféré qu’on lui impose franchement plutôt que de le manipuler en lui décrivant un monde qu’il n’a jamais rencontré. Il ne détestait pas ces séjours collectifs mais n’était pas un passionné. Heureusement que cette année il y avait une dominante : une initiation à l’informatique et au réseau Internet. Le prospectus expliquait que les enfants pourraient, en plus des autres activités traditionnelles, se perfectionner dans l’utilisation de ce nouveau moyen de communication. Armand se souvenait du slogan qui l’avait attiré :  » Avec Internet, la super colo devient la cyber colo ». Avec du recul, il se dit que c’était bien un slogan de gentils animateurs dévoués. Juste ce qu’il faut de niaiserie pour bien montrer qu’on ne s’adresse qu’à des enfants. Il se souvient que sa mère n’avait pas été attiré par ce titre accrocheur. Par contre ce qui l’avait facilement convaincue, c’était la référence, quelques lignes plus bas, à la « pédagogie ». Il était expliqué que les enfants bénéficieraient de la même démarche d’apprentissage que celle appliquée dans les stages de formations d’animateurs. Toujours les souvenirs ! Les stages cette fois ci. Ces stages intensifs, où semble t’il, elle connut ses premiers émois amoureux durant les longues veillées où l’on dansait le folk au son de la pédagogie nouvelle. Armand n’eût donc pas besoin d’insister. Sa mère qui souffrait de nostalgie chronique, à la simple évocation de ses premières maladresses amoureuses, accepta tout de suite.
Evidemment, cette colonie était plus coûteuse. Trente pour cent de plus ! Mais c’est normal, il faut que les parents comprennent et acceptent que la qualité pédagogique a un prix…
Et Armand entra dans le cercle fermé des « internautes ». Ce séjour tombait bien. Ses parents avaient décidé de vivre avec leur temps, de s’installer dans la modernité. Ils s’étaient équipés d’un micro ordinateur familial. Ce ne fut pas sans réticence. Marc considérait ce nouvel outil comme l’impitoyable bourreau du papier et des émotions qu’il procure. Il avait fini par céder car il savait ses craintes considérées comme archaïques. Il n’avait pas le droit, pour rester fidèle à ses principes, d’abandonner ses enfants au bord d’une route à regarder passer les autres. Il avait confiance, espérant qu’Armand ne se transformerait pas en un prolongement organique d’une de ces machines électroniques.
Marc était amoureux des mots et s’était inquiété du jargon utilisé pour faire tourner cette planète Internet. En essayant de lire quelques brochures et articles dans la presse spécialisée il avait été surpris des possibilités offertes par ces nouvelles techniques. Mais il fut effrayé par la pauvreté de cet espèce de langage ésotérique. Il voulait bien admettre qu’il était obtus, mais il ne supportait pas ces termes artificiels, tels que web, cybercafé, e mail, modem. Ils lui rappelaient les onomatopées vociférées par les robots des mauvais dessins animés japonais. On ne savait jamais s’il s’agissait de véritables mots ou de sigles prononcés phonétiquement.

Voyage contre la vitre suite…

Armand n’admet aucun débordement affectif. Il redoute ces fins de colonies où tout le monde s’essaie à la tristesse. Ces effusions sont inutiles, exagérées ou hypocrites. Il n’est pas dupe et distingue l’ombre grise des adultes dissimulés derrière les gentils animateurs dévoués. Les adultes, Armand les a éliminés. Hormis son père, et peut être un certain Eugène Mollard dont il a conservé le manuscrit au fond de son sac. Il le lira ou le racontera aux autres, aux quelques uns, trop rares, qui pourront le comprendre.
Le rite est incontournable : c’est à qui mouillera le plus l’embrassé de ses ruissellements nostalgiques. Les « on s’écrira » fusent autant que les « c’était super ». Sans parler de ceux qui se tiennent par la main, les yeux dans le vague. Il s’agit des plus grands, les ados comme on dit, et des plus jeunes animateurs, qui dans ces cocktails de sanglots ne se distinguent pas de la masse.
Armand attend que le vent de la niaiserie se calme. Il s’est mis à l’écart. Avec lui, Jacques, Boris, Julien, Fanny et Virginie. Ils l’entourent, ne disent rien. Ils ont hésité à participer, ne serait ce que du bout des lèvres, à ces embrassades spontanées. Ils ne sont pas aussi durs que lui. Hormis Fanny. Mais il a réussi à les convaincre, une fois de plus, du ridicule de ces épanchements lacrymaux. C’est un groupe soudé. On ne les voit pas communiquer. A les observer, on comprend qu’un lien très fort les unit. On ne peut que supposer, parce qu’en leur présence, on se sent mal. Très mal. On éprouve la sensation désagréable d’être épié.
Patiemment, ils attendent que tout soit terminé. Animateurs et enfants n’en finissent plus de s’étreindre. De temps à autre, ils jettent un regard en direction d’Armand, de Fanny, des autres. Mais aucun n’ose approcher.
L’autobus entre dans la cour en roulant au pas. Les cris sont perçants, stupides aussi. Le car s’immobilise dans un long soupir de frein. Un soupir de soulagement pour Armand et les siens. Bientôt ils seront en gare de Nantes, où les tris s’effectueront en fonction des destinations. Bientôt ils se retrouveront, ailleurs, dans un nouveau monde : le cybermonde. Bientôt ils commenceront à tisser une toile d’araignée entre Saint Etienne, Paris, Villeurbanne, Istres, Limoges, et Rennes.

Voyage contre la vitre suite…

Ce mardi onze avril, Marc a reçu un paquet provenant des éditions Grissart. Il contient une dizaine de manuscrits. Il les pose en tas sur un bureau déjà envahi à ses quatre points cardinaux de papiers sous toutes formes : reliés, agrafés, froissés, déchirés, empilés. Il ne prend même pas le temps de les découvrir, de les soupeser. Il agit de manière routinière, se dit qu’il aura bien le temps de se plonger dans ces lectures difficiles. Pendant quelques secondes, son regard est attiré par le nom, un peu ridicule, d’un de ces apprentis écrivains. Il s’agit d’un certain Eugène Mollard. En quittant son bureau, Marc se dit que la première erreur de ce peut être futur prix Goncourt est de ne pas avoir choisi un pseudonyme. Il oublie ce nom et songe à l’ampleur de la tâche qui l’attend. Les éditions Grissart le connaissent et lui autorisent des délais de lecture plus important que l’usage. Il est vrai que la patience est une des premières qualités à travailler pour entrer dans le monde de la littérature. Quelques minutes seulement après avoir reçu ce colis il l’a déjà enseveli sous le fatras de papier de son bureau et dans un coin reculé de sa mémoire.
Chaque année, à Pâques, Armand doit subir la semaine de vacances à la campagne chez une tante célibataire qui vit entourée de chats et de rideaux mauves. Il aime le silence et la nature mais appréhende de plus en plus ce stage rural imposé par la diplomatie familiale. C’est un vendredi soir, le quatorze avril, qu’Annette, sa tante biologique dans tous les sens du terme vient le chercher. Il redoute l’ennui. Surtout s’il pleut. Il ne trouve rien à lire dans sa bibliothèque personnelle. Il sait que son père trouverait de bonnes histoires sortant de l’ordinaire à lui proposer. Mais aujourd’hui Marc est absent, comme chaque fois que la tante Annette passe à la maison. Juste avant de grimper dans la 403, mauve bien sûr, prétextant une envie pressante, il est passé par le bureau de son père. Ce n’est pas interdit, mais il n’est pas non plus recommandé de s’y rendre en cachette. Il fouille les différents amoncellements de livres mais n’y trouve pas de quoi satisfaire son appétit. Il s’apprête à abandonner ses recherches lorsqu’il aperçoit les manuscrits. Depuis quelques temps déjà il souhaite découvrir ce qu’est un livre à l’état brut. Il saisit le premier de la pile et a juste le temps de le glisser dans son sac entre le gros pull en pure laine des Pyrénées et l’épais pyjama pour les longues nuits campagnardes encore fraîches.
Ce fut une de ses plus belles semaines à la campagne. Il n’avait jamais rien lu de pareil. Il avait eu la main heureuse. Ce n’était pas un livre pour enfants bien sûr, mais il leur était adressé, un peu comme un message. Le dernier chapitre l’avait un peu déçu. Il était un peu naïf, un peu commun. Il aurait bien voulu savoir à quoi ressemblait cet Eugène Mollard.
La semaine suivante, Armand s’est procuré un dépliant sur la colonie Internet et l’a laissé traîné négligemment sur la table…

Mes Everest : l’artiste et son temps, Albert Camus

Créer aujourd’hui, c’est créer dangereusement. Toute publication est un acte et cet acte expose aux passions d’un siècle qui ne pardonne rien. La question n’est donc pas de savoir si cela est ou n’est pas dommageable à l’art. La question, pour tout ceux qui ne peuvent vivre sans l’art et ce qu’il signifie, est seulement de savoir comment, parmi les polices de tant d’idéologies ( que d’églises, quelle solitude ! ) l’étrange liberté de la création reste possible.

Conférence « l’artiste et son temps » Université d’Upsal 14.12.1957

Carnets : 6 , le froid me transperce…

Le froid me transperce !

Oui c’est vrai, ce soir il fait froid, très froid même, un froid vif qui vous traverse de part en part. Si vous suivez mes chroniques vous savez certainement que je suis déjà affublé de nombreux petits trous de mémoire. Croiriez- vous pour autant que ce satané froid perçant choisisse de s’engouffrer dans ces nombreuses cavités dont d’ailleurs je ne me souviens jamais où elles se situent ? Non, ce serait trop simple et quand la bise du soir se lève elle préfère achever le travail et me voici transformé en passoire. Il faudrait surement que je me raisonne et que je serre les dents mais le souci est qu’elles claquent. Elles claquent et si je m’écoutais je n’aurai qu’une hâte c’est prendre mes  cliques et mes claques pour rejoindre un pays sans hiver. Que nenni me dit-on ! Dans ces pays la chaleur est si lourde qu’elle vous assommera et si vous n’y prêtez garde vous conduira au fond du trou. Tout cela est, vous en conviendrez, bien compliqué : entre le froid qui me troue, la mémoire qui se troue et l’envie de soleil qui m’attire j’hésite, je tâtonne. Et comme je suis quelqu’un qui n’a pas les deux pieds dans le même sabot, je m’agite et je fais les cent pas : le plus important étant bien entendu de ne pas rester cloué sur les deux mains dans les poches.

Mais savez-vous, il fait si froid que j’aime profondément le trou noir et chaud de mes poches percées.

