que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions où être ne dure qu’un instant où chaque instant verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été sans cette onde où à la fin corps et ombre ensemble s’engloutissent que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures haletant furieux vers le secours vers l’amour sans ce ciel qui s’élève sur la poussière de ses lests que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui regardant par mon hublot si je ne suis pas seul à errer et à virer loin de toute vie dans un espace pantin sans voix parmi les voix enfermées avec moi
Et si demain chacune et chacun acceptait de reconnaître qu’il s’est trompé, qu’il n’a pas écouté ou qu’il a transformé ce qu’il a entendu en le faisant passer dans le filtre de son tamis idéologique. Oui, il serait bien que chacune et chacun accepte de dire : « oui je me suis trompé, j’ai commis une erreur (même une petite erreur) ». Non, je vous rassure nous ne demandons pas de sombrer dans l’autoflagellation que s’impose les bigots. Allez, tiens ! Nous souhaitons être mesuré, à la limite de l’indulgence, et nous vous accordons le droit à utiliser le peut-être : « je me suis peut-être trompé ». Vous remarquerez que tout doucement nous vous conduisons sur un chemin dont vous aviez oublié l’existence que vous ne retrouviez plus sur vos cartes froissées au fond d’un tiroir : le chemin de l’humilité et de la vérité. Sur ce chemin, il n’y aura personne, vous serez seul. Personne pour vous entendre, pour vous juger, pour vous remettre sur les rails, pour vous dire : « non tu te trompes, ce n’est pas comme cela qu’il faut penser, non tu te trompes ce n’est pas cela qu’il faut penser. » Le silence vous inspirera vous verrez et vous cheminerez donc, en toute humilité, et soudain l’incroyable se produira, quelque chose dont vous aviez oublié la saveur, la fraîcheur. Oui soudain vous penserez par vous-même. « Penser par soi-même, tiens je n’y avais pas pensé, ou plutôt on m’avait persuadé que je le faisais mais j’avais oublié deux ingrédients essentiels : la liberté et l’humilité. Allez mes amis, on s’y met…
On aurait dû, Il aurait fallu, Il faudrait que, Ne serait-il pas mieux, Ne faudrait-il pas ?
Il suffit vous dis-je ! Oubliez le conditionnel, Respirez, écoutez… Au présent, je vous le dis Puisque vous aimez tant conjuguer, Tenez, Je vous propose Ce si joli verbe aimer Prenez-le, Écoutez-le, Et si le cœur vous en dit, Vous pourrez le conjuguer A tous les temps de votre impatience….
Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien n’ont rien à voir avec nous, et nous nous en occupons par ennui par peur par avidité par manque d’intelligence ; notre halo de lumière et notre bougie sont minuscules, si minuscules que nous ne le supportons pas, nous nous débattons avec l’Idée et perdons le Centre : tout en cire mais sans la mèche, et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse, comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes, et seules les tombes sont réelles.
« Je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents. »
L’homme chez qui nous sommes aujourd’hui est, à vrai dire, un cas un peu particulier. Chaque soir, lorsqu’il s’endort, comme beaucoup il pense à la journée qui vient de se terminer. Tout y passe : ce qu’il a fait, qu’il n’a pas fait alors qu’il aurait dû le faire, ce qu’il a dit, qu’il n’a pas dit, qu’il aurait dû ou pu dire, ce qu’il n’aurait pas dû dire. Sont aussi passés en revue les autres, celles et ceux qu’il a vus, avec qui il a parlé, celles et ceux qu’il n’a pas vus et qu’il aurait aimé voir.
Et généralement après cet inventaire il s’endort. Enfin c’est ce qu’il suppose car c’est au moment précis où il décide de s’attarder sur tout ce qui dans la journée lui a donné le sourire, l’a rendu sinon heureux au moins optimiste que ses yeux se ferment.
Quand on connaît la profession de cet homme, on se dit qu’il a ou qu’il aurait indéniablement tout pour être heureux : cet homme est chasseur.
Oui je sais, dès l’instant où à la fin de la phrase précédente vous avez lu ce mot « chasseur », vous avez (ne mentez pas je le devine) froncé le sourcil, serré les mâchoires et vous vous êtes dit : « chasseur, chasseur, non mais je rêve comme si le fait d’être chasseur pouvait donner le sourire, rendre heureux ». Il déraille complétement l’Eric…
Mais vous voilà donc pris au piège que je vous ai tendu : oui bien sûr cinq lignes plus haut que celle-ci j’ai écrit, je cite : « cet homme est chasseur ». Mais voyez-vous, je n’ai pas fini ma phrase, et alors que je vous devine tendu, circonspect, voire (et je le comprends tout à fait) un peu lassé de ces longueurs, je vous invite à un peu de patience. Oui cet homme est chasseur. Mais il n’est pas un chasseur ordinaire, (je le concède, encore un qualificatif auquel on s’attendait). Il est un chasseur unique en son genre : il est un chasseur de bonnes nouvelles. Ah évidemment maintenant que je l’ai écrit, vous vous dites que vous en doutiez, que c’est trop facile que mes ficelles sont trop grosses. Grand bien vous fasse, je vous accorde complétement le droit d’arrêter là votre lecture, quant à moi il faut que je poursuive et que je revienne à mes débuts.
Alors oui revenons à notre homme, celui qui tous les matins se lèvent en disant : «je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents ». Cet homme est donc, nous l’avons compris un chasseur de bonnes nouvelles. Nous ne savons que peu de chose sur son employeur si ce n’est qu’il s’agit d’un petit homme, au regard vif qu’on peut parfois rencontrer sur les marchés.
Evidemment quand nous l’avons interrogé, nous lui avons demandé en quoi consistait ce travail, son travail. Tout en nous laissant sa carte, il nous répond après avoir marqué un temps d’arrêt que c’est simple : il passe ses journées, toutes ses journées, dehors, seul, et il chasse. Il marche, il guette, il attend, il se poste à des endroits stratégiques (qu’il a du mal à définir) afin de débusquer ce gibier tant recherché : la bonne nouvelle.
Et vous trouvez ?
Oh oui je trouve ! Tous les jours j’en prends une, deux et parfois plus.
Mais c’est extraordinaire, vous pourriez nous en donner une ou deux, ou nous en montrer. Si cela ne vous dérange pas bien sûr ?
Je le voudrais bien, mais je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents.
Il est lourd le long repas des quatre saisons Le printemps est empêtré dans une entrée sans fin Son ciel léger est barbouillé Il n’en veut plus de ces tartines à l’huile trempée Demain peut-être des lourds draps humides il s’extirpera Et un vent de bleu frais nous éveillera
C’est aujourd’hui que je prends de l’âge, Hier est passé il était si beau, Je le vois dans l’arc en ciel de ma mémoire Il me raconte mes éclats de lumière
C’est aujourd’hui que je prends de l’âge Demain est déjà là, il m’attend en riant Je le vois au bout d’un presque rien Il chante et danse mes joies à venir
Le soleil des champs croupit Le soleil des bois s’endort Le ciel vivant disparait Et le soir pèse partout
Les oiseaux n’ont qu’une route Toute d’immobilité Entre quelques branches nues Où vers la fin de la nuit Viendra la nuit de la fin L’inhumaine nuit des nuits
Le froid sera froid en terre Dans la vigne d’en dessous Une nuit sans insomnie Sans un souvenir du jour Une merveille ennemie Prête à tout et prête à tous La mort ni simple ni double
Vers la fin de cette nuit Car nul espoir n’est permis Car je ne risque plus rien
Mains dans les poches, mâchoires serrées, épaules rentrées, il marchait Silhouette de l’ombre, parenthèse ouverte, il cherchait Regard au sol, sourire oublié, il attendait Pas un qui ne l’effleure, pas un qui ne bouge, pas un qui ne l’existe Dans la rue si droite, dans la rue étroite, il invente une courbe Autour de lui, des autres qui bougent, Pas un regard pour lui dire, pas un son pour le relever Il glisse sans un bruit, Il se brise c’est la nuit
Parmi les pauses lecture que je m’accorde pendant mon chantier d’écriture, il y a eu ce magnifique roman de Grégoire Delacourt. L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensité poétique qui me provoque des vibrations.
/… Sa famille.
Des cultivateurs dans le Cambrésis. Vingt hectares de lecture fourragère. Quelques bêtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usées, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannée, un vieux cuir craquelé. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumé au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il précisé, mais pas vraiment la mer, une plage plutôt, celle des Argales, à Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me décevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour là, une histoire de lune, de planètes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salée, ah ça ! disait mon père à propos du sel, ça dépend des courants, des marées et même de la lune, André, c’est très compliqué, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’écrire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et façonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande récoltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerçait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…
Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir dans la mer. Nous arrivons par le village qui s’ouvre déjà sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et âcre de la terre d’été en Algérie. Partout, des bougainvillées rosat dépassent les murs des villas; dans les jardins, des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. A l’heure où nous descendons de l’autobus couleur de bouton d’or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournée matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants. A gauche du port, un escalier de pierres sèches mène aux ruines, parmi les lentisques et les genêts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. Déjà, au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et rouges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent léger, sous le soleil qui nous chauffe un seul côté du visage, nous regardons la lumière descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents éclatantes. Avant d’entrer dans le royaume des ruines, pour la dernière fois nous sommes spectateurs.
Exrait de Noces à Tipasa, écrit par Camus en 1937…
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Il était d’un calme olympien…Qualité indispensable pour franchir les derniers passages de cette via-ferrata. Ce n’est pas son activité favorite. Il n’est pas intrépide et souffre de vertiges. Aujourd’hui c’est différent. Il a relevé le défi. Non les défis !
Le premier a été imposé par les « autres », particulièrement par Armand, juste devant lui. Le second défi est personnel, intime, ancré en lui depuis des années. Il s’est révélé dans la nuit.
Cette fois je le ferai !
Dans quelques secondes il sera débarrassé de ce poids, il n’ose pas dire de ce poids mort. Rien ni personne, ne peut l’empêcher. Les autres sont arrivés. Ils ne sont plus que deux : Armand le flambeur, le frimeur et Edouard, le timide, le silencieux.
La veille, la soirée a été arrosée… Peut-être l’apparente euphorie qui accompagne les cérémonies de « retrouvailles ». Edouard était, à la surprise de tous, à l’origine de cette initiative. Ils ne s’étaient pas revus depuis une quinzaine d’années.
Comme beaucoup de nostalgiques du passé, Edouard était tombé sur le site « copains d’avant », comme beaucoup il avait été surpris de retrouver des têtes connues, et comme beaucoup il avait souscrit un abonnement d’essai. Comme ça, par curiosité, pour voir. Il faut dire qu’il avait décidé de s’installer à Cavaillon à la faveur d’un héritage inattendu : une vieille tante sans descendance lui léguait une petite maison de ville juste au pied de la colline Saint Jacques.
Ils sont six autour de la table, tous des anciens du lycée Alexandre Dumas. Ils étaient dans la même classe en terminale et avaient tous choisi la filière transport logistique. Edouard s’était dit que ce serait amusant de voir celles et ceux qui ont poursuivi dans cette voie. Lui, son orientation est un peu déroutante… Quand il faudra expliquer son métier, il pressent qu’il y aura de l’étonnement. Il est persuadé que personne ne saura de quoi il s’agit.
Le RDV est fixé à 18 h 00 dans une brasserie du centre-ville. Ont répondu présents Armand, Françoise, Violette, Rémi et Lucie. Edouard est impatient mais avec quand même un fond d’anxiété. Que vont-ils se dire une fois le temps des embrassades et des fausses surprises passées ? Certains qu’il aurait aimé revoir ne seront pas là ce soir. Et soyons clair, il se serait bien passé de la présence de Armand qu’il n’a jamais apprécié, mais Copains d’avant choisit de mettre en relation des personnes qui ont été dans la même classe, dans le même établissement. C’est le seul critère, et libre à chacun de répondre aux sollicitations. Il avait d’ailleurs été étonné d’être aussi rapidement contacté. Il n’avait jamais eu la réputation d’être un leader. Dit autrement il a toujours douté qu’on puisse l’aimer. Certainement un complexe enfoui et refoulé.
