La poésie est partout, je la sens, la ressens, la partage…
Auteur : Eric Nedelec
Agé de 65 ans, depuis que je sais tenir un crayon, j'aime écrire, jouer avec les mots, les assembler pour qu'ils provoquent des émotions. J'aime qu'à la lecture de mes textes on éprouve des émotions identiques à celle que j'ai éprouvées en les vivant, puis en les écrivant.
Le problème avec celles et ceux dont on dit avec pitié, condescendance, ou inquiétude qu’ils ont perdu le nord c’est qu’à ma connaissance, ils ne le savent pas et surtout on ne le leur dit pas. S’ils le savaient peut-être le chercheraient-ils, ou mieux, peut-être essaieraient-ils de le retrouver ou plus tôt de le trouver. Car retrouver quelque chose cela signifie que ce n’est pas la première fois ni qu’on le trouve, ni qu’on l’a perdu. Cela signifie donc qu’ils l’ont déjà perdu (au moins une fois) puis retrouvé et donc qu’ils savent sinon où il est tout au moins où le chercher… Mais vous conviendrez avec moi que si on sait où il faut chercher ce qu’on a perdu, c’est qu’on ne l’a pas vraiment perdu. Et lorsqu’on est perdu l’essentiel est de se retrouver (surtout si on sait pas vraiment ni où on est, voire même où on habite ) et comment le faire si on est désorienté, si on a perdu la boussole….Tout cela, il faut en convenir est bien compliqué et une fois encore j’ai peur de vous perdre, voire de vous avoir déjà perdu. Et vous perdre cela je ne le voudrai pas, car j’ai mis quand même un peu de temps à vous trouver, que je voudrais bien vous garder, à moins que vous ne considériez, peut-être, que je suis complétement à l’ouest…
Il n’est pas rare qu’on nous propose, de percer le mystère…Percer le mystère de la construction des grandes pyramides, percer le mystère du triangle des Bermudes, percer le mystère de l’échec de Jospin en 2002, percer le mystère de l’infini, du temps, du rien, du néant. Percer le mystère des trous noirs… Tiens donc, quelle drôle d’idée que de vouloir percer ce que l’on ne sait pas sur un trou, noir de surcroît…Percer un trou dans un trou c’est ajouter un peu de vide autour du rien. Mais je m’égare : c’est d’ailleurs tout le mystère de l’inspiration : on a une idée, un mot vient, puis deux, ils s’enchaînent se répondent et finissent par former une phrase, puis deux et enfin un texte dont on peut légitimement dire qu’il n’a ni queue ni tête voire qu’il est un peu mystérieux. C’est certainement ce que vous vous dites, là, dans ce bref instant un peu magique où je sais que les mots que j’écris seront lus et peut-être dits. C’est bien ce mystère que je voudrais percer, avec délicatesse je le promets, juste un petit trou, qui se verra à peine mais qui permettra de comprendre. Alors je reviendrai vers vous et vous dirai : » ça y est c’est fait j’ai percé le mystère de l’inspiration, de l’écriture ». Et alors me direz-vous, qu’est-ce que tu as découvert ? Oh je n’ai rien découvert de bien surprenant que je ne savais déjà : vous savez c’est vraiment difficile de percer un tel mystère, et en plus pour couronner le tout je suis tombé sur un os…
Amies et amis poètes inspirés, n’avez-vous jamais été en panne d’inspiration. Oui je vous le dis : quand l’inspiration ne vient pas, qu’elle est en panne, on a le souffle court, on est en manque d’air, on étouffe même. Sans inspiration c’est évident on ne peut rien exprimer, rien expirer ; c’est une mort annoncée. Inspirez, expirez, combien de fois l’ai-je entendu cette injonction on ne peut plus paradoxale. Entre nous ils mentent comme ils respirent ceux qui sont persuadés qu’il suffit de le dire pour le faire. Ce qu’il faudrait c’est que cet ordre s’adresse à toutes et tous et surtout à tout ce qui vivant ou pas pourrait nous inspirer. Alors oui plutôt que de vous adresser à moi qui court à perdre haleine derrière ces mots qui m’échappent, qui s’envolent au premier courant d’air, je vous en supplie usez de votre impératif pour inviter le ciel, la brume, la brune, la lune, la plume, le mauve, la mer, à sortir de leur zones de confort. Oh oui bien sûr je les vois, ils essaient bien, mais franchement en ce moment, leurs efforts sont, je trouve, un peu limités. Et ils ne manquent pas d’air, eux, quand ils me narguent de leurs airs inspirés. Mais méfiez-vous leur dis-je il arrivera un moment où je vous aspirerai, vous avalerai, et vous transformerai en une bouillie de mots san r.
Oui il faut garder espoir. Je veux bien, mais ce que je voudrais savoir, comprendre, concernant cet espoir que l’on me demande de garder, c’est où je dois le mettre, est ce qu’il faudra un jour que je le rende à celle ou celui qui m’a demandé de le garder. Peut-être faut-il le garder pour le laisser vieillir, se bonifier et faire d’un faux espoir, un vrai espoir, un espoir tout court. Mais s’il est trop court je serai vite déçu et alors je risque de ne plus avoir d’espoir en réserve. En fait pour être sincère je ne sais pas trop qu’en faire de cet espoir que l’on me demande de garder, moi j’aurai envie de le partager, et de le transformer en présent, en vérité. Parce que c’est cela l’espoir.
Ce matin, lorsque je me suis levé, j’ai eu l’agréable sensation d’avoir dormi profondément. Attention l’ordre est important et je n’ai pas dit que j’avais eu la sensation d’avoir profondément dormi, car me semble-t-il il ne s’agit pas de la même démarche (si tant est parlant de démarche qu’après avoir profondément dormi ou dormi profondément j’aie la capacité de marcher droit). Profondément, encore une histoire de trou me direz-vous ? Mais il faut reconnaître que hier soir, je suis, c’est vrai, littéralement tombé de sommeil et heureusement que j’étais déjà pelotonné dans le creux de mon lit sans quoi rude aurait été la chute. Et c’est vrai que lorsque je regarde le matelas où j’ai passé la nuit il y a bien comme un creux, une cuvette, une cavité mais pas vraiment un trou. Je dois aussi ajouter que j’ai la particularité d’avoir le sommeil lourd et ce même lorsque le soir je ne me suis contenté que d’un repas léger et qu’ainsi je prends le risque d’être réveillé en plein cœur de nuit par un petit creux. Mais je vous dois un aveu, tout cela est bien rare car j’ai le plus souvent l’estomac dans les talons et certains vont jusqu’à dire que je bois comme un trou.
Il faut, ou faudrait, nous dit-on voir la vie en rose. Enfin je commets peut-être une erreur, il est possible qu’il soit conseillé de voir la vie en roses. Encore une fois tout est une affaire de nature, voire de genre, puisqu’on peut parler d’une rose, on peut aussi évoquer le rose, et enfin on peut enrichir un autre mot en le gratifiant généreusement du qualificatif rose. On pourra ainsi parler d’une rose dont le rose est si rose qu’on pourrait y voir à travers comme s’il était blanc, on dirait alors qu’il est rosé, à ne pas confondre avec le rosé qu’il faut éviter avant de cueillir quelques belles roses, à offrir à sa promise afin de la faire rougir. Certes la couleur rose, tout comme la fleur, incite à l’optimisme voire à la gaieté mais reconnaissons quand même que certaines roses après avoir été piquantes (comme un mauvais rosé) sont désormais fanées. Et il y a des roses au rose si clair qu’elles en sont un peu transparentes. La vie de toute façon n’est ni une fleur, ni une couleur, et toutes ces injonctions ont le don de me faire monter le rouge au front…
« Une vague, les vagues, une déferlante… » Je crois que c’en est trop, je n’en peux plus et allez je vous le dis j’ai du mal avec ces mots, ces mots que j’aime, qui sont abîmés, salis, trahis plusieurs fois par jour. Oh bien sûr je connais plus que tout autre le pouvoir des mots, de ce qu’ils évoquent, de ce qu’ils convoquent, de ce qu’ils invoquent. Mais il y a des jours où je n’en peux plus de voir, d’entendre toutes ces vagues épidémiques et numériques, se répandre sans retenue dans la longue plaine de mes inspirations. Je vous en prie laissez les vagues dans l’océan, laissez la mer nous enivrer de son flux, de son reflux, laissez les déferlantes à la tempête. Un peu d’effort je vous en prie cherchez dans votre dictionnaire de l’angoisse cathodique d’autres mots, d’autres images, laissez les courbes en paix, ne cherchez pas d’autres rimes aux graphiques.