Le trou noir : tiens donc…

Voyage contre la vitre, suite…

Marc a peu de temps à consacrer à Armand et se le reproche. Il essaie de compenser ce déficit en lui accordant des moments de grande complicité. Il connaît son fils et sait qu’il n’est pas disposé à supporter la présence inutile d’un adulte. Mais il ne peut éviter l’inquiétude. Il s’interroge sur son rôle, sur la qualité de cette relation qu’il imagine authentique. Son travail consomme trop de ce temps précieux, ce temps qu’il ne parvient pas à morceler.
Armand n’a jamais complètement compris en quoi consistait le métier de Marc. En classe, il est embarrassé lorsqu’il faut parler de la profession du père. Il explique que son métier c’est lire. Les autres se moquent et lui répondent qu’on ne peut pas lire tout le temps que quand on lit c’est comme si on ne faisait rien, que quand on lit c’est qu’on ne travaille pas. Ils disent que lire, c’est un loisir. Un métier c’est ce que l’on fait tout le temps. Armand répond que son père lit tout le temps, même quand il ne travaille pas.
Marc est un artisan un peu particulier. C’est un travailleur indépendant qui passe son temps à lire. Il n’est ni archiviste, ni bibliothécaire comme il répond parfois pour simplifier et éviter d’inutiles explications. Il travaille sur contrat, pour le compte de grandes maisons d’éditions, d’entreprises, d’universités ou pour son propre compte. Les commandes sont variées. Il arrive qu’une entreprise le sollicite pour l’aider à préparer un dossier concernant un produit, un concept. Il intervient parfois en amont des agences de publicité. C’est ce qu’il aime le moins, parce qu’il prend peu de plaisir à fouiller dans des ouvrages techniques à dominante économique. Le seul avantage, c’est qu’il s’agit d’une activité financièrement intéressante et il est le meilleur pour dénicher l’information qui aurait échappé à n’importe qui. Parfois le contrat est plus en rapport avec ce qui le passionne : les mots, les beaux, ceux qui s’assemblent délicieusement pour former de belles grappes d’émotion.
C’est le cas actuellement. Une grande maison d’édition parisienne lui a demandé de préparer les matériaux pour réaliser une anthologie de l’émotion écrite. Il est chargé de découvrir dans tous les écrits, paraissant parfois dans l’anonymat le plus complet, des crus exceptionnels. Il essaie de rencontrer, au gré de ses lectures, guidé par sa seule sensibilité, un chapitre, une page, une phrase lui provoquant une grande secousse. Il doit éprouver de véritables orgasmes littéraires. Ce sont les éditions Grissard qui lui ont confié cette mission.
Chaque jour, il butine. De livres en livres, de pages en pages, il cherche, il trouve et enrichit sa réserve de « miel » littéraire. Il ne rejette rien, ne se laisse pas hypnotiser par les seuls chefs-d’œuvre médiatiques et se pose souvent sur des perles rares que des presque anonymes ont abandonné avec désespoir. Il y rencontre des mots aux couleurs extraordinaires, à la saveur ronde, musicale dont il s’imprègne pour mieux les déguster. En ces moments là, il est plus un goûteur qu’un lecteur. Comme l’œnologue, il lui arrive de recracher avec dégoût un morceau trop aigre, trop complexe, cherchant simplement à copier de grands crus à la réputation installée. Mais les larmes lui montent aux yeux, quand il découvre un véritable Château Margaux littéraire qui deviendra un grand cru, à protéger, à bonifier, à partager. Au milieu de ses livres, dans les bibliothèques, chez les bouquinistes ses amis, plus rien n’a d’importance. Armand est très loin.
A la maison, il y a les manuscrits. Il en reçoit une dizaine par trimestre. Il intervient souvent en deuxième lecture, pour confirmer un avis, mais il peut aussi être le premier à découvrir la production d’un amoureux de l’écriture. Il est très exigeant, ne se montre jamais enthousiaste, et relit parfois plusieurs fois avant de rédiger une note de lecture. Depuis trois ans qu’il exerce cette fonction, il n’a connu que trois ou quatre véritables émotions. De celles qui vous secouent si fort, que lorsque vous fermez le livre vous en êtes encore tout tremblant. Hormis ces quelques exceptions, il lui faut supporter de nombreuses confessions dont il ne retient que la monotonie.

Un voyage contre la vitre, suite…

Armand habite un quartier résidentiel de Saint Etienne. Quartier tranquille, isolé de tout, le meilleur comme le pire, où même le vent ne prend pas le temps de s’arrêter. Il ne fait que passer, juste au dessus du lotissement tassé au creux d’un vallon protégé. Armand aime le vent et les bruits inquiétants qui l’accompagnent. Des bruits dont on ignore s’ils en sont l’origine ou le résultat. Ici on les entend lorsqu’il traverse, là haut sur les hauteurs des Condamines.
Armand s’ennuie. Il attend que la nuit tombe et commence les rêves. Des rêves de puissance, des rêves de folie. Il construit des mondes bouillonnant comme le métal en fusion. Des mondes de vents, avec des cris. Avec des morts aussi, pour que les cris s’expliquent. Armand n’est pas un enfant bizarre, mais il réussit à apprivoiser le temps en fabriquant des histoires abominables. Abominables pour les autres, ceux qui pourraient les entendre. Mais Armand s’en moque, ces histoires lui appartiennent et il n’en fera profiter personne.
Armand a onze ans, mais paraît plus. Il est l’aîné d’une famille de trois enfants. Son frère et sa sœur ont peu d’écart avec lui mais il n’en profite pas. Il est comme un fils unique. Il les aime, mais se passe d’eux. Ce qu’il désire, c’est qu’on le laisse tranquille, qu’on ne lui pose pas de questions. Il est atteint d’indépendance. Une indépendance naturelle, qu’il n’a ni à revendiquer ni à défendre. Il a le privilège de vivre avec des parents qui respectent les nuances que la loterie génétique a déposé sur chacun de leurs descendants. Ils sont convaincus que la meilleure éducation est celle qui apprend les différences, celle qui respecte chacun, quel que soit son âge quel que soit sa taille.
Ils estiment qu’il ne peut y avoir communauté de vie sans certaines règles, strictes, auxquelles adultes comme enfants doivent se soumettre. Dans cette famille on prévoit de ne jamais poser de questions indiscrètes, inutiles ou stupides. Il faut préserver l’intimité de chacun, l’aider à s’aménager un espace inaccessible. Il faut avoir confiance en celui avec qui on partage un morceau d’existence. Le mensonge est impossible. Il n’a pas lieu d’être, il est un non-sens, un anachronisme, il a perdu son utilité.
Armand ne se plaint pas et ne manque de rien. Il n’est pas exigeant. Il n’aime pas tous ces jouets que les autres enfants entassent et oublient dans leurs placards. Armand préfère lire, ne rien faire, rêver. Rêver en écoutant le vent. Le vent qui souffle là haut, sur les crêtes. Le vent qui produit un grondement pareil aux soupirs des trains gravissant péniblement, plus bas dans la vallée la côte de Terrenoire.
Armand est un enfant attachant. Il remplit toutes les conditions requises pour être considéré comme mignon. « Qu’il est mignon ce petit… » Il déteste ce mot signifiant charmant aussi bien que gentil. Il n’aime pas ces compliments sucrés réjouissant plus ceux qui les jettent que ceux qui les reçoivent. Quand il entend mignon il voit de beaux bébés joufflus, dégoulinant de gazouillis attendrissants.
Armand aime les livres. Il est fasciné par ces volumes un peu secrets incrustés dans le moindre espace de vie de chaque pièce. Entassés, fermés il les imagine cage. Quand il le peut, il les ouvre pour que s’envolent les mots. Armand est privilégié, son père, Marc, consacre sa vie aux livres. Il est une espèce de bibliothécaire, d’archiviste, un de ces êtres exceptionnels pouvant vivre d’une passion. La journée, au milieu des livres, il travaille et le soir il se plonge dans la lecture des manuscrits que les éditions Grissard lui envoient au début de chaque trimestre. Il est lecteur. Armand trouve merveilleux que son père puisse ouvrir autant de cages. Armand ne parle jamais à Marc des histoires qu’il imagine. Il a peur de décevoir, d’être ridicule. Il attend que le moment soit venu pour l’inviter dans ses mondes de vents violents.
Armand admire son père en silence pour ne pas avouer qu’il l’a choisi comme modèle. Il lui parle peu et écoute ses révoltes, ses discours passionnés. Il ne comprend pas tout mais retient l’essentiel. Il sait que Marc n’aime pas l’artificiel, le forcé, ce qui se montre dans les vitrines. Il explique que les hommes ne dévoilent pas ce qu’ils ont de plus beau, qu’ils le conservent dans une zone protégée. Parfois ils l’ouvrent, pour d’autres, pour ceux qu’ils aiment. Son père est un homme des arrières-boutiques, des quartiers oubliés.
Pourtant il ne le supporte pas, quand il lui reproche de rester seul. C’est plus fort que lui, il se culpabilise et s’obstine à pratiquer un sport avec lui. Pour lui faire plaisir, parce que c’est normal qu’un père ait une activité avec son fils… Armand n’aime pas le sport, Marc encore moins et cela rend ces moments, heureusement très rares, tristes et ridicules. Ce qu’Armand apprécie c’est qu’il lui parle normalement, sans réfléchir indéfiniment aux conséquences à prononcer tel mot plutôt que tel autre. Il attend qu’il lui parle de son dégoût de ce monde où l’on ne pleure plus que sur des images numériques, de ce monde qui ne sait plus écouter ni le vent, ni la pluie sur les feuilles, ni aucun de ces bruits qui font comme une musique quand on les accepte. Il aime qu’il lui parle de ce qu’il découvre, lit, écrit. Dans ces moments là, Armand se sent puissant, indestructible, capable de parler de ses histoires, de ses rêves, de ses peurs. Mais il se tait, parce qu’il doute et ne veut pas rompre la magie de ces instants rares.
Avec Lucie, sa mère, tout est différent. Pour elle, il correspond à l’image de l’enfant de onze ans. Il ne triche pas, se sent incapable de l’inquiéter ou de la décevoir. Elle est gaie, pleine d’amour et de tendresse. Elle n’est ni collante, ni sirupeuse, juste ce qu’il faut pour donner envie de l’aimer. Armand est son complice. Ils se fâchent pour des futilités, pour se retrouver, en rire. Alors ils sont bien. Elle se confie à lui, lui dit son amour, pour lui, pour tous. Elle lui parle de Marc, lui explique qu’il est pénible, distrait, détaché de la réalité. Armand ne la contrarie pas, il l’écoute. Elle a besoin de ces moments d’épanchements pour reconstituer son stock d’enthousiasme. Elle en a besoin : elle est infirmière dans un service de gérontopsychiatrie…

Mes Everest : l’hôte, Albert Camus

Magnifique ! Que dire de plus. Le lire, le relire et fermer les yeux

L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail.

Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.

Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.

Voyage contre la vitre, suite…

Il vivait seul, et passait ses dimanches avec sa sœur Justine. Elle habitait à quelques rues avec trois enfants dispensés de père. Il ne venait pas parce qu’il était invité, il venait parce qu’il le fallait. C’était la seule façon de garder le contact avec ce qui l’avait fait Mollard, Mollard Eugène. Justine était sa petite sœur, de huit ans sa cadette. Aujourd’hui comme hier, avec la patience de ces personnes qu’on imagine être nées pour les autres, elle le supportait sans rien demander. Il observait les enfants. Pendant de longues heures il les étudiait avec l’attention passionnée et le regard glauque d’un entomologiste amateur. Il cherchait un indice, une trace de ce qu’il avait été. Ils en étaient agacés. Justine réclamait leur indulgence, mais ils ne voulaient plus dilapider leurs dimanches avec Eugène, l’oncle un peu dérangé.
Eugène sentait cette hostilité. Persuadé d’être atteint d’une maladie rare, il se sentait persécuté et supposait que le monde entier lui en voulait. Le psychiatre qui le suivait depuis près de dix ans ne comprenait pas. Il cherchait la clé. Il aurait voulu qu’il s’agisse d’un traumatisme. Un traumatisme psychique datant de la petite enfance ayant causé des dégâts irréparables. Un tel diagnostic l’aurait rassuré sur la fiabilité de sa science. Mais Sigmund Freud n’était d’aucun secours pour Eugène Mollard. Eugène Mollard était un cas unique. Il ne pouvait entrer dans aucune des catégories prévues par les spécialistes des troubles mentaux. Aussitôt que l’on tentait de le sérier, de le caractériser, il s’échappait, il fuyait. On l’attendait au coin du désespoir, il surgissait en pleine euphorie. On le supposait haineux, aigri, on le retrouvait convivial, social, solidaire.
Depuis longtemps, il s’était mis en tête de laisser une trace. Il déclarait que, ne pouvant se souvenir de ce qu’il avait été, il voulait qu’on se souvienne de ce qu’il serait… Il se gargarisait de formules toutes faites, de phrases convenues. Se croyant philosophe il imaginait pouvoir impressionner son public. Son public, c’était Justine. Justine qui l’écoutait patiemment. Cela produisait comme un fond sonore. Elle s’habituait à ses manies, à ses projets, agonisants dés l’instant où ils naissaient. Il lui avait tout annoncé. Il était devenu un maniaque des prédictions, un obsédé des suppositions. Chaque week end amenait son inévitable litanie d’hypothèses hasardeuses, de théories fumeuses. Elle pariait sur ses lubies à venir, et évaluait avec perspicacité la durée de ses toujours nouvelles passions.
Il avait eu une période mystique pendant laquelle il envisagea d’évangéliser les banlieues difficiles. L’expérience fut courte. Au premier soir de sa croisade il perdit, dans une bagarre avec des hérétiques, ce qui lui restait de lunettes.
Grâce à un télescope de sa fabrication, il eut une période scientifique. Il scrutait les planètes. Cette passion fut soudaine et dévorante. Comme Eugène paraissait heureux, normal, Justine crût qu’il avait trouvé sa voie, qu’il pourrait enfin laisser cette trace qui l’obsédait. Inscrit au club d’astronomie de la maison des jeunes de Bourges, il lui arrivait d’oublier quelques dimanches chez sa sœur. Il s’était mis en tête de découvrir une nouvelle planète. Il parlait de la planète inconnue. Son existence lui semblait « géométriquement » évidente. Elle porterait son nom : la planète Mollard… Il dissertait de longues heures à propos d’une loi mathématique expliquant le phénomène de l’expansion de l’univers. Il emplissait de pleins cahiers de calculs, de schémas et affirmait à Justine, fascinée, que de célèbres astronomes américains s’intéressaient à ses travaux. Tout s’effondra le jour où il s’avéra incapable de régler convenablement son télescope pour montrer une magnifique éclipse de lune à ses neveux.
Il avait eu aussi une période sportive. Son projet étant de devenir le meilleur coureur de marathon des plus de quarante ans. L’expérience fut brève. Son médecin dressa un état des lieux de ses articulations si alarmant qu’il ne lui était autorisé que de simples trottinements. Il avait peint, sculpté, tissé, s’était essayé à divers arts martiaux, avait milité pour de bonnes causes, s’était engagé politiquement et revenait régulièrement à la case départ.
Il ne parvenait au bout de rien. Il ne pouvait se fixer et régulièrement se levait avec l’irrésistible envie de changer de vie. Il abandonnait ses passions de la veille, sans regrets, sans amertume. Justine ne le contrariait pas. Elle le soutenait, l’accompagnant dans cette quête éperdue. Parfois, elle plaisantait, lui expliquait que s’il souhaitait laisser une trace durable, la seule solution efficace connue et éprouvée était d’avoir des enfants. Il n’aimait pas qu’elle aborde ce sujet.
C’est le premier dimanche de janvier de cette année qu’il lui a exposé son nouveau projet. Il veut écrire une histoire. Il va fabriquer une aventure extraordinaire, dont les héros seront des enfants. Ce sera une histoire inventée ou rêvée, une histoire qu’il aurait pu vivre. Une histoire qu’il aurait aimé vivre. Au lycée, il n’était pas doué en dissertation, mais peu importe, il écrirait…
Le dimanche cinq mars Eugène Mollard est satisfait. Il a fini. Il a terminé l’histoire. Son histoire. Hier, il rêvait de l’écrire, aujourd’hui il la raconte à Justine stupéfaite. C’est extraordinaire, magique, elle pourra se souvenir. Mais elle ne dit rien, elle ne comprend pas ce qui a pu conduire son frère à imaginer une telle histoire. Elle ne veut pas discuter. Eugène semble enthousiaste, sûr de lui. Elle l’encourage à envoyer le manuscrit à un éditeur. Eugène y a pensé. Il a déjà sélectionné la grande maison d’édition parisienne, l’heureuse élue, qui aura le privilège de tirer profit de son immense talent. Justine n’a pas osé lui dire qu’il est peut être un peu tôt, qu’il faudra revoir l’épilogue. Les critiques risquent d’être impitoyables. Elle a trouvé les dernières pages trop dures, trop impossibles.
Le jeudi neuf mars, Eugène Mollard envoie son manuscrit aux éditions Grissart. Il a pris soin de modifier le dernier chapitre. Il a rédigé un texte plus doux, plus pédagogique, plus moral pour le grand public. Il est confiant et lorsqu’il tend son paquet à l’employé de la poste, il a la certitude que dans quelques temps on se souviendra de lui.

Voyage contre la vitre, suite…

Eugène Mollard souffrait. Il souffrait de ne pas se souvenir. Ce n’était pas de l’amnésie, les médecins l’avaient affirmé. Il ne se rappelait rien. Sa mémoire dont le mécanisme était déréglé broyait du noir. Eugène Mollard avait mal. Mal à l’intérieur. Mal à la vie qu’il regardait s’enfuir, se déroulant comme une bobine de fil échappée.
Eugène Mollard approchait la quarantaine. Il ne s’en inquiétait pas. Il ignorait la nostalgie. Il aurait quarante ans et ne les fêterait pas. Il ne fêtait pas ses anniversaires.
Eugène Mollard était de ceux qu’on oublie après une première rencontre. Il portait le cheveu gras et plaqué. Sa personne entière était imprégnée de mollesse moite. Il n’utilisait pas sa grande taille. Il en était embarrassé, étonné même. Son visage était un florilège de défauts exagérés. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il se transforme en caricature. On ne pouvait pas parler de laideur, c’eût été lui attribuer un signe particulier qu’on est capable de retenir. Il était pâle, sans aucune force dans les traits, comme s’il ne s’agissait que d’une simple esquisse. Son regard semblait attendre. Le moindre de ses enthousiasmes optiques était stoppé dans son élan par deux épais verres pour myopes. Certaines personnes se découvrent une nouvelle élégance grâce aux lunettes. Eugène en était affublé. Il s’agissait d’un poids supplémentaire qu’il encombrait de sparadraps. Il avait la peau fragile et ses montures l’écorchaient.
Sur le plan vestimentaire, il vouait un véritable culte aux sous pulls en acrylique. Il ne choisissait pas les couleurs et n’éprouvait aucune appréhension à assortir un mauve vinasse à un bleu patriotique. Il portait des mocassins à boucle, et en toutes saisons ne sortait jamais sans un vêtement de pluie, roulé en boule autour du ventre, comme une ceinture abdominale.
Depuis dix sept ans, il exerçait les fonctions d’aide comptable dans une charcuterie industrielle de la banlieue de Bourges. Il ne prenait aucun plaisir dans son travail, accomplissant sa tâche avec application, ne posant aucune question. Il ne cherchait pas à s’élever dans la hiérarchie. Il ne jugeait pas ses journées monotones et ignorait les sens du verbe répéter (répéter : « dire ce qu’on a déjà dit », « refaire ce qu’on a déjà fait ») …
Chaque jour, il avait besoin de quelques minutes pour découvrir ce qu’il avait abandonné la veille. Il ne redisait pas, il disait. Il ne refaisait pas, il faisait. Pour ne rien oublier, même s’il n’était qu’opérateur de saisie, il était devenu un maniaque des pense bête. Ce qui lui avait valu le surnom de « post-it ».
Il ne lui était jamais rien arrivé. Rien qui puisse le marquer. Sa vie était une ligne droite au milieu d’un paysage monotone, sous un ciel sans nuages. Pas le moindre virage, pas le moindre relief pour accrocher le regard. Aucun de ses sens n’était sollicité plus qu’il ne fallait. Quand il se retournait, il ne distinguait rien. Il était atteint d’une curieuse maladie qui aurait pu s’appeler la platitude. Ce n’était pas douloureux. Comme il ne pouvait ni regretter, ni espérer, il finissait par s’habituer. Au commencement d’une journée, il se levait en ignorant ce que lui réservait l’avenir proche. Il attendait l’enchaînement des gestes mécaniques. Quand il sortait, il savait qu’il retrouverait son chemin. Il savait qu’un grand nombre de passants lui souhaiteraient le bonjour. » Bonjour Monsieur Mollard ». Il savait que rien de grave n’arriverait. C’était ainsi depuis toujours. Demain, il aura quarante ans.
Il finissait par s’habituer, mais il en souffrait. Il aurait voulu fabriquer une histoire. Une histoire à lui, une vraie, piquante, troublante qu’on rêve ensuite de raconter. Il aurait voulu inventer des projets. Des projets avec virages, des projets avec des orages, des projets pour courber cette ligne droite, insupportable. Il lui arrivait d’avoir mal, en forçant les tiroirs de sa mémoire. Ils étaient coincés, toujours vides.
Il y avait bien quelques photos, témoignages glacés des périodes où il s’était arrêté. Elles ne produisaient guère plus d’effets que s’il avait feuilleté un livre d’images. Il reconnaissait ses parents sans éprouver la moindre émotion. Il les voyait, comme deux visages rencontrés auxquels on ne prête qu’une attention distraite. Alors, il refermait la boîte. Il la glissait sous son lit, au milieu d’autres boîtes. Boîtes à chaussures, boîtes à gâteaux, toutes pleines d’étranges reliques d’un autre passé.

