Mes Everest : Léonard Cohen, écoute les histoires…

Ecoute les histoires
contées sur l’an dernier
qui semblent être d’ailleurs
bien qu’ici elles soient nées

Ecoute un nom
si intime qu’il est brûlant
Ecoute le dit à haute voix
et apprends apprends

L’histoire est une aiguille
pour endormir les hommes
trempée dans le poison
de ce qu’ils veulent garder

Le nom qui t’a sauvé
a un goût étranger
exige un corps étranger
gelé dans les rebuts de l’an dernier

Et ce qui vit s’attarde
près des monuments érigés
et rend son dernier souffle
en lettres dorées

Ce sont des cris de maturité étouffée
sur mes genoux cinglés
Je suis avec la neige
dans les mers tombée

Je suis avec les chasseurs
affamés et rusés
et avec le gibier
vif tendre et dénudé

Je suis avec les maisons
par la pluie emportées
sans laisser la dent d’un pilier
sous le râteau les rassembler

Que les hommes gardent les noms
griffent les vents qui soufflent
écoutent les histoires
mais ce que tu sais tu le sais

Et savoir suffit
pour de telles montagnes
où rien ne demeure
maisons arbres ou murs

Contre la vitre…

Dans le compartiment, il y a cette odeur, unique, qui s’accroche aux vêtements. Une odeur de voyages, trop courts, pour que la sueur soit absorbée par les souvenirs touristiques. Une odeur de vitre propre, de soupirs fatigués, une odeur de vie qui est à la peine, pour s’approcher de ce dont on rêve quand on est la tête contre la vitre. On ressent les vibrations, et puis il y a l’humidité de l’haleine qui fait comme un voile. Le voyage contre la vitre peut commencer, les yeux qui se ferment et le skaï devient cuir sauvage. Les néons ferroviaires sont des reflets de lune sur l’eau, pas un son, pas une voix qui ne troublent le rien d’un songe qui cherche son issue. Comme une musique, comme une mélodie. Et le couple d’en face, si vieux, si bons, qui posent leurs yeux sur la main de l’autre, pour signifier leur amour. Ils sont si beaux, si vrais, avec des souvenirs en réserve, pour chaque aiguillage, des regards croisés. Le front fait corps contre la vitre, les vibrations se font plus douces, le couple est comme un bouquet. Plus loin des jeunes filles rient, elles sont heureuses, heureuses de leurs sens, de ce qu’elles disent, de ce qu’elles montrent aux regards des peureux du bonheur. Elles batifolent, de mots en mots, d’histoires banales en tranches de vie. Et leurs rires nous réchauffent dans ce temps qui ne fait que passer.

Matinales…

Je, tu, il, elle, on, vous, ils

Sur la page blanche de mes chaque matin

Je cherche

Je cherche

Qui va parler

A qui m’adresser

Que et quoi vous dire

Ce dont je ne doute pas

C’est le comment

Je choisis dans ma boîte à plumes

La fine et belle encore endormie

Je la lisse et la trempe dans les encres grises

De mes restes de nuit

Entends la qui crisse en glissant

Sur la première ligne de ton jour qui sourit

Matinales…

Sur les hauts plateaux du Cantal

Vers le ciel j’ai tant levé la tête

Est venu le jour où est entré le bleu

Oubliés les murs de nos grises cellules

Chantent et dansent les couleurs en fête

J’ai jeté la clé des rêves fermés

Poèmes de jeunesse : « dans la nuit d’un samedi stéphanois »

J’ai écrit ce texte il y a quarante quatre ans, avec vraisemblablement comme fond musical, le stéphanois de Bernard Lavilliers, la photo est beaucoup plus récente….

Nuit stéphanoise

Samedi soir

Nouveau départ

Nouvelle chute

Pour une inconnue

De rires

Liquides

Béquilles pour s’éclater

Dans les rues

Des comme nous

Qui traînent leur habitude

De la petite semaine

Qu’ils ont brûlée

Dans des pauvres jeux quotidiens

Qu’ils continuent encore

Parce que c’est bon

Parce que le siècle s’éssouffle

Et ne veut plus d’eux

Ils sont nés pendant l’épidémie

Ils subsistent pendant l’agonie

Alors ils s’en foutent

Ils veulent aller plus vite

Parce qu’autrement

Ils n’auront plus que leur ombre cerceuil

A simuler

On les montre du doigt

Quand ils s’exagèrent

On les ignore quand ils se terrent

Ils traînent tous ensemble

A construire un monde

Qui s’écroule à chaque aurore

Regarde les dans les villes qui s’enterrent

Regarde les dans les villes qu’ils aiment

Par la multitude des autres

Des ceux qui sont comme eux

Regarde les

T’es comme eux

Regarde les….

Flash…

J’ai soudain faim

Je coupe une belle tranche de rire

Dans une tourte à la croûte chatouilleuse

Je croque et craque

Le chant doux de la mie

Glisse dans le creux de mon oreille

Une rime à la miette dorée

Semailles…

Dans le jardin des mémoires de demain

J’ai semé un vieux fond de graines de rires faciles

C’est la bonne saison

Je le sais je le sens

C’est le temps

Le temps si rond si long

De la bonne raison

Il le faut on attend

Regarde

Les granges débordent de molles pailles

Oubliées de vieilles moissons

Entends les pleurs des rides sèches de la terre

Aux prochains soleils levés

Tu cueilleras ta première fleur au sourire câlin…

Matinales…

Il est des matins roux
Qui emplissent de rêves
Les fonds de faille
De nuits ocres aux angles droits
Ils posent légers
De douces caresses
Sur nos joues creusées

27octobre

Matinales…

Il est des jours qui débutent en riant
Dans le fracas d’un songe de nuit
On a trouvé des traces de blanche paix
La nuque est raide de ces longs combats
La bouche est sèche des mots durs
Qu’elle a craché
Le matin nouveau étire ses longues ailes
Il est venu le temps des bons amis

26 septembre

Poèmes de jeunesse :  » à toi.. » deuxième partie

Mais on y croit encore

Parce que l’unique s’immobilise

Parce que la règle est identique

Parce que les textes gravent leurs mots

Pour s’en souvenir

Et pour que les autres disent

Qu’ils ont bu

Une autre chose

Une autre dose

Qui oublie le hasard

Du verbe sans sommeil

Qui oublie le remords

Du jour sans soleil

A vanter des histoires

On finit par crever

Alors toi tu t’inventes une mort

Pour les lèvres de celle qui t’écoute

Et tu lui parles d’une autre

Partie pour là-bas

Et elle te tient la main

Parce qu’elle sait que t’as peur

Et toi tu as envie de lui dire

Que tu l’aimes

Parce que c’est vrai

Mais tu as peur

Parce qu’elle est trop proche

Parce qu’elle ressemble trop

Au souvenir

Que tu as voulu oublier

Mais qui appartient aussi à d’autres

A celles que tu n’as pas prévues

Mais que tu arrives à rencontrer

Février 1980

Matinales…

C’est un matin qui boitille

La nuit aux pierres lourdes

Lui pèse encore sur le dos

Derrière les grises vitres

Un presque jour se débat

Au loin la belle lueur

Attend l’agonie du triste sombre

25 septembre 2025

Poèmes de jeunesse : « à toi » première partie

Je reviens avec mes poèmes de jeunesse : en voici un nouveau que je viens de redécouvrir et que je publie en deux parties…

Gueule de vagabond

Esprit moribond

Ton oeil se perd dans ta mémoire

Comme ta larme

A l’horizon de ton regard

S’est noyée

Dans un voyage sans retour…

Partie, finie

Totalité sans remords

Pour un fou qui s’en fout

Dans l’histoire de son rêve

Qui s’étouffe en recherchant

Partie, finie

Jouet d’un regard

Qui dit toujours non

Parce qu’il a peur du champ

Où ils ont cultivé son indifférence

Et où il a disparu

Emporté par une affreuse ressemblance

Avec la mort

Des ceux qui le lui ont dit…

Mais pourquoi

Pourquoi ?

