La poésie est partout, je la sens, la ressens, la partage…
Auteur : Eric Nedelec
Agé de 65 ans, depuis que je sais tenir un crayon, j'aime écrire, jouer avec les mots, les assembler pour qu'ils provoquent des émotions. J'aime qu'à la lecture de mes textes on éprouve des émotions identiques à celle que j'ai éprouvées en les vivant, puis en les écrivant.
« Une vague, les vagues, une déferlante… » Je crois que c’en est trop, je n’en peux plus et allez je vous le dis j’ai du mal avec ces mots, ces mots que j’aime, qui sont abîmés, salis, trahis plusieurs fois par jour. Oh bien sûr je connais plus que tout autre le pouvoir des mots, de ce qu’ils évoquent, de ce qu’ils convoquent, de ce qu’ils invoquent. Mais il y a des jours où je n’en peux plus de voir, d’entendre toutes ces vagues épidémiques et numériques, se répandre sans retenue dans la longue plaine de mes inspirations. Je vous en prie laissez les vagues dans l’océan, laissez la mer nous enivrer de son flux, de son reflux, laissez les déferlantes à la tempête. Un peu d’effort je vous en prie cherchez dans votre dictionnaire de l’angoisse cathodique d’autres mots, d’autres images, laissez les courbes en paix, ne cherchez pas d’autres rimes aux graphiques.
Et je vous suggère d’essayer la retenue, le silence, et peut-être d’aller marcher au bord de cette mer que vous voudriez me voler…
La terre et la mer se sont unies.
Le bord a disparu, les côtes aussi.
Il s’est levé, s’est raclé un peu
la gorge, a enfilé sa veste de toile épaisse, et a fini par sortir. Il est le
seul à ne pas être étonné. Il vit sur les hauteurs. En bas la mer s’est
arrêtée.
L’air n’est plus le même, il n’a
plus cette rondeur en bouche quand on le respire, c’est un air qui coupe, un
air qui réveille,
Son sac est prêt, depuis
longtemps, depuis toujours, il savait qu’un jour viendrait, ou tout se
rejoindrait. Il l’a soulevé, masse inerte, même les couleurs ont changé, le
gris s’est essayé au bleu,
Tous les autres sont hagards,
tous les autres se terrent apeurés de cette mer qui est venue jusqu’à eux. Ils
ont peur et ne comprennent pas cette silhouette qui prend le chemin qui mène en
bas jusqu’où leur regard distingue ce qui est devenu une rive. Il marche du pas
sûr de celui qui sait où il va, de celui qui va prendre son quart. Il a pris
son sac et il est parti, il sait que le voyage sera long il sait qu’il faudra
qu’il trouve le passage pour rejoindre les mers de l’Ouest, il sait que ses
cartes ne lui serviront pas ; il fera le point, à l’ancienne, comme on lui
a appris.
Tout le monde avait été surpris
quand il s’était rêvé marin, certains avaient ri d’autres avaient eu peur. On
ne devient pas marin quand on est de la terre, quand on est de l’intérieur. Il
leur avait répondu calmement qu’il en avait envie, c’est tout, qu’il en avait
besoin et que de toute façon un jour la
mer elle serait partout, il le savait, il l’attendait, alors il partirait. Il
prendrait la mer, sur un bateau qui serait là pour l’attendre, lui, lui qui le
savait depuis toujours.
Il est monté sur le pont,
personne à bord, cela lui est égal, il va prendre le large.
Il part pour longtemps. Il est à la barre.
Tout est un peu plus compliqué quand on est seul
« Une humidité a l’odeur si épaisse qu’on a comme de la crème dans la bouche.
Le froid incapable d’être cinglant qui essaie simplement de s’infiltrer,
Et de traîner en longueur.
Pas une trace de lumière.
Les objets sont gavés de l’ombre qui les étouffe.
Et les gens qui passent,
La météo au pied, comme un boulet. Pas un qui ne rit, plus un qui ne
vit, c’est un automne colonisateur.
Il est partout même dans les rires;
Feuilles jamais sèches qu’on piétine et qui restent collées, tristes,
au pied.
Tout se traine
Tout se désespère,
Même la mer est habillée de gris,
Pour ne pas froisser un ciel si bas qui pourrait la gober.
Demain ce sera mieux,
Demain on sera heureux. »
Bien sûr il pouvait l’imaginer et
ne s’en privait pas.
Il se souvenait de ce que disait son père quand il parlait de la mer, quand il l’écrivait. Cette mer, sa mer à lui, elle était partout, dans le souffle des pins poussés par le vent, dans la brume du matin. Cette mer elle était dans le ciel qui s’affaisse, épuisé d’être scruté pour annoncer le meilleur. La mer, elle était dans le regard des enfants qui montrent du doigt, elle était dans l’étonnement, dans l’inattendu de ce qu’on découvre à la sortie d’un virage ; la mer elle était dans les odeurs, dans les couleurs, dans la musique qu’il avait dans la tête en fermant les yeux.
Pourquoi la mer ne serait réservée qu’aux hommes et femmes des côtes… La mer n’appartient pas aux seuls qui tous les jours à force de la voir ne finissent par ne plus la regarder. Ils la voient et ils finissent par l’oublier, ils finissent par l’intégrer. La mer elle vit d’abord dans la mémoire, elle est là au fond de nous. La mer, il l’avait en lui, il l’avait dans le regard. La mer on lui en parlait, la mer il en parlait parfois, elle glissait au bout de ses doigts elle montait jusqu’au bord de ses lèvres, jusqu’à la fleur de ses yeux et les mots mélodie, respiraient, soulagès de sortir de leur ordres alphabétiques.
Il avait grandi et son regard avait cette profondeur qu’ont ceux qu’on imagine ailleurs. Il avait grandi et la mer n’était pas encore venu jusqu’à lui.
Alors la mer il l’a chanté :
« Regarde la mer, regarde petite.
Regarde, elle est grise
Elle est grise des restes de la nuit
Regarde là sous le vent qui divague
Elle a l’écume qui enrage
Regarde la mer et ses cent vagues
Regarde la mer et sens ses vagues
Elle a revêtu ses couleurs de femme seule
Et s’étire à s’en faire mal
Sur le quai il y a un homme qui pleure
Il écoute le chant des vents
Et entend la plainte qui se répand
Et le ciel cruel, qui dégouline
des oiseaux crieurs
Il y a un homme seul qui cherche le passage
Trou de lumière pour un soleil prochain
Regarde- le, regarde petite
Il a une larme qui attend la marée
Un peu de sable dans la bouche
Et du sel séché au coin du sourire
Ses yeux se plissent à suivre le mouvement de la mer qui l’avale.
Et derrière le bout du rien, là- bas, il y a l’horizon
C’est comme un trou qu’on devine
Un trou que la mer rapporte à chaque vague
Et l’homme dit à la mer qu’il sait
Qu’elle se souviendra. »
C’était un soir, un soir que novembre choisit pour peser de toute sa mélancolie, il a pris sa guitare, et les premiers embruns sont entrés dans la pièce. A chaque note ajoutée, les gorges se serraient, les yeux piquaient. Le sel des larmes alourdit les paupières, la mémoire est revenue.
Il chante, les mots sont ronds, ils roulent comme une houle d’automne, on entend comme un rythme à deux temps. Les yeux des autres se ferment, les siens se plissent, ils entament le voyage, un voyage ailleurs, là-bas, de l’autre côté. Avec la mer il y a toujours l’autre côté. Il chante, il murmure plutôt et tout autour de lui les lignes droites soupirent épuisées de leurs rectitudes imposées, soudain la douceur les éveille.
Dehors la fraîcheur enrobe les sons et les formes, on ferme les yeux, le vent du nord ne glace plus, il est une caresse, les cols des vestes se remontent, les épaules se creusent, les pas sont lourds mais décidés. La musique poursuit sa route, le monde des autres se transforme.
Je publie aujourd’hui la première partie d’une nouvelle que j’ai écrite à l’occasion de l’anniversaire d’un de mes enfants…
C’est un voilier qui hésite
encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille,
et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de cordages qui sentent le
plastique. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a du gris dans les rares
couleurs que le soleil lui a laissées, un gris qui parle des marées, un gris
qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer. A bord sur le pont,
encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usés, un homme se
déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas
comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son regard ne se disperse
pas, son regard est à ce qu’il fait.
Sur le pont l’homme, c’est un
jeune homme d’environ 25 ans, se prépare pour le départ, il est arrivé tout à
l’heure, sans bruit, pour ne rien dire pour ne pas parler d’où il vient pour ne
pas utiliser de mots qui n’ont plus de sens que pour lui.
Il n’aime pas qu’on lui pose de
questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son histoire ne doit
intéresser personne, il ne le veut pas.
Il est parti, il a mis le cap
vers le nord, avec le vent de face, toujours, un vent rasoir et il serrait les
dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il était parti
un matin tout simplement et quand il a posé la main sur la barre en sortant du
bras de mer il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se
dire à l’intérieur.
« Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages.
L’encre ne sèche plus, elle est le sang des mots
Ils s’échappent quand la lumière les éveille,
Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient
Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumière,
Les yeux les lisent, le regard se plisse
Et le cœur qui s’affole, on est bien
Pas un son qui ne s’essaie au bruit
Tout est dans la mélodie, les notes s’enroulent
Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté »
La France est un des pays qui
bénéficie de l’une des plus importantes façades maritimes, des milliers de kilomètres
de côtes, parfois découpées, torturées, tranchantes parfois rectilignes,
monotones plus rarement. On appelle cela le bord de mer, la façade c’est pas
mal aussi. Ça peut être beau une façade, mais ce qui est gênant c’est qu’on ne
la voit que de l’extérieur. De l’intérieur, quand on est derrière on ne voit
rien, on suppose, on devine. C’est pour cette raison qu’on parle de l’arrière-pays,
de l’intérieur ou même des terres. Quand on est de l’intérieur, quand on vient
des terres on est considéré comme un étranger.
Et quand on est de l’intérieur,
dans un arrière-pays privé de ces fenêtres bleues, on n’aurait seulement le
droit de rêver, d’imaginer. Pour se rapprocher pour y avoir droit, il faut prendre
la route : il faut entrer dans la transhumance.
Injuste, trop injuste :
depuis son plus jeune âge il ne l’admettait pas, il voulait que la mer vienne
jusqu’à lui, qu’elle soit aussi sous ses fenêtres. Et chaque matin quand il
ouvrait les volets il y avait un petit espoir, infime certes mais un espoir
quand même. Peut-être, peut-être dans la nuit l’incroyable se sera produit, et
ce matin ce n’est pas la petite vallée boisée qu’il distinguera mais un bras de
mer.
En bas tout au fond des bavardes vallées Des hommes commentent le rien Se gavent de peurs pour s’inventer le pire Au sommet du mont silence des matins apaisés J’entends la douce mélodie des espoirs oubliés
Ah combien de fois ne l’ai-je entendu ce fameux : « attention à ne pas brûler les étapes ! ». Oui je sais, je le reconnais, il m’arrive parfois d’aller un peu vite, pour ne pas dire d’être pied au plancher. Mais, jamais ô grand jamais, je ne me suis permis de mettre le feu aux étapes. Je dois reconnaître, en revanche, que mettre le feu aux poudres ne me rebute pas, je le fais bien volontiers, même si d’aucun me reproche d’avoir une certaine tendance à souffler sur les braises. J’ai beaucoup de respect pour ceux qu’on appelle encore les forçats du tour de France, et chaque étape franchie, oui je le reconnais je brûle d’impatience d’être sur la ligne de départ le lendemain. Lorsque le coup de feu du commissaire de course retentit, je suis sur des charbons ardents (je dois toutefois préciser que ces départs généralement toujours enflammés je les vis tranquillement installé au fond de mon canapé). Alors oui je vous le confirme, je vous le certifie, ces étapes je les savoure, je les déguste surtout lorsque la route monte. Ah les étapes de montagne : au pied du col, tout le monde est groupé, puis soudain c’est l’explosion, les petits gabarits, tels des escarbilles, s’envolent vers les sommets. Non, définitivement non je ne brûle pas les étapes, je prends le temps et le plus souvent du bon temps, non pas que le mauvais temps n’ait aucun intérêt, mais je préfère quand même ne pas prendre le risque de chuter sur des terrains devenus glissants. Une mauvaise chute, et je vous le garantis, il vous en cuit et pour le coup c’est bel et bien la fin de l’étape…
Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel
son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près
de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les
chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en
produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est
légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai
que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, c’est
pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient
pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.
Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait
chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7
c’est le sud et le sud c’est les cigales. Le sud : l’air est sec, les
cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions
rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont
sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut
rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils
sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de
métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils
ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute
la place dans la machine à émotions.
Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence
bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les
bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le
savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille
qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé
celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait
une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un
autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les
bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris
dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur
le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie.
Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »
Extrait de mon quatrième manuscrit en cours d’écriture
Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.
Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?
Amélie le repousse gentiment mais fermement.
Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.
Samedi 8 juillet 10 h 20
Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.
Elle a répondu sans résister à toutes les questions.
Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.
Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.
Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.
Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…
C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.
C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…
Mais comment êtes-vous entrée ?
J’ai profité de visites organisées. Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.
Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.
Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?
Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…
Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?
C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
Et après ?
La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.
Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.
Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ? Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
Une banderole ?
J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.
Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.
Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons. Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
Et ?
Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.
Amélie se tourne vers le commandant.
Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…
Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.
Attendez commandant j’ai une dernière question.
Il soupire.
Oui vite, je dois partir pêcher en famille…
Amélie sourit.
Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?
Valentine n’est pas surprise par la question.
Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…
Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim. C’est le commandant qui conclut.
Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.
Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.
Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…
Dimanche 9 juillet 16 h 15
Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois. Peut-être encore une forme de bizutage…
Dimanche 9 juillet 16 h 50,
Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.
Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.
Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?
Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.
Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,
Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.
Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
Vous l’avez gardé, on peut le voir ?
Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.
« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »
Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.
Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…
Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.
Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?
Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.
Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.
Et ensuite ?
On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…
Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….
C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.
Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !
Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.
Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.
On y va Emilie on nous attend.
Vendredi 7 juillet 19 h 12
Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale
Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…
Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…
Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….
Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.
On y va oui ou non ?
Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.
Vendredi 7 juillet 19 h 24
Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !
Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.
Il fait un bond en arrière.
Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?
Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !
Reculez madame !
Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…
Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.
Amélie se tourne vers le commandant.
Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.
Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.
Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.
Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…
Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.
Ça sonne commandant !
Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture ! Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.
Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.
On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.
Vendredi 7 juillet 18 h 50
Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose. Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.
Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.
Amélie aime immédiatement ce lieu.
Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,
Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?
C’est le plus âgé qui répond
Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici. Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.
Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.
Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?
Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.
Pas grand-chose, vous savez…
Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…
Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.
C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.
Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.
Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ? Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…
Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.
Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.
C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.
Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule. Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet. Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…
Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.
Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».
Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.
C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…
Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…
Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.
Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Je publie à nouveau, en plusieurs parties cette nouvelle qui a remporte un prix au concours d’écriture organisé par la médiathèque Louis Aragon à Martigues à l’automne 2003… Il s’agit du prix » un pan méconnu de l’histoire de Martigues »…
Les quatre demoiselles de Ponteau vues de la pointe de Bonnieu
Vendredi 7 juillet, 17 h 45
Commandant, commandant, vous m’écoutez, je vous dis qu’une des quatre cheminées fume.
Ils viennent de passer devant la plage des Laurons, déserte ce vendredi 7 juillet. Ils se rendent au bout de la pointe de Bonnieu. On leur a signalé ce matin un véhicule stationné depuis jeudi matin. Comme c’est calme aujourd’hui, il a proposé à sa nouvelle collègue, la Lieutenante Amélie Argol de l’accompagner. Ce sera l’occasion de lui faire découvrir le pays.
Depuis quelques semaines il ne court pas spécialement après les grosses affaires. En effet, le commandant Eugène Mollard est à quelques semaines de la retraite, et même s’il trouve la jeune lieutenante Amélie qui vient d’arriver au commissariat une équipière agréable, elle est un peu trop sur le qui-vive. Toujours prête à foncer, répétant régulièrement en fronçant les sourcils : « j’ai comme une intuition ». C’est peut-être parce qu’elle vient d’Aurillac. Elle devait terriblement s’ennuyer là-bas. Nommée ici, elle espère bien tomber sur des affaires un peu plus passionnantes.
Commandant, vous m’entendez je vous dis que la grande cheminée fume.
Le commandant ralentit, baisse machinalement la tête en direction des quatre cheminées. Amélie comprend à sa moue ironique qu’il n’est pas convaincu.
