La mer et la brume…

Je ferme les yeux,
Doucement, tout doucement.
Derrière les paupières lumière si douce.
Légère, fraiche, caresse que mon regard entend.
Et derrière mes yeux, ton regard brillant
Tes yeux, mes yeux nos regards mémoires.
Mes yeux, tes yeux, nos yeux qui s’effleurent et s’entendent.
Dans nos regards, la mer et la brume.
Dans nos regards un bouquet de souvenirs.
Regarde petite, regarde…
Regarde à l’intérieur de ton coffret à images
Quelques bijoux brillent pour deux.
Ecoute, petite, écoute.
Dans le creux de ta main,
Il y a le bruit de la mer
Ils ne sont deux à l’entendre.
Il est loin.
La caresse de ses mots sèche les larmes
Au coin de son regard, le sel a séché,
C’est beau, c’est si bon à caresser.

Océan n’en peut plus…

Il a voulu voir la mer,
Au fond de ses poches, quelques miettes
Pour des oiseaux qui ne viennent pas.
Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.
Il a voulu voir la mer.
Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.
Les autres en parlaient comme d’une fête foraine.
Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau.
Il est arrivé quand la nuit se retire,
La mer est devant lui, les autres ont menti.
Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,
Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.
Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer.
Et il pense à elle, hier elle est partie.
Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré
Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées
Son costume est usé, les coudes sont râpés
ll est sur la plage, immobile, pétrifié :
C’est beau la mer

Belle et tiède la nuit s’est invitée…

Il a voulu voir la mer,
Au fond de ses poches, quelques miettes
Pour des oiseaux qui ne viennent pas.
Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.
Il a voulu voir la mer.
Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.
Les autres en parlaient comme d’une fête foraine.
Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau.
Il est arrivé quand la nuit se retire,
La mer est devant lui, les autres ont menti.
Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,
Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.
Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer.
Et il pense à elle, hier elle est partie.
Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré
Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées
Son costume est usé, les coudes sont râpés
ll est sur la plage, immobile, pétrifié :
C’est beau la mer

Barre d’Etel…

Il a voulu voir la mer,
Au fond de ses poches, quelques miettes
Pour des oiseaux qui ne viennent pas.
Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.
Il a voulu voir la mer.
Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.
Les autres en parlaient comme d’une fête foraine.
Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau.
Il est arrivé quand la nuit se retire,
La mer est devant lui, les autres ont menti.
Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,
Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.
Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer.
Et il pense à elle, hier elle est partie.
Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré
Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées
Son costume est usé, les coudes sont râpés
ll est sur la plage, immobile, pétrifié :
C’est beau la mer

Il a voulu voir la mer…

Parce que dans ces périodes agitées et guerrières, la mer est un refuge de paix, je vais republier quelques uns de mes textes sur la mer…

Il a voulu voir la mer,

Au fond de ses poches, quelques miettes

Pour des oiseaux qui ne viennent pas.

Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.

Il a voulu voir la mer.

Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.

Les autres en parlaient comme d’une fête foraine.

Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau.

Il est arrivé quand la nuit se retire,

La mer est devant lui, les autres ont menti.

Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,

Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.

Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer.

Et il pense à elle, hier elle est partie.

Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré

Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées

Son costume est usé, les coudes sont râpés

ll est sur la plage, immobile, pétrifié :

C’est beau la mer

Faim d’écrire…

La faim d’écrire est forte, très forte, peut-être trop forte. Le garde-manger est plein, il déborde, il dégouline, de mots, de phrases déjà prêtes, qui attendent simplement la chaude caresse de la feuille que je leur ouvrirai.
Je n’ai pas besoin de les garder au frais. Ils se conservent très bien, mais sont peut-être trop nombreux. Je ne sais lequel choisir. J’ouvre la porte de la réserve. J’entends d’abord comme un murmure : « il est là, c’est lui, il va me choisir, c’est mon tour ». Ils attendent patiemment tous ces mots que j’aime. Certains sont couchés, bien à plat, à l’abri des regards mauvais, ce sont mes grands crus. Je reconnais libellule, il est seul, couvert de poussière, cela fait bien longtemps qu’il vieillit, peut-être trop ; il faudra que je me décide à en faire quelque chose. Au-dessus, mes préférés tout une rangée de flacons, de balbutiements, de mauves. Les casiers de brumes et de gris sont presque vides ; j’en ai peut-être trop consommé ces derniers temps. Dans le placard du fond j’ai stocké quelques phrases, toutes faites, toutes fraîches, mais je ne l’ouvre pas, je ne veux pas qu’elles s’échappent, il n’est pas encore temps, je dois chercher, encore, le menu, et tous les magnifiques plats qui le composeront. Je referme la porte de ma réserve, doucement pour ne pas éveiller les endormis, celles et ceux vers qui je ne vais jamais, parce que je les ai oubliés. Demain, peut-être je les retrouverai…
Peut-être.

Petite goutte d’eau…

Les mots d'Eric

Petite goutte d’eau,
Garderas-tu dans ta mémoire gelée
Le souvenir du chant glacé
De ta source cachée ?

Petite goutte d’eau,
Glisseras-tu en riant
Entre les bras protecteurs
D’une longue vallée sans lueur ?

Calme-toi,
O petite goutte d’eau,
Oublie ta montagne éternelle,
Fonde-toi dans la masse d’eau bleue…

Et roule, roule,
Petite goutte d’eau,
Jusqu’à la mer d’en bas
Qui entre ses bras te prendra

Alors petite goutte d’eau,
Tout doucement tu murmureras
Cette belle histoire
Que tant de fois tu as racontée…

14 février 2021

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Parlez moi de la mer…

Je n’en peux plus du bruit de la peur,
Je n’en veux pas de la suie grasse de vos haines,
Je n’en veux plus des complaintes aux rimes dures.
Parlez-moi de la mer, je vous en prie.
Où sont les vagues,
Où sont-elles ?
Entendez le vent,
Il pleure, vous dis-je,
On l’oublie,

Il est seul, il appelle.
J’entends son chant qui ondule,
Mes yeux se ferment,
Petites larmes coulent.
Vagues amères,
Douces et belles,
Sur les rives de mes lèvres muettes
Ont répondu, ô vent, à ton appel.
Parlez-moi de la mer je vous en prie…

Mes Everest, Grégoire Delacourt…

Les mots d'Eric

Parmi les pauses lecture que je m’accorde pendant mon chantier d’écriture, il y a eu ce magnifique roman de Grégoire Delacourt. L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensité poétique qui me provoque des vibrations.

/… Sa famille.

Des cultivateurs dans le Cambrésis. Vingt hectares de lecture fourragère. Quelques bêtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usées, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannée, un vieux cuir craquelé. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumé au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il précisé, mais pas vraiment la mer, une plage plutôt, celle des Argales, à Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me décevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour…

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Un trou de lumière…

J’ai ouvert une fenêtre oubliée,
Sur la façade nord
De ma mémoire étonnée.
Dans un trou de lumière bleue,
J’ai plongé ma plume engourdie,
L’ai posée sur les douces rides,
Du soir tombant qui s’étire.
Quelques mots légers,
Pour la nuit j’ai réveillé…
Et tes pâles lèvres sucrées,
Doucement ont murmuré…

La norme et la beauté…

vous êtes égarée.

Beauté : Egarée ? Nullement, sachez chère Norme, que si je me suis posée ici, sur cette belle fleur de pissenlit, c’est parce que je le voulais, et surtout parce qu’il le fallait.

Norme : Une fleur de pissenlit ! Pourquoi pas du chiendent, ou non du trèfle, oui tiens du trèfle ! Encore une fois je me dois d’intervenir. Je vous le dis, je vous le répète : jamais, je ne dis bien jamais, vous ne devez prendre la liberté de vous poser où bon vous semble, sans au préalable ne m’en avoir parlé…

Beauté : Je vous entends, je vous entends chère Norme, mais sachez que je ne me pose jamais au hasard…Voyez-vous ce que j’aime par-dessus tout, c’est la légèreté, la douceur, la délicatesse et surtout la discrétion. Vous conviendrez que ce ne sont pas les premières qualités de toutes ces fleurs qu’habituellement vous m’imposez dans vos plans de vols.

Norme : Mais enfin Beauté, reprenez-vous, je ne vous demande pas de faire de la poésie, mais simplement d’ouvrir les yeux. Regardez autour de vous, ces jonquilles, ces roses qui éclosent. Vous ne me direz pas que ce vulgaire pissenlit mérite plus qu’elles qu’on leur rende les honneurs qu’elles méritent.

Beauté :  Je vous écoute chère Norme et je ne vous dis pas que les fleurs que vous me citez doivent être oubliées, mais voyez-vous, il est des jours, où la beauté ne vous appartient plus. Elle s’envole, elle respire, elle est libre… Alors oui, je persiste dans ma désobéissance, et, je le sais, chère Norme vous n’aurez pas à le regretter…

28 mars

La norme et la beauté…

sont profonds. Je vous laisse juger…

Beauté : Ce soir je suis heureuse, tellement heureuse, ce n’était pas simple mais j’y suis arrivée.

Norme : De quoi me parles-tu ? De ce gribouillis fumeux que tu es allée me poser sur cette horrible plage que je me tue à dissimuler.  

Beauté : Gribouillis fumeux, horrible plage…Chère norme, as-tu bien regardé ? Mais je m’égare…Comment la norme peut-elle simplement regarder ? Tu n’es là que pour mesurer…

Norme : Quelle impertinente ! Beauté, mais as-tu simplement regardé, ces traces que tu as laissées ?  Que va-t-on dire ? Où sont tes limites ? Quatre cheminées ! Et pourquoi pas un pétrolier !

Beauté : Un pétrolier, quelle bonne idée, et j’y ajouterai aussi un amandier, un parolier, un cabanon, un réservoir, et surtout, surtout, norme engourdie, un peu d’espoir…

Norme : Il suffit beauté, je ne peux tolérer de tels écarts, tu le sais !

Beauté : Je te comprends norme, je le sais, tu n’y es pour rien. Je te demande une simple petite faveur…

Norme : Je t’écoute beauté.

Beauté : Ferme les yeux. Pendant quelques instants, oublie ce qu’on t’a raconté. Attends bien quelques minutes et doucement, tout doucement, soulève tes lourdes paupières et là, je te promets, tu verras. Et tu vivras…

La norme et la beauté…

Beauté : Je vais partir, je veux partir. Je veux qu’on m’oublie. Quelques temps peut-être, ou quelques instants, je ne sais pas, mais je veux partir. Alors on se souviendra, on me réclamera. Je les entends déjà : reviens, reviens…

Norme : Je ne comprends pas ce que tu gémis. Tu veux partir c’est bien cela ?

Beauté :  Oui c’est cela, bien entendue chère norme, partir, m’envoler, m’effacer….

Norme : Je ne te comprends pas, je ne te comprends plus. Tu parles comme une enfant gâtée. Regarde, tout est ici : regarde autour de toi, tout est là :  pour réussir, pour t’imposer. Ressaisis-toi, il faut que tu poses, il faut que tu oses.

Beauté : Tu prétends que j’ai tout, ici, tout ce qu’il me faut, mais je ne vois rien, je ne sens rien. Je m’ennuie à mourir. Tout est tracé, tout est formaté : tu choisis, tu élimines, tu décides, tu juges, tu convoques, tu condamnes. Quand il faut que j’apparaisse, les couleurs sont au garde à vous, elles sont pétrifiées, ma lumière les a abandonnés, tes paysages sont figés. Pire ils sont coagulés ! Tes visages sont communs, tes regards sont vides. C’en est trop, je n’en peux plus, je reprends ma liberté.

Norme : Voilà que tu recommences avec tes délires, tes envies de gris, de flaques poisseuses. Mais que veux-tu ? Tu le sais pourtant : ce que je décide n’est pas pour t’embêter ou t’humilier. Ce n’est pas une lubie. Ce sont les autres : ils me tiennent la main, me dictent ma conduite. Tu le sais, je suis une norme, je suis LA NORME, et ne suis pas née toute seule. Moi aussi, comme toi j’ai été convoquée, moi aussi je n’ai pas de liberté.

Beauté : Eh bien, échappe-toi aussi et laisse-moi m’envoler. Les autres finiront par s’habituer.  

Norme : Mais que diront-ils ces autres si plus rien de ce qu’ils attendent n’est beau. Que diront-ils, que deviendront-ils, que ressentiront-ils ?

Beauté :  Ils feront comme nous, il faut qu’ils sortent eux aussi, il faut qu’ils bougent. Il faut qu’ils changent, que leurs regards souffrent un peu, juste un peu, pour ensuite pouvoir s’étonner…

Norme : Impossible, nous ne pouvons pas, nous n’avons pas le droit….

Beauté : C’est fini, je vous quitte, je vous abandonne, je vous laisse à vos paysages lisses et glacées,

Norme : Nous quitter, nous abandonner, pauvre folle mais pour qui te prends tu ?

Beauté : Je suis la beauté, celle dont on rêve, celle qu’on attend, celle qu’on ressent quand on est vivant, là, à l’intérieur, celle qui explose pour tos nos sens quand on espère, quand on aime….

La norme et la beauté…

Je republie aujourd’hui quelques unes de mes « tribunes » sur le thème de la norme et la beauté…

Où l’on découvre que norme et beauté ont parfois un peu de mal à s’entendre, à se comprendre. Aujourd’hui nous retrouvons une norme « étonnée » pour ne pas dire irritée. Elle a convoqué une beauté libérée et l’interroge sur ses mauvaises fréquentations.

Norme : Que fais-tu ici ? Regarde autour de toi, ouvre les yeux, tu le vois bien, ici il n’y a rien que tu puisses regarder.

Beauté : Ce que je fais ici ? Mais je ne fais rien, je suis, je sens, je ressens. Et toi tu ne vois rien ? Ici je suis bien, ici je suis invitée. Alors tu vois, même pour quelques instants je vais m’installer…

Norme : Invitée ? Invitée ? Toi la beauté ? Mais regarde, ici tout est laid, qui t’aurait donc invité ?

Beauté : Du laid, du laid ? Suis-je à ce point aveuglée, que je n’ai rien vu de tout ce laid que tu as décidé de m’inventer. Moi je n’ai rien vu, et ici, tout, oui tout me plait. Toi tu restes enfermée entre les murs lisses de tes lignes droites. Regarde la douceur de ces courbes, c’est si simple, ici je suis bien.

Norme : Tu n’as rien vu et moi je n’ai rien su. Tu le sais, tu ne peux l’ignorer, jamais tu ne dois distribuer de la beauté sans que j’en sois informée. La beauté m’appartient, tu n’es que messagère.

Beauté : Oui je le sais, et je l’ai voulu, je suis venu et je ne t’ai rien dit. Peut-être pour que tu ne puisses rien abîmer. Ici vit un gris, un si beau gris oublié, il s’est souvenu de qui il était, alors il m’a appelé et sans hésiter je suis venue.

Norme : Un gris oublié ? Mais tu t’égares ma pauvre beauté. Regarde autour de toi, regarde ce que je vois, ce n’est que du terne, avec un gris qui nous désespère. Ici tout est sale, et si plein de triste.

Beauté : Mais ce que tu vois, ma pauvre, ce n’est que ce que tu crois. Ouvre les portes, aère-toi, regarde avec l’arrière de tes yeux et alors tu comprendras.

