
Dans le fleuve des espoirs à venir
J’ai jeté ma ligne de fil mauve
Pas un rire n’a mordu à la mouche éphémère
Seuls deux ou trois ronds dans l’eau
Tentent la vaine traversée
Sur l’autre rive aux herbes pointues
On devine l’étreinte des retrouvés

Dans le fleuve des espoirs à venir
J’ai jeté ma ligne de fil mauve
Pas un rire n’a mordu à la mouche éphémère
Seuls deux ou trois ronds dans l’eau
Tentent la vaine traversée
Sur l’autre rive aux herbes pointues
On devine l’étreinte des retrouvés

Je ferme les yeux,
Doucement, tout doucement.
Derrière les paupières lumière si douce.
Légère, fraiche, caresse que mon regard entend.
Et derrière mes yeux, ton regard brillant
Tes yeux, mes yeux nos regards mémoires.
Mes yeux, tes yeux, nos yeux qui s’effleurent et s’entendent.
Dans nos regards, la mer et la brume.
Dans nos regards un bouquet de souvenirs.
Regarde petite, regarde…
Regarde à l’intérieur de ton coffret à images
Quelques bijoux brillent pour deux.
Ecoute, petite, écoute.
Dans le creux de ta main,
Il y a le bruit de la mer
Ils ne sont deux à l’entendre.
Il est loin.
La caresse de ses mots sèche les larmes
Au coin de son regard, le sel a séché,
C’est beau, c’est si bon à caresser.

Sous les cendres d’une nuit tremblante
Les impatientes braises de l’aube
Attendent notre premier sautillement

Ici,
Ici tu viens pour apprendre
Que tu n’es rien
Pour comprendre
Que les hommes dehors
Sont passés par là
Alors, alors
Le sens du message
Te gicle à la face
Équation française :
Moyen, moyenne
Nation
Mais ici ils n’ont que ta silhouette déguisée
Jamais ils ne pénétreront dans ce qui est fait de toi
Jamais ils n’auront la part du rêve qui t’appartient
Parce qu’il est fait des autres, que tu aimes
Et qui les fait rien
Jamais ils ne découperont tes souvenirs en pointillé
Parce qu’eux sont nés avec la préhistoire
Ils ont oublié d’avancer
Alors ils se sont améliorés
Organisés
Et ils affranchissent tous leurs mots
De cinq lettres
A-R-M-E-E
Mais alors toi il faut que tu te battes
Bats toi !
Pas contre eux
Ils seraient trop heureux d’exister
Bats toi, contre toi
Fais que ta silhouette ne soit qu’ombre
Fais que ta parole ne soit là bas , que branche morte
Pour que vivent les racines
Les seules
Celles de ta vie
Celles qu’ils n’auront jamais
Alors ils pourriront
Peut-être
Je publie en deux parties, un texte écrit le 11 novembre 1982, j’étais alors soldat du contingent, le temps était gris, l’ennui était grand… Ce n’est pas un texte antimilitariste, car je ne l’ai jamais été fondamentalement, c’est encore un texte profondément mélancolique.

Ici,
Ici tout pue
Même le désespoir est carré
Toujours cette odeur angoissante
Où la ressemblance kaki
Se marie si bien
Avec un automne
Sans fin, ni feuille
Ici,
Ici le vide
Perpétuel engrais
D’une varice
Sur un monde
Qui attend le grand cri
Pour enfin dire non
Ici,
Ici j’étouffe
Je ne comprends plus
Ou trop
Je ne peux risquer un
Pourquoi ?
Ici les réponses n’existent pas
Elles pourrissent dans l’antiquité des ordres
Ici le masculin est toujours sujet
Le féminin neutre s’ajoute
Comme trois points de suspension
Ici,
Ici tu viens pour servir
Un bout de chiffon
Lange trouée
D’une république à répétition
Mitraillette de la honte
Ici,
Ici tu ne dois pas pleurer
Ça fait désordre
Ici tu dois sourire béatement
L’extase est dans l’alignement
On te déplace
Et toi tu bouges
Tu t’aperçois que marcher
C’est soustraire tes pas
A ton propre chemin
Cadence infernale
Et toi tu retiens ton souffle
Et tu le rajoutes à ta haine
A l’ailleurs de derrière tes yeux
T’as peur
Et tu pourrais craquer
C’est en 1982 que j’ai écrit ce texte, j’étais alors appelé du contingent, je n’en pouvais plus des trains de bidasses et du comportement bestial de mes congénères dés qu’une fille, une femme, passait dans le champ de leurs regards… Il semble me souvenir que c’est à cette occasion que j’ai écrit ce texte….

Attachés à un poteau de médiocrité
C’est ainsi que je vous vois
Miroir sans teint de ma propre haine
Vous avez dans la bouche
Un coton de couleur gris foule
Et c’est moi qui vous étouffe
Quand vous subsistez
Dans l’encore
Et pour le toujours
Du pourri qui vous entoure
Crevez vous dis-je
Je n’ai pas de honte à vous ignorer
Votre laideur c’est tout ce qui se sent
Quand on a le cœur entre parenthèses
C’est de vous rendre au tiercé
De beloter
De roter
Un doigt dans le nez
Et l’autre pour crever l’œil
De cette fausse pauvreté
Qui vous gratte le dos
Vous puez le nouveau-né
Et pourtant vous êtes armés
De cette virilité costumière
Que vous tenez
Chien en laisse, obéissant….
Votre virilité il faut qu’elle se soulage
Dans le ventre d’une aveugle du samedi soir
Vous videz
Et vous frappez
C’est le seul orifice
D’où s’échappe
L’engrais fétide de votre personnalité
Amputée d’humanité
Elle se contente de l’odeur de la chair
Cruelle
Dans vos têtes
Des marionnettes sans yeux ni coeur…
Pouvoir
Dans les leurs
Dans les celles de ceux qui ne veulent pas rêver
Des ceux qui se disent que l’enfance n’est pas un handicap
Il y a la peur
La haine
Et l’amour….

Un enfant passe
Une histoire l’attaque
le rabote l’assoiffe et l’affame
Le pousse
Au supplice du sentiment d’habitude
Devant les adultes majuscules
Qui ont mal conjugué
Leur verbe aimer
Et il est tombé
Dans un trou
Où les ombres s’ennuient
Par manque d’éternité
Texte écrit en 1979…
Je fouille, je fouille, je cherche et je trouve encore quelques textes, très anciens, expériences anciennes de mon laboratoire poétique…

Je suis d’ une autre grammaire que la vôtre
Je n’ai pas de proposition principale
Je ne parle qu’en subordonné
Au temps présent qui s’écoule
Et qui m’attend
Les plaintes ne nourrissent pas la vérité
Elles ont brûlé mon trop plein d’espoir.

Fantastique.
Le mot est là.
Somnambule.
Depuis six mois
Tout se remonte.
Mécanique
Existante.
Absolue…
Pour la noirceur
D’une virginité
Epuisée
De son silence
De papier
Aligné.
Août 1980

Rêve à finir
C’est une guerre où les hommes périront
Systématisés
Calcinés
Par l’addition
D’une angoisse planétaire
Qui les fait
Terreurs
Lorsque j’ai décidé d’ouvrir une nouvelle rubrique en publiant de très vieux textes, la plupart ont plus de quarante ans j’ai été tout autant frappé par les maladresses et les envolées lyriques que par la « permanence » du style…

Ecoute,
Ca craque petite
Ecoute,
Ca bouge.
Arrête de rire petite
Ecoute.
Tout tremble,
Tout se désespère.
Vent de panique,
Regarde petite,
Regarde !
Année 1977…

C’est un matin au froid qui frise
Feuilles frétillantes
Feuilles frissonnantes
Chant du gel matin
Les rires tremblent
Je les entends
Si loin

Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Il faut rester liés
Peu importe la couleur, la matière, l’âge, ce qui nous lie est plus fort ce qui nous sépare. La haine, les haines qui déferlent aujourd’hui sans aucune limites, sans aucun garde fous me donnent la nausée. Les mots sont abîmés. La pensée n’existe plus. Seul le réflexe compulsif domine. Je n’entends plus que des vociférations. Il nous manque tant celles et ceux qui loin de leurs narcissiques écrans éclairaient les chemins noirs, ( Camus je pense à toi… ).
De ci de là des paroles posées, qui sortent de cette permanente mélasse où tout est confondu : la politique et ses bassesses, l’histoire et ses blessures, et la haine sans limites pour des peuples errants qui souffrent en silence d’être les otages des apprentis sorciers qui occupent et salissent nos espaces de vie…

C’est fou ce flou
C’est flou c’est fou
Chut l’ami doux
Entends le frou frou
C’est si doux ce frou flou
Je n’en vois plus le bout

Le ciel ne trouve pas d’issue
Dans l’aurore aux heures glacées
Il cherche un chemin vers les rondes lumières
Tout est si loin dans sa mémoire brûlée

Écoutez peuple des riants
C’est la marée lasse du soir tombant
Partout le bruit des roulettes
Sur le chemin des partants
On se presse on s’attend on s’éprend
Ils sont loins nos beaux rires d’enfants

Dans le décharnement solitaire
De l’arbre contraint à la nudité automnale
Il y a toute la violence d’une lente agonie
Comme un cri de douleur retenue
Comme un cri de couleur disparue
La sève figée entre les maigres bras
D’une brume fragile
Attend des demains
Paisibles et fleuris

En hiver la terre pleure ;
Le soleil froid, pâle et doux,
Vient tard, et part de bonne heure,
Ennuyé du rendez-vous.
Leurs idylles sont moroses.
Soleil ! aimons ! – Essayons.
O terre, où donc sont tes roses ?
Astre, où donc sont tes rayons ?
Il prend un prétexte, grêle,
Vent, nuage noir ou blanc,
Et dit : – C’est la nuit, ma belle ! –
Et la fait en s’en allant ;
Comme un amant qui retire
Chaque jour son cœur du nœud,
Et, ne sachant plus que dire,
S’en va le plus tôt qu’il peut.
Victor Hugo
Sur le chemin de mes inspirations je jette parfois quelques cailloux en prose. Réflexions, interrogations, que sais-je, elles traversent furtivement, je les saisis au passage. C’est tout…

Et si nous prenions le temps.
Oui c’est cela qu’il nous faut : prendre le temps ; le prendre avec envie, avec désir, avec tendresse. On oublie parfois que dans une expression comme celle-ci le choix des mots est essentiel : il n’est jamais le fruit du hasard. Pourquoi prendre le temps ? S’agit-il de le prendre, de le saisir, de le tenir contre soi charnellement, pour qu’il se sente bien, en sécurité. Prendre le temps contre soi, c’est peut-être comme prendre la main, prendre comme serrer, embrasser, étreindre, caresser aimer…Le temps passe, coule, s’enfuit. Il faut le retenir ! Oh non pas pour stopper sa longue marche inéluctable mais simplement pour le sentir, le ressentir, entendre le battement de son cœur.
Oui je veux prendre le temps

Dans le presque bout
Du pâle gris
D’un lointain matin
Coquin
Câlin
J’ai posé
La belle couleur
Du rire malin

Il n’est pas rare d’entendre parler de traîtrise quand il s’agit de qualifier le comportement de quelqu’un qui, notamment en politique, décide, pour de bonnes ou mauvaises raisons, de changer d’avis ou dont les positions évoluent. S’il peut être légitime et compréhensible de considérer comme une trahison le fait de briser le lien de confiance qui pouvait exister, il me semble qu’il y a aujourd’hui une utilisation abusive de ce terme.
Il s’agit dès lors de considérer comme un traître celui ou celle qui refuse de se laisser emprisonner dans ce que j’appelle une camisole idéologique excluante. Il est heureux, je le pense sincèrement, que des personnes ne s’interdisent pas de penser par elles-mêmes, ce qui peut avoir pour conséquence d’émettre un avis, une opinion divergente, différente, voire simplement complémentaire. Ce n’est non seulement pas grave, mais c’est surtout un signe de vitalité pour la liberté de penser et d’agir. Il m’est d’ailleurs arrivé, à l’époque où j’étais comme on dit « encarté », de partager tout ou partie des points de vue de celles et ceux que j’aurai du aveuglément combattre, pour la simple et bonne raison qu’ils n’appartenaient pas à la même écurie. Et se produit alors, ce phénomène un peu perturbant, quand on est persuadé d’être fondamentalement attachée à la liberté d’expression qui est celui de l’auto-censure. Il y a quelques années j’ai donc décidé de ne plus me contraindre à n’écouter qu’une seule mélodie, ou plutôt un seul refrain. Je commence donc par réfléchir avec les quelques outils que j’ai à ma disposition et je m’exprime librement. Et je ne m’en porte que mieux.