Impossible elles sont en arrêt depuis au moins 10 ans et le chantier de démolition débute à l’automne ; c’est certainement de la brume, elles sont très hautes tu sais…
Ces quatre cheminées elle en entendu parler dès son arrivée à Martigues. Elle irait même jusqu’à dire qu’elle connait déjà un peu le sujet.
Le jour de sa prise de poste, elle a reçu les représentants d’une association de riverains, plus ou moins écolos, luttant depuis plusieurs années pour la démolition des quatre cheminées de la centrale thermique de Ponteau. Elle se souvient encore des paroles du président.
Ça fait tellement longtemps que ça traîne cette histoire !
Ils venaient déposer plainte pour la dégradation de la façade de leur petit local.
Avec un pochoir, on a tagué plein de cheminées dont le sommet est coiffé d’un poing fermé.
Pas très grave en soi, et pour être honnête quand elle a vu les photos du cabanon « souillé », elle a même trouvé que cela lui donnait un certain cachet. Mais quelques jours après, ils ont trouvé dans la boîte aux lettres un tract avec, il faut le reconnaître, une magnifique photo des quatre cheminées accompagnée d’un message qu’ils estiment menaçant, émanant d’un obscur collectif : « les défenseurs des demoiselles de Ponteau ».
Lisez, le message est sans équivoque : « si vous touchez aux cheminées, il vous en cuira… »
Elle se souvient de son sourire pensant plutôt à un canular, à une blague de potaches irrités- et elle peut le comprendre- par les publications et les prises de position de cette association qui à les écouter voudrait anéantir la totalité de cette immense zone industrielle dont elle a bien compris dès son arrivée l’importance pour l’emploi et la richesse de la commune.
Elle se souvient même que comme il s’agissait de son premier jour au commissariat elle avait pensé à un coup monté des collègues, une sorte de bizutage…Cela paraissait tellement gros.
C’était il y a trois semaines et elle avait soigneusement enregistré la plainte précisant qu’elle s’en occuperait personnellement. En revanche, elle n’avait pas eu le sentiment qu’elle tenait là l’affaire qui lui ferait oublier la monotonie d’Aurillac. Aurillac où la détérioration d’une simple boîte aux lettres pouvait faire la une de la presse locale.
On pourrait s’arrêter commandant j’aimerai prendre une photo de la cheminée, je pourrai l’envoyer à la centrale et demander à EDF si c’est normal ?
On verra au retour, on ne va pas très loin. Tu verras, au bout de la pointe de Bonnieu on les voit tes cheminées. De toute façon ici, où qu’on aille on les voit…
Un peu comme des phares en quelques sorte. C’est peut-être utile pour les bateaux non ?
Immobile, face au port qui lui fait les yeux doux, Maurice enregistre tout, il accumule des réserves, pour demain, quand il tirera les couvertures de son lit et qu’il fermera les yeux. Il a marché sur le quai, lentement, très lentement, vite ça fait touriste pressé qui oublie que les dalles usées ont été polies par l’impatience de toutes ces femmes qui attendaient que la mer ramène leurs hommes, leurs fils, leur frère. Maurice sent tout cela. Amarré, à quelques mètres un petit chalutier. Ils sont deux à hisser des caisses sur le bord. Maurice ne regarde pas le contenu des casiers, il ne veut pas s’ébahir à la vue des poissons luisants oubliant ceux qui sont allés les chercher. Il regarde leurs mains. Ce sont des mains qui semblent vivre seules, qui ne s’agitent pas inutilement. Les gestes sont précis, lents, définitifs. Elles plongent d’une caisse à l’autre saisissent des poissons avec respect, délicatesse. Maurice se souvient des mains du poissonnier. Ce ne sont pas les mêmes, ce sont des mains qui ont oubliés d’où vient la sole ou le bar, des mains pour découper, pour écailler, pour peser, pour rendre la monnaie. Ils les regardent, ils ne se parlent pas, c’est inutile : ils viennent de passer une journée en mer, à travailler, en plissant les yeux, à cause du soleil, du sel, de la peur, de la fatigue. Maurice comprend qu’on ne parle pas à la mer comme à n’importe qui, on ne parle pas de la mer comme s’il s’agissait simplement d’une étendue d’eau. Il est temps. Maurice doit rentrer, à l’intérieur, dans les terres. Il n’est pas triste, il reviendra. Il sait à cet instant qu’il n’est plus et ne sera plus jamais le même. Aujourd’hui tant de sensations ont accosté dans son port intérieur. Il lui faudra plusieurs jours pour décharger. Maurice reviendra, il reviendra et partira sur un bateau, sur son bateau…
Il ne reste de toi qu’une trace amputée de ses hauteurs de vue On entend le chant rauque des nœuds fragiles de ta longue histoire Tu racontes la douceur lointaine de ces mains qui se sont croisées A l’ombre que tu offrais quand les cœurs se mettent à battre Tes racines sont loin et tu attends la douce étreinte d’une prochaine marée
LETTRE 3 Je viens de lire ta première lettre (elle date du 23 novembre 1960). Tu m’as donc écrit, en moyenne, depuis cette date, une lettre toutes les six semaines deux tiers (il n’y a jamais eu d’intervalle de moins de six semaines et de plus de sept entre deux de tes lettres) et quelque chose m’a frappé. Tu m’écrivais (je te le rappelle, au cas où tu l’aurais oublié) : « As-tu reçu ma dernière lettre? Si oui (et je serais fort étonné que tu ne l’aies pas reçue encore (si c’était le cas, fais-le moi savoir)), as-tu l’intention d’y répondre ? ». Or, je n’ai aucune trace, dans mes archives, où je conserve de manière systématique et absolue, toutes les lettres que je reçois, et des doubles de toutes celles que j’envoie, je n’ai aucune trace, dis-je, d’une lettre de toi antérieure à celle du 23 novembre 1960, dont je viens de te rappeler la première phrase. Ni, d’ailleurs, ce qui est au moins aussi troublant, de cette lettre de moi à laquelle tu fais allusion au milieu de ta lettre du 23 novembre 1960 qui, dans mes archives, porte, de ma main, inscrit en haut à gauche du quart de feuille 21×27, format dont tu ne t’es jamais départi pendant toutes ces années, au crayon, le n°1. Pourtant, je me souviens on ne peut plus clairement de l’arrivée de ta lettre du 23 novembre 1960 (je venais de rentrer chez moi après une réunion de travail avec des amis). L’écriture m’était inconnue, ainsi que la signature, Q.B., (je ne connais toujours pas, après quarante ans, autre chose de ton nom que tes initiales). Je t’ai répondu immédiatement, et notre correspondance, quarante ans plus tard, dure encore. Comme tu me dis, dans cette même lettre, celle du 23 novembre 1960, que tu conserves dans tes archives des doubles de toutes les lettres que tu envoies comme de toutes celles que tu reçois (information que tu ne manques pas de répéter (je le remarque en relisant notre correspondance) dans toutes, je dis bien toutes tes lettres) tu as certainement conservé le double de celle dont tu parles au commencement de la lettre du 23 novembre 1960. Tu pourras donc éclaircir aisément ce petit mystère.
LETTRE 4 Je n’ai rien reçu de toi depuis sept semaines. Que se passe-t-il ?
LETTRE 5 (FRAGMENTS) Je viens de recevoir (enfin!) ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. … … PS – tu me demandes comment je répondrai à ta prochaine lettre s’il n’y a pas de prochaine lettre. Gros malin, va ! Rien n’est plus facile … FIN
Je publie en deux parties cette correspondance succulente qui nous est proposé par le non moins succulent Jacques Roubaud, membre notoire des « oulipiens »…
LETTRE 1 Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement ») à la lettre où je te demandais, si je m’abuse (mais je ne m’abuse pas, j’ai les doubles) si tu avais bien reçu ma dernière lettre et si tu avais l’intention d’y répondre. En l’absence d’éclaircissements et de réponses de ta part sur ces deux points auxquels j’attache (à bon droit je pense) une certaine importance, je me verrai, à mon regret, obligé d’interrompre notre correspondance.
LETTRE 2 Je n’ai pas encore reçu ta prochaine lettre mais j’y réponds immédiatement. Tu m’y demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Tu te demanderas peut-être comment, n’ayant pas encore reçu ta prochaine lettre, je peux savoir que tu m’y demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. La réponse est simple : toutes tes lettres, et celle-ci sera la trois-cent-dix-septième (je les ai toutes, ainsi que les doubles de toutes mes lettres) commencent par : « As-tu reçu ma dernière lettre ? Si oui (et je serais fort étonné que tu ne l’aies pas reçue encore (si c’était le cas, fais-le moi savoir)), as-tu l’intention d’y répondre ? ». C’est ainsi que commençait la première lettre que j’ai reçue de toi. C’est ainsi que commençait la deuxième, la troisième, et ainsi de suite jusqu’à ta dernière lettre, la trois-cent-seizième. Raisonnant donc par induction, j’en déduis que ta prochaine lettre commencera comme les précédentes. Je me considère en conséquence autorisé à y répondre comme si je l’avais dès maintenant reçue. Et je te réponds comme suit : Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement «) à la lettre où je te demandais, si je ne m’abuse (mais je ne m’abuse pas, j’ai les doubles) si tu avais bien reçu ma dernière lettre et si tu avais l’intention d’y répondre. En l’absence d’éclaircissements et de réponses de ta part sur ces deux points auxquels j’attache (à bon droit je pense) une certaine importance, je me verrai, à mon regret, obligé d’interrompre notre correspondance.
J’ai toujours beaucoup aimé que les angles puissent être ronds. Histoire qu’une fois au moins dans sa triste et droite vie aux figures imposées la géométrie se permette un rond de jambe, ou mieux encore une pirouette. Une belle et ronde pirouette. Ce serait chouette d’étudier la pirouette, d’en connaître toutes les formules, celle du périmètre, de la surface.
Mais revenons à notre angle qui défie par son rondeur la sévérité pointue de toutes les équerres. Il s’en moque et il est même fier tous les matins de me proposer de suivre le chemin qu’il me propose, tout en douceur.
Et par dessus tout il y a ces fameux angles morts qu’on vous signale, on vous met en garde : « attention aux angles morts ». Je me questionne, mais de quoi sont-ils morts, qui sont les vils auteurs de ce crime géométrique ? Et s’ils sont morts, ils ne sont plus, ils n’existent pas alors pourquoi nous dire de faire attention, que nous réserve t’ils ?
C’est la dernière ligne droite, Le dernier jour, Des tant de petits cailloux semés Ici et là Quelques marques blanches Des traces anciennes de douleurs enfouies C’est un doux petit matin apaisé Il pose sur le long chemin de mes mémoires à construire Tous les mots fleurs Tous les mots rires Que j’aime offrir Compagnes de la belle amitié La vraie Celle qui dure, vous serre dans ses bras Vous fait comme un frisson Délicates vibrations Venus de nos printemps intérieurs Surpris dans l’encore De se retrouver, se rencontrer, s’aimer Je saute d’un pied léger Dans cette douce flaque des belles humanités Oh oui Les gouttes des hier tant de fois contées Eclaboussent On rit, on pleure, on s’ébroue et s’embrasse Je marche et trouve sur le long chemin Les restes parfumés de nos belles histoires à finir…
…La lumière est plus
basse, les premiers nuages naissent, ils se forment. On sent des trous de
fraîcheurs qui s’installent au-dessus des têtes. Des oiseaux effrayés
s’éparpillent sans réfléchir. Puis les
nuages n’enflent plus, ne s’élèvent plus. Ils ont éliminés l’horizon. Ils s’étirent,
s’étalent. Plus rien ne les empêche de se rassembler aux quatre coins,
là où le regard peut se poser.
Au sol, il y a ce noir qui tombe par plaques lourdes de ce
sombre qui repousse les derniers éclats d’un soleil qui en a trop fait
aujourd’hui.
En quelques heures, la
chaleur est oubliée. L’angoisse monte. Une angoisse emplie des respirations qui
se retiennent. C’est la crainte de ceux qui ont peur, de ceux qui ont appris
l’orage comme une colère, comme une punition. Ils attendent. Ils regrettent les
brûlures du soleil qu’ils maudissaient après déjeuner. Ils auraient pu
patienter, supporter.
Vu d’en haut, c’est
comme une étendue de silence, on dirait une mer d’huile qui se prépare aux
déchaînements. Il y a des yeux qui cherchent le premier éclair, le signe du
départ, du début. Les portes se ferment, les rideaux se tirent, les lèvres se
pincent, les mâchoires se crispent. C’est la peur qui déroule, qui enfle…
…Des guirlandes d’étoiles descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. Elle courait le long de la courte avenue, maintenant déserte, qui menait au fort. Le froid, qui n’avait plus à lutter contre le soleil, avait envahi la nuit ; l’air glacé lui brûlait les poumons. Mais elle courait, à demi aveugle dans l’obscurité. Au sommet de l’avenue, pourtant, des lumières apparurent, puis descendirent vers elle en zigzaguant. Elle s’arrêta, perçut un bruit d’élytres et, derrière les lumières qui grossissaient, vit enfin d’énormes burnous sous lesquels étincelaient des roues fragiles de bicyclettes. Les burnous la frôlèrent ; trois feux rouges surgirent dans le noir derrière elle, pour disparaître aussitôt. Elle reprit sa course vers le fort. Au milieu de l’escalier, la brûlure de l’air dans ses poumons devint si coupante qu’elle voulut s’arrêter. Un dernier élan la jeta malgré elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux. La course ne l’avait pas réchauffée, elle tremblait encore de tous ses membres. Mais l’air froid qu’elle avalait par saccades coula bientôt régulièrement en elle, une chaleur timide commença de naître au milieu des frissons. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit.
Albertine, encore et toujours : un nouvel extrait de la traversière…
…Peut-être ne plongerons-nous jamais du haut du pont du Gard, ne ferons-nous pas le tour du monde et ne reverrons-nous que bien plus tard, ou pas du tout, ces gens auxquels, du fond de la paillasse, bien au noir, on rêvait de tordre le cou, dont on sentait le cou tiède sous les mains ; nous n’avons pas encore réalisé les ébauches, les projets fous, les inventions, les vengeances : nous avons oublié l’impatience, nous ne sommes pas pressés.
Nous laissons les lendemains venir à la rencontre du présent, notre présent oasis entre le froid et l’été où se reposent les démons. Nouveaux remariés, nous passons du temps frileux et ébloui à nous réapprendre l’amour, blottis entre le plaid mince et le matelas galette où des auréoles pisseuses correspondent aux infiltrations pluvieuses du plafond, cependant que le mistral claque comme rideaux, se plaque aux murs, tirebouchonne la cheminée ; nous sommes allés une fois à la rivière, une fois à la piscine, une fois au cinéma, une fois aux courses de taureaux, tout une fois et ça nous suffit.
Le deuxième texte que j’ai écrit il y a longtemps déjà et que nous avons à lui à deux voix, dans les deux langues de nos pays respectifs
Sur les fragiles rives de notre humanité en souffrance Déferlent des torrents de haines Le vent mauvais qui les pousse est une insulte à la mer et ses vagues Sur le chemin défoncé de nos restes d’espérance J’avance en pleurant les grands absents La force d’aimer a quitté les amputés du sourire Les mots crépitent sur les écrans tâchés de sang Chacun se fige dans une morale glacée Les soirs où j’ai honte de cette agonisante humanité Je rêve que l’oiseau des océans qui sommeille Dans l’arrière-pays de ma lourde tête S’envole en riant
Nous avons accueilli pendant une semaine des familles ukrainiennes pour une semaine de répit, il s’agissait pour la plupart de mamans avec leurs enfants dont le papa a été tué sur le front. Ce fut une semaine chargée d’émotions intense, la guerre qui paraît toujours lointaine et étrangére est soudain entrée dans nos maisons… Voici le texte que j’ai lu après traduction avec mon ami Volodymir, à l’issue de cette semaine si particulière…
Après les pluies de moites haines
On s’envase dans les marais de l’ignoble
Les pas sont si lourds que les visages se courbent
Vers les bas-fonds des ragots numériques
Mais il viendra le temps où les mots rouleront en paix
Entre les lignes ils se parleront d’une voix basse
Ils déposeront leurs armes sans rimes dans les marges
Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.
Quand les conséquences ne sont plus niées, le poème respire, dit qu’il a obtenu son aire. Iris rescapé de la crue des eaux. Le souffle levé, descendre à reculons, puis obliquer et suivre le sentier qui ne mène qu’au cœur ensanglanté de soi, source et sépulcre du poème. L’influx de milliards d’années de toutes parts et circulairement le chant jamais rendu d’Orphée. Les dieux sont dans la métaphore. Happée par le brusque écart, la poésie s’augmente d’un au-delà sans tutelle. Le poème nous couche dans une douleur ajournée sans séparer le froid de l’ardent. Vint un soir où le cœur ne se reconnut plus dans les mots qu’il prononçait pour lui seul. Le poète fait éclater les liens de ce qu’il touche. Il n’enseigne pas la fin des liens.