Norme : Cela suffit ! Je te le rappelle une dernière fois, tu ne peux pas décider n’importe quoi. Remballe tes couleurs, range ton gris oublié et rentre chez toi.

Beauté : Moi tu vois, c’est ce qui me plait, ici. A cette table je me sens vivante. Ici tout est riant. Regarde, ouvre-toi, tout est surprenant. Ici personne ne m’attend.

Norme : Je veux bien, mais juste quelques instants, je ne veux pas d’incidents

Nuit moite…

Homme en presque pleurs
Il est l’heure,
Il est tôt…
Ta bouche est sèche
Du silence d’une nuit agitée.
Le feu de la peur
Dévore les mots.
« Ouvre les yeux,
Homme qui tremble. »
Derrière la vitre,
Nuit moite a tiré le rideau.
Dans les coulisses de ses rêves,
Un pli de ciel brille.
Je le vois,
Il est pour moi.
Je le vois,
Il est à toi.

Samedi….

Samedi ? Eh bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau.
J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…

Le tribunal académique…

Le tribunal académique se réunit pour la dernière fois en cette année 2020. Oh bien sûr, chacun, président en tête, préférerait être dispensé de cette dernière séance, mais le menu qui est proposé est pour le moins alléchant.

Si la journée n’est pas ordinaire, le jugement attendu ne l’est pas moins. En effet, et c’est assez rare, le jury aura aujourd’hui à répondre à une seule et unique requête. Requête précisons le qui a été déposée, par un collectif de citoyens. Le collectif des citoyens qui ne croient plus aux lendemains.

Voici la requête : « Est-il envisageable, ne serait ce que pour une durée limitée à un mois à compter de ce jour, d’interdire l’usage des mots suivants : vœux, souhait, bonne, heureuse, bonheur, santé, prospérité ». Dans l’attente du rendu de la décision le collectif précise qu’il gardera un silence absolu.

Le jury est constitué aujourd’hui d’un dresseur d’ours en peluche, d’une trompettiste bègue, d’un ventriloque ventripotent, d’une arracheuse de larmes de crocodile, d’un équilibriste amnésique et d’une cuisinière buveuse de rhum.

Le président présente la requête à la cour et donne la parole à l’avocat du collectif. Sa plaidoirie est exemplaire. Il explique qu’il est des périodes où il vaut mieux ne rien dire plutôt que de vendre du rêve. Il appuie son argumentation en effectuant un parallèle avec les nombreux jugements prononcés pour publicité mensongère.

Le président et le jury se retirent, et au grand étonnement de l’assistance très nombreuse ne reviennent que quelques minutes après.

Raclement de gorge : le président s’éclaircit la voix.

  • En cette journée, considérée par de nombreux calendriers comme la dernière de l’année, et après avoir entendu les différentes parties, le jury se présente devant vous avec la fierté du devoir accompli. Nous sommes heureux d’être parvenus en quelques minutes seulement à nous mettre d’accord à l’unanimité sur la décision suivante : en vertu des pouvoirs conférés au tribunal académique, eu égard à la situation, nous décidons qu’à compter de ce soir minuit, toute utilisation des mots qui étaient l’objet de cette requête (vœu, souhait, bonne, heureuse, santé, prospérité) sera soumise à l’autorisation préalable d’une nouvelle haute autorité constitué à la date de ce jour. Il s’agit de la HAOS :  la Haute Autorité pour un Optimisme Raisonné…. Cette haute autorité siégera en permanence pendant un mois et sera exclusivement composée de poètes amnésiques…

Un étrange voyage…

Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent.

Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé.

Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture.

Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire ….

« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue.

« Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. »

Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque.

  • Que se passe-t-‘il ici monsieur ?
  • Il ne se passe rien, je lis c’est tout…
  • Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers !

Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant :

  • Vous savez lire non ?

Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit :

« Compartiment non-lecteur, no reading »

Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page.

« J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »

Vendredi…

Pour le vendredi,
Une recette osée je vous ai préparée.
Une marmite à mots,
Sur le feu j’ai posé,
Quelques mots piquants,
Dans son fond beurré,
Doucement j’ai fait revenir,
Une fois dorés
Le feu j’ai baissé.
Hum….
Ça grésille,
Ça pétille,
Ça frétille,
Les mots sont à points,
C’est le moment,
Il faut pimenter…
Pour commencer :
Un souffle de vent,
Trois pincées de brumes,
Et bien sûr, j’allais l’oublier :
Un chant d’oiseau…
Fou l’oiseau,
De préférence évidemment…
Remuez délicatement…
Ne brusquez pas les mots,
Soyez prudent, je vous en prie…
Fermez les yeux,
Sentez,
Ouvrez les yeux,
Ressentez.
Rien ne monte ?
Tout est plat ?
Allez, on y va !
C’est vendredi,
Il faut oser.
Arrosez le tout,
De ce doux vin mauve
Que vous gardez en réserve
Depuis lundi.
Et,
Laissez mijoter…
Jusqu’au samedi…

On est con, on est con-con, on est content…

Les mots d'Eric

Voici une micro-nouvelle écrite, il y a trois ans, je m’étais bien amusé à l’écrire et je m’amuse bien à la relire…

Tout avait débuté en février. Au
début, évidemment chacun a pensé qu’il ne s’agissait que d’une manifestation
classique: la grogne habituelle dirions-nous. Le mot d’ordre est vague,
ou plutôt suffisamment imprécis pour que chacun puisse se sentir concerné.
C’est vrai qu’en ce moment tout le monde aime grogner, tout le monde aime se
plaindre, tout le monde rêve d’autre chose: «il faudrait, il n’y
aurait qu’à, il suffirait…». Bref le conditionnel est d’usage. Mais, mais
personne n’accepte qu’on change, personne ne supporte même l’idée qu’on puisse
dire ou même penser qu’il serait nécessaire ou même possible de faire autrement.

Bref la routine. Presque tous les cortèges ont débuté à la
même heure: 10 h 00, c’est une bonne heure pour la balade des
insatisfaits du moment.

C’est d’abord…

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Ma rime est partie…

Je vous en prie :  aidez-moi !

Je cherche ma rime…

Elle s’est enfuie ;

Partie, effacée, envolée…

Cherchez, courez,

Ma rime est partie,

Il faut la rattraper.

Pourquoi, me dites-vous ?

Je ne sais pas,

Je la tenais pourtant,

Elle était là,

Douce et paisible,

De mes mots je la berçais…

Et puis soudain,

Un sursaut,

Peut-être un mot de trop ?

Oui je l’avoue,

Elle m’a échappé.

Quel était ce mot me dites-vous ?

Je ne sais pas, je ne sais plus.

Ma rime est partie,

Je suis perdu.

Jeudi…

Non, non, pitié,
Pas aujourd’hui,
Je vous en supplie,
Mon rire s’est enfui.
Pas de jeu de mots,
Pas de rimes en i.
N’insistez pas, je vous le dis.
Comment ?
Dommage, me dites-vous ?
Vous aviez de bons mots ?
Eh bien tant pis,
Je cède, allons-y !
Je n’en prendrai qu’un :
Je le veux bref et poli.
En avant mon ami,
Je suis tout ouïe.
Par quoi commencerez-vous ?
Comment par i ?
Paris ?
Malheur,
C’est bien ce que je dis,
Comment, que me dites-vous ?
Ce que je dis ?
Ce que je dis,
C’est jeudi…
Vivement vendredi…

Tempête

C’est un jour de grand vent

Derrière l’humide vitre de mes grises inspirations

Branches cassées feuilles froissées

Oh froide douleur de mes mots aspirés

Oiseaux légers sur la fine ligne

De mes lèvres asséchées

Je tremble et vous entends

Vous hurlez en chœur

Un long cri d’innocent abandonné

Il est loin le souffle du bel été

Ils sont loin mes mots vagues

Aux longues rimes salées

16 février 2022

Il

Mercredi…

Ce fut une belle journée…
Une belle journée, dites-vous ?
Vous m’en voyez étonné,
Point de soleil,
Un ciel si mou…
Je regrette, vous vous trompez !
C’est mon mercredi :
Il sautille,
Il frétille,
Il grésille,
Regardez, souriez,
Prenez le temps,
Enroulez vos droites lignes !
Les mots d’hier ne mordent plus.
C’est mercredi,
Vos rimes s’épuisent,
Elles pleurent une pause.
C’est un jour adouci,
Pour les mots endormis.
Ecoutez le vent des rires :
Il souffle en roulant.
Plumes s’envolent,
Au coin d’un ciel d’enfant.
Ce fut une belle journée
Le grand père s’est amusé…

19 février 2020

Mes Everest, Léo Ferré, eh basta…

Un court extrait de cet extraordinaire texte  » Eh Basta », quand je le lis, quand je l’écoute, je frissonne…

La mémoire et la mer…

Ton corps est comme un vase clos
J’y pressens parfois une jarre
Comme engloutie au fond des eaux
Et qui attend des nageurs rares
Tes bijoux, ton blé, ton vouloir
Le plan de tes folles prairies
Mes chevaux qui viennent te voir
Au fond des mers quand tu les pries
Mon organe qui fait ta voix
Mon pardessus sur ta bronchite
Mon alphabet pour que tu croies
Que je suis là quand tu me quittes

La mémoire et la mer…

Cette mer cavaleuse, propre, cynique… Ce toit tranquille, comme disait l’autre… Ce drame mouvant comme un outrage de la nature, quand j’y plonge, de mémoire, je m’y perds, et moi, et mon courage, et ma passion, et ma musique

Le vent, y aidant, n’a qu’à bien se tenir. Il se prosterne, ce vent filou des bises, des frilures…

Carnets, 13 : « il m’a lancé un regard… »

Photo : Alice Nédélec

Je vous assure, il m’a lancé un regard, franchement je m’en remets difficilement. Lancer un regard, ce ne doit quand même pas être des plus simples, il faut évidemment savoir viser, car lancer un regard sans savoir vers qui l’envoyer c’est un peu comme un coup d’épée dans l’eau. Encore qu’un coup d’épée dans l’eau a au moins deux vertus celle de faire de provoquer des remous (même si on ne veut pas dans ce cas précis faire de vague) et celle de trancher dans le vif, surtout s’il s’agit d’eau courante. Mais revenons à nos moutons, revenons à ce regard lancé, et qui semble t’il a atteint sa cible (puisque la personne victime du jet prétend qu’on lui a lancé un regard), est ce que ce regard est vif, acéré, aiguisé, perçant même. Imaginons les dégâts provoqués par un regard qui en plus d’avoir été lancé est aussi perçant. La personne, appelons-là la victime, risque de se retrouver comme le disait Corneille « percée jusqu’au fond du cœur d’une atteinte imprévue » …. En conclusion, ce que je crois c’est qu’un regard n’est jamais lancé au hasard, à l’aveugle dirions-nous car il faut être clair une fois lancé le regard ne peut revenir en arrière, ce n’est pas un boomerang et le lanceur doit autant que possible avoir les yeux en face des trous s’il ne veut pas rater sa cible.

Mardi…

A nous deux mon mardi :

Tu m’attendais,
Oh oui, je le sais !
Non, ne nie pas !
Je suis sorti,
Je l’ai senti…
Partout, je te le dis,
Oui, partout,
Tout fleurait si bon le mardi.
Tu étais là,
Droit comme un i,
Fier de tes demi-gris.
Ton œil clignait :
Je l’entendais me dire :
Regarde homme d’hier,
Regarde, sans un bruit,
J’ai le bord qui luit.
Prends-le, écoute-le,
Il brille pour toi.
Oh oui, mon rond mardi,
Je te le dis,
Un instant, je me suis arrêté…
Contre mon oreille
J’ai glissé une boule de ta douce pluie,
Et, fermant les yeux,
Je les ai entendues,
Ces larmes de nuit…
Une à une, elles ont coulé
Gouttes sans plis,
Sur ton visage ont souri…

Mes Everest, René Char: « les vivres du retour… »

Les mots d'Eric

Au fond de la nuit la plus nue
Pas trace de village sur la houle
Je n’ai qu’à prendre ta main
Pour changer le cours de tes rêves
Embellie ton haleine malmenée par la rixe

Tous les sentiers qui te dévêtent
Ont dans le lierre de mon corps
Perdu leurs chiens leurs carillons
La tige émoussée de l’étoile
Fait palpiter ton sexe ému
A mille lieues vierges de nous
Nous restons sourds à l’agneau noir
A toute goutte d’eau d e pieuvre
Nous avons ouvert le lit
A la pierre creuse du jour en quête de sang
De résistance

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Mes mots sont là…

L’écriture est là,
Je la sens,
Je la vois,
Elle coule,
Lente et fragile.
Goutte à goutte,
Elle entre à pleine ligne,
Dans le blanc de la page.

Les mots sont là,
Un par un,
Ils se posent
Sur le fil qui tremble.
Etonnés d’un si long silence
Ils s’écoutent,
Ils s’assemblent.
Mes mots sont là,
Ils nous ressemblent.

Mes Everest : Albert Camus

Il n’est jamais inutile de relire les éditoriaux de Camus dans Combat, celui-ci date du 22 novembre 1944, il serait tellement utile qu’il soit, en ce moment, lu et relu….

Faisons un peu d’autocritique. Le métier qui consiste à définir tous les jours, et en face de l’actualité, les exigences du bon sens et de la simple honnêteté d’esprit ne va pas sans danger. À vouloir le mieux, on se voue à juger le pire et quelquefois aussi ce qui est seulement moins bien. Bref, on peut prendre l’attitude systématique du juge, de l’instituteur ou du professeur de morale. De ce métier à la prétention ou à la sottise, il n’y a qu’un pas.
Nous espérons ne l’avoir pas franchi. Mais nous ne sommes pas sûrs que nous ayons échappé toujours au danger de laisser entendre que nous croyons avoir le privilège de la clairvoyance et la supériorité de ceux qui ne se trompent jamais. Il n’en est pourtant rien. Le désir sincère de collaborer à l’œuvre commune par l’exercice périodique de quelques règles de conscience dont il nous semble que la politique n’a pas fait, jusqu’ici, un grand usage.
C’est toute notre ambition et, bien entendu, si nous marquons les limites de certaines pensées ou actions politiques, nous connaissons aussi les nôtres, essayant seulement d’y remédier par l’usage de deux ou trois scrupules. Mais l’actualité est exigeante et la frontière qui sépare la morale du moralisme, incertaine. Il arrive, par fatigue et par oubli, qu’on la franchisse.
Comment échapper à ce danger ? Par l’ironie. Mais nous ne sommes pas, hélas ! dans une époque d’ironie. Nous sommes encore dans le temps de l’indignation. Sachons seulement garder, quoi qu’il arrive, le sens du relatif et tout sera sauvé.

Le tribunal académique…

J’ai écrit cette « séance » du tribunal académique il y a un an… Toujours d’actualité ?

Le tribunal académique subit lui aussi de plein fouet la crise sanitaire. Plusieurs séances ont dû être reportées « sine die ». C’est d’abord le président lui-même qui a été touché par le virus, puis un greffier. Bref la liste d’attente s’allonge et une fois de plus c’est le dimanche que la séance va se tenir, avec un président encore en petite forme, mais visiblement très remonté par toutes les dérives qui se sont produites en son absence.

Sans plus attendre il ouvre la séance.