Et je vous suggère d’essayer la retenue, le silence, et peut-être d’aller marcher au bord de cette mer que vous voudriez me voler…
J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.
J’irai au bout de mes rêves. En voilà une bonne, une belle idée qu’on ne peut que partager. Mais…. Car il y a un mais : qu’y aura-t-il t’il au bout ? Je serai tenté de dire où de penser qu’au bout il y a le réveil et la dure loi de la réalité. De cette réalité propre au matin : une réalité raide, enkylosée ou ankylosante. Je ne sais quel ordre choisir. Et puis le bout, c’est la fin. Arriver au bout c’est terminer, achever, conclure, mettre un point final. Et s’agissant des rêves, ceux que je fais, qu’il me reste à faire, ceux que j’ai oubliés, ceux que je rêve de commencer, s’agissant d’eux je ne veux pas mais surtout pas aller au bout.
Non,décidément non, je ne veux pas aller au bout mes rêves. Je veux plutôt les poursuivre…
Poursuivre ses rêves : tiens donc qu’elle drôle d’idée ! Peut-être une nouvelle page de ce nouveau carnet.
Sur le chemin de mes inspirations je jette parfois quelques cailloux en prose. Réflexions, interrogations, que sais-je, elles traversent furtivement, je les saisis au passage. C’est tout…
Et si nous prenions le temps.
Oui c’est cela qu’il nous faut : prendre le temps ; le prendre avec envie, avec désir, avec tendresse. On oublie parfois que dans une expression comme celle-ci le choix des mots est essentiel : il n’est jamais le fruit du hasard. Pourquoi prendre le temps ? S’agit-il de le prendre, de le saisir, de le tenir contre soi charnellement, pour qu’il se sente bien, en sécurité. Prendre le temps contre soi, c’est peut-être comme prendre la main, prendre comme serrer, embrasser, étreindre, caresser aimer…Le temps passe, coule, s’enfuit. Il faut le retenir ! Oh non pas pour stopper sa longue marche inéluctable mais simplement pour le sentir, le ressentir, entendre le battement de son cœur.
L’ambulance était blanche, la foule était noire. Une de ces foules compactes, capable de s’agglutiner sur n’importe quel prétexte. Je lève les yeux vers les volets verdâtres. Sur la façade grisonnante toutes les autres fenêtres laissent entrer la lumière du petit matin. Cette tache, cette interrogation au commencement d’un banal jour de marché, c’est Rémi qui l’a laissée.
Rémi ne dormait pas, ne dormait plus, il était allongé sous un drap blanc. Il était parti. Il avait choisi un voyage sans retour. Il avait finalement décidé d’en finir, comme ça, simplement. Il s’était pendu, méthodiquement, comme on pose soigneusement sa chemise sur le dossier d’une chaise. Plus tard, sa mère dira qu’il n’était pas bien ces derniers temps : « il ne parlait plus, ne mangeait plus, ne dormait plus ». J’étais un familier de cette trilogie qui vous conduit à ne plus vous nourrir que de ce qui vous ronge l’en dedans.
Rémi avait poussé l’angoisse jusqu’au bout, jusque-là où tout est noir, jusque-là où tout est peur. Dans la foule les commentaires se font moins pudiques.
– Et pourtant il n’était pas malheureux, il avait tout ce qu’il voulait…
Quelques secondes ont passé. Je n’entends plus rien. La foule m’entoure, m’englobe. L’ambulance est partie, la foule grossit comme un abcès. J’ai l’estomac comme une boule. Une femme pleure, elle est de dos, ce doit être une mère, la sienne peut être. Je ne pourrais même pas la reconnaître. Je ne vois plus rien, je suis déjà entré dans une coquille où les seuls sons que je perçois nettement sont ceux que produisent mes vibrations cardiaques. Et la foule toujours plus curieuse, toujours plus terrible, prête à tout pour glaner des informations qui lui permettront de placer fièrement l’anecdote d’un jour de marché ordinaire, au cours du repas de midi, entre le jarret de porc et le fromage de pays. Je les entends déjà.
– Tiens ce matin au marché, j’ai vu un jeune qui s’est suicidé, tu sais dans l’immeuble qui est juste en face du primeur où je prends les pommes…
La scène dure des siècles. J’ai les yeux brûlants, la gorge si sèche que pas même un espoir de cri ne pourrait en sortir. Je sens mes jambes fléchir. Il ne faut pas tomber. Il ne faut pas donner à la foule qui commence à se désagréger l’occasion de se constituer à nouveau. Mes yeux ne sont plus que deux trous béants où toutes les haines du monde et les douleurs qui les accompagnent finissent par s’engouffrer. Je tremble, j’ai froid, je ne sais même plus si ce que je vis existe encore. Je m’efforce d’imaginer qu’il s’agit une fois de plus d’une de ces sensations bizarres qui parfois m’envahit, où il m’arrive de ne plus savoir ce qui appartient à la réalité…
La réponse m’est donnée par un souffle sur ma nuque. Le souffle d’une de ces personnes dont on sent qu’elles sont entraînées à fureter. Elle veut voir, même s’il n’y a plus rien. Je la sens qui fouine, qui cherche sa pâture quotidienne. Elle est toute proche, elle a dû comprendre que je faisais partie du décor de son roman photo. Je la devine toujours plus près. Mon corps tout entier est comme un cri de douleur, comme une corde tendue à l’extrême. Je me retourne brusquement et la fixe sauvagement. Je comprends en la voyant que je ne suis là que pour qu’elle puisse me mettre dans son commérage, entre parenthèses, comme une simple fioriture à son discours qu’elle prépare certainement en détail, pour faire mieux que sa voisine qui aura peut‑être à lui raconter un quelconque accident de la circulation ou la terrible opération qu’aura subie son beau-frère. Je la fixe toujours plus. Elle me dégoûte, elle a dans les yeux une lueur jaunâtre. Elle tient son filet à provisions au bras, fièrement, comme si les quelques navets terreux le lestant faisaient d’elle l’actrice déterminante du drame qui s’est joué. Je la hais. Elle me donne envie de vomir : elle, comme tous les autres qui entourent ce qui reste d’un passé qu’ils ont déjà jugé.
Qu’ils aillent donc dans leurs églises pour satisfaire à leurs obsessions morbides et qu’ils laissent la douleur là où ils ne l’éprouveront jamais.
Rémi, Rémi dis-leur ! Dis-leur qu’ils sont morts, dis-leur que t’es parti, dis-leur qu’ils ne comprendront jamais rien. Une autre passante me bouscule. Elle veut voir, elle aussi, on lui a dit que… Elle veut sa dose, elle veut sa ration quotidienne de médisance. Elle doit voir, ça la regarde !
‑ Mais qui était‑ce ? Qu’est ce qui s’est passé ?
‑ C’était Rémi.
Elle ne comprend pas, elle ne connaît pas. Elle veut savoir, elle veut juger. Je la regarde : elle sent le poireau, elle respire le fait divers, elle a des pantoufles de chaque côté du cœur et ne pleure que pour son chien.