Voyage contre la vitre…

Je vais donc publier, chapitres après chapitres, mon deuxième roman,  » Voyage contre la vitre ». C’est ce manuscrit qui fut « repéré » il y a un peu plus de vingt ans, par le directeur littéraire de Grasset, aujourd’hui disparu Yves Berger…

Marc a passé une partie de l’après midi à écouter Armand. Il ne l’a pas interrompu. Armand a besoin de raconter. Il a besoin d’ouvrir la cage. Il faut que les mots s’échappent, ils ne doivent plus pourrir en lui. Ces mots, Marc les saisit et les enferme sur une bande magnétique. Il les laissera reposer quelques jours et les libérera pour une autre existence.
Quand un entretien s’achève, Marc aime rester seul. Il laisse pénétrer ce qu’il vient de subir. Il travaille les paroles, les pétrit, les transforme. Aujourd’hui il ne recevra plus personne. Il doit mettre de l’ordre, se préparer à terminer le voyage. Armand est sorti. Il le verra demain et ce sera fini. Il faudra s’occuper des autres, les nouveaux qui entrent, les anciens qui partiront.
Alors Marc pleure. Sans larmes, parce que le sel pique les yeux. Il pleure en dedans parce qu’il sait qu’il a réussi. Il pleure. Armand va lui manquer.
Cette nuit il rêvera. Cette nuit l’histoire d’Armand entrera en lui, elle croisera d’autres mondes, d’autres souvenirs. Elle croisera cet enfant qu’il avait voulu être.

Mes Everest, Baudelaire : « l’homme et la mer »…

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Rêve mauve…

Il est l’heure de la lumière,

Il me reste un bout de rêve mauve.

Infime miette dans un bol de rire noir,

Laissée là, douce et croquante

Par une nuit rassasiée.

Au creux du silence du matin qui gémit,  

J’avance tête baissée,  

Tirant sur le long fil de ce songe qui sourit.

Poèmes de jeunesse : « dans la nuit d’un samedi stéphanois »

J’ai écrit ce texte il y a quarante ans, avec vraisemblablement comme fond musical, le stéphanois de Bernard Lavilliers, la photo est beaucoup plus récente….

Nuit stéphanoise

Samedi soir

Nouveau départ

Nouvelle chute

Pour une inconnue

De rires

Liquides

Béquilles pour s’éclater

Dans les rues

Des comme nous

Qui traînent leur habitude

De la petite semaine

Qu’ils ont brûlée

Dans des pauvres jeux quotidiens

Qu’ils continuent encore

Parce que c’est bon

Parce que le siècle s’éssouffle

Et ne veut plus d’eux

Ils sont nés pendant l’épidémie

Ils subsistent pendant l’agonie

Alors ils s’en foutent

Ils veulent aller plus vite

Parce qu’autrement

Ils n’auront plus que leur ombre cerceuil

A simuler

On les montre du doigt

Quand ils s’exagèrent

On les ignore quand ils se terrent

Ils traînent tous ensemble

A construire un monde

Qui s’écroule à chaque aurore

Regarde les dans les villes qui s’enterrent

Regarde les dans les villes qu’ils aiment

Par la multitude des autres

Des ceux qui sont comme eux

Regarde les

T’es comme eux

Regarde les….

Poèmes de jeunesse…

Photographie : Alice Nédélec

Des visages creux qui jouent la ressemblance

Sur un air de chaîne à la peur accrochée

Quand je suis ici je voudrais être ailleurs

Parce que je ne vis plus

J’imagine

Si je tombe dans un trou je veux qu’il soit profond

Parce que je ne veux pas vivre au sol

Cloué pour la vie

Février 1981

Fleuve oublie

Au matin qui s’ennuie,

Fleuve ne frissonne plus,

Sans un flot, lisse et nu

Fleuve entre dans la ville.

Si loin le chant de la source,

Si loin la caresse blanche

De l’eau claire qui jaillit.

Tout est oublié,

Fleuve se laisse aller,

Entre deux rives rêches

Sa mémoire de brume mauve,

Il a abandonné.

Mes Everest : Andrée Chedid, ce que nous sommes…

Tu es radeau dans l’éclaircie

Tu es silence dans les villes

Tu es debout

Tu gravites

Tu es rapt d’infini

Mais tel que je suis

que j’écris que je tremble

Je te sais parfois

refroidi de toi-même

quand les fables et le sel t’ont quitté!

Je te sais
Tantôt mutilé
Tantôt espace
Tantôt épave
Ou illumination

Je te sais

disloqué par les parcelles du monde

Mais je te sais

De face

Dans la forge de ton feu.

Flash…

Chaque jour passe lisse et long

Fidèles nous t’attendons

Ô pleine mer des longs frissons

Viens il est l’heure

Entre mes bras oublie tes vieilles peurs

Oui viens ô mer de mes passions

Je te prends d’une vague main

Et tu entres dans la danse touffue

De nos rondes brumes

Aux écumes joufflues

9 décembre

Poèmes de jeunesse : « coupables : on voté…

La foule l’avait condamné à mourir

Parce qu’il avait tué

Une des brebis

De leur troupeau d’indifférence

Ils aimaient la vie…

Le dimanche en voiture

Dans un cortège funèbre

Qu’ils vénéraient

Parce qu’ils avaient pour jumeau

Ce pays FRANCE

Ils poussaient dans ce jardin

Où les mauvaises herbes

Meurent au napalm

A la balle perdue

Où à la torture cachée

Ils ignoraient que le lendemain

Peut être celui du je t’aime

Pour eux

Il était celui du rêve électrisé

Qu’ils croyaient avoir eu

Ils faisaient l’amour

Comme on achète le journal

Bonjour

Merci

Il fait beau

C’est tout

Ils disent aimer un enfant

Parce qu’à Noël

Ils le font légionnaire

Ou infirmière

Parce qu’il le brûle

Sur une plage quand vient l’été

Institutionnelle

Ils le grille

Côté face, côté pile

Côté cœur

Ils ont peur

Ils ont du fric

Ils ont peur

Ils ont le flic

Et toi t’es mort

Pour eux…

Mai 1979

C’est le matin qui siffle…

Dans le bout de nuit

Qu’il te reste à inventer,

Tu te cognes aux angles secs

D’ombres épaisses.

Elles avalent le son de feutre

De ton pas glissant.

Pas un chant, pas un souffle,

C’est le matin qui siffle.

Le silence est lourd

Des mots doux qu’il retient ;

Il traîne avec lui

Des restes de rêves,

Images brèves d’un monde enfoui

Au fond du ciel sombre

D’une mémoire endormie.

Tu avances, à tâtons,

Ta main se pose,

Longue caresse,

Sur la peau de papier.

Ton cahier est là,

Il est seul,

Sourires

Il attend.

Mes Everest, Philippe Jaccottet : « Portovenere »

La mer est de nouveau obscure. Tu comprends,
c’est la dernière nuit. Mais qui vais-je appelant ?
Hors l’écho, je ne parle à personne, à personne.
Où s’écroulent les rocs, la mer est noire, et tonne
dans sa cloche de pluie. Une chauve-souris
cogne aux barreaux de l’air d’un vol comme surpris,
tous ces jours sont perdus, déchirés par ses ailes
noires, la majesté de ces eaux trop fidèles
me laisse froid, puisque je ne parle toujours
ni à toi, ni à rien. Qu’ils sombrent, ces « beaux jours »!
Je pars, je continue à vieillir, peu m’importe,
sur qui s’en va la mer saura claquer la porte.

Flash…

Sur le quai de mes attentes ferroviaires

L’éphémère de nos vies pressées

Trace en sifflant

Le signe flou des sombres impatiences

J’entends dans le froid brillant

De longs soupirs d’absents

Il est trop tard

Pour attraper le dernier train des vivants…

8 décembre

Mes Everest : Léo Ferré : « à un jeune talent »…

Je ne vous connais pas encore.
La misère vous lace les souliers, elle est gentille.
Lorsque je l’insultais, je le faisais en italien :
« PORCA MISERIA ».
Je me sentais riche phonétiquement.
Le confort dans l’injure, c’est le commencement de la Sagesse et de l’indépendance.
Soyez orgueilleux.
L’orgueil, c’est la cravate des marginaux.
Soyez dans la marge mais, je vous en prie, ne perdez jamais de vue les TEXTES … Il vous regarde, le TEXTE, il attend le premier jour de la chasse et, tranquillisez-vous, vous serez bien en vue, la vedette…
Alors, de quoi vous plaignez-vous ?
Vous serez l’ennemi numéro 1… Il y en a tellement après…
Tellement qui prendraient bien votre place, avec le risque… Ils meurent de n’être pas le Risque…
Il vaut mieux mourir le premier.
C’est ça, la mathématique sidérale : FIRST.
Ne soyez pas lucide, cela vous encombrerait. Les comptables ne se pendent jamais au cou d’un cheval que l’on bat et que l’on tue.
Les comptables tuent.
Quand ils ne tuent pas, ils vivent dans les comptes.
Laissez donc la lucidité aux entrepreneurs de travaux artistiques.
Et n’oubliez jamais que vous êtes une denrée.
Mais ne prenez jamais de conseil de personne.
JAMAIS.

Flash…

Dans le décharnement solitaire

De l’arbre contraint à la nudité automnale

Il y a toute la violence d’une lente agonie

Comme un cri de douleur retenue

Comme un cri de couleur disparue

La sève figée entre les maigres bras

D’une brume fragile

Attend des demains

Paisibles et fleuris

7 décembre

Neige

On ouvre ses volet et oh

Première neige est là

L’œil plissé d’un reste de sommeil  

S’ouvre en grand

Ce matin est si blanc

Oh il a neigé

Flocons légers

Se posent sans un bruit

Chut rien ne bouge

La nuit continue au dedans

Il fait si chaud

Dans le creux des rêves d’enfant

Mes Everest, René Char…

De moment en moment

Pourquoi ce chemin plutôt que cet autre ? Où mène-t-il pour me solliciter si fort ? Quels arbres et quels amis sont vivants derrière l’horizon de ces pierres, dans le lointain miracle de la chaleur ? Nous sommes venus jusqu’ici car là où nous étions ce n’était plus possible. On nous tourmentait et on allait nous asservir. Le monde, de nos jours, est hostile aux Transparents. Une fois de plus, il a fallu partir … Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduit à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir. Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du Temps artiste, entre la mort et la beauté.