En attendant il est ravi d’avoir organisé cette rencontre et ce d’autant plus qu’il y aura Lucie. Elle est une des premières à avoir répondu.
On s’embrasse, on s’étonne, on feint l’immense joie de se retrouver, on commence à mentir : « il faudra qu’on se revoie ». Bref ça sent déjà l’amitié réchauffée. Edouard comme à son habitude est silencieux. Après plusieurs apéros, Armand se lève et tel un conquérant leur dit qu’il les invite tous dans un restaurant typique.
Je viens de le racheter : un cadeau pour mon épouse !
Il n’a pas changé, il faut qu’il se vante. Il faut dire qu’il a l’air à l’aise, très à l’aise même, il a repris l’entreprise de transport de son père. Le seul à être rester fidèle à la fameuse filière.
Je vous invite, ça me fait plaisir !
Evidemment il profite du mouvement pour poser une main conquérante sur l’épaule de Lucie qui est encore assise. Edouard serre les mâchoires. Il ne se sent pas très bien. Comme il y a quinze ans, il se referme et bizarrement retrouve cette désagréable sensation que tous les rires qui émaillent ces retrouvailles sont des rires moqueurs et qu’évidemment ils lui sont destinés. Il ne dit rien et Lucie sourit. Armand a toujours la main posée sur son épaule. Comme il y a quinze ans il ne comprend pas ce sourire.
Tout à l’heure l’hilarité est montée d’un cran quand chacun a expliqué son métier. Pour tout le monde c’est assez simple, classique. Edouard a été le dernier à s’exprimer.
Je suis thanatopracteur !
Un silence. Personne ne connaît. Il explique. Des murmures. Lucie sourit encore. Peut-être comprend-elle, elle est fleuriste. Il s’agit aussi de beauté : embaumer les corps, embaumer les cœurs c’est un peu voisin.
L’alcool aidant, le ton est encore monté. Armand qui était binaire pour ne pas dire manichéen avait décrété que ce n’était pas vraiment un métier, il avait même ajouté :
Je trouve ça nul, à la limité du dégueulasse, faut être tordu, ça ne m’étonne pas de toi mon petit Edouard !
Du mépris. Et Lucie qui sourit. Edouard serre les dents et remonte dans la bouche l’aigre saveur de toutes les humiliations.
Au moment de se séparer, Armand qui s’est accaparé l’organisation de ces retrouvailles prétend avec emphase qu’on ne peut pas en rester là.
Ce serait chouette qu’on se retrouve demain matin pour faire ensemble la via ferrata de la colline Saint-Jacques. Vous verrez c’est impressionnant. Mais faut pas avoir le vertige, n’est-ce pas Edouard ?
Et Lucie qui sourit.
L’enthousiasme est général. Le RDV est fixé à dix heures. On montera à pied : le départ n’est pas très loin de la petite maison dont a hérité Edouard.
Armand fixe Edouard : haine, mépris, Edouard en est convaincu.
Ils sont au pied de la voie. Violette ouvre la marche, c’est la plus expérimentée. Elle est suivie de Françoise et Rémi puis Lucie. Armand et Edouard ferment la marche.
Tout le monde est étonné de voir qu’Edouard a pris un sac à dos. Lucie le lui dit.
Mais pourquoi tu t’embarrasses avec un sac, déjà que tu as le vertige, ça ne va pas t’aider.
Le vertige. Rires. Moqueries. Edouard ne répond pas. Tout se passe comme prévu : les quatre premiers ont pris de l’avance. Armand n’est pas si à l’aise que cela.
Ils ne sont plus que tous les deux. Il se retourne.
Edouard tu sais je t’ai toujours détesté.
Edouard ne répond pas. Il s’est approché et n’est plus qu’à quelques centimètres. Il distingue la nuque d’Armand, une nuque moqueuse elle aussi. Il tient depuis un moment la seringue d’anesthésique dans la main. Il l’enfonce facilement dans la nuque un peu grasse. L’endormissement est immédiat. Ils sont à proximité d’une bifurcation qui propose une variante : une via ferrata souterraine. Armand est accroché comme un quartier de viande. La tête penche sur le côté.
Les autres sont arrivés.
Edouard décroche le corps et l’allonge dans une espèce de cavité. Il lui administre une dose de produit létal qu’il a dans son sac. La mort est immédiate. C’est un bien joli cadavre pense t’il. Il reviendra cette nuit pour bien le préparer, il en fera un chef d’œuvre.
Edouard rejoint les autres et explique que Armand a dû « décrocher » juste à l’embranchement et rebrousser chemin.
Il est rentré chez lui : une urgence transport à régler.
Ils sont redescendus à pied, sans parler. La fatigue peut-être ou plutôt plus grand-chose à se raconter. Edouard est avec Lucie. Elle le regarde et lui sourit. Elle est la seule avec Armand à n’avoir jamais quitté Cavaillon.
Lucie je peux te poser une question ?
Oui bien sûr, pourquoi tu me demandes l’autorisation ?
Je ne sais pas j’ai encore l’impression que tu te moques de moi, que vous vous moquez de moi, surtout avec Armand…
Armand, oh tu sais, celui-là personne ne l’aime ici à Cavaillon ! C’est un arriviste, un m’as-tu vu, il continue de croire que parce qu’il a du fric tout lui es dû. Il est marié mais il est continuellement en chasse. Il est persuadé qu’il a du charme, que personne ne lui résistera. Moi la première. Quand je pense qu’il va à la messe tous les dimanches, j’espère qu’il se confesse mais j’en doute.
Tu ne sais pas il se confesse peut-être en cachette
Ça je voudrais le voir pour le croire. Personne ne l’a jamais vu à genoux, où même la tête baissée.
A genoux et la tête baissée : joli travail pour un thanatopracteur qui vient de s’installer.
Armand a attendu le cœur de la nuit pour remonter sur la colline, son sac est lourd, il a pris son matériel, il veut faire du beau travail. Il retrouve facilement le corps d’Armand et réussit à le hisser sur son dos ce qui n’est pas simple compte tenu de la rigidité cadavérique. Il n’a que quelques centaines de mètres pour rejoindre la chapelle. Une fois à l’intérieur il installe tout son matériel. Par sécurité il ferme la porte avec un antivol de vélo. Il sort de son sac les flacons de formaldéhyde et d’éthanol. Le plus difficile une fois l’embaumement achevé est de lui plier les genoux et de joindre les mains. Edouard sait qu’il faut qu’il « travaille » sur les membres afin de résorber la coagulation de la myosine. Les articulations retrouvent leur mobilité. Il est satisfait du résultat. Armand est presque émouvant, agenouillé, tête courbée, les mains jointes.
Ce lundi matin un groupe de pèlerins décide de faire une pause dans la petite chapelle Saint-Jacques. Il est tôt, ce sera frais et tranquille. Ils sont étonnés en entrant de voir un pèlerin déjà là agenouillé, en prière, parfaitement immobile. Ils entrent sans bruit. Le pèlerin n’a pas bougé. L’un des marcheurs chuchote en souriant.
On dirait qu’il est mort, il ne bouge pas d’un millimètre…
Le pèlerin en effet est dans une position de recueillement qui ne laisse aucun doute sur sa ferveur mystique : genoux à terre, buste penché en avant, tête baissée comme s’il contemplait le sol, et bien sûr les deux mains jointes, presque liées. Les randonneurs se sont approchés, ils sont sur le banc derrière le pénitent. Ils murmurent.
Il tient quelque chose entre les mains.
Regarde c’est étrange c’est une carte de visite !
L’un des promeneurs risque un regard par-dessus l’épaule du fidèle : il est curieux. Il lit à voix basse ce qui est écrit sur la carte :
Edouard POULIN Thanatopracteur assermenté Avenue de Saint-Baldou CAVAILLON
A genoux et la tête baissée : joli travail pour un thanatopracteur qui vient de s’installer.
Armand a attendu le cœur de la nuit pour remonter sur la colline, son sac est lourd, il a pris son matériel, il veut faire du beau travail. Il retrouve facilement le corps d’Armand et réussit à le hisser sur son dos ce qui n’est pas simple compte tenu de la rigidité cadavérique. Il n’a que quelques centaines de mètres pour rejoindre la chapelle. Une fois à l’intérieur il installe tout son matériel. Par sécurité il ferme la porte avec un antivol de vélo. Il sort de son sac les flacons de formaldéhyde et d’éthanol. Le plus difficile une fois l’embaumement achevé est de lui plier les genoux et de joindre les mains. Edouard sait qu’il faut qu’il « travaille » sur les membres afin de résorber la coagulation de la myosine. Les articulations retrouvent leur mobilité. Il est satisfait du résultat. Armand est presque émouvant, agenouillé, tête courbée, les mains jointes.
Ce lundi matin un groupe de pèlerins décide de faire une pause dans la petite chapelle Saint-Jacques. Il est tôt, ce sera frais et tranquille. Ils sont étonnés en entrant de voir un pèlerin déjà là agenouillé, en prière, parfaitement immobile. Ils entrent sans bruit. Le pèlerin n’a pas bougé. L’un des marcheurs chuchote en souriant.
On dirait qu’il est mort, il ne bouge pas d’un millimètre…
Le pèlerin en effet est dans une position de recueillement qui ne laisse aucun doute sur sa ferveur mystique : genoux à terre, buste penché en avant, tête baissée comme s’il contemplait le sol, et bien sûr les deux mains jointes, presque liées. Les randonneurs se sont approchés, ils sont sur le banc derrière le pénitent. Ils murmurent.
Il tient quelque chose entre les mains.
Regarde c’est étrange c’est une carte de visite !
L’un des promeneurs risque un regard par-dessus l’épaule du fidèle : il est curieux. Il lit à voix basse ce qui est écrit sur la carte :
Edouard POULIN Thanatopracteur assermenté Avenue de Saint-Baldou CAVAILLON
L’enthousiasme est général. Le RDV est fixé à dix heures. On montera à pied : le départ n’est pas très loin de la petite maison dont a hérité Edouard. Armand fixe Edouard : haine, mépris, Edouard en est convaincu. Ils sont au pied de la voie. Violette ouvre la marche, c’est la plus expérimentée. Elle est suivie de Françoise et Rémi puis Lucie. Armand et Edouard ferment la marche. Tout le monde est étonné de voir qu’Edouard a pris un sac à dos. Lucie le lui dit.
Mais pourquoi tu t’embarrasses avec un sac, déjà que tu as le vertige, ça ne va pas t’aider. Le vertige. Rires. Moqueries. Edouard ne répond pas. Tout se passe comme prévu : les quatre premiers ont pris de l’avance. Armand n’est pas si à l’aise que cela. Ils ne sont plus que tous les deux. Il se retourne.
Edouard tu sais je t’ai toujours détesté. Edouard ne répond pas. Il s’est approché et n’est plus qu’à quelques centimètres. Il distingue la nuque d’Armand, une nuque moqueuse elle aussi. Il tient depuis un moment la seringue d’anesthésique dans la main. Il l’enfonce facilement dans la nuque un peu grasse. L’endormissement est immédiat. Ils sont à proximité d’une bifurcation qui propose une variante : une via ferrata souterraine. Armand est accroché comme un quartier de viande. La tête penche sur le côté. Les autres sont arrivés. Edouard décroche le corps et l’allonge dans une espèce de cavité. Il lui administre une dose de produit létal qu’il a dans son sac. La mort est immédiate. C’est un bien joli cadavre pense t’il. Il reviendra cette nuit pour bien le préparer, il en fera un chef d’œuvre. Edouard rejoint les autres et explique que Armand a dû « décrocher » juste à l’embranchement et rebrousser chemin.
Il est rentré chez lui : une urgence transport à régler. Ils sont redescendus à pied, sans parler. La fatigue peut-être ou plutôt plus grand-chose à se raconter. Edouard est avec Lucie. Elle le regarde et lui sourit. Elle est la seule avec Armand à n’avoir jamais quitté Cavaillon.
Lucie je peux te poser une question ?
Oui bien sûr, pourquoi tu me demandes l’autorisation ?