Matinales nous dis-tu ?
Il est plutôt cette heure bancale
Qui hésite entre le presque et le déjà
L’heure de la petite faim
L’heure des glaçons
Qui tintent dans les verres polissons
Bref il est presque midi
11 janvier
L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensité poétique qui provoque des vibrations.

/… Sa famille.
Des cultivateurs dans le Cambrésis. Vingt hectares de lecture fourragère. Quelques bêtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usées, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannée, un vieux cuir craquelé. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumé au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il précisé, mais pas vraiment la mer, une plage plutôt, celle des Argales, à Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me décevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour là, une histoire de lune, de planètes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salée, ah ça ! disait mon père à propos du sel, ça dépend des courants, des marées et même de la lune, André, c’est très compliqué, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’écrire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et façonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande récoltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerçait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…

Sur le cadran mou de mes heures englouties
Je fixe d’un œil qui plisse
Les traces floues de flèches qui filent
La jeunesse rêche des années enfouies
Derrière la lourde porte de mes vagues écrits
J’entends l’amer papier nuit
Qui se froisse dans le vent des soudains
Un texte tiré de l’ouvrage « l’été 80″. Cet extrait est l’introduction de » Gdansk est déjà dans l’avenir « .

…Le temps s’était couvert et la tempête est arrivée portée par le vent du nord. Ce vent était très fort, d’un seul tenant, sans trêve aucune, un mur, lisse et droit. Et la mer de nouveau s’est déchaînée. De la pluie est venue pendant la nuit et elle a été chassée par la force du vent. Toute la nuit ce vent a hurlé, sous les portes, dans les failles des murs, dans la tête, les vallées, le cœur, le sommeil. De même la chambre de laquelle je vous écris a été toute la nuit dans le grondement sombre et massif de la mer. Entre ses eaux, des déplacements s’opéraient, terribles, des fracassements, des éboulements aussitôt colmatés que survenus et dont la violence s’évanouissait dès la surface atteinte, à peine l’air touché, dans un déferlement d’une énorme blancheur…

Ce qui est triste et surtout dangereux dans ce monde qui n’est déjà plus celui du demain mais celui du jamais c’est qu’on ne parle plus, on ne se parle plus.
On ne se parle plus parce qu’on ne sait plus on ne veut plus s’écouter. Les mots qui sortent de votre bouche et qui essaient alors avec cette fière humilité de s’assembler pour former une pensée, de formuler un avis, un point de vue voire même d’exprimer une conviction ne sont plus écoutés, ils sont simplement entendus comme un bruit de plus dans cette monstrueuse cacophonie médiatique.
Ils sont alors immédiatement passés au gros tamis des réactions claniques qui s’estiment supérieures parce qu’elles sont persuadées d’être nourries d’idéologies qui ne sont rien d’autres que des dogmes.
On ne cherche pas qui tu es lorsque tu parles mais on s’intéresse à ce que tu es pour t’enfermer dans une cage ou une pensée différente devient la preuve d’une trahison. On cherche à te dire à qui tu appartiens où à qui tu dois désormais appartenir. C’est ainsi qu’aujourd’hui se construit le soit disant débat politique. Lorsque je formule des idées lorsque j’exprime des convictions que j’ai pris le temps de construire avec exigence et respect je suis immédiatement renvoyé dans des périmètres idéologiques que je combat pourtant de la même manière depuis toujours. C’est par exemple ce qui se produit lorsque je parle de ma vision de la laïcité.
En conséquence et ce post est une rare exception je me tais et je m’épanouis dans l’expression poétique qui pour quelques temps est préservée…
Pour participer à un concours de micro nouvelles j’ai retravaillé un ancien texte que j’avais écrit pendant le confinement.

Ce matin Jules s’est levé en sueur.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, résonnent, chantent au fond de son crâne douloureux.
Jules se souvient rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent, il ressent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble reconnaître cette voix : une voix douce et gaie.
Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant cette compagnie sonore, comme une caresse qui réconforte.
Tous les matins, depuis dix jours, il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ?
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix familière. Il a l’impression qu’elle se rapproche.
Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plaît- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque.
Il commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement. Il ne se passe pas de journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres. Il les bouge parfois, légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages.
Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin, reconnaissons-le, de l’obsession.
Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa belle bibliothèque bien garnie.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher.
Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime aussi les oiseaux. Il est même passionné ET aime les observer, les écouter, et surtout, par-dessus tout ce que Jules aime c’est quand ils s’envolent…
Nous avons donc compris, que comme Jules aime les livres et aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux. Il arrive d’ailleurs assez souvent à Jules de dire que dans une bibliothèque les livres, sont en cage, et qu’il faut de temps à autre les libérer, ouvrir portes et fenêtres et les laisser s’envoler. C’est une image bien entendu ajoute t’il car n’oublions pas qu’il est maniaque et qu’il redoute par-dessous tout que ses livres ne lui échappent.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Soudain Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre fermée. Jules saisit un de ses livres. Il aime tant le feuilleter. C’est un grand livre sur les oiseaux de mer, à la couverture bleutée. Il caresse délicatement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement…
Il aime le doux contact du papier. Il frissonne. Les oiseaux sont là, figés. Mouettes et goélands, sont posés. Il effleure les plumes de papier glacé.
Jules ferme les yeux et entend la mer. Il l’entend et la sent. Sa main glisse sur la page. Il sent un souffle, une vibration, il connait ce livre. Les pages suivantes abritent l’albatros. C’est le plus grand, le plus beau. Un oiseau des océans qui ne se pose jamais. Jules hésite, pose son livre à plat sur la table se lève, ouvre la fenêtre, orientée plein ouest et retourne s’asseoir.
La page se tourne, dans un souffle. Jules entend le vent du large.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Jules calmé s’est endormi.
La page est tournée, l’oiseau s’est envolé.

Pardonne moi ô mer oubliée
Pardonne moi il est long et gris
Ce temps abandonné aux vagues ennuis
Tu es là rassure-toi
Rime sableuse de mes insomnies
J’entends ton roulis
Dans le creux de mes houles nocturnes
Il ondule et glisse en sifflant
Ne crains rien tu sais je t’entends
Le chant mauve de ton écume
Se pose doucement sur la tendre plaine de mes encres apaisées

Douceur animale du soir
Blond regard qui caresse
Souffle chaud
Mémoires fauves
On est si bien
Sans le bruit du mauvais loin

Il faut réagir !
J’ai, une fois de plus, beaucoup de difficultés avec une période où il est demandé, que dis-je, où on « somme » chacune et chacun de réagir. Réagir à tout, et à n’importe quoi. Et, comme à chaque fois où cette question de la réaction refait surface, je pense à Albert Camus qui s’inquiétait que le réflexe ait remplacé la réflexion, que l’on pensait à coup de slogans et surtout surtout que la méchanceté se prenait trop souvent pour de l’intelligence.
Aujourd’hui qu’il s’agisse de la nomination d’un premier ministre, d’un pénalty raté par Mbappé, de la sortie d’un film bon ou mauvais, d’un événement international ou local, il faut réagir. Alors oui pourquoi pas, c’est même souvent nécessaire mais ce qui est généralement exigé c’est une réaction immédiate, instantanée. Une réaction brute de décoffrage quoi. Je suis désolé, mais je revendique le droit à prendre le temps, de réfléchir avant d’agir, de prendre le temps de m’interroger si oui ou non une réaction est utile, légitime et ce qu’elle pourra apporter. En ce qui me concerne, je préfère cantonner mes réactions au seul champ de mes émotions. Certes vous me direz justement qu’une émotion est une réaction (je préférerai dire qu’elle est une expression). Ainsi, pour être juste et éviter d’être jugé sur des réactions émotionnelles, j’ai donc choisi de réagir par le biais de la poésie notamment lorsque j’observe en ouvrant ma fenêtre, le matin, un magnifique ciel d’hiver. Et d’une manière générale le résultat de cette réaction est gratuitement beau et émouvant même s’il suscite parfois certaines réactions….

Courbé, visage fermé
Je portais encore sur les épaules rentrées
L’infâme poids d’une nuit
Au sommeil délabré
Impatient, le pas traînant
J’ai tiré le long rideau de ma lourde insomnie
Le beau matin est arrivé
Dans un fragile bleuté
De bords mauves éclairés

Fracture du soleil
Hier j’épousai le vaisseau neuf
seconde après seconde
fracture du soleil
nous armés de poinçons
faisions de petits trous dans la mer
aux longues lieues
comme des virgules.
Aujourd’hui les galets au coeur
j’étincelle
quelle veine à mon poignet
bat
et
le rejoindra ?
« Les fenêtres bleues »

Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même.
On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…
Janvier 2015, janvier 2025, dix ans après on n’oublie pas les victimes de Charlie Hebdo

Dans l’hiver bleu
De ta mémoire encombrée
N’oublie pas
Les lourdes traces
Que la haine a laissées.
Dans les flammes ocres
De tes souvenirs douloureux
N’oublie pas
Les douces braises
Que l’humanité a attisées.
Sur la route mauve
De ta liberté écartelée
N’oublie pas
Les regards effarés
Des plumes qui se sont envolées…

Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

J’ai sauté l’épais mur des haines communes
Le vert mou d’une prairie m’amortit
Ma main caresse cette terre oubliée
Pas de bruits inutiles
Pas de foule qui souffle sur les braises de nos colères
Ils sont loin les bavardages gluants
Ici tout se sent et s’entend
Tout se tait
On se regarde étonnés
On écoute apaisés
C’est fini tout est oublié
4 janvier

Alerte, nous vous prévenons que nous allons avoir une alerte qui nous préviendra d’un événement dont on peut considérer qu’il est alertant…
Je pense sérieusement qu’il n’y en a plus pour longtemps avant de voir apparaître une application qui émettra des alertes jaunes, rouges, et autres couleurs à inventer pour nous prévenir de l’imminence de l’arrivée sur nos smartphones d’une alerte, destinée à nous prévenir de tout autre chose. Oui il faut prévenir, il faut nous prévenir. Mais, même si je suis convaincu que, par exemple en matière d’événements météorologiques rares, il est nécessaire de prévenir les populations, n’est ce pas devenu une obsession que de tout vouloir anticiper, que d’absolument vouloir éviter l’imprévu. On nous prévient désormais pour la moindre pluie, pour le moindre courant d’air, pour la moindre toux, on nous prévient de l’imminence d’un ralentissement, on nous prévient de l’arrivée du pollen, du soleil, de la nuit même. Et je ne parle pas de la profusion des alertes qui parce que nous sommes en permanence connectés, nous invite à surveiller notre alimentation, notre poids, notre sommeil, notre rythme cardiaque, notre nombre de pas, notre taux de gluten. Attention devient presque le premier mot à apprendre par un enfant. Et pourtant, et pourtant l’inattendu reste toujours merveilleux. J’aime lorsque j’ouvre ma fenêtre le matin être étonné par la couleur du ciel, j’aime être surpris par la rencontre avec quelqu’un que je ne connaissais pas, j’aime tomber de sommeil alors que j’ai bien dormi la veille, j’aime saliver devant une assiette de charcuterie. Bref j’aime vivre

Il faut se rendre à l’évidence
Les lignes droites ont disparu
Fatiguées
Elles se sont courbées
Pour entendre les murmures des coins de ciel
Rien n’est à souligner
Il est inutile d’insister
Il faut se laisser dériver
On finira bien par rêver

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
Belzébuth enragé racle ses violons !
Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau ;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.
Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes :
A l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer…
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !
Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,
Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