Attente ferroviaire…

Un vieux texte écrit il y a une quinzaine d’années

L’air est glacial, coupant, comme un rasoir neuf sur une peau juvénile. Il a laissé tourner le moteur de sa voiture, encore quelques instants, pour s’emplir de cette chaleur aux senteurs mécaniques, qui donne encore pour quelques instants l’illusion du bien-être. Lorsqu’il est sorti, qu’il a claqué la portière, il a perçu comme un rétrécissement. Il est encore plein de ces sensations « ouateuses » que laissent une nuit sous une couette. Le train est annoncé dans un quart d’heure. Il attendra dans le grand hall d’accueil. Il aime ses petits moments de presque rien, où on sent chaque minute qui passe laisser sa trace grise dans la chair. Il est un habitué du lieu, mais pas de cet horaire. Il est de ceux qui entrent dans le train, avec des souliers vernis, les mains fines et l’air préoccupés. A cette heure, ce sont surtout ceux qui travaillent dur, ce sont dont les mains racontent l’histoire caleuse des chantiers. Dans la salle, ils sont six à lutter contre les courants d’air. Sept avec la femme de ménage de la gare. Elle semble hors du temps, qui passe et qu’il fait, absorbée par son entreprise de nettoyage. Elle est haute comme trois pommes et sautille pour atteindre les vitres du guichet. Elle est comme une mélodie virevoltante dans le silence glacial de l’aurore. Contre le mur, tassés les uns contre les autres, quatre hommes, épaules larges, l’œil vif. Ce sont des turcs, ils parlent entre eux doucement. Il ne semble pas souffrir du froid, on dirait que toutes leurs forces, toute leur énergie est consacrée à se donner une contenance sereine. Contre les fenêtres, un grand, bonnet vissé jusqu’aux lunettes, d’une immobilité qui s’apparente à de la pétrification. On croirait que le froid ne l’atteint pas, qu’il le contourne, qu’il hésite à le déranger dans sa raideur matinale.
Pas une voix pour arrondir les angles du froid. Seuls les regards se croisent : on se connait, mais chaque matin on se découvre. Et dans ce simple petit matin de février, il y a comme une éruption de solennel dans ce petit espace de ce rien de tous les jours. Il est le seul à ne pas rester en place. Comme toujours, il cherche à embrasser de tous ses sens ce qui l’entoure…
Il n’est pas du genre à rêver que de couleurs exotiques aux senteurs de vanille. Ce matin il a l’émotion facile, et il s’emplit de ces odeurs de vrai, de ces bruits qui hésitent à dépasser le silence. Il se met alors à aimer cette salle lugubre au carrelage rafraîchi par l’air vif qui transperce les corps. Il se délecte de ce paysage humain qui raconte que la vie c’est aussi le muscle qui souffre, il aime ce quotidien qui rend ridicule les sornettes de ceux qui imaginent un monde devenu uniquement fluorescent. Là, il y a du gris, de ce gris noble et parlant qui creuse les regards et serre les gorges. Et il pense à tous ces discours qu’on dit beau, de ceux qui parlent des autres sans ne les avoir jamais croisés. Il pense à ceux qui affirment, à ceux qui concluent, à ceux qui cherchent à mettre en mot, ce qui ne peut être que vu, que ressenti.
Il se dit : « oui messieurs les penseurs, les décideurs, les chercheurs du matin tiède, quand vous rêvez, quand vous rêvez dans vos vies au relief pastel, il y en a des qui se tassent les uns contre les autres pour avoir moins froid, pour mieux se comprendre, pour mieux s’aider. Il y en a qui mettent de l’amour dans des gestes que vous analysez avec mépris, avec arrogance en les affublant du nom de compétences. Oui messieurs, il y en a qui rêve plus fort que vous, plus vrai que vous. Et quand vous retournerez dans votre confort nocturne ou que votre esprit se reposera des efforts de la veille à imaginer ce qui se passe lorsque vous n’y êtes plus, il y en a qui prendront un train un peu plus gris que le vôtre, pour vous construire un monde que vous avez oublié de comprendre

Poèmes de jeunesse…

Parmi mes nombreux poèmes de jeunesse, il y a en a de très longs comme celui que j’ai publié en plusieurs parties et parfois de très courts comme celui -ci écrit aussi il y a quarante ans

Ailleurs …

Parce que c’était triste sans mensonges

Il était né sur un papier qui attendra la poubelle

Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite

L’histoire du malheur de ses frères

Qu’il ne rencontrerait jamais

Parce qu’eux aussi, ils se sentaient si seuls

Qu’ils oublient parfois d’en regarder

Ailleurs…

Lundi frileux…

C’est un lundi frileux

Tu le sens, tu l’entends,

Ton souffle sonne creux.

Tu pousses la porte

Le froid est là, vif et bleu.

Il est prêt et attend.

C’est long une nuit de feu

A se prendre au sérieux.

Il est là, nu et noir brillant,

Il te tend deux bras noueux

Prends un peu de temps et regarde le…

Poèmes de jeunesse : suite et fin

Je termine aujourd’hui la publication de ce très long texte, commis il y a plus de quarante ans et auquel j’avais donné le titre ronflant de  » Avant que ne meurent les victoires écorchées… »

Avant que ne meurent les victoires écorchées

Avant que ne s’entendent les discours du hasard

Tu regardes

Pour savoir

Pour l’espoir

Dans la foule pas un qui ne bouge

Pas un qui ne songe à remuer son poids de graisse

Alphabétique

Pas un qui n’oublie son anonymat

Pas un qui n’épèle son nom

Pas un pour croire qu’il y autre chose

Au dessus d’eux

Pas un qui n’ait un visage qui se reconnaît

Parce que tous attendent le lendemain

Qui suivra leur journée d’adoption

Qui passe en les tuant

Par paquets de minutes

Qu’ils ont volés à la pendule de ceux qui veulent pas

Mais qui sont morts

Pour l’instant ils ne marchent pas

Ils avancent

Mécaniques amnésiques

D’un mot qui revient

Sur toutes les lèvres pincées

Des ceux qu’on dit gagnants

Alors toi t’as plus que tes amis

Derrière d’autres fenêtres

Alors tu te dis que les leurs vont s’ouvrir

Et t’entends déjà le frémissement d’une autre foule

La foule aux visages ouverts

Alors tu joues une dernière fois à perdre l’espoir

Pour accroître ta haine

Pour que ton amour pousse

Au rythme des humains

Tu t’en fous que les fusils

Soient les croix des cimetières

Parce que toi tu veux te mettre à la fenêtre

Sans avoir la face éclaboussée

Par une flaque de calamité

Parce que toi tu veux revenir de ton voyage

Avec pour tout bagage

Le seul mot que tu auras rencontré

Parce que toi tu veux voir ce que tu as choisi

Voir deux amis se rencontrer

Voir deux années se raconter

Voir ou les hommes pleurent de joie

Voir où les enfants rient

D’avoir trop pleuré

Ailleurs

Voir les chefs mourir

Voir la beauté sans miroir

Voir des sourires sans bénéfices

Voir

Tout voir

Te voir

Novembre 1979

Poèmes de jeunesse : suite

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard

Toi t’entends déjà

Les pas de la ville

Qui résonnent aux fenêtres

Des fils sans drapeaux

Le pas fasciste de la ville

Le pas creux de ceux qui t’étouffent

En vainqueur

Alors t’as peur

T’as peur parce-qu’on t’a dit

Que tu étais foutu

T’as peur et pourtant tu disais que tu voulais pas finir

Ainsi

Comme les autres

Ceux qui sont en bas

Et toi tu dis que ça ne recommencera pas

Qu’on y reviendra

Mais ils t’ont bouffé ton présent

Alors n’y crois plus

Parce que les autres ont réussi

T’étais tant sûr de toi

Quand tu leur disais qu’ils avaient tort

Mais toi tu travaillais sans filet

Et les autres ils sont en bas

Ils attendent que tu te casses la gueule

Déjà tu commences à te lamenter

Dans le musée de ton angoisse

Aïeul de ton soupir de haine

Tes yeux ne sont plus des fenêtres

Ils sont déjà des barreaux sanglants

Sur des fentes qui se ferment

Tes mains ne sont plus des amies pour celles des autres

Ce sont déjà des armes pour ceux qu’ont les bottes

Tu sens déjà ta bouche pourrir

A s’attarder sur leurs mots de pierre

Que leur construisent des temples d’enfer…

Poèmes de jeunesse, suite…

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard

Toi t’entends déjà

Les pas de la ville

Qui résonnent aux fenêtres

Des fils sans drapeaux

Le pas fasciste de la ville

Le pas creux de ceux qui t’étouffent

En vainqueur

Alors t’as peur

T’as peur parce qu’on t’a dit

Que t’étais foutu

T’as peur et pourtant tu disais que tu voulais pas finir

Ainsi

Comme les autres

Ceux qui sont en bas

Et toi tu te dis que ça ne recommencera pas

Qu’on y reviendra

Mais ils t’ont bouffé ton présent

Alors n’y crois plus

Parce que les autres ont réussi

T’étais tant sûr de toi

Quand tu leur disais qu’ils avaient tort

Mais toi tu travaillais sans filet

Et les autres ils sont en bas

Ils attendent que tu te casses la gueule

Déjà tu commences à te lamenter

Dans le musée de ton angoisse

Aïeul de ton soupir de haine

Tes yeux ne sont plus des fenêtres

Ils sont déjà des barreaux sanglants

Sur des fentes qui se ferment

Poèmes de jeunesse : suite..

