Et maintenant Maintenant tu réévalues ta dose de présent A la bourse du verbe aimer Et tu te sens mieux T’avais peur que le désespoir Rattrape la réalité qui te minait Et en face d’elle T’as brisé le cercueil Tes deux bras te servaient d’alibi Pour te tenir sur le fil de honte Qui surplombait le désespoir Venu d’en bas Et maintenant Tes deux bras lui servent De parenthèses T’avais mal dedans le corps Tant le hasard t’avait fait crier Tant le hasard t’avait fait vaincu Et maintenant Tu passes Seul avec celle qui te regarde Et t’as dévalisé la consigne Et tu tires sur tes lèvres Comme l’intoxiqué tire sur sa clope T’avales le vrai et tu vomis ta peur T’avais un trou dans la tête Qui guettait la sortie de ta folie Pour lui passer des menottes de rêve Et maintenant le temps qui te pue Est un éternel motif d’impatience Pour celle dont tu rêves Angoissé dans les murs de ton bar D’artiste sans symétrie Et il te faut trouver Un dictionnaire De mots nouveaux Promesses de vocabulaire A grammairiser Pour les joies que tu lui inventeras Il te fallait tant de choses Pour être sûr Dans ton royaume de deux Que maintenant tu t’en fous Tu poétises Et tu sais que ça transpire Peut-être l’indifférence d’habitude Mais cela ne fait rien tu continues Et ce soir t’as encore envie d’écrire Parce que ça fait un jour de plus Et t’as une boule dans la tête Une boule odeur de lassitude Qui explose à chaque sourire Qu’elle enterre en toi Chaque fois qu’elle commence Le « il était une fois » De ma soif d’impatience Avec une corde au cou, au mois elle m’a remarqué Dans cette foule de pendus Qui rêvent d’évasion En se remarquant Identique Et t’as mal dans la tête Quand elle t’observe T’as mal dans sa peur Qui vibre d’incertitude T’as mal dans sa peau qui fait Pleurer un violoniste Et quand tu la serres contre toi Tu hais encore plus Les silhouettes bureaucratisées Qui sentent déjà le dossier Qui n’est pas fini Ou qu’on va jeter….
Ce soir t’as envie d’écrire Ce soir t’es encore plus près d’elle Parce que cela fait un jour de plus Parce que cela fait un jour de Mieux Alors tu souris A ces murs si nus Qui te racontent L’histoire de ce reflet Dont l’insuffisance suinte Ce regard que tu connais C’était une semaine qui comme Toutes les autres Sentait la potence Mais le nœud ne coulait plus Il s’était ouvert Et toi tu fermais les yeux C’était une semaine Qui comme toutes les autres Transpirait l’ennui Entre les rires d’enfants Trop rares Mais que tu supposais déjà Sur ses lèvres en fête C’était une semaine Dure Dans ton journal de désespoir Il ne te restait plus d’aventures Antidotes A tous leurs regards accrochés Au porte manteau de leur haine Et toi tu les voyais Tu voyais une tâche de pleurs Sur une bouche gardée Un œil mouillé de souvenirs Qui s’en iront Une voix qui a peur des mots Des mots qui cherchent l’horizon du mal Et ne le trouvent pas Un regard qui attend Plutôt qu’il ne voit Et toi qui observe L’espoir en bandouillère
J’ai dans la mémoire de mes mains un trou d’où jaillit une petite lueur. Lumière des mots oubliés, étouffés par l’ombre grise du dictionnaire de l’utile dont on habille les phrases pour sortir dans la pudeur administrative. Je pose mon œil poétique au-dessus, juste au-dessus et soudain les doigts retrouvent le chemin, on dirait qu’ils dansent sur le papier, ils sont chargés de beau, ils sont emplis de ces courbes que prennent les mots quand ils sont libérés de leurs prisons académiques ; et ils dansent et ils chantent de la fraîcheur retrouvé. Qu’ils sont beaux les mots !
Oui bien sûr, je suis d’accord, il faut réfléchir avant d’agir mais ce que je voudrais savoir c’est à partir de quand je puis considérer qu’il ne faut plus réfléchir et qu’il faut agir. Que se passe t’il si je réfléchis trop, ou à l’inverse pas assez ? Qui me le dit et comment je le sais ? Et admettons d’une part que je réfléchisse tout le temps avant d’agir et admettons que réfléchir est une action, cela signifie-t’-il que je réfléchis toujours avant de réfléchir ? Mais alors à quoi faut-il que je réfléchisse avant de réfléchir ? A rien me dites-vous ? Mais si je ne réfléchis à rien comment puis-je agir ?