Matinales…

La Charente avec dans le fond Rochefort et le pont transbordeur, photo réalisée par ma cousine Aline Nédélec

A l’ouest de mon premier regard
S’étire en glissant ce long soupir
Chant de brumes d’autres mémoires
Il est difficile d’être triste longtemps
Ce n’est plus ton rire qui invite au combat
Je garde en secret ce fond de silence
Je te l’offre tu feras un bouquet de fleurs séchées

Mes Everest, Boris Vian : « pourquoi je vis. »

Pourquoi que je vis
Pour la jambe jaune
D’une femme blonde
Appuyée au mur
Sous le plein soleil
Pour la voile ronde
D’un pointu du port
Pour l’ombre des stores
Le café glacé
Qu’on boit dans un tube
Pour toucher le sable
Voir le fond de l’eau
Qui devient si bleu
Qui descend si bas
Avec les poissons
Les calmes poissons
Ils paissent le fond
Volent au-dessus
Des algues cheveux
Comme zoizeaux lents
Comme zoizeaux bleus
Pourquoi que je vis
Parce que c’est joli

Belle brune…

Au sommet de nos peurs bétonnées

Doucement

A tâtons

Nous cherchons

Ce vieux bout de brume

Que belle brune

En rêvant a soulevé…

Silence pluvieux…

Silence pluvieux,
J’ai la mer au bord des yeux.
Dans le loin bleu
De mes mémoires salées,
Deux ailes se sont envolées.
Vent d’hier,
Sur les vagues les a posées.
Explose l’écume,
S’envolent perles de brume.
Regarde la mer belle.
Sur la plume de tes mots
A la feuille amarrée,
Mer a chanté,
Mer a soufflé.

Matinales

S’il reste quelques miettes de vrai

Dans le fond de la vieille marmite de vérité

Nous gratterons avec la fourchette de l’espoir

Et porterons à la bouche ces restes d’hier souriant

22 septembre

Flaques…

On a tous un rêve de flaques

Longue et large

Petite mer des belles amitiés

Comme l’enfant insouciant

Au rire parfum d’océan

Les deux pieds joints

Tu sautes avec la jolie joie

Oui celle qui éclabousse

On rit on pleure

Il pleut on s’ébroue

Gouttes de pluie perlent de lui

Larmes salées parlent d’une si belle

Et je sème une suite de cailloux

Pour nos lendemains un peu fous

Derrière la vitre…

Derrière la vitre de nos envies

La grise ville nous a menti

Pas un bout de mer

Pas un souffle de ce bel air

Les vagues se sont figées

Dans leurs longues quêtes salées

Inspiration…

Fenêtre ouverte
Sur le rond silence bleu
Du matin frileux
J’attends les mots blancs
Qui frappent sur les vitres endormies
J’entends la pointe dure du stylo
Elle crisse et glisse
Sur ma belle feuille fripée
De sa longue nuit agitée

Le vent se lève : 2

Sur la pente raide d’un chemin creux
Je presse le pas vers un sommet ivre de bleu
J’avance
Le souffle court d’un rire qu’on empêche
J’attends
Crissement d’une caresse rêche
Je frissonne
Longue et verte vague à l’âme
Se jette en pleurant
Sur la rive molles de mes nuits blanches

Le vent se lève…

Derrière le tendre vert des collines alanguies
J’entends le vent qui bruit
Sans un cri
Un reste de pli bleu
Couvre ronde larme de si peu
Sur le bord gris de tes yeux bleus

Matinales…

C’est un matin au gris surpris

Je ne l’attendais plus

Au creux d’une nuit de songes soleil

Je riais à n’en plus rêver

De ces rideaux levés sur des mots enfants

Mots pirouette

Mots cabrioles

Qui bondissent rougissent

Te tiennent d’une main épuisée du sucre interdit

Je ne l’entendais plus

Ce long cri de ce toujours dernier jour

Enfoui sous les draps d’une mémoire oubliée

Mémoires…

Vieil homme se souvient

Dans le feu intérieur de son regard bleu

Un fond de mémoire brûle de mille yeux

Vieil homme s’est assoupi

Dans un coin gris de ses souvenirs asséchés

Une larme s’est envolée

Poèmes de jeunesse :

Il m’en reste encore, que je retrouve de ci, de là…. En voici un, une pépite, écrite en 1981…

La liste de tes dégoûts

Dépassaient l’infini de ta soif

T’ajoutes de la pluie

A tes yeux secs

Ton soleil brillait

Le soir à intervalles réguliers

Entre deux cris de présence

Tu filtrais les paroles

En enfilant les vers

Sur des fils sans bouts

J’ai rêvé d’une fenêtre…

Photo de Jeffrey Czum sur Pexels.com

Lassé de me cogner
Aux angles mauves
Du grand mur gris
De vos molles promesses
J’ai rêvé d’une fenêtre
Ouverte sur le souffle bleu
De nos demains heureux

Matinales..

Il arrive que le temps soit à la contemplation

Simple inattendue fraîche

Elle débarque sans crier sur les rives des matins communs

Et les soupirs de l’impatience sont apaisés

Mes Everest, Aymé Césaire…

Saison âpre

Cercle après cercle

quand les déserts nous auront un à un tendu tous leurs

miroirs

vainement les nuits ayant sur la tiédeur des terres étiré

leur cou de chameau fatigué

les jours repartiront sans fantôme à la poursuite de purs

lacs non éphémères

et les nuits au sortir les croiseront titubants

d’un rêve long absurde de graminées

Esprit sauvage cheval de la tornade gueule ouverte dans ta suprême crinière en moi tu henniras cette heure

Alors vent âpre et des jours blancs seul juge

au noir roc intime sans strie et sans noyau

jugeant selon l’ongle de l’éclair en ma poitrine profonde

tu me pèseras gardien du mot cloué par le précepte

Flash…

Dans le fleuve des espoirs à venir

J’ai jeté ma ligne de fil mauve

Pas un rire n’a mordu à la mouche éphémère

Seuls deux ou trois ronds dans l’eau

Tentent la vaine traversée

Sur l’autre rive aux herbes pointues

On devine l’étreinte des retrouvés

Mes Everest, René Char:  » les vivres du retour »

Au fond de la nuit la plus nue
Pas trace de village sur la houle
Je n’ai qu’à prendre ta main
Pour changer le cours de tes rêves
Embellir ton haleine malmenée par la rixe

Tous les sentiers qui te dévêtent
Ont dans le lierre de mon corps
Perdu leurs chiens leurs carillons
La tige émoussée de l’étoile
Fait palpiter ton sexe ému
A mille lieux vierges de nous

Nous restons sourds à l’agneau noir
A toute goutte d’eau de pieuvre
Nous avons ouvert le lit
A la pierre creuse du jour en quête de sang
De résistance.