…T’aurais voulu la mort

Qui tuera les blessures de ta croûte sénile

Parce qu’à force de vouloir t’éviter

Tu finiras par te condamner

Au repos ahurissant

Des travaux forcés

Du bagne de la ville qui étouffe

Les ceux qu’on dit poète

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard

Tu devrais réapprendre le regard

Qui fait avouer le vrai

Pour partir loin d’ici

Dans un rêve qui ne finit jamais

Partir sans visage

Amnésique

Voyager dans le creux de la vague

Que forment les désespoirs

De ceux qui restent

Parce qu’ils veulent pas

Voyager sur le trottoir d’en face

Où l’histoire s’est faite avec ces foutus

Que t’as failli rencontrer

Tu devrais voyager avec ceux que les autres oublient

Parce qu’ils sont habillés de refus

Tu devrais connaître le paysage de leur mort

Le labyrinthe de leur vie

Pour qu’eux aussi ils sachent

Que t’as peur

Que t’as peur quand t’es suivi

Par ceux qui fusillent

Les habitués de l’ombre de l’histoire

Mais il est trop tard

Poèmes de jeunesse : suite,

Je continue la publication de ce très long ( trop…) poème écrit il y a quarante ans. Pour en permettre une lecture sans coupure j’ai créé une nouvelle catégorie ajoutée au menu, avec le titre suivant :  » les victoires écorchées… »

…Tu te dis que ça fait déjà longtemps

Que tu ne sais plus lui parler

T’as fini par croire que tu t’étais trompé

T’as fini par vouloir accepter

Que c’était un jeu perdu d’avance pour toi

Et puis t’as reculé

T’as refusé d’y croire

T’as recommencé

Et on dirait que t’as plus peur

Et déjà t’attends

T’attends la proclamation d’une mort générale

Pour ceux qui obéissent

Et qui disent qu’ils sont seuls

T’écoutes la plainte du nombre

De ceux qui pourrissent de honte

Parce qu’ils ont perdu la force d’aimer

Et de recommencer

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard

T’aurais voulu te raconter

Parce que t’as entendu dire

Que quelqu’un finirait par parler

De ceux que tu détestais

T’aurais voulu leur parler

Pour leur dire qu’ils existent

Pour leur dire qu’ils subsistent…

Poèmes de jeunesse, suite….

…Tu devrais oublier les autres

Parce qu’ils ont leur ombre

Parce que tu as la tienne

On t’a dit que tu étais né

Comme les autres

Et toi tu joues au différent

Parce que tu sais que tu n’es rien

Parce que tu connais la mort

Tu l’as découverte

En l’église des paumés de l’angoisse

Où l’on ne prie pas

Mais où l’on crie qu’on a peur

Dans ce bal costumé qui n’en finit jamais

Il faut que tu assistes à la messe

Des ceux qui sont condamnés à attendre le verbe

Pour soupçonner le vrai

Ils te rajeuniront de ceux que tu ignores

Parce qu’ils savent eux aussi

Que tu les as trouvés

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard…

Poèmes de jeunesse, suite…

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard

Tu pourrais écrire des tragédies larmoyantes

Symptômes de vie

Paresseux mensonges d’une fausse mélancolie

Tu te portes au secours d’une angoisse

Qui s’agglutine

Par plaques de paumés

Sur les regards de ceux qui naviguent

Sans tickets

Tu devrais partir sans clefs

Pour nulle part

Et pour que si tu te perds

Tu saches où aller

Tu devrais être l’instant l’instant présent

Et qui passe plus vite qu’on l’oublie

Tu devrais écrire un poème

Où la rime qui s’entend

Est un baiser qu’on espère…

Poèmes de jeunesse : suite…

J’avais 21 ans….

…Apprends à attendre

L’heure qui passe et qui suit l’autre

Sans lui ressembler

Parce qu’elle est encore plus leste

Je crois que t’as peur de finir comme les autres

Tu voudrais tant que deux plus deux

Puissent s’étonner

Tu voudrais que les indifférents brûlent

Chaque fois que tu prononces le mot

Aimer

Tu voudrais dire à ceux qui partent

Que de toute façon ils ne renoncent à rien

Parce qu’ils rencontreront des gens là-bas

Qui veulent partir ailleurs

Pour ne pas mourir d’une overdose de solitude

Tu voudrais prendre le train

Qui va vers une gare où la pendule

Est sans aiguilles

Parce que le chef de gare est souriant

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard…

Poèmes de jeunesse : suite.

…Tu te surprends

Pleurant l’attente

Du troubadour jouant le désir

Sans aumône

T’entends déjà le fourmillement d’une foule

Qui arrive par paquets de bottes

Tu te soulignes à grands traits de rencontres

Avec des fossoyeurs d’esprit littéraire

Alors tu crois oublier les bottes

Parce qu’elles sont derrière la porte

De celui qui t’ouvre les yeux

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard

Sois sur que t’as aimé

Pour que le jour où tu animeras ton absence

Les suicidés de l’ennui

N’oublient pas que tu étais avec eux..

Poèmes de jeunesse : suite…

A grands coups d’épithètes vainqueurs des armateurs du silence

T’as vendu ta folie à un colporteur de passage

Qui soufflait des mensonges

Il ne te reste plus que ta citoyenneté ombilicale

Pour motif de mort

A force de vouloir subsister tu t’es pendu

Avec une corde de similitude

T’as pris au piège de ton histoire un mot de ton invention

Et il est devenu compagnon d’une dernière passion qui te dispersera.

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées

Avant que ne meurent les discours du hasard

Tu t’inventes une bouche

Fleur pleine

D’assoiffés aux peurs qui survivent…

Mes poèmes de jeunesse…

Un très long texte écrit entre 1979 et 1980 , je le publierai par petits bouts..

Avant que ne s’entendent les victoires écorchées,

Avant que ne meurent les discours du hasard,

Tu t’inocules dans les veines un poison qui n’existe pas

Sinon pour ceux qui peuvent en souffrir.

Tu vois des chefs piétinant des pelouses d’enfants

Avec un artiste à leur trousse,

Pour que leurs morts s’ajoutent.

Tu insultes la silhouette d’un muscle

D’institutions barbelées

Qui sert d’ombre à des gladiateurs de cirques kakis.

T’ajoutes ta larme à celle du clown au chômage.

Tu espères toujours la parole à ceux qui ont peur,

Parce qu’elle les trompe,

De sourires en sourires,

Passés à boucher des trous d’obscurité.

Mes poèmes de jeunesse…

Lorsque j’ai décidé d’ouvrir une nouvelle rubrique en publiant de très vieux textes, la plupart ont plus de quarante ans j’ai été tout autant frappé par les maladresses et les envolées lyriques que par la « permanence » du style…

Ecoute,

Ca craque petite

Ecoute,

Ca bouge.

Arrête de rire petite

Ecoute.

Tout tremble,

Tout se désespère.

Vent de panique,

Regarde petite,

Regarde !

Année 1977…

Je cherche…

Imagine
Inspire respire
Soupir
Les rimes nous rapprochent du pire
Je cherche sans fin
Des rimes inconnues
Rimes exclues de l’académisme poétique
Rimes en rire
Rimes en larmes
Rimes en brumes
Rimes en peur
Rimes pour rêver
Rimes en mer
Rimes amères
Je cherche
Il faut que tu m’aides
Toi qui me lis
Toi qui me vis

2 décembre

Quand vient le soir…

Quand vient le soir,
Quand tombent les premières gouttes de nuit.
Quand les fenêtres se ferment,
Quand les regards se taisent,
Quand les mots se font rares et lents,
Alors,
Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué,
Et sur les façades à la blancheur inventée
On aperçoit quelques trous de lumière.
Entends-les, ils scintillent,
Entends-les, ils t’invitent à rentrer…

Il a senti la mer…

Un vieux texte que j’ai envie de partager a nouveau ce soir…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Réveils…

Sur une page endormie

De mon cahier du matin

J’ai laissé traîner

De longues traces de ciel

Derrière les marges sombres

D’un lointain horizon

J’entends le réveil bougon

De brumes en bataillon

Il est enfin venu ce temps me dis-je

Enfin venu ce temps du nuage

Où au bord de la feuille sage

Douce et jolie rime se fige

Matinales…

Ils ont réglé leur réveil chagrin

A l’heure du regard matin

Jour de plus

Jour de rien

Dans les sombres arrières salles

D’un monde si vieux

Qu’il pleure toutes les larmes mauves

De son corps affaibli

J’entends la bruine de mille pluies

Ils ont réglé leur réveil matin

A l’heure des regards chagrins

30 novembre

Flash…

Ecoute moi
Oui toi
Il faut que tu bouges
Ouvre les yeux
Sors de ton cirque à clique
Sens la douce caresse de tes cils
Souviens toi tu es vivant
Non tu ne rêves pas
Tu ne le sais plus
Tu ne le peux plus
C’est pour toi que je parle
Homme enfoui
Homme englouti
Homme avalé
Homme digéré
Referme ta bible numérique
Essaie
Essaie tu verras
Pense
Regarde
Le monde est là
Il t’observe
Il attend et t’espère
Il a pris ses belles couleurs
C’est pour toi elles brillent
Ecoute moi
Oui écoute moi
Il faut que tu résistes

29 novembre

A l’ouest de vos mémoires encombrées…

Pointe de Pern

Ici, un bout de ce monde habité,

Terre déchiquetée,

Vagues emmêlées,

Hommes de l’intérieur

Retournez vous !

A l’ouest de vos mémoires encombrées,

Il y a le vent.

Vent qui souffle sur vos nuques.

Vent qui s’engouffre

Derrière vos yeux étonnés.

Avancez encore un peu,

Tendez votre oreille

Entendez son chant,

Il vous murmure

Toutes ces histoires oubliées

30 octobre

C’est l’automne à l’Ouessant…

Pointe de Pern : Ouessant…

C’est l’automne sur le Ponant.

Fougères asséchées,

Bruyères délavées,

Les vents de l’été oublié,

Sans mollir ont soufflé.

C’est l’automne à Ouessant,

La lande est rouillée.

Petite route grise,

T’invite jusqu’au bout.

Regarde autour de toi,

C’est si beau le ciel d’en bas.

Ferme les yeux,

Sens le sel sur tes lèvres se poser.

Ouvre toi.

C’est l’ouest, il te tend les bras.

30 octobre 2019

Mes Everest, Christian Bobin

La chambre de lecture est nue, peu faite pour recevoir. Point de ce luxe qui éparpille la vue, fragmente le silence du dedans. Chambre obscure ou flotte pourtant une lumière qui n’est pas celle du jour. Dans un instant, viendra y tournoyer les poussière des ailes de mourir, de naître et d’aimer, il suffira pour cela d’un livre heureux, d’une abeille noire et blanche : d’un rien.

Seul sur le bord de la fenêtre, ce panier de mots et de violettes fraîches, à peine entamé.

Mes rêves, éveillé : rêve 4. Un étrange voyage

C’est inhabituel mais j’ai supprimé la première version de cette micro-nouvelle, que j’ai publiée ce matin, car sur des conseils éclairés, je l’ai très légèrement modifiée, et je le crois beaucoup améliorée.

Plage de Cotonou, Bénin

Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent.

Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé.

Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture.

Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire ….

« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue.

« Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. »

Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque.

  • Que se passe-t-‘il ici monsieur ?
  • Il ne se passe rien, je lis c’est tout…
  • Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers !

Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant :

  • Vous savez lire non ?

Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit :

« Compartiment non-lecteur, no reading »

Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page.