Il a voulu voir la mer, Au fond de ses poches, quelques miettes Pour des oiseaux qui ne viennent pas. Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui. Il a voulu voir la mer. Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient. Les autres en parlaient comme d’une fête foraine. Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau. Il est arrivé quand la nuit se retire, La mer est devant lui, les autres ont menti. Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire, Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs. Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer. Et il pense à elle, hier elle est partie. Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées Son costume est usé, les coudes sont râpés ll est sur la plage, immobile, pétrifié : C’est beau la mer
Je cherche. Je cherche le mot. Le mot rare, l’unique. J’entends son lent murmure dans l’arrière pays de ma tête. Je le respire, il m’inspire. Je l’écris : il m’émeut. La gorge se serre. Mes mains tremblent. Il hésite, se cache discret en bout de ligne. Ce mot tu le lis, les larmes montent et emplissent la marge de ton regard. Existe. Il existe. Ce mot vit, ce mot vie, je le sens, je le sais, je le suis, je le veux. Il est doux, il est sûr, sûr de ses premières lettres coupantes, vibrantes. Elles raclent.
Ce que j’aime, c’est surprendre le lecteur ou le regardeur ( je ne sais pas si le mot existe réellement, mais peu importe ) et me dire avec un brin d’ironie que certains chercheront peut-être un rapport entre le texte et l’image. Et bien je vous l’assure il n’y a en a pas tout le temps. L’image est parfois la source de mon inspiration ou elle est en l’illustration mais le plus souvent le seul rapport qu’il y entre les deux c’est un rapport émotionnel. J’ai éprouvé une émotion, une sensation en regardant et c’est alors qu’une couleur, une atmosphère réveille alors un mot, un rythme et la poésie est là, elle entre par les deux portes que je lui ai ouvertes, celle de mes yeux et celle de mon cœur.
Ce matin, lorsque je me suis levé, j’ai eu l’agréable sensation d’avoir dormi profondément. Attention l’ordre est important et je n’ai pas dit que j’avais eu la sensation d’avoir profondément dormi, car me semble-t-il il ne s’agit pas de la même démarche (si tant est parlant de démarche qu’après avoir profondément dormi ou dormi profondément j’aie la capacité de marcher droit). Profondément, encore une histoire de trou me direz-vous ? Mais il faut reconnaître que hier soir, je suis, c’est vrai, littéralement tombé de sommeil et heureusement que j’étais déjà pelotonné dans le creux de mon lit sans quoi rude aurait été la chute. Et c’est vrai que lorsque je regarde le matelas où j’ai passé la nuit il y a bien comme un creux, une cuvette, une cavité mais pas vraiment un trou. Je dois aussi ajouter que j’ai la particularité d’avoir le sommeil lourd et ce même lorsque le soir je ne me suis contenté que d’un repas léger et qu’ainsi je prends le risque d’être réveillé en plein cœur de nuit par un petit creux. Mais je vous dois un aveu, tout cela est bien rare car j’ai le plus souvent l’estomac dans les talons et certains vont jusqu’à dire que je bois comme un trou.
Cher intrus, que j’ai voulu aimer, je t’épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m’éloigne. Tu n’auras, à lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas à quelle humiliante confrontation tu échappes, tu ne sauras pas de quel débat tu fus le prix, le prix que je dédaigne… Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n’est pas toi. Je t’ai déjà connu, et je te reconnais. N’es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? Tu étais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t’introduire à chaque heure dans la pagode secrète de mes pensées, n’est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu’un autre ? Je l’ai fermée à tous. Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m’apporter le bonheur, car tu m’as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard… Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?… Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais⁹ obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d’une vigilante tristesse ; argentée et crépusculaire comme l’effraie, comme la souris soyeuse, comme l’aile de la mite. Sombre, avec le rouge reflet d’un déchirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n’aurais plus le droit d’être triste… Je m’échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l’ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue volupté, suspendue, attisée, renouvelée… la chute ailée, l’évanouissement où les forces renaissent de leur mort même… le bourdonnement musical du sang affolé… l’odeur de santal brûlé et d’herbe foulée… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route ! Je te désirerai tour à tour comme le fruit suspendu, comme l’eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frôle… Je laisse, à chaque lieu de mes désirs errants, mille et mille ombres à ma ressemblance, effeuillées de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes de mon pays, celle-là au creux moite d’un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l’oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu’au jour où mes pas s’arrêteront et où s’envolera de moi une dernière petite ombre….