‑ Il s’appelait Rémi, il est parti, parce qu’il ne supportait plus de voir des gens comme vous.
Je pars, je fuis, je cours jusqu’à pouvoir ressentir une autre douleur que celle que me procurent la souffrance et la haine.
A présent, je suis seul Rémi, je suis seul et je ne suis pas parti. Je suis seul et je t’entends encore…
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli des ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Je publie en deux parties cette correspondance succulente qui nous est proposé par le non moins succulent Jacques Roubaud, membre notoire des « oulipiens »…
LETTRE 1 Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta…
La main est l’un des animaux de l’homme : toujours à la portée du bras qui la rattrape sans cesse, sa chauve-souris de jour. Reposée ci ou là, colombe ou tourtereau, souvent alors rejointe à sa compagne.
Puis, forte, agile, elle revolette alentour. Elle obombre son front, passe devant ses yeux. Prestigieusement jouant les Euménides.
Ha ! C’est aussi pour l’homme comme sa barque l’amarre. Tirant comme elle sur sa longe ; hochant le corps d’un pied sur l’autre ; inquiète et têtue comme un jeune cheval. Lorsque le flot s’agite, faisant le signe couci-couça.
C’est une feuille mais terrible, prégnante et charnue. C’est la plus sensitive des palmes et le crabe des cocotiers. Voyez la droite ici courir sur cette page. Voici la partie du corps la mieux articulée. Il y a un bœuf dans l’homme, jusqu’aux bras. Puis, à partir des poignets — où les articulations se démultiplient — deux crabes.
L’homme a son pommeau électro-magnétique. Puis sa grange, comme une abbaye désaffectée. Puis ses moulins, son télégraphe optique. De là parfois sortent des hirondelles. L’homme a ses bielles, ses charrues. Et puis sa main pour les travaux d’approche. Pelle et pince, crochet, pagaie. Tenaille charnue, étau. Quand l’une fait l’étau, l’autre fait la tenaille. C’est aussi cette chienne à tout propos se couchant sur le dos pour nous montrer son ventre : paume offerte, la main tendue. Servant à prendre ou à donner, la main à donner ou à prendre.
A la fois marionnette et cheval de labour Ah ! C’est aussi l’hirondelle de ce cheval de labour. Elle picore dans l’assiette comme l’oiseau dans le crottin.
La main est l’un des animaux de l’homme ; souvent le dernier qui remue. Blessée parfois, traînant sur le papier comme un membre raidi quelque stylo bagué qui y laisse sa trace. A bout de forces, elle s’arrête. Fronçant alors le drap ou froissant le papier, comme un oiseau qui meurt crispé dans la poussière, — et s’y relâche enfin. »
Journée sans rien. Juste une clarté exténuée dans le ciel, comme au-delà de plusieurs épaisseurs de lumière. Des images par milliers, abondantes, le gaspillage d’un été. Ces pages s’entassent sur la table de marbre du jardin. Un vent enfantin les disperse dans l’herbe, contre la haie. C’est sans importance, vous savez bien. J’écris pour extraire de ce tourment la substance noire, radieuse, qu’il contient en son centre, pour vous chasser de moi, pour lancer contre vous les chiens des mots. Et c’est sans importance. Ces lettres ne sont d’aucun secours. La joie mauvaise de l’écriture, la destruction du cœur malade, corrompu par le mensonge d’une mémoire. Tout écrire, tout détruire et d’abord vous, l’illusion de vous, pour enfin vous découvrir, vous, la pierre lavée par le déluge, le nom blanchi par les injures. Ce qui reste dans l’espace calciné du regard : l’innocence de vos traits, inentamé par la fatigue…
Un court extrait de cet extraordinaire texte » Eh Basta », quand je le lis, quand je l’écoute, je frissonne…
La mémoire et la mer…
Ton corps est comme un vase clos J’y pressens parfois une jarre Comme engloutie au fond des eaux Et qui attend des nageurs rares Tes bijoux, ton blé, ton vouloir Le plan de tes folles prairies Mes chevaux qui viennent te voir Au fond des mers quand tu les pries Mon organe qui fait ta voix Mon pardessus sur ta bronchite Mon alphabet pour que tu croies Que je suis là quand tu me quittes
La mémoire et la mer…
Cette mer cavaleuse, propre, cynique… Ce toit tranquille, comme disait l’autre… Ce drame mouvant comme un outrage de la nature, quand j’y plonge, de mémoire, je m’y perds, et moi, et mon courage, et ma passion, et ma musique
Le vent, y aidant, n’a qu’à bien se tenir. Il se prosterne, ce vent filou des bises, des frilures…
Ses mains se posent. A plat, fines et légères Ses mains reposent, ailes d’ange Autour le silence La douceur s’impose Sur ses doigts mon regard se pose, Longs pétales, d’un regard je les effeuille C’est beau ces yeux d’ailleurs Sur la peau, ils effleurent, Quand la lumière faiblit, Quand les derniers rayons sont suspendus C’est beau cette main, entre ombre et lueur Je ferme les yeux, sa main est fleur Les doigts se touchent Un frisson m’entoure J’aime ses mains, Elles lisent en moi
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli des ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Le soleil des champs croupit Le soleil des bois s’endort Le ciel vivant disparait Et le soir pèse partout
Les oiseaux n’ont qu’une route Toute d’immobilité Entre quelques branches nues Où vers la fin de la nuit Viendra la nuit de la fin L’inhumaine nuit des nuits
Le froid sera froid en terre Dans la vigne d’en dessous Une nuit sans insomnie Sans un souvenir du jour Une merveille ennemie Prête à tout et prête à tous La mort ni simple ni double
Vers la fin de cette nuit Car nul espoir n’est permis Car je ne risque plus rien
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Toi t’entends déjà Les pas de la ville Qui résonnent aux fenêtres Des fils sans drapeaux Le pas fasciste de la ville Le pas creux de ceux qui t’étouffent En vainqueur Alors t’as peur T’as peur parce-qu’on t’a dit Que tu étais foutu T’as peur et pourtant tu disais que tu voulais pas finir Ainsi Comme les autres Ceux qui sont en bas Et toi tu dis que ça ne recommencera pas Qu’on y reviendra Mais ils t’ont bouffé ton présent Alors n’y crois plus Parce que les autres ont réussi T’étais tant sûr de toi Quand tu leur disais qu’ils avaient tort Mais toi tu travaillais sans filet Et les autres ils sont en bas Ils attendent que tu te casses la gueule Déjà tu commences à te lamenter Dans le musée de ton angoisse Aïeul de ton soupir de haine Tes yeux ne sont plus des fenêtres Ils sont déjà des barreaux sanglants Sur des fentes qui se ferment Tes mains ne sont plus des amies pour celles des autres Ce sont déjà des armes pour ceux qu’ont les bottes Tu sens déjà ta bouche pourrir A s’attarder sur leurs mots de pierre Que leur construisent des temples d’enfer… Avant que ne meurent les victoires écorchées Avant que ne s’entendent les discours du hasard Tu regardes Pour savoir Pour l’espoir Dans la foule pas un qui ne bouge Pas un qui ne songe à remuer son poids de graisse Alphabétique Pas un qui n’oublie son anonymat Pas un qui n’épèle son nom Pas un pour croire qu’il y autre chose Au dessus d’eux Pas un qui n’ait un visage qui se reconnaît Parce que tous attendent le lendemain Qui suivra leur journée d’adoption Qui passe en les tuant Par paquets de minutes Qu’ils ont volés à la pendule de ceux qui veulent pas Mais qui sont morts Pour l’instant ils ne marchent pas Ils avancent Mécaniques amnésiques D’un mot qui revient Sur toutes les lèvres pincées Des ceux qu’on dit gagnants Alors toi t’as plus que tes amis Derrière d’autres fenêtres Alors tu te dis que les leurs vont s’ouvrir Et t’entends déjà le frémissement d’une autre foule La foule aux visages ouverts Alors tu joues une dernière fois à perdre l’espoir Pour accroître ta haine Pour que ton amour pousse Au rythme des humains Tu t’en fous que les fusils Soient les croix des cimetières Parce que toi tu veux te mettre à la fenêtre Sans avoir la face éclaboussée Par une flaque de calamité Parce que toi tu veux revenir de ton voyage Avec pour tout bagage Le seul mot que tu auras rencontré Parce que toi tu veux voir ce que tu as choisi Voir deux amis se rencontrer Voir deux années se raconter Voir ou les hommes pleurent de joie Voir où les enfants rient D’avoir trop pleuré Ailleurs Voir les chefs mourir Voir la beauté sans miroir Voir des sourires sans bénéfices Voir Tout voir Te voir Novembre 1979