C’est dimanche soir.
Il me faut chercher une rime en oir.
Noir, espoir, devoir, lavoir, isoloir ?
Non, ce soir ces oir ne me vont pas…
Alors, euh,
Oui euh, c’est cela ajoute un e !
Poire, foire, armoire, baignoire, bouilloire ?
J’essaie…
Rien ne va, je jette le manche.
C’est un dimanche qui je le crois rime en anche ;
Avalanche, branche, tranche, revanche ?
Ça marche !
Ô quelle belle tranche de dimanche,
Tout me branche,
Il est l’heure blanche,
Celle où je prends ma revanche !
Bof, je trouve que c’est mal emmanché
Cette histoire de rimes ;
Vivement lundi…

Dans ma boîte à mots
Je prends une lettre
Belle, ronde, légère.
La pose sur une feuille
Que le vent a oublié.
Soupir,
Une boucle se forme
La lettre est fermée.
Seule, elle s’ennuie.
Lettre te réclame un ami.
Regarde !
Lui dis-tu,
Prends ce mot
Il est à toi, il t’attend,
Il sourit.
Heureuse,
Lettre E s’est approchée
Contre lui s’est adossé
Des mots doux lui a murmuré,
Dans un cours E s’est invité
Dans ma boîte à cœurs,
Une lettre j’ai postée…
11 décembre
Mots en boîtes
Inédit, à partir d’une photo prise par ma fille Chloé, ma petite fille Lisa est de dos, elle rêve à demain…

Regarde petite, regarde
A l’ouest de tes espoirs
Brillent de beaux lendemains
Ils attendent en silence
Que tu leur montres le chemin
Regarde petite, regarde
Ils ne sont pas loin de ce doux soir
Rires chauds et chants câlins
Vibrent d’impatience
Entre les lignes de tes mains

Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, à lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas à quelle humiliante confrontation tu échappes, tu ne sauras pas de quel débat tu fus le prix, le prix que je dédaigne…
Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai déjà connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu étais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t’introduire à chaque heure dans la pagode secrète de mes pensées, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu’un autre ? Je l’ai fermée à tous.
Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard…
Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais⁹ obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d’une vigilante tristesse ; argentée et crépusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un déchirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste…
Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue volupté, suspendue, attisée, renouvelée… la chute ailée, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort même… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brûlé et d’herbe foulée… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route !
Je te désirerai tour à tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frôle… Je laisse, à chaque lieu de mes désirs errants, mille et mille ombres à ma ressemblance, effeuillées de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-là au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrêteront et où s’envolera de moi une dernière petite ombre….

J’ai posé le pied sur une flaque de pluie
Pas de flic
Pas de floc
Un son sec qui choque
J’ai glissé sur une flaque gelée
Fini l’éclabousse
Ça craque
Ça claque
L’hiver est à nos trousses

Vous avez dit concertation ? Il faut de la concertation… Ce qui nous manque c’est la concertation…Il faut parvenir à un compromis. Et voici encore un mot qui est aujourd’hui en tête de gondole des supermarchés du commentaire et de l’injonction péremptoire (tiens il faudra qu’on en parle de ces deux-là). Et d’entendre que ce qu’il manque, c’est de la concertation, qu’il faut accepter la concertation, qu’on a tenté de se concerter. Mais, car il y a évidemment un mais, que signifier vraiment ce terme…. On sait tous, plus ou moins, que la concertation, se concerter, c’est prendre mutuellement l’avis des uns et des autres, en vue d’un projet commun. Il y a bien quelque chose à voir, me semble-t-il, avec l’écoute.
Cette idée, que dis-je, ce principe directeur de l’écoute m’apparaît comme essentiel et permet de faire le lien avec la racine première de ce mot, puisqu’il s’agit évidemment de concert, lui même dérivé de l’italien concertare. Attention j’ai bien dit concertare qui signifie se concerter et qui n’a rien à voir avec un concert de tarés… Même si, j’en conviens, il peut arriver que la douce harmonie du concert soit troublée par la fausse note d’un allergique à la mélodie commune. On dit d’ailleurs que déconcerter c’est troubler un concert (Il ne faut qu’une voix discordante pour déconcerter toutes les autres.) Ces pérégrinations étymologiques m’amusent beaucoup dans le contexte. Cette proximité avec la musique, avec le concert, m’amène quand même à m’interroger sur la volonté commune de jouer dans le même orchestre, il semblerait que certains instruments, notamment ceux qui produisent du vent, cherchent à prendre le dessus, à tel point que c’est toujours le même petit son de flûte qu’on entend… Et surtout, encore tout ému de la beauté du film « en fanfare » je ne peux m’empêcher de penser que ce qu’il manque c’est un bon chef d’orchestre, ou tout au moins un chef d’orchestre qui ne se contente pas de jouer sa seule partition.
Je vous adresse toutes mes sincères concertations….

Regarde homme pressé
Au cadran des belles surprises
Il est l’heure de l’étonnement
Sur la lente pente des minutes molles
Un clin d’œil s’est invité au croisement
Des impatiences et soulagements
Il te raconte en riant
Une belle histoire de rimes sans fin
4.01.2025

O le blé vert dans une terre qui n’a pas encore sué, qui n’a fait que grelotter!
A distance heureuse des soleils précipités des fins de vie.
Rasant sous la longue nuit.
Abreuvé d’eau sur sa lumineuse couleur.
Pour garde et pour viatique deux poignards de chevet : l’alouette, l’oiseau qui se pose, le corbeau, l’esprit qui se grave.

Chaque soir à la tombée des basses heures
Je reprends la mer sur mon navire d’acier
Dans le sillage de mes pensées du jour
Frétille une mousse de mots légers
J’entends le cri riant d’une mouette oubliée
Il est l’heure du vent dormant
3.01.2025
Comme à chaque début d’années, il est d’usage de s’engager sur de bonnes ( ou mauvaises…) résolutions. Je ne vais pas déroger à cette régle et tente donc une nouvelle rubrique que je vais nommer ( peu d’originalité j’en conviens ) : « billets d’humeur ». Il s’agira, de réagir, de s’étonner, avec humour, et beaucoup d’ironie et parfois une pincée de provocation, sur les actualités et plus particulièrement sur les mots qui accompagnent cette même actualité.

Instabilité
Instabilité ! L’instabilité semble être, depuis quelques mois, le terme consacré pour définir la situation politique en France. Et ce mot que, pour ma part, j’associe souvent à l’équilibre, pour la simple raison que c’est un déséquilibre (une différence de hauteur, de niveau, un vent violent) qui met à mal la stabilité souvent recherchée, peuple toutes les conversations, commentaires, analyses et autres bavardages. On analyse sans fin ce qui peut expliquer cette instabilité, on recherche les responsables ou plus souvent le responsable, car lorsqu’il est singulier, il devient par magie le coupable. On s’interroge sur ce qu’il faudrait, ce qu’il ne faudrait plus, on propose, on suppose, on glose… Et sur ce sujet, comme tant d’autres, on ne prend pas le temps de s’interroger tranquillement sur le sens premier des mots. La stabilité qui, rappelons-le quand même, caractérise ce qui tend à rester dans un état permanent, immuable, qui ne change pas et qui résiste à toutes les contraintes extérieures, pour ma part me semble parfois bien ennuyeuse, et fort peu annonciatrice de changements, d’innovations, de fantaisie, de poésie. Si l’écriture était dans un état de stabilité permanent nous en serions encore figés dans des académismes ennuyeux. Oui, mais il s’agit de politique me direz-vous, et là c’est quand même sérieux, nous avons besoin de stabilité. Oui d’accord, il vaut mieux éviter le chaos, la pagaille, mais vous conviendrez avec moi que s’il est nécessaire que les fondations soient solides, il est agréable parfois qu’il y ait un peu de vent dans les voiles…
3.01.2025

Je file grand vent sous les brumes bleues
Du vieil océan des hivers paresseux
Et je glisse sur les plaques de froids
Aux longues lames d’acier trempé

Amour d’Elsa…
J’ai des peurs épouvantables
Pour trois lignes de sa main
Ses gants posés sur la table
Un chat noir sur mon chemin
L’oiseau l’étoile ou l’échelle
Tout m’est présage glaçant
Tout un monde parle d’elle
Un langage menaçant
Ce que vendredi me laisse
Qu’en fera le samedi
Je crains qu’un mot ne la blesse
Je crains tout ce qu’on lui dit
Tout d’un coup pourquoi se taire
Dans la chambre d’à côté
Son silence est un mystère
Que je ne puis supporter
Je crains d’une crainte affreuse
Tout ce qui peut arriver
Une phrase malheureuse
Les ardoises les pavés
Elle dort je la crois morte
Encore un pressentiment
Mon cœur bat comme une porte
Quand elle sort un moment
Le monde est plein d’escarbilles
Le chien mord le cheval rue
Es-tu folle Tu t’habilles
Tu vas sortir dans la rue
Tu vas sortir Quelle aventure
Sortir sans moi le vilain jeu
J’ai la terreur des voitures
Je crains l’eau comme le feu
Mes jours entiers sont faits d’elle
L’univers est son reflet
Derrière les hirondelles
Le ciel reste ce qu’il est
Perversité des pervenches
Ses yeux à travers ses doigts
Quand le froid fait ses mains blanches
Comme la neige des toits
Jaloux des gouttes de pluie
Qui trop semblent des baisers
Les yeux de tout ce qui luit
Sont raison de jalouser
Jaloux jaloux des miroirs
Des morsures de l’abeille
De l’oubli de la mémoire
De l’abandon du sommeil
Du trottoir qu’elle a choisi
Des mains frôleuses du vent
Ma vivante jalousie
Qui me réveille en rêvant
Jaloux d’un chant d’une plainte
D’un souffle à peine un soupir
Jaloux jaloux des jacinthes
D’un parfum d’un souvenir
Jaloux jaloux des statues
Au regard vide et troublant
Jaloux quand elle s’est tue
Jaloux de son papier blanc
D’un rire ou d’une louange
D’un frisson quand c’est l’hiver
De la robe qu’elle change
Au printemps des arbres verts
De la voir aimer le feu
D’une branche qui la suit
D’un peigne dans ses cheveux
À l’aurore de minuit
De qui donc est-elle éprise
Qu’elle porte ses turquoises
Ah la nuit me martyrise
Avec ses ombres narquoises
Jaloux en toute saison
Traversé de mille clous
À perdre toute raison
D’un parfum d’un souvenir
Jaloux de toute la terre
Quand elle arrive un peu tard
Tous ses gestes sont mystère
Jaloux jaloux des guitares

Amies et amis poètes, je vous souhaite, je nous souhaiteune belle année poétique, pleine de rimes, de rires, de mots doux et tendres. A nous tous, apaisons ce monde morose, à nous tous dessinons des sourires radieux…

Le tribunal académique se réunit pour la dernière fois en cette année 2020. Oh bien sûr, chacun, président en tête, préférerait être dispensé de cette dernière séance, mais le menu qui est proposé est pour le moins alléchant.
Si la journée n’est pas ordinaire, le jugement attendu ne l’est pas moins. En effet, et c’est assez rare, le jury aura aujourd’hui à répondre à une seule et unique requête. Requête précisons le qui a été déposée, par un collectif de citoyens. Le collectif des citoyens qui ne croient plus aux lendemains.
Voici la requête : « Est-il envisageable, ne serait ce que pour une durée limitée à un mois à compter de ce jour, d’interdire l’usage des mots suivants : vœux, souhait, bonne, heureuse, bonheur, santé, prospérité ». Dans l’attente du rendu de la décision le collectif précise qu’il gardera un silence absolu.
Le jury est constitué aujourd’hui d’un dresseur d’ours en peluche, d’une trompettiste bègue, d’un ventriloque ventripotent, d’une arracheuse de larmes de crocodile, d’un équilibriste amnésique et d’une cuisinière buveuse de rhum.
Le président présente la requête à la cour et donne la parole à l’avocat du collectif. Sa plaidoirie est exemplaire. Il explique qu’il est des périodes où il vaut mieux ne rien dire plutôt que de vendre du rêve. Il appuie son argumentation en effectuant un parallèle avec les nombreux jugements prononcés pour publicité mensongère.
Le président et le jury se retirent, et au grand étonnement de l’assistance très nombreuse ne reviennent que quelques minutes après.
Raclement de gorge : le président s’éclaircit la voix.