« J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »

Mes rêves, éveillé : rêve 3

Tout d’abord personne ne s’est aperçu de rien, et quand on ne dit personne, on doit vite reconnaître que de toute façon on ne parle pas de beaucoup. Certes, il ne s’agit pas, une fois de plus, d’affirmer que le nombre de lecteurs diminue, mais de reconnaître que la lecture est de plus en plus instrumentale, et de moins en moins viscérale. Et quand j’utilise le terme de viscéral, il est celui qui est le plus approprié.  Il s’agit de cette lecture qui part de l’œil, puis prend le frais dans l’arrière-pays de la tête avant de descendre dans les tripes, et tout remuer. Cette lecture a besoin de ces mots qui vibrent, de ces mots qui caressent, qui chantent, qui surprennent, de ces mots qui essoufflent, qui apaisent…

Pourtant ce matin, comme tous les jours Jules a commencé à feuilleter ces livres qu’il aime tant. Il a tourné quelques pages, rapidement, puis a pris son temps, et s’est arrêté gorge serrée. Partout sur la page, des trous, au début d’un vers, au milieu d’une strophe, dans un titre. Des mots se sont envolées, ils ont disparu. Il pense à une plaisanterie, un canular peut-être : qui aurait pu dans la nuit prendre le temps de lui voler des mots, des mots si beaux.  

Il s’attarde sur un texte d’Eluard : dans ce magnifique texte, les étoiles se sont évanouies, les fleurs se sont fanées, les paupières se sont fermées. Il poursuit ses lectures et partout des trous ont pris la place des caresses, de la douceur, de la pluie. La mer et ses vagues ont disparu, plus de vent, pas un soupir, pas un frisson. Tous les mots qu’il aiment ont été enlevés. Jules est persuadé qu’il rêve encore, il se pince pour s’éveiller. Mais rien n’y fait, les mots, ses si beaux mots se sont échappés. Où se sont-ils cachés ?

Un peu déprimé, il ouvre la radio, peut-être une explication. Jules n’aime pas la radio, parce que ce sont des sons électriques, mais ce matin il se sent seul, si seul. Il écoute, il n’est pas un habitué, il écoute avec attention, avec curiosité et doucement, tout doucement il commence à sourire. Voici ce qu’il entend : « vous êtes bien sur votre radio habituelle, mais nous prions nos auditeurs de nous pardonner, ce matin pour une raison que nous ignorons encore, beaucoup de nos mots habituels ne passe plus à l’antenne, ils ne parviennent plus à sortir de la bouche de nos chroniqueurs et journalistes ».

Jules écoute, il sourit, il est bien, tous ses mots sont là, ils ont pris la place des mots en ique, des mots en tion, des mots en eur, il est si bien, c’est comme une douce mélodie… »

Mes rêves, éveillé…Rêve 2 : trois unes surprenantes…

Comme tous les matins, Jules se lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit, s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur, il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de café.

Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.

Jules est dans sa cuisine, le café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui est-elle celle qui aime la lune ? »

Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !

C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».  

16 novembre 2019

Cinq rêves, éveillé, : rêve 1

Une nouvelle rubrique : « mes rêves éveillé, et je précise que bien sûr celui qui est éveillé, c’est moi, je rêve et j’écris : voici le premier de cette petite série

C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun !


Ecrans petits et grands,
Écrans numériques,
Écrans électroniques,
Ecrans cathodiques,
C’est le noir,
Noir sidéral,
Pas une diode,
Pas un clic,
C’est la panique


C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran. Vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais…Une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite…
Et c’est ainsi qu’au même moment, dans tout le pays, des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne ,se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout.
En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer. L’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie.
Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment : tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle. Pour commencer la météo, et incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires.


Il est huit heures,
Partout cela bourdonne,
Parfois cela ronchonne,
Il est huit heures,
Plus un clic
Numérique, électronique,
L’heure est si belle,
Vêtue de ses plus belles aiguilles….

14 novembre 2019

Mes Everest, Christian Bobin : un bruit de balançoire…

En ouverture « d’un bruit de balançoire » un magnifique texte manuscrit de Christian Bobin qui nous a quitté hier…

Je rêve d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraîche. Ils ont ça, au Japon. Un de leurs maîtres du dix-neuvième siècle, Ryokan est venu me voir. Vous verrez : il n’a qu’une présence discrète dans le manuscrit. Il se cache derrière le feuillage de l’encre comme le coucou dans la forêt. C’est que je crois qu’il est vital aujourd’hui de prendre le contrepied des tambours modernes : désenchantement, raillerie, nihilisme. Ce qui nous sauvera – si quelque chose doit nous sauver – c’est la simplicité inouïe d’une parole. Ryokan, je ne le connaissais pas il y a deux ans. Et puis je le découvre et je revois des pans de ma vie : moi aussi j’avais trente ans, aucune place dans le monde, comblé de jouer pendant des heures avec des enfants. Moi aussi j’aimais – et j’aime de plus en plus à présent qu’ils sont menacés – la course des nuages, les joues timides de l’automne le bleu bravache des étés. Je n’ai pas écrit un livre sur Ryokan mais un livre avec lui. C’est assez simple : je ne crois qu’au concret, au singulier. Aux maladresses de l’humain – pas au prestige des machines. Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde. Les lettres manuscrites sont comme les feuilles d’automne : parfois un enfant ramasse l’une d’entre elles, y déchiffre l’ampleur d’une vie en feu, à venir. Ce qui parle à notre cœur – enfant est ce qu’il y a de plus profond. J’essaie d’aller par là. J’essaie seulement.

Carnets…

Ce soir la fatigue m’anesthésie. Je suis en panne de rimes et de rires. Je tente bien d’attraper quelques mots légers mais ils sont mous et glissent entre mes doigts. Je crois qu’il est inutile d’insister. Le temps est au rien. J’écoute mon refrain ferroviaire. Cela suffit pour ce soir.

Chut…

Chut
Mes mots sont endormis
J’entends le chant creux
De leurs rires bleus
Silence
Froisse feuille blanche
Oublié au coin d’un rêve fané
J’attends
Au verso d’une longue histoire
Qui s’écrit
Tant de lettres oubliées
J’écoute
Elles claquent des dents
Dans le souffle étonné
D’un vieux papier glacé

24 février 2021

Silence pluvieux…

Silence pluvieux,
J’ai la mer au bord des yeux.
Dans le loin bleu
De mes mémoires salées,
Deux ailes se sont envolées.
Vent d’hier,
Sur les vagues les a posées.
Explose l’écume,
S’envolent perles de brume.
Regarde la mer belle.
Sur la plume de tes mots
A la feuille amarrée,
Mer a chanté,
Mer a soufflé.

Insomnie…

Insomnie te traîne

Au bout d’une presque nuit.

Abandonne les draps froissés,

Force la porte

De la boîte à souvenirs.

Si loin le chemin des écoliers,

Lumière pâle de jaune salie.

L’odeur remonte.

Elle parle d’une ville d’acier.

Entends,

Les mains frissonnent.

Regarde,

Lumières aux rimes belles

29 novembre

Quand vient le soir…

Quand vient le soir,
Quand tombent les premières gouttes de nuit.
Quand les fenêtres se ferment,
Quand les regards se taisent,
Quand les mots se font rares et lents,
Alors,
Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué,
Et sur les façades à la blancheur inventée
On aperçoit quelques trous de lumière.
Entends-les, ils scintillent,
Entends-les, ils t’invitent à rentrer…

Ville brille et brûle…

Lyon Part-Dieu 10 décembre

Le ciel ?

Bleu, dites-vous ?

Un instant, je vous prie :

Je lève les yeux…

Silence…

Je cherche les mots :

Des beaux, des doux,

Des qui font du bien.

Où sont-ils ?

Perdus ?

Abîmés, oubliés, échappés,

Sur ma marge rouge

Un ou deux,

Se sont posés.

Regarde :

Ville brille et brûle.

Entends son chant fauve,

Voix brisée aux éclats de nuit

Elle les a attrapés.

Revenez, gémit-elle.

Je vous en prie,

Prenez ma main…

Allons,

Doucement,

Nous serons si bien.

A deux,

Il est déjà demain…

10 décembre 2019

Matin léger…

Sur l’eau, quelques rides de lumières,
Le matin léger s’étire sur le fleuve.
Au loin la rumeur de la ville,
Comme un bruit qui s’éveille.
On s’étire, le silence se respire.
Il fait frais, on sourit.
Le jour se lève.
C’est beau,
La nuit s’est retirée,
Discrètement, le port l’a avalée.
Le soleil est là, on le sent.
On l’entend.
Chaque couleur s’est préparée,
Dans le matin léger,
Ses ailes lissées le fleuve a déployé.

Ses mains se posent…

Ses mains se posent.
A plat, fines et légères
Ses mains reposent, ailes d’ange
Autour le silence
La douceur s’impose
Sur ses doigts mon regard se pose,
Longs pétales, d’un regard je les effeuille
C’est beau ces yeux d’ailleurs
Sur la peau, ils effleurent,
Quand la lumière faiblit,
Quand les derniers rayons sont suspendus
C’est beau cette main, entre ombre et lueur
Je ferme les yeux, sa main est fleur
Les doigts se touchent
Un frisson m’entoure
J’aime ses mains,
Elles lisent en moi

Ville brûle et brille…

Le ciel ?
Bleu, dites-vous ?
Un instant, je vous prie :
Je lève les yeux…
Silence…
Je cherche les mots :
Des beaux, des doux,
Des qui font du bien.
Où sont-ils ?
Perdus ?
Abîmés, oubliés, échappés,
Sur ma marge rouge
Un ou deux,
Se sont posés.
Regarde :
Ville brille et brûle.
Entends son chant fauve,
Voix brisée aux éclats de nuit
Elle les a attrapés.
Revenez, gémit-elle.
Je vous en prie,
Prenez ma main…
Allons,
Doucement,
Nous serons si bien.
A deux,
Il est déjà demain…

Ciel fait ce qu’il peut…

Ville nouvelle,
Pousse et grandit.
Jour après jour,
Ville pose ses lignes.
Pures et droites,
Arêtes sans ailes,
Pour faire les belles
Se croisent et s’emmêlent.
Longues, effilées,
Regarde-les,
Au bord du bleu s’arrimer.
Ciel fait ce qu’il peut,
Sort une vieille palette de bois creux.
Gratte, frotte
Sort un pinceau de plume
Attrape quelques perles de brume
Les invite dans ses filets
Pâles pétales
D’un souffle étalé…

Mes Everest, Victor Hugo : « En hiver la terre pleure… »

En hiver la terre pleure ;
Le soleil froid, pâle et doux,
Vient tard, et part de bonne heure,
Ennuyé du rendez-vous.

Leurs idylles sont moroses.
– Soleil ! aimons ! – Essayons.
O terre, où donc sont tes roses ?
– Astre, où donc sont tes rayons ?