« Cher(e)s ami(e)s, cher(e)s juré(e)s au-delà du plaisir que j’ai à vous retrouver, je ne peux m’empêcher d’exprimer ici devant vous ma colère, ma grande colère. L’affaire à propos de laquelle nous sommes appelés à statuer, à rendre un avis est non seulement grave mais elle surtout l’illustration parfaite des dérives que nous devons à tout prix éviter. »

Le président semble remonté, vraiment très remonté…

« J’ai pendant ma maladie, eu le temps, ou plutôt perdu de ce temps si précieux à rester devant le petit écran. Vous remarquerez au passage que je continue à utiliser ce terme un peu désuet de « petit écran », mais ce n’est pas une simple coquetterie de ma part. Il s’agit de rappeler qu’il fut un temps pas si lointain, ou l’écran était petit, un temps où il n’occupait pas toute la surface de nos murs. Bref, passant donc du temps devant l’écran, mon sang n’a fait qu’un tour quand que je me suis aperçu que la crise que nous vivons a déjà totalement transformé le sens des mots. Cela vous a peut-être échappé mais aujourd’hui pour communiquer, on avance masqué et la distance est présentée comme l’alpha et l’oméga de la relation et de la convivialité. C’en est trop, je n’ai pas envie de rire et en vertu des petits pouvoirs qui me sont conférés, j’ai pris la décision d’une auto-saisine du tribunal académique. Nous aurons donc aujourd’hui à donner un avis, sur l’utilisation du mot distance et de ses dérivés. »

Le jury est aujourd’hui composé d’un expert géomètre aux dents longues, d’une arracheuse de promesses, d’un travailleur de l’amer, d’une écuyère de salon, d’un navigateur au long cou et d’une embrasseuse d’enfants seuls.

Tous les membres du jury, le président ses deux assesseurs et le greffier présents ce matin se sont réunis autour de la distance et de ses principaux dérivés : distanciation, distanciel, distancié.

Le président reprend la parole en fin de matinée et présente les trois principales décisions.

  • Article 1 : le tribunal rappelle que la définition du mot distance n’a pas changé et qu’il s’agit toujours et d’abord d’une notion mathématique. La distance est un intervalle qui sépare deux points dans l’espace.
  • Article 2 : Le tribunal académique souhaite qu’il soit rappelé avant chaque prise de parole :
  • Attention la distance sépare, si vous souhaitez vous rapprocher, avancez d’un pas.

Article 3 : le tribunal académique exige que dans tous les messages publicitaires, ou à caractère informatif cherchant à vanter les mérites technologiques de la distance qu’elle soit numérique ou technologique, le bandeau suivant soit affiché au bas des petits et des grands et grands écrans

Attention l’abus de distance est dangereux pour la santé.

Dans ma mémoire de papier…

Dans ma mémoire de papier,

Feuille blanche pleure,

Larmes de mots gris.

J’entends la tempête à l’intérieur,

Le vent coule dans mes veines.

Dans mon ordre intérieur,

Pas une ligne droite, pas un battement de cil,

Dans le désordre de mon cœur

Des sourires aux courbes bleues

Des mains qui se posent,

Les doigts qui s’effleurent,

Dans la bouillie de mes rêves Tout est joie qui se pose.

Mes Everest, Francis Ponge : « première ébauche d’une main… »

« Agitons donc ici LA MAIN, la main de l’Homme !

La main est l’un des animaux de l’homme : toujours à la portée du bras qui la rattrape sans cesse, sa chauve-souris de jour.
Reposée ci ou là, colombe ou tourtereau, souvent alors rejointe à sa compagne.

Puis, forte, agile, elle revolette alentour. Elle obombre son front, passe devant ses yeux.
Prestigieusement jouant les Euménides.


Ha ! C’est aussi pour l’homme comme sa barque l’amarre.
Tirant comme elle sur sa longe ; hochant le corps d’un pied sur l’autre ; inquiète et têtue comme un jeune cheval.
Lorsque le flot s’agite, faisant le signe couci-couça.


C’est une feuille mais terrible, prégnante et charnue.
C’est la plus sensitive des palmes et le crabe des cocotiers.
Voyez la droite ici courir sur cette page.
Voici la partie du corps la mieux articulée.
Il y a un bœuf dans l’homme, jusqu’aux bras. Puis, à partir des poignets — où les articulations se démultiplient — deux crabes.


L’homme a son pommeau électro-magnétique. Puis sa grange, comme une abbaye désaffectée. Puis ses moulins, son télégraphe optique.
De là parfois sortent des hirondelles.
L’homme a ses bielles, ses charrues. Et puis sa main pour les travaux d’approche.
Pelle et pince, crochet, pagaie. Tenaille charnue, étau. Quand l’une fait l’étau, l’autre fait la tenaille.
C’est aussi cette chienne à tout propos se couchant sur le dos pour nous montrer son ventre : paume offerte, la main tendue.
Servant à prendre ou à donner, la main à donner ou à prendre.


A la fois marionnette et cheval de labour Ah ! C’est aussi l’hirondelle de ce cheval de labour. Elle picore dans l’assiette comme l’oiseau dans le crottin.


La main est l’un des animaux de l’homme ; souvent le dernier qui remue.
Blessée parfois, traînant sur le papier comme un membre raidi quelque stylo bagué qui y laisse sa trace. A bout de forces, elle s’arrête. Fronçant alors le drap ou froissant le papier, comme un oiseau qui meurt crispé dans la poussière, — et s’y relâche enfin. »



Sourires au conseil des ministres, fin

Le président remonte la jupe, il découvre la cuisse, elle est musclée, sa peau est fraîche, si douce. Il a envie d’elle, tout de suite. Il rêvait de revivre ce moment. Il se souvient de leur première rencontre. Il pleuvait, il s’était égaré. Il a frappé et elle a ouvert. Trempé, elle l’avait dévêtu en silence, avec précision. Pour que ces vêtements sèchent. Il s’est retrouvé en caleçon devant cette femme énergique, elle l’a frotté avec une serviette à l’odeur de fougère. Ils ont fait l’amour sur le sol, ils faisaient si chauds.
Il était parti sans savoir, qui elle était. Et depuis son seul désir était de revenir.
Ses mains lui effleurent l’intérieur des cuisses. Elle a ouvert le haut de son corsage.
C’est elle la première qui a entendu les coups de feu suivi de plusieurs cris

Des cris, des pas qui se rapprochent, très vite, on doit courir, dehors. Le président s’est éloigné de France. France ça ne s’invente pas, cette belle femme, à l’allure sauvage, cette femme qui l’habite depuis plusieurs mois, qui l’a colonisé diraient certains, s’appelle France. En quelques secondes les cris sont devenus des souffles d’impatience, on frappe à la porte, avec le plat de la main. On sent la peur. Le président ouvre la porte, ils sont cinq à s’engouffrer à se jeter dans la pièce. Le président n’est pas surpris de la composition de ce petit groupe : trois hommes et deux femmes, ce sont les seuls qui depuis la formation du gouvernement se comportent la plupart du temps avec franchise. Lorsqu’ils prennent la parole, autour de la table du conseil des ministres, on ressent la bienveillance qu’ils ont les uns pour les autres. Ce n’est certainement pas un hasard mais aucun d’entre eux n’a suivi la voie dite royale, sciences po, ENA, passage par un cabinet, ces cinq-là ont eu des parcours atypiques, syndicalisme, entreprise…. Le président les laisse reprendre leur souffle, c’est la Ministre de la santé, Frédérique, des larmes au bord des yeux, le souffle court qui explique. Les autres ne disent rien, on les sent terrorisés.
« Ça y est président ils ont disjoncté. Quelques minutes après votre départ, on a commencé à redescendre et évidemment est arrivé le moment, ou parvenus à cette espèce de patte d’oie que personne n’avait remarqué à l’aller, il a fallu opérer un choix. Evidemment personne n’était d’accord. Évidemment toujours les mêmes ont cherché à affirmer leur supériorité. C’est quand même incroyable président, mais même dans cette situation, il y en a qui ne trouve rien de plus intelligent à dire que « moi je suis ministre d’état » donc forcément mon avis a plus de poids. Et puis, comme je m’y attendais les regards se sont rapidement tournés vers Armand. Armand ton protégé, Armand ton tireur d’élite, si prompt à décapiter un premier ministre. Bref, tout le monde, moi y compris, l’a suspecté d’être au courant, d’en savoir plus. Et là, comment dire, de vrais bêtes sauvages ! Ils sont une dizaine à s’être jeté sur lui comme des fauves. Des coups de feu sont partis, il a essayé de se défendre : « écoutez-moi, écoutez-moi je vais vous expliquer ». On n’est pas entré dans la mêlée et on a couru à travers le bois, tout droit, sans réfléchir, instinctivement…. Je pense qu’il y a plusieurs morts là-haut. Armand, je pense qu’ils l’ont massacré. Explique-nous Président… »
Le président est assis sur un des vieilles chaises de la cuisine, France est derrière lui, le regard noir. Tout doucement elle se détache de lui, sa main lui caresse le visage. Elle rejoint le bout de la table, et s’assoit :
« Je vous en prie, prenez une chaise et asseyez-vous : nous vous attendions, nous allons pouvoir commencer. »
« Ce que je vais vous raconter, vous décevra, j’en suis convaincu. Je le comprendrais tout à fait. Les événements que vous avez vécus, ces dernières heures, sont hors normes. Et vous vous attendez à de l’incroyable, de l’extraordinaire, du sordide peut-être. Oui je le répète : je vais vous décevoir, tous, surtout toi ma chère Frédérique.
Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas étonné de vous voir ici, vous, mes cinq préférés. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous n’êtes pas des imposés, des convenus. Vous êtes des hommes et des femmes à qui il reste encore, de la lumière derrière les yeux. Mais oui je vais vous décevoir. C’est vrai que ce matin, au réveil, je n’avais pas d’autres intentions que celle que je vous ai annoncée quand j’ai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinée à donner à chacun le sourire. Ce sourire que j’avais ce matin, dans le parc, tellement touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, tellement ému par la fraîcheur persistante de la nuit. Ce matin j’ai souri, et j’ai pensé à mon père qui me répétait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.

  • Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
    J’ai pensé à mon père parti si tôt, mon père que je n’ai jamais oublié. Et ce matin je me suis souvenu de cette belle forêt ou grand père m’emmenait, pour me sortir de la tristesse dans laquelle le départ de papa m’avait plongé. Comme je vous l’ai expliqué, je suis revenu ici, il y a trois mois, je suis revenu un jour où je n’en pouvais plus, j’ai marché seul, j’avais demandé à Maurice mon garde du corps d’attendre dans la clairière, celle ou l’autocar doit encore être stationné. J’ai marché seul et j’ai pleuré, puis, je me suis souvenu, des paroles de papa.
  • Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
    J’ai marché et je suis arrivé ici, devant cette petite maison. J’ai frappé, et France m’a dit d’entrer, elle m’a reconnu bien sûr. Tout le monde connait le président de la république, même France qui n’a pourtant pas la télévision. France a tiré une chaise, celle où je suis assis aujourd’hui et m’a dit de m’asseoir. Sans rien dire, elle m’a apporté une assiette fumante. J’ai mangé avec appétit. C’était bon, c’était chaud. Elle s’est assise en face de moi et m’a regardé. Elle souriait. J’étais bien. Je me suis levé. Elle aussi. Nous nous sommes approchés l’un de l’autre ; j’allais lui parler. Il fallait que je lui parle. Il le fallait. Lui dire, lui dire que, je ne sais pas, je ne savais, je cherchais, mon cœur battait fort. Doucement elle m’a fait signe de ne rien dire. Et France, France que je suis heureux de vous présenter ce soir m’a alors simplement dit.
  • Ne dis rien, il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant !

Sourires au conseil des ministres, 6

Ce sont les dernières paroles du président, du moins ses dernières paroles avant qu’il ne reprenne son chemin accompagné par une nuée d’oiseau. Tous les ministres sont restés immobiles, la plupart déjà trop fatigués pour emboîter le pas au président qui s’est engouffré dans l’épaisseur de la forêt. Ils sont immobiles, un peu tétanisés, abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaînement d’événements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est la première à rompre le silence.
« Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant, on ne va pas rester planter là, on va retourner sur nos pas et on tombera forcément sur clairière où est garé le bus. »
Retourner sur leurs pas ? Evidemment, tout le monde a ça en tête. Il faut le faire et si possible sans trop tarder. La lumière se fait rare et s’orienter deviendra bientôt compliqué. Sans attendre, le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une centaine de mètres pour que survienne le premier problème.
En effet, et personne n’y avait prêté attention, lorsque le président, tout à l’heure, a choisi le « chemin du haut » celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y avait aussi deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un au-dessus et l’autre légèrement en dessous. En fait ils se sont trouvés face à un échangeur, non pas un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les randonneurs. Et évidemment trop concentrés à mettre un pied l’un devant l’autre, personne n’a pris la peine de prendre le moindre repère. Il est même fort probable très peu d’entre eux n’ont remarqué la présence des deux autres sentiers.
Ils se sont tous arrêtés. Mais rapidement trois d’entre eux n’hésitent plus. Ils continuent ! Ils sont sûrs de leur choix pour ce qui semble en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemment…
« Arrêtez, je suis sûr que ce n’est pas par là qu’on est passé tout à l’heure ! »
C’est Bernard le ministre de la Défense qui vient de parler. Les trois « éclaireurs », ministre de la culture toujours en tête ont stoppé net. Ils étaient persuadés du bien-fondé de leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est catégorique.
« On n’est pas passé à côté de ce rocher. Je l’aurai vu quand même ! »
« Et pourquoi tu l’aurais vu, ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sûr qu’on est passé ici. C’est logique quand même : on ne fait que suivre le sentier du haut. »
Le silence est définitivement rompu. Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques minutes il faut bien se rendre à l’évidence, il y a trois choix possibles et personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut céder. Chacun, évidemment, a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des arguments imparables que c’est son option qui est la bonne.
Le Ministre du budget demande un peu de silence. Il évoque la disparition du premier ministre, et constate froidement que tout cela était bien pensé, bien préparé par le président.
Le calme est revenu et peu à peu tous les regards qui, le crépuscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets convergent vers le jeune secrétaire d’état aux sports. C’est quand même lui qui a tiré tout à l’heure. Il était forcément au courant, il sait quelque chose, il doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est évident il est le « complice » du président ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en retrait, quelques mètres derrière. Comme pour se faire oublier.
Il n’en faut pas plus pour que la ministre déléguée à la famille explose de colère
Plus exactement, cela commence par ce qui ressemble à une colère, une vraie, tout y passe, tous y passent, puis rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par s’asseoir, sur le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne comprend pas, elle qui connait le président depuis plus de trente ans, une vieille amitié… Elle se sent trahi aujourd’hui. Le secrétaire d’état aux sports est toujours silencieux. Ce qui est inquiétant c’est qu’il a l’air terriblement sûr de lui. Certains diraient même qu’il a un petit sourire au coin des lèvres.
« Je connais le chemin, je sais par où il faut passer. »
C’est tellement rare de l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des ministres, ou quand il le fait, généralement invité par le président personne ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guère, et puis ce n’est pas un politique lui… Il ne s’est jamais frotté au terrain / jamais candidat, jamais élu, jamais battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir à la carabine. D’ailleurs beaucoup ne savent même pas d’où il vient exactement. Où le président est-il allé le pêcher… Mystère…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicité, petits clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet. En fait, pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais d’hypocrisie dans ces gestes d’affection. Comme si leur lien était très fort.
Alors quand il a pris la parole, personne n’a ni bougé, ni réagi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Il connait très bien le président, intimement… Toutes les circonstances sont désormais réunies : Il devient important, il suscite de l’intérêt. Il connait le chemin.
Pendant ce temps, déjà à quelques kilomètres, le président est entré dans ce que dans les contes pour enfant on appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce, une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.
Le président a refermé la porte, il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend déjà une veste de chasse en cuir vieilli. Il s’approche et se penche à peine, pour poser tendrement un baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.
« Je t’attendais, je suis heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sûr que tu m’aurais oublié. Tu dois avoir faim, j’ai préparé à manger. »
L’unique pièce est enveloppée d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par réflexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dégage du fourneau qu’on distingue dans le fond de la pièce, mérite amplement le nom de parfum. Ce qui envahit le président, ce sont les émotions, les souvenirs, il y a dans cette petite pièce un concentré de vie, de cette vie qui lui a échappé depuis si longtemps. La femme assise derrière la table penche un peu plus la tête en arrière, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frémit à chaque inspiration. Il est toujours debout derrière elle et se penche à son tour pour poser un baiser. Elle frémit, elle sourit. Il n’est entré que depuis quelques minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se sentent bien.
Ça y est ? C’est fait ? Tu les as perdus tes brebis.
Le président s’est assis en face d’elle, un petit sourire lui adoucit le visage. Il a faim, il a envie de la prendre contre lui de sentir son odeur, cette odeur végétale avec une pointe fumée juste ce qu’il faut pour que sa peau si blanche soit épicée.
« Ils ne sont certainement pas loin d’ici mais on est tranquille pour un bon moment je ne les pense pas capable de se mettre d’accord sur un même chemin ; A l’heure qu’il est ils doivent être en train de tous se méfier les uns des autres. Ils ne forment pas une équipe. Leur vie n’est qu’une succession de coups tordus et de trahisons contre ceux qu’ils présentent comme leurs amis. Ils sont déjà en train de douter de chacun, de constituer des petits groupes, des alliances de circonstances. Mais ils n’y parviendront pas et ça je le sais. C’est la leçon que je veux leur donner. Comment prétendre diriger un pays quand on est incapable, en groupe de retrouver son chemin en forêt »
Elle est amusée. On le comprend aux lumières qui brillent dans ses yeux.
« Tu dois avoir faim. J’ai préparé un civet, Comme tu les aimes. »
Elle s’est levée, il la regarde. C’est une belle femme : elle est assez grande, on devine un corps ferme sous le blanc crémeux des vêtements qui l’enveloppent. Elle est belle. Il soupire, il est bien.
Elle est déjà près de la cuisinière pour empoigner la petite marmite. Elle n’en a pas le temps, il l’enlace avec fougue, l’odeur de son corps lui revient en mémoire. Il croyait l’avoir oublié. La marmite n’a pas bougé elle l’a repoussée un peu plus loin. Elle est face à lui, ses longues mains effleurent la nuque.