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Tu devrais réapprendre le regard Qui fait avouer le vrai Pour partir loin d’ici Dans un rêve qui ne finit jamais Partir sans visage Amnésique Voyager dans le creux de la vague Que forment les désespoirs De ceux qui restent Parce qu’ils veulent pas Voyager sur le trottoir d’en face Où l’histoire s’est faite avec ces foutus Que t’as failli rencontrer Tu devrais voyager avec ceux que les autres oublient Parce qu’ils sont habillés de refus Tu devrais connaître le paysage de leur mort Le labyrinthe de leur vie Pour qu’eux aussi ils sachent Que t’as peur Que t’as peur quand t’es suivi Par ceux qui fusillent Les habitués de l’ombre de l’histoire Mais il est trop tard Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Toi t’entends déjà Les pas de la ville Qui résonnent aux fenêtres Des fils sans drapeaux Le pas fasciste de la ville Le pas creux de ceux qui t’étouffent En vainqueur Alors t’as peur T’as peur parce qu’on t’a dit Que t’étais foutu T’as peur et pourtant tu disais que tu voulais pas finir Ainsi Comme les autres Ceux qui sont en bas Et toi tu te dis que ça ne recommencera pas Qu’on y reviendra Mais ils t’ont bouffé ton présent Alors n’y crois plus Parce que les autres ont réussi T’étais tant sûr de toi Quand tu leur disais qu’ils avaient tort Mais toi tu travaillais sans filet Et les autres ils sont en bas Ils attendent que tu te casses la gueule Déjà tu commences à te lamenter Dans le musée de ton angoisse Aïeul de ton soupir de haine Tes yeux ne sont plus des fenêtres Ils sont déjà des barreaux sanglants Sur des fentes qui se ferment
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Tu te dis que ça fait déjà longtemps Que tu ne sais plus lui parler T’as fini par croire que tu t’étais trompé T’as fini par vouloir accepter Que c’était un jeu perdu d’avance pour toi Et puis t’as reculé T’as refusé d’y croire T’as recommencé Et on dirait que t’as plus peur Et déjà t’attends T’attends la proclamation d’une mort générale Pour ceux qui obéissent Et qui disent qu’ils sont seuls T’écoutes la plainte du nombre De ceux qui pourrissent de honte Parce qu’ils ont perdu la force d’aimer Et de recommencer Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard T’aurais voulu te raconter Parce que t’as entendu dire Que quelqu’un finirait par parler De ceux que tu détestais T’aurais voulu leur parler Pour leur dire qu’ils existent Pour leur dire qu’ils subsistent T’aurais voulu la mort Qui tuera les blessures de ta croûte sénile Parce qu’à force de vouloir t’éviter Tu finiras par te condamner Au repos ahurissant Des travaux forcés Du bagne de la ville qui étouffe Les ceux qu’on dit poète
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard… Tu pourrais écrire des tragédies larmoyantes Symptômes de vie Paresseux mensonges d’une fausse mélancolie Tu te portes au secours d’une angoisse Qui s’agglutine Par plaques de paumés Sur les regards de ceux qui naviguent Sans tickets Tu devrais partir sans clefs Pour nulle part Et pour que si tu te perds Tu saches où aller Tu devrais être l’instant présent Et qui passe plus vite qu’on l’oublie Tu devrais écrire un poème Où la rime qui s’entend Est un baiser qu’on espère Tu devrais oublier les autres Parce qu’ils ont leur ombre Parce que tu as la tienne On t’a dit que tu étais né Comme les autres Et toi tu joues au différent Parce que tu sais que tu n’es rien Parce que tu connais la mort Tu l’as découverte En l’église des paumés de l’angoisse Où l’on ne prie pas Mais où l’on crie qu’on a peur Dans ce bal costumé qui n’en finit jamais Il faut que tu assistes à la messe Des ceux qui sont condamnés à attendre le verbe Pour soupçonner le vrai Ils te rajeuniront de ceux que tu ignores Parce qu’ils savent eux aussi Que tu les as trouvés
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Sois sûr que t’as aimé Pour que le jour où tu animeras ton absence Les suicidés de l’ennui N’oublient pas que tu étais avec eux.. …Apprends à attendre L’heure qui passe et qui suit l’autre Sans lui ressembler Parce qu’elle est encore plus leste Je crois que t’as peur de finir comme les autres Tu voudrais tant que deux plus deux Puissent s’étonner Tu voudrais que les indifférents brûlent Chaque fois que tu prononces le mot Aimer Tu voudrais dire à ceux qui partent Que de toute façon ils ne renoncent à rien Parce qu’ils rencontreront des gens là-bas Qui veulent partir ailleurs Pour ne pas mourir d’une overdose de solitude Tu voudrais prendre le train Qui va vers une gare où la pendule Est sans aiguilles Parce que le chef de gare est souriant
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Sois sûr que t’as aimé Pour que le jour où tu animeras ton absence Les suicidés de l’ennui N’oublient pas que tu étais avec eux.. …Apprends à attendre L’heure qui passe et qui suit l’autre Sans lui ressembler Parce qu’elle est encore plus leste Je crois que t’as peur de finir comme les autres Tu voudrais tant que deux plus deux Puissent s’étonner Tu voudrais que les indifférents brûlent Chaque fois que tu prononces le mot Aimer Tu voudrais dire à ceux qui partent Que de toute façon ils ne renoncent à rien Parce qu’ils rencontreront des gens là-bas Qui veulent partir ailleurs Pour ne pas mourir d’une overdose de solitude Tu voudrais prendre le train Qui va vers une gare où la pendule Est sans aiguilles Parce que le chef de gare est souriant
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Tu t’inventes une bouche Fleur pleine D’assoiffés aux peurs qui survivent… …Tu te surprends Pleurant l’attente Du troubadour jouant le désir Sans aumône T’entends déjà le fourmillement d’une foule Qui arrive par paquets de bottes Tu te soulignes à grands traits de rencontres Avec des fossoyeurs d’esprit littéraire Alors tu crois oublier les bottes Parce qu’elles sont derrière la porte De celui qui t’ouvre les yeux
Un très long texte déjà publié, écrit en 1979, je vous le propose en plusieurs parties tout au long de cette journée…
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées, Avant que ne meurent les discours du hasard, Tu t’inocules dans les veines un poison qui n’existe pas Sinon pour ceux qui peuvent en souffrir. Tu vois des chefs piétinant des pelouses d’enfants Avec un artiste à leur trousse, Pour que leurs morts s’ajoutent. Tu insultes la silhouette d’un muscle D’institutions barbelées Qui sert d’ombre à des gladiateurs de cirques kakis. T’ajoutes ta larme à celle du clown au chômage. Tu espères toujours la parole à ceux qui ont peur, Parce qu’elle les trompe, De sourires en sourires, Passés à boucher des trous d’obscurité. A grands coups d’épithètes vainqueurs des armateurs du silence T’as vendu ta folie à un colporteur de passage Qui soufflait des mensonges Il ne te reste plus que ta citoyenneté ombilicale Pour motif de mort A force de vouloir subsister tu t’es pendu Avec une corde de similitude T’as pris au piège de ton histoire un mot de ton invention Et il est devenu compagnon d’une dernière passion qui te dispersera.