Je ne sais pas j’ai encore l’impression que tu te moques de moi, que vous vous moquez de moi, surtout avec Armand…
Armand, oh tu sais, celui-là personne ne l’aime ici à Cavaillon ! C’est un arriviste, un m’as-tu vu, il continue de croire que parce qu’il a du fric tout lui es dû. Il est marié mais il est continuellement en chasse. Il est persuadé qu’il a du charme, que personne ne lui résistera. Moi la première. Quand je pense qu’il va à la messe tous les dimanches, j’espère qu’il se confesse mais j’en doute.
Tu ne sais pas il se confesse peut-être en cachette
Ça je voudrais le voir pour le croire. Personne ne l’a jamais vu à genoux, où même la tête baissée.
En attendant il est ravi d’avoir organisé cette rencontre et ce d’autant plus qu’il y aura Lucie. Elle est une des premières à avoir répondu. On s’embrasse, on s’étonne, on feint l’immense joie de se retrouver, on commence à mentir : « il faudra qu’on se revoie ». Bref ça sent déjà l’amitié réchauffée. Edouard comme à son habitude est silencieux. Après plusieurs apéros, Armand se lève et tel un conquérant leur dit qu’il les invite tous dans un restaurant typique.
Je viens de le racheter : un cadeau pour mon épouse ! Il n’a pas changé, il faut qu’il se vante. Il faut dire qu’il a l’air à l’aise, très à l’aise même, il a repris l’entreprise de transport de son père. Le seul à être rester fidèle à la fameuse filière.
Je vous invite, ça me fait plaisir ! Evidemment il profite du mouvement pour poser une main conquérante sur l’épaule de Lucie qui est encore assise. Edouard serre les mâchoires. Il ne se sent pas très bien. Comme il y a quinze ans, il se referme et bizarrement retrouve cette désagréable sensation que tous les rires qui émaillent ces retrouvailles sont des rires moqueurs et qu’évidemment ils lui sont destinés. Il ne dit rien et Lucie sourit. Armand a toujours la main posée sur son épaule. Comme il y a quinze ans il ne comprend pas ce sourire. Tout à l’heure l’hilarité est montée d’un cran quand chacun a expliqué son métier. Pour tout le monde c’est assez simple, classique. Edouard a été le dernier à s’exprimer.
Je suis thanatopracteur ! Un silence. Personne ne connaît. Il explique. Des murmures. Lucie sourit encore. Peut-être comprend-elle, elle est fleuriste. Il s’agit aussi de beauté : embaumer les corps, embaumer les cœurs c’est un peu voisin. L’alcool aidant, le ton est encore monté. Armand qui était binaire pour ne pas dire manichéen avait décrété que ce n’était pas vraiment un métier, il avait même ajouté :
Je trouve ça nul, à la limité du dégueulasse, faut être tordu, ça ne m’étonne pas de toi mon petit Edouard ! Du mépris. Et Lucie qui sourit. Edouard serre les dents et remonte dans la bouche l’aigre saveur de toutes les humiliations. Au moment de se séparer, Armand qui s’est accaparé l’organisation de ces retrouvailles prétend avec emphase qu’on ne peut pas en rester là.
Ce serait chouette qu’on se retrouve demain matin pour faire ensemble la via ferrata de la colline Saint-Jacques. Vous verrez c’est impressionnant. Mais faut pas avoir le vertige, n’est-ce pas Edouard ? Et Lucie qui sourit.
J’ai récemment participé à un concours d’écriture avec un thème imposé ( un cadavre dans la colline Saint-Jacques ), des mots à insérer…Bien que bien classé je ne fais pas partie des primés. Je vous propose donc de découvrir aujourd’hui en plusieurs parties cette nouvelle.
Il était d’un calme olympien…Qualité indispensable pour franchir les derniers passages de cette via-ferrata. Ce n’est pas son activité favorite. Il n’est pas intrépide et souffre de vertiges. Aujourd’hui c’est différent. Il a relevé le défi. Non les défis !
Le premier a été imposé par les « autres », particulièrement par Armand, juste devant lui. Le second défi est personnel, intime, ancré en lui depuis des années. Il s’est révélé dans la nuit.
Cette fois je le ferai !
Dans quelques secondes il sera débarrassé de ce poids, il n’ose pas dire de ce poids mort. Rien ni personne, ne peut l’empêcher. Les autres sont arrivés. Ils ne sont plus que deux : Armand le flambeur, le frimeur et Edouard, le timide, le silencieux.
La veille, la soirée a été arrosée… Peut-être l’apparente euphorie qui accompagne les cérémonies de « retrouvailles ». Edouard était, à la surprise de tous, à l’origine de cette initiative. Ils ne s’étaient pas revus depuis une quinzaine d’années.
Comme beaucoup de nostalgiques du passé, Edouard était tombé sur le site « copains d’avant », comme beaucoup il avait été surpris de retrouver des têtes connues, et comme beaucoup il avait souscrit un abonnement d’essai. Comme ça, par curiosité, pour voir. Il faut dire qu’il avait décidé de s’installer à Cavaillon à la faveur d’un héritage inattendu : une vieille tante sans descendance lui léguait une petite maison de ville juste au pied de la colline Saint Jacques.
Ils sont six autour de la table, tous des anciens du lycée Alexandre Dumas. Ils étaient dans la même classe en terminale et avaient tous choisi la filière transport logistique. Edouard s’était dit que ce serait amusant de voir celles et ceux qui ont poursuivi dans cette voie. Lui, son orientation est un peu déroutante… Quand il faudra expliquer son métier, il pressent qu’il y aura de l’étonnement. Il est persuadé que personne ne saura de quoi il s’agit.
Le RDV est fixé à 18 h 00 dans une brasserie du centre-ville. Ont répondu présents Armand, Françoise, Violette, Rémi et Lucie. Edouard est impatient mais avec quand même un fond d’anxiété. Que vont-ils se dire une fois le temps des embrassades et des fausses surprises passées ? Certains qu’il aurait aimé revoir ne seront pas là ce soir. Et soyons clair, il se serait bien passé de la présence de Armand qu’il n’a jamais apprécié, mais Copains d’avant choisit de mettre en relation des personnes qui ont été dans la même classe, dans le même établissement. C’est le seul critère, et libre à chacun de répondre aux sollicitations. Il avait d’ailleurs été étonné d’être aussi rapidement contacté. Il n’avait jamais eu la réputation d’être un leader. Dit autrement il a toujours douté qu’on puisse l’aimer. Certainement un complexe enfoui et refoulé.
Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.
Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.
Il se leva
Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.
Amies et amis poètes inspirés, n’avez-vous jamais été en panne d’inspiration. Oui je vous le dis : quand l’inspiration ne vient pas, qu’elle est en panne, on a le souffle court, on est en manque d’air, on étouffe même. Sans inspiration c’est évident on ne peut rien exprimer, rien expirer ; c’est une mort annoncée. Inspirez, expirez, combien de fois l’ai-je entendu cette injonction on ne peut plus paradoxale. Entre nous ils mentent comme ils respirent ceux qui sont persuadés qu’il suffit de le dire pour le faire. Ce qu’il faudrait c’est que cet ordre s’adresse à toutes et tous et surtout à tout ce qui vivant ou pas pourrait nous inspirer. Alors oui plutôt que de vous adresser à moi qui court à perdre haleine derrière ces mots qui m’échappent, qui s’envolent au premier courant d’air, je vous en supplie usez de votre impératif pour inviter le ciel, la brume, la brune, la lune, la plume, le mauve, la mer, à sortir de leur zones de confort. Oh oui bien sûr je les vois, ils essaient bien, mais franchement en ce moment, leurs efforts sont, je trouve, un peu limités. Et ils ne manquent pas d’air, eux, quand ils me narguent de leurs airs inspirés. Mais méfiez-vous leur dis-je il arrivera un moment où je vous aspirerai, vous avalerai, et vous transformerai en une bouillie de mots san r.
J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée Au recto de ta longue vie Tant de fois racontée Je vois un champ de rires Au rose si léger Une à une Les fleurs de papier se sont envolées Au verso quelques lignes ont noirci Et pleurent en glissant Tes derniers mots aux rimes inachevées
Une nuit si longue quand les paupières résistent Au matin les yeux piquent et la voix disparait sous le souffle Comme un soupir qui s’étire Douleurs dans le corps alourdi d’une nuit sans sommeil Et dans le matin qui expulse l’insomnie Petits bruits de vie, cliquetis, la vie à nouveau te sourit Et dans tes yeux, la lumière revient, la voix s’adoucit Ecoute le chant de la vie Entends le sourire des amis Les minutes se font légères Cliquetis, gazouillis, Petite brise te caresse de sa douce fraîcheur C’est si bon, c’est si beau C’est la vie
En musique, en poésie comme en tout, tout
ce qui cherche à s’approcher de la
perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de
ceux qui font de la musique avec des
logiciels les laissent indifférents. Le
père le rappelle souvent d’ailleurs en
citant Ferré « la musique est une clameur » et le fils, lui répond à
chaque fois « et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir
s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des
dactylographes ».
La pluie, il leur faudra de la pluie,
pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown
ou d’ailleurs. Il leur faudra de la
pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce
mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de balais d’essuie- glaces vous donne envie de
retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour
d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités
qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires
et soupirs.
Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui
a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et
la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer
le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de
trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils
sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus
grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une
époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des
aciéries.
Après ils continueront vers le nord et
l’est.
Ils sont montés sans un mot se sont
étirés sur les sièges, et ils ont démarré.
Ils ne parlent que très peu, c’est
inutile, il faut laisser agir les émotions
Au
bout d’une quinzaine d’heures, à
la presque moitié du parcours, le père
a souri, il était bien dans ses
cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux
préférés : Philadelphia…
John SteinbeckJack Kerouac HemingwayBruce Springsteen
Le père n’est pas musicien, ne comprend
pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout
devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de
questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne
l’air sérieux pour en comprendre les portées.
Cette musique, surtout les morceaux
acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs
émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à
emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck,
de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas
toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les
comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour
beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.
Le fils lui connaît tout de ce chanteur,
il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce
qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts
auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent
paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas
la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays
de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses
indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est
autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un
frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et
irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à
ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on
ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.
Le père il comprend bien cela, il
éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger,
quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien,
parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux
ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses
simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les
fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.
Il se souvient de cet homme. Il lui a
proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la
portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé
de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il l’a pris pour un malade, pour un original, mais il est quand même entré. Il a fermé les
yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il
était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie,
une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre
le rire et les larmes.
Alors quand il les a vus arriver tous
les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur
des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.
Il pourrait la vendre sans crainte, il
respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait
le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut
s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler
dans cette carcasse récalcitrante.
Il leur explique qu’ils ne pourront pas
en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse
il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce
qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.
Peu importe, ce qu’ils veulent tous les
deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.
Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est
rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont
décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre
le sens.
Pourquoi trente-sept heures ? Parce
que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur
maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui
aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le
Boss.
Ils ont décidé simplement de s’offrir un
voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a
écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des
vrais boutons qui tournent.
Au début ils avaient simplement décidé qu’il
faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion
commune. Ils peuvent, ils s’en sont souvenus l’un comme l’autre recevoir des
bouquets d’émotions à l’écoute de ces
mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le
ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.
Demain à Marseille, Bruce Springsteen se produira dans un un concert géant dont il a le secret. Mon fils et ma fille y seront. Mon fils est un fan absolu, je lui avais écrit il y a plus de dix ans cette nouvelle évoquant cette passion que nous partageons pour le boss…
Sur le pare- brise, de la buée ; on
ne sait pas au juste si c’est de la buée posée là par le souffle du père et de
son fils, ou s’il s’agit d’une simple humidité, conséquence d’une mauvaise
isolation.
La voiture qu’ils ont prise leur va
bien. Ils ne l’ont pas choisie pour le confort, encore moins pour le compte-tours
ou le carburateur mais pour l’odeur. Quand ils ont fait le tour du parc des
occasions, curieusement ils n’ont pas tapé dans les pneus avec les pieds.