Placard pour un chemin des écoliers 1936-1937

Flash…

Mais où êtes vous donc l’ami

Voici plusieurs jours qu’on ne vous entend

Nous nous inquiétons vous le savez

Vos mots nous manquent

Dans le soir frissonnant

Il nous réchauffe en murmurant

Pas de souci je suis là

La pâte de mes mots repose

Je veille sur elle

Avant qu’elle ne lève

Demain peut-être

J’étirerai je pétrirai

Et sur le feu doux de mes émotions

Doucement je la poserai

Et elle chantera

Je le sais…

Belle brune…

Au sommet de nos peurs bétonnées

Doucement

A tâtons

Nous cherchons

Ce vieux bout de brume

Que belle brune

En rêvant a soulevé…

Mes Everest, Tristan Corbière : « la cigale et le poète…

Et comme annoncé hier, voici la cigale et le poète qui ferme le recueil « les amours jaunes »

Le poète ayant chanté,
Déchanté,
Vit sa Muse, presque bue,
Rouler en bas de sa nue
De carton, sur des lambeaux
De papiers et d’oripeaux.
Il alla coller sa mine
Aux carreaux de sa voisine,
Pour lui peindre ses regrets
D’avoir fait — Oh : pas exprès ! —
Son honteux monstre de livre !…
— « Mais : vous étiez donc bien ivre ?
— Ivre de vous !… Est-ce mal ?
— Écrivain public banal !
Qui pouvait si bien le dire…
Et, si bien ne pas l’écrire !
— J’y pensais, en revenant…
On n’est pas parfait, Marcelle…
— Oh ! c’est tout comme, dit-elle,
Si vous chantiez, maintenant !

Tristan Corbière, Les Amours jaunes, 1873

Mes Everest, Tristan Corbière : le poète et la cigale…

Le poète et la cigale ouvre le seul recueil de Tristan Corbières : « les amours jaunes » en 1873, je vous proposerai demain de découvrir « la cigale et le poète » qui ferme ce même recueil

Le poète ayant rimé,
IMPRIMÉ,
Vit sa Muse dépourvue
De marraine et presque nue :
Pas le plus petit morceau
De vers ou de vermisseau.
Il alla crier famine
Chez une blonde voisine,
La priant de lui prêter
Son petit nom pour rimer.
(C’était une rime en elle.)
Oh ! je vous paierai, Marcelle,
Avant l’août, foi d’animal !
Intérêt et principal.
La voisine est très prêteuse,
C’est son plus joli défaut :
Quoi : c’est tout ce qu’il vous faut ?
Votre Muse est bien heureuse…
Nuit et jour, à tout venant,
Rimez mon nom… Qu’il vous plaise !
Et moi, j’en serai fort aise.
Voyez : chantez maintenant.

Flash marin, inédit…

Au bord d’une belle nuit

Les ombres bleues des aciers

S’étreignent entre ciel et mer

Les caresses grincent et crissent sous le sel

Je vous aime hauts oiseaux seuls

Aux ports attachés

Je sens vos larmes de rouilles

Elles glissent sur la paume sèche d’une main oubliée

Seule la rouille est restée…

Tout doucement, cargo a glissé.

Houle qui roule l’a poussé.

Sur le sable fin, abattu, s’est posé

Grand corps affalé,

Seul et désarmé,

J’ai mal pour l’animal que tous ont oublié.

Seule la rouille est restée.

Patiemment, il attend la marée

Les premières vagues assoiffées lèchent

Une coque vide et fatiguée.

Seule la rouille est restée.

Le vent cruel s’est apaisé,

Il abandonne sur la plage le navire humilié.

Tas de ferraille désemparé,

Que la mer a licencié.

L’équipage est effacé,

Seule la rouille est restée.

Blessure du métal que l’océan a rongé,

Comme une coupure que les vagues ont creusée.

Seule la rouille est restée.

Cadavre de métal sur le sable échoué,

Pour le bateau blessé,

Larmes salées j’ai versées.

Songe…

Entre les rides

Des espoirs déçus

Un bouquet de couleur

Une larme bleue

Douce lueur

Sur ces quelques fleurs

Oublie les rires mauvais

Va, cours

Rêve

Creuse là

Oui

Ici

Tout au fond de la poche

Tu trouveras

Les dernières miettes

De l’arbre heureux…

A tire d’ailes…

Sur la peau blanche de mes espoirs
J’écris les mots pour demain

Dans un bouquet de rires enfouis
Je trempe ma plume épuisée

Sur le papier au grain glacé
Une boucle aux bords bleutés
Je trace en pleurant

Ces mots que j’aime
Pour toi
Pour nous
Je les lie

Main dans la main
Loin du hier de nos ennuis
Ils s’envolent
A tire d’ailes
Entre les bras du couchant

Regarde-les
Ils s’enfuient
Regarde-les
Nous sommes en vie

Brumes

Douce paupière

De brume

Se ferme

Sur l’oeil roux

D’un automne

Ivre de lumière

Mes Everest, Tahar Ben Jelloun :  » quel oiseau ivre… »

Quel oiseau ivre naîtra de ton absence

toi la main du couchant mêlée à mon rire

et la larme devenue diamant

monte sur la paupière du jour

c’est ton front que je dessine

dans le vol de la lumière

et ton regard

s’en va

sur la vague retournée

un soir de sable

mon corps n’est plus ce miroir qui danse

alors je me souviens

tu te rappelles

toi l’enfant née d’une gazelle

le rêve balbutiait en nous

son chant éphémère

le vent et l’automne dans une petite solitude

je te disais

laisse tes pieds nus sur la terre mouillée

une rue blanche

et un arbre

seront ma mémoire

donne tes yeux à l’horizon qui chante

ma main

suspend la chevelure de la mer

et frôle ta nuque

mais tu trembles dans le miroir de mon corps

nuage

ma voix

te porte vers le jardin d’arbres argentés

c’était un printemps ouvert sur le ciel

il m’a donné une enfant

une enfant qui pleure

une étoile scindée

et mon désir se sépare du jour

je le ramasse dans une feuille de papier

et je m’en vais cacher la folie

dans un roc de solitude

Flash…

Et j’entrerai dans le rêve d’un oiseau

Il y aura des hommes d’en bas

Qui agiteront leur bras

Je les entendrai me dire qu’ils voudraient me rejoindre

Et je m’endormirai au bord d’un fil mauve

Poèmes de jeunesse…

Un souffle
De vie.
Pour longtemps.
Deux sourires,
Soudain.
En format souvenir.
Une joie,
Qui cogne
Aux fenêtres d’un civilisé du retard.
Rapide,
Un regard qui dure.
Deux regards qui tremblent
Et ils comptent
Sur leurs échiquiers intérieurs
Les fous qui leur jouent
Un hymne de mots
Pour un soir
Qui dure
Et ils trouvent ensemble
La route des autres
Et ils s’aiment
Vite

Mes Everest, Yves Simon : »raconte toi »

Tu as peur des gens qui passent
Dans ta vie ou sur le trottoir d’en face.
Tu as besoin qu’ils te regardent
Et pourtant tu restes là, sur tes gardes.