Tu t’es pris les pieds dans le lourd tapis de la nuit, Assis au bord de ton lit Entre tes mains, ta tête tu as pris. Souviens-toi, nous étions vivants, Tu riais, je parlais, insouciant. Sur nos lèvres séchées par le vent, Dansaient les mots taquins, Sautillaient les mots malins, Coulaient les mots chagrins. Dans un coin reculé, De notre hier oublié, Je t’entends, je te vois, tu es resté.
J’illustre ce texte écrit il y a une vingtaine d’années par un tableau peint par mon père
C’était la guerre froide entre la brume et le port. On ne se souvenait même plus de quand datait le dernier rayon de fausse lumière. On ne devinait le jour qu’à une impression générale qui flottait à la surface des eaux. Les chalutiers étaient contraints d’utiliser leurs couleurs comme des signes particuliers, accrochés à leur identité d’embarcation. Toutes les berges, toutes les coques avaient le teint blafard, piqués de bruns et d’embruns, indices d’une angoisse qui se lève avec le jour. Le bout du port, gueule ouverte, crachait périodiquement ses coquilles de noix. Il avait l’attrait d’un goulot de bouteille où toutes les lèvres salées des compagnons de port se seraient posées. Cette flaque d’eau était posée au milieu de la ville, comme une cicatrice sur un visage burinée de soleil et de siècles. La ville n’était pas un port, la ville était un empiècement de croûte sombre qui s’étendait autour. Les rues n’avaient point d’origine, elles étaient là, pour marquer l’appartenance à un système urbain. Mais ces associations de réalités qu’on aurait cru naturelles ne parvenait à donner à ce paysage que l’apparence lointaine d’une ville. La brume elle-même ne parvenait pas à adoucir les traits d’une ou deux maisons à la lourdeur extrême. Derrière chacune de ces façades épuisées d’être fouettées par les vents salés, il y avait des symptômes de vie, d’imperceptibles indices de société. A quelques fenêtres se tenaient en berne quelques bouts de chiffons. Des cheminées sortes des bouffées de vapeur. Les maisons se touchent très forts, on les croirait enlacées, pour se tenir chaud, pour oublier la peur, le vide de ceux qui ne reviennent pas. Parfois on aperçoit une ombre ou deux, elles se faufilent, et disparaissent aux angles ronds des rues noyées des brumes océanes. Derrière la vitre crasseuse, que ce bout de port qui se prend pour un tableau de peintre mélancolique, ses yeux ne parviennent plus à fixer le paysage. C’est le paysage qui est en lui et qui donne à ses yeux cette lueur intérieure. On dirait qu’il scrute une terre, une terre qui ne viendra plus. Ses yeux ont été cloués à l’envers. Il voit de l’intérieur, l’intérieur de ce pourquoi il est né…
Non, non, pitié, Pas aujourd’hui, Je vous en supplie, Mon rire s’est enfui. Pas de jeu de mots, Pas de rimes en i. N’insistez pas, je vous le dis. Comment ? Dommage, me dites-vous ? Vous aviez de bons mots ? Eh bien tant pis, Je cède, allons-y ! Je n’en prendrai qu’un : Je le veux bref et poli. En avant mon ami, Je suis tout ouïe. Par quoi commencerez-vous ? Comment par i ? Paris ? Malheur, C’est bien ce que je dis, Comment, que me dites-vous ? Ce que je dis ? Ce que je dis, C’est jeudi… Vivement vendredi…
Aujourd’hui papa tu aurais eu 88 ans. Tu me, tu nous manques. Ton soleil s’est assoupi au bel ouest de nos mémoires. Il me reste là au fond de moi la douce chaleur de ta lumière…
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli des ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.
Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages. L’encre ne sèche plus, elle est le sang des mots Il s’échappent quand la lumière les éveille, Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumière, Les yeux les lisent, le regard se plisse Et le cœur qui s’affole, on est bien Pas un son qui ne s’essaye au bruit Tout est dans la mélodie les notes s’enroulent Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté
La faim d’écrire est forte, très forte, peut-être trop forte. Le garde-manger est plein, il déborde, il dégouline, de mots, de phrases déjà prêtes, qui attendent simplement la chaude caresse de la feuille que je leur ouvrirai. Je n’ai pas besoin de les garder au frais. Ils se conservent très bien, mais sont peut-être trop nombreux. Je ne sais lequel choisir. J’ouvre la porte de la réserve. J’entends d’abord comme un murmure : « il est là, c’est lui, il va me choisir, c’est mon tour ». Ils attendent patiemment tous ces mots que j’aime. Certains sont couchés, bien à plat, à l’abri des regards mauvais, ce sont mes grands crus. Je reconnais libellule, il est seul, couvert de poussière, cela fait bien longtemps qu’il vieillit, peut-être trop ; il faudra que je me décide à en faire quelque chose. Au-dessus, mes préférés tout une rangée de flacons, de balbutiements, de mauves. Les casiers de brumes et de gris sont presque vides ; j’en ai peut-être trop consommé ces derniers temps. Dans le placard du fond j’ai stocké quelques phrases, toutes faites, toutes fraîches, mais je ne l’ouvre pas, je ne veux pas qu’elles s’échappent, il n’est pas encore temps, je dois chercher, encore, le menu, et tous les magnifiques plats qui le composeront. Je referme la porte de ma réserve, doucement pour ne pas éveiller les endormis, celles et ceux vers qui je ne vais jamais, parce que je les ai oubliés. Demain, peut-être je les retrouverai… Peut-être.
Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent. Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé. Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture. Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire …. « C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue. « Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. » Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque. • Que se passe-t-‘il ici monsieur ? • Il ne se passe rien, je lis c’est tout… • Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers ! Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant : • Vous savez lire non ? Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit : « Compartiment non-lecteur, no reading » Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page. « J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »
On dirait que tu cours après ceux qui te fuient Parce qu’ils ont vu l’image Parce qu’ils ont tourné la page Parce qu’ils s’en foutent Et toi tu t’essouffles à espérer Quelquefois Suicide-toi Meurs un peu Fabrique-toi une fin Les yeux fermés Sans les autres parce tu aurais peur De toute façon demain tu seras peut-être écrasé par un tramway Tu t’es peut-être trompé Tu veux peut-être te lever de ton lits de songes Qu’est-ce que tu attends pour enfin distribuer ton portrait Sans le faire payer au prix de tes mots d’avenir Qu’est-ce que tu attends pour te raconter A ton auteur Sans te mettre à trembler Tu touches la vie Comme celle que tu aimes Tu veux la faire aimer Tu veux qu’elle te réponde Mais elle se tait Parce qu’elle s’en fout Parce qu’il est trop tard Et toi t’es pas d’accord Alors tu continues Parce qu’autrement tu te ferais écraser par un tramway.