Sourires au conseil des ministres, 5

Nous sommes arrivés mes amis, je vous présente la clairière du poète, vous allez descendre tranquillement, vous récupérerez les sacs de pique-nique dans les soutes du car, nous déjeunerons ici et dans une heure, tout au plus, vous nous suivrez et nous nous enfoncerons au cœur de la forêt.
Les sandwichs sont vite avalés, certains ne prennent même pas le temps de s’asseoir, comme s’ils étaient pressés d’en finir.
Le président passe vers tous ses ministres, il glisse quelques mots à chacun. Ce qui frappe le plus à cet instant ce sont les bruits de la forêt qui peu à peu envahissent l’espace, on n’entend plus que cela. Le pique-nique a attiré les insectes, les bras commencent à s’agiter, comme des moulinets pour les chasser. Mais ce qui domine c’est la rumeur intérieure de la forêt, ce mélange un peu angoissant avec le bruit que font les arbres, le moindre souffle agite les branches, les grands troncs craquent. On entend aussi des cris d’oiseaux, ce ne sont pas des chants, mais bien des cris, et des sons dont on ne sait d’où ils viennent ce qu’ils sont.
Le président explique que c’est un endroit qu’il connait parfaitement. Enfant il est venu plusieurs fois et a marché dans cette forêt, seul. A l’évocation de ce souvenir sa voix tremble un peu, on ne saurait dire s’il s’agit d’émotion, ou de peur. Il a pris la tête, avec le chauffeur, de la troupe encore un peu sous le choc de toutes ces émotions. Leurs sens endormis, anesthésiés par toutes les protections dont on les entoure se réveillent un à un. Ils voient, ils entendent, ils sentent.
Le président n’est plus très jeune mais son pas est rapide. Au début le chemin est large, on distingue même des traces de pneus dans les ornières que les pluies de printemps ont creusées. C’est rassurant, mais très rapidement le chemin devient plus étroit, plus sombre surtout, les arbres sont de plus en plus proches, serrés comme une foule qui observe une procession. Leurs branches se touchent de part et d’autre du chemin, formant peu à peu comme un tunnel de verdure. Il faut parfois se baisser, retenir les branches pour que celui qui suit ne la prenne en pleine figure.
Peu à peu, chacun ne se concentre que sur la marche. On fait d’abord attention à soi. Il faut regarder où on met le pied. Le chemin est devenu plus escarpé, avec des cailloux qui pointent. Il faut se protéger le visage, et aussi veiller à ne pas mettre en danger les suivants. On prévient, on met en garde, dans un murmure inhabituel : « attention au trou, à la branche ». Le président se retourne souvent pour vérifier que tout le monde suit. Il est le premier surpris en constatant que le groupe est bien là, derrière lui, à mettre chaque pas dans celui qui précède. Pas une parole pour déranger le bourdonnement de la forêt. Souvent des chemins se croisent, mais le président est sûr de lui, sûr de ses choix, de ses décisions. Lorsqu’il prend le chemin du haut, le plus haut, celui qui grimpe, aucune remarque, aucun commentaire : on le suit, on lui fait confiance. C’est difficile, certains ont le souffle court, mais ils suivent. Ils marchent depuis une bonne heure, ici le temps ne s’écoule pas de la même façon que dans les ministères ou à l’assemblée. Le président annonce qu’on va prendre le temps d’une pause. Elle est bienvenue, surtout pour les plus âgés.
Le silence domine, un silence pesant, lourd de toutes les interrogations qui pèsent encore. Mais curieusement on ressent aussi une espèce d’apaisement. Le président comprend à cet instant qu’il a pris totalement le contrôle. Il est le guide, leur point de repère.
Elle est vraiment épaisse cette forêt. Les rares rayons de lumière sont ternes, avec un peu de poussière qui plane. Le jacassement d’une pie les surprend, on sent de la moquerie dans ce cri d’oiseau. Beaucoup ne connaissent pas, ne connaissent plus ces sonorités alors ils se fabriquent de l’inquiétude. Les premiers commencent à se lever quand la pie vient se poser sur l’épaule du président. Il n’est pas surpris, on dirait qu’ils se connaissent, il a des gestes tendres pour elle et chose rare pour cet oiseau un peu tapageur on dirait qu’elle glousse, on dirait qu’elle a compris. Elle reprend son envol, vite, très vite, et disparait. Elle a plongé en piqué, vers ce qui ressemble à un bout ou à un bord de cette forêt. Elle a plongé, le président a souri. Tous les regards l’ont suivi et quelques instants après, à peine, la voici qui remonte : elle n’est plus seule. Le président est de plus en plus rayonnant, avec elle dans les airs, et à terre dans la bruyère c’est toute une ménagerie qui surgit sortie de derrière ce qui a été pour quelques instants leur horizon… Ce sont les oiseaux qui sont les plus nombreux, de toutes tailles, de toutes les couleurs, ils s’agitent plus qu’ils ne volent ; les plus rapides, ceux qui ont suivi la pie entourent déjà le président qui tend les mains : on dirait qu’ils le reconnaissent. Chacun s’est assis. Tous sont fascinés par le spectacle, le président, leur président siffle, fabrique de multiples bruits avec la bouche, avec les lèvres. Mais les oiseaux ne sont pas venus seuls, surgis de partout, de trous dans la terre, d’autres chemins que personne n’avait repéré c’est une véritable arche de Noé qui maintenant les entoure. Un cerf s’est approché, à pas lent, du président, leurs regards se croisent. Des lapins, un blaireau, des mulots, une espèce de chat sauvage, et d’autres bestioles complètent ce troupeau hétéroclite. Désormais le président rit. Il rit de bon cœur, il rit de bonheur.
« Mes amis je vous présente ma famille, ma nouvelle famille, je vais les suivre, et je vais vous laisser vous débrouiller. Vous verrez ce n’est pas compliqué, vous allez comprendre. Il y a quelque mois fatigué, épuisé même, j’ai décidé, seul, de m’échapper et c’est ici que je suis venu, cette forêt où grand-père m’emmenait. Je suis venu seul sans prévenir celles et ceux qui m’auraient évidemment interdit l’escapade. Je suis venu seul et je me suis perdu. C’était il y a trois mois souvenez-vous.

Sourires au conseil des ministres, 4

Les perdre dans la forêt, avec leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre, comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…
Pierre, le premier ministre s’est levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque.
Il vient de prendre une balle en pleine tête….
La France n’a plus de premier ministre. Il a perdu la tête.
Perdu n’est d’ailleurs pas le mot approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs, où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président.
Ce dernier tient toujours fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble contrarié.
« C’est dommage pour Pierre, c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore là »
Jean Marc, le secrétaire d’état au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement. C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de concentration de cet homme.
Dans le fond de l’Autobus, les potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice, quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse. Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le président n’en pouvait plus, était épuisé. En revanche tous savent que le président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur, son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout est calcul.
Le président tapote à nouveau sur le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots depuis le coup de feu, ils brisent le silence…
« Bien, tout cela est embêtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout de suite, mais là convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sûr ! Certains trouveront même que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient de se passer n’est pas de nature à me faire changer d’avis. Et puis, après tout soyez honnêtes, tout le monde détestait Pierre. Je vois bien dans vos regards que personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend tellement à lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en vous observant, que la plupart d’entre vous sont déjà entrés dans le calcul, se disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce qui s’est passé dans le huis clos de cet autocar. »
Certains, surtout dans le fond de l’autocar, fidèles à leurs habitudes de groupies ont déjà oublié la tête qui a roulé et dodelinent la leur à chaque phrase du président afin qu’il comprenne bien que l’incident est clos, qu’ils sont à nouveau avec lui. Il y en a bien un ou deux qui ont le regard effaré, mais le président les connait suffisamment pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.
Le président n’a pas lâché le micro : il poursuit
Après cette interruption fâcheuse, je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en peux plus. Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que nous donnons à voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous collent comme des mouches, qui ne sont là que pour servir leur propre intérêt. Je n’ai pas changé d’avis, je veux qu’on redevienne des êtres humains, je veux que vous retrouviez le sens des émotions, je veux que vous preniez seuls des décisions, sans conseil. Alors je le maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai. Je veux que vous sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !
Le calme s’est installé dans l’autocar, le président s’est assis, on dirait même qu’il s’est assoupi. C’est le jeune secrétaire d’état, auteur du tir, qui a ramassé la tête, enfin ce qui était autrefois une tête pour la glisser tranquillement dans un sac de sport. Il a même trouvé de quoi nettoyer. Le corps décapité du premier ministre est resté sur son siège.
La circulation est de plus en plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement échangent, certains ont revêtu avec les fameuses baskets des survêtements soigneusement pliés dans les coffres à bagage. On entend même quelques plaisanteries, et curieusement on ressent une espèce de sérénité. Le ministre de la Défense s’est même endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car.
Au fond du car justement, il y a discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du président.
L’autocar a ralenti, il vient de s’engager sur une petite route qui hésite entre le chemin vicinal et le sentier forestier. La forêt qu’ils aperçoivent par les vitres est épaisse, très épaisse même, la lumière ne passe pas.
L’autocar roule à très petite allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une clairière. Le président saisit le micro.

Sourires au conseil des ministres, 3

Il commence à taper frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui dit :

  • Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait, allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
  • Mais monsieur le Président, c’est impossible, comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
  • Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le président de la république qui nomme le premier ministre.
  • Mais monsieur le président
  • Pas de mais Pierre, si ton portable ne me parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
  • Bien Monsieur le Président
    Pierre puisque c’est ainsi que nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est le silence maintenant qui devient plus pesant.
    Tous les ministres sont montés, ils se sont installés, certains, ont déjà pris les places du fond (les vieux réflexes ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre).
    Le président est devant à côté du chauffeur, il a pris le micro, l’autocar démarre…
    Le président, a le micro posé en bas du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle nature est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout à l’heure a disparu. Il jette un coup d’œil à sa petite troupe.
    Ils sont tous là à attendre qu’il veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq ministres qui se sont encastrés au fond de l’autobus et qui sont complétement entrés dans le jeu. En quelques minutes ils ont oublié le conseil des ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimité de ce fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se résument qu’à ce combat gagné ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rêve d’effleurer, pour gagner le fond du bus.
    Evidemment le président les a repérés, il sait qu’ils seront ses alliés, mais la limite entre le chahut et l’impertinence est très légère.
    Il tousse encore et réclame un peu d’attention ;
    « On m’écoute dans le fond s’il vous plait… »
    Et dans le fond, les ministres de la justice, de l’industrie, de la santé, de l’outre-mer et des universités pouffent comme de joyeux étudiants.
    Le premier ministre, Pierre, occupe un des deux sièges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas, il ne sourit pas, et pour être complétement sincère il commence même à être excédé. Contrairement à tous ses collègues, il n’a pas encore essayé les fameuses paires de baskets, il y en a sur tous les sièges, on les examine, certains les reniflent même, pour être certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais été portées. Les pointures ont été disposées un peu au hasard, alors on se les fait passer d’un siège à un autre, les escarpins encombrent l’allée centrale. La ministre de l’économie les a enfilés et elle fait quelques pas, quelques-uns sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est détendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargé des relations avec le parlement. Ces deux-là s’envoient des signes qui en disent long sur le jugement qu’ils portent sur la situation
    Le président s’est éclairci la voix : il a même retrouvé le sourire
    « Mes chers amis, je vous dois désormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar vient de démarrer et nous allons nous rendre dans une forêt que je connais bien et soyez très attentif : là-bas j’ai décidé de vous perdre… »
    Même les dissipés du fond se sont tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président continue.
    « Vous avez bien entendu, vous êtes monté dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous garer à un endroit un peu à l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous nous enfoncerons au plus profond de cette forêt avec le chauffeur qui la connait parfaitement, et là nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un moment où vous ne me verrez plus, j’ai repéré l’endroit, vous verrez c’est un peu épais, très impressionnant et là vous serez perdu… »
    Le premier Ministre a compris, cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….

Il n’est pas très grand, contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la séance des questions au gouvernement.

Sourires au conseil des ministres, 2

L’autocar n’a pu se garer devant le perron de l’Elysée, l’entrée est trop étroite. Il est stationné devant l’entrée principale rue du Faubourg Saint Honoré.