Raconte-toi
Raconte-toi

Tu écris aux visages que tu as vus
En quadrichromie à la Une des revues.
Tu leur dis : je te regarde, est-ce que tu me vois ?
Dans le brouillard de ma ville où j’ai si froid.

Raconte-toi
Raconte-toi

Envoie toutes sortes de messages
Aux inconnus et lucioles de passage.
Prends le parti du risque et des erreurs,
Le silence est toujours complice ou trompeur.

Raconte-toi
Raconte-toi

Prends des feuilles 21×27, un stylo,
Une caméra Super 8, un magnéto…
Regarde à l’intérieur de tes rêves et dans les journaux
Toute la folie du monde est dans ton cerveau

Raconte-toi
Raconte-toi

Billet d’humeur : confiance !

Il fut un temps où certains mots étaient agréables à dire, à prononcer. On les articulait avec délice, tant ils laissaient sur le palais des saveurs agréables. Il faudra peut-être dresser une liste de ces mots qui sont aujourd’hui perdus pour l’écriture.

Je ne parviens plus à apprécier la mélodie de ce mot « confiance ».

Elle était belle cette confiance qu’on se partageait comme un fruit gorgé de soleil, elle était belle cette confiance qui accompagnait toutes les amitiés, qui parfumait les amours, elle était dans le regard bleu de ces enfants que l’on prend par la main, elle était dans la petite flamme vacillante derrière le regard d’un vieux père qui s’éteint, elle était dans l’arc en ciel des sourires de ceux qui ne se sentent pas oubliés. On lui cherchait des rimes de joie, la danse, la chance, la présence, l’alliance.

Mais aujourd’hui l’horloge molle des haines multiples a tourné, et la confiance que j’aimais s’est abîmé dans le marécage des fausses promesses, des phrases creuses, et les rimes qui l’accompagnent sont d’un monde que je ne supporte plus…

10.09.2025

D’un rire malin…

Dans le presque bout
Du pâle gris
D’un lointain matin
Coquin
Câlin
J’ai posé
La belle couleur
Du rire malin

Je te savais…

C’était l’heure des sans amis
Penché vers un presque rien
Je voulais prendre ce chemin
Et rêvais d’y rencontrer les hommes
Aux doux regard paisibles
Qui rêvent de lendemains
Aux bords ronds et malins
J’ai marché jusqu’au dernier bout
Lointain
Oh si lointain
Elle était là
Seule et perdue
Vêtue d’une longue trainée de brume
Elle attendait en souriant
Je te savais
Tu le sais
Entre tes larges marges inventées
Je t’avais inventé

Mes Everest : Marcel Martinet…

Feuille d’automne

Le vent de cette nuit a fait tomber les feuilles.
Nous ne vous verrons plus, feuillages enflammés,
Feuillages enivrés de soleil et d’automne,
Nous ne vous verrons plus, feuilles des peupliers,
Passionnées et pâles, harpes parmi les arbres,
Le vent de cette nuit a fait tomber les feuilles.

Nous ne vous verrons plus, feuilles des châtaigniers,
Flambées et coupées droit comme des fers de lance,
Feuilles des marronniers, sanguines et palmées,
Et vous, feuilles en pluie des bouleaux aux troncs blancs,
Hêtres bariolés comme un tapis persan,
Nous ne vous verrons plus, feuilles au vent tombées.

Voici l’hiver, les arbres noirs, les branches nues…

– Tu as mal regardé, tu ne nous as pas vues ;
En points de duvet gris, en pointe de chair rose,
De nos écorces noires, de nos écorces nues,
Avant que nous fussions tombées, feuilles d’automne,
Nous bourgeonnions déjà tout le long de nos branches,
En pointe de chair rose, en points de duvet gris,
Feuilles du printemps neuf et déjà presque écloses,
Nous qui ne savons pas ce que c’est que mourir.

Flash…

Il faut rester liés

Peu importe la couleur, la matière, l’âge, ce qui nous lie est plus fort ce qui nous sépare. La haine, les haines qui déferlent aujourd’hui sans aucune limites, sans aucun garde fous me donnent la nausée. Les mots sont abîmés. La pensée n’existe plus. Seul le réflexe compulsif domine. Je n’entends plus que des vociférations. Il nous manque tant celles et ceux qui loin de leurs narcissiques écrans éclairaient les chemins noirs, ( Camus je pense à toi… ).

De ci de là des paroles posées, qui sortent de cette permanente mélasse où tout est confondu : la politique et ses bassesses, l’histoire et ses blessures, et la haine sans limites pour des peuples errants qui souffrent en silence d’être les otages des apprentis sorciers qui occupent et salissent nos espaces de vie…

Le temps s’est achevé…

Dans le silence mou d’un matin bleu
On s’arrête

Dans le plein rêve
D’un monde heureux
On s’arrête

Juste au-dessus du vague soupir
Las
On n’entend plus la douce mélodie
On respire, on espère
On hésite, on appelle
Oh rien
Ou si peu
Juste le mot
Juste un seul
Léger
Goutte à goutte
Rivière l’épelle
On baisse les yeux
Plus un souffle d’air
Tout se fige
Une par une flaques d’eau
S’assèchent
Et sur la surface lisse d’un vague ruisseau
Le temps s’est achevé
Nous ne l’attraperons plus

Mes Everest, Joachim du Bellay

Si notre vie est moins qu’une journée

Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empanée ?

Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.

Là, ô mon âme au plus haut ciel guidée !
Tu y pourras reconnaître l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

Flash…

Entre les sombres rides du monde qui s’affaisse

J’écris trois lignes de mots légers

Regarde-les

Ils ne cherchent pas les fausses rimes

Pour amuser les amputés du verbe aimer

Ils ne s’agitent pas sur les pistes de tristes danses

Pour inventer des joies sautillantes

Regarde-les

Ils écoutent les presque silences d’une lettre qui s’achève

Ils se tiennent par la main

Et entendent le souffle d’un rire nouveau

Qui leur chante la douce mélodie

De nos si beaux demains…

8 septembre

Carnets : pluie…

Il pleut à seau, il pleut des cordes, il pleut comme vache qui pisse, il tombe des trombes d’eau. Bref il pleut. J’aime beaucoup la poésie qu’engendre la pluie, il y a toujours cette idée du débordement, du torrent, du dégoulinement. Et pour être sincère c’est souvent la vérité. Mais quand la pluie est légère, qu’elle n’est pas un long sanglot désespéré, mais une simple et douce larme qui s’écoule en caressant la joue, on est, me semble-t-il, moins prolixe. Il existe pourtant de belles pluies, douces, fines, caressantes, reposantes. Des pluies qui donnent le sourire quand elles sont attendues, des pluies mélodieuses, qui chantent, qui clapotent, qui cliquettent. Et parfois dans le panier à mot de cette pluie on trouve des paroles heureuses aux rimes pluvieuses…

Dans un sac à papier

Pour ce long voyage au pays des bruyants

Il avait commencé une provision de silences

Dans un sac à papier froissé

Quelques trous de mémoire

Sagement attendaient

Il est si bon de ne rien dire

Quand tous sur l’écran tête baissée

Rêvent de participer

Son sac à mots était empli de douceurs

Bondé de rondeurs

Pas un jour ne passait

Sans qu’il n’y plonge la main

Pour déguster un autre demain

Mes Everest, René Char : compagnie de l’écolière

Je sais bien que les chemins marchent
Plus vite que les écoliers
Attelés à leur cartable
Roulant dans la glue des fumées.
Où l’automne perd le souffle
Jamais douce à vos sujets,
Est-ce vous que j’ai vu sourire ?
Ma fille, ma fille, Je tremble.