Il prend un prétexte, grêle,
Vent, nuage noir ou blanc,
Et dit : – C’est la nuit, ma belle ! –
Et la fait en s’en allant ;

Mes Everest, Christian Bobin : un bruit de balançoire…

En ouverture « d’un bruit de balançoire » un magnifique texte manuscrit de Christian Bobin qui nous a quitté hier…

Je rêve d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraîche. Ils ont ça, au Japon. Un de leurs maîtres du dix-neuvième siècle, Ryokan est venu me voir. Vous verrez : il n’a qu’une présence discrète dans le manuscrit. Il se cache derrière le feuillage de l’encre comme le coucou dans la forêt. C’est que je crois qu’il est vital aujourd’hui de prendre le contrepied des tambours modernes : désenchantement, raillerie, nihilisme. Ce qui nous sauvera – si quelque chose doit nous sauver – c’est la simplicité inouïe d’une parole. Ryokan, je ne le connaissais pas il y a deux ans. Et puis je le découvre et je revois des pans de ma vie : moi aussi j’avais trente ans, aucune place dans le monde, comblé de jouer pendant des heures avec des enfants. Moi aussi j’aimais – et j’aime de plus en plus à présent qu’ils sont menacés – la course des nuages, les joues timides de l’automne le bleu bravache des étés. Je n’ai pas écrit un livre sur Ryokan mais un livre avec lui. C’est assez simple : je ne crois qu’au concret, au singulier. Aux maladresses de l’humain – pas au prestige des machines. Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde. Les lettres manuscrites sont comme les feuilles d’automne : parfois un enfant ramasse l’une d’entre elles, y déchiffre l’ampleur d’une vie en feu, à venir. Ce qui parle à notre cœur – enfant est ce qu’il y a de plus profond. J’essaie d’aller par là. J’essaie seulement.

C’est le matin qui siffle…

Dans le bout de nuit

Qu’il te reste à inventer,

Tu te cognes aux angles secs

D’ombres épaisses.

Elles avalent le son de feutre

De ton pas glissant.

Pas un chant, pas un souffle,

C’est le matin qui siffle.

Le silence est lourd

Des mots doux qu’il retient ;

Il traîne avec lui

Des restes de rêves,

Images brèves d’un monde enfoui

Au fond du ciel sombre

D’une mémoire endormie.

Tu avances, à tâtons,

Ta main se pose,

Longue caresse,

Sur la peau de papier.

Ton cahier est là,

Il est seul,

Sourires

Il attend.

Mémoires salées…

Dans ma réserve à émotions,
Dorment quelques ports,
Aux couleurs métalliques.
Pas une voile, pas un visage buriné.
Dans ma réserve à poésie,
Tant de terres oubliées,
Tant de beautés condamnées.
De mots en mots,
J’accoste sur des rives étonnées,
Je cueille les couleurs abandonnées.
Une à une, je les inspire,
Feuille à feuille,
Elles peuplent ma mémoire de papier

Poèmes de jeunesse. « Peur d’écrire »

J’ai retrouvé ce très court texte, écrit fin 1980, qui exprime comme souvent après une période de disette, cette peur d’écrire, de reprendre la plume

J’ai peur d »écrire,

Comme si l’autre poésie,

Celle qui dort,

Là ,

Fière sur le papier

Allait porter un jugement

Sur la nouveauté.

J’ai peur et mes mots

En transpirent

A quand le passé décomposé ?

Décembre 1980

Dimanche…

Je n’ai pas eu d’autre solution pour le dimanche que de convoquer le tribunal académique ! Alors oui bien sûr la première réaction du président et des ses assesseurs a été claire : « non monsieur désolé mais nous ne jugeons pas le Dimanche ». J’insiste, en expliquant que refuser de juger le dimanche, c’est en quelque sorte déjà le condamner, comme s’il s’agissait d’un jour intouchable, sacré, bref, un jour auquel on ne pourrait rien reprocher.

Avec quelques effets de manche, j’ai réussi à les convaincre.

Le tribunal académique est réuni aujourd’hui 23 février en session extraordinaire dans le cadre d’une procédure d’urgence, que la loi autorise , à la seule condition que l’instruction ait déjà été réalisée. Le dossier qui nous a été transmis ce matin, à l’aube, est complet, suffisamment étayée et nous a permis, en conséquence, de délibérer et de prononcer un jugement.

Faites entrer le prévenu ! Dans la salle à moitié vide, tout le monde est impatient de voir arriver ce dimanche aujourd’hui accusé. Mais que diable lui reproche-t-on ?

« Dimanche, levez-vous, je vous prie ! ». Dans le box des accusés, pas un mouvement, rien ne bouge. Les deux gardiens de permanence (deux stagiaires d’ailleurs récemment condamnés par ce même tribunal), qui répondent l’un au nom de « brume » et l’autre de « automne », font grises mines. « Nous sommes désolé monsieur le président mais dimanche dort encore, il prétend que c’est le jour de la grasse matinée et ni rien ni personne ne pourra le faire lever… »

Le président du tribunal ne veut pas passer son dimanche ici et a décidé de vite en terminer.  

« Dimanche vous comparaissez aujourd’hui, libre et endormi devant ce tribunal car vous êtes accusé de : mollesse, paresse, ivresse, monotonie, boulimie, ennui et pour terminer j’ajouterai fumisterie ».

« Il est manifeste aussi que vous abusez de votre position dominante, celle de septième jour de la semaine, pour vous reposer sur vos six compagnons lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, et samedi que nous avons tous entendus comme témoin. C’est ainsi en parfaite illégalité que vous avez organisé une sous-traitance des travaux qui vous reviendraient en vertu de ce principe intangible du droit : « à chaque jour suffit sa peine ». Les faits qui vous sont reprochés entrent, selon le jury, dans la catégorie de l’escroquerie, et de l’exploitation de plus faible qu’autrui car vous prétendez, être, à vous seul le jour du seigneur et en conséquence, vous usez, abusez et profitez de cet attribut, par on ne sait qui attribué pour organiser toute une série de travaux illégaux par les autres réalisés »

En conséquence, le tribunal académique considérant que le seigneur dont vous prétendez être le jour, n’ayant pu être entendu, que le droit à la paresse est un droit universel a décidé à l’unanimité de vous acquitter afin de retourner se coucher…

Un mot, un seul…

Un mot, un seul, mot absolu, mot qui se vit, qui se dit, se lit, s’écrit, s’entend, se transmet. Je le cherche, je l’attends, je sais qu’il existe, qu’il se cache, là sous la lourde pierre de paroles déjà dites, redites, répétées, rabâchées, remâchées jusqu’à l’amer noyau du convenu, de l’attendu. Il est là, il existe dans le quelque part d’une vibration qui me secoue quand toutes les cordes de mes sens osent leurs mélodies. Je le trouve parfois, il me tend les bras : viens, approche, entends ce que je suis, ce que je te dis. Mes yeux se ferment. Mot s’envole vers un autre demain…

Poèmes de jeunesse :  » à toi.. » deuxième partie

Mais on y croit encore

Parce que l’unique s’immobilise

Parce que la règle est identique

Parce que les textes gravent leurs mots

Pour s’en souvenir

Et pour que les autres disent

Qu’ils ont bu

Une autre chose

Une autre dose

Qui oublie le hasard

Du verbe sans sommeil

Qui oublie le remords

Du jour sans soleil

A vanter des histoires

On finit par crever

Alors toi tu t’inventes une mort

Pour les lèvres de celle qui t’écoute

Et tu lui parles d’une autre

Partie pour là-bas

Et elle te tient la main

Parce qu’elle sait que t’as peur

Et toi tu as envie de lui dire

Que tu l’aimes

Parce que c’est vrai

Mais tu as peur

Parce qu’elle est trop proche

Parce qu’elle ressemble trop

Au souvenir

Que tu as voulu oublier

Mais qui appartient aussi à d’autres

A celles que tu n’as pas prévues

Mais que tu arrives à rencontrer

Février 1980

Poèmes de jeunesse : « à toi » première partie

Je reviens avec mes poèmes de jeunesse : en voici un nouveau que je viens de redécouvrir et que je publie en deux parties…

Gueule de vagabond

Esprit moribond

Ton oeil se perd dans ta mémoire

Comme ta larme

A l’horizon de ton regard

S’est noyée

Dans un voyage sans retour…

Partie, finie

Totalité sans remords

Pour un fou qui s’en fout

Dans l’histoire de son rêve

Qui s’étouffe en recherchant

Partie, finie

Jouet d’un regard

Qui dit toujours non

Parce qu’il a peur du champ

Où ils ont cultivé son indifférence

Et où il a disparu

Emporté par une affreuse ressemblance

Avec la mort

Des ceux qui le lui ont dit…

Mais pourquoi

Pourquoi ?

Rimes en train…

Dans ce presque soir ferroviaire,

Flaque de mémoire s’est échappée.

Je la vois,

Tout va si vite.

Elle glisse sur la vitre.

L’encre noire de mon âme est noyée

Dans un trop plein de bleus.

De ce plein bleu trop salé,

Que la mer tous les jours m’a inventé.

J’entends,

J’attends.

C’est le long cri.

Long cri du souvenir de l’en dedans.

Il remonte,

Trempé jusqu’à l’os de mes mots,

Se présente à la grille rouillée de mon parc à rimes.

Sourires,

Il est si tard pour la fouille.

Les poches se vident…

Sur la table, s’étalent les vers.

« Dans la marge, vos mots coupants, vous déposerez ! »

Les lames ne franchissent pas le détecteur.

Les larmes seules sont admises.

J’ai tant de rêves qui vibrent.

Entends,

Ça résonne,

Ça bouillonne,

Ça brouillonne.

Dans ce demi-soir lunaire

Tant de voix se disputent la tribune,

Silence…

Il est temps de ne rien dire….

Rimes en train…

Dans ce presque soir ferroviaire,

Flaque de mémoire s’est échappée.

Je la vois,

Tout va si vite.

Elle glisse sur la vitre.

L’encre noire de mon âme est noyée

Dans un trop plein de bleus.

De ce plein bleu trop salé,

Que la mer tous les jours m’a inventé.

J’entends,

J’attends.

C’est le long cri.

Long cri du souvenir de l’en dedans.

Il remonte,

Trempé jusqu’à l’os de mes mots,

Se présente à la grille rouillée de mon parc à rimes.

Sourires,

Il est si tard pour la fouille.

Les poches se vident…

Sur la table, s’étalent les vers.

« Dans la marge, vos mots coupants, vous déposerez ! »

Les lames ne franchissent pas le détecteur.

Les larmes seules sont admises.

J’ai tant de rêves qui vibrent.

Entends,

Ça résonne,

Ça bouillonne,

Ça brouillonne.

Dans ce demi-soir lunaire

Tant de voix se disputent la tribune,

Silence…

Il est temps de ne rien dire….