S’il m’arrive d’avoir un petit creux, je n’ai, en revanche, jamais l’estomac dans les talons. Il faut dire que question talon, je suis assez fragile, et pour éviter de me tordre le cou je préfère marcher sur des œufs. Donc, quand je suis mort de faim, je préfère me mettre à table et aller droit au but. Oh bien sûr, il peut m’arriver d’avoir les yeux plus gros que le ventre, et de laisser dans un coin de l’assiette quelques miettes. Bref, je préfère laisser mon estomac à la place qui est la sienne et marcher sur la pointe des pieds pour entrer discrètement dans la cuisine m’en payer une bonne tranche…
Eugène est seul chez lui. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il soit seul, car Eugène vit seul. Il n’a plus de famille, il n’a pas d’amis. Eugène est seul, et il attend. Lorsqu’on a frappé, Eugène n’a même pas semblé surpris. Il s’est levé, a ouvert la porte et comme s’il était habitué à ce qu’on vienne chez lui à n’importe quelle heure, il a tout de suite engagé la discussion avec la personne, là, devant lui, sur le palier.
– Bonjour, je ne vous attendais pas… Que voulez-vous ?
– Je ne sais pas, vous seul pouvez me le dire… Pour être franc, lorsque j’ai frappé à votre porte mon intention était justement de vous poser cette question…
L’homme qui a répondu à Eugène est difficile à décrire. Si on devait se contenter d’un seul mot, il faudrait dire qu’il est commun. Oui c’est cela, commun : quelqu’un qu’on ne remarque pas, dont on ne se souviendra pas, qui n’a aucune ressemblance particulière et pourrait se confondre avec beaucoup. Eugène n’est ni effrayé, ni surpris et se dit qu’après tout, cela lui fait une visite. Il aura quelque chose à raconter. Ou plutôt quelque chose dont il se souviendra, parce qu’il n’a personne à qui raconter. Il invite l’homme à entrer, et lui propose de prendre place sur le divan afin qu’il lui offre un verre. Les voici désormais assis l’un en face de l’autre. Eugène le regarde, il attend, il se dit qu’il serait bien normal que son invité lui fournisse quelques explications.
– En fait je crois que j’avais simplement envie de vous revoir,
Eugène ne semble pas étonné, il est tellement habitué à la solitude et à la platitude de sa vie que cette présence ne le déstabilise pas. Il ne sait plus ce qu’est une surprise et il est à peine curieux
– Ah parce qu’on se connaît ?
– Ça dépend…
– Ça dépend de quoi ?
– Ça dépend de vous, mais de moi aussi…En fait ça dépend de nous…
Eugène lui a servi une bière. Il a toujours deux canettes au frais. Au cas où. Ils trinquent sans enthousiasme, mais ils trinquent… Et l’homme de lui expliquer qu’il a marché toute la journée, que ce matin quand il s’est levé, il a eu la certitude de s’être trompé.
– Trompé ? Mais sur quoi ?
– Sur moi, sur vous, j’étais certain que je vous trouverai ici, que vous seriez seul et que vous ne me reconnaitriez pas…
– Et bien jusque-là, vous ne vous êtes pas trompé
– Si, justement, je me suis trompé sur un point essentiel, c’est que désormais vous n’êtes plus seul. Je suis là avec vous et ce que je voulais justement vous demander c’est la raison pour laquelle vous étiez toujours seul.
Il faut que je me creuse ! Mais creuse-toi un peu ! Curieux ces invitations récurrentes à combler un trou de mémoire en s’armant d’un outil magique qui permettrait donc d’agrandir ce fameux trou ou peut-être, sait-on jamais, d’aller au fond. Au fond des choses, ou au fond du trou ? Nous restons, dans l’un et l’autre cas, dans le monde mystérieux et obscur des cavités, mais l’objectif et surtout le résultat ne sont pas les mêmes. Dans le premier cas, on cherche à aller plus dans le détail, dans le second on plonge dans un abîme de morosité et il est fort probable qu’on aurait du mal à remonter la pente. J’avoue que toutes ces déclinaisons autour du trou, qu’il soit noir ou d’air m’intriguent et surtout m’ont ouvert l’appétit. Il me semble bien que j’aieun petit creux…
… Le ciel glisse sur des étendues de silence. Envie de neige, de bois de bouleaux et de sommeil dans une langue étrangère. La vie impensée, dans les limbes. Promenades des familles dans le parc de la verrerie, près du bureau. La lumière grise des grillages, les animaux étourdis de somnolence. Le grincement irrégulier des balançoires. Verte la pelouse, lointain le ciel. L’usine au delà. L’usine au delà. Hélène, un jour, surprise par le bruit du travail, sourd, indifférent, qui plie l’espace, froisse les voilages de l’air.
Extrait de : » alors elle se hâte , immobile » : L’enchantement simple et autres textes…
En bas tout au fond des bavardes vallées Des hommes commentent le rien Se gavent de peurs pour s’inventer le pire Au sommet du mont silence des matins apaisés J’entends la douce mélodie des espoirs oubliés
Les uns échangent des caresses de regards, Les autres boivent jusqu’aux premières lueurs, Mais moi, toute la nuit, je négocie Avec ma conscience indomptable.
Je dis: « Je porte ton fardeau, Et il est lourd, tu sais depuis combien d’années. » Mais pour elle le temps n’existe pas, Et pour elle il n’est pas d’espace dans le monde.
Voici revenu le sombre soir du carnaval, Le parc maléfique, la course lente du cheval, Le vent chargé de bonheur et de gaieté, Qui s’abat sur moi des pentes de ciel.
Au-dessus de moi, un témoin tranquille Montre sa double corne… Oh, m’en aller, Par la vieille allée du Pavillon chinois, Là, où l’on voit des cygnes et de l’eau morte.
Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante. Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire. je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.
Voici donc les dernières lignes de ce roman que j’ai écrit en 1996. Ce manuscrit avait à l’époque séduit les éditions Grasset, ou plus exactement son directeur littéraire aujourd’hui disparu, Yves Berger. Il fut à deux doigts d’être publié, mais c’était justement les deux doigts qu’il manquait.
Marc contemple les pages qu’il a noircies. Il sait qu’il les doit à Armand. A Fanny aussi. Il les écoute. Ils lui parlent de ce qu’ils ont vu, ou cru. Peu importe, ils lui parlent pour être entendus, pour être crus. Pour être. Marc ne cherche pas à comprendre, il ne questionne pas. Il reçoit les mots, leurs mots et les accueille avec respect. Il sait qu’ils avaient leurs raisons. L’un et l’autre. L’un pour l’autre. Il les laisse déverser ce qui les empêche encore de sortir. Il les laisse se débarrasser de ces cris qu’ils n’ont pas pu pousser. Armand a pris de l’avance. Beaucoup. Il en est parvenu au point où il ne reste plus qu’à balayer dans les coins. Tout est allé si vite. Les mots qui se magnétisent, puis se posent sur la feuille blanche.
Fanny raconte, encore beaucoup, et Marc a compris. Il sait maintenant ce qui s’est passé au cours de cet été. Il sait qu’Armand et Fanny ont commis un rêve. Ensemble. Il sait pourquoi ils l’ont fait, il sait comment ils l’ont fait. Ils en avaient besoin.
Marc se souvient des voyages qu’il faisait dans sa tête, les mondes qu’il inventait. Il avait dix ans. C’était dans la voiture, pendant de longs trajets. Le moteur emplissait le silence. Il posait sa tête contre la vitre. Alors ça vibrait, et il était bien. Il y avait aussi cette odeur de verre humide et les parents qui ne disaient rien sinon de simples onomatopée automobiles.
Il partait, les vibrations lui ouvraient un chemin. Il y rencontrait toutes sortes de personnages. Le voyage était toujours trop court. Son père ne supportait pas cette position.
Tu seras malade à t’appuyer comme ça contre la vitre. Et puis arrête de rêver, profite donc du paysage.
Aujourd’hui, il contemple les pages qu’il noircies. Il sait qu’elles contiennent les souvenirs de ces vibrations voyageuses. Ces vibrations qui l’on conduit vers d’autres Armand, vers d’autres Fanny. Tout à l’heure Armand a demandé ce qu’il ferait de tout cela, de tout ce qu’il lui racontait. Il a répondu qu’il attendait, qu’un jour peut‑être il saurait. Et quand Armand est sorti, il s’est levé, est allé vers la fenêtre, puis il a posé son front sur la vitre. Il y avait de la buée et dehors le vent faisait comme un rideau.
Avec un serrement dans la gorge, Armand a quitté le bureau de Marc. Il ne le reverra plus. Plus dans les mêmes conditions. Il va laisser Fanny. Il lui reste quelques mois. Il ne l’oubliera pas, il viendra la voir, lui parler, l’écouter. Elle en aura besoin. Encore. Armand est déçu d’être guéri. Il s’était habitué, ces derniers mois, aux séquences de plus en plus rapprochées. Il se sentait mieux, mais sans réaliser qu’il parvenait au bout de son histoire. Lucie ne dit pas un mot. Depuis le début, c’est elle qui l’accompagnait chez le psychiatre pour les séances. Ils appréciaient ces brefs moment d’intimité, d’abord dans l’ascenseur, puis dans les grands couloirs. Ils échangeaient peu, mais parfois se frôlaient. Leurs regards se croisaient. Alors ils étaient bien et ils se souriaient. Aujourd’hui c’est leur dernier voyage. Demain Armand sera dehors, il retrouvera le monde, il retrouvera les autres. Marc Flandin se sent seul. Il est un peu dans l’état d’abattement de celui qui vient d’achever une œuvre. Il est satisfait, fier, contemplatif, mais surtout seul, nostalgique des heures passées à fabriquer dans la souffrance, le doute, l’obstination. Armand est le cas le plus perturbant qu’il n’ait jamais eu à traiter. Un de ces personnages dont on n’ose dire qu’il est guéri tant on doute de la réalité de sa maladie. Il connaît Armand depuis si longtemps. Il aurait pu en faire son fils, celui qui lui manque. Il redoute d’envisager l’avenir sans lui. Il a beau croire qu’aujourd’hui il est un homme, qu’il va se construire une véritable histoire, il a beau se dire qu’il accompli sa tâche, qu’il a permis à cet enfant prostré, à la limite de l’autisme de regarder autour de lui, sans crainte, sans haine, il a beau se dire qu’ils pourront se revoir, ailleurs, il est triste, nu, désespéré. Armand lui a tant fait confiance toutes ces années, il voulait guérir. Il voulait pouvoir s’endormir sans l’angoisse que la nuit lui dérobe ses rêves. Il voulait tant pouvoir écouter le vent sans être obligé de se boucher les oreilles de peur qu’un souffle, qu’un courant d’air ne lui subtilise ses pensées. Aujourd’hui Marc est sûr qu’il va mieux, il n’est plus ce petit oiseau tremblant qu’il a connu il y a cinq ans. Il se souvient de la première rencontre avec Armand Mollard. Il se rappelle ses souffrances, ce nom qu’il ne voulait plus et surtout de son père qui le frappait chaque fois qu’il inventait une histoire ou qu’il en réclamait une. Marc se souvient de cet Eugène Mollard incapable d’admettre la mort de sa femme Justine et qui dés lors a sombré dans une folie dévastatrice pour l’enfant que voulait rester Armand. Aujourd’hui Eugène a disparu, Armand l’a rayé de sa mémoire. Marc attend Fanny, il sait qu’elle va souffrir du départ d’Armand. Il sait qu’elle aura besoin de lui. Alors, pour l’aider, pour la préparer à rejoindre celui qu’elle a tant aimé. Il lui racontera une histoire.
Marc a reçu le chronopost. Le manuscrit est bref. Il l’enfouit dans sa serviette et part à la bibliothèque universitaire où il est censé effectuer des recherches sur la création poétique dans le milieu anarcho‑syndicaliste du début du siècle. Aujourd’hui il est loin, très loin de ces préoccupations et sait déjà en montant dans la voiture qu’il passera sa matinée à lire la prose de cet Eugène Mollard.
Dés les premières pages, il est mal à l’aise. Il retrouve toutes les pièces manquantes du puzzle. Il y a d’abord cette colonie et un groupe d’enfants mettant tout en œuvre pour rendre la vie impossible aux animateurs. C’est une colo à thème explique l’auteur très au fait des subtilités d’organisation de ce type de séjour. Il y parle d’Internet, du minitel, des médias en général. Marc trouve cela bien pompeux…
Les chapitres suivants sont fades et mal écrits. Mais au milieu de cette médiocrité, de cette aigreur dans le fond comme dans la forme, les indices se multiplient, les doutes de la veille se sont transformés en certitude. Armand a bien eu ce manuscrit entre les mains. Il l’a lu, s’en est inspiré pour se lancer dans une opération secrète.
Marc a terminé le roman en moins de deux heures. Il le trouve franchement mauvais et n’hésitera pas à le dire à ce Mollard. Et s’il y ajoute le dénouement reçu l’autre jour, de mauvais le roman devient grotesque. Des enfants sortant de leurs cartables de gros magnum trois cent cinquante sept et tirant au hasard, qui sur des instits, qui sur certains de leurs petits camarades, ce ne sont plus des inventions dignes du plus mauvais des auteurs, mais des délires obsessionnels d’un être forcément dangereux.
Devant de telles inepties, Marc se sent rassuré. Il a confiance en Armand, ce dernier est un lecteur sélectif. Il repère le médiocre, le sans intérêt. Il aura certainement souri à la lecture de ces fadaises.
Une fois le manuscrit retourné à la noirceur du cartable, Marc s’interroge sur les raisons qui ont pu pousser Armand non pas à prendre ce manuscrit, mais à ne pas le rendre.
Il ne souhaite pas donner plus d’importance à ce problème qu’il n’en mérite. Il s’est beaucoup inquiété pour pas grand chose. Armand les a manipulés pour l’inscription à cette colo ? Eh bien tant mieux, cela prouve qu’ils ne se sont pas trompés. Il communique avec un groupe de copains ? Super ! Ne se plaint-il pas continuellement que les gens ne parlent plus, n’écrivent plus.
Il n’a plus envie d’en parler avec Armand. Ce serait inutile, peut‑être dangereux. Il se contentera de rédiger une note de lecture pour cet écrivain un peu tourmenté, lui conseillant d’observer les enfants de peu plus près avant de déverser des tombereaux de fadaises les concernant.
Vendredi vingt‑sept octobre. Comme chaque matin, Marc allume l’autoradio avant même de démarrer.
France‑Info express, huit heures cinquante trois. A Metz un instituteur est retenu en otage par ses élèves.
Aucun commentaire, un simple flash tout à fait dans le style France‑Info. Il s’agit pour l’instant d’une information au sens premier du mot. Le goût du sensationnel n’est pas dans le style ni dans les habitudes de cette radio. Marc apprécie particulièrement sa capacité à prendre du recul, à ne pas traiter l’événement comme s’il s’agissait, à chaque fois d’un tremblement de terre ou de l’assassinat du président de la république. C’est pourquoi il se dit qu’il doit s’agir d’un simple canular ou d’une erreur. Oui ce doit être une erreur. Il doit s’agir de lycéens en colère.
Marc est sur le point d’oublier le flash lorsqu’il passe devant l’école Albert Camus. C’est l’école où sont inscrits ses enfants. Devant le portail deux voitures de police sont stationnées, gyrophares allumés. Un attroupement s’est formé, un attroupement d’adultes, bien sûr.
Les enfants sont à l’école, bien protégés. D’ailleurs il faut ralentir comme le panneau « Attention Ecole » l’y invite.
Attention école. Il se sent pris d’une panique incontrôlable. Attention école, le manuscrit, Eugène Mollard. Armand.