Le Président de la République s’est levé le premier, et avec une joie non dissimulée dans la voix, comme un enfant tout heureux du tour qu’il est en train de jouer à ses camarades, il lance à toutes et à tous un tonitruant : « allez suivez-moi, on y va ! »

Ce n’est plus l’étonnement qu’on lit sur les visages des ministres, surtout chez le premier d’entre eux, cette fois ci c’est bien de l’inquiétude, chez certains c’est même de la peur.  D’autres, peut-être les plus intimes se retiennent pour ne pas rire, essayant de se persuader qu’il doit s’agir d’une plaisanterie. Quelques-uns, les plus jeunes, semblent prêts, eux, à lui emboîter le pas, émoustillés de cette situation pour le moins cocasse.

Le président est maintenant debout près de la porte, on n’entend plus qu’un brouhaha et le frottement des chaises un peu lourdes qu’on tire pour s’extirper de cette longue table un peu sinistre. Les huissiers ont le visage fermé.  L’un d’entre eux ne peut dissimuler une réelle envie de rire. Les ministres baissent les yeux et viennent de comprendre : le président n’a pas ses habituelles chaussures noires, mais de magnifiques baskets aux couleurs fluos, véritables provocations pour les teintes sinistres, un peu délavées, qui emplissent cet espace de pouvoir depuis tant d’années. Il ouvre lui-même la porte, se retourne et comme un animateur de colonie de vacances, donne les explications, plutôt les consignes :

  • Mes chers amis, ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu, dans l’autocar qui nous attend devant la grille de l’Elysée, il y a un tout un assortiment de baskets, comme les miennes, avec toutes les pointures, je n’imaginais pas que vous puissiez faire quelques pas en forêt en escarpins et souliers vernis. Vous allez laisser vos dossiers ici, à votre place, sur la table et vos dévoués conseillers s’empresseront de les récupérer dès que l’autocar aura démarré. Justement : j’allais oublier deux choses essentielles, aucun conseiller ne nous accompagne, évidemment.  Deux motards nous ouvriront la route et le chauffeur qui est un habitué des voyages scolaires a promis de nous emmener dans un endroit tranquille, où, et c’est la deuxième chose nous pique niquerons. Un repas tiré du sac…Nous allons maintenant sortir calmement, bien groupé, pour ne pas perdre de temps. Des dispositions ont été prises pour qu’aucun journaliste ne soit ni devant le perron, ni devant la grille. De toute façon aujourd’hui c’était un conseil des ministres ordinaire, sans intérêt pour les chaînes d’infos. Quand je parle de disposition prise je veux dire que pour éloigner tous ces pseudos journalistes je me suis débrouillé pour allumer, comment dire un contre feu, dont je vous parlerai au micro dès que nous aurons quitté la ville. J’espère que personne n’est malade en autocar. Des questions ?

Des questions, des questions, il en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres, on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.

L’un d’entre eux, un des plus jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le seul à oser prendre la parole 

  • Euh monsieur le président, c’est surprise surprise, elles sont où les caméras ? 

Le président visiblement pressé de sortir de la salle lui répond calmement :

  • Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez, on a déjà assez perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, en avant les enfants ! 

Il est onze heures trente : président en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est parfaite, qui s’engage dans l’allée qui conduit jusqu’à la grille ou les portes de l’autocar sont déjà ouvertes.

Le président marche d’un bon pas, il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs, et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que pour aller batifoler en forêt.

Certains espèrent en silence qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.

Le premier ministre est pâle, transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite envoyer un texto…

Un texto…

La petite troupe, est maintenant agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils sont ralentis :  le président est en haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du sac son ou ses portables.  On comprend au ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en convenir.

Le premier ministre qui est le dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son smartphone pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un texto suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre toutes les dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant seulement que Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à envisager que le Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui dit :

Sourires au conseil des ministres…

Je vous propose aujourd’hui de redécouvrir, ou de découvrir cette nouvelle écrite il y a cinq ans.

Compte tenu de sa longueur je la publierai en plusieurs épisodes…

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA

13 juillet 2015 : Sourires au conseil des ministres….

Ce mercredi matin, comme tous les mercredi matin, c’est le conseil des ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matin tout le pouvoir exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige quand même à une contorsion un peu curieuse. Cela dit cette simple posture en dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais, les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC, ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement, pour le parti, bref importants. Le conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le premier ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
Que se passe-t-il ? Que va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir ! Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire « piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite, mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à 11 h 00. Tous les ministres sont tendus, les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les conséquences.
Le président de la République prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique : sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à présent, de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué, et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre la rumeur. Nous irons marcher en silence quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai sourire, simple naturel ».

Sur tous les visages ministériels on lit de l’étonnement, mais toujours un peu d’inquiétude et quelques-uns sourient, eux aussi. Le premier ministre ose timidement un : « mais Monsieur le Président… ». Ce à quoi ce dernier répond l’index tendu devant la bouche : « chut écoutez … »
La grande fenêtre est ouverte, on entend des chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles qu’un petit vent agite

14 juillet 2015 : l’autocar est garé devant la grille de l’Elysée

Le tribunal académique…

Ce dimanche 22 novembre, le tribunal académique s’est réuni. Sur le bureau du président une impressionnante pile de dossiers. Des décisions à prendre, des avis à donner, des jugements à prononcer. Pas de quoi être mis aux arrêts, ce qui serait le comble pour un tribunal qu’il soit académique, comique, bucolique, ou sarcastique. Tout en haut de cette pile, une chemise verte, que le président, depuis plusieurs semaines, saisit en soupirant. Il la saisit, l’ouvre, feuillette les différents documents, et généralement la referme pour la glisser, l’air de rien, au milieu de ladite pile. Et sur cette chemise verte, on peut lire « Avis de disparition : espoir ».
Et aujourd’hui dimanche 22 novembre, le président juge qu’il n’est plus possible de reculer. Il faut prendre le taureau par les cornes. Il décide donc, tôt ce matin, de convoquer en urgence le tribunal académique.
Le président ouvre cette session extraordinaire qui se tient, comme le veut l’usage, à huis clos. Seuls sont présents les jurés qui ont été appelés ce matin aux aurores et que nous retrouvons, encore un peu endormis, autour de cette longue table au bout de laquelle se tient le président.
« Mesdames et Messieurs les jurés, j’ai pris tôt ce matin la décision de vous réunir. Nous allons devoir nous prononcer sur cet avis de disparition qui traîne sur mon bureau depuis plusieurs mois. C’est simple il y a maintenant près de 250 jours que l’on nous a signalé la disparition de l’espoir. Des décisions doivent être prises, car je ne vous cache pas que chaque jour mon inquiétude grandit un peu plus, et je dois dire, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle vous êtes ici avec moi, je crois que je commence à perdre espoir. »
Les sept jurés, bien qu’ébouriffés et chiffonnés, se regardent avec une certaine appréhension. Ils comprennent toutes et tous à cet instant que le moment est grave.
Autour de la table, aujourd’hui nous avons une voyante désespérée, un informaticien branché, une poseuse de tubes, un jardinier d’intérieur, une conductrice de chariots révélateurs, un mineur émancipé et une navigatrice en eau plate.
Le président expose brièvement les faits, que tout le monde connaît. Chacune et chacun donne son avis, formule des hypothèses sur cette disparition. Pourquoi est-il parti, était-il seul, ou a-t-il pu se réfugier, qui le cache, etc. ? Le président écoute attentivement, se racle la gorge, se lève de son fauteuil et lit la décision qu’il vient de prendre après cette consultation.
« Mesdames et Messieurs les jurés, voici la décision que j’ai prise et qui si vous l’acceptez sera applicable immédiatement. L’espoir a disparu depuis 249 jours. Depuis la déclaration de cette disparition que j’ai prise au début pour une simple fugue, l’espoir n’a plus été revu, il n’a laissé aucune trace, et malgré tous les efforts déployés aucun indice ne laisse supposer qu’il reviendra. En conséquence et parce qu’il est impossible de vivre sans l’espoir j’ai pris la décision d’ordonner l’arrestation immédiate avec incarcération du désespoir, du pessimisme, du fatalisme, et surtout de tous les oiseaux de mauvais augure qui occupent tous les espaces qui appartenaient autrefois à l’espoir. »
« Et mes chers amis j’ai bon espoir qu’il revienne ! »

Mes Everest, les amants tristes, Léo Ferré

Les mots d'Eric

Comme une fleur venue d’on ne sait où petit
Fané déjà pour moi pour toi dans les vitrines
Dans un texte impossible à se carrer au lit
Ces fleurs du mal dit-on que tes courbes dessinent

On dit dans ton quartier que tu as froid aux yeux
Que t’y mets des fichus de bandes dessinées
Et que les gens te lisent un peu comme tu veux
Tu leur fais avaler tes monts et tes vallées

Tu es aux carrefours avec le rouge mis
On y attend du vert de tes vertes prairies
Alors que j’ai fauché ce matin dans ton lit
De quoi nourrir l’hiver et ma mélancolie

Mélancolie mélancolie la mer revient
Je t’attends sur le quai avec tes bateaux blêmes
Tes poissons d’argent bleu tes paniers ton destin
Et mes mouettes dans tes cris comme une traîne

Je connais une femme lubrique à Paris
Qui mange mes syllabes…

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Carnets 12…

Réfléchir avant d’agir…

Oui bien sûr, je suis d’accord, il faut réfléchir avant d’agir mais ce que je voudrais savoir c’est à partir de quand je puis considérer qu’il ne faut plus réfléchir et qu’il faut agir. Que se passe t’il si je réfléchis trop, ou à l’inverse pas assez ? Qui me le dit et comment je le sais ? Et admettons d’une part que je réfléchisse tout le temps avant d’agir et admettons que réfléchir est une action, cela signifie-t’-il que je réfléchis toujours avant de réfléchir ? Mais alors à quoi faut-il que je réfléchisse avant de réfléchir ? A rien me dites-vous ? Mais si je ne réfléchis à rien comment puis-je agir ?

Ouille j’ai mal à la tête

Le tribunal académique…

Le tribunal académique ne se réunit que très rarement en semaine. Une vieille tradition qu’on n’explique difficilement, tant les avis sont divergents.

Certains racontent que la première affaire que ce tribunal ait eu à juger fut « l’affaire du week-end ». Les plaignants de l’époque (ils étaient sept) avaient déposé un recours visant à suspendre l’utilisation de l’expression week-end prétextant d’une part qu’il s’agissait d’un anglicisme, et d’autre part que ce terme était impropre dans la mesure où il n’aurait pas été possible de parler de fin de semaine le samedi matin par exemple, alors que celle-ci n’était pas officiellement et réellement achevée, c’est-à-dire le dimanche à minuit.

Cette affaire qui était, rappelons-le, la première qu’eut à juger ce nouveau tribunal fut mal préparée et si les plaignants furent déboutés sur la première requête, le jury qui avait été constitué à la va vite s’égara totalement sur le deuxième point. Faute d’être en mesure de rendre un jugement clair et acceptable de tous, il prononça une décision dont on peut dire aujourd’hui qu’elle était sans queue ni tête, et qui permit à la défense de requérir une réparation.

Celle-ci, tel que le stipule le règlement intérieur du tribunal académique donne le droit au plaignant s’il n’est pas satisfait de demander réparation en formulant dans un délai de sept jours un souhait ou plutôt une exigence exécutable dans l’heure.

Personne ne peut certifier que c’est pour cette seule raison que le tribunal académique siège le samedi ou le dimanche, mais nous avons pu lire le compte rendu de cette toute première audience qui s’est tenu le mercredi 14 novembre 1973 ;

Nous passerons sur les détails protocolaires de l’installation officielle de cette nouvelle instance judiciaire pour nous intéresser à la composition du jury et au rendu de la décision

Ce premier jury était constitué de sept personnes en comptant évidemment le président. Il y avait autour de la table un trompettiste bègue, un géomètre myope, un pasteur itinérant, une dompteuse d’enfants rois, une coiffeuse à plumes et une cantatrice fauve.

Voici comment le président du tribunal concluait cette séance du 14 novembre 1973.

-Considérant que l’usage du terme week-end ne semble poser un problème qu’aux plaignants qui, ils l’ont précisé eux-mêmes développent une forme d’allergie urticante pour tout ce qui de près ou de loin s’apparent à un anglicisme, le jury a décidé à l’unanimité de débouter les plaignants. Le jury, indulgent et compréhensif, assortit cette décision d’une obligation de soins dermatologique à pratiquer dans une station thermale située sur la côte Ouest des Iles Britanniques et avec laquelle l’académie française dont dépend ce tribunal a signé une convention linguistique et dermatologique.

Le compte rendu précise qu’au rendu de cette décision les plaignants se sont furieusement grattés tout en disant : « oh my god »  

Poursuivons avec la deuxième partie de la décision ;

-Sur la deuxième requête des plaignants le jury n’est pas parvenu à un accord, une partie d’entre nous considérant que la fin de la semaine commence au début du week-end et l’autre partie estimant que le début de la semaine suivante commence à la fin du week end , ce qui démontre en d’autres termes que rien n’est clair, et que pour reprendre les termes de plusieurs jurés : « de toute façon on s’en fout ».

En conséquence et en application de l’article 34-9 du règlement intérieur du tribunal académique, en l’absence d’une réponse claire et circonstanciée, les plaignants sont en droit dans un délai de sept jours ouvrables, de formuler oralement une exigence à l’encontre de ce tribunal qui la rendra exécutable, au début de la semaine suivante.  

-La séance est levée.

L’explication vaut ce qu’elle vaut, mais il semblerait bien que les plaignants vexés et surtout couverts d’exéma, exigèrent dès le mercredi suivant que désormais le tribunal académique ne se réunisse qu’entre le début et la fin du week-end.

Poème de jeunesse…

La foule l’avait condamné à mourir
Parce qu’il avait tué
Une des brebis
De leur troupeau d’indifférence
Ils aimaient la vie…
Le dimanche en voiture
Dans un cortège funèbre
Qu’ils vénéraient
Parce qu’ils avaient pour jumeau
Ce pays FRANCE
Ils poussaient dans ce jardin
Où les mauvaises herbes
Meurent au napalm
A la balle perdue
Où à la torture cachée
Ils ignoraient que le lendemain
Peut-être celui du je t’aime
Pour eux
Il était celui du rêve électrisé
Qu’ils croyaient avoir eu
Ils faisaient l’amour
Comme on achète le journal
Bonjour
Merci
Il fait beau
C’est tout
Ils disent aimer un enfant
Parce qu’à Noël
Ils le font légionnaire
Ou infirmière
Parce qu’il le brûle
Sur une plage quand vient l’été
Institutionnelle
Ils le grille
Côté face, côté pile
Côté cœur
Ils ont peur
Ils ont du fric
Ils ont peur
Ils ont le flic
Et toi t’es mort
Pour eux…
Mai 1979

C’est mon soleil, il est levé…

Allongée sur le dos, feuille blanche repose sur le bureau.
Pas un bruit, pas un pli, il est si tôt.
Quelques miettes de nuit au bord du papier se sont glissées.
Dos brisé, regard embué, des griffes de ses draps il s’est échappé.
Emportant avec lui, petits paquets de mots froissés qu’il a tant aimé rêver.
Sur feuille blanche son regard a posé.
Tremblant et crispé, de ses doigts glacés la surface du papier il a caressé.
Blanche et fragile, feuille lisse, dans sa mémoire de papier a puisé.
Quelques mots elle a retrouvé, une à une, les lettres se sont formées.
Sur feuille blanche un souffle est passé.
Page blanche en est étonnée, et de plaisir a vibré.
Derrière la vitre, la lumière s’est invitée.
Douce et légère, la pièce a inondé.
Elle et lui, feuille blanche, matin gris.
Seuls dans la nuit qui disparaît, lentement l’angoisse est effacée.
Goutte à goutte les mots se sont rencontrés.
Sur feuille blanche ils se sont aimés.
Une à une, les lignes se sont formées.
Sur la rive de papier, les larmes ont échoué.
La blancheur est assoupie. Feuille blanche est agitée.
De rides en rides, vois les mots qui divaguent.
Et dans la ville endormie, à tire d’ailes de papier, un sourire s’est envolé.
C’est mon soleil, il est levé.