Tu peux être peureux De supposer Que finalement t’es pas là pour rien Tu sais que l’unique ne peut exister Sinon chez les théoriciens Masturbateurs de cerveaux Sinon chez les jardiniers Du sentiment des autres Tu ne peux pas passer ta vie à imaginer l’homme Sans savoir s’il existe réellement Comme les autres Tu ne peux pas passer ta vie A t’imaginer Dans ton rêve Sans savoir s’il est tien Sans savoir s’il est réalité Sauf peut-être pour d’autres Pour elles Pour eux Veux-tu encore construire de l’amour Parce que c’est un jeu entre deux fous Parce qu’on invente des règles Parce qu’on recommence Toujours les mêmes règles Mêmes conneries Jamais le même prudent Jamais le même perdant Et de toute façon demain tu seras écrasé par un tramway
Tu veux revenir au début Parce que tu hais les fins Qui n’existent pas Tu veux revenir au début Pour que les autres sachent Qu’il y a autre chose Que tu l’as trouvé Déjà tu vas plus vite Que ton rêve Je crois que tu vas laisser tomber Pas les autres Eux aussi ils cherchent Ils te croisent Vite Toujours le rêve Ils sont ailleurs Tu les fais tien Et tu les oublies Ils sont autres Tu devrais plus souvent être seul T’es trop souvent avec lui Il est tricheur Parce qu’il perd souvent Quand il veut Il est frimeur Parce qu’il a toujours peur Parle lui Dis-lui qu’on le vire Dis-lui qu’il ne se correspond pas Qu’il est autre Comme ceux qu’il a créés Comme ceux qu’il a jugés Dis-lui qu’il est dépassé Mais lui il s’en fout Il le sait Mais il faut s’aider Parce qu’on n’est rien Parce qu’on ne peut entendre sa raison Parce qu’on ne peut attendre que ça passe De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway
Tu veux pas réussir Comme les autres T’es sûr qu’il y a mieux T’es sûr de trouver T’es sûr qu’aimer n’est pas original T’es sûr qu’aimer n’est pas original C’est peut-être le mot qui pue Mais t’es sûr d’autre chose Parce que tu le cherches Tu en parles pourtant Comme les autres Mais tu t’en fous Ou tu fais semblant Comme les autres De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway On dirait que t’as peur De ne plus pouvoir te taire quand t’es triste Et pourtant tu ris derrière ton enterrement Tu ris Et les autres savent pas Que tu trembles Pour qui t’a tué Pour qui t’a oublié Tu trembles Et les autres croient qu’il n’y a qu’une réalité Celle de l’utile apparence Et pourtant tu voudrais leur dire Et pourtant tu voudrais craquer Mais tu ne dis rien Parce que t’as peur Parce que tu attends Parce que tu attends la fin de ton rêve Heureux tu l’as trouvé Et c’était pas mieux
Et pourtant on sent que t’as peur Pour elle Du silence De ses questions sans secrets Et pourtant elle ne veut rien te dire Et pourtant elle tue tes rêves Et pourtant elle te tue Parce que tu ne dis rien Parce que tu parles avec celle qui est en toi Parce qu’elle n’est pas celle là Parce que c’est déjà une autre Parce qu’elle est déjà dans le rêve d’un plus étrange que toi Et toi tu parlais avec ton rêve Et tu t’en foutais d’être né Tu vois la réalité Alors tu ne dis rien Parce que t’as peur Parce que tu sais qu’elle s’est échappée Parce que tu t’es trompé T’as encore peur T’es un peu paumé Je crois que tu finiras par comprendre Que les autres t’oublieront Parce que tu n’es que toi-même Parce que tu n’es qu’un autre Tu n’es que l’infime particule D’un sentiment qui appartient A ceux que tu n’as pas revus A ceux qu tu n’as pas prévus
Un autre long texte que je republie en plusieurs fois, écrit en 1979
Tu t’en foutais d’être né Dis tu t’en foutais Tu rêvais pas Ou tu t’en souviens pas Et maintenant t’as peur T’as peur Et tu sais pourquoi Le chaque jour de ta vie Est un bagne de rêves Et tu veux pas t’évader De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway Sors du foetus Arrête de dire que t’es né Pour ta liberté Comprends qu’ils t’ont condamné Comprends que le code t’a accouché Pour que les lois puissent t’élever T’en avais pris pour une vie Et t’as cru t’échapper T’as failli tout perdre parce que t’as cru être le plus fort Arrête de dire que les autres ont tort Parce qu’ils déracinent ton arbre de vérité Arrête de conjuguer les autres à la troisième personne Arrête de te déchirer sur leur indifférence Criminelle Un jour peut-être on parlera de toi au futur Un jour peut-être
Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.
Il aimait une de celles Que les autres haïssaient Parce qu’elle ne ressemblait A personne Sinon à l’ombre qui s’accrochait à elle Comme sa misère Il aimait sans définitions Il aimait sans projets Il aimait Et c’était vrai Et tant pis pour les ceux qui restaient A attendre qu’il craque Et il haïssait les égoutiers de l’amour Il voulait oublier les romantiques d’imitation Anachroniques Il était de ceux qui découvrait Il était de ceux qui attendaient… Un jour il m’a semblé plus vieux que jamais Deux béquilles lui tenaient la main Il ne rencontrait plus personne… Il ne voyait plus que des cartes d’identité Et il avait vendu la sienne Au satyre des bois Il avait commencé à temporiser des gouttes d’horreur A jouer une mélodie du malheur Avec des cordes pendues Pour des oreilles d’adoption Qui se cramponnent sur les murs de sa cellule d’apparence Il avait attrapé la maladie Similitude de sa ressemblance Comme les autres Il était comme les autres Quand il vit son miroir devenir la foule Des solitaires qui se tenaient par le bout du sourire Il eut peur Il se vit nu Vieux Au milieu d’une mare aux cloportes Il se sentait différent Et se voyait identique Il en mourut Et les autres le lui pardonnèrent Parce qu’eux aussi ils mourront Avant qu’on ne l’oublie Dans le cercle restreint Des ceux qui le voyaient S’enflammer sur la négation Des ratés Sur la lâcheté Des entraîneurs de foire à sexualité Il avait écrit des pleines pages Du même mot En rêvant à elle Et sa répétition Devenait Un sanglot entrecoupé De crachats A la face Des faux indifférents Qui lui avaient offerts des lauriers Il n’avait jamais dit au revoir Il disait Adieu Pour montrer qu’il avait peur Comme les autres Et il en était mort Comme les autres…
Mannequin Il nourrissait son désespoir A grands coups de musique qui crient Qu’elles ont peur de ne pas être entendues Il avait rencontré des gens D’un jour Qui lui promettaient la gratuité Des regards Et qui se firent bagnards Dans les supermarchés Où sont empilées des plaques d’hypocrisie Pour isoler leurs murs de solitude Egoïstes Il parlait des autres comme je parle de toi Avec des mots lames de rasoir Qui tranchaient la peur Des ceux qui subsistent Dans les ombres des encapés Du verbe Il lançait des signes A ceux qui attendaient Comme lui Le quelque chose qui aura toujours Un retard d’habitude Il ne voyageait pas pour S’encylopédiser Il était trop triste Pour apprendre le faux Qui enrichit Les amputés du verbe Il voyageait parce qu’un chemin d’impatience Lui grattait la mémoire Il voyageait parce qu’un chemin d’impatience Lui grattait la mémoire Aux vues de la crasse géographique Pour empailler le regard officiel Des touristes canonisés