N’aviez vous donc pas méfiance
de ce Vagabond étranger
Quand il enleva sa casquette
pour vous demander son chemin
vous n’avez pas parue surprise
Vous vous êtes abordés comme coquelicot et blé.
Ma fille, ma fille Je tremble

La fleur qu’il tient entre les dents
Il pourrait la laisser tomber
S’il consent à donner son nom
A rendre l’épave à ses vagues
Ensuite quelqu’ aveux maudits
Qui hanteraient votre sommeil,
Parmi les ajoncs de son sang
Ma fille, ma fille Je tremble

Quand ce jeune homme s’éloigna
Le soir mura votre visage
Quand ce jeune homme s’éloigna
Dos vouté front bas et mains vides
Sous les osiers vous êtiez grave
Vous ne l’aviez jamais été
Vous rendra-t-il votre beauté?
Ma fille, ma fille Je tremble

La fleur qu’il gardait à la bouche
Savez vous ce qu’elle cachait père
Un mal pur bordé de mouches
Je l’ai voilé de ma pitié
Mais ses yeux tenaient la promesse
Que je me suis faite à moi même
Je suis folle Je suis nouvelle
C’est vous mon père qui changez.

Dans le bout de cette vie qui résiste…

Dans le bout de cette vie qui résiste
Il y a comme un voile gris
Flamme qui vacille
La peur n’ose plus entrer
Un rideau de larmes
Inutile elle recule
Son temps est passée

Je ne veux plus…

Je ne veux plus
De ce silence glacé
Qui roule en pleurant
Sur la mousse verte et ventrue
Des pentes asséchées

Je ne veux plus
De ces fracas de voix
Qui brisent en crissant
Les longues et fines lames
De mes rires boisés

Dans ma boîte à couleurs…

Dans ma boîte à couleurs

Je cherche ce mot qui tinte,

Je le voudrais doux et gai.

Un mot pour apaiser

Un mot pour aimer.

Et sur ma feuille pâle d’ennui,

Ivre de couleurs

Le poserai sans un bruit…

Mes Everest : André Malraux, extrait de la voie royale

Ces chutes de bois sonore qui ne lui parvenaient pas, il les entendait, de seconde en seconde, dans les battements de son sang; il savait à la fois que, chez lui, il guérirait, et qu’il allait mourir, que sur la grappe d’espoirs qu’il était, le monde se refermerait, bouclé par ce chemin de fer comme par une corde de prisonnier; que rien dans l’univers, jamais, ne compenserait plus ses souffrances passées ni ses souffrances présentes : être un homme, plus absurde encore qu’être un mourant… De plus en plus nombreuses, immenses et verticales dans la fournaise de midi, les fumées des Moïs fermaient l’horizon comme une gigantesque grille : chaleur, fièvre, charrette, aboiements, ces traverses jetées là-bas comme des pelletées sur son corps, se confondaient avec cette grille de fumées et la puissance de la forêt, avec la mort même, dans un emprisonnement surhumain, sans espoir. Les chiens maintenant hurlaient d’un bout à l’autre de la vallée; d’autres, derrière les collines, répondaient; les cris emplissaient la forêt jusqu’à l’horizon, comblant de leur profusion les espaces libres entre les fumées. Prisonnier, encore enfermé dans le monde des hommes comme dans un souterrain, avec ces menaces, ces feux, cette absurdité semblable aux animaux des caves. A côté de lui, Claude qui allait vivre, qui croyait à la vie comme d’autres croient que les bourreaux qui vous torturent sont des hommes : haïssable. Seul. Seul avec la fièvre qui le parcourait de la tête au genou, et cette chose fidèle posée sur sa cuisse : sa main.

Il l’avait vue plusieurs fois ainsi, depuis quelques jours : libre, séparée de lui. Là, calme sur sa cuisse, elle le regardait, elle l’accompagnait dans cette région de solitude où il plongeait avec une sensation d’eau chaude sur toute la peau. Il revient à la surface une seconde, se souvint que les mains se crispent quand l’agonie commence. Il en était sûr. Dans cette fuite vers un monde aussi élémentaire que celui de la forêt, une conscience atroce demeurait : cette main était là, blanche, fascinante, avec ses doigts plus hauts que la paume lourde, ses ongles accrochés aux fils de la culotte comme les araignées suspendues à leurs toiles par le bout de leurs pattes sur les feuilles chaudes; devant lui dans le monde informe où il se débattait, ainsi que les autres dans les profondeurs gluantes. Non pas énorme : simple, naturelle, mais vivante comme un œil. La mort, c’était elle.

Rimes sans peurs

Photographie de Mars Yahl

Au bout de ces tristes jours gris

Peur sans fin

On nous sert comme refrain

Pour ma rime qui se perd

J’ai plongé dans la pleine lueur

D’un si doux rêve de fleurs

Trois fois rien…

Trois fois rien

Me dites-vous ?

Oui trois fois rien,

Et c’est tout !

Cela suffit pour mon peu de bonheur…

Non vous dis-je !

Ce n’est pas assez,

Vous le regretterez…

Oh non, rien de plus,

Je vous en prie !

Pas de rose,

Plus de mauves,

Laissez les bleus en paix.

Je n’ai besoin que de terres grises

Pour écrire mes rêves bariolés.

Homme de moins que rien…

Homme de moins que rien
Visage mou
Regard moite
Poisseux d’aigres sueur
Qui s’incruste entre les rires innocents
Homme de moins que rien
Expire le mauvais parfum
De la suffisance des quelques siens
Il était de ces bavards inutiles
Qui encombre les salons
Homme de moins que rien
Creuse en soufflant
Un gras sillon de silences aigris
Ils étaient tant à le suivre
Roses fanées à la boutonnière
Oublieux de ses arrogances
Dans ce monde aux sourires sucrés
Ignobles, infâmes
Ont repris en cœur
L’hymne gris de leurs violences cachées

Rêve mauve…

Il est l’heure de la lumière,

Il me reste un bout de rêve mauve.

Infime miette dans un bol de rire noir,

Laissée là, douce et croquante

Par une nuit rassasiée.

Au creux du silence du matin qui gémit,  

J’avance tête baissée,  

Tirant sur le long fil de ce songe qui sourit.