France‑Info express neuf heures. Rennes, Villeurbanne, Paris, Thionville, Bordeaux, Saint‑Etienne, Istres : dans toutes ces villes des instituteurs de cours moyen deuxième année sont retenus en otage par leurs élèves… Des enfants âgés de dix à douze ans…
Marc Flandin est satisfait. Il envisage de libérer Armand. Bientôt il n’aura plus ce poids. Bientôt il pourra rêver en toute tranquillité. Il pourra s’endormir sans l’angoisse de fabriquer des histoires sans sens. Il pourra regarder les autres sans leur distribuer un rôle. Il suffit encore de quelques jours, il suffit de quelques rencontres. Armand aura compris. Marc est seul dans son bureau, il observe les collines de papier qui s’amoncellent sur son plan de travail. Elles l’aident bien parfois, elles sont des remparts. Elles sont des prétextes à ne pas sortir. Au milieu des autres. Machinalement il compte les cassettes enregistrées. Ce sont les seuls objets qu’ils rangent soigneusement. Parce qu’elles contiennent des voix, parce qu’elles vivent. Il se souvient de cette phrase de Claudel : « la parole n’est qu’un bruit et les livres ne sont que du papier ». Il doute, les cassettes, les paroles qu’elles contiennent, les livres, le livre, encore un tas de papier qui attend. Le dictaphone tourne encore. Il faudra qu’il change les piles. Pour demain, pour les autres jours.
Mercredi vingt cinq octobre, vingt heures trente : Paris. Julien est satisfait. Il sait que dans vingt trois cours moyens deuxième année de la capitale et de la banlieue, des armes pénétreront l’enceinte sacrée de l’école. Il est persuadé que tout se déroulera sans la moindre anicroche. On ne les craint pas ces petits ces petits de l’école primaire. Il n’y a pas de fouilles comme dans certains collèges difficiles. Dans ces vingt trois classes l’opération sera un succès total. Il faut qu’il prévienne les autres, ça leur donnera du courage ! En plus il est convaincu que beaucoup de décisions se prendront dans son secteur. C’est la capitale après tout. Il va utiliser la procédure accélérée et envoyer le même message aux cinq autres simultanément.
Jeudi vingt six octobre : neuf heures quinze. Armand a mal dormi. Il y a eu la visite de son père. Mais surtout, surtout il y a eu le message de Julien. Il sait maintenant qu’il est trop tard. Ils ne peuvent plus reculer. Dans la classe l’atmosphère est bizarre. Les rires sont nerveux, forcés. Armand observe son instituteur. Il ne parvient pas à le détester. Ce matin il a encore expliqué qu’ils étaient là pour découvrir le plaisir d’apprendre. Et ils y parviennent. Ils prennent tous du plaisir à apprendre, à comprendre. Ils ont la chance de bénéficier d’un enseignant qui leur permet d’oublier leur condition. Dans cette classe, ils sont dans un autre monde, en dehors du temps. Et chaque jour, quand ils retrouvent l’extérieur la chute est d’autant plus rude. Armand ne veut pas s’attendrir. Il veut suivre les conseils de Fanny. Ce n’est pas Ernest, ce maître un peu exceptionnel qui est visé. Ce n’est personne en particulier. Non ce qui est visé, c’est un esprit, une mentalité comme on dit. On veut les protéger, cela part peut être d’une bonne intention. Mais qu’on cesse de les enfermer, de les droguer insidieusement dés la naissance. Eux, ce qu’ils veulent, ils ne le savent pas. Mais c’est sans importance. Pourquoi faudrait il qu’ils aient un programme, des propositions, des revendications. Pour faire comme les autres ? Comme les adultes ? Eh bien non, ils ne veulent pas négocier. Parce que pour négocier, il faut avoir quelque chose à donner. Eux, ils n’ont rien. Ils ne sont rien. Ils ne sont qu’en instance de fabrication. Ils sont dans l’attente. Demain ils veulent stopper la chaîne de montage, dire qu’ils en ont marre. Et puis peut être que ce ne sera plus tout à fait comme avant. Il l’espère. Ils espèrent. Aujourd’hui Armand a compris ce que Fanny voulait dire. Jusqu’ici, il en voulait trop, il se comportait comme un adulte. C’est Fanny qui a raison, l’erreur du manuscrit c’est de transformer des enfants spontanés en de monstrueux modèles réduits. L’erreur de cet Eugène Mollard c’est d’avoir subtilisé leurs paroles pour que tous les parents se sentant coupables exorcisent la peur qu’ils ont perpétuellement en eux. La peur d’avoir raté leur mission éducative. Il faut qu’ils prennent les adultes à leur propre piège. Il ne faut pas qu’ils réclament, sinon on leur donnera. On les apaisera. On les endormira pour quelques petites années, et ils remercieront. Ils ne doivent rien demander ou alors tout, sans logique, sans concertation, sans organisation. Ce sera difficile. Armand sait que certains fonceront tête baissée dans le piège tendu. Ils seront achetés. Tant pis pour ceux là. Tant pis s’ils ne sont que quelques uns à savoir. Tant pis s’il n’y a que Fanny et lui. Il sait déjà qu’ils ont gagné, qu’ils sont parvenus au bord de leur rêve. Demain ils seront bien tous les deux, ils se tiendront chaud par le bout du rêve qu’ils ont eu ensemble. Demain ils seront bien tous les deux…
Saint‑Etienne, mercredi vingt cinq octobre : dix heures trente.
Marc raccroche le combiné. Il a les lèvres sèches comme après un long discours. Il est essoufflé mais soulagé. Il en a terminé avec Eugène Mollard. Le problème est réglé. Il a compris son intérêt à lui accorder sa confiance quelques jours de plus. Il se sent libéré, allégé d’avoir avoué la perte du manuscrit. Mais cette sensation de mieux être n’est pas parfaite. Il éprouvait encore de l’inquiétude. Il n’aurait pas su rationnellement en expliquer les raisons, mais il subsistait comme une question, comme un germe de folie attendant qu’on lui cède la place. Il entendait ces quelques bribes d’histoire que Mollard avait laissé échapper. Internet, des enfants qui se révoltent, qui se transmettent des messages, une prise d’otage. Absurde, mais il y a Armand.
Armand. L’impression se révèle. Plus, elle se fixe, s’installe. Les images, les contours de l’histoire émergent du brouillard, se dessinent là sous ses yeux. Marc connaît cette sensation du déjà vu, du déjà vécu. Des enfants seuls. Des enfants qui communiquent qui transmettent. Internet…
Armand. Il doit lui parler l’interroger sur ses activités d’internaute. Tant pis s’il transgresse la règle. Tant pis s’il pose des questions inutiles. Il faut qu’il sache, qu’il vérifie, qu’il se rassure.
Armand pianote sur le clavier de l’ordinateur. En ce début d’après midi, il ne se laisse pas surprendre comme la dernière fois avec Lucie. Il reconnaît le pas hésitant de son père, un pas qui illustre bien l’état dans lequel il se trouve. Il comprend que son père vient lui parler. Il l’attendait un peu. Il ne doit pas se buter ou mentir et répondre simplement, naturellement.
Il a préparé cet entretien depuis longtemps. Il livrera le plus d’informations possibles pour que Marc soit rassuré. Lui mentir, se montrer évasif, serait une erreur. Cela se verrait et le doute se transformerait en méfiance. Avant même que les questions ne fusent, avant que le malaise ne s’installe, il explique. Tout. Tout ce qu’il peut.
Il explique que depuis qu’ils sont rentrés de colo, ils s’envoient des messages en suivant une procédure extrêmement rigoureuse. Une procédure mise au point cet été avec les cinq autres. Surtout avec Fanny pour être honnête.
A huit heures quarante cinq, j’envoie mon message à Fanny. A huit heures cinquante, elle le transmet à Virginie qui poursuit l’opération avec Boris et ainsi de suite jusqu’à Jacques. De cinq minutes en cinq minutes. Cela marche aussi sans passer par cette procédure. N’importe qui peut contacter les cinq autres, individuellement ou simultanément. C’est un peu comme si on dialoguait.
Armand explique ce mécanisme avec un luxe de détails inutiles. C’est une stratégie qu’il a déjà éprouvée. Il connaît les limites de son père. Il est complètement hermétique à tout ce qui touche à l’informatique, à tout ce qui nécessite l’intervention d’un bouton, d’un écran ou de tout autre intermédiaire électronique. Il est un sous développé de la technologie moderne. Ainsi il espère l’immerger sous un flot d’informations ésotériques et il ne trouvera pas les ressources nécessaires pour poser la moindre question. Il lui commente le fonctionnement de la boîte aux lettres électronique. Il exécute toutes les manœuvres à une vitesse vertigineuse. Pour troubler, pour impressionner.
Marc est soufflé, ébahi. Son fils a répondu aux questions qu’il n’a pas encore, ou qu’il ne souhaite pas poser. Il oublie les raisons premières de sa visite. Il veut en savoir plus. Il se rend compte, avec satisfaction, que son fils trouve là une motivation à écrire. Il regrette presque d’avoir eu des pressentiments, se demande ce qui l’a conduit à imaginer qu’il pouvait y avoir un rapport entre Armand et Eugène Mollard.
Marc écoute attentivement, se dit qu’avec un tel outil on pourrait tisser une véritable toile d’araignée dans le plus grand secret. Armand espère que son père a terminé sa crise de curiosité. Il s’apprête à le voir disparaître lorsque celui‑ci revient à la charge. Sa remarque est inattendue, saugrenue.
C’est curieux, mais tout ce que tu m’as expliqué, cela me rappelle un manuscrit, mauvais d’ailleurs, que j’ai lu il y a quelques temps. C’était un peu avant Pâques je crois.
Armand sursaute. Il ne s’attendait pas à une telle contre attaque. Elle est classique, mais ignorait que son père en usait. Il prêche le faux pour connaître le vrai. Armand est coincé, il ne peut feindre l’ignorance. Si Marc aborde le sujet aussi clairement, c’est qu’il sait, qu’il a compris.
Oui, c’est marrant cette histoire. Je ne me souviens pas du nom de l’auteur. Par contre le titre m’est resté : » Attention Ecole » ! Une histoire un peu folle, un peu absurde, des enfants fanatiques ou fanatisés s’imaginant capables de prendre le pouvoir simplement en se connectant entre eux…C’était quelque chose dans ce style, mais je ne me souviens plus exactement, c’était tellement irréaliste, tellement utopiste.
Marc est volontairement flou, pour ne pas se trahir, et parce qu’évidemment il ne connaît pas le manuscrit. Armand est intelligent, on dit souvent qu’il est mûr, capable de maîtriser ses émotions, mais pour le moment il est décontenancé. Il encaisse, il est dans les cordes. Il redoute la puissance de son père. Il ne faut pas mentir. Ce serait s’accuser de quelque chose de terrible, de mystérieux. De mystérieux au point d’exclure celui en qui on a confiance. Alors il se contente de répondre qu’il a lu, lui aussi, un livre, à la colo, un livre parlant d’une révolte d’enfants… Il a expliqué qu’il s’agissait d’un révolte s’organisant à partir du réseau Internet. Une révolte secrète jusqu’au jour J.
C’était une histoire un peu naïve. En plus, il y avait une fin complètement crétine. On aurait cru Pinocchio sur l’île aux enfants.
Marc a compris. Il estime inutile de le harceler à propos du manuscrit perdu. Il a compris. Armand n’est pas prêt à tout expliquer. Il a compris. Ces quelques paroles sont un appel à l’aide.
Armand allume l’ordinateur. Il espère trouver une réponse de Fanny dans la boîte aux lettres électroniques. Il y accède rapidement, grâce aux procédures simplifiées de Windows 95. Il vérifie tout de suite qu’il y a bien eu un message transmis hier en fin de soirée. Il lance l’imprimante et quelques secondes après, il peut découvrir, miracle de l’informatique, le courrier de Fanny.
» Faut pas craquer Armand. Ça serait trop bête. C’est normal que tu sois un peu inquiet. On l’est tous, parce qu’on a envie de réussir. C’est normal de s’imaginer que tout va rater. Il paraît que ça fait toujours ça une veille d’examen. Et puis, tu verras, une fois qu’on y est tout va bien. Tu sais c’est comme quand on va partir en colo, on se demande toujours qui on aura comme animateur, ce qu’on fera. On ne dort presque pas la veille du départ. Mais après, on oublie tout.
Et puis de quoi t’as peur ? De réussir ou de rater ? Franchement, je crois que tu ne le sais pas. D’ailleurs personne ne le sait et peut‑être que personne ne doit le savoir. Je te l’ai déjà dit, faut pas trop penser à l’après sinon on ne fait rien. De toute façon, je crois qu’on a déjà réussi. Tu te rends compte de ce qu’on a fait ! On s’est réuni à plusieurs milliers dans le plus grand secret. Ce n’est pas beau ça ! Vendredi qu’est ce que tu attends de plus ? Dis-toi que c’est un peu comme une de ces histoires dont vous êtes le héros. On verra vendredi. On choisira la suite à ce moment là, une suite parmi d’autres. Chacun sera libre de terminer comme il le veut. Toutes les idées sont bonnes, et puis si ça ne réussit pas, tant pis. Ça serait trop facile si tout fonctionnait comme dans un de tes rêves. Ce ne serait même pas marrant.
Tu me dis que ton père a des doutes. T’as bien de la chance tu sais, ça veut dire qu’il s’intéresse à toi, ça veut dire qu’il est un peu spécial, lui aussi. On ne sait jamais, il pourra peut‑être nous aider au moment voulu. »
Fanny. Fanny jusqu’au bout…
Armand se sent mieux. Il éteint son ordinateur et quitte sa chambre pour aller regarder la télé. En souriant… Sa mère paraît surprise. Marc est au téléphone. Armand l’entend expliquer à son correspondant que c’est un incident regrettable, qu’il ne se cherche aucune excuses et qu’il fera le maximum pour réparer cette erreur.
Mercredi vingt cinq octobre : dix heures vingt, Bourges.
Eugène navigue entre enthousiasme, découragement et colère. Enthousiasme parce que son lecteur a appelé. Ils ont parlé de son roman. Découragement parce que ce Marc Flandin porte un jugement très dur sur le dénouement… Il y a de la colère aussi, par sa faute ce lecteur négligent, insouciant a gaspillé plusieurs mois.
Marc Flandin s’est excusé, a promis de consacrer une journée entière à la lecture du manuscrit. Ridicule, penaud, il a proposé de prendre en charge le coût de l’envoi en Chronopost. Eugène a sa fierté tout de même ! Il a refusé, expliquant qu’il n’en était pas rendu à mendier cinquante francs. Il lui en voulait terriblement, mais n’a pas osé lui dire de laisser tomber cette lecture. Il n’a pas osé lui avouer qu’il comptait encore beaucoup sur lui, qu’il n’avait pas l’intention de proposer son roman à une autre maison d’édition.
Marc lui a semblé troublé par ce qu’il avait lu, impatient de connaître le début. Il n’a pas souhaité lui donner d’autres renseignements. Il faudra qu’il le lise, il faudra qu’il se fasse une opinion en se basant ni sur des indices, ni sur des impressions, mais sur des certitudes. Pour lui mettre l’eau à la bouche, il lui a expliqué qu’il s’agissait d’une histoire d’enfants. Une histoire d’enfants à lire par des adultes. D’enfants un peu seuls, en révolte contre un monde qui croit les protéger en leur coupant les ailes. Ces enfants communiquent entre eux en utilisant tous les moyens connus à ce jour, du simple courrier à Internet en passant par le Minitel…
Il aura le manuscrit demain, jeudi vingt six octobre. C’est l’engagement du service rapide de la poste. Il avait bien attendu plus de six mois, il pourra patienter un jour de plus.
Armand est seul dans sa chambre. Trop blanche, trop nue. Il entend Fanny qui s’agite aussi à quelques vies d’ici. Il vaudrait tant être au près d’elle, il voudrait tant qu’elle partage une nouvelle histoire, qu’elle y entre par une porte plus grande, plus facile. Elle aurait un autre rôle. Il la présenterait aux autres. Ils souriraient de les voir tous les deux dans la même aventure. Demain il parlera à Marc, il lui dira qu’il en a marre, qu’il n’en peut plus d’être là à attendre qu’on l’écoute, un peu plus chaque jour. Il veut sortir, il veut retrouver ce qu’il a perdu il y a quelques étés. Alors il s’endort, parce que Fanny a besoin de lui, a besoin qu’il la rejoigne pour un nouvel espoir, pour une nouvelle histoire…
Fanny ne comprend pas ce qui se passe dans la tête d’Armand. Il était si sûr de lui cet été. On aurait pu croire qu’il était plus vieux que tous les autres. Il parlait comme s’il savait déjà. Aujourd’hui, il perd les pédales. Il a peur de l’échec. Peut‑être que ses intuitions étaient bonnes : il n’aurait pas fallu se fier au manuscrit. Mais il ne faut pas baisser les bras. Ça vaut peut‑être le coup de tenter l’impossible. Ça peut être drôle. Et puis, qu’est ce qu’ils risquent, on parlera d’eux, on les confiera à des psychologues, des psychiatres. On proposera certainement quelques réformes pommades, celles qui font du bien à ceux qui les passe. Il y aura sûrement quelques morts car comme dit sa grand‑mère Francette :
on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.