Et si l’on ne se disait rien
Se croiser et se sourire
Se parler et se souvenir
Et si l’on se disait tout
Se rencontrer et s’étonner
Se séduire et s’aimer
Et si l’on se disait demain
Se rêver et se promettre
S’espérer et s’oublier
Souffrir dans un souffle
Seul et perdu
Dans la foule des absents

Et demain j’écrirai une page de rire
Elle contera l’histoire d’un presque rien
Qui remonte à la source
D’un fleuve de soupirs
Le ciel est bas et ouvre ses vannes
Trois gouttes de peu roulent vers la lointaine mer
Ma page frissonne sous l’œil du torrent
Il est venu le temps de la feuille qui se tourne
J’ai la plume qui sursaute
Je trempe un reste de mon impatience
Dans un pot de brume mauve
Et pose sur sans trembler trois points d’inattention

Petite goutte d’eau,
Garderas-tu dans ta mémoire gelée
Le souvenir du chant glacé
De ta source cachée ?
Petite goutte d’eau,
Glisseras-tu en riant
Entre les bras protecteurs
D’une longue vallée sans lueur ?
Calme-toi,
O petite goutte d’eau,
Oublie ta montagne éternelle,
Fonde-toi dans la masse d’eau bleue…
Et roule, roule,
Petite goutte d’eau,
Jusqu’à la mer d’en bas
Qui entre ses bras te prendra
Alors petite goutte d’eau,
Tout doucement tu murmureras
Cette belle histoire
Que tant de fois tu as racontée…
14 février 2021

Joue contre joue deux gueuses en leur détresse roidie ;
La gelée et le vent ne les ont point instruites, les ont négligées;
Enfants d’arrière-histoire
Tombées des saisons dépassantes et serrées là debout.
Nulles lèvres pour les transposer, l’heure tourne.
Il n’y aura ni rapt, ni rancune.
Et qui marche passe sans regard devant elles, devant nous.
Deux roses perforées d’un anneau profond
Mettent dans leur étrangeté un peu de défi.
Perd-on la vie autrement que par les épines?
Mais par la fleur, les longs jours l’ont su !
Et le soleil a cessé d’être initial.
Une nuit, le jour bas, tout le risque, deux roses,
Comme la flamme sous l’abri, joue contre joue avec qui la tue.

Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent.
Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé.
Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture.
Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire ….
« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue.
« Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. »
Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque.
Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant :
Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit :
« Compartiment non-lecteur, no reading »
Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page.
« J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »

Tout d’abord personne ne s’est aperçu de rien, et quand on ne dit personne, on doit vite reconnaître que de toute façon on ne parle pas de beaucoup. Certes, il ne s’agit pas, une fois de plus, d’affirmer que le nombre de lecteurs diminue, mais de reconnaître que la lecture est de plus en plus instrumentale, et de moins en moins viscérale. Et quand j’utilise le terme de viscéral, il est celui qui est le plus approprié. Il s’agit de cette lecture qui part de l’œil, puis prend le frais dans l’arrière-pays de la tête avant de descendre dans les tripes, et tout remuer. Cette lecture a besoin de ces mots qui vibrent, de ces mots qui caressent, qui chantent, qui surprennent, de ces mots qui essoufflent, qui apaisent…
Pourtant ce matin, comme tous les jours Jules a commencé à feuilleter ces livres qu’il aime tant. Il a tourné quelques pages, rapidement, puis a pris son temps, et s’est arrêté gorge serrée. Partout sur la page, des trous, au début d’un vers, au milieu d’une strophe, dans un titre. Des mots se sont envolées, ils ont disparu. Il pense à une plaisanterie, un canular peut-être : qui aurait pu dans la nuit prendre le temps de lui voler des mots, des mots si beaux.
Il s’attarde sur un texte d’Eluard : dans ce magnifique texte, les étoiles se sont évanouies, les fleurs se sont fanées, les paupières se sont fermées. Il poursuit ses lectures et partout des trous ont pris la place des caresses, de la douceur, de la pluie. La mer et ses vagues ont disparu, plus de vent, pas un soupir, pas un frisson. Tous les mots qu’il aiment ont été enlevés. Jules est persuadé qu’il rêve encore, il se pince pour s’éveiller. Mais rien n’y fait, les mots, ses si beaux mots se sont échappés. Où se sont-ils cachés ?
Un peu déprimé, il ouvre la radio, peut-être une explication. Jules n’aime pas la radio, parce que ce sont des sons électriques, mais ce matin il se sent seul, si seul. Il écoute, il n’est pas un habitué, il écoute avec attention, avec curiosité et doucement, tout doucement il commence à sourire. Voici ce qu’il entend : « vous êtes bien sur votre radio habituelle, mais nous prions nos auditeurs de nous pardonner, ce matin pour une raison que nous ignorons encore, beaucoup de nos mots habituels ne passe plus à l’antenne, ils ne parviennent plus à sortir de la bouche de nos chroniqueurs et journalistes ».
Jules écoute, il sourit, il est bien, tous ses mots sont là, ils ont pris la place des mots en ique, des mots en tion, des mots en eur, il est si bien, c’est comme une douce mélodie… »

Comme tous les matins, Jules se lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit, s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur, il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de café.
Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.
Jules est dans sa cuisine, le café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui est-elle celle qui aime la lune ? »
Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !
C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».
16 novembre 2019

C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun !
Ecrans petits et grands,
Écrans numériques,
Écrans électroniques,
Ecrans cathodiques,
C’est le noir,
Noir sidéral,
Pas une diode,
Pas un clic,
C’est la panique
C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran. Vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais…Une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite…
Et c’est ainsi qu’au même moment, dans tout le pays, des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne ,se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout.
En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer. L’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie.
Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment : tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle. Pour commencer la météo, et incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires.
Il est huit heures,
Partout cela bourdonne,
Parfois cela ronchonne,
Il est huit heures,
Plus un clic
Numérique, électronique,
L’heure est si belle,
Vêtue de ses plus belles aiguilles….
14 novembre 2019

L’air est si vif et coupant
Il crisse en glissant
Sur peaux raides et sêches,
S’accroche au sol gisant,
S’infiltre en soufflant,
Chasse sur les terres
Depuis hier abandonnées
Du bel été envolé.
Rides de la terre écartelées
Bardées de blanc
Se sont figées.
De vagues en vagues,
Le champ a ondulé
Longues franges gelées
Herbes folles ont avalé.
Armé d’une douce poudre blanche
Hiver a explosé

Aux portes de l’hiver qui frémit,
Novembre a frappé.
Terre encore assoupie,
Sans un mot s’est étirée.
Rides blanches ont jailli
Sur les sourires de l’été…

Quel oiseau ivre naîtra de ton absence
toi la main du couchant mêlée à mon rire
et la larme devenue diamant
monte sur la paupière du jour
c’est ton front que je dessine
dans le vol de la lumière
et ton regard
s’en va
sur la vague retournée
un soir de sable
mon corps n’est plus ce miroir qui danse
alors je me souviens
tu te rappelles
toi l’enfant née d’une gazelle
le rêve balbutiait en nous
son chant éphémère
le vent et l’automne dans une petite solitude
je te disais
laisse tes pieds nus sur la terre mouillée
une rue blanche
et un arbre
seront ma mémoire
donne tes yeux à l’horizon qui chante
ma main
suspend la chevelure de la mer
et frôle ta nuque
mais tu trembles dans le miroir de mon corps
nuage
ma voix
te porte vers le jardin d’arbres argentés
c’était un printemps ouvert sur le ciel
il m’a donné une enfant
une enfant qui pleure
une étoile scindée
et mon désir se sépare du jour
je le ramasse dans une feuille de papier
et je m’en vais cacher la folie
dans un roc de solitude

J’arrache un à un des pétales de rire à la fleur grise de mes angoisses
Les vents mauvais s’écrasent sur les digues de mémoires effacées
J’ouvre grand les bras aux passeurs de sourire
Les regards coupants s’épuisent sur les angles ronds des murmures disparus
J’entends la caresse d’un refrain aux douces rimes retrouvées

J’arrache un à un des pétales de rire à la fleur grise de mes angoisses
Les vents mauvais s’écrasent sur les digues de mémoires effacées
J’ouvre grand les bras aux passeurs de sourire
Les regards coupants s’épuisent sur les angles ronds des murmures disparus
J’entends la caresse d’un refrain aux douces rimes retrouvées

On ouvre ses volet et oh
Première neige est là
L’œil plissé d’un reste de sommeil
S’ouvre en grand
Ce matin est si blanc
Oh il a neigé
Flocons légers
Se posent sans un bruit
Chut rien ne bouge
La nuit continue au dedans
Il fait si chaud
Dans le creux des rêves d’enfant

C’est dit, c’est décidé, il le faut, vous le voulez, vous devez parler ! Oui c’est cela, pas de doute, il faut que vous vous exprimiez, vous le ressentez. C’est très fort, presque un réflexe. Il faut que cela sorte ! C’est bien, c’est normal… Mais attention au mauvais réflexe ! Il peut conduire à une fausse route…
Voici donc quelques conseils.
Avant tout, il faut que vous respiriez, que vous ressentiez, que vous réfléchissiez. Ceci fait, vous descendrez tranquillement dans votre réserve à mots. Vous seul connaissez le chemin qui y conduit. Et là, attention, vous entrez sans frapper ! Pas de cris, pas de brusque lumière. Un mot qu’on surprend est un mot qui bondit, qui rugit. Un réveil brutal et il vous saute à la gorge.
Finies les courbes qui ondulent, oubliées les rondes voyelles. Le mot mal choisi est aigre, et coupant.
Entrez, éveillez chacun avec le ton qui lui convient. Et surtout, surtout, pensez à ce que vous vouliez dire, à ce que vous souhaiteriez partager. Attention, il ne faut pas vous précipiter. Comparez, et si vous le pouvez : goûtez ! Il faut que l’accord soit parfait.
Votre casier à mots ainsi garni de bons et beaux mots, refermez (toujours sans claquer la porte ), remontez, et bien sûr dégustez.

C’est un soir ordinaire
Vide de beau.
Et toi, homme d’en haut
Tu rêves, tu espères,
Une belle ombre à ton tableau
Sur le quai, tu as posée.
Un peintre de nuit est passé.
Quelques instants il a contemplé.
Un sourire il a taillé,
Pointes de plume il a trempées.
Deux touches de vague
Il a posées.
Sur une lourde tâche de gris,
Deux gouttes qui brillent,
En chantant, il a mélangées.
» Ouvre les yeux, l’ami,
Tout est fini, tu seras heureux ! »

Il y a un navire dans mon jardin !
Un navire, mon ami, impossible, vous divaguez !
Oh non, vous dis-je, ce n’est pas un mirage…
Hier soir, c’est vrai,
Avec la nausée je me suis couché.
Toute une journée perdue à naviguer
Sur le bleu électrique de l’océan numérique.
Oh je le sais, c’est laid,
Pas une vague, pas un souffle salé.
Pour ce long naufrage à tous imposés.
Oh oui, bien sûr,
Parfois un peu de mousse
Sur la crête pâle des mots enfermés.
Alors oui, je le concède,
Quand le soir est tombé,
J’étais triste et abandonné.
Tant de bruits, tant de cris
Ce monde est fou.
Dans les bras de la nuit, je me suis blotti.
Doucement mes lourdes paupières j’ai baissées.
Tous mes rêves bleus se sont éveillés.
Un à un, ils se sont envolés
Au fond du ciel noir de ma mémoire meurtrie.
Et ce matin, oui c’est vrai ,
Il y a un navire dans mon jardin…

Dans le peuple de l’aube
Pas un qui ne bouge
Sur la table basse
De la nuit qui s’achève
Quelques restes de silence
Une odeur de café
Charme les papilles endormies
Battement d’ailes
Les paupières s’étirent
C’est un matin qui sourit

Lassé de me cogner
Aux angles mauves
Du grand mur gris
De vos molles promesses
J’ai rêvé d’une fenêtre
Ouverte sur le souffle bleu
De nos demains heureux

Les mots ne sautillent plus
Sans préavis ils se sont tus
Souvenez- vous
Vous qui nous abîmez
Nous étions beaux
Vous étiez vrais
Fermez les yeux
Respirez
Je vous en prie
Aimez-les
Emmêlés
Ces deux l
A la plume légère
Aimez-les
Ils vont ont rendu
Si belle