Matinales…

Il reste quelques traces de brumes blanches

Sur cette belle page d’un matin bleu

De longues lignes froissées des restes de nuit

Attendent les premiers mots aux odeurs de pain chaud

6 septembre

Lourdes pierres noires…

Dans le fonds asséché de mon puits à rêves bleus
De lourdes pierres noires emplissent le vide de ma page blanche
Mots fleurs, mots ciels, mots vagues
Tous sont écrasés
Ils se tordent le cou pour inventer le chant
Des rimes en rires
Ils se tordent le cou pour s’échapper
De l’humide étreinte du nœud coulant qui les étouffe

J’attends…

En suivant la trace floue d’une histoire d’hier
J’ai glissé sur la flaque du doux présent
A tâtons je marche en riant vers le noir heureux
Où brille l’ombre de tes cheveux
Je souffre de l’oubli des ces presque rien
J’attends serein
J’entends chagrin
Un long soupir sec
Il étale en claquant
Des larmes au bleu coupant
Qui abîment en roulant
Les bords mous du chemin des gisants

Mémoires…

J’ai tenté l’impossible ascension

Vers la cime d’une mémoire abîmée

Lisse est la paroi surprise

Pas un qui ne veut

Glisse

Plus un qui ne peut

Glisse

Elle était belle cette histoire

J’ai suivi ses lourdes traces

Jusqu’aux neiges racontées

Mes Everest, Molière

Stance galante

Souffrez qu’Amour cette nuit vous réveille ;
Par mes soupirs laissez-vous enflammer ;
Vous dormez trop, adorable merveille,
Car c’est dormir que de ne point aimer.

Ne craignez rien ; dans l’amoureux empire
Le mal n’est pas si grand que l’on le fait
Et, lorsqu’on aime et que le coeur soupire,
Son propre mal souvent le satisfait.

Le mal d’aimer, c’est de vouloir le taire :
Pour l’éviter, parlez en ma faveur.
Amour le veut, n’en faites point mystère.
Mais vous tremblez, et ce dieu vous fait peur !

Peut-on souffrir une plus douce peine ?
Peut-on subir une plus douce loi ?
Qu’étant des coeurs la douce souveraine,
Dessus le vôtre Amour agisse en roi ;

Rendez-vous donc, ô divine Amarante !
Soumettez-vous aux volontés d’Amour ;
Aimez pendant que vous êtes charmante,
Car le temps passe et n’a point de retour.

1666

Souviens toi nous étions vivants…

Tu t’es pris les pieds dans le lourd tapis de la nuit,
Assis au bord de ton lit
Entre tes mains, ta tête tu as pris.
Souviens-toi, nous étions vivants,
Tu riais, je parlais, insouciant.
Sur nos lèvres séchées par le vent,
Dansaient les mots taquins,
Sautillaient les mots malins,
Coulaient les mots chagrins.
Dans un coin reculé,
De notre hier oublié,
Je t’entends, je te vois, tu es resté.

J’attends…

En suivant la trace floue d’une histoire d’hier
J’ai glissé sur la flaque du doux présent
A tâtons je marche en riant vers le noir heureux
Où brille l’ombre de tes cheveux
Je souffre de l’oubli des ces presque rien
J’attends serein
J’entends chagrin
Un long soupir sec
Il étale en claquant
Des larmes au bleu coupant
Qui abîment en roulant
Les bords mous du chemin des gisants

Jeudi…

Non, non, pitié,
Pas aujourd’hui,
Je vous en supplie,
Mon rire s’est enfui.
Pas de jeu de mots,
Pas de rimes en i.
N’insistez pas, je vous le dis.
Comment ?
Dommage, me dites-vous ?
Vous aviez de bons mots ?
Eh bien tant pis,
Je cède, allons-y !
Je n’en prendrai qu’un :
Je le veux bref et poli.
En avant mon ami,
Je suis tout ouïe.
Par quoi commencerez-vous ?
Comment par i ?
Paris ?
Malheur,
C’est bien ce que je dis,
Comment, que me dites-vous ?
Ce que je dis ?
Ce que je dis,
C’est jeudi…
Vivement vendredi…

Mes Everest : Baudelaire, la musique

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Sur le tableau noir de mes envies

Sur le tableau noir de mes désirs d’écriture
J’ai tracé quelques lettres de brumes
Des mots bleus se sont envolés
A tire ligne jusqu’au bord d’une blanche feuille
Que j’avais attendue
Une phrase est là, en suspens
Une autre aussi qui l’attend
Je les regarde heureux
Elle se sont aimées
Avec mon consentement

Mes Everest : « Je voudrais une fête étrange et très calme », Jacques Bertin…

Je voudrais une fête étrange et très calme
avec des musiciens silencieux et doux
ce serait par un soir d’automne un dimanche
un manège très lent, une fine musique
 
Des femmes nues assises sur la pierre blanche
Se baissent pour nouer les lacets des enfants
Des enfants en rubans et qui tirent des cerfs-volants blancs
Les femmes fredonnent un peu, leur tête penche
 
Je voudrais d’éternelles chutes de feuilles
L’amour en un sanglot un sourire léger
Comme on fait entre ses doigts glisser des herbes
Des femmes calmement éperdues allongées
 
Des serpentins qui voguent comme des prières
Une danse dans l’herbe et le ciel gris très bas
lentement. Et le blanc et le roux et le gris et le vert
Et des fils de la vierge pendent sur nos bras
 
Et mourir aux genoux d’une femme très douce
Des balançoires vont et viennent des appels
Doucement. Sur son ventre lourd poser ma tête
Et parler gravement des corps. Le jour s’en va
 
Des dentelles des tulles dans l’herbe une brise
Dans les haies des corsages pendent des nylons
Des cheveux balancent mollement on voit des nuques grises
Et les bras renvoient vaguement de lourds ballons

Les arêtes de mon stylo…

Lorsque j’écris, sur le papier, avec un stylo-bille des plus commun, je ressens très fort la sensation de l’écriture. C’est un acte physique, qui laisse des traces. Et je me souviens alors de cette toute première phrase que j’avais écrite il y a quarante trois ans lorsque je décidai d’écrire un roman, mon premier roman, première pierre d’un chantier qui ne s’est jamais fermé, même dans les pires moments, ceux où l’inspiration est ballottée dans les intempéries de la vie.
Je me souviens, j’avais 19 ans et j’écrivais : « J’ai la tête qui bourdonne, les mains moites. Mes jointures gardent en mémoire les arêtes du stylo. »
En ce moment, presque tous les soirs mes doigts gardent en mémoire les arêtes de mon stylo.

Matinales…

Dans un dernier sursaut une nuit de pleine pluie

Etale ses restes d’humides gris

Le soleil entre sur la pointe des pieds

Ce spectacle de molles vapeurs ne l’inquiète pas

Fier, il hausse les épaules

« Pour qui me prends-tu sombre matin

Tu le sais depuis tant de temps

Rien n’arrête mes troupes colorées… »

2 septembre

Flash…

Un jour je prendrai le risque de ne rien dire

Pour être invité à la table du silence

On prendra un verre ou deux

Cocktail de brumes

Et on ne parlera pas

Pour s’entendre mieux

Mes Everest : Michel Merlen

Fracture du soleil

Hier j’épousai le vaisseau neuf

seconde après seconde

fracture du soleil

nous armés de poinçons

faisions de petits trous dans la mer

aux longues lieues

comme des virgules.

Aujourd’hui les galets au coeur

j’étincelle

quelle veine à mon poignet

bat

et

le rejoindra ?

« Les fenêtres bleues »

Mes Everest : Léo Ferré, le lit….