Tout à l’heure, lorsqu’elle a trouvé le message d’Armand, elle a envisagé de suivre la procédure habituelle, prévenir Virginie et ainsi de suite jusqu’à ce que chacun soit alerté des derniers états d’âme d’Armand. Puis elle s’est ravisée, comprenant que ce message la concernait. Elle et Armand. Il attendait qu’elle le rassure. Il attendait qu’elle lui dise d’arrêter ou de continuer. Il fallait qu’elle choisisse. Elle détient une clé et n’a pas le droit de se tromper. Pour Armand, pour les autres. Elle réfléchit. Pour Armand surtout. Elle lui donnera une réponse cette nuit, elle y pensera très fort en s’endormant et demain il ne lui restera plus qu’à recopier.
Mardi vingt quatre octobre.
Marc a passé une mauvaise nuit. Il a relu avant de s’endormir les quatre pages, maintenant toutes froissées, de cet écrivain dont il ne sait rien, hormis le nom. Eugène Mollard. Eugène Mollard qui compte tant sur lui, sur son avis à propos d’un manuscrit qu’il a perdu. Sur l’en tête de sa lettre l’auteur a noté son numéro de téléphone. Il pourrait l’appeler, bavarder un moment avec lui, évoquer sa surprise à la découverte d’un tel dénouement. Surtout pour quelqu’un ne connaissant pas les deux cents premières pages. Il pourrait lui dire la vérité. Lui dire qu’il a égaré tout le reste. Il pourrait lui expliquer qu’il ne peut pas juger objectivement cette nouvelle proposition. Il pourrait se confondre en excuses, lui expliquer que c’est la première fois qu’un tel incident se produit. L’autre comprendra peut‑être. Il s’emportera certainement, maudira la négligence d’une personne à qui on confie pourtant d’énormes responsabilités. Il le menacera de tout raconter à la presse et se fera un malin plaisir de fustiger l’inhumanité des grandes maisons d’éditions parisiennes. Marc est persuadé qu’Eugène Mollard est du genre convaincu d’être l’auteur d’un chef-d’œuvre. Il se dit qu’il est sain d’être satisfait de soi.
Il téléphonera, pour comprendre. Pour comprendre la violence de ces quatre pages qui le mettent mal à l’aise depuis qu’elles sont lues. Ces quatre pages, il les sent contre sa poitrine, toujours dans la poche de cette chemise d’intérieur qu’il utilise comme un trieur. Il ne peut laisser ce texte traîner n’importe où. Il n’est pas à mettre entre toutes les mains. Surtout celles d’enfants sensibles. D’enfants comme Armand, dur comme du granit à l’extérieur mais fragile comme du verre à l’intérieur.
Armand. Marc ne comprend pas pourquoi il pense continuellement à Armand depuis qu’il a reçu ce courrier. Comme une impression pourtant très floue, comme un pressentiment. Un pressentiment remontant à une vieille nuit d’été. Il cherche le rapport, ou plutôt fait sembler de chercher. En réalité depuis ce matin, il stagne aux frontières d’un doute, s’obligeant à ne pas s’y arrêter.
Si le manuscrit n’avait pas disparu ? Il cherche. Il tombe sur les mêmes indices. Les vacances de Pâques chez tante Annette. Puis la colo Internet, brusquement, comme si entre temps Armand avait eu une révélation. Lui qui jusque là montrait de l’aversion pour l’informatique. Et puis le retour de colo, Armand si secret, si ailleurs. Après tout ce ne sont peut‑être que des faisceaux d’impressions. Il est, lui aussi, responsable A force de rêver son fils différent, il y est parvenu. Maintenant cela l’angoisse, le bouleverse. Il ne sait plus.
Il y a Internet aussi. Il ne l’utilise pas ou si peu. Il devrait s’y intéresser d’un peu plus prêt. Armand est bien plus performant que lui. Comme ce garçon dans le dénouement du romancier, il manipule les réseaux de communication avec une telle dextérité qu’il peut demander à des milliers d’enfants connectés de lancer une vaste opération de destruction. De la science fiction sans doute, ce n’est pas, à lui non plus, son genre préféré. Il faut qu’il l’appelle, qu’il lui dise la vérité. Qu’il lui demande un autre exemplaire, quitte à se faire insulter. Il le lira vite et se débarrassera définitivement de ce fardeau qui l’oppresse depuis plusieurs semaines.
La ligne est occupée. Cela fait trois fois qu’il essaie. Il perd patience. Il ne va pas passer la journée à attendre. Demain il tentera de joindre ce Mollard à qui il doit quelques explications. Le mercredi matin il ne travaille jamais, il aura tout le temps.
Jacques n’en peut plus. Il dispose de la plus grande réserve de révolte. Pour l’instant il se tait, il supporte, il encaisse, il subit mais n’oublie rien. Il enregistre. Il brûle d’en finir. Le début de l’opération n’a pas été une partie de plaisir. Il a vécu dans l’angoisse permanente que son père découvre tout et lui interdise définitivement l’accès au micro‑ordinateur. Il a fallu obtenir des résultats scolaires encore meilleurs.
Il n’a pas pu compter sur ses frères. En grandissant il se sont réfugiés dans le moule du père. Depuis que leur visage s’est ennobli de quelques pustules et de duvets folâtres, ils se sont attribués de nouvelles prérogatives. Ils se permettent de vérifier les activités informatiques du petit frère et se sentent disposés à le dénoncer à la moindre suspicion de pratiques interdites.
Plus que son père qui a au moins le mérite de la franchise, ce sont ces apprentis adultes que Jacques rêve d’occire. Ils sont des êtres sans identité, déplaisants dans leur manière de rire, ridicules dans leurs tentatives de séduction et tristes à pleurer quand ils se forcent à ignorer le monde d’où ils viennent. Vendredi, Jacques sera prêt. Il pressent une réussite totale. S’il pouvait être le premier à annoncer que la prise d’otage a réussi, s’il pouvait être le premier, le seul, à obtenir ce qu’il a prévu de demander. S’il pouvait être le premier, le premier partout, il pourrait montrer à Fanny qu’il est le meilleur. Meilleur qu’Armand et ses délires d’organisateur. Pour un peu il aurait voulu prévoir les paroles à prononcer le grand jour de l’opération Eugène.
Il n’avait pas osé s’opposer au Che ‑ encore une de ses stupides lubies ‑ par peur de perdre Fanny. C’était elle qui avait insisté pour qu’il soit intégré au noyau dur, elle avait expliqué que son esprit scientifique serait utile. Armand était sceptique. Il ne sentait pas Jacques, le soupçonnait de ne vouloir agir que par intérêt personnel. Armand était impitoyable. Il avait déclaré qu’une telle opération ne pouvait réussir qu’à condition que le noyau dur des révoltés, le premier cercle en quelques sorte, soit coulé dans le même moule. Il avait dit cela en fixant Jacques, avec mépris. Fanny avait calmé les esprits expliquant que chacun a son caractère, et que s’il y a des différences, c’est heureux. Jacques lui devait son maintien dans le groupe. Vendredi serait l’occasion de lui montrer qu’elle avait eu raison
Lundi vingt trois octobre : Saint Etienne.
Armand sent le stress monter. Il s’efforce de ne rien laisser paraître. Mais son enthousiasme est si puissant qu’il ne parvient pas à se projeter quelques jours, voire quelques heures après le début de l’opération Eugène. Il a consacré une partie du Dimanche à récapituler les décisions prises avec l’angoisse de découvrir une faille, une absurdité. Il a rempli de pleines pages de calculs, inutiles sans doute, mais rassurants. Il est certain, enfin presque, qu’environ deux mille huit cents écoles réparties sur tout le territoire seront vendredi prochain, théâtre d’un événement sans précédent. Il a repris le manuscrit, l’a feuilleté avec détachement et bien qu’il ne lui soit plus d’aucune utilité, n’a pu se résigner à le rendre à son père.
Il a compris que Marc était à la recherche d’un manuscrit. A deux reprises, il l’a entendu évoquer cette perte. Aujourd’hui il est vraiment résolu à le dissimuler, ou mieux à le détruire. D’autant plus qu’il n’en a plus l’usage. Il n’en a d’ailleurs jamais eu tellement besoin, si ce n’est au début, pour que tout se déclenche. Le rendre aujourd’hui reviendrait à une trahison. Marc n’est pas le dernier venu. Il est capable de lire derrière les lignes, de voir derrière les yeux. On ne peut rien lui dissimuler. Il pose les bonnes questions permettant un jour ou l’autre à la vérité d’émerger. Le rendre aujourd’hui c’est avouer que quelque chose s’est passée, que quelque chose va se passer.
Armand a peur. Il aurait voulu traduire en langage clair les signes d’inquiétudes qui ponctuaient le visage de son père. Cet air tourmenté ne pouvait être le fruit de la simple perte d’un manuscrit. Marc a reçu un courrier d’Eugène Mollard. Son père l’a lu, sourcils froncés, muscles des mâchoires tétanisés, comme chaque fois qu’une contrariété l’atteignait. Armand craignait qu’il ne finisse par avoir des doutes. Au courrier, Eugène Mollard avait joint plusieurs feuilles, une dizaine environ.
Marc avait commencé de lire dans l’allée conduisant à la boîte aux lettres. Il n’avait pu en savoir plus, mais avait le pressentiment, la conviction, qu’il s’agissait d’une nouvelle mouture. De la fin peut‑être. Il voudrait la découvrir. Pour ne pas commettre d’erreurs , ne pas se ridiculiser, ne pas laisser la possibilité à Jacques de le narguer à la prochaine colo.
La prochaine colonie. Cela le rend bizarre d’imaginer l’après vendredi. Il est étonné d’encore raisonner avec le temps d’avant, celui où les années ne sont que scolaires, où les vacances sont grandes lorsqu’il fait trop chaud pour réfléchir. Armand hésite. Tout à l’heure il était empli d’enthousiasme, maintenant il hésite. Il hésite par crainte de se tromper, de décevoir. Il aurait voulu deviner ce qui inquiétait son père.
Ces quelques pages, quatre tout au plus, doivent enfermer quelque chose de terrible, d’inhabituel.
Armand a été frappé par le trouble de son père. Comme lorsqu’on apprend la mort d’un proche par télégramme, le papier tremblait, les lèvres remuaient. En classe, il est resté avec cette image : Marc ouvrant fébrilement la boîte aux lettres, n’attendant pas d’être à l’intérieur pour décacheter la grosse enveloppe. Il devait l’attendre. Il avait parcouru une première feuille, pomme d’Adam agitée de spasmes nerveux. Armand avait demandé s’il s’agissait de mauvaises nouvelles. Marc avait répondu qu’il n’y avait rien de grave, simplement un auteur impatient lui proposant un nouveau dénouement pour son manuscrit.
Un certain Eugène Mollard avait‑il ajouté.
Armand avait accusé le coup, ne pouvant que s’incliner devant la totale franchise de son père.
Qu’y avait‑il dans ces quatre pages ? Elles contenaient probablement la solution au problème essentiel qui le hantait. Que feraient t’il après ? Comment utiliseraient t’ils leur force ? Bien sûr ils en avaient débattu cet été, mais ce fut un des points de divergence.
Comme il n’avait pas été possible de s’accorder sur le minimum, il avait été décidé que la meilleure solution était d’attendre. Attendre, pour aviser le jour J. Chaque classe aurait à négocier en autonomie complète. C’est ce qui l’inquiétait. Aujourd’hui, à quatre jours de l’apothéose, il ignorait ce qu’ils demanderaient, revendiqueraient. Il imaginait bien la prise d’otage. Elle se déroulait, limpide, comme dans le manuscrit. Mais après ?
Il lui manquait des éléments, ou peut‑être était‑ce de la maturité pour se projeter au delà de la simple révolte. Que se passera t’il après ? Que réclameront‑ils s’ils remportent la victoire du vendredi.
Cette victoire, il n’en doute plus, elle lui semble assurée. Mais comment ne pas commettre d’erreurs, ne pas donner l’image d’un simple caprice ? Un caprice d’enfants gâtés. Il a peur. Il a peur de s’être trompé, peur d’avoir entraîné des milliers d’enfants vers des lendemains difficiles. Il a peur d’un réveil douloureux, peur d’un samedi matin s’ouvrant sur un sentiment de honte. Une phrase lui revient fréquemment en mémoire. Une phrase entendue à la radio à propos du mouvement de grève des traminots. Ils avaient réussi leurs actions, leurs manifestations, ils avaient alerté l’opinion publique. Mais ils avaient complètement échoué dans leurs revendications, certains réclamant des hausses de salaire, d’autres souhaitant la retraite à cinquante cinq ans, et quelques uns se battant pour le travail à temps partiel. Les pouvoirs publics n’eurent aucune difficulté à jouer de ces divisions et c’est finalement avec le minimum sur tout, et surtout des promesses, que les salariés reprirent le travail.
Le lendemain les commentateurs ne cessaient de répéter la même rengaine.
Ce matin les conducteurs de bus se sont réveillés avec la gueule de bois !
La gueule de bois ! Il connaissait cette expression pour avoir entendu sa mère en user. Elle lui procurait une sensation désagréable. Celle que l’on doit éprouver à mâchonner du carton ondulé. Triste. Il s’imaginait dans quelques jours, samedi peut‑être, seul et mélancolique, mâchouillant des bouts de carton humide dans un coin reculé de la cour de récréation. Il ne pouvait empêcher les cauchemars. Il serait hué, lui le Che, par ses anciens camarades, il serait puni, méprisé par les adultes. Il aurait tant voulu disposer du scénario complet, bien ficelé, avec de la logique, du bon sens.
Il avait interrogé Fanny, lui demandant comment elle envisageait le problème de l’après. Elle s’était fâchée, lui reprochant, une fois encore, son obsession du détail, de l’organisation. Il faut laisser faire, il faut faire confiance en l’imaginaire, en l’imprévu. L’imprévu est parfois merveilleux. Et puis avait‑elle ajouté, ce qu’il y a de plus jouissif, encore un de ces mots qu’elle affectionnait, c’est d’essayer. C’est d’aller jusqu’au bout du rêve.
Quand tu vois un beau paysage, au loin, une colline par exemple, avec des arbres fleuris, une herbe verdoyante, si tu as envie de t’en approcher, d’aller au sommet, tu ne te poses pas la question de savoir ce qu’il y a derrière. Tu y vas, parce que ça te fait plaisir, parce que tout le long du chemin tu imagines ce que tu vas trouver là‑haut, tu te prépares aux odeurs, aux sons et plus tu t’approches plus tu es heureux. C’est ça qui est beau, c’est ça l’espoir. Parce que si tu te demandes ce que tu vas trouver en haut, derrière la colline, derrière ce que tu ne peux pas voir, alors tu as qu’une solution c’est de rester chez toi et de ne plus en bouger. Comme ça tu ne risqueras jamais de mauvaises surprises. Non tu vois Armand, moi je ne vois pas les choses de cette façon. Je suis sûr que le bonheur, enfin le mien, c’est d’avoir envie d’aller là‑haut, sur cette colline, et tant pis si derrière il y a une autoroute, ou une usine d’incinération, parce que j’aurais éprouvé une telle joie en m’approchant, en me jetant au milieu des fleurs, en me roulant dans l’herbe que je serais capable de supporter la déception de ce qu’il y a derrière. Et puis un jour, je recommencerai…
Armand aimait le style de Fanny, elle écrivait avec le cœur, elle ne s’embarrassait pas à construire les phrases, elle les exprimait. Elles sortaient de son intérieur. Cela lui procurait un plaisir immense. Mais s’il était convaincu qu’elle avait raison, il redoutait des dérapages dans les actions, comme dans les réactions. Il aurait voulu que le groupe des six soit les seuls interlocuteurs possibles pour toutes négociations, que tout passe par eux.
Il craignait les conséquences des discussions locales. Les trois‑quarts des classes seraient libérées avant la fin de la matinée. Il suffirait à un directeur un peu malin de promettre un voyage à Disneyland ou des tickets repas pour Mac‑Donald. Il n’avait confiance en personne. Il n’avait pas confiance en lui. Fanny peut‑être. Fanny.
Il faut qu’il récupère ces feuilles. Ces feuilles qu’il devine pliées en quatre dans la poche de la chemise de Marc. Cette grande poche où il enfourne des paperasses tout au long de la journée. Parfois il oublie de la vider et Lucie râle au moment des lessives.
Pas étonnant que tu perdes autant de documents importants, tes vêtements sont de véritables poubelles !