Ils ne connaissent pas ces gestes
d’hommes, ils ne les connaissent pas et ne les comprennent pas. Ça ne les
intéresse pas. Lorsqu’un capot est ouvert, ils ne songent même pas à se pencher
au-dessus des entrailles de la bête. Ce qu’ils distinguent n’a pas beaucoup de
sens.
Non, tous les deux ils ont ouvert les
portières, ont reniflé l’intérieur. Ils se baissent, passent la tête en tendant
le cou. Ils savent, sans se le dire, ce qu’ils cherchent. Ils savent, ils le savent,
parce qu’ils ont lu et aimé Kerouac ; ils sentent, ils respirent, les yeux
légèrement plissés pour que les odeurs appellent rapidement les souvenirs. Ils
s’emplissent les narines des ces effluves si particuliers, et finissent, naturellement,
sans le besoin d’en discuter, par se mettre d’accord sur une drôle de machine, toute
droite débarquée d’un vieux road movie.
Son odeur est un mélange de mauvais cuir
vieilli, une odeur de mécanique fatiguée, imprégnée de graisse froide, avec
même derrière, qui produit comme un picotement dans les narines une sensation
de chaleur, diffuse comme si la route, l’asphalte avaient traversé l’habitacle.
« C’est celle-ci qui nous
faut ! »
Le garagiste a le sourire. On ne sait
pas s’il se moque ou s’il est heureux d’enfin se séparer de cette carcasse.
Elle est un peu vivante, elle garde en elle un peu de toutes ces vies que les
autres lui ont confiées dans l’intimité métallique.
Il se souvient de celui qui l’a vendue,
un musicien, mal rasé, la voix recouverte d’une fine couche de tabac, une voix
qu’on n’oublie pas même quand on est garagiste et qu’on a des goûts musicaux
assez sommaires. L’homme qui lui a vendu la machine n’en voulait pas
grand-chose, juste de quoi payer un billet de train pour rentrer chez lui, à
l’est.
Il s’en souvient. L’homme lui a demandé
de veiller sur elle : « c’est un peu comme ma moitié, ou mon double
vous savez, on a vu toute l’Europe ensemble, elle m’a tant attendu, elle m’a
tant entendu. »
Il lui a fait promettre de ne pas la
vendre à n’importe qui, à des gens qui ne la prendraient que pour une voiture,
pour se déplacer, pour faire des courses ou partir en vacances à la plage:
« voyez vous c’est autre chose, elle a tout gardé dans sa mémoire
intérieure, les chants, les rires, les peurs, les cris, les colères contre elle
et contre les autres, surtout contre les
autres ».
La lune est rouge au brumeux horizon ; Dans un brouillard qui danse, la prairie S’endort fumeuse, et la grenouille crie Par les joncs verts où circule un frisson ;
Les fleurs des eaux referment leurs corolles ; Des peupliers profilent aux lointains, Droits et serrés, leur spectres incertains ; Vers les buissons errent les lucioles ;
Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes, Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes. Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.
Et pourquoi ne pas essayer l’espoir Oh ce ne serait pas difficile Il suffirait de ne plus écouter Les bourdonnements des chroniqueurs du désespoir de papier Il suffirait de laisser la pâte des angoisses fermentées se reposer Il suffirait De regarder les traces de blondes brumes Et se regarder en souriant Ecouter le bruissement des feuilles Entendre l’apaisement du silence Sourire au matin qui revient Se redresser S’étonner S’Aimer
Et quand le soir sera venu Nous serons apaisés Où que nous soyons En grand nous ouvrirons les fenêtres En bleu salé nous nous voilerons Un vent frais aux angles taquins Nous parlera de tant d’autres lointains Nos yeux frisés de fatigue Inventeront des flots de lentes vagues Nous entendrons les rires des oiseaux de mer Et nous nous pencherons sur les calmes rives De nos beaux lendemains
Dans le tumulte d’une quincaillerie J’offrais un moment de silence Personne n’entendait ce rien qui repose Absorbés dans le choix mécanique Des pires mots qui riment avec tintamarre Les apprentis penseurs singeaient leurs maîtres Enfermés dans leurs camisoles idéologiques Ils étaient convaincus par une vérité réchauffée Qu’on leur servait à la becquée Pas un pour s’étonner Pas un peu pour relever le mou des mots D’un parfum de doute D’un zeste de flous Il est triste ce monde de la pensée qui compte ses caractères Il est perdu ce monde sans les sautillements de l’imprévu C’en est assez je vous laisse à vos bruits de mauvaises colères
Sur une page de vert tendre J’écris le dernier couplet Du chant agité de ma nuit mauve Mots d’amour attendent au point de rosée Et roulent en riant sur l’herbe fraîche Sans bruit, un à un je les cueille Et les accroche au fil blanc du sourire Que j’offre au joli matin
Toujours en rangeant mes archives d’écrits, je retrouve ce texte écrit en août 2006 lors d’un voyage sur le plateau de Lorraine…
Le plateau de Lorraine : un désert d’ondulations jaunâtres, avec du vert pâle pour apaiser le regard. Terre chargée des combats d’hier. Jules observe et distingue les silhouettes qui avancent encore, empesées dans leurs redingotes humides. Les yeux sont emplis de souvenirs boueux. La guerre des autres, la guerre de ceux qui partaient pour la dernière, et les échos, ailleurs, d’autres canons, d’autres guerre qui n’en finissent plus. Jules ne supporte pas ces touristes pédagogues qui battent des cils quand le guide local évoque tous ces moments d’histoire qu’ils enseignent, qu’ils didactisent. Sourires narquois de celui qui même en short et nu-pied empeste la suffisance de celui qui sait, qui contrôle et s’apprête à relever l’erreur qu’il attend avec sadisme. On le sent sceptique, méfiant de ce savoir terreux qui vient d’un gars du pays dont on devine que les siens sont passés, par ici, dans cette cave fortifiée qu’on disait imprenable. Jules sourit, Jules se souvient de ces orages de feu qu’il a appris, qu’il a entendu quand on lui a raconté. Jules voudrait tant que les autres s’effacent, que l’on écoute, que l’on entende le cri de la terre qui se souvient.
C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun. Ecrans petits et grands, Écrans numériques, Écrans électroniques, Ecrans cathodiques, C’est le noir, Noir sidéral, Pas une diode, Pas un clic, C’est la panique ; C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran, vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais : une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite… Et c’est ainsi qu’au même moment dans tout le pays des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout. En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer, l’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie. Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Et il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment, tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle, pour commencer la météo, et encore plus incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires. Il est huit heures, Partout cela bourdonne, Parfois cela ronchonne, Il est huit heures, Plus un clic Numérique, électronique, L’heure est si belle, Vêtue de ses plus belles aiguilles….
J’aurai voulu vous parler de pluie Pour le faire j’ai cherché le bon sens Par où faut-il commencer Ce que je vois Ce que j’entends Ce que je ressens L’humidité qui me traverse La douceur de la flaque qui s’étend Et me voici dans le trouble Le mot roule sous ma langue Mot gros mot gras mot gris Mot trouble
Trouble trouble trouble
Le mot répété ne sert plus à rien Il s’écroule Où es-tu Goutte de pluie Goutte de rien J’attends
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli de ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Il a voulu voir la mer, Au fond de ses poches, quelques miettes Pour des oiseaux qui ne viennent pas. Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui. Il a voulu voir la mer. Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient. Les autres en parlaient comme d’une fête foraine. Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau. Il est arrivé quand la nuit se retire, La mer est devant lui, les autres ont menti. Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire, Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs. Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer. Et il pense à elle, hier elle est partie. Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées Son costume est usé, les coudes sont râpés ll est sur la plage, immobile, pétrifié : C’est beau la mer
Les souvenirs touffus et la douce déraison des
enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. Je n’ai jamais gratté la
terre ni quêté des nids, je n’ai pas herborisé ni lancé des pierres aux
oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes
domestiques, mon étable et ma campagne ; la bibliothèque, c’était le monde pris
dans un miroir ; elle en avait l’épaisseur infinie, la variété,
l’imprévisibilité. Je me lançai dans d’incroyables aventures : il fallait
grimper sur les chaises, sur les tables, au risque de provoquer des avalanches
qui m’eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur restèrent longtemps
hors de ma portée ; d’autres, à peine je les avais découverts, me furent ôtés
des mains ; d’autres, encore, se cachaient : je les avais pris, j’en avais
commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place, il fallait une
semaine pour les retrouver. Je fis d’horribles rencontres : j’ouvrais un album,
je tombais sur une planche en couleurs, des insectes hideux grouillaient sous
ma vue. Couché sur le tapis, j’entrepris d’arides voyages à travers Fontenelle,
Aristophane, Rabelais : les phrases me résistaient à la manière des choses ; il
fallait les observer, en faire le tour, feindre de m’éloigner et revenir
brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde : la plupart du
temps, elles gardaient leur secret. J’étais La Pérouse, Magellan, Vasco de Gama
; je découvrais des indigènes étranges : «Héautontimorouménos» dans une
traduction de Térence en alexandrins, « idiosyncrasie » dans un ouvrage de
littérature comparée. Apocope, chiasme, Parangon, cent autres Cafres
impénétrables et distants surgissaient au détour d’une page et leur seule
apparition disloquait tout le paragraphe. Ces mots durs et noirs, je n’en ai
connu le sens que dix ou quinze ans plus tard et, même aujourd’hui, ils gardent
leur opacité : c’est l’humus de ma mémoire.
Dans le compartiment, il y a cette odeur, unique, qui s’accroche aux vêtements. Une odeur de voyages, trop courts, pour que la sueur soit absorbée par les souvenirs touristiques. Une odeur de vitre propre, de soupirs fatigués, une odeur de vie qui est à la peine, pour s’approcher de ce dont on rêve quand on est la tête contre la vitre. On ressent les vibrations, et puis il y a l’humidité de l’haleine qui fait comme un voile. Le voyage contre la vitre peut commencer, les yeux qui se ferment et le skaï devient cuir sauvage. Les néons ferroviaires sont des reflets de lune sur l’eau, pas un son, pas une voix qui ne troublent le rien d’un songe qui cherche son issue. Comme une musique, comme une mélodie. Et le couple d’en face, si vieux, si bons, qui posent leurs yeux sur la main de l’autre, pour signifier leur amour. Ils sont si beaux, si vrais, avec des souvenirs en réserve, pour chaque aiguillage, des regards croisés. Le front fait corps contre la vitre, les vibrations se font plus douces, le couple est comme un bouquet. Plus loin des jeunes filles rient, elles sont heureuses, heureuses de leurs sens, de ce qu’elles disent, de ce qu’elles montrent aux regards des peureux du bonheur. Elles batifolent, de mots en mots, d’histoires banales en tranches de vie. Et leurs rires nous réchauffent dans ce temps qui ne fait que passer.
Il a mis le pied sur le quai et
ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa
peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est
arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout.
L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette
sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui,
elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui
caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la
fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que
depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il
ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît
il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes
d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles
l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une
lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques
couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau
graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il
le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques.
Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il
voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps,
entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose
le long du quai.
Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes… Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont… Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… « fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraît avoir un drôle d’aspect, un peu inquiétant, mais tant pis… ils fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guêpe… Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident.., mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit… et d’autres encore qui se présentent… Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelés. À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir… Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe » … rompent le charme et me délivrent.
J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes alors m’ont paru gris, la misère intolérable. Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j’admire les paysages, j’applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n’est pas moi qui parle. On me loue, je rêve un peu, on m’offense, je m’étonne à peine. Puis j’oublie et souris à qui m’outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j’aime. Que faire si je n’ai de mémoire que pour une seule image ? On me somme enfin de dire qui je suis. « Rien encore, rien encore… » C’est aux enterrements que je me surpasse. J’excelle vraiment. Je marche d’un pas lent dans des banlieues fleuries de ferrailles, j’emprunte de larges allées, plantées d’arbres de ciment, et qui conduisent à des trous de terre froide. Là, sous le pansement à peine rougi du ciel, je regarde de hardis compagnons inhumer mes amis par trois mètres de fond. La fleur qu’une main glaiseuse me tend alors, si je la jette, elle ne manque jamais la fosse. J’ai la piété précise, l’émotion exacte, la nuque convenablement inclinée. On admire que mes paroles soient justes. Mais je n’ai pas de mérite : j’attends.