Cette antichambre du tombeau
Où froissent comme des drapeaux
Les draps glacés par la tempête
Ce tabernacle du plaisir
Avec la porte du désir
Battant sur l´ennui de la fête
Cette horizontale façon
De mettre le cœur à raison
Et le reste dans l´habitude
Et cette pâleur qu´on lui doit
Dès que l´on emmêle nos doigts
Pour la dernière solitude

Le lit
Fait de toile ou de plume
Le lit
Quand le rêve s´allume

Cette maison du rêve clos
Sur le grabat, dans le berceau
Au point du jour ou de Venise
Cette fraternité de nuit
Qui peut assembler dans un lit
L´intelligence et la bêtise
Qu´il soit de paille ou bien de soie
Pour le soldat ou pour le roi
Pour la putain ou la misère
Qu´il soit carré, qu´il soit défait
Qu´importe lorsque l´on y fait
Autre chose que la prière

Le lit
Enfer pavé de roses
Le lit
Quand la mort se repose

Qu´il soit de marbre ou de sapin
Quant au lit qui sera le mien
Dans le néant ou la lumière
Je veux qu´on ne le fasse point
Et qu´on y laisse un petit coin
Pour un ami que j´ai sur Terre
Cet ami que je laisserai
Quand il me faudra dételer
Pour l´aventure ou la poussière
Ce frère de mes longues nuits
Et que l´on appelle l´ennui
Au fond du lit des solitaires

Le lit
Quand s´endort le mystère
Sans bruit
Dans la vie passagère

Regards…

Je voudrais écrire une histoire des regards

Regards croisés

Regards posés

Regard aimés

Regards secrets

Qui entrent dans la chair de nos silences

Nous murmurent des entre-mots oubliés

Aux ailes rondes et fripées

Et nous chantent la douce mélodie

Des amours attendues

Petite boule a souri…

Dans le coin sombre d’une journée ordinaire
Une boule de triste silence s’est endormie
La foule des bruyants passait
Regard levé
Pas pressé
Pas un pour lui parler
Et doucement la rassurer
Pas un pour murmurer
Ne crains rien petite
Ne crains rien
Tu verras on va t’aider
Tu verras on va t’aimer
Et ton chemin vers un long demain
Tu trouveras
Petite boule a souri
Un chant, un cri, un souffle
Tous sont réunis
Oh petite boule notre amie

J’ai un arbre dans la tête…

J’ai un arbre dans la tête,

Et,

Quand vient la nuit

Sur ses branches nouées

Reposent mes rêves du bel été

Regarde,

Ecoute,

Ils sont légers, ils sont beaux,

Ces songes qu’on dit vers

Balancent en riant

Au bout de leurs branches.

Dans la lumière du soir tombant,

Fleurissent des mots d’amour

Longues rimes enivrantes,

Qu’on effeuille en dormant.

26 mai…

Quelques miettes d’air marin…

J’ai plongé la main,

Dans le fond mauve de ma poche à sourires.

Il y restait quelques miettes d’air marin ;

Dans le doux creux de ma paume de cire

J’entends, elles chuchotent un chant câlin.

Ô si beaux ces mots loin du pire.

Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.

Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…    

La terre est heureuse…

La terre est heureuse
Elle explose de vie
Le rouge est un sourire
Elle l’offre aux regards qui l’envient
Elle l’offre au ciel
Qui l’a fait vie
Le rouge est une fleur
Une fleur des chants d’été
Le bleu du ciel est heureux
Le rouge est mis, la pierre est belle
Sur la prairie de ce midi
La terre est belle quand tu souris
Pas un bruit,
La chaleur s’est endormie

Rivière rêve…

Il y a dans les rivières qui s’étalent

Une docile tentation de basse mer

Les douces eaux rêvent de lentes vagues

Elles clapotent de toutes leurs forces

Sur les rives de vertes vérités

Mais l’océan lointain fier de ses rouleaux

Feint de n’entendre rien

Soleil matin…

Le soleil se lève ici aussi…

Regarde le…

Il ne veut pas que tu oublies.

Il aime tes mots.

Baume mauve couleur nuit

Sur doux visage gris

Lentement il luit.

Cest beau petit matin

Qui s’enfuit,

Poussé par le souffle frais

Du passant qui sourit.

Songe…

Entre les rides

Des espoirs déçus

Un bouquet de couleur

Une larme bleue

Douce lueur

Sur ces quelques fleurs

Oublie les rires mauvais

Va, cours

Rêve

Creuse là

Oui

Ici

Tout au fond de la poche

Tu trouveras

Les dernières miettes

De l’arbre heureux…

Matinales…

A l’heure molle des impatiences cadencées

J’entends parfois le cri de l’oiseau noir

Il pleure une curiosité engloutie

Au fond du gouffre numérique

Visages courbés

Nuques raides

Regards polis de vides

Ils ont effacé

D’un doigt qui glisse sur le verre appauvri

Les derniers chants qu’ils prennent pour des cris

Pas un signe pour lui

Oiseau noir ce matin est encore seul

Je lève les yeux

Je sais qu’il me voit qu’il m’attend

Oiseau noir du matin

Tu es mon réveil chagrin

12 avril

Bleu salé et vents taquins…

Et quand le soir sera venu
Nous serons apaisés
Où que nous soyons
En grand nous ouvrirons les fenêtres
En bleu salé nous nous voilerons
Un vent frais aux angles taquins
Nous parlera de tant d’autres lointains
Nos yeux frisés de fatigue
Inventeront des flots de lentes vagues
Nous entendrons les rires des oiseaux de mer
Et nous nous pencherons sur les calmes rives
De nos beaux lendemains

Matin léger…

Sur l’eau, quelques rides de lumières,
Le matin léger s’étire sur le fleuve.
Au loin la rumeur de la ville,
Comme un bruit qui s’éveille.
On s’étire, le silence se respire.
Il fait frais, on sourit.
Le jour se lève.
C’est beau,
La nuit s’est retirée,
Discrètement, le port l’a avalée.
Le soleil est là, on le sent.
On l’entend.
Chaque couleur s’est préparée,
Dans le matin léger,
Ses ailes lissées le fleuve a déployé.