Mes Everest poétiques : Mauve…

Les mots d'Eric

Maxime Le Forestier chante « mauve » en 1974

La brume a des remords de fleuve
Et d’étang
Les oiseaux nagent dans du mauve
Les mots de ma plume se sauvent
Me laissant
Avec des phrases qui ne parlent
Que de tourments
Vienne le temps des amours neuves
La brume a des remords de fleuve
Et d’étangJe ne suis jamais qu’un enfant
Tu le sais bien, toi que j’attends
Tu le sais puisque tu m’attends
Dans une dominante bleue
Où le mauve fait ce qu’il peut
La page blanche se noircit
Laissant parfois une éclaircie
Une lisière dans la marge
Où passe comme un vent du largeLa brume a des remords de fleuve
Et de pluie
Les chansons naissent dans la frime
Et les dictionnaires de rimes
S’y ennuient
Mes phrases meurent sur tes lèvres
Mais la nuit
Elles renaissent…

Voir l’article original

Quand vient le soir…

Quand vient le soir,
Quand tombent les premières gouttes de nuit.
Quand les fenêtres se ferment,
Quand les regards se taisent,
Quand les mots se font rares et lents,
Alors,
Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué,
Et sur les façades à la blancheur inventée
On aperçoit quelques trous de lumière.
Entends-les, ils scintillent,
Entends-les, ils t’invitent à rentrer…

Le tribunal académique…

Ces dernières semaines le tribunal académique n’ayant rien eu à d’extraordinaire à traiter nous n’avons pas jugé utile d’en faire les comptes-rendus. Nous sommes suffisamment encombrés d’informations qui n’en sont pas mais que pourtant tous commentent, surtout quand il n’y a rien à dire. C’est alors le royaume du conditionnel, des conjectures en tous genres, des mines graves et entendues qui rivalisent en contorsions grimacières pour évidemment conclure qu’en l’absence de certitudes, on ne se contente de que de ce peu qu’on tartine sur les écrans à longueur de journées. Et lorsque le vide des existences ne se remplit que du vide des insuffisances on finit par être endormis par des indigestions de rien… Mais je m’égare…
Cette semaine, c’est pourtant une affaire assez inédite que le tribunal académique a eu à régler. C’est en effet un collectif de 727 citoyens se présentant comme le CCC, le 4 C : le Collectif de Contrôle des Conjonctions de Coordination qui a déposé un recours visant purement et simplement à exclure le mais des conjonctions de coordination. Leur requête est simple : « sortons le mais, et ne retenons plus que or ou et donc ni car ! »
Affaire un peu délicate, s’il en est une, pour le tribunal académique. Pour l’occasion le président a constitué un jury exceptionnel. Sont réunis autour de la table de délibération : un mathématicien incertain, un perchiste timide, une aiguiseuse de couteaux, une bibliothécaire déprimée, un apprenti coffreur et une stagiaire sexagénaire.
Le président du tribunal expose rapidement, comme à son habitude les faits et la requête.

-L’examen attentif du dossier que nous a transmis le CCCC, nous montre, qu’en effet l’usage du mais est depuis quelques temps devenu incontrôlé. Il n’est plus possible aujourd’hui d’admettre que mais appartient encore à la famille de ceux qui coordonnent, qui relient, qui rassemblent. Tous les exemples fournis pour ce collectif nous montrent bien que le mais éloigne, sépare, exclut et en cherchant à atténuer ne se contente que de nier les évidences.

-Mais… se risque le mathématicien incertain.

-Pas de mais je vous en prie, soyez clair, précis et surtout concis lui répond le président.
Le mathématicien toujours plus incertain, baisse la tête et ne dit rien.

-En conséquence et après un vote, le jury à l’unanimité moins une voix a pris la décision suivante. A compter d’aujourd’hui et pour une période d’un an, il n’y aura plus de mais qui tienne. Chacune et chacun lorsqu’il ressentira une envie, un besoin irrésistible de mais, devra tourner sa dite langue treize fois dans sa bouche et une fois la gorge asséchée finira pas se taire. Si malgré cette recommandation, un mais devait s’échapper, le contrevenant sera évidemment arrêté et passera en comparution immédiate devant le tribunal des exceptions… Ce dit tribunal créé pour l’occasion proposera un éventail de sanctions proportionnées à l’usage du mais. La peine la plus courante étant l’interdiction de s’abonner aux chaînes d’information en continu

Regarde la mer petite…

Un de mes plus beaux textes déjà publié…

Regarde la mer, regarde petite.
Regarde, elle est grise,
Elle est grise des restes de la nuit.
Regarde là sous le vent qui divague,
Elle a l’écume qui enrage.
Regarde la mer et ses cent vagues,
Regarde la mer et sens ses vagues.
Elle a revêtu ses couleurs de femme seule
Et s’étire à s’en faire mal.
Sur le quai il y a un homme qui pleure,
Il écoute le chant des vents
Et entend la plainte qui se répand.
Et le ciel cruel, dégouline d’oiseaux crieurs.
Il y a un homme seul qui cherche le passage.

Trou de lumière pour un soleil prochain,
Regarde- le, regarde petite.
Il a une larme qui attend la marée,
Un peu de sable dans la bouche,
Et du sel séché au coin du sourire.
Ses yeux se plissent à suivre le mouvement de la mer qui l’avale.
Et derrière le bout du rien, là- bas, il y a l’horizon.
C’est comme un trou qu’on devine.
Un trou que la mer rapporte à chaque vague.
Et l’homme dit à la mer qu’il sait
Qu’elle se souviendra,
Et qu’elle reviendra.

Mes Everest : Paul Eluard…

Le soleil des champs croupit
Le soleil des bois s’endort
Le ciel vivant disparait
Et le soir pèse partout

Les oiseaux n’ont qu’une route
Toute d’immobilité
Entre quelques branches nues
Où vers la fin de la nuit
Viendra la nuit de la fin
L’inhumaine nuit des nuits

Le froid sera froid en terre
Dans la vigne d’en dessous
Une nuit sans insomnie
Sans un souvenir du jour
Une merveille ennemie
Prête à tout et prête à tous
La mort ni simple ni double

Vers la fin de cette nuit
Car nul espoir n’est permis
Car je ne risque plus rien

Le tribunal académique…

Le tribunal académique, une fois de plus et nous en sommes vraiment désolés, est resté silencieux pendant quelques semaines.
Il faut dire que le greffier du dit tribunal a été testé positif au Clownvid 001.
Il s’agirait selon les désinformations que nous avons survolées d’un nouveau virus non encore répertorié par les principaux logiciels de reconnaissance de mauvais caractère.
Les symptômes les plus caractéristiques de cette nouvelle maladie sont très inquiétants.
Il est évident que tout sera mis en œuvre pour éviter la contamination. Le premier symptôme est celui de la parole. Les personnes atteintes, et ce fut le cas de ce malheureux greffier, se mettent soudain à parler, à voix haute et intelligible. Il convient pour ne pas commettre d’erreur de diagnostic de ne pas confondre avec le syndrome un peu plus connu dit du « monologue ».
En effet les personnes infectées non seulement s’expriment à voix haute, mais il se trouve qu’elles le font consciemment et en s’adressant à une ou plusieurs autres personnes. Ce qui peut dans les cas extrêmes (au passage il s’agit du premier indice d’une contamination) conduire à un dialogue.
Le deuxième symptôme est tout aussi surprenant et inquiétant, puisque plusieurs études montrent que tout en parlant ces personnes sourient.
Et lorsque l’échantillon- ou groupe test- de ces personnes souriantes et bavardes est comparée à un groupe témoin de personnes non infectées c’est-à-dire non souriantes et muettes ou tout au moins totalement concentrées dans les limites numériques de leur environnement protégée et aseptisée selon les protocoles en vigueur, le constat est limpide. Parler en souriant nécessite d’ouvrir 67 fois plus la bouche en une minute que de ne rien dire en restant concentré sur les parois de sa bulle cognitive, ce qui vous l’aurez aisément compris, augmente de façon exponentielle le risque de transmission du dit virus et le risque de l’installation d’un climat de bonne humeur dont on sait qu’il est contre indiqué par les principaux fabricants d’anti-inflammatoires.
En conséquence le tribunal académique reste silencieux pour quelques jours encore, mais n’en pense pas moins…

Mes Everest : « Je voudrais une fête étrange et très calme », Jacques Bertin…

Les mots d'Eric

Je voudrais une fête étrange et très calme
avec des musiciens silencieux et doux
ce serait par un soir d’automne un dimanche
un manège très lent, une fine musique
 
Des femmes nues assises sur la pierre blanche
Se baissent pour nouer les lacets des enfants
Des enfants en rubans et qui tirent des cerfs-volants blancs
Les femmes fredonnent un peu, leur tête penche
 
Je voudrais d’éternelles chutes de feuilles
L’amour en un sanglot un sourire léger
Comme on fait entre ses doigts glisser des herbes
Des femmes calmement éperdues allongées
 
Des serpentins qui voguent comme des prières
Une danse dans l’herbe et le ciel gris très bas
lentement. Et le blanc et le roux et le gris et le vert
Et des fils de la vierge pendent sur nos bras
 
Et mourir aux genoux d’une femme très douce
Des balançoires vont et viennent des appels
Doucement…

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Le tribunal académique…

Le Tribunal académique a fort à faire en ce moment. Il faut dire que nous n’avions jamais connu un tel relâchement dans le « bon usage » qui doit être fait des mots. Et il en est beaucoup pour penser qu’il serait peut-être temps de réglementer, le port de mots, ou tout au moins de certains de ces mots qui blessent, qui coupent, qui brisent, qui tuent. Jamais, Ô grand jamais, nous n’avions pu vérifier à quel point, un mot était une arme.
L’accusée est déjà dans la salle d’audience, il est arrivé le premier, ou elle car on ne saurait dire de quelle genre est-ce mot, même si la loi académique a décidé que les articles qui devaient l’accompagner était là ou une quand elle était seule. Vous l’avez peut-être deviné, aujourd’hui c’est La PEUR qui attend d’être jugée. Et si justement la salle est encore vide, c’est que personne n’ose entrer, ni public, ni jury, ni président. Tout le monde, a peur de la PEUR, et vous me direz que c’est bien normal.
Après quelques hésitations, le président du tribunal, qui se doit absolument de montrer l’exemple a pris son courage dans une main, son maillet de juge dans l’autre et il est entré. Derrière lui, têtes baissées, les six membres du jury ont suivi, empressés de gagner leur place en évitant autant que possible de croiser le regard noir de la PEUR.
Il n’a pas été simple de trouver six volontaires, et nous ne pouvons que saluer ces six courageux citoyens. Nous avons aujourd’hui une dresseuse d’ours, un cracheur de feu, une arracheuse de dents, un maître chanteur, une mère courage et un pêcheur répondant au prénom de Martin…
Le président est blanc comme un linge et semble pressé d’en finir.
« Madame la peur, je vous demande de vous lever, et surtout, je vous en prie, baissez les yeux, il est hors de question que je regarde la peur dans les yeux »
La peur est blanche, on voit bien à son teint blafard et à son regard vide qu’elle est épuisée, qu’elle n’en peut plus. Il faut dire que son arrestation a été des plus difficiles. Il n’existe dans aucun manuel d’école de police qu’elle soit judiciaire ou militaire, une méthode efficace pour arrêter la peur. Mais la peur est bien là et elle écoute.
Le président débite l’acte d’accusation avec un tremblement dans la voix. « Peur vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal, pour répondre de nombreux délits. Pour ne pas perdre de temps je ne me contenterai que d’en lister quelques-uns. Vous êtes ainsi accusée de faux et usage de faux, d’escroquerie en bande organisée (cette bande devrait d’ailleurs elle aussi bientôt comparaître devant ce tribunal), de violences avec menaces, de menaces avec violence, de tentative de coup d’éclat. Et surtout vous avez contrevenu à la réglementation en vigueur depuis l’instauration du coupe-peur entre vingt heures et minuit. Vous avez été à de très nombreuses reprises surprise en flagrant délit d’intelligence avec de nombreux ennemis qui répondent aux noms de psychose, de manipulation, d’exagération et surtout d’information ! »
« En conséquence, et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous condamne à la peine suivante : à compter de ce jour vous resterez enfermée et seule une commission d’experts ne pourra autoriser votre sortie. Cette commission aura à juger de votre aptitude à n’intervenir que lorsque de véritables circonstances l’exigeront : chute d’une météorite sur le Trocadéro, tsunami de la Seine, invasion de rats géants, épuisement des stocks de chocolat… ».
« La séance est levée ! »

Mes Everest : Muriel Barbery, extrait de « la vie des Elfes »

Les mots d'Eric

« Mon amour, j’ai marché trente ans sous le ciel […] j’ai été, entre tous, ripailleur et gueulard, aussi stupide et futile que les moineaux et les paons ; j’ai essuyé ma bouche au revers de mes manches, entré au foyer avec la boue de mes pieds et roté plus d’une fois dans les rires et le vin. Mais j’ai tenu chaque heure la tête droite dans l’orage parce que je t’ai aimée et que tu m’as aimé en retour, et que cet amour n’a eu ni soie ni poèmes mais des regards dans lesquels se sont noyées nos misères. L’amour ne sauve pas, il élève et grandit, porte en nous ce qui éclaire et le sculpte en bois de forêt. Il se niche au creux des jours de rien, des tâches ingrates, des heures inutiles, ne glisse pas sur les radeaux d’or et les fleuves étincelants, ne chante ni ne…

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Le tribunal académique…

Il était annoncé, il devait se réunir, mais des circonstances exceptionnelles ont contraint le tribunal académique à reporter plusieurs séances extraordinaires. Il a été décidé eu égard à l’urgence de la situation et à la nature du mot à juger que le 14 juillet serait au bout du compte une date idéale.
Après une longue enquête, les juges resté seuls pendant de longs mois ont décidé de poursuivre « ensemble » et une fois sa culpabilité attestée de le traduire devant le jury populaire du tribunal académique.
Pour prendre cette décision, ils eurent de nombreuses réunions à plusieurs mais à distance bien sûr, et ce pour éviter cette toute nouvelle maladie : « la maladie de l’homme seul ». Cette affection est très particulière, avec quelques symptômes peu courants : le plus significatif étant pour les personnes atteintes l’impossibilité de prononcer les mots suivants : tu, il, elle, nous vous, ils, elles. Bref vous l’aurez compris les contaminés, commencent toutes leurs phrases, et elles sont rares, par Je.
Le président du tribunal (dont certains pensent qu’il a été contaminé), a convoqué sept jurés. Ils entrent seuls, dans le tribunal et prennent place. Il y a là un chanteur d’opéra, une danseuse étoile, un ventriloque, une cartomancienne, un conducteur de monoplace et une lanceuse de javelot.
La salle est presque vide. Seuls les quatre coins de la salle sont occupés par des journalistes spécialistes des droits individuels.
Le président ouvre la séance.