Sensation
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

J’ai plongé la main,
Dans le fond mauve de ma poche à sourires.
Il y restait quelques miettes d’air marin ;
Dans le doux creux de ma paume de cire
J’entends, elles chuchotent un chant câlin.
Ô si beaux ces mots loin du pire.
Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.
Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Mais on y croit encore
Parce que l’unique s’immobilise
Parce que la règle est identique
Parce que les textes gravent leurs mots
Pour s’en souvenir
Et pour que les autres disent
Qu’ils ont bu
Une autre chose
Une autre dose
Qui oublie le hasard
Du verbe sans sommeil
Qui oublie le remords
Du jour sans soleil
A vanter des histoires
On finit par crever
Alors toi tu t’inventes une mort
Pour les lèvres de celle qui t’écoute
Et tu lui parles d’une autre
Partie pour là-bas
Et elle te tient la main
Parce qu’elle sait que t’as peur
Et toi tu as envie de lui dire
Que tu l’aimes
Parce que c’est vrai
Mais tu as peur
Parce qu’elle est trop proche
Parce qu’elle ressemble trop
Au souvenir
Que tu as voulu oublier
Mais qui appartient aussi à d’autres
A celles que tu n’as pas prévues
Mais que tu arrives à rencontrer
Février 1980
Je reviens avec mes poèmes de jeunesse : en voici un nouveau que je viens de redécouvrir et que je publie en deux parties…

Gueule de vagabond
Esprit moribond
Ton oeil se perd dans ta mémoire
Comme ta larme
A l’horizon de ton regard
S’est noyée
Dans un voyage sans retour…
Partie, finie
Totalité sans remords
Pour un fou qui s’en fout
Dans l’histoire de son rêve
Qui s’étouffe en recherchant
Partie, finie
Jouet d’un regard
Qui dit toujours non
Parce qu’il a peur du champ
Où ils ont cultivé son indifférence
Et où il a disparu
Emporté par une affreuse ressemblance
Avec la mort
Des ceux qui le lui ont dit…
Mais pourquoi
Pourquoi ?
La Charente avec dans le fond Rochefort et le pont transbordeur, photo réalisée par ma cousine Aline Nédélec

A l’ouest de mon premiers regard
S’étire en glissant ce long soupir
Chant de brumes d’autres mémoires
Il est difficile d’être triste longtemps
Ce n’est plus ton rire qui invite au combat
Je garde en secret ce fond de silence
Je te l’offre tu feras un bouquet de fleurs séchées

Il est parfois des flous un peu fous
On se pousse du coude
On étire le cou
Les couleurs sont révoltées
On veut se mélanger
On veut se serrer fort
Se mélanger les pinceaux
Et rire ensemble
De vos yeux qui se plissent
A trop chercher
Nos pâleurs
Nos noirceurs
Nos rougeurs
Nos belles humeurs
20 décembre

Au bout de la longue nuit de décembre qui joue les prolongations
De jeunes nuages roulent des épaules
Regarde les ils se poussent et se tordent le cou
Pour prendre place à la table mauve de la belle aurore
Elle brille dans sa blonde attente
Et souffle en riant des bulles bleues
Douces perles semées sur le champ du lève matin
La poésie c’est aussi l’image et les émotions qu’elle procure. Depuis quelques temps j’ai installé un piège photographique dans la forêt qui est en limite de mon terrain et j’ai parfois de belles surprises qui me remplissent de joie. En voici quelques unes…





Il n’aimait pas, lorsqu’on parlait de lui, qu’on dise le père Thomas. Avant tout, parce que Thomas c’était son prénom et dans ce village tout le monde avait la fâcheuse habitude d’accoler le prénom à père ou mère. Chacune et chacun devenait le père Marcel ou la mère Jeanne. Mais par-dessus tout, c’était la connotation religieuse qui le rebutait. « Comme si j’étais un prêtre en soutane ! » Il faut dire que Thomas Rabuteau était en délicatesse avec tout ce qui touchait de près ou de loin à la religion, aux croyances, aux idéologies. « Toutes ces fadaises sont à l’opposé de ce qui est le plus important pour moi : la rigueur scientifique… ». En conséquence, tout amical et bienveillant que cela puisse être, « le père Thomas », ce n’était pas sa tasse de thé. Il préférait qu’on ne dise rien, ou alors Rabuteau, même « l’autre » ne le dérangeait pas.
Il faut reconnaître que notre Rabuteau était grognon pour ne pas dire acariâtre. Il vivait seul, sans que personne ne puisse dire s’il y avait eu un jour une madame Rabuteau. Si cela avait été le cas, on aimait à dire qu’elle devait avoir bien du courage, certains disaient du mérite, pour supporter un tel bonhomme. Tout cela parce qu’on ne le voyait presque jamais en ville, il ne fréquentait pas le café des sports, haut lieu de l’actualité locale et de ses commentaires, on le rencontrait rarement dans les magasins. Il semble même qu’il se faisait souvent livrer à domicile, mais là aussi personne n’aurait pu dire avec certitude de quoi il s’agissait. C’étaient des camionnettes UPS qui dans ce petit coin de France rurale paraissaient suspectes. Il semblait ne plus travailler, alors qu’on estimait qu’il était certainement plus jeune qu’il n’y paraissait. Bref, Rabuteau intriguait.
A toute heure de la journée, on le voyait arpenter les allées de son jardin, des outils à la main. Il était souvent baissé, on pourrait même dire qu’il était plié en deux, au-dessus de ses semis de salades, de ses plans de courgettes. Ce qui alimentait le plus les conversations, c’est qu’il y était aussi la nuit. Plusieurs gars du village qui travaillaient en « trois huit » l’avaient vu plusieurs fois, soit très tard le soir, soit tôt le matin.
On disait qu’il n’était pas de la région, que c’était un ancien militaire qui arrivait de l’étranger, les plus vigilants prétendaient qu’il sortait de prison, qu’il avait certainement un bracelet électronique. Personne au village ne se souvenait comment il était arrivé là. Il avait emménagé la nuit dans cette petite maison à la sortie du bourg. C’était l’ancien logement du garde-barrière. Depuis que les passages à niveau sont automatisés, la SNCF met en vente toutes ces petites barraques. La singularité de celle-ci, c’était son immense jardin. Déjà, à l’époque du père Marcel, dernier garde- barrière, on ralentissait souvent pour s’extasier devant la taille des potirons. On les voyait même par la fenêtre du compartiment quand le train ralentissait.
Un matin, on avait vu les volets ouverts, de la lumière à l’intérieur et une silhouette sombre qui prenait des mesures dans le jardin. Il était arrivé là sans prévenir, sans se présenter. On se souvient simplement, parce que Gaby l’avait raconté à tout le monde en riant, que quelques jours après son arrivée, il était allé à la maison de la presse et qu’il avait demandé s’il y avait les horaires des marées dans le journal local. « Les horaires des marées ? Oh l’ami, on est en Bourgogne ici, pas en Bretagne ». En guise de compensation, ou plutôt de consolation, Gaby lui avait proposé l’almanach du père Benoit. « Vous verrez c’est plein d’infos, notamment pour les jardiniers ». Rabuteau avait eu l’air satisfait. Bref, Rabuteau non seulement intriguait, mais il inquiétait. Au village on n’avait pas l’habitude des originaux, encore moins des étrangers. En réalité, on ne les aimait pas.
Ceux qui le connaissaient le mieux, c’étaient les jardiniers de la mairie. Ils s’arrêtaient au grillage du jardin et lui parlaient. Il racontait qu’il faisait des expériences, des croisements entre plants, il leur avait parlé de ses voyages à l’étranger pour étudier les légumes.
« Des voyages à l’étranger pour étudier les légumes ! » Au café des sports, tout le monde se posait encore plus de questions. En fait, quand on ne sait rien sur quelqu’un on invente, on suppute, mais dès qu’on connait quelques bribes, on suspecte, on brode, on affabule. « C’est un chimiste, je vous le dis, on le voit à son tablier, mon prof de chimie avait le même », « oui, un chimiste ou une espèce de sorcier, pourquoi il est arrivé la nuit à votre avis, et ben parce que c’est un sorcier ? ».
Thomas Rabuteau ne se doutait de rien, il était tellement concentré sur sa tâche que la moindre rumeur aurait bien eu du mal à l’atteindre. Et pour être complètement sincère, il s’en moquait.
Cela faisait maintenant trois ans qu’il était au village. Les bavardages le concernant commençaient à s’épuiser, il faisait désormais partie du paysage, il était presque devenu un petit plus pour le folklore local. On pouvait même s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre, l’office de tourisme propose un passage devant le jardin du père Thomas. Jardin, convenons-en, qui était devenu une véritable attraction.
Nous étions dans la première quinzaine de septembre, ce devait être un mardi. Levé à son habitude dès potron minet, le père Thomas jeta un œil sur son jardin depuis la fenêtre de sa chambre et resta figé de stupeur…
Il n’en croyait pas ses yeux. Il avait réussi. Comme il était très tôt, la lumière du jour était encore hésitante. Rabuteau se frotta encore les yeux, se saisit de ses lunettes posées sur la commode, prit la peine de les nettoyer méticuleusement, les chaussa et observa calmement ce qu’il distinguait. La lune était encore largement visible, il faut dire qu’elle était pleine. Mais non, il ne rêvait pas, ce qu’il voyait était bel et bien réel. Des années qu’il attendait ce moment, des années qu’il faisait des essais, des calculs, qu’il prenait des notes, qu’il cherchait des solutions pour vérifier son hypothèse. Il se souvient qu’à l’école d’ingénieurs, les autres étudiants et certains professeurs se moquaient gentiment de lui : il était devenu Rabuteau l’illuminé, Rabuteau le farfelu. Et cela avait continué pendant des années, ses collègues des différentes chambres d’agriculture où il avait exercé ne comprenaient pas ses obsessions.
Mais Rabuteau n’avait jamais douté, il était sûr de lui, alors il avait voyagé, il avait observé, comparé, vérifié. Il avait choisi de venir s’installer dans ce petit village de Bourgogne, parce que d’après ses calculs, c’était ici et nulle part ailleurs que la lune aurait le plus d’effets sur la nature. En fait, Rabuteau, qui était né au bord de l’océan était depuis son plus jeune âge fasciné par le phénomène des marées. Très jeune, il avait constaté que plus les jardins sont proches de l’océan, plus les légumes grossissent en période de haute mer.
Il avait rempli des cahiers entiers de ses observations. Et lorsqu’il avait décidé de devenir agronome, son seul objectif avait été de parvenir à prouver qu’il est possible de produire très rapidement d’impressionnantes quantités de légumes, de tailles phénoménales, et ce, sans impact significatif sur l’environnement.
Tous les souvenirs de ses recherches, de ses échecs surtout, remontaient ce matin alors qu’il était là, figé derrière sa fenêtre à contempler le résultat de son travail.
Il a réussi ! Il ne prend même pas la peine d’enfiler sa tenue de jardinier. Il est en pyjama mais cela n’a aucune importance, de toute façon personne ne le verra. Il se précipite à l’extérieur, en pantoufles. Tant pis pour la rosée, tant pis pour la boue qui ne manquera pas de se coller sous les semelles en crêpe de ses chaussons. Personne ne lui dira rien. Il ne sait plus où donner de la tête. Il touche, il tâte, il soupèse, il caresse, il flatte de sa main caleuse. Et il prend des notes sur son éternel carnet qui ne le quitte jamais.
Les courgettes énormes sont les premières à attirer son attention. Certaines d’entre elles, à vue d’œil, mesurent plus d’un mètre cinquante et doivent peser dans les quarante kilos. On voit bien d’ailleurs qu’il a du mal à soulever l’une d’entre elles. Il s’y prend à plusieurs reprises, mais c’est peine perdue.
C’est simple, c’est le jardin des miracles, ou le jardin d’Eden. Mais ce ne sont pas les images que Rabuteau a en tête, il déteste toutes ces métaphores, ces allusions religieuses, et si, à cet instant, on lui avait demandé à quoi lui fait penser son jardin, quelle comparaison il ferait, il est fort probable qu’il aurait répondu : « il me fait penser à un jardin avec de gros légumes ». C’est un pragmatique, et s’il est sidéré ce matin, c’est d’abord parce qu’il ne s’attendait pas à une telle réussite.
Que s’est-il passé cette nuit ?
C’est la question que se posent les premiers passants. Ils sont stupéfaits, on est en pleine science-fiction. Rabuteau ne voit personne, il n’entend rien, il continue ses mesures, il photographie. On sent qu’il est saisi de la fébrilité du chercheur qui est parvenu à vérifier une hypothèse, mais on voit bien aussi qu’il doute. Peut-être qu’il rêve encore. On le voit même se mettre des gifles, se pincer. Bref, il ne se rend pas compte qu’en, à peine une demi-heure, le quart de la population du village est agglutiné derrière la grille, on entend des Oh, des Ah, des petits cris et des gros chuchotements. Mais Rabuteau lui n’entend rien.
« Vous voyez je vous l’avais bien dit, cet homme est dangereux, c’est un sorcier ! » L’une des commères du village, Rosalie, qui prétend tout savoir est une des plus loquaces. Bras croisés, l’œil mauvais, elle accueille tous les nouveaux curieux avec cet aplomb caractéristique de celles qui ne savent rien mais n’en pensent pas moins.
Rabuteau, toujours en pyjama, est seul au monde. Il est en extase devant ses tomates. Une seule d’entre elles pourrait largement nourrir une famille nombreuse. Les heures défilent et il ne se rend compte de rien. Une équipe télé vient d’arriver, c’est le maire qui les a prévenus, un peu de publicité pour le village c’est toujours bon pour le commerce. On a aussi prévenu l’école d’ingénieurs agronomes de Dijon, ce doit être la directrice de l’école primaire qui a pris l’initiative, elle est une des seules à ne jamais avoir été sensible aux rumeurs et aux propos déplacés sur Rabuteau. Comme lui, c’est une cartésienne, et elle est intimement persuadé que tout peut s’expliquer.
Lorsque l’équipe de « Agrosup » Dijon est arrivée sur place, Rabuteau est en train d’écosser une énorme cosse de petits pois. En fait, plus qu’une cosse, on dirait plutôt une trousse, une grosse trousse bien ventrue, dont le contenu en tombant dans la cuvette produit un son lourd comme celui d’une balle de tennis.
« Rabuteau, alors ça y est, tu as réussi ! » Rabuteau sursaute, il reconnait la voix nasillarde d’un de ses anciens camarades devenu aujourd’hui chercheur en agronomie. Un de ceux qui se moquait le plus de lui le prenant pour un illuminé. Il pose sa cuvette pleine de ce qu’on pourrait désormais appeler des « gros pois » … Il voit tous ces visages collés aux grilles de son jardin. Il avance, tout en resserrant la ceinture de son pyjama comme pour se donner une contenance sérieuse. Il a le sourire. L’équipe de télévision est toute proche, le micro du journaliste n’est plus qu’à quelques centimètres de la grille. Rabuteau le saisit avec autorité et n’attend même pas la question. Il va faire une déclaration. Tout le monde est bouche bée, on l’a rarement entendu parler.
« Mes chers amis, je savais depuis des années déjà que la lune avait une influence sur la croissance des légumes. J’ai passé aussi des années à observer le phénomène des marées, j’ai fait des prélèvements dans un nombre incalculable de jardins situés au bord des océans, j’ai utilisé les composantes chimiques de certaines algues pour fabriquer des engrais concentrés, et c’est cette nuit au moment où la pleine lune était à son apogée que, ce que j’appellerai la croissance explosive a eu lieu. C’était exactement à 0 h 25. ». Rabuteau estime qu’il en a assez dit. Il rend le micro au jeune journaliste, un peu interloqué, et semble déjà vouloir retourner à ses mesures.
« Oui il a raison Rabuteau, quand on est rentré vers 0 h 30, on est passé devant chez lui, on a cru qu’on avait trop bu, on a vu un potiron si gros qu’il faisait de l’ombre sur le trottoir, faut dire qu’avec la pleine lune on y voyait comme en plein jour »
Rabuteau a marqué un temps d’arrêt. Une marée c’est 12 h 25 minutes, il est presque 10 heures…il observe le potiron dont il a été question. Certes, il est encore de belle taille, mais de là à faire de l’ombre… Il sort son carnet, reprend ses calculs en tremblant un peu.
Il est 12 h 30, tout le monde est rentré déjeuner. Rabuteau est abattu. Il est encore en pyjama, assis sur sa brouette. Comme lui, le jardin est d’une tristesse infinie. Tout est rabougri, flétri. Dans la cuvette, on distingue de minuscules légumes, les plus gros d’entre eux, certainement des courges, ont la taille d’une noisette…