Albert Camus, L’Été, « La mer au plus près (Journal de bord) »
Parmi mes nombreux poèmes de jeunesse, il y a en a de très longs comme celui que j’ai publié en plusieurs parties et parfois de très courts comme celui -ci écrit aussi il y a quarante ans
Ailleurs …
Parce que c’était triste sans mensonges
Il était né sur un papier qui attendra la poubelle
Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite
… Le ciel glisse sur des étendues de silence. Envie de neige, de bois de bouleaux et de sommeil dans une langue étrangère. La vie impensée, dans les limbes. Promenades des familles dans le parc de la verrerie, près du bureau. La lumière grise des grillages, les animaux étourdis de somnolence. Le grincement irrégulier des balançoires. Verte la pelouse, lointain le ciel. L’usine au delà. L’usine au delà. Hélène, un jour, surprise par le bruit du travail, sourd, indifférent, qui plie l’espace, froisse les voilages de l’air.
Extrait de : » alors elle se hâte , immobile » : L’enchantement simple et autres textes…
Ah combien de fois ne l’ai-je entendu ce fameux : « attention à ne pas brûler les étapes ! ». Oui je sais, je le reconnais, il m’arrive parfois d’aller un peu vite, pour ne pas dire d’être pied au plancher. Mais, jamais ô grand jamais, je ne me suis permis de mettre le feu aux étapes. Je dois reconnaître, en revanche, que mettre le feu aux poudres ne me rebute pas, je le fais bien volontiers, même si d’aucun me reproche d’avoir une certaine tendance à souffler sur les braises. J’ai beaucoup de respect pour ceux qu’on appelle encore les forçats du tour de France, et chaque étape franchie, oui je le reconnais je brûle d’impatience d’être sur la ligne de départ le lendemain. Lorsque le coup de feu du commissaire de course retentit, je suis sur des charbons ardents (je dois toutefois préciser que ces départs généralement toujours enflammés je les vis tranquillement installé au fond de mon canapé). Alors oui je vous le confirme, je vous le certifie, ces étapes je les savoure, je les déguste surtout lorsque la route monte. Ah les étapes de montagne : au pied du col, tout le monde est groupé, puis soudain c’est l’explosion, les petits gabarits, tels des escarbilles, s’envolent vers les sommets. Non, définitivement non je ne brûle pas les étapes, je prends le temps et le plus souvent du bon temps, non pas que le mauvais temps n’ait aucun intérêt, mais je préfère quand même ne pas prendre le risque de chuter sur des terrains devenus glissants. Une mauvaise chute, et je vous le garantis, il vous en cuit et pour le coup c’est bel et bien la fin de l’étape…
Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même. On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…
que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions où être ne dure qu’un instant où chaque instant verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été sans cette onde où à la fin corps et ombre ensemble s’engloutissent que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures haletant furieux vers le secours vers l’amour sans ce ciel qui s’élève sur la poussière de ses lests que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui regardant par mon hublot si je ne suis pas seul à errer et à virer loin de toute vie dans un espace pantin sans voix parmi les voix enfermées avec moi
Je publie aujourd’hui, la fin de mon roman « un orage en février ».
Jules attend Lisa. La nuit n’est plus très loin. Il sait qu’elle viendra, il fait si chaud, l’orage approche. Il reste encore quelques trous de lumière, coincés dans le noir des nuages qui enflent. Ils vont se retrouver là-haut, au bord de cette route qu’ils aiment tan. On y voit la ville, d’en haut. L’humidité s’est posée sur le goudron brûlant. Elle est garée plus bas, un petit terre-plein à la sortie du dernier virage. Il n’a pas entendu la voiture. Il n’entend plus rien. Il a le souffle court qui lui emplit l’intérieur. La route monte doucement. Il la voit arriver, à pas lent. Lisa dans la lenteur, Lisa dans la douceur. C’est si rare. Il a un peu peur. Il distingue un sourire, il le sait, il le sent, il le veut. Lisa sourit. Il est plus haut, sur le talus. Il regarde, il inspire, elle est en lui. Elle est petite, si petite. Il se murmure quelques mots, ce sont ses mots : « écoute petite, écoute, tout se désespère, écoute petite le vent de panique… ». Des mots d’hier, des mots adolescents qu’il extirpait de sa machine intérieure, celle qu’il n’a jamais pu régler. A chaque pas qu’elle fait, doucement, tout doucement parce qu’il fait chaud, il soupire. Il transpire aussi. Soudain elle est là. Là, à quelques mètres, elle est essoufflée. Il s’est arrêté de respirer. Elle sourit, doucement. Ses lèvres tremblent, ses yeux brillent. Pas un mot qui n’ose sortir. Au loin les premiers éclairs. Ella a mis sa robe légère, une robe tablier, un peu pastel, avec quelques boutons devant. Son parfum le dessus. Elle est à quelques centimètres. Si près de lui, elle est là, il a pris est bien. Leurs doigts se touchent. Ils se serrent. La chaleur s’est apaisée, le tonnerre gronde, elle tremble. Il la prend par la main, plus bas l’herbe est si verte.
Jules, parfois il a les nœuds de sa tête qui lui coulent dans le ventre, alors ça lui fait comme une mâchoire qui grignote les entrailles. Il a mal, il grimace. Il a les quatre coins du visage qui se plissent. Et Lisa le regarde se crisper, elle craint ces moments où Jules disparaît, aspiré par ses peurs, ses angoisses. Elle voudrait l’aider, lui dire que ce n’est rien que cela passera, que tout ira mieux demain…
Demain, le mot qui n’appartient plus à Jules, un mot incompatible, un mot impossible.
Et ce matin Jules est sans demain, sa machine à fabriquer le temps semble coincée, abîmée.
Un soir Jules est entré chez lui avec de l’air frais dans la tête. Cette belle sensation qui ouvre la tête. De l’air frais dans la tête et de la lumière dans le regard.
Il est entré doucement, Lisa ne l’a pas entendu, comme souvent elle n’est pas loin de la fenêtre, à attendre, à espérer. Elle ne l’a pas entendu, il a de l’air frais dans la tête et le pas léger, comme un nuage, petit, qui coule lentement vers l’horizon. Jules est un nuage, Lisa est son soleil, il va la caresser. Elle ne l’a pas entendu toute absorbée à son travail d’attente à la fenêtre. Elle s’applique, depuis le temps qu’elle s’essaie. Jules le lui a demandé souvent : « mais qui tu attends, on ne connaît personne, on ne veut personne ? »
Ce soir Jules ne posera pas de question, il lui dira qu’il a trouvé, il a trouvé le passage, enfin.
Il est derrière elle, elle ne l’entend pas, elle se concentre. La fenêtre est un sourire dans la pièce. Il entoure Lisa avec ses bras, doucement, comme une écharpe qui caresse. Lisa n’a pas peur, ne sursaute pas, elle ne connaît pas ce sentiment depuis que chaque soir elle attend Jules. Elle le sent toujours autour d’elle, il laisse des traces, des échos. Ses bras sont doux, ils sentent le dehors, ses mains sont légères, elle les sent qui l’effleurent, elle vibre, sa nuque est pleine de frissons quand il lui pose un baiser qu’elle ne connaît pas. Elle tourne la tête doucement pour ne pas froisser la beauté du moment, elle sent la fraîcheur qui déborde de son sourire.
Jules la serre plus fort, il baisse un peu la tête, et la pose sur son épaule : « j’ai trouvé Lisa, j’ai trouvé le passage. Dans ma tête c’est plein de frais, je me suis ouvert. »
Il ne serre plus Lisa, elle s’est retournée, a abandonné la fenêtre, sa fenêtre et regarde Jules. Il a le visage qui s’est déplissé, on dirait une clairière après une tempête. Et Jules parle, il parle à Lisa de ce passage qu’il cherche depuis tant de nuits, ce passage qui le conduit au début, à son début. Elle l’écoute, ne comprend pas tout mais qu’importe elle voit qu’il est heureux.
Jules explique : c’est un peu confus, il lui parle de ce qu’il fait ces derniers jours, il lui raconte ses marches, il raconte la terre qu’il a senti tourner, aujourd’hui, il a senti qu’elle tournait, ça a fait quelque chose de bizarre dans tout le corps, comme une décharge électrique mais en plus frais et avec un goût de vanille. Il lui raconte comment ça s’est passé, il était assis dans l’herbe, une herbe fraîche un peu grasse. Un peu plus bas un ruisseau lui occupait le regard depuis plusieurs heures, et puis soudain il a senti le mouvement, léger, comme un glissement. Il se souvient que pendant quelques secondes tout autre mouvement a cessé comme deux trains qui se croisent. Et dans sa tête il a senti que ça circulait, d’un coup, comme si des bouchons sautaient les uns après les autres.
Jules et Lisa se tiennent par la main. Doucement, légèrement, c’est un effleurement, une hésitation de bouts de doigts. Ils aiment sentir le peut-être, le presque, et ils sont bien. Ils ne sont pas restés à Paris, si peu, rien à y faire, tout est si fini dans cette ville. Ils cherchent un quelque part où ils puissent se fabriquer une provision de débuts, une réserve de commencements. Ils ont tant à attendre de ce qu’ils ne savent pas encore, il leur faut de l’air, de l’espace et du temps au milieu de tout. Jules a dit : « je n’aime pas Paris, je n’aime pas la ville, je n’aime pas la ville quand elle ne me dit plus rien, je veux la mer, je veux qu’on se tienne la main sur une plage, qu’on se fatigue le regard à regarder le bout, le bout de là bas, de l’autre côté ; et Lisa a répondu qu’elle voulait bien voir la mer avec Jules. Elle le lui a dit « je veux bien voir la mer avec toi ». Alors elle est montée dans la voiture et a dit à Jules : « pour voir la mer, il faut que tu démarres ». Et Jules s’est senti bien de savoir où il allait. Pour voir la mer il faudra rouler trois heures, pas plus. Et maintenant ils y sont. Ils sont entièrement occupés à regarder et Jules demande à Lisa si elle a déjà vu la terre tourner. Lisa sourit à Jules, à Jules qui veut voir la terre tourner. Elle sait qu’il en rêve, elle sait qu’il en a besoin, comme la preuve qu’il y a quelque chose de vrai, qu’on peut vérifier. Alors ils se sont assis, les genoux groupés sous le menton les yeux attentifs, le souffle retenu. Jules a dit à Lisa que si tout était calme en eux, alors ils sentiront le mouvement, la vitesse. Lisa a fermé les yeux, doucement, sans faire d’effort, deux ailes de papillon sur le bord du regard. Elle a fermé les yeux et elle s’est sentie bien. Jules est là, tout contre elle, il attend de sentir que la terre tourne, il le sait, c’est possible, plusieurs fois il a éprouvé ce magnifique bonheur de la vitesse et du temps qui passe, qui lui traverse le corps. Lui aussi a les yeux clos, il est bien, tout est si doux, la mer donne le tempo, alors il sent comme de la fraîcheur qui lui coule dans les veines, une fraîcheur parfumée, de matin d’été, il la sent, et puis il tremble un peu, il n’a pas froid c’est l’émotion de ce qui va se produire. Ses yeux n’existent plus, ils ne sont plus qu’une trace de ses anciens regards, et les images défilent, il le sait, il l’attend, ce n’est pas la première fois. Mais aujourd’hui c’est différent, il n’est pas seul, il partage le moment, c’est doux. Lisa est à côté, elle est partout, autour, dans son espace, dans son histoire, elle est partout. Il fallait la retrouver, il la savait depuis toujours, il savait qu’elle était là dans ses petits espaces de rien qu’il était le seul à connaître. Lisa qui a accepté d’attendre avec lui, qui lui a donné un sourire quand il a voulu sentir la terre tourner.