– Gardes, faites entrer l’accusé !
Les gardiens de la paix, inquiets à l’idée d’être contaminés, poussent sans ménagement ensemble dans la salle d’audience et s’éclipsent en vitesse, chacun de son côté.

-Ensemble levez-vous !
L’accusé, seul sur banc se lève. Mais il n’est pas le seul puisque dans un bruit de chaises métalliques les quatre journalistes aux quatre coins se lèvent comme un seul homme.

-Non messieurs je vous en prie, asseyez-vous, et en silence je vous en prie ou je fais évacuer la salle.
Une évacuation qui au passage ne prendrait que peu de temps, compte tenu de l’affluence…
Le président lit l’acte d’accusation.

-Ensemble je serai bref, vous avez à plusieurs reprises pendant cette période été vu accompagné de nombreuses personnes seules et vous avez, nous rapporte-t-on, formé des groupes, des collectifs, des familles, que sais-je encore, et ce au mépris total de la loi sanitaire et solitaire dite « loi du seul ».
-En conséquence et après un vote individuel qui a suivi une discussion de chacun avec personne, vous êtes condamné à rester définitivement triste. Vous purgerez votre peine, seul, dans une salle tapissée d’écrans continuellement connectés sur d’autres personnes seules. Dans six mois nous aurons une télé-conversation avec vous et vous ne serez libéré qu’à la condition de répondre à toutes les questions que nous ne vous poserons pas par : je…

Ce soir…

Et maintenant
Maintenant tu réévalues ta dose de présent
A la bourse du verbe aimer
Et tu te sens mieux
T’avais peur que le désespoir
Rattrape la réalité qui te minait
Et en face d’elle
T’as brisé le cercueil
Tes deux bras te servaient d’alibi
Pour te tenir sur le fil de honte
Qui surplombait le désespoir
Venu d’en bas
Et maintenant
Tes deux bras lui servent
De parenthèses
T’avais mal dedans le corps
Tant le hasard t’avait fait crier
Tant le hasard t’avait fait vaincu
Et maintenant
Tu passes
Seul avec celle qui te regarde
Et t’as dévalisé la consigne
Et tu tires sur tes lèvres
Comme l’intoxiqué tire sur sa clope
T’avales le vrai et tu vomis ta peur
T’avais un trou dans la tête
Qui guettait la sortie de ta folie
Pour lui passer des menottes de rêve
Et maintenant le temps qui te pue
Est un éternel motif d’impatience
Pour celle dont tu rêves
Angoissé dans les murs de ton bar
D’artiste sans symétrie
Et il te faut trouver
Un dictionnaire
De mots nouveaux
Promesses de vocabulaire
A grammairiser
Pour les joies que tu lui inventeras
Il te fallait tant de choses
Pour être sûr
Dans ton royaume de deux
Que maintenant tu t’en fous
Tu poétises
Et tu sais que ça transpire
Peut-être l’indifférence d’habitude
Mais cela ne fait rien tu continues
Et ce soir t’as encore envie d’écrire
Parce que ça fait un jour de plus
Et t’as une boule dans la tête
Une boule odeur de lassitude
Qui explose à chaque sourire
Qu’elle enterre en toi
Chaque fois qu’elle commence
Le « il était une fois »
De ma soif d’impatience
Avec une corde au cou, au mois elle m’a remarqué
Dans cette foule de pendus
Qui rêvent d’évasion
En se remarquant
Identique
Et t’as mal dans la tête
Quand elle t’observe
T’as mal dans sa peur
Qui vibre d’incertitude
T’as mal dans sa peau qui fait
Pleurer un violoniste
Et quand tu la serres contre toi
Tu hais encore plus
Les silhouettes bureaucratisées
Qui sentent déjà le dossier
Qui n’est pas fini
Ou qu’on va jeter….

Ce soir… poème de jeunesse en deux parties

Ce soir t’as envie d’écrire
Ce soir t’es encore plus près d’elle
Parce que cela fait un jour de plus
Parce que cela fait un jour de
Mieux
Alors tu souris
A ces murs si nus
Qui te racontent
L’histoire de ce reflet
Dont l’insuffisance suinte
Ce regard que tu connais
C’était une semaine qui comme
Toutes les autres
Sentait la potence
Mais le nœud ne coulait plus
Il s’était ouvert
Et toi tu fermais les yeux
C’était une semaine
Qui comme toutes les autres
Transpirait l’ennui
Entre les rires d’enfants
Trop rares
Mais que tu supposais déjà
Sur ses lèvres en fête
C’était une semaine
Dure
Dans ton journal de désespoir
Il ne te restait plus d’aventures
Antidotes
A tous leurs regards accrochés
Au porte manteau de leur haine
Et toi tu les voyais
Tu voyais une tâche de pleurs
Sur une bouche gardée
Un œil mouillé de souvenirs
Qui s’en iront
Une voix qui a peur des mots
Des mots qui cherchent l’horizon du mal
Et ne le trouvent pas
Un regard qui attend
Plutôt qu’il ne voit
Et toi qui observe
L’espoir en bandouillère

Mes Everest, Christian Bobin : un bruit de balançoire…

Les mots d'Eric

En ouverture « d’un bruit de balançoire » un magnifique texte manuscrit de Christian Bobin

Je rêve d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraîche. Ils ont ça, au Japon. Un de leurs maîtres du dix-neuvième siècle, Ryokan est venu me voir. Vous verrez : il n’a qu’une présence discrète dans le manuscrit. Il se cache derrière le feuillage de l’encre comme le coucou dans la forêt. C’est que je crois qu’il est vital aujourd’hui de prendre le contrepied des tambours modernes : désenchantement, raillerie, nihilisme. Ce qui nous sauvera – si quelque chose doit nous sauver – c’est la simplicité inouïe d’une parole. Ryokan, je ne le connaissais pas il y a deux ans. Et puis je le découvre et je revois des pans de ma vie : moi aussi j’avais trente ans, aucune place dans le monde, comblé de jouer…

Voir l’article original 132 mots de plus

Ce soir c’est vers…

Ce soir c’est vers. Finie la pause prose, ce soir je vous prends à revers, ce soir je me pose, je prends un verre et je me mets aux vers. Je vous entends déjà : il nous dit qu’il se remet aux vers mais il reste en prose. Tout ça n’est peut-être que de la frime, de la frime pour trouver une rime. Alors attendons un peu :
La prose tout doucement s’essouffle.
Sans rien dire elle s’efface.
Prose s’envole
Un verre, puis deux
Les vers sont là
Dans le peuple des mots
Quelques-uns se sont levés
Ils tendent le point
Le point oublié
Mais plus rien ne compte
Les vers sont là
Suspendus
Aux lèvres mauves
De tes larmes bleues…

Le tribunal académique…

Le tribunal académique s’est réuni ce matin en sa forme plénière et consultative. Il vient, en effet, d’être saisi par un grand nombre de citoyens, et a rendu un avis important, difficile, mais ô combien urgent.
Pour cette occasion, exceptionnelle, un collège de jurés a été constitué. Sa composition est, convenons- en un peu particulière. Y siègent : un poète, une militaire, un adolescent, une militante, un amoureux éconduit, un clown au chômage, une dresseuse d’ours, un cruciverbiste, et une religieuse défroquée…
Revenons aux faits : depuis quelques temps deux mots, et non des moindres, posent un problème. Deux mots qui, si on n’y prête garde, pourraient se ressembler. Il suffit d’ailleurs de les entendre. Deux mots, aussi, qui lorsqu’on écrit sur une feuille de papier un peu verglacée peuvent déraper…
Le président du tribunal résume en quelques mots la décision qui vient d’être rendue.
« Mesdames et Messieurs les jurés, chères et chers collègues, nous nous sommes réunis ce matin pour examiner, vous le savez : Haine et Aime… Les débats ont été animés mais sans haine et c’est cela que j’aime. »
« Aime et Haine vous le savez, vous le constatez, sont proches à l’oreille, ils le sont aussi à l’écrit et nous ne devons plus courir le risque qu’ils soient confondus… »
« A l’oreille, donc, les deux mots sont si proches qu’on les croirait, tout droit, sortis de l’alphabet. M est devant N, c’est un fait. Mais pouvons-nous, acceptons-nous d’en dire autant de Aime et de Haine. Cette promiscuité est nauséabonde, préjudiciable et disons le « inacceptable ». En conséquence nous exigeons, que N soit isolé et relégué à la place qu’il mérite et qui lui revient, en dernière position après le Z. Décision exécutable immédiatement. »
« L’autre problème est le risque de dérapage à l’écrit. Certes nous conviendrons que ce n’est pas courant, mais le collège des jurés souhaite ne prendre aucun risque. Qu’un distrait oublie le H de haine et que la main tremble et ajoute une jambe au n et le mal est fait. Les deux mots doivent, c’est impératif être séparés, distingués. En conséquence, le tribunal décide que quiconque décide d’utiliser ou d’écrire le mot haine doit, au préalable, adresser une demande écrite au collège des jurés qui à compter de ce jour devient un jury permanent. Cette demande devra indiquer les raisons pour lesquels le demandant envisage d’utiliser ce mot. Les jurés ont précisé que cette demande devrait être adressé sur une feuille de papier fleuri, et que la police utilisée serait le colibri… Le demandant sera ensuite convoqué et devra sous contrôle et avec le sourire écrire 100 fois le mot AIME..

Cri…

Un très vieux poème de jeunesse que je republie.

Endimanchés des longues semaines,
Etouffés, assoiffés
Spectateurs aux chaînes,
J’ai l’œil du créateur
Et vous me voyez pendu.
Vous vivez la pendule
Et je tue des minutes.
Vous êtes masqués
Et vous me voyez clown
Enrubannés des fêtes à pleurer,
Ecrasés, étouffés,
Tuant la joie
Sans paroles.
J’ai le rire de l’amoureux
Et vous m’entendez paumé.
J’ai un cœur sur deux yeux
Et vous me battez
Trop parleur.
J’ai une une bouche et des mots qu’elle espère.
Vous me voyez vomir des cadavres
Enterrés des cimetières sans souvenirs
Oubliés, déguisés, morts sans vibration
Morts sans violation de domicile
Je vous emmerde
Février 1979

Mes Everest : Léo Ferré : « à un jeune talent »…

Les mots d'Eric

Je ne vous connais pas encore.
La misère vous lace les souliers, elle est gentille.
Lorsque je l’insultais, je le faisais en italien :
« PORCA MISERIA ».
Je me sentais riche phonétiquement.
Le confort dans l’injure, c’est le commencement de la Sagesse et de l’indépendance.
Soyez orgueilleux.
L’orgueil, c’est la cravate des marginaux.
Soyez dans la marge mais, je vous en prie, ne perdez jamais de vue les TEXTES … Il vous regarde, le TEXTE, il attend le premier jour de la chasse et, tranquillisez-vous, vous serez bien en vue, la vedette…
Alors, de quoi vous plaignez-vous ?
Vous serez l’ennemi numéro 1… Il y en a tellement après…
Tellement qui prendraient bien votre place, avec le risque… Ils meurent de n’être pas le Risque…
Il vaut mieux mourir le premier.
C’est ça, la mathématique sidérale : FIRST.
Ne soyez pas lucide, cela vous encombrerait. Les comptables ne se pendent jamais…

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Carnets 12 :  » Ne pas brûler les étapes… »

Ah combien de fois ne l’ai-je entendu ce fameux : « attention à ne pas brûler les étapes ! ». Oui je sais, je le reconnais, il m’arrive parfois d’aller un peu vite, pour ne pas dire d’être pied au plancher. Mais, jamais ô grand jamais, je ne me suis permis de mettre le feu aux étapes. Je dois reconnaître, en revanche, que mettre le feu aux poudres ne me rebute pas, je le fais bien volontiers, même si d’aucun me reproche d’avoir une certaine tendance à souffler sur les braises.
J’ai beaucoup de respect pour ceux qu’on appelle encore les forçats du tour de France, et chaque étape franchie, oui je le reconnais je brûle d’impatience d’être sur la ligne de départ le lendemain. Lorsque le coup de feu du commissaire de course retentit, je suis sur des charbons ardents (je dois toutefois préciser que ces départs généralement toujours enflammés je les vis tranquillement installé au fond de mon canapé).
Alors oui je vous le confirme, je vous le certifie, ces étapes je les savoure, je les déguste surtout lorsque la route monte. Ah les étapes de montagne : au pied du col, tout le monde est groupé, puis soudain c’est l’explosion, les petits gabarits, tels des escarbilles, s’envolent vers les sommets.
Non, définitivement non je ne brûle pas les étapes, je prends le temps et le plus souvent du bon temps, non pas que le mauvais temps n’ait aucun intérêt, mais je préfère quand même ne pas prendre le risque de chuter sur des terrains devenus glissants. Une mauvaise chute, et je vous le garantis, il vous en cuit et pour le coup c’est bel et bien la fin de l’étape…

Le tribunal académique…

Avec le confinement, le tribunal académique ne se réunit que très peu. Trop peu diront certains, et j’en suis. Si la période est propice aux dérapages verbeux, il est des limites qu’il convient de ne pas dépasser.
Nous voici donc dans l’obligation de convoquer le tribunal académique, en sa formation restreinte. Le président est là, bien sûr, masqué et perruqué comme il se doit. Il est assisté de trois nouveaux assesseurs, tirés au sort par la main innocente d’un vieil huissier bègue et manchot, ravi de cet honneur qu’on lui fait.
Sa main tremblante a tranché. Les trois sages du jour sont : un danseur de tango, une cuisinière mangeuse d’hommes et un vieillard polyglotte.
Le président, comme à l’accoutumée, prend la parole devant une salle d’audience vide, mais, et c’est une première, la séance est retransmise en direct sur toutes les chaînes. Car, nous l’avons dit, l’affaire est importante.
Ecoutons le président…
« Mesdames et messieurs les assesseurs, cher public, chers auditeurs, bonimenteurs, menteurs, égorgeurs, persifleurs, voici les faits !
« Ces six dernières semaines, il a été constaté, vérification mathématique à l’appui, une utilisation abusive d’une expression verbale que je serai plutôt enclin à qualifier de verbeuse. En effet comme vous le savez nous disposons depuis la grande crise du « on vous l’avait dit », d’un compteur de mots, qui nous alerte dès que les limites autorisées pour une série de mots expressions et locutions préalablement définis sont franchies et nous sommes aujourd’hui dans ce cas. Il convient d’abord de rappeler à toutes et tous la composition de cette liste : il y aurait qu’à, il faudrait qu’on, si on avait, je vous l’avais bien dit, il aurait fallu, on pourrait quand même… »
« En effet à plusieurs reprises les limites ont été dépassées pour le célèbre « il aurait fallu ». C’est ainsi que pour la seule journée du mardi 28 avril, c’est plus de 589 568 fois en moins d’une heure que cette expression a été prononcée ; et vous savez toutes et tous que la limite autorisée est de 50 000 à l’heure… »
« En conséquence, en vertu de la loi du 21 février 2002, stipulant qu’une prise de parole ne peut se faire qu’à la condition de respecter scrupuleusement les règles de conduites qu’il convient d’adopter en public, et en vertu de la loi du 16 janvier 1991 qui précise qu’il n’est pas possible de prendre la parole en état de médiocrité, de méchanceté et de malhonnêteté le tribunal réuni aujourd’hui dans un format confiné a pris la décision suivante, applicable immédiatement. »
« Une fois identifié, l’utilisateur abusif du « il aurait fallu » est condamné :
• à dire ce qu’il fait,
• à faire ce qu’il dit,
• et en cas de récidive, à ne plus rien dire qu’il n’ait déjà fait…. »
La séance est levée.