Rabuteau, toujours en pyjama, est seul au monde. Il est en extase devant ses tomates. Une seule d’entre elles pourrait largement nourrir une famille nombreuse. Les heures défilent et il ne se rend compte de rien. Une équipe télé vient d’arriver, c’est le maire qui les a prévenus, un peu de publicité pour le village c’est toujours bon pour le commerce. On a aussi prévenu l’école d’ingénieurs agronomes de Dijon, ce doit être la directrice de l’école primaire qui a pris l’initiative, elle est une des seules à ne jamais avoir été sensible aux rumeurs et aux propos déplacés sur Rabuteau. Comme lui, c’est une cartésienne, et elle est intimement persuadé que tout peut s’expliquer.
Lorsque l’équipe de « Agrosup » Dijon est arrivée sur place, Rabuteau est en train d’écosser une énorme cosse de petits pois. En fait, plus qu’une cosse, on dirait plutôt une trousse, une grosse trousse bien ventrue, dont le contenu en tombant dans la cuvette produit un son lourd comme celui d’une balle de tennis.
« Rabuteau, alors ça y est, tu as réussi ! » Rabuteau sursaute, il reconnait la voix nasillarde d’un de ses anciens camarades devenu aujourd’hui chercheur en agronomie. Un de ceux qui se moquait le plus de lui le prenant pour un illuminé. Il pose sa cuvette pleine de ce qu’on pourrait désormais appeler des « gros pois » … Il voit tous ces visages collés aux grilles de son jardin. Il avance, tout en resserrant la ceinture de son pyjama comme pour se donner une contenance sérieuse. Il a le sourire. L’équipe de télévision est toute proche, le micro du journaliste n’est plus qu’à quelques centimètres de la grille. Rabuteau le saisit avec autorité et n’attend même pas la question. Il va faire une déclaration. Tout le monde est bouche bée, on l’a rarement entendu parler.
« Mes chers amis, je savais depuis des années déjà que la lune avait une influence sur la croissance des légumes. J’ai passé aussi des années à observer le phénomène des marées, j’ai fait des prélèvements dans un nombre incalculable de jardins situés au bord des océans, j’ai utilisé les composantes chimiques de certaines algues pour fabriquer des engrais concentrés, et c’est cette nuit au moment où la pleine lune était à son apogée que, ce que j’appellerai la croissance explosive a eu lieu. C’était exactement à 0 h 25. ». Rabuteau estime qu’il en a assez dit. Il rend le micro au jeune journaliste, un peu interloqué, et semble déjà vouloir retourner à ses mesures.
« Oui il a raison Rabuteau, quand on est rentré vers 0 h 30, on est passé devant chez lui, on a cru qu’on avait trop bu, on a vu un potiron si gros qu’il faisait de l’ombre sur le trottoir, faut dire qu’avec la pleine lune on y voyait comme en plein jour »
Rabuteau a marqué un temps d’arrêt. Une marée c’est 12 h 25 minutes, il est presque 10 heures…il observe le potiron dont il a été question. Certes, il est encore de belle taille, mais de là à faire de l’ombre… Il sort son carnet, reprend ses calculs en tremblant un peu.
Il est 12 h 30, tout le monde est rentré déjeuner. Rabuteau est abattu. Il est encore en pyjama, assis sur sa brouette. Comme lui, le jardin est d’une tristesse infinie. Tout est rabougri, flétri. Dans la cuvette, on distingue de minuscules légumes, les plus gros d’entre eux, certainement des courges, ont la taille d’une noisette…

Mais Rabuteau n’avait jamais douté, il était sûr de lui, alors il avait voyagé, il avait observé, comparé, vérifié. Il avait choisi de venir s’installer dans ce petit village de Bourgogne, parce que d’après ses calculs, c’était ici et nulle part ailleurs que la lune aurait le plus d’effets sur la nature. En fait, Rabuteau, qui était né au bord de l’océan était depuis son plus jeune âge fasciné par le phénomène des marées. Très jeune, il avait constaté que plus les jardins sont proches de l’océan, plus les légumes grossissent en période de haute mer.
Il avait rempli des cahiers entiers de ses observations. Et lorsqu’il avait décidé de devenir agronome, son seul objectif avait été de parvenir à prouver qu’il est possible de produire très rapidement d’impressionnantes quantités de légumes, de tailles phénoménales, et ce, sans impact significatif sur l’environnement.
Tous les souvenirs de ses recherches, de ses échecs surtout, remontaient ce matin alors qu’il était là, figé derrière sa fenêtre à contempler le résultat de son travail.
Il a réussi ! Il ne prend même pas la peine d’enfiler sa tenue de jardinier. Il est en pyjama mais cela n’a aucune importance, de toute façon personne ne le verra. Il se précipite à l’extérieur, en pantoufles. Tant pis pour la rosée, tant pis pour la boue qui ne manquera pas de se coller sous les semelles en crêpe de ses chaussons. Personne ne lui dira rien. Il ne sait plus où donner de la tête. Il touche, il tâte, il soupèse, il caresse, il flatte de sa main caleuse. Et il prend des notes sur son éternel carnet qui ne le quitte jamais.
Les courgettes énormes sont les premières à attirer son attention. Certaines d’entre elles, à vue d’œil, mesurent plus d’un mètre cinquante et doivent peser dans les quarante kilos. On voit bien d’ailleurs qu’il a du mal à soulever l’une d’entre elles. Il s’y prend à plusieurs reprises, mais c’est peine perdue.
C’est simple, c’est le jardin des miracles, ou le jardin d’Eden. Mais ce ne sont pas les images que Rabuteau a en tête, il déteste toutes ces métaphores, ces allusions religieuses, et si, à cet instant, on lui avait demandé à quoi lui fait penser son jardin, quelle comparaison il ferait, il est fort probable qu’il aurait répondu : « il me fait penser à un jardin avec de gros légumes ». C’est un pragmatique, et s’il est sidéré ce matin, c’est d’abord parce qu’il ne s’attendait pas à une telle réussite.
Que s’est-il passé cette nuit ?
C’est la question que se posent les premiers passants. Ils sont stupéfaits, on est en pleine science-fiction. Rabuteau ne voit personne, il n’entend rien, il continue ses mesures, il photographie. On sent qu’il est saisi de la fébrilité du chercheur qui est parvenu à vérifier une hypothèse, mais on voit bien aussi qu’il doute. Peut-être qu’il rêve encore. On le voit même se mettre des gifles, se pincer. Bref, il ne se rend pas compte qu’en, à peine une demi-heure, le quart de la population du village est agglutiné derrière la grille, on entend des Oh, des Ah, des petits cris et des gros chuchotements. Mais Rabuteau lui n’entend rien. « Vous voyez je vous l’avais bien dit, cet homme est dangereux, c’est un sorcier ! » L’une des commères du village, Rosalie, qui prétend tout savoir est une des plus loquaces. Bras croisés, l’œil mauvais, elle accueille tous les nouveaux curieux avec cet aplomb caractéristique de celles qui ne savent rien mais n’en pensent pas moins

Je voudrais inventer une couleur nouvelle
Eveiller ma palette endormie
Oh oui je voudrais qu’elle sursaute
Et s’étonne d’une si belle teinte
Et ma plume lisse et luisante attendra
Elle se souviendra en soupirant
De ses nombreuses plongées
Dans l’écume grise des automnes fatigués
Dans le mauve vibrant de l’étreinte du jours couchants
Dans le presque bleu des océans agités
O plume impatiente
Tu fabriqueras des rimes qui roulent
Et se jettent en riant
Sur les rives vierges de mes douces feuilles
Aux marges pleines d’un vertige coloré

Un matin, on avait vu les volets ouverts, de la lumière à l’intérieur et une silhouette sombre qui prenait des mesures dans le jardin. Il était arrivé là sans prévenir, sans se présenter. On se souvient simplement, parce que Gaby l’avait raconté à tout le monde en riant, que quelques jours après son arrivée, il était allé à la maison de la presse et qu’il avait demandé s’il y avait les horaires des marées dans le journal local. « Les horaires des marées ? Oh l’ami, on est en Bourgogne ici, pas en Bretagne ». En guise de compensation, ou plutôt de consolation, Gaby lui avait proposé l’almanach du père Benoit. « Vous verrez c’est plein d’infos, notamment pour les jardiniers ». Rabuteau avait eu l’air satisfait. Bref, Rabuteau non seulement intriguait, mais il inquiétait. Au village on n’avait pas l’habitude des originaux, encore moins des étrangers. En réalité, on ne les aimait pas.
Ceux qui le connaissaient le mieux, c’étaient les jardiniers de la mairie. Ils s’arrêtaient au grillage du jardin et lui parlaient. Il racontait qu’il faisait des expériences, des croisements entre plants, il leur avait parlé de ses voyages à l’étranger pour étudier les légumes.
« Des voyages à l’étranger pour étudier les légumes ! » Au café des sports, tout le monde se posait encore plus de questions. En fait, quand on ne sait rien sur quelqu’un on invente, on suppute, mais dès qu’on connait quelques bribes, on suspecte, on brode, on affabule. « C’est un chimiste, je vous le dis, on le voit à son tablier, mon prof de chimie avait le même », « oui, un chimiste ou une espèce de sorcier, pourquoi il est arrivé la nuit à votre avis, et ben parce que c’est un sorcier ? ».
Thomas Rabuteau ne se doutait de rien, il était tellement concentré sur sa tâche que la moindre rumeur aurait bien eu du mal à l’atteindre. Et pour être complètement sincère, il s’en moquait.
Cela faisait maintenant trois ans qu’il était au village. Les bavardages le concernant commençaient à s’épuiser, il faisait désormais partie du paysage, il était presque devenu un petit plus pour le folklore local. On pouvait même s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre, l’office de tourisme propose un passage devant le jardin du père Thomas. Jardin, convenons-en, qui était devenu une véritable attraction.
Nous étions dans la première quinzaine de septembre, ce devait être un mardi. Levé à son habitude dès potron minet, le père Thomas jeta un œil sur son jardin depuis la fenêtre de sa chambre et resta figé de stupeur…
Il n’en croyait pas ses yeux. Il avait réussi. Comme il était très tôt, la lumière du jour était encore hésitante. Rabuteau se frotta encore les yeux, se saisit de ses lunettes posées sur la commode, prit la peine de les nettoyer méticuleusement, les chaussa et observa calmement ce qu’il distinguait. La lune était encore largement visible, il faut dire qu’elle était pleine. Mais non, il ne rêvait pas, ce qu’il voyait était bel et bien réel. Des années qu’il attendait ce moment, des années qu’il faisait des essais, des calculs, qu’il prenait des notes, qu’il cherchait des solutions pour vérifier son hypothèse. Il se souvient qu’à l’école d’ingénieurs, les autres étudiants et certains professeurs se moquaient gentiment de lui : il était devenu Rabuteau l’illuminé, Rabuteau le farfelu. Et cela avait continué pendant des années, ses collègues des différentes chambres d’agriculture où il avait exercé ne comprenaient pas ses obsessions.

Rêve à finir
C’est une guerre où les hommes périront
Systématisés
Calcinés
Par l’addition
D’une angoisse planétaire
Qui les fait
Terreurs
Je publie, « enfin », le texte de ma nouvelle « l’horaire des marées ». Elle a remporté le premier prix du concours de nouvelles organisé par l’académie des sciences de Macon.. Voici la preùière partie. Comme d’habitude je la publierai en plusieurs fois, et en version intégrale ensuite.

Il n’aimait pas, lorsqu’on parlait de lui, qu’on dise le père Thomas. Avant tout, parce que Thomas c’était son prénom et dans ce village tout le monde avait la fâcheuse habitude d’accoler le prénom à père ou mère. Chacune et chacun devenait le père Marcel ou la mère Jeanne. Mais par-dessus tout, c’était la connotation religieuse qui le rebutait. « Comme si j’étais un prêtre en soutane ! » Il faut dire que Thomas Rabuteau était en délicatesse avec tout ce qui touchait de près ou de loin à la religion, aux croyances, aux idéologies. « Toutes ces fadaises sont à l’opposé de ce qui est le plus important pour moi : la rigueur scientifique… ». En conséquence, tout amical et bienveillant que cela puisse être, « le père Thomas », ce n’était pas sa tasse de thé. Il préférait qu’on ne dise rien, ou alors Rabuteau, même « l’autre » ne le dérangeait pas.
Il faut reconnaître que notre Rabuteau était grognon pour ne pas dire acariâtre. Il vivait seul, sans que personne ne puisse dire s’il y avait eu un jour une madame Rabuteau. Si cela avait été le cas, on aimait à dire qu’elle devait avoir bien du courage, certains disaient du mérite, pour supporter un tel bonhomme. Tout cela parce qu’on ne le voyait presque jamais en ville, il ne fréquentait pas le café des sports, haut lieu de l’actualité locale et de ses commentaires, on le rencontrait rarement dans les magasins. Il semble même qu’il se faisait souvent livrer à domicile, mais là aussi personne n’aurait pu dire avec certitude de quoi il s’agissait. C’étaient des camionnettes UPS qui dans ce petit coin de France rurale paraissaient suspectes. Il semblait ne plus travailler, alors qu’on estimait qu’il était certainement plus jeune qu’il n’y paraissait. Bref, Rabuteau intriguait.
A toute heure de la journée, on le voyait arpenter les allées de son jardin, des outils à la main. Il était souvent baissé, on pourrait même dire qu’il était plié en deux, au-dessus de ses semis de salades, de ses plans de courgettes. Ce qui alimentait le plus les conversations, c’est qu’il y était aussi la nuit. Plusieurs gars du village qui travaillaient en « trois huit » l’avaient vu plusieurs fois, soit très tard le soir, soit tôt le matin.
On disait qu’il n’était pas de la région, que c’était un ancien militaire qui arrivait de l’étranger, les plus vigilants prétendaient qu’il sortait de prison, qu’il avait certainement un bracelet électronique. Personne au village ne se souvenait comment il était arrivé là. Il avait emménagé la nuit dans cette petite maison à la sortie du bourg. C’était l’ancien logement du garde-barrière. Depuis que les passages à niveau sont automatisés, la SNCF met en vente toutes ces petites barraques. La singularité de celle-ci, c’était son immense jardin. Déjà, à l’époque du père Marcel, dernier garde- barrière, on ralentissait souvent pour s’extasier devant la taille des potirons. On les voyait même par la fenêtre du compartiment quand le train ralentissait.

Au soir tombant,
Seul sur un chemin,
Petit mot doux se promenait.
Sois prudent !
Avaient prévenu père et mère
Le temps est à l’orage
Tu pourrais faire de mauvaises rencontres,
Aux gros mots tu ne répondras pas,
Aux grands mots tu souriras,
Les majuscules tu salueras.
Petit mot doux est un gentil,
Il a marché et n’a rien dit…

Écrire à l’encre douce
D’un rêve de longue nuit
Un mot du matin
Sur la marge mauve
D’un ciel de papier
Tremper sa plume à souvenirs
Dans le creux de sa mémoire séchée
Laisser une trace de rire
Sur la lointaine page
Du livre à finir

Il était annoncé, il devait se réunir, mais des circonstances exceptionnelles ont contraint le tribunal académique à reporter plusieurs séances extraordinaires. Il a été décidé eu égard à l’urgence de la situation et à la nature du mot à juger que le 14 juillet serait au bout du compte une date idéale.
Après une longue enquête, les juges resté seuls pendant de longs mois ont décidé de poursuivre « ensemble » et une fois sa culpabilité attestée de le traduire devant le jury populaire du tribunal académique.
Pour prendre cette décision, ils eurent de nombreuses réunions à plusieurs mais à distance bien sûr, et ce pour éviter cette toute nouvelle maladie : « la maladie de l’homme seul ». Cette affection est très particulière, avec quelques symptômes peu courants : le plus significatif étant pour les personnes atteintes l’impossibilité de prononcer les mots suivants : tu, il, elle, nous vous, ils, elles. Bref vous l’aurez compris les contaminés, commencent toutes leurs phrases, et elles sont rares, par Je.
Le président du tribunal (dont certains pensent qu’il a été contaminé), a convoqué sept jurés. Ils entrent seuls, dans le tribunal et prennent place. Il y a là un chanteur d’opéra, une danseuse étoile, un ventriloque, une cartomancienne, un conducteur de monoplace et une lanceuse de javelot.
La salle est presque vide. Seuls les quatre coins sont occupés par des journalistes spécialistes des droits individuels.
Le président ouvre la séance.
Les gardiens de la paix, inquiets à l’idée d’être contaminés, poussent sans ménagement ensemble dans la salle d’audience et s’éclipsent en vitesse, chacun de son côté.
L’accusé, seul sur son banc se lève. Mais il n’est pas le seul puisque dans un bruit de chaises métalliques les quatre journalistes aux quatre coins se lèvent comme un seul homme.
Une évacuation qui au passage ne prendrait que peu de temps, compte tenu de l’affluence…
Le président lit l’acte d’accusation.

Avec le confinement, le tribunal académique ne se réunit que très peu. Trop peu diront certains, et j’en suis. Si la période est propice aux dérapages verbeux, il est des limites qu’il convient de ne pas dépasser.
Nous voici donc dans l’obligation de convoquer le tribunal académique, en sa formation restreinte. Le président est là, bien sûr, masqué et perruqué comme il se doit. Il est assisté de trois nouveaux assesseurs, tirés au sort par la main innocente d’un vieil huissier bègue et manchot, ravi de cet honneur qu’on lui fait.
Sa main tremblante a tranché. Les trois sages du jour sont : un danseur de tango, une cuisinière mangeuse d’hommes et un vieillard polyglotte.
Le président, comme à l’accoutumée, prend la parole devant une salle d’audience vide, mais, et c’est une première, la séance est retransmise en direct sur toutes les chaînes. Car, nous l’avons dit, l’affaire est importante.
Ecoutons le président…
« Mesdames et messieurs les assesseurs, cher public, chers auditeurs, bonimenteurs, menteurs, égorgeurs, persifleurs, voici les faits !
« Ces six dernières semaines, il a été constaté, vérification mathématique à l’appui, une utilisation abusive d’une expression verbale que je serai plutôt enclin à qualifier de verbeuse. En effet comme vous le savez nous disposons depuis la grande crise du « on vous l’avait dit », d’un compteur de mots, qui nous alerte dès que les limites autorisées pour une série de mots, expressions et locutions préalablement définis sont franchies et nous sommes aujourd’hui dans ce cas. Il convient d’abord de rappeler à toutes et tous la composition de cette liste : il y aurait qu’à, il faudrait qu’on, si on avait, je vous l’avais bien dit, il aurait fallu, on pourrait quand même… »
« En effet à plusieurs reprises les limites ont été dépassées pour le célèbre « il aurait fallu ». C’est ainsi que pour la seule journée du mardi 28 avril, c’est plus de 589 568 fois en moins d’une heure que cette expression a été prononcée ; et vous savez toutes et tous que la limite autorisée est de 50 000 à l’heure… »
« En conséquence, en vertu de la loi du 21 février 2002, stipulant qu’une prise de parole ne peut se faire qu’à la condition de respecter scrupuleusement les règles de conduites qu’il convient d’adopter en public, et en vertu de la loi du 16 janvier 1991 qui précise qu’il n’est pas possible de prendre la parole en état de médiocrité, de méchanceté et de malhonnêteté le tribunal réuni aujourd’hui dans un format confiné a pris la décision suivante, applicable immédiatement. »
« Une fois identifié, l’utilisateur abusif du « il aurait fallu » est condamné :
La séance est levée.