On t’a dit de ne plus regarder Que les silhouettes de similitude Et toi tu as scié des arbres de vérité On t’a dit de ne plus regarder les autres Et toi tu l’as rencontré Il avait le ciel au niveau du front Des yeux lui servaient de nuages Pour barrer la route à la lumière Atomique Qui dispersait la poussière De son reste d’apparence Ses mains lui pendaient aux bras Comme deux points d’interrogation Il avait enveloppé sa tristesse dans un drap de dégoût Et les autres lui vomissaient de la mauvaise haine Qui les avaient attachés dans l’antiquité de leurs regards Paroissiaux Il était habillé de l’indifférence similitude Qui le faisait ressembler A ceux qui passent leur route pour n’y plus revenir Sa barbe datait de la dernière guerre Celle qui n’avait pas eu lieu Parce qu’il l’avait rêvée Le jour où tous parlaient de paix Il avait voulu se faire baptiser Par les enfants de la rue aux rats niés Qui s’en foutaient De leurs pères et de ceux des autres Parce qu’ils n’en avaient qu’un La misère qui ne les guidait même plus Et il est devenu le fou du village L’amazonien du caniveau Il traversait les rues Comme on entonne un cantique De travers Et ça les faisait rire Il avait choisi de ne pas se déguiser Et les autres le sifflaient
A l’étalage de leur mort Grappe d’avenirs Ils se comptent par solitude Déjà… On sent le regard d’une foule Qui se meurtrit de bizarreries Regards placardés Sur les singes aux bouquins Cacahuètes culturelles Cage de mots D’où on entend toujours une musique Qui vrillerait le souffle Des bouffeurs de chrono Tout vacille Quille… Ton camarade suivant est mort D’avoir été trop jeune Pour savoir qu’il fallait vivre Un pied devant l’autre Qui suit Indifférent Et on t’a dit de regarder ta route Qui mène tout droit Où elle est toujours allée Comme les autres Et toi t’as vu Et toi tu savais Alors t’as trouvé Encore Et on t’a dit que les morts étaient tranquilles Et toi t’as vu qu’ils pleuraient Et toi t’as dit Il n’y a plus rien à rater Tous les murs sont debout
Aujourd’hui je publie en plusieurs parties ce long texte écrit en 1979…
Je l’aurai rencontré un jour de mensonge Un jour comme tant d’autres Je l’aurai rencontré le jour où l’on pouvait partir Pour d’autres villes Je l’aurai rencontré dans ce port sans bateau Dans ce port sans eau Dans ce trop long canal où coulent des compromis Pour rêver Rêver Où l’on traîne le regard Avec une liasse de souvenirs identiques Avec une liasse de remords A imprimer Avec l’énergie du cafard Enjoliveur de mode Pour les mélancoliques du soir sans muses… Déjà des caves aux fenêtres de l’ombre Enfumées Vident leurs morts Vivent leur mort Banale Hivernale Pleins à craquer des affreux qui comptent Sur leurs doigts seringues Les intervalles de leurs soupirs Mécaniques Pour minuter Leur éternel motif d’impatience Pour le trop bref retour de ceux qu’ils rêvaient Ceux qui rêvaient Dans l’ailleurs d’un autre pays… Déjà une vague de désespoir Toujours une marée de misère Neige éternelle Calaminée par le crachat d’une ville tuberculeuse Où s’ennuient par milliers Par grappes d’angoissés Des vendeurs d’horizons Au rabais
Il n’est jamais inutile de relire les éditoriaux de Camus dans Combat, celui-ci date du 22 novembre 1944, il serait tellement utile qu’il soit, en ce moment, lu et relu….
Faisons un peu d’autocritique. Le métier qui consiste à définir tous les jours, et en face de l’actualité, les exigences du bon sens et de la simple honnêteté d’esprit ne va pas sans danger. À vouloir le mieux, on se voue à juger le pire et quelquefois aussi ce qui est seulement moins bien. Bref, on peut prendre l’attitude systématique du juge, de l’instituteur ou du professeur de morale. De ce métier à la prétention ou à la sottise, il n’y a qu’un pas. Nous espérons ne l’avoir pas franchi. Mais nous ne sommes pas sûrs que nous ayons échappé toujours au danger de laisser entendre que nous croyons avoir le privilège de la clairvoyance et la supériorité de ceux qui ne se trompent jamais. Il n’en est pourtant rien. Le désir sincère de collaborer à l’œuvre commune par l’exercice périodique de quelques règles de conscience dont il nous semble que la politique n’a pas fait, jusqu’ici, un grand usage. C’est toute notre ambition et, bien entendu, si nous marquons les limites de certaines pensées ou actions politiques, nous connaissons aussi les nôtres, essayant seulement d’y remédier par l’usage de deux ou trois scrupules. Mais l’actualité est exigeante et la frontière qui sépare la morale du moralisme, incertaine. Il arrive, par fatigue et par oubli, qu’on la franchisse. Comment échapper à ce danger ? Par l’ironie. Mais nous ne sommes pas, hélas ! dans une époque d’ironie. Nous sommes encore dans le temps de l’indignation. Sachons seulement garder, quoi qu’il arrive, le sens du relatif et tout sera sauvé.
Journée sans rien. Juste une clarté exténuée dans le ciel, comme au-delà de plusieurs épaisseurs de lumière. Des images par milliers, abondantes, le gaspillage d’un été. Ces pages s’entassent sur la table de marbre du jardin. Un vent enfantin les disperse dans l’herbe, contre la haie. C’est sans importance, vous savez bien. J’écris pour extraire de ce tourment la substance noire, radieuse, qu’il contient en son centre, pour vous chasser de moi, pour lancer contre vous les chiens des mots. Et c’est sans importance. Ces lettres ne sont d’aucun secours. La joie mauvaise de l’écriture, la destruction du cœur malade, corrompu par le mensonge d’une mémoire. Tout écrire, tout détruire et d’abord vous, l’illusion de vous, pour enfin vous découvrir, vous, la pierre lavée par le déluge, le nom blanchi par les injures. Ce qui reste dans l’espace calciné du regard : l’innocence de vos traits, inentamé par la fatigue ou par l’erreur d’un sentiment.
L’usine a fermé, Pas un homme pour cisailler l’épaisseur du silence Pas un homme pour entailler la longue surface de gris La broussaille avance, les cheminées ne rêvent plus D’atteindre de leurs soupirs métalliques un ciel au bleu oublié Le monstre s’est affalé, les cris sont avalés Ne reste plus qu’une odeur de terre Une odeur de terre orpheline des fers qui l’ont abîmée Muette de la rouille qui la faisait chanter Ne reste plus qu’un chant d’oiseau, c’est beau Ne reste plus qu’un soupir de trop
Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.
J’ai plongé la main, Dans le fond mauve de ma poche à sourires. Il y restait quelques miettes d’air marin ; Dans le doux creux de ma paume de cire J’entends, elles chuchotent un chant câlin. Ô si beaux ces mots loin du pire. Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain. Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…
Il est l’heure de la lumière, Il me reste un bout de rêve mauve. Infime miette dans un bol de rire noir, Laissée là, douce et croquante Par une nuit rassasiée. Au creux du silence du matin qui gémit, J’avance tête baissée, Tirant sur le long fil de ce songe qui sourit.
Dans l’angle mort d’une histoire en pointillé J’ai trouvé un vieux reste de lumière figée Le bavard au cœur creux Sans rien dire l’a abandonné Dans l’onde dodue Des ronds de mes rires bleus Je l’ai jeté pour un dernier souvenir ricochet
Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.