Mes Everest, Philippe Djian, au commencement était le style…

Les mots d'Eric

Je m’aperçois que je n’ai jamais mentionné mon attachement à Philippe Djian, il est un de mes maîtres vivants…Je relis souvent ce texte qui m’interroge, nous interroge sur notre amour de l’écriture. Il est un peu long, mais cela vaut le coup d’aller jusqu’au bout…

Si ma mémoire est bonne, on m’a déjà interrogé sur les processus créateurs il y a environ vingt ans, à l’occasion de la publication de mon premier livre. Pour être franc, je n’en savais pas beaucoup sur la question, à l’époque. Je pensais qu’il s’agissait de s’asseoir derrière une table et de fermer les yeux quelques minutes pour que la machine se mette en marche. Et ça fonctionnait, avec un peu de chance.
Aujourd’hui, bien entendu, je n’en sais pas davantage. Je sais que la table demeure un élément important mais j’ai remarqué que je n’étais pas obligé de fermer les yeux. Un trombone ou…

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Le tribunal académique…

Le tribunal académique s’est réuni aujourd’hui dans son format le plus restreint. Car oui, il a bien fallu se résoudre à le convoquer. Une fois de plus, le cas qui lui est soumis aujourd’hui est un peu particulier.
Le plaignant est un personnage à part, chacun le connaît et pense l’avoir déjà rencontré. Mais rares sont celles et ceux qui peuvent le décrire, si ce n’est pour dire : « oui je l’ai vu, mais il est passé, si vite que je n’ai même pas eu le temps de lui parler. »
Vous l’aurez peut-être compris, le plaignant est le présent. Et évidemment, quand le président du tribunal procède à l’appel, il commence toujours par dire : « à l’énoncé de votre nom, je vous demanderai de bien vouloir répondre présent ».
Et il débute son appel.Présent ?

Je répète : présent ?
C’est l’avocat de la partie civile, c’est-à-dire, de présent qui répond.

Présent est absent, monsieur le président, mais comme la loi m’y autorise je le représente…
Le président du tribunal soupire : il sait déjà que la séance va être compliquée. Il demande à la cour en formation restreinte d’être attentive car il va procéder à la lecture de la plainte déposée par le présent.

Le présent, absent aujourd’hui, mais représenté par son mandataire, ici présent, a déposé une plainte pour je cite : « oubli du présent, falsification du passé, escroquerie sur le futur et surtout, utilisation abusive d’un temps vaporeux, à savoir le conditionnel ».

Le jury après avoir délibéré, informe le présent que s’il n’a pas été en mesure de prendre une décision concernant tous les temps, il a toutefois considéré que dans cette période, un peu particulière, les conditionnels suivants : « il faudrait, il aurait fallu, nous aurions dû » ne pourront plus être employés qu’après avoir pris le temps de les prononcer dix fois de suite en se regardant fixement face à une glace.
A présent la séance est levée.

La terre est heureuse…

La terre est heureuse
Elle explose de vie
Le rouge est un sourire
Elle l’offre aux regards qui l’envient
Elle l’offre au ciel
Qui l’a fait vie
Le rouge est une fleur
Une fleur des chants d’été
Le bleu du ciel est heureux
Le rouge est mis, la pierre est belle
Sur la prairie de ce midi
La terre est belle quand tu souris
Pas un bruit,
La chaleur s’est endormie

Mes Everest, Victor Hugo : Sur la falaise, 1

Je publierai en quatre parties ce magnifique texte de Victor Hugo…

Tu souris dans l’invisible.
O douce âme inaccessible,
Seul, morne, amer,
Je sens ta robe qui flotte
Tandis qu’à mes pieds sanglote
La sombre mer.

La nuit à mes chants assiste.
Je chante mon refrain triste
A l’horizon.
Ange frissonnant, tu mêles
Le battement de tes ailes
A ma chanson.

je songe à ces pauvres êtres,
Nés sous tous ces toits champêtres,
Dont le feu luit,
Barbe grise, tête blonde,
Qu’emporta cette eau profonde
Dans l’âpre nuit.

Je pleure les morts des autres.
Hélas ! leurs deuils et les nôtres
Ne sont qu’un deuil.
Nous sommes, dans l’étendue,
La même barque perdue
Au même écueil.

Carnets 11…Battre la campagne

Il faut battre la campagne

Nous voici entrés dans cette période où il n’est pas rare d’entendre les différents candidats expliquer qu’il leur faudra bien battre la campagne…

Battre la campagne ! Quelle drôle d’idée, mais que leur a t’elle donc fait cette belle campagne pour qu’il décident de la battre pendant ces quelques semaines. S’ils veulent la battre c’est qu’ils ont quelque chose à lui reprocher, peut-être qu’elle s’est mal comporté, qu’elle a été insolente ou impertinente.

Alors ils battent, ils battent…Et cette maudite campagne ne réagit pas. Elle reste silencieuse, et s’abstient de tout commentaire mais n’en pense pas moins…

« Pendant quatre ans je ne vous ai point vu, très peu entendu, vous m’avez oubliée, négligée, abandonnée trop occupés à vous diviser, vous écharper… »

« C’est moi qui battrai la campagne, je suis le plus légitime, le plus charismatique ! »

« Non c’est moi j’étais déjà là la dernière fois, je connais ses points faibles, je sais ce qu’il faut faire pour cogner là où ça fait mal… »

Etc, etc..

Tout le monde veut battre la campagne et on finit même par se battre ( alors qu’entre nous on sait bien que l’union fait la force ). On se bat avant de battre la campagne et au bout du compte on se trouve tellement nombreux à la battre cette pauvre campagne qu’elle fait le dos rond. Elle attend…

L’avantage pour elle c’est que chacun laboure le terrain… Autant de temps gagné pour la prochaine récolte. Autant de temps gagné pour régler ses comptes…de campagne

Le tribunal académique…

En cette fin de semaine très chargée, le tribunal académique doit juger un cas très particulier. Il s’agit d’une affaire dont on peut dire qu’elle est un peu trouble. C’est, en effet sur la base de délations, par le biais de lettres anonymes, que la cour, après une rapide instruction rend son jugement.
Nous sommes en fin de journée, la lumière a baissé. On distingue à peine le ou la prévenue dans le box des accusés.
Le président du tribunal est gêné : il sait que la salle peut réagir et faire de lui, pour quelques instants le bouffon qu’il n’est pas. Tant pis, il n’a pas le choix. Il s’éclaircit la gorge et lance le tant attendu : « brume levez-vous ! »
Dans l’assistance monte un léger murmure et quelques toussotements…
« Brume redressez-vous je vous prie, que les jurés puissent vous distinguer… »
Brume souffre. La lumière blafarde des néons est lourde. Brume a du mal à rester droite et debout et- convenons-en- se tient à la barre, un peu affalée.
« Brume cessez de vous répandre et rester concentré sur ce que j’ai à vous dire ! »
« Brume, vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal académique car vous êtes accusée du crime de haute trahison, et pire, d’intelligence avec l’ennemi. En effet si je m’en tiens aux déclarations faites sous serment, vous avez été vue, ou plutôt aperçue, ces derniers mois, en présence de l’ennemi, et pire, en compagnie des forces de l’étrange.
Le président tient l’acte d’accusation entre ses mains tremblantes. La brume est toujours levée, le regard un peu dans le vide. Elle attend, les yeux dans le vague, d’apprendre ce qui lui est reprochée.
« Le 8 mars, vous avez été surprise, au lever du jour, en compagnie de l’armée des mauves. Les témoins parlent, je les cite, d’une belle lumière apaisante… »
« Le 13 juin vous avez déserté le fleuve auquel l’académie vous a attachée et ce pour vous rendre sans autorisation au sommet d’une verte colline. Les témoins parlent d’une, je cite : magnifique couronne cotonneuse… »
« Le 15 juillet, vous avez été aperçue, en fin de journée, à l’heure où tous les chats sont gris, à proximité d’une fête champêtre. Je cite les témoins : « avec la musique et les lumières cette douce brume d’été nous a rempli de joie, et même d’allégresse »
« A plusieurs reprises à l’automne finissant, vous avez choisi de vous adjoindre comme compagnons de phrases, sans leurs consentements il va sans dire, les mots légère, douce, bleutée et avez délibérément abandonné épaisse, grise et obscure. C’est grâce au courage civique d’un gardien de la langue que vous avez été confondue et stoppée dans votre entreprise de déstabilisation d’une longue série de mots qui sont en dehors de vos frontières.
En conséquence et après délibération avec le jury et en application de l’article R 233-12 du code de procédure matinale, vous êtes condamnée à une éternité de travaux foncés.

Mes Everest, Albert Camus : « la peste »

Je relis la peste de Albert Camus, ce passage est sublime…

Le front de mer de Oran dans les années 60

Les fleurs sur les marchés n’arrivaient plus en boutons, elles éclataient déjà et, après la vente du matin, leurs pétales jonchaient les trottoirs poussiéreux. On voyait clairement que le printemps s’était exténué, qu’il s’était prodigué dans les milliers de fleurs éclatant partout à la ronde et qu’il allait maintenant s’assoupir, s’écraser lentement sous la double pesée de la peste et de la chaleur. Pour tous nos concitoyens, ce ciel d’été, ces rues qui pâlissaient sous les teintes de la poussière et de l’ennui, avaient le même sens menaçant que la centaine de morts dont la ville s’alourdissait chaque jour. Le soleil incessant, ces heures au goût de sommeil et de vacances, n’invitaient plus comme auparavant aux fêtes de l’eau et de la chair. Elles sonnaient creux au contraire dans la ville close et silencieuse. Elles avaient perdu l’éclat cuivré des saisons heureuses. Le soleil de la peste éteignait toutes les couleurs et faisait fuir toute joie.

Carnets, 10 : perdre le nord…

Perdre le nord…

Le problème avec celles et ceux dont on dit avec pitié, condescendance, ou inquiétude qu’ils ont perdu le nord c’est qu’à ma connaissance, ils ne le savent pas et surtout on ne le leur dit pas.
S’ils le savaient peut-être le chercheraient-ils, ou mieux, peut-être essaieraient-ils de le retrouver ou plus tôt de le trouver. Car retrouver quelque chose cela signifie que ce n’est pas la première fois ni qu’on le trouve, ni qu’on l’a perdu. Cela signifie donc qu’ils l’ont déjà perdu (au moins une fois) puis retrouvé et donc qu’ils savent sinon où il est tout au moins où le chercher…
Mais vous conviendrez avec moi que si on sait où il faut chercher ce qu’on a perdu, c’est qu’on ne l’a pas vraiment perdu.
Et lorsqu’on est perdu l’essentiel est de se retrouver (surtout si on sait pas vraiment ni où on est, voire même où on habite ) et comment le faire si on est désorienté, si on a perdu la boussole….Tout cela, il faut en convenir est bien compliqué et une fois encore j’ai peur de vous perdre, voire de vous avoir déjà perdu. Et vous perdre cela je ne le voudrai pas, car j’ai mis quand même un peu de temps à vous trouver, que je voudrais bien vous garder, à moins que vous ne considériez, peut-être, que je suis complétement à l’ouest…

Le tribunal académique…

Ce matin le tribunal académique est bondé. On y juge le gris. Enfin quand je dis qu’on juge le gris, il conviendrait peut-être plus de dire qu’on juge gris…
Le juge de permanence est d’une humeur massacrante. La veille il a dû participer à une reconstitution un peu pénible, il s’agissait de reconstituer la scène du crime commis par l’automne au printemps dernier.
Il lit doit lit l’acte d’accusation mais comme à l’accoutumée il lui faut d’abord rappeler à la cour l’identité du prévenu.
« Gris levez-vous ! »
« On dit de vous dans le compte rendu de l’instruction que vous prétendez être un adjectif mais qu’il vous arrive régulièrement de prétendre à l’identité de nom commun. C’est évidemment votre droit et je ne reviendrai pas là-dessus, mais qu’il me soit permis, eu égard à ce qui vous est reproché, de regretter cette autorisation que la loi grammaticale vous octroie… »
Gris, dans le box des accusés accuse le coup, mais ne dit rien, il semblerait même qu’il ait pâli.
Le juge poursuit.
« Gris, vous comparaissez devant ce tribunal car vous êtes accusé d’escroquerie et de tromperie. En effet, à plusieurs reprises vous avez été vu, plusieurs témoignages le confirment, en compagnie de rouge, de jaune, de vert et même de bleu et vous vous êtes étalé au point d’occuper toute la place. Je lis dans l’acte d’accusation qu’à plusieurs reprises ceux qui regardaient se seraient exclamés je cite : « oh que c’est beau ».
Gris baisse les yeux. Le juge continue sa lecture.
« Deuxième délit, et non des moindres, vous vous êtes introduit par effraction et ce à plusieurs reprises dans de nombreuses poésies et avez pris une place qui ne vous revenait pas au point même d’obliger l’auteur à chercher des rimes en ris, et la cour doit le savoir mais lorsqu’on chercher à rimer avec le gris, on finit toujours par dire que c’est un mot qui sourit. »
« En conséquence et après en avoir délibéré, la cour vous condamne à rester définitivement entre le blanc et le noir et vous interdit à compter de ce jour de vous produire dans quelque tenue que ce soit lors des couchers de soleil »
« Garde veuillez accompagner le prévenu ! »

Mots qui s’envolent…

Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages.
L’encre ne sèche plus, elle est le sang des mots
Il s’échappent quand la lumière les éveille,
Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient
Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumière,
Les yeux les lisent, le regard se plisse
Et le cœur qui s’affole, on est bien
Pas un son qui ne s’essaye au bruit
Tout est dans la mélodie les notes s’enroulent
Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté

Mes Everest : Georges Perec,

Les mots d'Eric

l’inhabitable

L’inhabitable : la mer dépotoir, les côté hérissées de fil de fer barbelé, la terre pelée, la terre charnier, les monceaux de carcasses, les fleuves bourbiers, les villes nauséabondes

L’inhabitable : l’architecture du mépris et de la frime, la gloriole médiocre des tours et des buildings, les milliers de cagibis entassés les uns au-dessus des autres, l’esbroufe chiche des sièges sociaux

L’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le rétréci, le calculé au plus juste

L’inhabitable : le parqué, l’interdit, l’encagé, le verrouillé, les murs hérissés de tessons e bouteilles, les judas, les blindages

L’inhabitable : les bidonvilles, les villes bidon

L’hostile, le gris, l’anonyme, le laid, les couloirs du métro, les bains-douches, les hangars, les parkings, les centres de tri, les guichets, les chambres d’hôtel

Les fabriques, les casernes, les prisons, les asiles, les hospices, les lycées, les cours d’assise, les cours d’école

L’espace parcimonieux de la…

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