Matinales,

A la une de ce matin grognon

Des mots froissés étalent leurs peurs

Au vent câlin ils se confient doucement

Un souffle glisse sur leurs rimes suspendues

Les larmes ont séché

Une virgule s’est posée

Les lettres ont dansé

A la une de ce mauve matin

Enfin nous nous aimons

21 mai

Memoires…

Entre les bras d’un jour finissant

J’entends le chant mauve

D’une longue nuit qui m’attend

Matinales, inédit

Je plonge des yeux encore fripés de nuit
Dans une bleue et lointaine vallée
Y coule le sourd torrent de mes mémoires rêvées
J’entends chants et rires qui s’éloignent
Et moi je reste sur les cimes lumineuses
De ces doutes aux brumes enroulées

Mes Everest : Jean Roger Caussimon

Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit
Les gens du « show-business » vous prédiront le « bide »
C’est un sujet tabou… Pour poète maudit
La Mort!
La Mort!
Je la chante et, dès lors, miracle des voyelles
Il semble que la Mort est la sœur de l’amour
La Mort qui nous attend, l’amour que l’on appelle
Et si lui ne vient pas, elle viendra toujours
La Mort
La Mort…

La mienne n’aura pas, comme dans le Larousse
Un squelette, un linceul, dans la main une faux
Mais, fille de vingt ans à chevelure rousse
En voile de mariée, elle aura ce qu’il faut
La Mort
La Mort…
De grands yeux d’océan, une voix d’ingénue
Un sourire d’enfant sur des lèvres carmin
Douce, elle apaisera sur sa poitrine nue
Mes paupières brûlées, ma gueule en parchemin
La Mort
La Mort…

« Requiem » de Mozart et non « Danse Macabre »
(Pauvre valse musette au musée de Saint-Saëns!)
La Mort c’est la beauté, c’est l’éclair vif du sabre
C’est le doux penthotal de l’esprit et des sens
La Mort
La Mort…
Et n’allez pas confondre et l’effet et la cause
La Mort est délivrance, elle sait que le Temps
Quotidiennement nous vole quelque chose
La poignée de cheveux et l’ivoire des dents
La Mort
La Mort…

Elle est Euthanasie, la suprême infirmière
Elle survient, à temps, pour arrêter ce jeu
Près du soldat blessé dans la boue des rizières
Chez le vieillard glacé dans la chambre sans feu
La Mort
La Mort…
Le Temps, c’est le tic-tac monstrueux de la montre
La Mort, c’est l’infini dans son éternité
Mais qu’advient-il de ceux qui vont à sa rencontre?
Comme on gagne sa vie, nous faut-il mériter
La Mort
La Mort…

La Mort?…

Flash…

Je cherche trois mots ce soir

Trois mots

Pas un de plus

Un mot doux

Un mot chaud

Un mot léger

Si vous le pouvez

Si vous le souhaitez

Choisissez en un, ou deux, ou même trois

Dans votre belle corbeille à mots

Vérifiez qu’il ne vous manquera pas

Et puis tiens

Proposez le moi

Promis j’en ferais quelque chose

Et bien sûr je vous en remercie

Ecoute…

Ecoute petit homme,

Ecoute.

Il est si beau ce monde qui ne dit rien.

Il est si beau ce monde,

Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,

Regarde ces furieux,

Fanatiques, frénétiques,

Ils ont le cœur électrique.

Ils préparent la prière,

Hymne cathodique

Aux rimes numériques,

C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,

Les impatients sont livides,

Epuisés, lessivés,

Un long sommeil les a lavés.

Ô Nuit blanche et câline,

Ne t’épuise plus à blanchir

Ces haines rances à mourir.

Semées sur l’écran creux

De leurs rêves sans bleu.

La nuit les a libérés.

Il est l’heure,

Affamés, ils attendent

La victime par eux condamnée.

Leurs mots sont prêts

Ils vibrent, affutés, aiguisés,

Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.

Ils attendent leurs matins numériques.

Rien ne brille, rien ne bouge.

Hystériques ils cliquent, ils cliquent,

Ils cliquent.

Et ce matin, petit homme,

C’est une claque,

Une claque pour les creux.

Les écrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?

Parties, envolées, manipulées, falsifiées ?

Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…

Le monde les voit

Il pleure de cette embolie

Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,

Le monde a agi.

Le monde ne regrette rien

Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,

Petit homme

La poubelle était pleine,

Le monde l’a vidée,

Et dehors l’a laissée

Matinales..

Il arrive que le temps soit à la contemplation

Simple inattendue fraîche

Elle débarque sans crier sur les rives des matins communs

Et les soupirs de l’impatience sont apaisés

Mes Everest : Samuel Beckett

« que ferais-je… »

que ferais-je sans ce monde sans visage
sans questions
où être ne dure qu’un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s’engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l’amour
sans ce ciel qui s’élève
sur la poussière de ses lests
que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

Flash…

Il y a parfois un trou dans le vide que laissent les absents
On y passe discrètement une tête
On laisse son œil se poser sur cette trace profonde
On attend doucement
Sans rien dire sans attendre
Là juste derrière le dernier souvenir
On entend le long murmure
D’un si beau fou rire…

5 septembre

Tribunal académique…

La brume…

En cette fin de semaine très chargée, le tribunal académique doit juger un cas très particulier.  Il s’agit d’une affaire dont on peut dire qu’elle est un peu trouble. C’est, en effet, sur la base de délations, par le biais de lettres anonymes, que la cour, après une rapide instruction, rend son jugement.

Nous sommes en fin de journée, la lumière a baissé. On distingue à peine le ou la prévenue dans le box des accusés.

Le président du tribunal est gêné : il sait que la salle peut réagir et faire de lui, pour quelques instants, le bouffon qu’il n’est pas. Tant pis, il n’a pas le choix. Il s’éclaircit la gorge et lance le tant attendu : « brume levez-vous ! »

Dans l’assistance, monte un léger murmure et quelques toussotements…

« Brume redressez-vous je vous prie, que les jurés puissent vous distinguer… »

Brume souffre. La lumière blafarde des néons est lourde. Brume a du mal à rester droite et debout et- convenons-en- se tient à la barre, un peu affalée.

« Brume cessez de vous répandre et restez concentrée sur ce que j’ai à vous dire ! »

« Brume, vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal académique car vous êtes accusée du crime de haute trahison, et pire, d’intelligence avec l’ennemi. En effet, si je m’en tiens aux déclarations faites sous serment, vous avez été vue, ou plutôt aperçue, ces derniers mois, en présence de l’ennemi, et pire, en compagnie des forces de l’étrange.

Le président tient l’acte d’accusation entre ses mains tremblantes. La brume est toujours levée, le regard un peu dans le vide. Elle attend, les yeux dans le vague, d’apprendre ce qui lui est reproché.

« Le 8 mars, vous avez été surprise, au lever du jour, en compagnie de l’armée des mauves. Les témoins parlent, je les cite, d’une belle lumière apaisante… »

« Le 13 juin, vous avez déserté le fleuve auquel l’académie vous a attachée et ce pour vous rendre sans autorisation au sommet d’une verte colline. Les témoins parlent d’une, je cite : magnifique couronne cotonneuse… »

« Le 15 juillet, vous avez été aperçue, en fin de journée, à l’heure où tous les chats sont gris, à proximité d’une fête champêtre. Je cite les témoins : « avec la musique et les lumières, cette douce brume d’été nous a remplis de joie, et même d’allégresse »

« A plusieurs reprises, à l’automne finissant, vous avez choisi de vous adjoindre comme compagnons de phrases, sans leurs consentements il va sans dire, les mots légère, douce, bleutée et avez délibérément abandonné épaisse, grise et obscure. C’est grâce au courage civique d’un gardien de la langue que vous avez été confondue et stoppée dans votre entreprise de déstabilisation d’une longue série de mots qui sont en dehors de vos frontières.

En conséquence et après délibération avec le jury et en application de l’article R 233-12 du code de procédure matinale, vous êtes condamnée à une éternité de travaux foncés.   

Mes Everest : Chant d’automne, Baudelaire, suite

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,

Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,

Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,

Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez moi tendre cœur ! soyez mère,

Même pour un ingrat, même pour un méchant ;

Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère

D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend : elle est avide !

Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,

Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,

De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !