Le chant du rail…

Fenêtre ouverte

J’entends le chant crissant

D’un rail de métal gisant

Ville endormie

Matin vague

Sur une rive d’ocres

Empêtrés

Fenêtre ouverte

J’attrape le souffle lointain

Des océans voisins

Il a voulu voir la mer…

Il a voulu voir la mer,

Au fond de ses poches, quelques miettes

Pour des oiseaux qui ne viennent pas.

Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.

Il a voulu voir la mer.

Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.

Les autres en parlaient comme d’une fête foraine.

Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau.

Il est arrivé quand la nuit se retire,

La mer est devant lui, les autres ont menti.

Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,

Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.

Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer.

Et il pense à elle, hier elle est partie.

Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré

Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées

Son costume est usé, les coudes sont râpés

ll est sur la plage, immobile, pétrifié :

C’est beau la mer

Jeudi…

Non, non, pitié,
Pas aujourd’hui,
Je vous en supplie,
Mon rire s’est enfui.
Pas de jeu de mots,
Pas de rimes en i.
N’insistez pas, je vous le dis.
Comment ?
Dommage, me dites-vous ?
Vous aviez de bons mots ?
Eh bien tant pis,
Je cède, allons-y !
Je n’en prendrai qu’un :
Je le veux bref et poli.
En avant mon ami,
Je suis tout ouïe.
Par quoi commencerez-vous ?
Comment par i ?
Paris ?
Malheur,
C’est bien ce que je dis,
Comment, que me dites-vous ?
Ce que je dis ?
Ce que je dis,
C’est jeudi…
Vivement vendredi…

Aujourd’hui…

Premier septembre.

Aujourd’hui papa tu aurais eu 88 ans. Tu me, tu nous manques. Ton soleil s’est assoupi au bel ouest de nos mémoires. Il me reste là au fond de moi la douce chaleur de ta lumière…

Mémoires…

Avatar de Eric NedelecLes mots d'Eric

En suivant la trace floue d’une histoire d’hier
J’ai glissé sur la flaque du doux présent
A tâtons je marche en riant vers le noir heureux
Où brille l’ombre de tes cheveux
Je souffre de l’oubli des ces presque rien
J’attends serein
J’entends chagrin
Un long soupir sec
Il étale en claquant
Des larmes au bleu coupant
Qui abîment en roulant
Les bords mous du chemin des gisants

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Mémoires…

Fin de journée

Mémoires en basse marée

Entends cet écho au souffle fatigué

Chuchotements au verbe salé

Voiles affalées

Entends la vieille histoire

Du doux vent d’avant

31 août 2022

J’ai la mer au bord des yeux…

Silence pluvieux,
J’ai la mer au bord des yeux.
Dans le loin bleu
De mes mémoires salées,
Deux ailes se sont envolées.
Vent d’hier,
Sur les vagues les a posées.
Explose l’écume,
S’envolent perles de brume.
Regarde la mer belle.
Sur la plume de tes mots
A la feuille amarrée,
Mer a chanté,
Mer a soufflé.

Mots qui s’envolent…

Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages.
L’encre ne sèche plus, elle est le sang des mots
Il s’échappent quand la lumière les éveille,
Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient
Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumière,
Les yeux les lisent, le regard se plisse
Et le cœur qui s’affole, on est bien
Pas un son qui ne s’essaye au bruit
Tout est dans la mélodie les notes s’enroulent
Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté

La faim d’écrire

La faim d’écrire est forte, très forte, peut-être trop forte. Le garde-manger est plein, il déborde, il dégouline, de mots, de phrases déjà prêtes, qui attendent simplement la chaude caresse de la feuille que je leur ouvrirai.
Je n’ai pas besoin de les garder au frais. Ils se conservent très bien, mais sont peut-être trop nombreux. Je ne sais lequel choisir. J’ouvre la porte de la réserve. J’entends d’abord comme un murmure : « il est là, c’est lui, il va me choisir, c’est mon tour ». Ils attendent patiemment tous ces mots que j’aime. Certains sont couchés, bien à plat, à l’abri des regards mauvais, ce sont mes grands crus. Je reconnais libellule, il est seul, couvert de poussière, cela fait bien longtemps qu’il vieillit, peut-être trop ; il faudra que je me décide à en faire quelque chose. Au-dessus, mes préférés tout une rangée de flacons, de balbutiements, de mauves. Les casiers de brumes et de gris sont presque vides ; j’en ai peut-être trop consommé ces derniers temps. Dans le placard du fond j’ai stocké quelques phrases, toutes faites, toutes fraîches, mais je ne l’ouvre pas, je ne veux pas qu’elles s’échappent, il n’est pas encore temps, je dois chercher, encore, le menu, et tous les magnifiques plats qui le composeront. Je referme la porte de ma réserve, doucement pour ne pas éveiller les endormis, celles et ceux vers qui je ne vais jamais, parce que je les ai oubliés. Demain, peut-être je les retrouverai…
Peut-être.

Mes Everest : René Char…

ENTR’APERCUE

Je sème de mes mains

Je plante avec mes reins ;

Muette est la pluie fine.

Dans un sentier étroit

J’écris ma confidence.

N’est pas minuit qui veut.

L’écho est mon voisin,

La brume est ma suivante.

Chant de la Balandrane : la flûte et le billot

Résistance…

Aux éternels silencieux

Aux armateurs de pages blanches

Lourdes de leurs angoisses à dire

Aux derniers regardeurs

Aux pêcheurs de terminaisons

Aux chasseurs de rimes sans frimes

A vous tous

Ecriveurs timides

Poètes ferroviaires

Raconteurs d’amour

Chercheur de bons mots

Je vous le dis

Je vous l’écris

Je vous en supplie

Écrivez

Oh oui écrivez

Partout

Tout le temps

Écrivez à l’encre mauve

De vos peurs de vos pleurs

De vos joies de vos rires

Écrivez pour lui pour elle

Ecrivez pour tous

Ecrivez pour rien

Écrivez

Ne dites rien

Ecrivez

Résistez

Vous existerez

Inédit : le 29 août

Rêves…

Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent.
Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé.
Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture.
Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire ….
« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue.
« Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. »
Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque.
• Que se passe-t-‘il ici monsieur ?
• Il ne se passe rien, je lis c’est tout…
• Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers !
Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant :
• Vous savez lire non ?
Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit :
« Compartiment non-lecteur, no reading »
Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page.
« J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »

Attente…

Traverser en douceur les épaisseurs de l’attente

Respirer les bras ballants ce bel air apaisé

Mes rêves pour demain sont en sursis

Un souffle d’enfance soudain a sautillé

Espoir en garde à vue qui s’étire

Tu t’en foutais d’être né : fin…

On dirait que tu cours après ceux qui te fuient
Parce qu’ils ont vu l’image
Parce qu’ils ont tourné la page
Parce qu’ils s’en foutent
Et toi tu t’essouffles à espérer
Quelquefois
Suicide-toi
Meurs un peu
Fabrique-toi une fin
Les yeux fermés
Sans les autres parce tu aurais peur
De toute façon demain tu seras peut-être écrasé par un tramway
Tu t’es peut-être trompé
Tu veux peut-être te lever de ton lits de songes
Qu’est-ce que tu attends pour enfin distribuer ton portrait
Sans le faire payer au prix de tes mots d’avenir
Qu’est-ce que tu attends pour te raconter
A ton auteur
Sans te mettre à trembler
Tu touches la vie
Comme celle que tu aimes
Tu veux la faire aimer
Tu veux qu’elle te réponde
Mais elle se tait
Parce qu’elle s’en fout
Parce qu’il est trop tard
Et toi t’es pas d’accord
Alors tu continues
Parce qu’autrement tu te ferais écraser par un tramway.

Tu t’en foutais d’être né : 5…

Tu peux être peureux
De supposer
Que finalement t’es pas là pour rien
Tu sais que l’unique ne peut exister
Sinon chez les théoriciens
Masturbateurs de cerveaux
Sinon chez les jardiniers
Du sentiment des autres
Tu ne peux pas passer ta vie à imaginer l’homme
Sans savoir s’il existe réellement
Comme les autres
Tu ne peux pas passer ta vie
A t’imaginer
Dans ton rêve
Sans savoir s’il est tien
Sans savoir s’il est réalité
Sauf peut-être pour d’autres
Pour elles
Pour eux
Veux-tu encore construire de l’amour
Parce que c’est un jeu entre deux fous
Parce qu’on invente des règles
Parce qu’on recommence
Toujours les mêmes règles
Mêmes conneries
Jamais le même prudent
Jamais le même perdant
Et de toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

Tu t’en foutais d’être né : 4

Tu veux revenir au début
Parce que tu hais les fins
Qui n’existent pas
Tu veux revenir au début
Pour que les autres sachent
Qu’il y a autre chose
Que tu l’as trouvé
Déjà tu vas plus vite
Que ton rêve
Je crois que tu vas laisser tomber
Pas les autres
Eux aussi ils cherchent
Ils te croisent
Vite
Toujours le rêve
Ils sont ailleurs
Tu les fais tien
Et tu les oublies
Ils sont autres
Tu devrais plus souvent être seul
T’es trop souvent avec lui
Il est tricheur
Parce qu’il perd souvent
Quand il veut
Il est frimeur
Parce qu’il a toujours peur
Parle lui
Dis-lui qu’on le vire
Dis-lui qu’il ne se correspond pas
Qu’il est autre
Comme ceux qu’il a créés
Comme ceux qu’il a jugés
Dis-lui qu’il est dépassé
Mais lui il s’en fout
Il le sait
Mais il faut s’aider
Parce qu’on n’est rien
Parce qu’on ne peut entendre sa raison
Parce qu’on ne peut attendre que ça passe
De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway

Tu t’en foutais d’être né : 3…

Tu veux pas réussir
Comme les autres
T’es sûr qu’il y a mieux
T’es sûr de trouver
T’es sûr qu’aimer n’est pas original
T’es sûr qu’aimer n’est pas original
C’est peut-être le mot qui pue
Mais t’es sûr d’autre chose
Parce que tu le cherches
Tu en parles pourtant
Comme les autres
Mais tu t’en fous
Ou tu fais semblant
Comme les autres
De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway
On dirait que t’as peur
De ne plus pouvoir te taire quand t’es triste
Et pourtant tu ris derrière ton enterrement
Tu ris
Et les autres savent pas
Que tu trembles
Pour qui t’a tué
Pour qui t’a oublié
Tu trembles
Et les autres croient qu’il n’y a qu’une réalité
Celle de l’utile apparence
Et pourtant tu voudrais leur dire
Et pourtant tu voudrais craquer
Mais tu ne dis rien
Parce que t’as peur
Parce que tu attends
Parce que tu attends la fin de ton rêve
Heureux tu l’as trouvé
Et c’était pas mieux

Tu t’en foutais d’être né : 2

Et pourtant on sent que t’as peur
Pour elle
Du silence
De ses questions sans secrets
Et pourtant elle ne veut rien te dire
Et pourtant elle tue tes rêves
Et pourtant elle te tue
Parce que tu ne dis rien
Parce que tu parles avec celle qui est en toi
Parce qu’elle n’est pas celle là
Parce que c’est déjà une autre
Parce qu’elle est déjà dans le rêve d’un plus étrange que toi
Et toi tu parlais avec ton rêve
Et tu t’en foutais d’être né
Tu vois la réalité
Alors tu ne dis rien
Parce que t’as peur
Parce que tu sais qu’elle s’est échappée
Parce que tu t’es trompé
T’as encore peur
T’es un peu paumé
Je crois que tu finiras par comprendre
Que les autres t’oublieront
Parce que tu n’es que toi-même
Parce que tu n’es qu’un autre
Tu n’es que l’infime particule
D’un sentiment qui appartient
A ceux que tu n’as pas revus
A ceux qu tu n’as pas prévus

Poèmes de jeunesse : Tu t’en foutais d’être né : 1…

Un autre long texte que je republie en plusieurs fois, écrit en 1979

Tu t’en foutais d’être né
Dis tu t’en foutais
Tu rêvais pas
Ou tu t’en souviens pas
Et maintenant t’as peur
T’as peur
Et tu sais pourquoi
Le chaque jour de ta vie
Est un bagne de rêves
Et tu veux pas t’évader
De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway
Sors du foetus
Arrête de dire que t’es né
Pour ta liberté
Comprends qu’ils t’ont condamné
Comprends que le code t’a accouché
Pour que les lois puissent t’élever
T’en avais pris pour une vie
Et t’as cru t’échapper
T’as failli tout perdre parce que t’as cru être le plus fort
Arrête de dire que les autres ont tort
Parce qu’ils déracinent ton arbre de vérité
Arrête de conjuguer les autres à la troisième personne
Arrête de te déchirer sur leur indifférence
Criminelle
Un jour peut-être on parlera de toi au futur
Un jour peut-être

La mer est dans la ville…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Il n’y a plus rien à rater, tous les murs sont debout, fin…

Il aimait une de celles
Que les autres haïssaient
Parce qu’elle ne ressemblait
A personne
Sinon à l’ombre qui s’accrochait à elle
Comme sa misère
Il aimait sans définitions
Il aimait sans projets
Il aimait
Et c’était vrai
Et tant pis pour les ceux qui restaient
A attendre qu’il craque
Et il haïssait les égoutiers de l’amour
Il voulait oublier les romantiques d’imitation
Anachroniques
Il était de ceux qui découvrait
Il était de ceux qui attendaient…
Un jour il m’a semblé plus vieux que jamais
Deux béquilles lui tenaient la main
Il ne rencontrait plus personne…
Il ne voyait plus que des cartes d’identité
Et il avait vendu la sienne
Au satyre des bois
Il avait commencé à temporiser des gouttes d’horreur
A jouer une mélodie du malheur
Avec des cordes pendues
Pour des oreilles d’adoption
Qui se cramponnent sur les murs de sa cellule d’apparence
Il avait attrapé la maladie
Similitude de sa ressemblance
Comme les autres
Il était comme les autres
Quand il vit son miroir devenir la foule
Des solitaires qui se tenaient par le bout du sourire
Il eut peur
Il se vit nu
Vieux
Au milieu d’une mare aux cloportes
Il se sentait différent
Et se voyait identique
Il en mourut
Et les autres le lui pardonnèrent
Parce qu’eux aussi ils mourront
Avant qu’on ne l’oublie
Dans le cercle restreint
Des ceux qui le voyaient
S’enflammer sur la négation
Des ratés
Sur la lâcheté
Des entraîneurs de foire à sexualité
Il avait écrit des pleines pages
Du même mot
En rêvant à elle
Et sa répétition
Devenait
Un sanglot entrecoupé
De crachats
A la face
Des faux indifférents
Qui lui avaient offerts des lauriers
Il n’avait jamais dit au revoir
Il disait Adieu
Pour montrer qu’il avait peur
Comme les autres
Et il en était mort
Comme les autres…

Ecrit pendant l’année 1979

Il n’y a plus rien à rater, tous les murs sont debout, 4…

Mannequin
Il nourrissait son désespoir
A grands coups de musique qui crient
Qu’elles ont peur de ne pas être entendues
Il avait rencontré des gens
D’un jour
Qui lui promettaient la gratuité
Des regards
Et qui se firent bagnards
Dans les supermarchés
Où sont empilées des plaques d’hypocrisie
Pour isoler leurs murs de solitude
Egoïstes
Il parlait des autres comme je parle de toi
Avec des mots lames de rasoir
Qui tranchaient la peur
Des ceux qui subsistent
Dans les ombres des encapés
Du verbe
Il lançait des signes
A ceux qui attendaient
Comme lui
Le quelque chose qui aura toujours
Un retard d’habitude
Il ne voyageait pas pour
S’encylopédiser
Il était trop triste
Pour apprendre le faux
Qui enrichit
Les amputés du verbe
Il voyageait parce qu’un chemin d’impatience
Lui grattait la mémoire
Il voyageait parce qu’un chemin d’impatience
Lui grattait la mémoire
Aux vues de la crasse géographique
Pour empailler le regard officiel
Des touristes canonisés

Il n’y a plus rien à rater, tous les murs sont debout, 3…

On t’a dit de ne plus regarder
Que les silhouettes de similitude
Et toi tu as scié des arbres de vérité
On t’a dit de ne plus regarder les autres
Et toi tu l’as rencontré
Il avait le ciel au niveau du front
Des yeux lui servaient de nuages
Pour barrer la route à la lumière
Atomique
Qui dispersait la poussière
De son reste d’apparence
Ses mains lui pendaient aux bras
Comme deux points d’interrogation
Il avait enveloppé sa tristesse dans un drap de dégoût
Et les autres lui vomissaient de la mauvaise haine
Qui les avaient attachés dans l’antiquité de leurs regards
Paroissiaux
Il était habillé de l’indifférence similitude
Qui le faisait ressembler
A ceux qui passent leur route pour n’y plus revenir
Sa barbe datait de la dernière guerre
Celle qui n’avait pas eu lieu
Parce qu’il l’avait rêvée
Le jour où tous parlaient de paix
Il avait voulu se faire baptiser
Par les enfants de la rue aux rats niés
Qui s’en foutaient
De leurs pères et de ceux des autres
Parce qu’ils n’en avaient qu’un
La misère qui ne les guidait même plus
Et il est devenu le fou du village
L’amazonien du caniveau
Il traversait les rues
Comme on entonne un cantique
De travers
Et ça les faisait rire
Il avait choisi de ne pas se déguiser
Et les autres le sifflaient

Il n’y a plus rien à rater, tous les murs sont debout, 2…

A l’étalage de leur mort
Grappe d’avenirs
Ils se comptent par solitude
Déjà…
On sent le regard d’une foule
Qui se meurtrit de bizarreries
Regards placardés
Sur les singes aux bouquins
Cacahuètes culturelles
Cage de mots
D’où on entend toujours une musique
Qui vrillerait le souffle
Des bouffeurs de chrono
Tout vacille
Quille…
Ton camarade suivant est mort
D’avoir été trop jeune
Pour savoir qu’il fallait vivre
Un pied devant l’autre
Qui suit
Indifférent
Et on t’a dit de regarder ta route
Qui mène tout droit
Où elle est toujours allée
Comme les autres
Et toi t’as vu
Et toi tu savais
Alors t’as trouvé
Encore
Et on t’a dit que les morts étaient tranquilles
Et toi t’as vu qu’ils pleuraient
Et toi t’as dit
Il n’y a plus rien à rater
Tous les murs sont debout

Il n’y a plus rien à rater tous les murs sont debout, 1

Aujourd’hui je publie en plusieurs parties ce long texte écrit en 1979…

Je l’aurai rencontré un jour de mensonge
Un jour comme tant d’autres
Je l’aurai rencontré le jour où l’on pouvait partir
Pour d’autres villes
Je l’aurai rencontré dans ce port sans bateau
Dans ce port sans eau
Dans ce trop long canal où coulent des compromis
Pour rêver
Rêver
Où l’on traîne le regard
Avec une liasse de souvenirs identiques
Avec une liasse de remords
A imprimer
Avec l’énergie du cafard
Enjoliveur de mode
Pour les mélancoliques du soir sans muses…
Déjà des caves aux fenêtres de l’ombre
Enfumées
Vident leurs morts
Vivent leur mort
Banale
Hivernale
Pleins à craquer des affreux qui comptent
Sur leurs doigts seringues
Les intervalles de leurs soupirs
Mécaniques
Pour minuter
Leur éternel motif d’impatience
Pour le trop bref retour de ceux qu’ils rêvaient
Ceux qui rêvaient
Dans l’ailleurs d’un autre pays…
Déjà une vague de désespoir
Toujours une marée de misère
Neige éternelle
Calaminée par le crachat d’une ville tuberculeuse
Où s’ennuient par milliers
Par grappes d’angoissés
Des vendeurs d’horizons
Au rabais

Mémoire…

C’est un presque soir suspendu

Aux reflets d’une brume noire

Mousse mauve s’est perdue

Mes mémoires salées

Entrent à plein mots dans le vieux port oublié

Sous le marbre froid de ta pierre

Tu as entendu la haute marée

Au bout…

Au bout de la ligne

La trace sèche d’un œil matin

Dans un souffle rauque

L’ âcre reste d’un mot aux longues envolées

Mes Everest : Albert Camus

Il n’est jamais inutile de relire les éditoriaux de Camus dans Combat, celui-ci date du 22 novembre 1944, il serait tellement utile qu’il soit, en ce moment, lu et relu….

Faisons un peu d’autocritique. Le métier qui consiste à définir tous les jours, et en face de l’actualité, les exigences du bon sens et de la simple honnêteté d’esprit ne va pas sans danger. À vouloir le mieux, on se voue à juger le pire et quelquefois aussi ce qui est seulement moins bien. Bref, on peut prendre l’attitude systématique du juge, de l’instituteur ou du professeur de morale. De ce métier à la prétention ou à la sottise, il n’y a qu’un pas.
Nous espérons ne l’avoir pas franchi. Mais nous ne sommes pas sûrs que nous ayons échappé toujours au danger de laisser entendre que nous croyons avoir le privilège de la clairvoyance et la supériorité de ceux qui ne se trompent jamais. Il n’en est pourtant rien. Le désir sincère de collaborer à l’œuvre commune par l’exercice périodique de quelques règles de conscience dont il nous semble que la politique n’a pas fait, jusqu’ici, un grand usage.
C’est toute notre ambition et, bien entendu, si nous marquons les limites de certaines pensées ou actions politiques, nous connaissons aussi les nôtres, essayant seulement d’y remédier par l’usage de deux ou trois scrupules. Mais l’actualité est exigeante et la frontière qui sépare la morale du moralisme, incertaine. Il arrive, par fatigue et par oubli, qu’on la franchisse.
Comment échapper à ce danger ? Par l’ironie. Mais nous ne sommes pas, hélas ! dans une époque d’ironie. Nous sommes encore dans le temps de l’indignation. Sachons seulement garder, quoi qu’il arrive, le sens du relatif et tout sera sauvé.

Il a voulu voir la mer…

Parce que dans ces périodes agitées et guerrières, la mer est un refuge de paix, je vais republier quelques uns de mes textes sur la mer…

Il a voulu voir la mer,

Au fond de ses poches, quelques miettes

Pour des oiseaux qui ne viennent pas.

Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.

Il a voulu voir la mer.

Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.

Les autres en parlaient comme d’une fête foraine.

Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau.

Il est arrivé quand la nuit se retire,

La mer est devant lui, les autres ont menti.

Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,

Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.

Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer.

Et il pense à elle, hier elle est partie.

Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré

Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées

Son costume est usé, les coudes sont râpés

ll est sur la plage, immobile, pétrifié :

C’est beau la mer

Ecrire

Écrire sur la lande brûlée

Tremper la plume de ses peurs

Dans l’encre mauve d’une mémoire oubliée

Écrire l’histoire des quelques mots

Figés sur les dernières lignes de demain…

Dernière rentrée

C’était aujourd’hui ma quarante et unième et dernière rentrée. Un peu bizarre comme sensation…

Dernière rentrée

C’était aujourd’hui ma quarante et unième et dernière rentrée. Un peu bizarre comme sensation…

Mes Everest, mes maîtres : Christian Bobin

Journée sans rien. Juste une clarté exténuée dans le ciel, comme au-delà de plusieurs épaisseurs de lumière. Des images par milliers, abondantes, le gaspillage d’un été. Ces pages s’entassent sur la table de marbre du jardin. Un vent enfantin les disperse dans l’herbe, contre la haie.
C’est sans importance, vous savez bien. J’écris pour extraire de ce tourment la substance noire, radieuse, qu’il contient en son centre, pour vous chasser de moi, pour lancer contre vous les chiens des mots. Et c’est sans importance. Ces lettres ne sont d’aucun secours. La joie mauvaise de l’écriture, la destruction du cœur malade, corrompu par le mensonge d’une mémoire. Tout écrire, tout détruire et d’abord vous, l’illusion de vous, pour enfin vous découvrir, vous, la pierre lavée par le déluge, le nom blanchi par les injures. Ce qui reste dans l’espace calciné du regard : l’innocence de vos traits, inentamé par la fatigue ou par l’erreur d’un sentiment.

L’usine a fermé…

L’usine a fermé,
Pas un homme pour cisailler l’épaisseur du silence
Pas un homme pour entailler la longue surface de gris
La broussaille avance, les cheminées ne rêvent plus
D’atteindre de leurs soupirs métalliques un ciel au bleu oublié
Le monstre s’est affalé, les cris sont avalés
Ne reste plus qu’une odeur de terre
Une odeur de terre orpheline des fers qui l’ont abîmée
Muette de la rouille qui la faisait chanter
Ne reste plus qu’un chant d’oiseau, c’est beau
Ne reste plus qu’un soupir de trop

La mer est dans la ville…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Il y a ceux qui…

Il y a ceux qui savent

Et ne disent rien

Mais n’en pensent pas moins

Il y a ceux qui ne savent pas

Mais en disent trop

Il y a ceux qui croient savoir

Ceux qui ne croient pas ceux qui savent

Ceux très rares

Qui croient ceux qui savent

Ceux qui disent qu’on ne sait rien

Ceux qui en savent plus

Que ceux qui savent

Ceux qui en savent autant

Que ceux qui ne savent rien

Mais qui n’en pensent pas moins

Et en disent beaucoup trop

Ceux qui pensent qu’il faudrait que

Ceux qui ne pensent pas qu’il faudrait

Ceux qui disent

Qu’il ne faudrait pas penser

Comme ceux qui pensent

Qu’il faut peut-être un peu penser

Ceux qui disent

Oui mais

Et sont si sûrs d’eux

Qu’ils répondent

« Mais oui »

Quand ceux qui doutent disent

« Oui mais »

Il y a ceux qui

Ceux qui

Ceux

Et puis il a les autres

Si peu

Qui ne disent rien

Et rêvent du monde qui se lève

Sans rien dire

Avec le sourire

Pluies…

Un nuage de pluie

Caresse le dos gris

Des mémoires perdues

De mes rires détachés.

J’ai toujours, endormies,

Au fond d’un panier bercé

Trois gouttes dorées

De vieilles histoires d’antan

Qui se roulent en chantant

Dans une flaque de soleils oubliés

Cueillette

Au bout fragile d’une branche à rimes

J’ai recueilli la sève glacée des mots endormis

Sur la ligne de ma main je l’ai étalée

Au bout de mes doigts une lettre s’est envolée

Lueur…

Il y a peu, oh si peu

J’ai voulu tremper une molle  plume

Dans l’encre fauve d’une flaque de mer salée

Les faibles mots que je traçais

Sur une feuille aux lignes glacées

Tremblaient sans rien dire

C’était l’hiver aux rimes grises

Et soudain au fond de la page noircie

Une lueur, la fin de la peur

Sur la page de mon impatience froissée

Entends le chant de mes mots éclairés

J’ai plongé la main…

J’ai plongé la main,
Dans le fond mauve de ma poche à sourires.
Il y restait quelques miettes d’air marin ;
Dans le doux creux de ma paume de cire
J’entends, elles chuchotent un chant câlin.
Ô si beaux ces mots loin du pire.
Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.
Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…

Je reviens d’une longue absence…

Photo : Aline Nédélec

Je reviens d’une longue absence

Et j’ai vu

Dans l’arrière-pays de ma tête

Sur une corde tendue de silence

Pendre quelques loques grises

Elles claquent et se froissent

Sous le souffle mauvais

Des tempêtes aux mots durs

Qu’on voudrait oublier

Je reviens d’une longue absence

Et j’ai entendu

Le rire sautillant d’un enfant

Il est là

Il attend

La brume s’est levée

Nos mains se sont tendues

L’espoir renaît

Un bout de rêve mauve…

Il est l’heure de la lumière,
Il me reste un bout de rêve mauve.
Infime miette dans un bol de rire noir,
Laissée là, douce et croquante
Par une nuit rassasiée.
Au creux du silence du matin qui gémit,
J’avance tête baissée,
Tirant sur le long fil de ce songe qui sourit.

Mémoires…

Dans l’angle mort d’une histoire en pointillé
J’ai trouvé un vieux reste de lumière figée
Le bavard au cœur creux
Sans rien dire l’a abandonné
Dans l’onde dodue
Des ronds de mes rires bleus
Je l’ai jeté pour un dernier souvenir ricochet

Il a mis le pied sur le quai…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Mémoires…

Souviens toi

Ô souviens toi

C’était l’été premier

Tu dormais à poings ouverts

Souviens toi

Ce  vieux souvenir d’un hier fatigué

Tu me l’avais raconté

La marée était dans l’entre deux

Souviens toi

Le temps était aux pleurs

Tremblant de rire

Nous nous tenions serrés

Souviens toi

Tu glissais

Tu chantais

Tu aimais

Et nos mémoires se sont croisées

Souviens toi

Je te regardais et tu nous existais…

Dans le presque bout…

Dans le presque bout
Du pâle gris
D’un lointain matin
Coquin
Câlin
J’ai posé
La belle couleur
Du rire malin

Un trou de lumière…

J’ai ouvert une fenêtre oubliée,
Sur la façade nord
De ma mémoire étonnée.
Dans un trou de lumière bleue,
J’ai plongé ma plume engourdie,
L’ai posée sur les douces rides,
Du soir tombant qui s’étire.
Quelques mots légers,
Pour la nuit j’ai réveillé…
Et tes pâles lèvres sucrées,
Doucement ont murmuré…

Brûlures

Le bleu du ciel saigne blanc

Mon œil qui se plisse

Cherche l’autre chemin

En lisière de cette longue cicatrice

Que la marée des larmes basses

Découvre doucement

J’écris…

Avec ma presque plume fatiguée

J’écris des bouts de mots

Sur les coins froissés

D’un début de papier

Une larme a roulé

Seule elle s’est asséchée

Au milieu de ses sœurs du fossé

Entre deux rives…

Entre la grise rive de l’absence

Et la mauve douceur du silence

Je m’accroche au bleu soleil

Des souvenirs qui fabriquent du demain…

Tempête…

Quand la tempête de l’intérieur se lève,
Le vent mauvais arrache toutes les digues
Une à une elles cèdent et les flots s’engouffrent
Pas une fleur qui ne résiste, les vagues déferlent dans les champs
Les collines se plissent, une à une dans l’ombre elles se glissent
Pas un chant d’oiseau qui n’ose interrompre le fracas d’en haut
C’est la tempête, elle passe, elle ravage
Pas de temps pour les larmes,

Un trou de lumière…

J’ai ouvert une fenêtre oubliée,
Sur la façade nord
De ma mémoire étonnée.
Dans un trou de lumière bleue,
J’ai plongé ma plume engourdie,
L’ai posée sur les douces rides,
Du soir tombant qui s’étire.
Quelques mots légers,
Pour la nuit j’ai réveillé…
Et tes pâles lèvres sucrées,
Doucement ont murmuré…

Le jour se lève…

Le jour se lève me dites-vous ?
Était-il donc endormi ?
Comment ?
Assoupi, simplement…
Tiens donc…
Étrange, n’est-ce pas ?
Je n’ai rien vu.
J’ai cherché, vous dis-je.
J’ai cherché sans un bruit,
Me perdant
Jusqu’aux bords mauves
De votre trop longue nuit
Et ne l’ai point rencontré.
Vous doutez ?
C’est tant pis :
Je n’irai plus déranger
Les belles couleurs de votre ennui…

Samedi…

Samedi ? Eh bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau.
J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…

Mes rêves éveillés : 3…

Tout d’abord personne ne s’est aperçu de rien, et quand on ne dit personne, on doit vite reconnaître que de toute façon on ne parle pas de beaucoup. Certes, il ne s’agit pas, une fois de plus, d’affirmer que le nombre de lecteurs diminue, mais de reconnaître que la lecture est de plus en plus instrumentale, et de moins en moins viscérale. Et quand j’utilise le terme de viscéral, il est celui qui est le plus approprié. Il s’agit de cette lecture qui part de l’œil, puis prend le frais dans l’arrière-pays de la tête avant de descendre dans les tripes, et tout remuer. Cette lecture a besoin de ces mots qui vibrent, de ces mots qui caressent, qui chantent, qui surprennent, de ces mots qui essoufflent, qui apaisent…
Pourtant ce matin, comme tous les jours Jules a commencé à feuilleter ces livres qu’il aime tant. Il a tourné quelques pages, rapidement, puis a pris son temps, et s’est arrêté gorge serrée. Partout sur la page, des trous, au début d’un vers, au milieu d’une strophe, dans un titre. Des mots se sont envolées, ils ont disparu. Il pense à une plaisanterie, un canular peut-être : qui aurait pu dans la nuit prendre le temps de lui voler des mots, des mots si beaux.
Il s’attarde sur un texte d’Eluard : dans ce magnifique texte, les étoiles se sont évanouies, les fleurs se sont fanées, les paupières se sont fermées. Il poursuit ses lectures et partout des trous ont pris la place des caresses, de la douceur, de la pluie. La mer et ses vagues ont disparu, plus de vent, pas un soupir, pas un frisson. Tous les mots qu’il aiment ont été enlevés. Jules est persuadé qu’il rêve encore, il se pince pour s’éveiller. Mais rien n’y fait, les mots, ses si beaux mots se sont échappés. Où se sont-ils cachés ?
Un peu déprimé, il ouvre la radio, peut-être une explication. Jules n’aime pas la radio, parce que ce sont des sons électriques, mais ce matin il se sent seul, si seul. Il écoute, il n’est pas un habitué, il écoute avec attention, avec curiosité et doucement, tout doucement il commence à sourire. Voici ce qu’il entend : « vous êtes bien sur votre radio habituelle, mais nous prions nos auditeurs de nous pardonner, ce matin pour une raison que nous ignorons encore, beaucoup de nos mots habituels ne passe plus à l’antenne, ils ne parviennent plus à sortir de la bouche de nos chroniqueurs et journalistes ».
Jules écoute, il sourit, il est bien, tous ses mots sont là, ils ont pris la place des mots en ique, des mots en tion, des mots en eur, il est si bien, c’est comme une douce mélodie… »

Cinq rêves éveillés : trois unes surprenantes…

Comme tous les matins, Jules se lève tôt, s’habille rapidement, et visage encore barbouillé des restes de la nuit, s’en va acheter la presse. Il ne se contente pas du seul journal régional, il aime aussi les quotidiens nationaux. Jamais les mêmes, il butine, il n’aime s’enfermer dans aucune camisole, encore moins de papier. Il aime ce moment ou devant le présentoir, il hésite, il compare les unes, les titres du jour et suivant son humeur, il en choisit un ou deux, jamais les mêmes. Il paie, les plie soigneusement et accélère le pas, impatient de les étaler sur la table, tout en buvant un grand bol de café.
Trois unes l’ont attiré ce matin : la première « Ecoute l’automne », la seconde : « Le monde : une île ! » et la troisième « Elle aime la lune ». Surprenants ces titres, on ne dirait pas de l’actualité se dit-il sur le chemin du retour. Mais il n’ouvre pas les journaux, il aime ce rite matinal, qu’il ne veut pas transgresser sous prétexte de curiosité.
Jules est dans sa cuisine, le café est prêt. Il s’installe. Comme d’habitude, son bol est légèrement sur la gauche pour qu’il puisse étaler les journaux et il commence sa revue de presse. Il débute par « Elle aime la lune ». Il lit rapidement les quelques lignes qui accompagnent la photo de la une. C’est vrai que cela lui semble léger, plus doux que d’habitude. Il ouvre le journal, poursuit sa lecture : « mais qui est-elle celle qui aime la lune ? »
Bref il lit et l’impression se confirme. Sa lecture est agréable ! Il ne parvient pas à en expliquer les raisons, mais il se sent bien. Il ouvre son deuxième quotidien, « Ecoute l’automne » : mêmes impressions, douceur, bonheur, sourires. D’ailleurs il le sent parfaitement qu’il sourit. Il est bien, tellement bien qu’il s’empresse d’ouvrir le troisième : « Le monde : une île ! ». Et là, comment dire c’est l’apothéose : c’est comme le premier stade de l’ivresse, il se sent gai, insouciant avec l’envie de s’étirer en souriant. C’est ce qu’il fait d’ailleurs !
C’est dans ce mouvement qu’il aperçoit le gros titre du quotidien régional : « Catastrophe dans le monde de la presse nationale : les lettres R et les lettres S ont totalement disparu des rédactions ! ».
16 novembre 2019

Cinq rêves éveillés : 1

C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je ne dis aucun, ce n’est vraiment aucun !

Ecrans petits et grands,
Écrans numériques,
Écrans électroniques,
Ecrans cathodiques,
C’est le noir,
Noir sidéral,
Pas une diode,
Pas un clic,
C’est la panique

C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran. Vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais…Une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite…
Et c’est ainsi qu’au même moment, dans tout le pays, des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne, se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout.
En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer. L’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie.
Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment : tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle. Pour commencer la météo, et incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires.

Il est huit heures,
Partout cela bourdonne,
Parfois cela ronchonne,
Il est huit heures,
Plus un clic
Numérique, électronique,
L’heure est si belle,
Vêtue de ses plus belles aiguilles….

14 novembre 2019

Tout avait commencé par une boule au fond la gorge…

Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir…
Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier.
L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires.
Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre. Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience.
La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit…
J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu.
J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées.
Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches…
Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire.
Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »
La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures…
Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités : avec pudeur et prudence.
Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long…
Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur…
Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège.
Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil.
J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes…
Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable.
Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas.
Tout au moins je le suppose.

Lumières…

Dans ma réserve à mémoires étonnantes

J’ai raclé les fonds de tiroir

Il ne restait que quelques ombres de rien

Deux trois traces de si peu 

Sur les bords moites d’une nuit sans patience

J’ai semé les graines dorées

Des lumières retrouvées

Chuuuuint…

Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, ce n’est pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.
Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7 c’est le sud et le sud ce sont les cigales. Le sud : l’air est sec, les cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute la place dans la machine à émotions.
Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie.
Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »

Un étrange voyage…

Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent.

Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé.

Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture.

Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire ….

« C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue.

« Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. »

Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque.

  • Que se passe-t-‘il ici monsieur ?
  • Il ne se passe rien, je lis c’est tout…
  • Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers !

Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant :

  • Vous savez lire non ?

Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit :

« Compartiment non-lecteur, no reading »

Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page.

« J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »

La norme et la beauté…

Norme : Je viens d’apprendre à l’instant, chère Beauté, qu’une fois de plus vous vous êtes égarée.
Beauté : Egarée ? Nullement, sachez chère Norme, que si je me suis posée ici, sur cette belle fleur de pissenlit, c’est parce que je le voulais, et surtout parce qu’il le fallait.
Norme : Une fleur de pissenlit ! Pourquoi pas du chiendent, ou non du trèfle, oui tiens du trèfle ! Encore une fois je me dois d’intervenir. Je vous le dis, je vous le répète : jamais, je ne dis bien jamais, vous ne devez prendre la liberté de vous poser où bon vous semble, sans au préalable ne m’en avoir parlé…
Beauté : Je vous entends, je vous entends chère Norme, mais sachez que je ne me pose jamais au hasard…Voyez-vous ce que j’aime par-dessus tout, c’est la légèreté, la douceur, la délicatesse et surtout la discrétion. Vous conviendrez que ce ne sont pas les premières qualités de toutes ces fleurs qu’habituellement vous m’imposez dans vos plans de vols.
Norme : Mais enfin Beauté, reprenez-vous, je ne vous demande pas de faire de la poésie, mais simplement d’ouvrir les yeux. Regardez autour de vous, ces jonquilles, ces roses qui éclosent. Vous ne me direz pas que ce vulgaire pissenlit mérite plus qu’elles qu’on leur rende les honneurs qu’elles méritent.
Beauté : Je vous écoute chère Norme et je ne vous dis pas que les fleurs que vous me citez doivent être oubliées, mais voyez-vous, il est des jours, où la beauté ne vous appartient plus. Elle s’envole, elle respire, elle est libre… Alors oui, je persiste dans ma désobéissance, et, je le sais, chère Norme vous n’aurez pas à le regretter…

La norme et la beauté…

La norme et la beauté, n’en finissent jamais de se chamailler. Leurs désaccords sont profonds. Je vous laisse juger…
Beauté : Ce soir je suis heureuse, tellement heureuse, ce n’était pas simple mais j’y suis arrivée.
Norme : De quoi me parles-tu ? De ce gribouillis fumeux que tu es allée me poser sur cette horrible plage que je me tue à dissimuler.
Beauté : Gribouillis fumeux, horrible plage…Chère norme, as-tu bien regardé ? Mais je m’égare…Comment la norme peut-elle simplement regarder ? Tu n’es là que pour mesurer…
Norme : Quelle impertinente ! Beauté, mais as-tu simplement regardé, ces traces que tu as laissées ? Que va-t-on dire ? Où sont tes limites ? Quatre cheminées ! Et pourquoi pas un pétrolier !
Beauté : Un pétrolier, quelle bonne idée, et j’y ajouterai aussi un amandier, un parolier, un cabanon, un réservoir, et surtout, surtout, norme engourdie, un peu d’espoir…
Norme : Il suffit beauté, je ne peux tolérer de tels écarts, tu le sais !
Beauté : Je te comprends norme, je le sais, tu n’y es pour rien. Je te demande une simple petite faveur…
Norme : Je t’écoute beauté.
Beauté : Ferme les yeux. Pendant quelques instants, oublie ce qu’on t’a raconté. Attends bien quelques minutes et doucement, tout doucement, soulève tes lourdes paupières et là, je te promets, tu verras. Et tu vivras…

Mélancolie…

J’ai posé la douce paume fraîche

De la main qui tremble et plisse

Sur une plate pierre seule et lisse

Chauffé à blanc elle cherche

Brise légère d’un rire d’hier

Les mots sont là et accrochent fidèles

Leurs fines rimes de miel

Au fil fleuri des rimes pour elles

La norme et la beauté : 2…

Beauté : Je vais partir, je veux partir. Je veux qu’on m’oublie. Quelques temps peut-être, ou quelques instants, je ne sais pas, mais je veux partir. Alors on se souviendra, on me réclamera. Je les entends déjà : reviens, reviens…
Norme : Je ne comprends pas ce que tu gémis. Tu veux partir c’est bien cela ?
Beauté : Oui c’est cela, bien entendue chère norme, partir, m’envoler, m’effacer….
Norme : Je ne te comprends pas, je ne te comprends plus. Tu parles comme une enfant gâtée. Regarde, tout est ici : regarde autour de toi, tout est là : pour réussir, pour t’imposer. Ressaisis-toi, il faut que tu poses, il faut que tu oses.
Beauté : Tu prétends que j’ai tout, ici, tout ce qu’il me faut, mais je ne vois rien, je ne sens rien. Je m’ennuie à mourir. Tout est tracé, tout est formaté : tu choisis, tu élimines, tu décides, tu juges, tu convoques, tu condamnes. Quand il faut que j’apparaisse, les couleurs sont au garde à vous, elles sont pétrifiées, ma lumière les a abandonnés, tes paysages sont figés. Pire ils sont coagulés ! Tes visages sont communs, tes regards sont vides. C’en est trop, je n’en peux plus, je reprends ma liberté.
Norme : Voilà que tu recommences avec tes délires, tes envies de gris, de flaques poisseuses. Mais que veux-tu ? Tu le sais pourtant : ce que je décide n’est pas pour t’embêter ou t’humilier. Ce n’est pas une lubie. Ce sont les autres : ils me tiennent la main, me dictent ma conduite. Tu le sais, je suis une norme, je suis LA NORME, et ne suis pas née toute seule. Moi aussi, comme toi j’ai été convoquée, moi aussi je n’ai pas de liberté.
Beauté : Eh bien, échappe-toi aussi et laisse-moi m’envoler. Les autres finiront par s’habituer.
Norme : Mais que diront-ils ces autres si plus rien de ce qu’ils attendent n’est beau. Que diront-ils, que deviendront-ils, que ressentiront-ils ?
Beauté : Ils feront comme nous, il faut qu’ils sortent eux aussi, il faut qu’ils bougent. Il faut qu’ils changent, que leurs regards souffrent un peu, juste un peu, pour ensuite pouvoir s’étonner…
Norme : Impossible, nous ne pouvons pas, nous n’avons pas le droit….
Beauté : C’est fini, je vous quitte, je vous abandonne, je vous laisse à vos paysages lisses et glacées,
Norme : Nous quitter, nous abandonner, pauvre folle mais pour qui te prends tu ?
Beauté : Je suis la beauté, celle dont on rêve, celle qu’on attend, celle qu’on ressent quand on est vivant, là, à l’intérieur, celle qui explose pour tos nos sens quand on espère, quand on aime….

La norme et la beauté…

Où l’on découvre que norme et beauté ont parfois un peu de mal à s’entendre, à se comprendre. Aujourd’hui nous retrouvons une norme « étonnée » pour ne pas dire irritée. Elle a convoqué une beauté libérée et l’interroge sur ses mauvaises fréquentations.
Norme : Que fais-tu ici ? Regarde autour de toi, ouvre les yeux, tu le vois bien, ici il n’y a rien que tu puisses regarder.
Beauté : Ce que je fais ici ? Mais je ne fais rien, je suis, je sens, je ressens. Et toi tu ne vois rien ? Ici je suis bien, ici je suis invitée. Alors tu vois, même pour quelques instants je vais m’installer…
Norme : Invitée ? Invitée ? Toi la beauté ? Mais regarde, ici tout est laid, qui t’aurait donc invité ?
Beauté : Du laid, du laid ? Suis-je à ce point aveuglée, que je n’ai rien vu de tout ce laid que tu as décidé de m’inventer. Moi je n’ai rien vu, et ici, tout, oui tout me plait. Toi tu restes enfermée entre les murs lisses de tes lignes droites. Regarde la douceur de ces courbes, c’est si simple, ici je suis bien.
Norme : Tu n’as rien vu et moi je n’ai rien su. Tu le sais, tu ne peux l’ignorer, jamais tu ne dois distribuer de la beauté sans que j’en sois informée. La beauté m’appartient, tu n’es que messagère.
Beauté : Oui je le sais, et je l’ai voulu, je suis venu et je ne t’ai rien dit. Peut-être pour que tu ne puisses rien abîmer. Ici vit un gris, un si beau gris oublié, il s’est souvenu de qui il était, alors il m’a appelé et sans hésiter je suis venue.
Norme : Un gris oublié ? Mais tu t’égares ma pauvre beauté. Regarde autour de toi, regarde ce que je vois, ce n’est que du terne, avec un gris qui nous désespère. Ici tout est sale, et si plein de triste.
Beauté : Mais ce que tu vois, ma pauvre, ce n’est que ce que tu crois. Ouvre les portes, aère-toi, regarde avec l’arrière de tes yeux et alors tu comprendras.
Norme : Cela suffit ! Je te le rappelle une dernière fois, tu ne peux pas décider n’importe quoi. Remballe tes couleurs, range ton gris oublié et rentre chez toi.
Beauté : Moi tu vois, c’est ce qui me plait, ici. A cette table je me sens vivante. Ici tout est riant. Regarde, ouvre-toi, tout est surprenant. Ici personne ne m’attend.
Norme : Je veux bien, mais juste quelques instants, je ne veux pas d’incidents

Rencontre avec le port…

Immobile, face au port qui lui fait les yeux doux, Maurice enregistre tout, il accumule des réserves, pour demain, quand il tirera les couvertures de son lit et qu’il fermera les yeux. Il a marché sur le quai, lentement, très lentement, vite ça fait touriste pressé qui oublie que les dalles usées ont été polies par l’impatience de toutes ces femmes qui attendaient que la mer ramène leurs hommes, leurs fils, leur frère. Maurice sent tout cela. Amarré, à quelques mètres un petit chalutier. Ils sont deux à hisser des caisses sur le bord. Maurice ne regarde pas le contenu des casiers, il ne veut pas s’ébahir à la vue des poissons luisants oubliant ceux qui sont allés les chercher. Il regarde leurs mains. Ce sont des mains qui semblent vivre seules, qui ne s’agitent pas inutilement. Les gestes sont précis, lents, définitifs. Elles plongent d’une caisse à l’autre saisissent des poissons avec respect, délicatesse. Maurice se souvient des mains du poissonnier. Ce ne sont pas les mêmes, ce sont des mains qui ont oubliés d’où vient la sole ou le bar, des mains pour découper, pour écailler, pour peser, pour rendre la monnaie. Ils les regardent, ils ne se parlent pas, c’est inutile : ils viennent de passer une journée en mer, à travailler, en plissant les yeux, à cause du soleil, du sel, de la peur, de la fatigue. Maurice comprend qu’on ne parle pas à la mer comme à n’importe qui, on ne parle pas de la mer comme s’il s’agissait simplement d’une étendue d’eau. Il est temps. Maurice doit rentrer, à l’intérieur, dans les terres. Il n’est pas triste, il reviendra. Il sait à cet instant qu’il n’est plus et ne sera plus jamais le même. Aujourd’hui tant de sensations ont accosté dans son port intérieur. Il lui faudra plusieurs jours pour décharger. Maurice reviendra, il reviendra et partira sur un bateau, sur son bateau…

Voilier d’hier…

Peinture à l’huile de Claude Nédélec

…C’est un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de cordages qui sentent le plastique. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissé, un gris qui parle des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait. Les autres, ceux qui virevoltent sur des bateaux de catalogue ont les yeux absents, on ne les devine même pas derrière des verres de marques ou se reflètent des couleurs qui n’existent que pour les touristes canonisés. Sur le pont, l’homme sans lunettes se prépare pour le départ. Arrivé hier soir, sans bruit, il a cherché un mouillage éloigné des autres pour ne rien dire, pour ne pas parler d’où il vient, pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de sens pour lui. Les autres, lorsqu’ils sont au port aiment à raconter, se raconter, l’homme au navire sans âge n’est pas de ceux-là. Il ne se mêle pas à la vie du port. Il ne les méprise pas, il lui arrive même parfois de les écouter, de s’emplir de leurs rires pour s’en faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les méprise pas, mais il n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas. Il se souvient, lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face. C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il avait posé la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur…

Orages de juillet…

…La lumière est plus basse, les premiers nuages naissent, ils se forment. On sent des trous de fraîcheurs qui s’installent au-dessus des têtes. Des oiseaux effrayés s’éparpillent sans réfléchir. Puis les nuages n’enflent plus, ne s’élèvent plus. Ils ont éliminé l’horizon. Ils s’étirent, s’étalent. Plus rien ne les empêche de se rassembler aux quatre coins, là où le regard peut se poser.
Au sol, il y a ce noir qui tombe par plaques lourdes de ce sombre qui repousse les derniers éclats d’un soleil qui en a trop fait aujourd’hui.
En quelques heures, la chaleur est oubliée. L’angoisse monte. Une angoisse emplie des respirations qui se retiennent. C’est la crainte de ceux qui ont peur, de ceux qui ont appris l’orage comme une colère, comme une punition. Ils attendent. Ils regrettent les brûlures du soleil qu’ils maudissaient après déjeuner. Ils auraient pu patienter, supporter.
Vu d’en haut, c’est comme une étendue de silence, on dirait une mer d’huile qui se prépare aux déchaînements. Il y a des yeux qui cherchent le premier éclair, le signe du départ, du début. Les portes se ferment, les rideaux se tirent, les lèvres se pincent, les mâchoires se crispent. C’est la peur qui déroule, qui enfle…

Orage…

…La lumière est plus basse, les premiers nuages naissent, ils se forment. On sent des trous de fraîcheurs qui s’installent au-dessus des têtes. Des oiseaux effrayés s’éparpillent sans réfléchir. Puis les nuages n’enflent plus, ne s’élèvent plus. Ils ont éliminé l’horizon. Ils s’étirent, s’étalent. Plus rien ne les empêche de se rassembler aux quatre coins, là où le regard peut se poser.
Au sol, il y a ce noir qui tombe par plaques lourdes de ce sombre qui repousse les derniers éclats d’un soleil qui en a trop fait aujourd’hui.
En quelques heures, la chaleur est oubliée. L’angoisse monte. Une angoisse emplie des respirations qui se retiennent. C’est la crainte de ceux qui ont peur, de ceux qui ont appris l’orage comme une colère, comme une punition. Ils attendent. Ils regrettent les brûlures du soleil qu’ils maudissaient après déjeuner. Ils auraient pu patienter, supporter.
Vu d’en haut, c’est comme une étendue de silence, on dirait une mer d’huile qui se prépare aux déchaînements. Il y a des yeux qui cherchent le premier éclair, le signe du départ, du début. Les portes se ferment, les rideaux se tirent, les lèvres se pincent, les mâchoires se crispent. C’est la peur qui déroule, qui enfle…

Il a mis le pied sur le quai…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Petit bonheur ferroviaire…

En arrivant ce matin sur le quai de la gare, j’ai perçu un petit quelque chose de bizarre, d’anormal. D’abord une sensation physique : je respire… Oui c’est cela : c’est dans l’air ! La respiration est un vrai bonheur, subtil mélange de fraîcheurs et d’odeurs d’herbe coupée. Je me suis dit que dans le fond de l’air il y avait certainement un petit peu de bonheur, un tout petit peu. Alors j’ai souri, parce que le bonheur c’est pour fabriquer du sourire, sinon ce n’est qu’une escroquerie de plus.
Je souris et – c’est bien cela que j’ai ressenti comme inhabituel – la première personne que j’ai croisée, une habituée comme moi, souriait aussi, d’abord seule, pour elle, comme moi, et puis j’ai bien vu qu’elle me souriait. Elle qui tous les jours serrent les dents pour ne pas risquer d’être obligé de répondre à mon regard, aujourd’hui elle me sourit. Incroyable ! Je me dis que c’est un hasard, un heureux hasard, que ce matin, enfin, elle est contente, peut-être même heureuse. Elle est contente de cette journée qui s’ouvre, contente de ce qu’elle est, de ce qu’elle fait. Tout simplement contente de vivre. Mais, je reste sur l’hypothèse du hasard.
Quand j’arrive sur le quai je me dis que le hasard a beau bien faire les choses, là c’est quand même beaucoup, j’ai même pensé à un tournage : peut-être un film publicitaire sur le bonheur de prendre le train ou la joie d’aller travailler. Mais non je me trompe, je connais toutes ces silhouettes, je les croise tous les jours, certaines depuis des années. Et là, tout le monde sourit, il y en même qui parle, et mieux encore qui se parlent. Je n’en peux plus, ma joie déborde. Je vais enfin pouvoir dire bonjour à toutes ces compagnies du matin sans qu’elles ne se sentent agressées.
« Bonjour, bonjour, bonjour » ! Je suis comme un rossignol, je sautille sur le quai, je suis empli d’un incroyable bonheur ferroviaire. Sur le quai d’en face il semble que ce soit pareil. Je m’emballe, je me dis que je vais enfin pouvoir parler avec cette jeune fille qui tous les matins, depuis trois ans attend au même endroit, qui monte avec moi dans le même compartiment qui descend dans la même gare. Je vais lui parler, tout simplement, elle va me répondre : je le sens, je le sais, je le veux.
Je m’approche d’elle, d’abord un bonjour, puis un sourire, puis deux, ma bouche s’ouvre pour lui proposer une de ces insignifiances qui ce matin seront de vraies perles à conserver pour ce petit bonheur matinal qui nous a surpris en plein réveil. « Je, je … »
Et soudain, la terrible voix féminine de la SNCF, terrible voix si belle, si chaude si sensuelle, cette voix qui fige tout le monde sur le quai : « que va-t-elle annoncer, ce matin : encore du retard, une annulation, peut-être ? »
« Votre attention s’il vous plait : en raison de la réutilisation tardive d’un triste matériel, le bonheur que vous respirez depuis ce matin, aura une durée indéterminée, nous vous tiendrons informé de l’évolution de la situation : en cas de difficulté à poursuivre votre voyage vers la morosité ferroviaire, veuillez-vous adresser aux agents les plus tristes sur le quai »
J’ai baissé la tête, avalé mon sourire et comme tous les matins j’ai regardé le cadran de ma montre.

Le chant du rail…

Avatar de Eric NedelecLes mots d'Eric

Fenêtre ouverte

J’entends le chant crissant

D’un rail de métal gisant

Ville endormie

Matin vague

Sur une rive d’ocres

Empêtrés

Fenêtre ouverte

J’attrape le souffle lointain

Des océans voisins

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Mélancolie…

En remontant le fleuve de nos larmes

Jusqu’à la source d’un vieux chagrin

Nous croisons sur le chemin bavard

De nos émotions ravagées

Une flaque de memoire oubliée

Carnets…

Il n’y a plus rien à rater tous les murs sont debout. C’est ce que j’écrivais il y a un peu plus de quarante ans. Je regarde autour de moi et je m’aperçois que l’on continue de construire, toujours plus haut, d’aucun diront toujours trop haut. Je m’étais certainement trompé, je le reconnais et il n’est jamais trop tard pour bien faire….

Courbe…

Parle moi de ces courbes

Que tu apprivoises dans la jungle de tes peurs

Elles te content des histoires sans fin

Pour le peuple rond des semeurs de demain

Dans le presque bout…

Dans le presque bout
Du pâle gris
D’un lointain matin
Coquin
Câlin
J’ai posé
La belle couleur
Du rire malin

Mémoires…

Souviens toi

Ô souviens toi

C’était l’été premier

Tu dormais à poings ouverts

Souviens toi

Ce vieux souvenir d’un hier fatigué

Tu me l’avais raconté

La marée était dans l’entre deux

Souviens toi

Le temps était aux pleurs

Tremblant de rire

Nous nous tenions serrés

Souviens toi

Tu glissais

Tu chantais

Tu aimais

Et nos mémoires se sont croisées

Souviens toi

Je te regardais et tu nous existais…

Petite flamme bleue…

Larmes au bord des yeux
Rouges braises d’une tristesse étoilée,
La pluie est à l’intérieur,
D’émotions le trop plein est empli.
Et déverse des flaques de gris.
De chaque couleur il est l’ennemi.
Tu attends le soleil qui fige la surface.
Voile de lueurs,
Apaisent ombres de l’intérieur.
Demain,
Dans le peut-être du futur apaisé
Petite flamme bleue
Danse et luit,
Douce lumière scintille,
Et rit au fond de tes yeux.

Tu verras…

Tu verras

Un jour je raconterai

L’histoire d’un homme qui entend le chant de l’océan

Aux cimes des sapins qui se courbent au vent couchant

Je raconterai la douce larme de cet homme aimant

Regarde elle roulent en riant

Je raconterai

Et nous serons vivants

Le rideau se lève…

Et si nous attendions demain en souriant

Je le sais, je le sens, le bleu est impatient

Le rideau qui nous sépare du si beau matin

Reste baissé et frémit d’un si long chagrin

Regarde le trembler, c’est notre espoir qu’il attend

On se prend la main, il est beau le demain des aimants

J’ai plongé la main…

J’ai plongé la main,
Dans le fond mauve de ma poche à sourires.
Il y restait quelques miettes d’air marin ;
Dans le doux creux de ma paume de cire
J’entends, elles chuchotent un chant câlin.
Ô si beaux ces mots loin du pire.
Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.
Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…

Petit homme attend…

Petit homme attend

Il ne sait pas ce qui viendra

On lui raconte le pas loin

On lui parle du bientôt

On lui chante le « tu vas voir »

Et petit homme attend

Ses yeux brillent et rient

La boîte à souvenirs s’emplit

Petit homme tu verras

Demain se souviendra

Dernier rêve…

Je ne rêve plus dit l’homme apaisé

Je n’en ai plus l’utilité

Je me passe des faux espoirs bleutés

Je n’ai pas le temps de m’abimer dans l’angoisse

Belle à en pleurer

La tristesse est là elle attend

Je ne la crains pas

Nous partagerons nos larmes salées

Et demain sera plus vrai

Extrait…

J’ai repris l’écriture de mon quatrième roman…Anton, Marcel son père. Dans ce passage ils se retrouvent.

Ils sont arrivés à la gare routière. Anton laisse Marcel descendre le premier. Il se remplit les yeux de ce que son père raconte, là , quand il le voit de dos. Les épaules se sont un peu abaissées. Marcel a vieilli, un peu, mais il a vieilli. Anton a toujours eu du mal avec l’âge de ses parents, l’un comme l’autre, ils ne fêtent pas les anniversaires. Pour ne pas savoir, pour oublier, pour refuser. Il se souvient Anton, combien de fois on lui a dit :  » vous êtes des originaux, des marginaux… » « Vous êtes à part ! »

Son père a vieilli, ce n’est pas son âge qui le dit, c’est sa démarche, on dirait qu’il hésite, qu’il mesure, qu’il calculé. Et Anton est triste, là dans ce couloir étroit de bus, un pas derrière Marcel. Il n’est pas inquiet, c’est une étape inutile, il veut passer directement à la tristesse. L’inquiétude ce sont des questions, des tentatives pour comprendre, se rassurer et au bout Anton le sait, il y a toujours le silence…

Mémoires…

Un hommage, un de plus, en ce matin mélancolique à mon père qui nous a quittés il y a peu…Il aimait tant la Charente et le pont qui la traversait

Un reste de rouille salée

S’agrippe aux larmes de l’acier

Dans ma poche froissée

Souvenir du fleuve

A la mer accrochée

Oh ta Charente traversée

J’ai pris une feuille de papier

Aux mémoires de ce pont aimé

Tout doucement l’ai frottées

Oiseaux légers mes mots sont envolés

Sur le fil de tes yeux se sont posés

Le chant du rail…

Fenêtre ouverte

J’entends le chant crissant

D’un rail de métal gisant

Ville endormie

Matin vague

Sur une rive d’ocres

Empêtrés

Fenêtre ouverte

J’attrape le souffle lointain

Des océans voisins

Il manquait un voyageur

Ce texte a remporté le prix des lecteurs de la micro-nouvelle « short édition »au printemps 2020 . Envie de la republier

Ce sont trois informaticiens, ou techniciens, de ces hommes qui m’impressionnent parce qu’ils arrivent à réfléchir en trois dimensions. Tout le long du trajet, dans ce « carré » que je partage avec eux, ils parlent une autre langue, presque une langue de signes. Ils rient, ils sont bien dans leurs anecdotes technologiques. Ils mettent du sourire et du bonheur dans les codes, dans les chiffres. Il y a du soleil dans leurs langages obscurs. Je ne comprends, ce n’est pas grave, je les écoute avec délice. Ils ont de la passion, elle déborde dans ce compartiment monotone et j’aime ça. Ils ne jouent pas, ils ne forcent pas, ils disent, ils racontent, et ils vivent.
Le plus près de moi est massif, il a les mains lourdes, les doigts épais. Je ne l’imagine pas devant un clavier, mais plus devant un sac de ciment, un arbre à abattre. Il est fort, sa voix résonne, il est calme, il aime la vie.
Silencieux, mais attentif, depuis le début du trajet je me décide à parler. Peut-être parce que je me sens bien, que cela me semble naturel de parler à ceux qui sont proches. Comment peut-on presque se toucher et ne rien se dire ? Il n’est jamais simple d’entrer dans une conversation, il ne faut pas donner le sentiment d’être indiscret, d’avoir écouté. Les réactions peuvent parfois être surprenantes. Tout cela je le savais, tout cela je l’avais déjà expérimenté mais tant pis, je me suis lancé.
« Euh, excusez-moi, je vous écoute depuis un petit moment, et je ne comprends rien à ce que vous dites, vous êtes dans quoi au juste ? »
Le plus jeune des trois, celui qui est en face de moi, a semblé abasourdi par cette question. Il m’a regardé avec étonnement, presque avec effroi, comme si je venais d’entrer par surprise dans sa chambre à coucher, juste au moment où il allait se glisser sous les draps. Les deux autres l’ont regardé, m’ont regardé : le plus bavard des trois, celui qui il y a quelques minutes ponctuait toutes ses explications de grands éclats de rires, s’est figé instantanément dans un silence glaçant. J’étais gêné, presque pétrifié. Le doux balancement du compartiment dans une longue courbe prise à grande vitesse, me donnait presque la nausée. J’allais ouvrir la bouche pour m’excuser, leur dire que j’étais désolé de les avoir dérangés quand le plus grand des trois, celui que j’admirais il y a quelques instants, se tourne vers moi et me dit simplement.
« Tu veux savoir, dans quoi on est, et ben c’est simple là pour le moment et pour encore deux heures on est dans le train, dans ce compartiment, avec toi, mais sinon tu sais on n’est dans rien, on ne travaille pas, on ne travaille plus. On est ensemble parce qu’on va à l’enterrement d’un ami, notre ami, c’était le quatrième, celui qui était avec nous, d’habitude, là, à ta place. On était quatre, quatre techniciens, on aimait vraiment ce qu’on faisait, et puis la boîte a fermé, elle nous a virés. Lui, il n’a pas supporté, il s’est suicidé…Il s’appelait Jules. C’était la semaine dernière, alors on est tellement triste, qu’on fait comme avant, on parle, on rit, et tu vois tu nous as réveillé et là on pense à lui… »

J’attends…

En suivant la trace floue d’une histoire d’hier
J’ai glissé sur la flaque du doux présent
A tâtons je marche en riant vers le noir heureux
Où brille l’ombre de tes cheveux
Je souffre de l’oubli des ces presque rien
J’attends serein
J’entends chagrin
Un long soupir sec
Il étale en claquant
Des larmes au bleu coupant
Qui abîment en roulant
Les bords mous du chemin des gisants

Homme de moins que rien…

Homme de moins que rien
Visage mou
Regard moite
Poisseux d’aigres sueur
Qui s’incruste entre les rires innocents
Homme de moins que rien
Expire le mauvais parfum
De la suffisance des quelques siens
Il était de ces bavards inutiles
Qui encombre les salons
Homme de moins que rien
Creuse en soufflant
Un gras sillon de silences aigris
Ils étaient tant à le suivre
Roses fanées à la boutonnière
Oublieux de ses arrogances
Dans ce monde aux sourires sucrés
Ignobles, infâmes
Ont repris en cœur
L’hymne gris de leurs violences cachées

Le monde de demain : bla bla bla…

Je relis ce texte que j’ai publié il y a deux ans et ma foi je me dis qu’il va bien…

Avatar de Eric NedelecLes mots d'Eric

Plus rien ne sera jamais comme avant, tout doit changer, le monde de demain ne doit pas ressembler au monde d’hier, il faut tirer les leçons….

J’en passe. Dans ces incantations quotidiennes, il y a le meilleur, et surtout le pire…
Alors oui d’accord, je veux bien mais à la condition que le monde de demain ne soit pas livré pieds et poings liés aux monstres numériques. Je veux bien mais à la condition que l’on se souvienne que les êtres humains que nous sommes encore, sont constitués de chair, de sang, de sueurs, de peurs, de pleurs, de rires, de regards, de sourires et que tous ces éléments ne riment pas avec « les outils numériques » aussi magiques, conviviaux, intuitifs soient-ils. Mon monde de demain n’est pas un écran.
Je suis terrifié à l’idée que partout, on soit soudain convaincu qu’efficacité, sérénité, performance sécurité ne puissent n’aller qu’avec…

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Front contre la vitre…

Aujourd’hui encore, dans le TGV : les mêmes sensations…

Vent

Avatar de Eric NedelecLes mots d'Eric

Dans les plaines sèches

De mon pays de l’en dedans

Vent malin s’est engouffré

Longues et grises

Ailes d’acier

Dans le ciel déchiré

Sous le souffle ont tremblé

Vent câlin les caresse et dit

Tourne moulin

Tourne sans fin

Aime le chant de mes chagrins

29 juin

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Billet

Ce que j’aime, c’est surprendre le lecteur ou le regardeur ( je ne sais pas si le mot existe réellement, mais peu importe ) et me dire avec un brin d’ironie que certains chercheront peut-être un rapport entre le texte et l’image. Et bien je vous l’assure il n’y a en a pas tout le temps. L’image est parfois la source de mon inspiration ou elle est en l’illustration mais le plus souvent le seul rapport qu’il y entre les deux c’est un rapport émotionnel. J’ai éprouvé une émotion, une sensation en regardant et c’est alors qu’une couleur, une atmosphère réveille alors un mot, un rythme et la poésie est là, elle entre par les deux portes que je lui ai ouvertes, celle de mes yeux et celle de mon cœur.

Un orage en février, suite…

Je republie cet extrait d’un de mes romans, parce qu’il me parle, parce qu’il nous parle…

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Jules ne s’y retrouve plus dans ses souvenirs. C’est comme un puzzle. Plusieurs milliers de pièces: on agite, on manipule, on remue et chaque essai pour retrouver le sens se termine par un échec. Jules déteste les puzzles. Il déteste tout ce qu’il faut classer, trier, regrouper par catégories.

Jules aime ce qui dérange l’ordre des autres. Jules aime ce qui n’a ni début, ni fin.

Jules aime ce qu’il appelle la beauté du désordre poétique. Les objets sont heureux des espaces qu’on leur laisse. Jules aime les objets quand ils vivent, quand ils sont libérés des contraintes du rangement où la seule règle admise est la perpendicularité.

Jules a mal à la mémoire. Depuis le plus jeune âge, il essaie de trouver le fil, remonter au début, là où tout a commencé. Il cherche l’endroit mystérieux, magique où la première histoire s’est enregistrée: son histoire, le commencement de son…

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Du bout de mes doigts…

Avatar de Eric NedelecLes mots d'Eric

Derrière la vitre de mon regard heureux

J’ai suivi cette trace de triste pluie

Jusqu’au au pli de cette page

Emplie de gouttes d’oubli

Du bout de mes doigts chagrins

J’ai posé une belle fleur du matin

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Le temps est au sourire…

Je suis à la fenêtre

Du si simple rêve

Qui se pose au matin

Sur la palette de mes envies

Le temps est au sourire

Douce main du peintre endormi

Caresse du bout des doigts éblouis

Blanche toile d’un soleil assagi

Le vert est mis…

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Viens l’ami,

Prends place,

Ton couvert est mis.

Et le verre me dis-tu ?

Tu es un ingrat vois-tu..

Je te le dis,

Le vert est mis.

Mais oui je te l’accorde,

Il est en sursis,

Car rouge attend

Et je te préviens,

Il est impatient…

27 avril

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Le vieil homme et le port…

J’illustre ce texte écrit il y a une vingtaine d’années par un tableau peint par mon père, qui nous a quittés le 13 avril dernier…

C’était la guerre froide entre la brume et le port. On ne se souvenait même plus de quand datait le dernier rayon de fausse lumière. On ne devinait le jour qu’à une impression générale qui flottait à la surface des eaux. Les chalutiers étaient contraints d’utiliser leurs couleurs comme des signes particuliers, accrochés à leur identité d’embarcation. Toutes les berges, toutes les coques avaient le teint blafard, piqués de bruns et d’embruns, indices d’une angoisse qui se lève avec le jour. Le bout du port, gueule ouverte, crachait périodiquement ses coquilles de noix. Il avait l’attrait d’un goulot de bouteille où toutes les lèvres salées des compagnons de port se seraient posées.
Cette flaque d’eau était posée au milieu de la ville, comme une cicatrice sur un visage burinée de soleil et de siècles. La ville n’était pas un port, la ville était un empiècement de croûte sombre qui s’étendait autour. Les rues n’avaient point d’origine, elles étaient là, pour marquer l’appartenance à un système urbain. Mais ces associations de réalités qu’on aurait cru naturelles ne parvenait à donner à ce paysage que l’apparence lointaine d’une ville. La brume elle-même ne parvenait pas à adoucir les traits d’une ou deux maisons à la lourdeur extrême.
Derrière chacune de ces façades épuisées d’être fouettées par les vents salés, il y avait des symptômes de vie, d’imperceptibles indices de société. A quelques fenêtres se tenaient en berne quelques bouts de chiffons. Des cheminées sortes des bouffées de vapeur. Les maisons se touchent très forts, on les croirait enlacées, pour se tenir chaud, pour oublier la peur, le vide de ceux qui ne reviennent pas. Parfois on aperçoit une ombre ou deux, elles se faufilent, et disparaissent aux angles ronds des rues noyées des brumes océanes.
Derrière la vitre crasseuse, que ce bout de port qui se prend pour un tableau de peintre mélancolique, ses yeux ne parviennent plus à fixer le paysage. C’est le paysage qui est en lui et qui donne à ses yeux cette lueur intérieure. On dirait qu’il scrute une terre, une terre qui ne viendra plus. Ses yeux ont été cloués à l’envers. Il voit de l’intérieur, l’intérieur de ce pourquoi il est né…