Lisa veut que Jules goûte à tout ce qu’elle aime ou a aimé. La mer d’abord, cette mer qu’elle lui offre à chaque instant. Et puis il y a la vie, sa vie. Et dans sa vie d’hier, tous les lieux, tous les gens qui ont nourri ses passions.
Ils ont tant de vides dans leurs mémoires à deux qu’elle veut tout lui raconter, tout lui partager, pour qu’il se nourrisse d’elle, de ces histoires où il n’était pas. Sauf dans les songes de Lisa, quand elle sentait l’appel d’un autre.
Et Jules aime Lisa, dans sa frénésie à lui dire : « regarde Jules, regarde et écoute, écoute ce que j’étais sans toi. Fabrique-toi dans mon passé, construis-toi dans mes souvenirs, le mot de passe je te le donne, il est à toi, il est dans mes yeux qui s’emmêlent de regards à n’en plus finir ».
Jules aime quand il voit Lisa qui s’agite autour de lui, qui sautille presque pour lui communiquer sa joie d’être. Elle aime tant qu’il s’étonne, qu’il ouvre grand les yeux face aux merveilles qu’elle lui façonne avec ses mots. Elle lui décrit ce qu’ils voient ensemble.
Un soir quelques semaines après son retour, elle lui a dit : « viens, je veux que tu me remontes, je veux que tu suives le fil de ma mémoire, tu entreras dans le monde de mes peurs, de mes joies, de mes amours aussi, tu suivras le chemin que j’ai parsemé de tout petit cailloux fleurs, tu les suivras et nous parviendrons ensemble, à notre belle nuit d’orage. »
Lisa lui a dit qu’elle lui montrerait Paris où elle a vécu toutes ces dernières années et Cancale où est stationné son petit voilier qu’elle a depuis dix ans.
Elle veut tout lui apprendre. Jules est heureux de cela mais il a peur, il a peur comme toujours, lorsqu’il faut partir dans le passé de quelqu’un d’autre. Cela lui est arrivé si souvent, à cause de l’orage, à cause de la solitude. Il est entré dans l’histoire des autres, sans prévenir, avec le voyage dans les douleurs et les bonheurs. Jules se souvient de tous ces bouts d’histoire qui l’ont amené à désirer Lisa, toujours.
Et aujourd’hui, il n’y a pas d’orages, et Jules va entreprendre cette traversée avec Lisa qu’il aime.
Il sait que ce sera difficile, elle veut tout lui montrer, elle veut qu’il découvre tous ces vides de lui, qu’ils connaissent ces autres qui ont pu l’aimer avec passion, avec du temps devant eux, du temps pour les corps, du temps pour qu’on dise d’eux : « regardez-les, ils sont vivants… » Il sait qu’il lui faudra pleurer quand elle lui parlera de ces beaux, de ces jolis et de tous ces adjectifs qu’il n’a pas su décliner dans ses histoires de l’avant Lisa.
Mais il est prêt Jules, il sait qu’il faut que ce voyage se fasse, pour qu’au bout ils soient en paix, pour qu’il n’y ait plus entre eux, cet espace sans temps qui passe.
Ils sont partis très vite, un soir, à la presque nuit. Jules ne travaille plus, il a démissionné, dans l’après midi. Il s’est levé et a dit qu’il partait, qu’il n’en pouvait plus de ces journées de rien.
Il a un peu d’argent, il ne sait même plus d’où il vient. Alors quand il est rentré, il a pris Lisa dans ses bras, l’a serrée très fort contre lui jusqu’à ce que leurs battements de cœur se mélangent. Puis il lui a chuchoté dans l’oreille : « viens c’est le moment, on part ».
Ils ont mis quelques habits dans un sac, coupé l’électricité, ont pris la voiture de Lisa et sont partis à Paris.
Ils se sont arrêtés au bout de deux heures, dans un petit hôtel. Lisa n’a pas cessé de l’observer durant le trajet, de lui lancer de ces regards qui rendraient fou n’importe qui.
Lisa a compris que le moment de lui dire, de lui raconter était venu.
Ils ont fait l’amour en silence, plusieurs fois, et puis elle lui a parlé, de ce qu’ils verront, demain, après.
Elle lui a parlé de David, cet homme qu’elle a aimé jusqu’au vertige, cet homme qui l’avait presque comprise, qui voulait l’épouser pour l’aider. Et Jules l’écoute, il a des larmes qui s’installent aux premières loges. Il ne veut pas lui montrer qu’il est un jaloux rétroactif, il ne veut pas lui dire qu’il n’aime pas ceux qui ne souffrent pas comme lui.
Il ne dit rien parce qu’il a peur de la perdre, de se perdre et il continue à l’écouter lui construire son amour impossible dans ce hier ou lui n’existait que dans les nuits d’angoisse de Lisa. Elle en parle avec émotion et il remercie le noir de cette chambre de ne pas lui montrer ses yeux humides de larmes.
Lisa lui parle de ses amours, lui dit qu’il y en a tant, pour des hommes, ce David, pour des femmes, sa mère, ses amies. Et puis son amour de la vie. De la vie qui pétille, de la fête avec des musiques très fortes qui font tourner la tête. Et surtout, surtout, de son amour de la mer, pour la mer et ses bateaux, lui dit qu’elle veut passer plusieurs nuits avec lui sur son petit navire.
Il est tôt. Trop tôt pour que les touristes jacassants brouillent le silence du matin océanique. Jules s’est levé tôt. Il aime profiter du matin fragile. Lisa dort encore, elle est ailleurs, dans un autre matin qu’elle est la seule à traverser. Lisa dort, elle dort beaucoup depuis qu’ils se sont retrouvés. Le matin surtout, elle aime s’éterniser dans les draps encore chargés des histoires de la nuit. Et Jules avant de se lever, avant de la laisser dans ses exercices d’étirements ensoleillés, la regarde qui dort, il l’admire, il se remplit les yeux de ces images magnifiques. Elle a le souffle imperceptible, un souffle qui lui soulève tout le corps comme une vague légère. Même sa chevelure se soulève. C’est une voile, il se penche, doucement, de ses lèvres lui caresse l’épaule et souffle sur les paupières. Il est sorti de la chambre sans bruit, la mer est à côté à quelques encablures de cette chambre, toute la nuit ça a fait comme un ronronnement. Jules a dormi avec ce rythme dans la tête, comme une symphonie marine qui endort les vivants de la terre. Ça lui fabrique des films doux, il est calme, prêt à recevoir ce que la mer lui offrira ce matin. Le sable est frais, doux sous les pieds, le temps est calme. On dirait la mer surprise à se reposer, à finir sa nuit, comme si elle s’étirait. La mer est calme, et Jules sourit à cette idée que certaines vagues d’après midi sont faites pour les parisiens, pour leur donner à croire qu’ils ont du courage, et pour qu’ils étrennent leurs maillots de bain fluo dernier cri qui font comme des taches de villes sur les gris de l’eau qu’ils brassent à gros bouillons ridicules. Jules a l’impression que la mer a un sourire. La mer lui sourit. Il ne fait pas un bruit, il marche à pas feutré, s’arrête tous les dix mètres et regarde. Il regarde, s’emplit les yeux de ces beautés toutes en courbes. Les rochers sont encore noirs, apaisés du soleil journalier. Ils affleurent à la surface de l’eau et semblent heureux de ce calme. Sur la plage, pas une trace humaine, la marée a réparé les dégâts des mille pattes en congés, qui ne voient rien, qui n’entendent rien et qui étouffent la surface du sable de leurs serviettes éponges aux couleurs stupides. Et la mer qui sourit, la mer qui lui sourit. Jules est bien. Il pense à Lisa. Il la voit, elle est partout, dans cette sérénité, elle est là dans le calme du vent qui souffle sans forfanteries. Jules s’est assis dans le sable, les genoux sous le menton, discrètement, sans déranger le bel ordonnancement voulu par la nuit qui s’achève. Il est bien, il se passe encore dans son écran intérieur les films de l’avant, ceux de ces dernières semaines. Il se repasse toutes les douleurs qui l’ont amené jusqu’ici. Il revoit Lisa qui pleure, Lisa qui part, qui s’éloigne et toutes les larmes qui poursuivent leur route, qui les relient l’un à l’autre. Et se souvient de quand il lui disait : « viens Lisa, approche tu es elle, je suis il, nous sommes il et elle, nous ne faisons qu’un ou une et nous sommes bien, si bien à nous espérer, à nous fabriquer un nouveau prénom personnel, pour que l’un ne puisse subsister sans que l’autre n’existe. Il elle, comme deux anges qui ne peuvent jamais s’éloigner ». Jules revoit tous les songes de leur histoire. Lisa derrière la vitre qui a fermé les yeux et qui le sent ne plus revenir, parce que ce jour là le gris était de partout. Et ce songe de quelques secondes qui les habite qui ronge le mécanisme de leur machine à aimer. Et eux qui croient que c’est vrai, que ce qu’il y a derrière les yeux se passent dans la vie, dans cette vie qui leur glisse entre les doigts. Il se souvient de leurs doutes, de leurs peurs, quand ils se revoient, quand ils se touchent. Quelques minutes après le bonheur qui revient et ces minutes qu’ils croient heureuses tant ils ont eu mal, tant ils regrettent. Jules est bien, il sait que Lisa l’aime, qu’elle est là à côté, ou ailleurs, qu’elle est contre lui, à leur fabriquer de l’existence, pour que ce soit vrai, encore entre eux. Alors le jour se fait moins discret, la mer a fini de s’étirer, son sourire se crispe, elle se prépare à sa journée de labeurs touristiques. Le vent n’est plus une caresse, il a sorti des réserves de piquants, d’autres arrivent, se mettent à courir, à piailler, sans respect. Le silence est troué.
Aujourd’hui Jules s’est réveillé avec la réserve à gaieté pleine à craquer. Il a des sourires d’avance, et sait ainsi qu’il pourra puiser dans son garde tendresse quand Lisa lui reviendra.
Jules déborde de bonheur aujourd’hui car il sait que ce soir Lisa reviendra. Il a reçu une carte postale, hier, toute simple en provenance d’Italie, d’un village des Pouilles. Un village entre ciel et mer. Lisa lui dit : « je serai à Saint-Etienne demain, viens me chercher au TGV de 21 h 53.
21 h 53, cette heure est jolie, pas tout à fait ronde comme Jules les aime habituellement. Cela vient peut-être du chiffre impair, il trouve les pairs plus ronds, plus tendres. Mais aujourd’hui il oublie ses principes, 21 h 53, jamais il n’aurait pensé qu’une pareille heure puisse exister. A compter d’aujourd’hui, il ajoutera au lexique du temps qui passe l’heure Lisa, et chaque jour, il se le promet, il ne dira pas : « il est 21 h 53, mais il est Lisa qui revient ». Il est Lisa et alors il sentira les heures qui enrobent cette heure magique faire comme une caresse.
Toute la journée, il s’est préparé, toute la journée il a imaginé ce que serait son retour. En fin de matinée il est même allé sur le quai de la gare pour vérifier l’existence, l’existence de ces lieux qui en verront deux s’aimer ce soir, l’existence de ce temps, de cette heure. Il la voit, elle est là, elle existe, elle est écrite : 21 h 53, TGV en provenance de Paris gare de Lyon. C’est bien vrai, mais il a envie de plus, dire aux contrôleurs, il faut ajouter : « train spécial, spécial Lisa, spécial Lisa qui revient ».
Et l’après midi il la passe à s’adoucir le visage dans le miroir, à se questionner, sur ce qu’il lui donnera à voir, à espérer. Chaque minute qui passe le conduit à plus d’impatience. Ce sont des minutes pétillantes. Il tourne comme un lion en cage, sur le balcon il observe les gens qui passent dans la rue, il les observe et ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas gais eux aussi. Ils ne savent pas, ils ne savent pas que Lisa revient. Elle revient. Ce soir, elle sera là. Le vide sera enseveli sous leurs baisers.
Jules est arrivé à la gare avec vingt minutes d’avance. Il veut s’imprégner du décor, il veut que lorsque Lisa descendra du train, qu’elle posera le pied sur le quai, elle le voit, elle le sente partout. Il veut inonder la gare de sa présence. Alors il fait les cent pas, il se tord le cou à vérifier le tableau lumineux, accroché si haut. 21 h 53, toujours affiché, voie C. Dans quelques minutes elle sera là. Il la regardera d’abord de loin, et puis il baissera les yeux jusqu’à ce qu’elle approche, pour pas qu’elle voit les larmes, ou plutôt qu’elle les devine. Et quand elle sera arrivée à sa hauteur, quand il sentira l’odeur de ses cheveux brillants, il tendra les bras et leurs mains se toucheront, parce qu’elle fera pareil et doucement et tout doucement, ils relèveront la tête jusqu’à ce que leurs yeux se jettent dans la bataille du regard. Et il y aura des milliers de mots et encore plus dans cet instant suspendu. Ils s’approcheront l’un de l’autre, et leurs lèvres se toucheront, à peine, juste pour établir le contact, comme deux vaisseaux qui s’arriment dans l’espace. Puis le courant passera, le sang circulera, entre les deux et ça vibrera de partout. Jules aura mal au ventre, à la mâchoire, Lisa aura les paupières endolories, de ne pas avoir dormi toutes ces dernières nuits et ils se serreront fort, si fort, qu’ils ne seront plus qu’un sur le quai.
Le train est à l’heure, Jules n’a plus aucune goutte de salive dans la bouche. Il s’épuise à fabriquer l’arrivée de Lisa. Le TGV en provenance de Paris gare de Lyon est annoncé voie C. Jules ne sait de quel wagon elle sortira. Il s’est posé au centre de la rame.
Il l’a vue le premier, elle est petite, son visage comme un scintillement dans la grisaille de ce quai un peu désert.
Elle semble le chercher du regard.
Ils se voient, de si loin, entre eux il n’y a plus que quelques mètres. Ils sont maladroits à combler le vide de leur retour. Les quelques secondes qui leur restent à franchir dans cet espace d’impatience sont si belles, ils s’entendent penser, tous les deux, si fort, qu’il y a comme un bourdonnement. Les autres, ceux qui constituent le décor des vivants sont figés, comme pétrifiés. Jules et Lisa sont à deux lèvres l’un de l’autre. Il y a comme une hésitation, une timidité à s’enserrer, à s’embrasser, à s’entourer de ces quatre bras orphelins de caresses. Ils sont là, à se regarder, les sourires sont imperceptibles, les gorges sont sèches, les doigts sont crispés. Jules est nerveux, il ne sait pas par où commencer, parler, toucher, sentir, goûter, entendre. Il voudrait tout réunir dans le petit espace qui les retient. Lisa a les yeux qui s’éclaircissent, elle remue les lèvres, légèrement, comme dans un spasme, ses cheveux brillent comme jamais. Son odeur a enveloppé le quai. Lisa est revenue, Lisa est là et Jules franchit les derniers mètres. Elle est petite. Il lui prend la tête entre les mains, ses doigts l’encerclent, il sent les oreilles sous la paume, et la nuque.
Déjà la première caresse, il serre, fort, de plus en plus, comme pour se recharger, il sent son torse se gonfler, le plaisir, le bonheur, son front se baisse. Elle lève les yeux, ne dit rien, toujours, parce que c’est inutile, parce qu’ils auront le temps après, parce que dans des moments comme ceux ci, il y a toujours des mots de trop, des mots pour abîmer le plaisir de se toucher, le plaisir de se parler.
Puis leurs fronts sont l’un contre l’autre, leurs corps se touchent, le quai se met à bouger, il est un fleuve, ils flottent, les trains sont des navires. Leurs yeux se ferment, les bouches se cherchent, doucement. Jules commence à lui effleurer les paupières, elles sont fraîches comme le reste de son corps, il a bougé ses mains, elles redescendent, cherchent le cou, si fin, il sent les veines qui palpitent. Elle lui caresse la nuque avec le bout des doigts, les ongles presque. Un frisson le parcourt, il tremble. Il dit : « Lisa, Lisa ». C’est tout, ça suffit, et elle lui répond : « Jules, c’est doux, c’est bon. »
Ils sont serrés l’un contre l’autre, si près, si fort, il sent son dos, sa peau, si fine. Puis les lèvres se touchent, ce n’est plus un frisson, c’est une décharge, il sursaute, elles sont douces, un peu sucrées, et puis les langues s’animent, légèrement, sans insister. Ils ne sont plus dans les retrouvailles de gare, celles qu’on voit sur les mauvaises cartes postales. Ils sont ailleurs, ils sont revenus dans la suite de leur histoire. Tout ce qu’il y autour devient le paquet cadeau qui entoure leurs enlacements. Ils ne bougent plus, ils fondent. Il recule la tête pour mieux la voir, il y a quelques larmes qui ont glissé, qui se sont échappées, il les laisse et ne dit rien, lui prend les mains, les porte à hauteur de son visage et les regarde avec passion, il déplie chaque doigt, tout en les caressant du bout des lèvres. Ses mains, il les aime, elles ont tant de vie à raconter. Et Lisa pose sa tête contre son épaule, là, dans ce creux qu’elle s’invente et qui ferme les yeux, et qui ne souffre plus. Lisa est bien, Lisa sent la vie derrière ce creux, Lisa est heureuse.
Ils ont enfin bougé, sont sortis de la gare, ils marchent avec difficulté, à trop se regarder ils ne vont pas droit. Lisa a envie de quelque chose de frais. Jules a envie de ce que Lisa veut. Ils se tiennent par la main, s’arrêtent, s’embrassent, s’embrasent. Ils sont bien.
Ils sont assis, à se toucher, presque, toujours le presque, ce petit peu qui donne envie de plus, et les genoux sous la table qui se font des douceurs, et les mains d’abord posées à plat, au repos, qui s’approchent. On dirait qu’elles rampent, chaque doigt est un œil qui cherche l’autre, chaque doigt est une bouche qui invente des lèvres aux mains d’en face. Et les doigts se rejoignent, ils s’enlacent, ils s’emmêlent, ils sont bien dans ce corps à corps, ils sont bien, et les yeux d’en haut, les laisse faire, trop occupé à s’emplir de tout ce que chacun a vu, a rêvé sans l’autre.
Et Jules comprend que Lisa veut parler, il sent les mots qui se forment. Ça produit d’abord comme un plissement au bord des yeux et la bouche qui remue légèrement, doucement, comme si elle sortait d’un sommeil profond. Et Lisa commence. D’abord une inspiration, comme une respiration dont elle est la seule à connaître les règles d’usage. Les mots elle les entoure de silence et dans chacune de ses phrases ça fait comme une mélodie. Jules ferme les yeux, il l’écoute à en pleurer, parce que quand elle parle, tous les autres sons deviennent des bruits et sa voix lui fait comme une caresse. Elle ne lui dit pas grand-chose : « tu vois, je suis revenue » mais c’est déjà une œuvre complète. Les mots les plus simples s’associent et ses lèvres les adoucissent. Elle lui parle de ce qu’elle a vu ces derniers jours alors qu’elle buvait son café crème du matin au bord de la piscine de l’hôtel où elle est allée se reposer quelques jours avant de revenir : « c’était très beau, l’eau turquoise de la piscine, et autour la végétation très dense et les chênes qui dégringolent sur la mer bleue marine, et des plages de sable fin et au loin la montagne et des petits nuages blancs ». Quand elle raconte ce qu’elle a vu, elle a un sourire dans les yeux et Jules se voit dedans. Il est deux dans son regard, un pour chaque œil.
Ce qu’elle lui dit est décousu, il faut que cela sorte, elle lui raconte ses émotions, ses souvenirs. Et ça tourbillonne. Et Jules l’emmagasine, il fait le plein des vies de Lisa, il s’en barbouille la mémoire. Il est bien à ne lui dire que très peu. Et le « tu m’as manqué tu sais » qui claque comme une blessure.
Ils boivent, c’est frais, ça fait comme un frisson dans tout le corps. Et soudain les mains qui s’agitent, qui ne se suffisent plus, le désir qui monte, les fronts se rapprochent encore. Et Lisa qui lui sourit en dessous. Lisa lui demande de sortir : « j’ai envie de toi, rentrons ». Ils sont dans la rue, bateaux ivres, enivrés l’un de l’autre. Jules bombe le torse, Lisa est sa voile. Ils tanguent dans le désir, ils s’arrêtent quand une vague les assaille, et les baisers deviennent tempêtes, les yeux se ferment, les bouches sont unies, les lèvres se confondent.
Dans l’escalier, Lisa est devant, elle sautille de marche en marche, ses cheveux volent encore dans son sillage et Jules entend son cœur s’affoler.
Ils se jettent à l’intérieur, Lisa est dans l’encadrement de la porte de la cuisine, Jules lui a pris le visage entre les mains, les joues dans les paumes, elle a fermé les yeux, se laisse faire, les lèvres s’effleurent. Lisa s’amollit, s’ouvre dans tout son corps, elle veut que Jules lui entre partout, elle veut le sentir circuler dans son en dedans.
Et Jules se baisse, d’abord le cou, et ses mains qui dessinent l’intérieur des cuisses, là où la peau est si fine qu’on la sent frémir.
Et Jules qui se baisse encore, Lisa est si petite, il est à la hauteur de son ventre, sa langue cherche le nombril. Jules lui prend la tête et l’appuie encore plus fort.
Et Jules se relève. Ils échouent sur le lit.
Le lit devient une île. Jules et Lisa en sont les naufragés volontaires. Lisa est sur le dos, Jules est en contemplation. Elle a une jambe allongée, l’autre repliée, sa robe est remontée très haut, découvrant les cuisses. Sa chevelure fait comme une flaque de noir sur le blanc du drap. Elle ferme les yeux, légèrement, très légèrement, si légèrement que Jules devine la lumière qui passe, juste sous les paupières et Lisa le voit approcher.
Jules ne sait pas où poser mes mains, il voudrait s’en inventer d’autres pour que Lisa n’ait pas assez de peau à offrir. Jules s’est dévêtu le premier, il veut que toute sa peau puisse lire Lisa, les jambes s’enlacent, de ses pieds il lui feuillette les siens. Ses mains s’attardent à l’intérieur des cuisses, il y a d’abord la fraîcheur de la peau et plus il remonte, plus il sent une chaleur discrète. Elle porte une culotte si fine qu’il devine tous les mouvements de son désir. Elle a le bassin qui roule et les jambes s’ouvrent plus. Et Jules a le cœur qui bat un peu plus, de l’autre main il explore la base du cou, là où il y a un petit creux pour contenir quelques larmes et Lisa le caresse avec plus d’insistance. Une caresse frottement, elle lui pétrit les pectoraux, les poils crissent sous la paume, ça fait comme du sable. La robe est entièrement déboutonnée, et Jules découvre ce corps, il explore le ventre, un peu rond et si vivant qu’il s’en barbouille le visage. La culotte est imprégnée de désir, les doigts de Jules sont absorbés, ils avancent d’abord avec timidité aux limites de la couture, après semblent happés, avalés, Lisa s’abandonne, elle mordille l’oreille de Jules, il sent sa langue qui lui redessine le lobe de l’oreille.
Et Jules s’attarde sur les seins, d’abord sa main qui englobe le tout pour ressentir la fraîcheur, toujours cette fraîcheur, Lisa pince les lèvres, elle aime que Jules insiste sur sa poitrine. Puis les doigts se font plus habiles, il aime quand le bout durcit, quand il roule entre les doigts. Il finit par poser sa langue et Lisa commence à gémir, d’abord un soupir dans un sourire qui l’illumine, d’une main elle caresse le sexe de Jules, d’abord doucement, comme le contact d’une plume, puis elle insiste, elle alourdit la pression et Jules se tord, se cambre. Ses baisers s’accélèrent, c’est un feu d’artifice qu’il ne contrôle plus, il passe du front au cou, s’attarde sur une épaule, découvre l’intérieur du bras et brusquement il descend, pose ses lèvres à l’intérieur des cuisses. Lisa est ouverte, de sa langue il trace des lignes, il n’oublie pas les genoux, devant, derrière où la peau est si fine. Et Lisa qui s’agite, qui tire Jules contre elle. Et Lisa qui s’essaie à la géométrie des formes, elle se plie, elle se courbe, ses jambes forment des angles, et Jules en perd la tête, il a envie d’elle, furieusement, mais il veut attendre encore un peu, avant d’entrer en elle. Alors il ralentit un peu, juste ce qu’il faut pour que le calme revienne, que le corps de Lisa se détende. Il lui caresse les fesses, lui remonte la colonne vertébrale là où la peau est si fine qu’on croirait qu’elle va craquer.
Il est en elle. Jules est en Lisa et les yeux sont ouverts. Jules a l’air grave, et Lisa serre les lèvres, elle est sous lui, toute petite, il lui touche les pieds, il aime lui toucher les pieds, les prendre dans ses mains. Et Lisa ouvre les yeux presque ronds, elle est si bien.
Et Jules est bien, il se dit qu’il y a de la vie entre eux, que la vie est là qu’elle se forme, qu’elle s’ouvre comme une fleur dans cet instant magique.
Dans ma tête il y a encore le bruit que font tes mots écrits quand je les lis. Non ce n’est pas un bruit, encore un de ces mots que je ne parviens pas à utiliser, non ce n’est pas un bruit, plutôt comme une présence. Mais Lisa, ma Lisa tu es partie. Tu es partie et tu as tout amené avec toi, même le silence n’est plus le même aujourd’hui. C’est un silence sans toi ma Lisa, un silence qui coupe, un silence qui avale tout. J’ai peu Lisa, j’ai si peur, peur de ne plus te revoir, peur de te revoir aussi. Peur d’une autre Lisa. Lisa j’ai peur des autres autour de toi. J’ai peur qu’ils ne m’existent plus, qu’ils me fassent disparaître. Je comprends tes doutes, je comprends tes peurs et moi je suis si peu, je suis si petit.
Parfois je me dis qu’il faudrait que je sois différent, que je sois meilleur, que je sois un peu comme les autres, plus simple à comprendre, plus simple à attendre. Alors j’essaie ma Lisa, j’essaie et je regarde les autres. Ces autres comment ils font, comment ils sont, et je n’y comprends rien ma Lisa. Je n’y comprends rien, vraiment. Je ne comprends pas les couples que je croise. Lorsque je suis à côté d’eux je ne ressens pas, je ne ressens rien de ce qui ressemble à ce que nous fabriquons tous les deux. Les autres, ils doivent bien le sentir, ils doivent bien le voir que nous deux ce n’est pas pareil, qu’on a de la vie qui déborde. Ils doivent bien le voir ma Lisa. Rien que nous deux, ma Lisa, rien que nous deux.
Ma Lisa il faut que tu reviennes, je n’existe plus à nouveau. J’ai été éliminé, la vie ne veut plus de moi. Je ne l’intéresse pas, je n’intéresse personne. Il n’y a que toi Lisa. La nuit sans toi est toujours plus noire, et je recommence à me perdre dans tous les chemins que je veux prendre. Tu n’es plus là pour me tenir la main
Jules, mon Jules, j’écris ces trois mots et j’ai déjà le sourire qui me revient, ce sourire que tu m’as fabriqué, peu à peu, depuis qu’on a commencé à se reconnaître. Elle est tellement compliquée, notre histoire Jules qu’il faudrait que quelqu’un puisse l’écrire, pour qu’on la comprenne tous les deux, peut-être rien que tous les deux. Notre histoire parfois, on dirait qu’elle n’existe pas, pas encore ou qu’elle est ailleurs, je sais Jules que je ne suis pas claire, mais on ne peut pas dire qu’il y ait grand-chose de clair entre nous. Je crois qu’on devait se rencontrer, c’était vital, indispensable, non on devait se retrouver parce qu’on nous avait séparé depuis le début, comme si ce n’était pas bien d’être ensemble, et tu vois aujourd’hui qu’on ne peut pas s’empêcher d’y repenser, de se dire que c’était vrai, et tout se mélange, l’envie d’être contre toi de te réchauffer, de te rassurer, parce que tu as peur mon Jules, tu as peur toujours comme cette première nuit. Cette peur ne t’a pas quitté, cette peur ne te quittera jamais, elle est imprimée avec une encre qui ne s’efface pas. Cette peur, je la vois tous les jours dans tes yeux, cette peur c’est elle qui m’a permis de te retrouver, je l’ai lu le premier soir où on s’est retrouvé, ce soir d’orage ou tu errais dans les rues, avec tes poings devenus plus gros, si serrés que les phalanges en sont rouges. Je savais ce soir là que je te trouverai, je connaissais ton nom, c’était facile on est né le même jour un 28 février d’une année bissextile, alors j’ai trouvé ton adresse, et je savais ce soir là que je te trouverai à chercher une sortie, sous l’orage, je savais que tu chercherais que tu me chercherais.
Maintenant on s’est retrouvé mais tu es tellement perdu mon Jules, tu es tellement perdu de m’avoir retrouvé que j’en ai un sourire plein de larmes, tu es tellement seul Jules, tellement entraîné à être seul que je doute parfois, je doute de ce que tu me dis, je doute de ce que tu entends. Tu es tellement différent Jules, mon Jules, tellement différent que je ne sais pas toujours qui tu es, ni comment tu fais pour continuer ainsi, tu es comme un point d’interrogation qui se balade partout, dans tout ce que tu fais, dans tout ce que tu es, il y a des questions, des questions que tu ne parviens même pas à poser. Quand on te regarde marcher, quand on te regarde revenir, parce que tu ne viens jamais Jules, tu ne viens jamais, toi tu reviens, on sent à la manière dont tes bras pendent, se balancent, on sent à la façon qu’a ta tête de tanguer, que tu es toujours entre deux naufrages. Et lorsque tu parles aux autres, lorsque tu leur parles, lorsque tu racontes, lorsque tu décris, on sent bien qu’il y a quelque chose qui cloche et ce qu’il y a de plus troublant c’est que souvent, la plupart du temps, on sent bien que ce n’est pas toi qui fonctionne mal, on sent bien que c’est tout le reste, c’est nous, c’est les autres, c’est le monde, celui qu’on voit, celui dont on nous parle et dont on croit se souvenir qui ne fonctionne plus. Depuis qu’on s’est retrouvé Jules, je te regarde exister et parfois je ne comprends pas, je ne comprends plus, toi, nous, les autres. Je te regarde exister et tout ce qui me semblait établi, défini, perd de son sens. Depuis que je te suis Jules, j’ai découvert des couleurs qui n’existent sur aucune palette. Je me souviens de toutes ces fois, ou alors que nous marchions toujours dans des endroits où personne ne va, tu t’es arrêté, et tu as souri en regardant une touffe d’herbe jaunie jailli de l’interstice d’un trottoir, ou un vieux chien plein de rhumatismes le regard et la langue plongée au cœur d’un papier gras. Je me souviens de toutes ces fois ou tu m’as serré le bras en me demandant d’écouter, et parce que je n’entendais rien ou pas grand-chose, toi tu étais triste, tu croyais que c’était dans ta tête ces musiques faites de souffles, de sifflements. Et pourtant Jules aujourd’hui je n’en peux plus, je suis fatiguée, je voudrais tellement te dire que je comprends celui que tu es, je voudrais tellement que tu comprennes qu’il n’y a rien de toi que je rejette, mais j’ai tellement besoin que tout soit ou devienne simple.
Je préfère rester seule quelques temps, pour voir, quelques temps simplement, juste pour comprendre ce que tu as modifié en moi, juste pour voir comment je peux essayer de t’oublier, non pas de t’oublier, non mon Jules, c’est impossible, mais juste essayer de voir comment ça fait quand tu n’es pas là.
Ils s’y sont aimés hier, ils se sont aimés jusqu’à l’essoufflement. Il l’aime tant. Elle en est oppressée. Elle lui parle de son petit appartement à Paris, la solitude, l’attente, et les hommes qu’elle a mal aimés.
Et il lui dit : « Lisa je te rêvais et tu es là, devant moi, toute entière ». Il l’embrasse avec passion. Lisa a peur, hier soir surtout, il lui parle de tout, comme il voit la vie, un peu trouble et Lisa qui ne sait pas, qui ne sait plus, quel est son choix.
Jules ne la voit plus maintenant, il l’imagine. Un point noir, seulement, qui s ‘évanouit, l’angoisse a pris possession des lieux, sans état d’âme, sans préparation. Elle est là, à l’intérieur, bien au chaud, à le tirailler, à l’exténuer. Jules voudrait l’orage, il regarde le ciel de novembre, une couette, aux couleurs ternes, ça fait comme un attrape silence. Désormais il n’y a plus rien, les autres sont devenus ce qu’ils étaient avant Lisa, ils sont des autres avec de l’insignifiance dans leur vie. Désormais Jules ne vit plus, il existe, sans plus, sans fioritures, il a repris sa silhouette de rien, cette apparence qui lui permet de se fondre dans le paysage. Les larmes, il ne les sent même plus, elles sont une continuité de la douleur, un prolongement.
Enfin il est entré, a refermé la fenêtre et s’est assis sur le divan encore chaud du corps de Lisa. Lisa, des traces d’elle, partout, elle est imprimée dans tout le paysage mobilier, elle est en surbrillance, il la voit, il la ressent.
Il est assis, immobile, les deux mains tiennent la tête, elles sont sur les joues, humides. Jules ne comprend pas, ne comprend plus, cet amour, si fort, si intense et soudain la douleur. Lisa ne le quitte pas, il le sait bien, elle s’éloigne, elle cherche le vrai dans la séparation et reviendra peut-être. Il espère. Tout à l’heure il cherchera à se la fabriquer à nouveau et alors elle reviendra.
C’est toujours ainsi depuis qu’il est tout petit, on lui vole toujours son bonheur.
Et Jules n’est pas reparti. Jules a dit à Lisa qu’il n’était jamais parti, qu’il y avait une simple erreur, une fois de plus, un glissement dans le temps, il lui a dit qu’il y avait eu comme un songe, un peu plus long au moment où il avait levé la tête pour la voir derrière la vitre. Il lui a dit qu’ils avaient rêves ensemble.
Et le doute qui revient quand les yeux se ferment ensemble, quand les doigts se touchent. Tout devient lisse, tout revient.
Jules a mal à en crever. Jules a le soleil à l’ombre. Son cœur est en berne, il boîte bas. Pas un sourire, ni même une lueur de joie, toutes les sources d’énergie sont taries. Il est dans l’état de celui qui avance dans un tunnel sans issue. Plus rien n’entre ni ne sort.
Lisa est partie tout à l’heure, sans raisons. Elle s’est levée, a arrangé ses cheveux, les tirant un peu en arrière, puis elle l’a regardé avec un sourire fatigué.
Elle a levé sa main, sa petite main et du revers a posé une caresse sur sa joue. Ses yeux ne pétillaient pas de la même façon, alors elle lui a dit « je pars ». Il est resté là, planté, à la regarder le quitter, une fois de plus.
Je pars, je veux aller voir ailleurs, vers d’autres, voir si je t’aime pour ta présence, je veux sentir le trou de ton absence qui se creuse au fond de moi et sentir si je peux le remplir avec des larmes, les tiennes que je devinerai, ou celle d’un autre que j’épuiserai de plaisir…
Elle a fermé la porte sans se retourner. Jules sent les larmes, elles sont proches. Il s’est traîné jusqu’à la porte fenêtre et s’est retrouvé sur le balcon. Un petit balcon, timide, juste pour dire qu’il y a un dehors. La barrière est en fer, de mauvaise qualité, les humidités ont produit comme une mousse qui a noirci.
Il la voit, elle s’éloigne, elle est petite, comme toujours, elle ne se retournera pas, il le sait. Aujourd’hui elle ne l’existe pas.
Et déjà il regrette ce qu’il ne lui a pas dit, elle lui manque. Sa poitrine est prise dans un étau : les larmes sont là, elles déferlent. Il ne les retient pas. Ses doigts sont crispés, ils entourent la rambarde, il y a le vertige, la peur, l’amour qui s’éloigne, à l’autre bout de la rue, et derrière le vide de l’appartement qui attend.