Le repas de ce Lundi midi fut pesant. Marc ne disait rien, Lucie semblait bouder pour une raison inconnue d’Armand. Parfois les regards se croisaient. Armand avait le sentiment que son père le soupçonnait. Il y avait un doute qui s’installait entre eux et il était incapable de savoir sur quoi il portait. La disparition du manuscrit ? S’il ne s’agissait que de cela, il n’y avait rien de grave. Mais ce pouvait être pire ! Ce pouvait être un doute concernant l’attitude d’Armand ces dernières semaines.
Et s’il avait eu le temps de lire le manuscrit, avant qu’il ne le subtilise ? Qu’y avait‑il dans ces quelques pages ? N’avait‑il pas commis une grosse erreur en s’inspirant aussi fidèlement du scénario. Il avait voulu organiser une révolte d’enfants mais il utilisait les idées d’un adulte.
Lundi vingt trois octobre : Paris. Julien jouit d’un privilège difficile à assumer. Il est le parisien du groupe. D’autres que lui se seraient attribués des pouvoirs supplémentaires. Beaucoup de révolutions partent des capitales. Julien, ne cherche pas à en profiter. Sa fidélité à Armand et Fanny est sans faille. Il accomplit un travail de fourmi. Membre d’un club d’internautes dont le siège est à la cité des sciences et de l’industrie de la Villette, il est parvenu à transformer cette petite salle équipée de six micro ordinateurs en un véritable poste de commandement. Le premier qu’il a réussi à convaincre est un monstre du « web ». Il surfe plus vite que la plupart des adultes, à eux deux ils ont réussi à établir des contacts dans tous les quartiers. La toile d’araignée a été rapidement tissée. Aucune école n’est oubliée. Julien est parvenu à s’introduire dans le serveur de l’académie et s’est ainsi procuré liste et adresses internet des écoles de Paris et banlieue. Julien attend les ordres avec impatience. Ici tout est en place. Il ne craint rien. L’opération pourrait être lancée le lendemain, elle serait une réussite. Mais il attendra le signal. Cet été ils ont tous pris l’engagement de se conformer aux procédures décidées ensemble et à l’unanimité. Il a su par Fanny qu’Armand avait failli craquer, qu’il était sur le point de tout abandonner, pour ce stupide problème d’armes. Il aurait pu prendre le commandement, laisser ce pauvre Armand empêtré dans ses états d’âmes humanistes. Mais il a attendu, fidèle parmi les fidèles, que Fanny réussisse son opération de sauvetage.
Lundi vingt trois octobre : Rennes. Boris n’est pas bavard. Il ne l’a jamais été. A tel point qu’il y a quelques années il avait intercepté un conciliabule familial le concernant, où l’on évoquait, bouche en cul de poule, le syndrome de l’autisme. Le mot était prononcé à voix basse, comme s’agissant d’une de ces vulgarités populeuses nécessitant un lavement de bouche à celui qui a osé le prononcer. C’était sa maîtresse du cours préparatoire, une hystérique en cours de fabrication, chantant à tout propos, qui avait alerté sa pauvre mère. Stupide ! S’il ne parlait pas à voix haute, c’est qu’il n’y prenait aucun plaisir. Ce qu’il préférait, c’était la musique. Elle lui emplissait la tête et alors il partait… Boris est prêt, il est très méticuleux. Maniaque presque, il note tout. Il codifie. Il a fabriqué un organigramme à partir d’étiquettes de différentes couleurs. Il est le plus inquiet aussi. Il a peur des grains de sable et n’imagine pas qu’un tel projet puisse être conduit à terme. Il s’est préparé à l’échec total, humiliant. Alors, il hésite, a quelques réticences, n’aurait pas voulu aller si loin. Contrairement aux autres il a peu à reprocher aux adultes. Il les ignore, vit sans eux, ne cherche pas à s’opposer puisqu’ils lui laissent suffisamment d’espaces libres. Il est fou de son instituteur. Cela le rend triste de devoir le mêler à cette aventure. Il est tellement juste, tellement vrai. Il est le seul à ne pas lui reprocher ses longs silences. Il le respecte. Ce qui l’a finalement convaincu cet été, c’est le mépris quasi général ( il y a cinq exceptions ) qu’il porte aux autres, à ceux de son âge. Ceux qui sonnent creux. Ceux qui ricanent lorsqu’il avoue pleurer en écoutant Brahms. Ceux qui prétendent écouter de la musique alors qu’ils n’emmagasinent que des borborygmes publicitaires. Boris est prêt…
Et si vous cessiez de vous haïr ! Oui c’est à vous que je parle, ne tournez pas la tête… Oui, vous, femmes et hommes enfermés dans vos camisoles idéologiques. Vous qui maniez avec dextérité la fine lame du mépris. Oui, vous, je vous en prie, prenez le temps, Il reste encore du beau pour espérer Vous niez ? Les autres, ce sont les autres me dites-vous. Les autres, toujours les autres : Les ceux qui ne savent pas, Les ceux qui ne comprennent pas, Les ceux qui dérangent les angles mous de vos certitudes carrées. Mais vous n’y êtes pour rien, vous êtes dans le vrai, vous le savez. Bien au chaud entre les raides épaisseurs de vos convictions avariées, Vous jugez, vous condamnez, vous accusez, C’est bien triste vous savez. Il faut vous redresser. Je vous plains, C’est vrai, Je voudrais tant vous dire Que tout n’est que rien, Que tout n’est que vain, Allez un effort s’il vous plait, Ce sera tellement mieux lorsque vous vivrez…
Fanny quand elle s’endort, elle sent comme un courant d’air qui lui caresse le visage. Il est frais, et elle frémit comme lorsqu’elle entendait le chuintement d’une rivière entourée d’une senteur de foin. Elle aime lorsque les sons se mélangent aux odeurs, elle aime lorsque les sens sont réunis dans la même allégresse. Ce soir elle est persuadé qu’Armand n’est pas très loin, qu’elle en reçoit les échos, elle est certaine que ce picotement est produit par les rêves de celui qu’elle aime.
Lundi vingt trois octobre : Limoges . Virginie vient de trouver le message d’Armand dans sa boîte aux lettres électronique. Elle reconnaît le style de Fanny, il n’y a qu’elle pour imaginer de tels scénarios. Elle se souvient, il y a trois ans leur première colo, Fanny avait réussi à créer la zizanie entre les animateurs simplement en colportant des rumeurs. Elle agissait avec une telle finesse qu’elle était insoupçonnable. Le séjour s’était achevé dans une ambiance électrique. Elle imagine la scène dans quatre jours. Elle parie que gros Nicolas et bécasse Sophie n’auront rien au bout du doigt. A moins qu’ils ne se coupent réellement. Ils sont si maladroits, si benêts. Tenir un couteau entre leurs petits doigts boudinés relève de l’exploit. Ils sont de ceux qui voient le danger dans le moindre objet pointu ou coupant. Mais il n’y a pas de risques, il est impossible qu’on les autorise à ne serait ce qu’effleurer le manche d’un couteau. Ils ont la bouche pleine de papas mamans, pleurnichent s’ils se tâchent et rougissent en ricanant quand ils feuillettent les pages literies du catalogue de la Redoute. Elle s’est déjà battu avec Nicolas, ou plutôt elle lui a déjà flanqué une correction. Elle n’avait pas apprécié qu’il la dénonce concernant une grossièreté volontairement échappée alors que leur vieille maîtresse tournait le dos. Ah sa maîtresse, la fameuse mademoiselle Jeambart ! Une purge contre l’envie d’apprendre ! Qu’elle soit légèrement moustachue n’est pas surprenant pour une femme de la race des vieilles filles vouées corps et bien à l’enseignement. Ce qui la distinguait le plus du troupeau des arpenteuses de cours emplatanées, c’était l’indélicatesse de ses harnachements vestimentaires. Elle ne s’habillait pas, elle s’entortillait dans des débris textiles qui lui donnaient l’allure d’un porte drapeau pour une armée d’épouvantails. Elle ne parlait pas, elle crachotait des salves de mots glacés dont elle s’emplissait les bas joues avant d’entrer en classe. Elle n’aimait pas les enfants. Elle les appelait ses élèves. Ils devaient s’armer de pantoufles inconfortables pour pénétrer dans ce qui sera toujours la classe de madame Jeambart. Virginie est sa bête noire, elle est la première élève de sa trop longue carrière à ne pas cauchemarder à l’idée d’être interrogée. C’est même l’inverse qui se produit. Désormais madame Jeambart appréhende le moment, inévitable, où leur regards finiront par se croiser. Ce regard elle le redoute plus que tout, plus que les plaisanteries salaces de ses jeunes collègues. Ce regard, lui rappelle ce que son père disait avec cruauté : » tu ne pourras jamais trouver quelqu’un capable de résister plus de dix minutes à ton insignifiance ». Virginie n’est jamais insolente, elle exécute toutes les consignes et met une grande application dans la recherche de la perfection inutile. Surtout quand il s’agit d’un exercice aux objectifs douteux. Elle sait se montrer humiliante à souhait et madame Jeambart, chaque matin, prie Saint Jules Ferry pour qu’une mauvaise grippe ait cloué au lit Virginie pour plusieurs jours.
Lundi vingt trois octobre, dix huit heures trente : Istres. Fanny est prête. Elle ne dissimule pas son impatience. Dans quatre jours un monde nouveau commencera. Elle retrouvera Armand. Ils n’auront plus à se satisfaire des seuls étés. Ensemble, ils attendront que le nouveau monde les réunisse. C’est elle qui a trouvé le signe distinctif, celui permettant de désigner les sacrifiés. Son idée est cynique. Les victimes se désigneront elles mêmes. Le matin du vingt sept octobre tous les prévenus porteront un sparadrap ou un pansement au bout de l’index. Ce sera le signal. Ce signal que quelques milliers ignoreront sera banal, anodin. Bien entendu maîtres et maîtresses ne manqueront pas de remarquer cette épidémie de coupures digitales. Si tout se passe bien, les enseignants eux mêmes lanceront l’opération Eugène. Ils penseront à une plaisanterie, où a un jeu et ne manqueront pas de solliciter toute la classe pour vérifier l’étendue du mal. Fanny imagine la terreur de ceux qui auront compris. Compris qu’il s’agit du signe, qu’ils sont ceux qui ont été désignés pour le grand sacrifice. Il est tout aussi possible que les doigts vierges de tous enveloppements médicaux explosent de fierté au dessus des têtes de ces escouades de naïfs. Ils lèveront le doigt, comme à leur habitude, ces immondes petits égocentriques. Ils lèveront le doigt dans un même élan de spontanéité servile, comme lorsqu’il faut trouver un volontaire pour essuyer le tableau ou distribuer une quelconque ineptie directorial. Ils lèveront le doigt et se jetteront têtes baissées vers les portes de l’enfer. Diabolique. Diabolique et facile. Il ne suffira de compter que sur le caractère immuable de certains rites scolaires, ou celui qui lève le doigt aussi instinctivement que le chien remue la queue a acquis une capacité essentielle pour le reste de la vie…
Lundi vingt trois octobre : dix heures quinze. Marc ne tarde pas à réaliser que ce courrier, d’abord parcouru d’un oeil distrait, est d’Eugène Mollard. Malaise. Il fallait bien que cela arrive. Il fallait bien qu’un jour il subisse les revers fâcheux de son désordre. Il est surpris du ton, presque cordial, de cet individu pourtant victime innocente d’une négligence impardonnable. Il y a aussi cette variante, cette variante qu’il lui annonce et qu’il découvre à l’intérieur de la grande enveloppe. Il se sent presque rassuré. Ces quelques maigres pages permettront avec l’expérience qu’il a, de se forger une idée de ce que cet Eugène Mollard a dans le stylo. Rassuré et anxieux à l’idée qu’il puisse découvrir un chef d’œuvre. Il a été inspiré d’attendre, de ne pas expédier aux éditions Grissart la vraie fausse note de lecture rédigée il y a peu. Ces pages le surprennent, non par la qualité de leur style, il est franchement mauvais, mais par la violence qu’elles contiennent. Il est choqué par un tel déferlement de haines inutiles. Il ne parvient pas à comprendre ce qui a suscité chez un auteur un tel ressentiment à l’égard des instituteurs en particulier et des adultes en général. Il admet mal que l’on puisse rédiger un tel texte. Même s’il s’agit de mauvaise science fiction, ce déchaînement de haine venant d’enfants envers ce qu’ils ont de plus sacré : leurs maîtres d’école le met mal à l’aise. Il se demande ce que pouvaient contenir les chapitres précédents pour qu’ils accouchent d’un tel dénouement. Ce qui l’interroge, c’est que cet hystérique juge sa version initiale trop pédagogique. Il serait curieux de la découvrir, de la comparer avec cette accumulation de propos sanguinolents. Il se demande pourquoi cet auteur a imaginé une intrigue amenant toutes les classes de cours moyen deuxième année de France à se révolter le même jour. Il regrette de ne pouvoir se forger une opinion solide, rationnelle. Il est comme l’invité qui arriverait chez ses hôtes au dessert et qui serait dans l’incapacité de juger la qualité du repas à la simple vue d’un gâteau. Sur son agenda, à la date du jour, Marc écrit : « chercher le manuscrit d’Eugène Mollard ».
C’est l’esprit léger qu’Eugène Mollard s’élance dans cette journée du vendredi vingt octobre. Il est arrivé au bout de cette histoire commencée il y a quelques mois. Dans une semaine, tout au plus, il sera fixé, il saura à quel saint se vouer concernant son avenir littéraire. Il estime que la négligence d’un lecteur « sur vitaminé » d’activités débordantes pourrait se transformer en indulgence bienveillante. Ce Marc Flandin, se sentira redevable et consacrera du temps à lire son œuvre.
Il ne connaissait pas Saint‑Etienne et cherchait à se représenter ce que pouvait être le cadre de vie de cette personne en laquelle il fondait beaucoup d’espoir. Ce devait être une ville mélancolique, propice à la lecture des cris de désespoir que tant poussaient à l’approche de l’automne.
Ses collègues furent surprises de le trouver installé dans une telle allégresse. Il ne cessait de ricaner et devant leur regards étonnés, il prenait une attitude convenue, à la limite de la condescendance. Il semblait les narguer. On aurait cru qu’il passait sa dernière journée au milieu de ces commères. Avant de partir pour un long voyage, ou avant de rejoindre un poste à responsabilités convoité par toutes depuis des temps immémoriaux… L’aide comptable première catégorie charcutière, allait‑il devenir premier comptable pur porc !
Oh là, mais on dirait que notre Eugène est en pleine forme ce matin. Il ne nous cacherait pas quelque chose…
Tu vas voir, il va nous annoncer qu’il se marie ce week‑end …
Et puis t’as vu, il est bien habillé aujourd’hui, il n’a pas mis de sous‑pull ! Allez Eugène, dis-nous ! Comment qu’elle s’appelle la future madame Mollard ?
Eugène est habitué aux railleries de ses collègues, elles ne sont jamais vraiment méchantes, et pour dire vrai, il a besoin de ces marques d’affection un peu particulières. Elles le raccrochent à une réalité qui, autrement lui échappe. C’est un peu comme un jeu, il est leur mascotte. Elles ne pourraient se passer de lui, qui ne dit rien et se contente de les écouter, les yeux dans le vague. Dans le vague, surtout à cause de tâches de gras qui ornent ses verres de lunettes. Aujourd’hui plus que jamais, il est blindé, et ne se laisse pas impressionné par leurs sarcasmes.
Rassurez vous, leur dit‑il d’un ton triomphal, je ne marie pas encore, ce n’est pas demain la veille que je vous serai infidèle…
Mais alors, qu’est ce qui t’arrives, tu es excité comme une puce ! C’est peut‑être que tu vas avoir une promotion ? Ah c’est ça ! Mireille, je crois que notre Eugène va nous quitter, il va monter à l’étage supérieur. Il va devenir chef comptable pour remplacer le père Moulin… Il va passer chez les purs porcs !
Tu n’y es pas du tout ma pauvre Bernadette. C’est beaucoup plus intéressant que ça ! Moi la place du père Moulin, il me la donnerait sur un plateau que je n’en voudrais pas. Vous voulez vraiment savoir ce qui m’arrive et pourquoi je suis dans un tel état ?
Ben maintenant de toute façon t’en as trop dit, alors il faut que tu nous racontes.