Le tribunal académique s’est réuni aujourd’hui dans son format le plus restreint. Car oui, il a bien fallu se résoudre à le convoquer. Une fois de plus, le cas qui lui est soumis aujourd’hui est un peu particulier.
Le plaignant est un personnage à part, chacun le connaît et pense l’avoir déjà rencontré. Mais rares sont celles et ceux qui peuvent le décrire, si ce n’est pour dire : « oui je l’ai vu, mais il est passé, si vite que je n’ai même pas eu le temps de lui parler. »
Vous l’aurez peut-être compris, le plaignant est le présent. Et évidemment, quand le président du tribunal procède à l’appel, il commence toujours par dire : « à l’énoncé de votre nom, je vous demanderai de bien vouloir répondre présent ».
Et il débute son appel.
C’est l’avocat de la partie civile, c’est-à-dire, de présent qui répond.
Le président du tribunal soupire : il sait déjà que la séance va être compliquée. Il demande à la cour en formation restreinte d’être attentive car il va procéder à la lecture de la plainte déposée par le présent.
« Le présent, absent aujourd’hui, mais représenté par son mandataire, ici présent, a déposé une plainte pour je cite : oubli du présent, falsification du passé, escroquerie sur le futur et surtout, utilisation abusive d’un temps vaporeux, à savoir le conditionnel. »
« Le jury après avoir délibéré, informe le présent que s’il n’a pas été en mesure de prendre une décision concernant tous les temps, il a toutefois considéré que dans cette période, un peu particulière, les conditionnels suivants : il faudrait, il aurait fallu, nous aurions dû, ne pourront plus être employés qu’après avoir pris le temps de les prononcer dix fois de suite en se regardant fixement face à une glace. »
A présent la séance est levée.
4 avril

Le tribunal académique est, une nouvelle fois, confronté à un cas épineux. Il doit, en effet, répondre à la plainte qui a été déposé par un mot, que les lois académiques, poétiques et bucoliques protègent envers et contre tous. Contre tous, oui mais, nous allons le voir pas contre tout, et surtout pas contre ces nouvelles lois numériques, aux contenus faméliques dont le code ne se résume qu’à un clic.
Et c’est bien là qu’est le hic…
C’est pour cette seule et unique raison que le tribunal académique est aujourd’hui réuni dans sa formation plénière. Ce qui signifie qu’autour du président, outre les assesseurs habituels ont été convoqués un troubadour, une poétesse, un clown au chômage, un tourneur fraiseur sur tour à commande poétique, une chanteuse boulangère et quelques autres trublions dont j’ai oublié le nom.
Le président du tribunal, se tourne vers la salle, emplie d’un côté d’amoureux heureux et de l’autre, de solitaires éconduits.
« Mesdames et messieurs, nous allons aujourd’hui étudier la plainte qu’a déposée, ce mot que sur toutes vos lèvres je lis, oui vous m’avez compris c’est de j’aime que je veux parler. »
« Aime, vous êtes venus accompagné de votre compagnon j’et c’est donc à vous deux que je m’adresse. Je ne vous demanderai pas, vu les circonstances, de vous lever, et je vous invite donc à écouter ce que le tribunal a décidé. »
« Considérant que j’aime est devenu aujourd’hui un signe que chacun utilise sans aucune réflexion, sans aucune émotion, aussi bien pour signifier son intérêt pour une pizza aux anchois, pour un article sur la crise boursière à Hong Kong, pour tout, pour n’importe quoi, le meilleur et surtout le pire, le tribunal a pris la décision suivante, exécutable immédiatement. »
« A l’unanimité, moins une voix, celle du banquier jongleur, nous instaurons à compter de ce jour une taxe exceptionnelle, dite « taxe qu’on aime ». Chaque clic sur un pouce levé, donnera lieu à une taxe à l’aimant imposé. Son montant sera de un euro par clic. Les sommes collectées grâce à cet impôt qu’on aime seront affectées à la construction d’un nouveau service public que nous avons décidé d’appeler : la MSP : « la Maison du Sourire Public »
Voici bien longtemps que le tribunal académique ne s’était réuni. Le problème à traiter est on ne peut plus d’actualité….


Le tribunal académique s’est réuni ce matin en sa forme plénière et consultative. Il vient, en effet, d’être saisi par un grand nombre de citoyens, et a rendu un avis important, difficile, mais ô combien urgent.
Pour cette occasion, exceptionnelle, un collège de jurés a été constitué. Sa composition est, convenons- en un peu particulière. Y siègent : un poète, une militaire, un adolescent, une militante, un amoureux éconduit, un clown au chômage, une dresseuse d’ours, un cruciverbiste, et une religieuse défroquée…
Revenons aux faits : depuis quelques temps deux mots, et non des moindres, posent un problème. Deux mots qui, si on n’y prête garde, pourraient se ressembler. Il suffit d’ailleurs de les entendre. Deux mots, aussi, qui lorsqu’on écrit sur une feuille de papier un peu verglacée peuvent déraper…
Le président du tribunal résume en quelques mots la décision qui vient d’être rendue.
« Mesdames et Messieurs les jurés, chères et chers collègues, nous nous sommes réunis ce matin pour examiner, vous le savez : Haine et Aime… Les débats ont été animés mais sans haine et c’est cela que j’aime. »
« Aime et Haine vous le savez, vous le constatez, sont proches à l’oreille, ils le sont aussi à l’écrit et nous ne devons plus courir le risque qu’ils soient confondus… »
« A l’oreille, donc, les deux mots sont si proches qu’on les croirait, tout droit, sortis de l’alphabet. M est devant N, c’est un fait. Mais pouvons-nous, acceptons-nous d’en dire autant de Aime et de Haine. Cette promiscuité est nauséabonde, préjudiciable et disons le « inacceptable ». En conséquence nous exigeons, que N soit isolé et relégué à la place qu’il mérite et qui lui revient, en dernière position après le Z. Décision exécutable immédiatement. »
« L’autre problème est le risque de dérapage à l’écrit. Certes nous conviendrons que ce n’est pas courant, mais le collège des jurés souhaite ne prendre aucun risque. Qu’un distrait oublie le H de haine et que la main tremble et ajoute une jambe au n et le mal est fait. Les deux mots doivent, c’est impératif être séparés, distingués. En conséquence, le tribunal décide que quiconque décide d’utiliser ou d’écrire le mot haine doit, au préalable, adresser une demande écrite au collège des jurés qui à compter de ce jour devient un jury permanent. Cette demande devra indiquer les raisons pour lesquels le demandant envisage d’utiliser ce mot. Les jurés ont précisé que cette demande devrait être adressé sur une feuille de papier fleuri, et que la police utilisée serait le colibri… Le demandant sera ensuite convoqué et devra sous contrôle et avec le sourire écrire 100 fois le mot AIME..

En cette fin de semaine très chargée, le tribunal académique doit juger un cas très particulier. Il s’agit d’une affaire dont on peut dire qu’elle est un peu trouble. C’est, en effet, sur la base de délations, par le biais de lettres anonymes, que la cour, après une rapide instruction, rend son jugement.
Nous sommes en fin de journée, la lumière a baissé. On distingue à peine le ou la prévenue dans le box des accusés.
Le président du tribunal est gêné : il sait que la salle peut réagir et faire de lui, pour quelques instants, le bouffon qu’il n’est pas. Tant pis, il n’a pas le choix. Il s’éclaircit la gorge et lance le tant attendu : « brume levez-vous ! »
Dans l’assistance, monte un léger murmure et quelques toussotements…
« Brume redressez-vous je vous prie, que les jurés puissent vous distinguer… »
Brume souffre. La lumière blafarde des néons est lourde. Brume a du mal à rester droite et debout et- convenons-en- se tient à la barre, un peu affalée.
« Brume cessez de vous répandre et restez concentrée sur ce que j’ai à vous dire ! »
« Brume, vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal académique car vous êtes accusée du crime de haute trahison, et pire, d’intelligence avec l’ennemi. En effet, si je m’en tiens aux déclarations faites sous serment, vous avez été vue, ou plutôt aperçue, ces derniers mois, en présence de l’ennemi, et pire, en compagnie des forces de l’étrange.
Le président tient l’acte d’accusation entre ses mains tremblantes. La brume est toujours levée, le regard un peu dans le vide. Elle attend, les yeux dans le vague, d’apprendre ce qui lui est reproché.
« Le 8 mars, vous avez été surprise, au lever du jour, en compagnie de l’armée des mauves. Les témoins parlent, je les cite, d’une belle lumière apaisante… »
« Le 13 juin, vous avez déserté le fleuve auquel l’académie vous a attachée et ce pour vous rendre sans autorisation au sommet d’une verte colline. Les témoins parlent d’une, je cite : magnifique couronne cotonneuse… »
« Le 15 juillet, vous avez été aperçue, en fin de journée, à l’heure où tous les chats sont gris, à proximité d’une fête champêtre. Je cite les témoins : « avec la musique et les lumières, cette douce brume d’été nous a remplis de joie, et même d’allégresse »
« A plusieurs reprises, à l’automne finissant, vous avez choisi de vous adjoindre comme compagnons de phrases, sans leurs consentements il va sans dire, les mots légère, douce, bleutée et avez délibérément abandonné épaisse, grise et obscure. C’est grâce au courage civique d’un gardien de la langue que vous avez été confondue et stoppée dans votre entreprise de déstabilisation d’une longue série de mots qui sont en dehors de vos frontières.
En conséquence et après délibération avec le jury et en application de l’article R 233-12 du code de procédure matinale, vous êtes condamnée à une éternité de travaux foncés.

Ce matin le tribunal académique est bondé. On y juge le gris. Enfin, quand je dis on juge le gris, il conviendrait peut-être plus de dire on juge gris…
Le juge de permanence est d’une humeur massacrante. La veille il a dû participer à une reconstitution un peu pénible, il s’agissait de la scène du crime commis par l’automne au printemps dernier.
Il doit lire l’acte d’accusation mais comme à l’accoutumée il lui faut d’abord rappeler à la cour l’identité du prévenu.
« Gris levez-vous ! »
« On dit de vous dans le compte rendu de l’instruction que vous affirmez être un adjectif mais qu’il vous arrive régulièrement de prétendre être un nom commun. C’est évidemment votre droit et je ne reviendrai pas là-dessus, mais qu’il me soit permis, eu égard à ce qui vous est reproché, de regretter cette autorisation que la loi grammaticale vous octroie… »
Gris, dans le box des accusés accuse le coup, mais ne dit rien, il semblerait même qu’il ait pâli.
Le juge poursuit.
« Gris, vous comparaissez devant ce tribunal car vous êtes accusé d’escroquerie et de tromperie. En effet, à plusieurs reprises vous avez été vu, plusieurs témoignages le confirment, en compagnie de rouge, de jaune, de vert et même de bleu et vous vous êtes étalé au point d’occuper toute la place. Je lis dans l’acte d’accusation qu’à plusieurs reprises ceux qui regardaient se seraient exclamés je cite : « oh que c’est beau ! ».
Gris baisse les yeux. Le juge continue sa lecture.
« Deuxième délit, et non des moindres, vous vous êtes introduit par effraction, et ce à plusieurs reprises, dans de nombreuses poésies et avez pris une place qui ne vous revenait pas, au point même d’obliger l’auteur à chercher des rimes en ris, et la cour doit le savoir mais lorsqu’on cherche à rimer avec le gris, on finit toujours par dire que c’est un mot qui sourit. »
« En conséquence et après en avoir délibéré, la cour vous condamne à rester définitivement entre le blanc et le noir et vous interdit à compter de ce jour de vous produire dans quelque tenue que ce soit lors des couchers de soleil »
« Garde veuillez accompagner le prévenu ! »

Ce matin il y a procès au tribunal académique. Quelques mots sont là, coupables de coalition. Le président du tribunal, vient d’appeler automne à la barre.
Il lit l’acte d’accusation :
« Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le délit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez été vu, entendu en compagnie des mots suivants : joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et « cerise » sur le gâteau, mou.
Eu égard à la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut être vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mélancolique, et violon, vous êtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale.
En conséquence et en vertu des pouvoirs alphabétiques qui me sont donnés, je vous condamne à trois ans de travaux forcés. Messieurs les gardiens de la rime, je vous en prie, veuillez accompagner le prévenu… »
« Affaire suivante ! »