J’ai ouvert une fenêtre oubliée, Sur la façade nord De ma mémoire étonnée. Dans un trou de lumière bleue, J’ai plongé ma plume engourdie, L’ai posée sur les douces rides, Du soir tombant qui s’étire. Quelques mots légers, Pour la nuit j’ai réveillé… Et tes pâles lèvres sucrées, Doucement ont murmuré…
Quand la tempête de l’intérieur se lève, Le vent mauvais arrache toutes les digues Une à une elles cèdent et les flots s’engouffrent Pas une fleur qui ne résiste, les vagues déferlent dans les champs Les collines se plissent, une à une dans l’ombre elles se glissent Pas un chant d’oiseau qui n’ose interrompre le fracas d’en haut C’est la tempête, elle passe, elle ravage Pas de temps pour les larmes,
J’ai ouvert une fenêtre oubliée, Sur la façade nord De ma mémoire étonnée. Dans un trou de lumière bleue, J’ai plongé ma plume engourdie, L’ai posée sur les douces rides, Du soir tombant qui s’étire. Quelques mots légers, Pour la nuit j’ai réveillé… Et tes pâles lèvres sucrées, Doucement ont murmuré…
Le jour se lève me dites-vous ? Était-il donc endormi ? Comment ? Assoupi, simplement… Tiens donc… Étrange, n’est-ce pas ? Je n’ai rien vu. J’ai cherché, vous dis-je. J’ai cherché sans un bruit, Me perdant Jusqu’aux bords mauves De votre trop longue nuit Et ne l’ai point rencontré. Vous doutez ? C’est tant pis : Je n’irai plus déranger Les belles couleurs de votre ennui…
Samedi ? Eh bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau. J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…
Tout d’abord personne ne s’est aperçu de rien, et quand on ne dit personne, on doit vite reconnaître que de toute façon on ne parle pas de beaucoup. Certes, il ne s’agit pas, une fois de plus, d’affirmer que le nombre de lecteurs diminue, mais de reconnaître que la lecture est de plus en plus instrumentale, et de moins en moins viscérale. Et quand j’utilise le terme de viscéral, il est celui qui est le plus approprié. Il s’agit de cette lecture qui part de l’œil, puis prend le frais dans l’arrière-pays de la tête avant de descendre dans les tripes, et tout remuer. Cette lecture a besoin de ces mots qui vibrent, de ces mots qui caressent, qui chantent, qui surprennent, de ces mots qui essoufflent, qui apaisent… Pourtant ce matin, comme tous les jours Jules a commencé à feuilleter ces livres qu’il aime tant. Il a tourné quelques pages, rapidement, puis a pris son temps, et s’est arrêté gorge serrée. Partout sur la page, des trous, au début d’un vers, au milieu d’une strophe, dans un titre. Des mots se sont envolées, ils ont disparu. Il pense à une plaisanterie, un canular peut-être : qui aurait pu dans la nuit prendre le temps de lui voler des mots, des mots si beaux. Il s’attarde sur un texte d’Eluard : dans ce magnifique texte, les étoiles se sont évanouies, les fleurs se sont fanées, les paupières se sont fermées. Il poursuit ses lectures et partout des trous ont pris la place des caresses, de la douceur, de la pluie. La mer et ses vagues ont disparu, plus de vent, pas un soupir, pas un frisson. Tous les mots qu’il aiment ont été enlevés. Jules est persuadé qu’il rêve encore, il se pince pour s’éveiller. Mais rien n’y fait, les mots, ses si beaux mots se sont échappés. Où se sont-ils cachés ? Un peu déprimé, il ouvre la radio, peut-être une explication. Jules n’aime pas la radio, parce que ce sont des sons électriques, mais ce matin il se sent seul, si seul. Il écoute, il n’est pas un habitué, il écoute avec attention, avec curiosité et doucement, tout doucement il commence à sourire. Voici ce qu’il entend : « vous êtes bien sur votre radio habituelle, mais nous prions nos auditeurs de nous pardonner, ce matin pour une raison que nous ignorons encore, beaucoup de nos mots habituels ne passe plus à l’antenne, ils ne parviennent plus à sortir de la bouche de nos chroniqueurs et journalistes ». Jules écoute, il sourit, il est bien, tous ses mots sont là, ils ont pris la place des mots en ique, des mots en tion, des mots en eur, il est si bien, c’est comme une douce mélodie… »
Comme tous les matins, Jules se lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit, s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur, il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de café. Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité. Jules est dans sa cuisine, le café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui est-elle celle qui aime la lune ? » Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs ! C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ». 16 novembre 2019
C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je ne dis aucun, ce n’est vraiment aucun !
Ecrans petits et grands, Écrans numériques, Écrans électroniques, Ecrans cathodiques, C’est le noir, Noir sidéral, Pas une diode, Pas un clic, C’est la panique
C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran. Vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais…Une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite… Et c’est ainsi qu’au même moment, dans tout le pays, des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne, se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout. En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer. L’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie. Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment : tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle. Pour commencer la météo, et incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires.
Il est huit heures, Partout cela bourdonne, Parfois cela ronchonne, Il est huit heures, Plus un clic Numérique, électronique, L’heure est si belle, Vêtue de ses plus belles aiguilles….
Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir… Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier. L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires. Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre. Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience. La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit… J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu. J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées. Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches… Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire. Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! » La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures… Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités : avec pudeur et prudence. Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long… Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur… Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège. Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil. J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes… Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable. Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas. Tout au moins je le suppose.
Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, ce n’est pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot. Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7 c’est le sud et le sud ce sont les cigales. Le sud : l’air est sec, les cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute la place dans la machine à émotions. Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie. Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »
Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent.
Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé.
Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture.
Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire ….
« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue.
« Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. »
Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque.
Que se passe-t-‘il ici monsieur ?
Il ne se passe rien, je lis c’est tout…
Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers !
Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant :
Vous savez lire non ?
Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit :
« Compartiment non-lecteur, no reading »
Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page.
« J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »
Norme : Je viens d’apprendre à l’instant, chère Beauté, qu’une fois de plus vous vous êtes égarée. Beauté : Egarée ? Nullement, sachez chère Norme, que si je me suis posée ici, sur cette belle fleur de pissenlit, c’est parce que je le voulais, et surtout parce qu’il le fallait. Norme : Une fleur de pissenlit ! Pourquoi pas du chiendent, ou non du trèfle, oui tiens du trèfle ! Encore une fois je me dois d’intervenir. Je vous le dis, je vous le répète : jamais, je ne dis bien jamais, vous ne devez prendre la liberté de vous poser où bon vous semble, sans au préalable ne m’en avoir parlé… Beauté : Je vous entends, je vous entends chère Norme, mais sachez que je ne me pose jamais au hasard…Voyez-vous ce que j’aime par-dessus tout, c’est la légèreté, la douceur, la délicatesse et surtout la discrétion. Vous conviendrez que ce ne sont pas les premières qualités de toutes ces fleurs qu’habituellement vous m’imposez dans vos plans de vols. Norme : Mais enfin Beauté, reprenez-vous, je ne vous demande pas de faire de la poésie, mais simplement d’ouvrir les yeux. Regardez autour de vous, ces jonquilles, ces roses qui éclosent. Vous ne me direz pas que ce vulgaire pissenlit mérite plus qu’elles qu’on leur rende les honneurs qu’elles méritent. Beauté : Je vous écoute chère Norme et je ne vous dis pas que les fleurs que vous me citez doivent être oubliées, mais voyez-vous, il est des jours, où la beauté ne vous appartient plus. Elle s’envole, elle respire, elle est libre… Alors oui, je persiste dans ma désobéissance, et, je le sais, chère Norme vous n’aurez pas à le regretter…
La norme et la beauté, n’en finissent jamais de se chamailler. Leurs désaccords sont profonds. Je vous laisse juger… Beauté : Ce soir je suis heureuse, tellement heureuse, ce n’était pas simple mais j’y suis arrivée. Norme : De quoi me parles-tu ? De ce gribouillis fumeux que tu es allée me poser sur cette horrible plage que je me tue à dissimuler. Beauté : Gribouillis fumeux, horrible plage…Chère norme, as-tu bien regardé ? Mais je m’égare…Comment la norme peut-elle simplement regarder ? Tu n’es là que pour mesurer… Norme : Quelle impertinente ! Beauté, mais as-tu simplement regardé, ces traces que tu as laissées ? Que va-t-on dire ? Où sont tes limites ? Quatre cheminées ! Et pourquoi pas un pétrolier ! Beauté : Un pétrolier, quelle bonne idée, et j’y ajouterai aussi un amandier, un parolier, un cabanon, un réservoir, et surtout, surtout, norme engourdie, un peu d’espoir… Norme : Il suffit beauté, je ne peux tolérer de tels écarts, tu le sais ! Beauté : Je te comprends norme, je le sais, tu n’y es pour rien. Je te demande une simple petite faveur… Norme : Je t’écoute beauté. Beauté : Ferme les yeux. Pendant quelques instants, oublie ce qu’on t’a raconté. Attends bien quelques minutes et doucement, tout doucement, soulève tes lourdes paupières et là, je te promets, tu verras. Et tu vivras…