Vous vous rappelez, je vous avais parlé d’un livre. D’un livre que j’avais écrit. Un livre sur les enfants, enfin avec des enfants plutôt…
Ah oui, je me rappelle, on s’était bien moqué de toi ! Tu ne vas quand même pas nous annoncer que tu va recevoir le prix Goncourt ! Tu n’es même pas capable de rédiger correctement une lettre de relance…
Permets-moi de te dire, chère Bernadette, que ça n’a rien à voir. Si pour toi écrire une lettre de relance pour l’adresser à un mauvais payeur, c’est écrire, tu m’excuseras de penser le contraire. Il s’agit simplement de noircir du papier et d’aligner des mots stupides. Mon livre c’est quand même autre chose qu’une vulgaire lettre administrative.
Allez, on disait ça pour rire ! Raconte-nous ce qui t’arrives.
Eugène a toujours eu du mal à faire la différence entre l’espoir et la réalité, entre le désiré et l’obtenu. Il est de ceux qui pense être parvenu au bout d’un parcours alors qu’ils entament le trajet. Ainsi, pour ce cas précis, il n’envisageait pas l’échec. Le simple fait d’avoir établi un contact personnalisé avec son lecteur l’incitait à s’estimer parvenu au but.
Eh ben, figurez vous qu’il y a de fortes chances que mon nom soit bientôt en vitrine de toutes les librairies.
Ca alors ! Pour une bonne nouvelle, c’est une bonne nouvelle ! Il parle de quoi au juste ton livre. C’est quoi l’histoire ?
En quelques mots bien calibrés, Eugène a résumé cette histoire un peu folle. Il ressentait une sensation bizarre, comme s’il avait été étranger à ce qu’il lisait. Il s’écoutait et avait la désagréable surprise de n’apprécier que très modérément cet enchaînement.
… et le même jour, à la même heure, un événement extraordinaire se produit : toutes les classes de cours moyen deuxième année de France prennent leur instituteur en otage…
Attends Eugène, tu veux bien répéter ce que tu as dit ? C’est quoi cette histoire de tous les cours moyen deuxième année de France le même jour, à la même heure ?
Bernadette avait changé de visage. Eugène s’était arrêté dans son récit, surpris de l’interrogation de sa collègue Bernadette. Il était dérouté par l’intérêt qu’elle semblait porter à ses paroles.
Oui, le même jour, à la même heure, des milliers d’enfants décident de prendre leur instituteur en otage. Tu ne trouves pas ça extraordinaire que des milliers d’enfants puissent s’organiser, et être prêts pour une grande opération, tous ensemble…
Si, si, c’est extraordinaire, mais ce n’est pas ça qui me gène…
Ah je suis sûr que tu es comme ma sœur toi ! Tu t’imagines que dans un roman tout doit être possible, vérifiable, tu ne supportes pas qu’on puisse fabriquer de l’extraordinaire, du merveilleux, de l’impensable.
Eugène s’enflammait et ne plaisantait plus. Il se sentait accusé, et n’avait pas l’intention d’encaisser sans rien dire les sarcasmes cruels d’une quelconque gratte‑papier bouffie de littérature de gare.
Non, ce n’est pas ça que je veux dire Eugène. Elle est bien ton histoire, très bien même. Mais quand tu as parlé de ce grand jour, où quelque chose d’extraordinaire se passerait, j’ai eu comme un flash. Tu sais, cette sensation d’avoir déjà vécu une scène où d’avoir entendu exactement les mêmes paroles…
Je ne comprends rien à ce que tu me racontes. Tu ne vas quand même pas me dire que tu as déjà lu quelque chose qui ressemble à ça…
Non, je n’ai jamais rien lu de pareil, mais j’ai la certitude d’avoir entendu quelque chose qui y ressemble. Il n’y a pas très longtemps.
Explique-toi, on dirait vraiment que j’ai dit quelque chose d’horrible.
Ecoute Eugène, ne le prends le pas mal, mais ton histoire je crois qu’elle existe déjà, certainement sous une autre forme, certainement pas aussi dure, mais il y a quelqu’un, quelque part, qui a lancé une espèce de grand jeu…
Je ne comprends toujours pas ce que tu veux dire, sois plus claire ! Si tu veux insinuer que je me suis inspiré d’une histoire réelle, tu te plantes complètement, ce n’est pas mon style, je préfère être considéré comme nul plutôt que d’avoir la bassesse et surtout la paresse intellectuelle de plagier.
T’énerves pas ! Je vais essayer d’être plus claire, je vais t’expliquer. Mais rassure-toi je ne pense pas que ce soit grave. Encore un coup de ce fichu hasard…
Moi n’y crois pas au hasard…
Voilà, il y a quelques semaines mon Jérémie m’a expliqué qu’il participait à un grand jeu Internet ! Tu sais j’en avais parlé. C’est sa cousine d’Istres qui lui envoie des messages et lui les transmet à d’autres. Il n’a pas voulu me donner de détails, il m’a expliqué qu’il s’agissait d’une opération promotionnelle organisée par une grande marque et qu’ils gagneraient tous un gadget.
Oui c’est intéressant, mais je ne vois pas le rapport avec mon histoire pour l’instant…
Attends. Ce qui m’a frappée tout à l’heure c’est lorsque tu as parlé de tous ces cours moyens deuxième année. Le jour où il m’a parlé de son grand jeu, Jérémie a employé pratiquement les mêmes mots. Il m’a dit que dans quelques semaines un événement exceptionnel se produirait, que tous les enfants de tous les cours moyens deuxième année de France seraient les héros d’une journée extraordinaire. Incroyable tu ne trouves pas, on dirait ton histoire de prise d’otage !
Eugène ne répond pas. Bernadette ne paraît pas attacher, plus qu’il ne faut, d’importance à cet événement. Elle n’a d’ailleurs pas envie de poursuivre cette conversation avec Eugène et s’est lancé dans un extraordinaire débat sur les avantages abdominaux du body building et des régimes Slim fast… Il se tait et simule l’insouciance.
Eugène ne saurait dire pourquoi, mais il se sent envahi de pressentiments. C’est un vendredi soir bien ordinaire qui débute. Ce matin il espérait le week‑end, pressé de le voir s’effacer pour céder la place à l’unique semaine. Au lieu de cela il a le souffle court, la bouche pâteuse. Il entend son impatience s’éloigner, il l’entend s’excuser de n’être pas déjà plus loin. Eugène ne croit pas au hasard, n’y a jamais cru. Il ne peut pas s’endormir, ne veut pas laisser le champ libre au temps qui le surprend, en traître, au détour de chaque nuit. Eugène a peur.
J’étais hier à la médiathèque Marguerite Duras de Bessancourt dans le val d’Oise pour la remise des prix du concours de nouvelles 2024. Cette année le thème proposé était » une première fois ». 146 nouvelles ont été proposées à un jury presidé par #véroniqueovalde. J’ai obtenu le 7eme prix pour ma nouvelle » le grand nettoyage »… Merci aux organisateurs et à Véronique Ovaldé
Et ci-dessous découvrez la nouvelle en question…
Jules est un habitué de la bibliothèque municipale. Il y vient tous les jours, sans exception, pour consul-ter le journal local mais aussi pour feuilleter de grands et beaux livres sur la mer, sur l’océan. Mer ou océan ? Entre les deux, Jules ne sait jamais ce qu’il faut choisir. Ce dernier mardi de septembre, quand il est entré dans le bâtiment, il n’était pas de bonne humeur. Il avait mal dormi. Léa, la jeune bibliothécaire, la seule de l’équipe à lui parler avec gentillesse, est de permanence tous les matins. C’est elle qui ouvre les portes.
– Bonjour Jules, ça n’a pas l’air d’aller ce matin. Mal dormi ?
– Pas trop mam’zelle, il y avait le vent…Quand il y a le vent, je dors pas, c’est comme ça.
Jules n’est bavard avec personne et encore moins avec les femmes. Il soupçonne toujours qu’elles se moquent, le trouvent sale et repoussant. Certaines auraient même dit qu’il faudrait interdire l’accès de la bibliothèque à des personnes « comme ça ». Avec Léa c’est différent. Elle n’est pas d’ici. Les autres le connaissent depuis qu’il est tout petit. Quand elle est arrivée, on s’est empressé de la mettre au cou-rant.
– Tu verras, tous les matins Jules vient à la bibliothèque. C’est un fidèle. On ne t’en dit pas plus, tu jugeras par toi-même, mais si tu veux un bon conseil, quand il repart, il faut vite ouvrir les fe-nêtres. Et toujours des ricanements. Ce matin, Jules, comme à son habitude, a ouvert le journal directement à la page de la météo et des ho-raires de marées. Il n’en aurait pas besoin pourtant. Depuis le temps qu’il vit ici et couche dehors, il est certainement le meilleur prévisionniste que l’on connaisse. Il n’a pas son pareil pour faire parler les nuages et les vents, sans parler de la couleur de la mer. On dirait qu’il la lit. On annonce du vent. Oui, ça il le sait, ça va souvent avec les grandes marées d’équinoxe. Cette semaine les coefficients seront forts. Ça aussi, il le sait. Pas besoin de le lire. Il feuillette le journal, toujours dans le même ordre, et s’arrête sur les nouvelles locales. Il aime lire les comptes rendus des conseils municipaux. La plupart du temps, c’est rébarbatif et il ne comprend pas l’intérêt d’écrire cela dans le journal. Mais il n’en rate aucun. Jeudi dernier, ils se sont réunis à la mairie. Le premier étage est resté éclairé jusque tard dans la nuit. Ce soir-là, il était sur la promenade du bord de mer, ou d’océan (il ne sait vraiment pas, il faudrait qu’il demande à Léa), et comme tous les jours, quand il est seul, que tout devient tranquille, il parle, il lui parle… Le titre de l’article le fait sursauter, comme si on lui avait hurlé dans les oreilles : « Le conseil munici-pal approuve à l’unanimité la décision de se débarrasser des épaves … » Jules lit les quatre lignes consacrées à cette délibération, mais ne parvient pas se concentrer : le journal tremble entre ses mains. Il faut qu’il sorte, vite, il faut qu’il aille lui parler. Il sent que Léa le regarde. Il ne veut pas croiser son regard, ce n’est pas le moment : il est en colère et elle est si gentille. En sortant de la bibliothèque, Jules titube.
– Oh Jules, si tôt le matin tu as déjà du vent dans les voiles !
C’est cet abruti de Loïc, il le croise tous les jours. Il sort du PMU. Chacun ses habitudes. Ils étaient en-semble au service militaire mais Jules a été réformé au bout de quelques jours. Tout le monde disait qu’il parlait seul, alors comme c’était vrai, il a continué et on n’a pas voulu le garder. Ça lui aurait plu pourtant de rester. Jules est devenu une épave. Après son passage à la bibliothèque, toute la journée, il traîne sa carcasse abîmée sur le bord de mer. Parfois il se pose sur un des bancs qui surplombent le rivage. Et tout le monde sait que Jules parle à la mer. Parfois c’est à voix basse. On le voit, il est au bord, presque les pieds dans l’eau. On le distingue bien ce geste du chuchoteur, la main qui cache en partie la bouche. Comme le font désormais les footballeurs qui ne veulent pas qu’on puisse lire sur leurs lèvres. Jules ne s’intéresse pas au football. S’il chuchote, c’est qu’il craint qu’on l’entende, et il veut dire à la mer de belles choses, et lui confier un secret. Ici, hors saison, personne ne fait attention à lui, il fait partie du paysage. On l’ignore, la plupart ne sa-vent pas où il vit, s’il a un chez lui. Léa qui vient de la région parisienne est la seule qui s’intéresse à Jules. Quelques jours après son arrivée, elle a demandé où vivait cet homme, déjà devant la porte de la bibliothèque le matin à l’ouverture.
– Ah tu parles de Jules ? Tu sais Jules, c’est une épave ! On ne sait pas trop où il vit, il se déplace tout le temps le long de la côte…Il marche toute la journée en parlant…
Ce matin, Jules semble plus agité que d’habitude ; on devine qu’il est contrarié. Il agite les bras, et si le vent n’était pas si fort on pourrait entendre qu’il est en colère. Très en colère. En colère contre le monde entier, contre la mairie, contre l’Etat et le gouvernement, contre le vent, mais aussi contre celle à qui pourtant il a l’habitude de s’adresser avec douceur. Il en veut à la mer, et le lui dit.
– Il ne faut plus que tu les rejettes, il faut que tu les reprennes avec toi. Ne te débarrasse pas d’elles.
Jules parle à l’océan, il lui reproche aujourd’hui de rejeter sur le rivage, sur la plage, sur les rochers, des épaves. Il vient de lire que la côte va être nettoyée, c’est une décision qui vient du plus haut niveau de l’Etat et le conseil municipal, à l’unanimité, a décidé de l’appliquer. Dans le journal, il est écrit qu’il faut éliminer ces épaves qui abîment le paysage. Elles sont trop nom-breuses. Ils expliquent qu’on en compte plusieurs centaines, rien que dans le Morbihan. Jules ne com-prend pas comment ils comptent. Lui, les épaves ça le connait, c’est un peu sa famille. Certaines se ca-chent entre les rochers. Personne ne les voit… L’après-midi, il est allé à la bibliothèque. C’est la première fois qu’il y retourne une deuxième fois dans la journée, mais il a besoin d’une information importante et c’est du dictionnaire dont il a besoin. Léa ne travaille pas l’après-midi. Peu importe, il n’en a pas pour longtemps.
– Je veux un dictionnaire…
– Mais lequel Jules ? Il y en a beaucoup de dictionnaires…
– Non, moi je veux le Larousse
Jules n’est pas allé très longtemps à l’école, mais pour lui le dictionnaire c’est le Larousse. Les autres, c’est du bavardage, juste bon pour les Parisiens. Il tient le Larousse sur les genoux et très rapidement il cherche à la lettre E : E comme Epave…
Epave :
– Tout objet mobilier perdu et dont le propriétaire reste inconnu.
– Objet abandonné à la mer et flottant au gré des flots ; débris sur le rivage.
– Carcasse de navire échoué sur une côte.
Personne qui a la suite de revers, est désemparée, réduite à un état de misère et de détresse ; loque
Jules ferme le dictionnaire et le laisse sur la table. Une douleur dans l’arrière de son crâne. Soudaine, violente. La douleur des mots qui blessent : « perdu, abandonné, débris, carcasse, échoué, désemparé, misère, détresse, loque… Il ne connait pas exactement le sens du mot loque… Mais il ne retournera pas à la bibliothèque. Il en veut à Larousse. Quand il aperçoit les équipes des services techniques qui font l’inventaire de ce qui est échoué sur la côte, sa colère monte. Il s’approche. Ils sont quatre : un prend des photos, un autre écrit dans un carnet, un troisième armé d’une bombe de peinture fluo marque l’épave. Le quatrième ne fait rien : il est au téléphone… Jules s’approche et les questionne. On répond volontiers à Jules mais toujours avec un ton condescen-dant. Comme si, parce qu’il est un marginal qui aime parler avec l’océan, il fallait s’adresser à lui comme s’il était un enfant et, de surcroît, un enfant attardé. Il ne les connait pas tous, il y a des nou-veaux mais il était à l’école du village avec le plus ancien. Il lui explique. C’est vrai, ils vont nettoyer, tout enlever. Aujourd’hui ils se contentent de faire du repé-rage. Ils attendront la fin des grandes marées. Et dans une semaine, des équipes spécialisées du dépar-tement viendront avec du matériel adapté : des treuils, des grues pour les grosses pièces, et tout sera enlevé, détruit, recyclé.
– Ce n’est pas compliqué on se débarrasse enfin de toutes les épaves. On appelle ça de la pollution visuelle. Ce n’est pas bon pour le tourisme…
Jules hausse les épaules et serre les mâchoires. Il n’est pas idiot et sait que c’est aussi de lui dont on parle. Il sait que plus personne ne supporte, ici comme ailleurs, ce qui fait tache, ce qui traîne, ce qui soi-disant éloigne les touristes. Pollution visuelle ! Il se demande si tous ces grands penseurs ont déjà pris le temps d’observer une de ces carcasses rouillées, de la toucher, de l’entendre raconter son histoire. Son histoire de naufrage. Il a lu dans les pages nationales du journal que dans certaines grandes villes on installe des bancs sur lesquels on ne peut plus se coucher. On veut faire comme pour les vieilles voitures, les envoyer dans des casses, des cimetières. Pourquoi pas les brûler, les broyer aussi, comme si la vie ne l’avait pas déjà fait. Jules est passé de la colère à la tristesse. Il aime ces épaves : elles sont comme lui, ce sont ses sœurs. Il en connaît certaines depuis des années. Les plus grosses sont en acier. Elles sont là et vieillissent avec lui. Parfois, quand la pluie est violente il s’abrite à l’intérieur. Il aime entendre les grincements quand le vent est trop fort. Elles gémissent, les carcasses, crient leurs douleurs, et personne, à part lui, ne les en-tend. C’est la mer qui les rejette, c’est la mer qui les expulse, qui les envoie s’échouer, là, sur le bord. Elle n’en veut pas. Elle n’en veut plus. Jules va parler à la mer. Il sait qu’elle écoutera. Elle est la seule, avec Léa, à l’entendre, à lui confirmer que lui aussi est vivant, qu’il existe. Il ne va pas se mettre en colère. Il sait qu’elle risque de mal le prendre, de s’agiter et de rejeter cette nuit, quand le vent sera plus fort, encore d’autres épaves. Il lui parle doucement. Il lui explique qu’elle a peu de temps, une semaine tout au plus, pour reprendre avec elle toutes ces carcasses rouillées, roulées, abîmées. Jules ne veut pas les voir partir dans des ca-mions. On lui a expliqué que tout ce qui est métallique sera trié et finira dans une fonderie. On en fera des canettes. C’est du recyclage.
– Tu entends ? On fera des canettes avec les bateaux, tu ne peux pas les laisser faire. Reprends-les avec toi, protège-les. Garde-les au fond de toi, bien au chaud.
Léa n’est pas habituée aux marées d’équinoxe. On lui a expliqué qu’aujourd’hui c’est le plus gros coef-ficient et que la mer se retire si loin qu’on ne la voit plus à marée basse. Elle a consulté les horaires des marées. Elle viendra à la bibliothèque en longeant la côte, elle le fait souvent, elle aime ces paysages le matin. Ils sont nus, reposés, apaisés. Elle aime aussi ces vieilles carcasses de bateau, ils sont un élément de ce « décor » qu’elle apprécie de plus en plus. Tout est découvert, la côte est à nue, la plage est longue et déserte, Léa ne réalise pas tout de suite que quelque chose a changé, certainement dans la nuit. Ce n’était pas comme cela hier. C’est peut-être le vent : il a soufflé très fort cette nuit. Plus une seule épave : ni sur la côte, ni sur la plage. Pourtant elle en est certaine, hier quand elle est passée, il y en avait plusieurs, la masse de certaines d’entre elles était impressionnante. Il faudra qu’elle en parle avec Jules. Il doit avoir une explication. Il connait si bien la mer. Il est neuf heures la bibliothèque va ouvrir. Léa a un serrement de gorge. C’est la première fois depuis qu’elle est arrivée. Jules n’est pas là. Ce matin il n’est pas venu…
Eugène ne tient plus et a beau se répéter qu’il peut patienter quelques jours encore, il est épuisé d’attendre. Surtout qu’il sait être en position de force. L’autre jour, au téléphone, il a perçu la gêne de son interlocuteur. Il faut en profiter, il va rappeler, il va insister.
Il obtient facilement le service manuscrits qui lui décrit d’un ton administratif le parcours d’un premier roman. Son correspondant justifie ce délai très long, trop long il en convient, en expliquant que c’est la preuve du sérieux de la maison. Chaque lecteur prend le temps de lire les manuscrits qui lui sont confiés. Il ajoute qu’en principe la maison a confiance en ses lecteurs. Si les délais sont aussi longs, c’est qu’il s’agit de personnes aux activité multiples qui peuvent difficilement maîtriser le temps. Cette explication ne satisfait pas Eugène, elle ressemble à une excuse un peu facile. Prétextant une modification qu’il a apportée au dénouement de son roman il réclame l’adresse de ce lecteur débordé. Cette démarche est inhabituelle, et déconcerte le responsable des manuscrits. Eugène devine son embarras et en profite, il évoque les quatre mois annoncés et les presque six écoulés. Il n’est pas dans ses intentions de polémiquer, mais un petit geste de faveur lui paraîtrait opportun. Son interlocuteur comprend qu’il est difficile de refuser. La réputation de la maison est en jeu. Il lui accorde ce passe droit en insistant sur le fait que ce ne peut être qu’exceptionnel. A son tour, il lui réclame comme une faveur de rester discret. Eugène accepte ce principe de confidentialité en ajoutant d’ailleurs que son seul souhait est d’améliorer son manuscrit. Il s’engage, une fois cette démarche effectuée à ne pas harceler son lecteur.
Eugène est satisfait. Il sait désormais que son manuscrit sommeille, depuis quelques mois, chez un lecteur débordé, un certain Marc Flandin. Marc Flandin, trente quatre rue de Bretagne à Saint Etienne. Il est rassuré et se lance tout de suite dans la rédaction d’un courrier qui accompagnera sa variante. S’il ne tâtonne pas trop sur le choix des mots, il pourra poster cette précieuse lettre avant la dernière levée.
Monsieur,
Voilà bientôt six mois que j’attends avec angoisse une réponse aux interrogations qui m’ont assaillies depuis le jour où j’ai cru avoir achevé mon manuscrit. Je sais que le temps n’est pas le même en tout lieux, pour tout le monde. Ce temps, il est lourd, coupant comme un rasoir pour celui qui attend. Il est traître, sournois, insaisissable pour celui qui promet. Aussi je ne vous en veux pas pour ce délai supplémentaire que vous avez ajouté au calendrier de mon impatience.
En fait mon angoisse tient surtout au fait que le dénouement que je vous propose dans mon roman ne me satisfait plus. Il me paraît trop pédagogique, trop déphasé par rapport à ce qui précède. J’y ai travaillé et je vous propose de lire mon roman jusqu’à la page 147 et de vous reporter ensuite à ces quelques feuillets que vous trouverez ci‑joint.
Je souhaite ne pas vous avoir trop importuné et me tiens à votre entière disposition pour d’éventuelles informations à mon propos. Veuillez agréer Monsieur Flandin l’expression de mes sentiments dévoués.
Eugène Mollard
C’est ainsi qu’Eugène a ressorti des oubliettes la première version. Sa première version, celle que Justine trouvait trop folle, trop dure.
Armand mesure le bénéfice qu’il peut retirer du désaccord de ses parents à propos de son mutisme chronique. Il a compris qu’aucune décision ne sera prise. Il va bénéficier d’une espèce de sursis. Aussi il n’exagère pas et reste sur ses gardes. Dans un de ses messages, il conseille la prudence à tous. Il faut éviter d’affoler les parents. Il recommande de ne pas bouleverser les habitudes, de rester fidèle aux rites. Le danger serait de susciter questions embarrassantes et représailles disproportionnées. Armand a hésité avant de transmettre le message expliquant la nécessité de sacrifier des innocents. Il ne s’agit plus d’un jeu. Ceux qui le croiraient encore se sont exclus et se sont délibérément inscrits en tête de liste des condamnés. Il a hésité. Beaucoup. Tout avait si bien fonctionné. Il y avait de l’enthousiasme, de l’allégresse. Rien ne paraissait vraiment sérieux, sinon le fait de communiquer, de transmettre des messages, de s’exprimer sans entraves. Le mécanisme était bien huilé. Pas la moindre fausse note, le moindre doute, la moindre peur, ne retarderaient l’opération Eugène. On ne parle qu’à un seul copain à la fois. Personne ne pose de questions inutiles. Tout le monde attend le signal du fameux jour, où l’extraordinaire se produira dans tous les cours moyens deuxième année de France. L’inconnu, le mystère sont le ciment de cette opération. Cela fonctionne, parce que les rêves de chacun peuvent s’en donner à cœur joie, chacun décline l’extraordinaire à sa manière, chacun l’assaisonne à son goût. Tout le monde accepte la règle, transmet le message à six personnes, toujours dans le même ordre. Tout le monde s’efforce de ne pas choisir les six destinataires dans une même classe. Il faut éviter l’engorgement, favoriser l’ouverture à tous les milieux. Il est superflu de dire plus que ce que l’on sait. On ne répond à aucune question. Si on tombe sur un enfant déjà entré dans la chaîne, on ne dit rien, on ne cherche pas à connaître ses sources. On se contente de trouver quelqu’un d’autre. Oui au début, jusqu’à l’idée de Fanny tout fonctionne comme dans un livre. Le plus important est désormais d’entretenir le doute, la crainte, la suspicion. Il est impératif que chacun n’effectue que six transmissions. Que quelques uns transgressent cette règle, multiplient les contacts sauvages et ce sera l’échec. Il est primordial que dans ces dernières semaines tous sachent que certains, ne seront pas informés de tout, que tous sachent qu’il y aura des sacrifiés. Le suprême raffinement dans la stratégie imaginée par Fanny est de prévoir que certains messages, les derniers, ne seront pas transmis à tous. La perversité de ce plan effraie Armand. Il faudra qu’à partir du troisième ou quatrième cercle chaque enfant en élimine un de la chaîne. Ce devrait être suffisant pour sélectionner quelques centaines de sacrifiés. Mathématiquement, l’idée de Fanny est cohérente. Il suffit qu’Armand rédige un message clair. Il y consacre plus d’une heure. Le résultat est loin d’être parfait, mais l’essentiel est clairement expliqué. Il l’enverra dans quelques jours, quand tout le monde saura qu’il y aura des condamnés. « Transmettez le message suivant à vos six têtes de réseau ( cela fera trente six ). Elles mêmes le transmettront à leurs six récepteurs ( et cela fera alors deux cent seize ) qui continueront l’opération selon les procédures habituelles ( nous en serons alors à mille deux cent quatre vingt seize ). Ceux ci seront les derniers à transmettre le message en respectant les mêmes règles arithmétiques, ( le nombre d’enfants détenteurs de l’information sera à ce stade là de sept mille sept cent soixante seize ). Et ce sont eux, et uniquement eux, qui devront chacun choisir un sacrifié, celui à qui on ne dira rien et qui entraînera par la même logique diabolique toute une série d’autres victimes. « En résumé, à ce niveau de la chaîne la multiplication ne s’effectuera plus que par cinq. Cette astuce « permettra » à sept mille six cent soixante seize enfants d’être écartés des dernières consignes. Diabolique ! Abominable ! Tout le monde saura dans le prochain message, qu’il y aura des sacrifiés, des otages. Tout le monde saura que certaines informations ne seront pas transmises à la totalité. Mais personne ne saura quand cela se fera et qui sera écarté. Chacun vivra avec l’angoisse d’être celui qui va sortir de la chaîne Tous vont s’épier, s’espionner. Certains craqueront.
Oublié le temps, pas si lointain, où eux aussi étaient en attente de grandeur. Ils ne veulent pas tout démolir, cela ne les concerne pas. Ils ne veulent pas tout refuser, on ne leur propose rien. Ils veulent vivre, comme ils sont, sans l’éternelle menace du doigt pointé vers l’avenir. Quand ils parlaient de ce monde qu’il ne voulait plus, et de celui qu’ils désiraient Fanny était la plus dure, la plus violente. C’est elle qui a donné le ton de cette révolte, c’est elle qui bat la mesure. Elle a longuement réfléchi à tous ces problèmes. Chez elle, à Istres, elle entend souvent dire que l’enfant est roi. Il est peut être roi, mais ne gouverne qu’un royaume corrompu, où chacun s’enferme dans une tour d’égoïsme. Elle est écœurée, ne supporte plus de voir les adultes tricher avec elle. Ils commencent par donner l’illusion qu’ils écoutent, puis ils finissent par prouver qu’ils sont incapables de communiquer autrement que par des formules convenues et inutiles. Elle voudrait les entendre dire qu’elle les fatigue, les indispose, les dérange dans leur monde trop parfait. Ce qu’elle souhaite par dessus tout, c’est qu’ils cessent de jouer aux enfants, de les singer, de les caricaturer. Ils sont ridicules, tristes à pleurer quand ils se roulent dans l’herbe, s’éclaboussent, pour faire bien, pour faire jeune. Elle a honte. Honte d’être cette image stupide. Non, elle ne ressemble pas à cela, elle ne ressemblera jamais à cela. Elle n’est pas ce spectacle grotesque, elle n’est pas cet amoncellement de niaiseries qu’on lui sert avec délectation chaque fois qu’il est prévu de lui faire plaisir. Fanny estime qu’il ne devrait pas y avoir de droit des enfants. Elle les a étudiés l’année dernière avec son institutrice. Dans sa chambre elle a affiché la déclaration des droits de l’homme. Elle connaît l’article un par cœur. « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » . Au début elle ne saisissait pas ce que l’on entendait par « les hommes ». Elle voyait des êtres humains de sexe masculin, les mêmes dont sa mère s’affublait régulièrement. Son institutrice avait expliqué que lorsqu’on dit les hommes, cela regroupe tous les êtres humains, masculins ou féminins, petits ou grands, jeunes ou vieux. Nous sommes tous des êtres humains, avait elle écrit sur le tableau. Aussi Fanny ne comprenait pas pourquoi il fallait ajouter des droits aux enfants puisqu’ils en avaient déjà. A moins que, à moins que comme en orthographe, il n’y ait aussi des exceptions. Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, sauf s’ils ont moins de dix huit ans… L’autre jour elle a feuilleté le Quid et a lu ce qui concernait le droit des enfants. Elle n’a pas tout compris, mais a ri intérieurement en découvrant que dès l’âge de douze ans un enfant peut livrer des combats de boxe. Elle a lu aussi qu’aux Etats Unis un certain Gregory Kingsley a attaqué ses parents en justice pour obtenir le droit de s’en séparer. C’est curieux, elle n’y avait jamais pensé. Comme ce serait bien d’avoir le droit d’abandonner ses propres parents, de les déclarer inaptes au service, de les répudier en quelque sorte. Pas forcément pour en changer. Elle a en partie réussi ce travail puisque son père, enfin l’être humain de sexe masculin qui a le plus longtemps partagé la chambre de sa belle blonde de mère est parti. Il s’est enfui même. Il faut dire qu’elle lui rendait la vie impossible. Elle le trouvait ridicule avec sa queue de cheval et son gros anneau à l’oreille droite. Ridicule aussi son rire, comme si quelqu’un l’avait chatouillé à l’aide d’un plumeau. Ridicule aussi tous ces mots : cool, super, extra, génial, je m’éclate. Fanny, elle aurait voulu un papa Rambo. Rambo un, c’est celui qu’elle préférait. Qu’est ce qu’il était fort ! Elle aurait voulu un papa qui ne fume pas n’importe quoi sous ses narines, qui ne lui impose pas ses musiques planantes donnant envie de pleurer au plus grand des comiques. Elles est restée avec sa mère. Gentille, sa mère, mais un peu paumée, incapable de prendre une décision. Sa mère, c’était une toxicomane du futur. On verra, on ira, on fera, un futur se transformant invariablement en conditionnel ou même en futur antérieur : « on aurait pu faire, on aurait pu aller… Fanny les impressionne avec ses discours fleuves. Ils ne partagent pas tous ses raisonnements. Même Armand est circonspect. Ils estiment qu’elle pousse un peu loin sa haine des autres, des adultes. Mais elle refuse d’admettre qu’elle puisse avoir tort, elle prétend que le temps lui donnera raison, qu’un jour ils se souviendront de ce qu’elle avait annoncé. Armand est fasciné et voudrait la féliciter. Mais Fanny n’aime pas être complimentée, ni par Armand, ni par ses parents. Elle ne supporte pas d’être considérée comme une enfant exceptionnelle pour son âge. Elle répond souvent que si c’est exceptionnel de savoir autant de choses pour une gamine de onze ans, c’est par contre courant pour un adulte d’en savoir si peu. Sa mère rit de cette réponse. Sans comprendre… Fanny est cruelle. Elle admet difficilement la stupidité de beaucoup de filles de son âge. Surtout chez celles qui jouent à être plus grandes. Elles jouent à être comme la grande sœur qui, elle, essaie d’être comme maman qui se prépare déjà à ressembler à grand mère. Ridicule. Fanny ne rêve pas d’être plus vieille. Ni plus jeune. Elle est bien comme elle est. Elle se suffit à elle même et se dit qu’elle aura le temps, plus tard, de se dégoûter, sans déjà prendre de l’avance. Elle ne regarde pas derrière elle, ni devant, elle regarde autour. Elle regarde autour et ne voit que les autres qui courent, qui sont poursuivis ou qui cherchent à attraper des personnages qu’ils seront un jour. Lorsque dans son message Fanny a proposé à Armand de supprimer ou de menacer quelques innocents, elle redoutait une réaction négative, un refus même. Elle voulait le tester, vérifier s’ils étaient de la même révolte, s’il y avait concordance, ou s’il n’était qu’un vulgaire affabulateur. L’opération Eugène devrait concerner plusieurs milliers d’enfants, mais pour le moment la partie ne semblait ne concerner qu’Armand et Fanny…