Il est déjà tellement tard Plus rien n’est à commencer Tous les murs sont achevés Les regards se sont affadis Les épaules sont entrées Le visage est affalé
Pourtant
Pourtant il faudrait Il faudrait ouvrir des fenêtres Laisser entrer des éclats de rêves mauves et bleutés Et soudain redresser le menton Bomber le torse Et contempler en riant Le souvenir d’un arbre lointain
Au fond de mes poches, Quelques miettes de ciel. Dans le creux de ma paume pressée, J’ai pris quelques cailloux mauves. En riant les ai semés. Une à une, bulles légères Sautillent, pétillent Dans long couloir sans écume Foule sans sillage, N’entend pas le chant du large.
Parce que c’était triste sans mensonges Il était né sur un papier qui attendra la poubelle Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite L’histoire du malheur de ses frères Qu’il ne rencontrerait jamais Parce qu’eux aussi, ils se sentaient si seuls Qu’ils oublient parfois d’en regarder Ailleurs…
Finalement, ce ne sera qu’en trois parties… Je me suis levé très tôt ce matin et j’en ai profité pour terminer de mettre au propre le manuscrit
Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…Dans la voiture, ça s’est passé comment, elle vous a parlé ?
Oui, enfin pas beaucoup, parce qu’on aurait dit qu’elle était fatiguée, ou triste…
Camille regarde toujours son frère quand elle répond, comme pour vérifier, se rassurer.
Tu ne penses pas qu’elle avait plutôt peur ?
On ne peut pas vraiment dire parce que de derrière on voyait pas bien ses yeux.
Et il n’y a rien qui vous a paru anormal pendant le trajet ?
Non. Elle nous a dit : « à demain les enfants, à moins que je sois malade. » Il faut dire qu’elle n’arrêtait pas de renifler.
Les inspecteurs en avaient assez entendu et ils s’apprêtaient à les libérer pour qu’ils puissent aller jouer lorsque Camile s’est souvenu d’un détail.
Ah oui, il y a un truc que je voulais dire. Sur le tableau de bord de sa voiture, y a une photo. Ça m’a fait drôle parce que c’était une photo d’elle. C’est marrant d’avoir sa tête sous les yeux quand on conduit !! Moi mon papa il a une photo de maman et puis de nous à côté du volant…
Et maman elle a une photo du chat…
C’est Denis qui n’a rien dit jusque là qui ajoute cette information, essentielle. Les inspecteurs se regardent avec le sourire.
Les enfant sortis, les inspecteurs ont rappelé Mr Malouin.
Monsieur Malouin, vous aviez une liaison avec Danielle Lemoine ? C’est bien ce que vous nous avez dit tout à l’heure ?
Monsieur Malouin a les larmes aux yeux et la voix complétement nouée.
C’était plus qu’une liaison, bien plus ! On voulait se marier : enfin on, je dois dire que c’était surtout moi. Elle, il y avait quelque chose qui semblait la gêner, la retenir. Je dois dire que cela m’énervait. Hier soir je suis allé la voir dans sa classe. J’en pouvais plus. Je lui ai dit que si elle n’acceptait pas de vivre avec moi, de m’épouser, j’allais faire une connerie, une grosse connerie.
Et qu’est-ce qu’elle a répondu à cette menace ?
Une menace ? Vous y allez fort quand même, je suis tellement amoureux d’elle, vous n’imaginez même pas.
Continuez Mr Malouin, que vous a-t-elle répondu ?
Elle s’est mise à pleurer, à sangloter même, elle n’arrêtait pas, je ne comprenais pas, cela prenait des proportions incroyables…
Monsieur Malouin, saviez vous que Danielle Lemoine avait une sœur jumelle ?
Une sœur jumelle ? Non je l’apprends. Elle ne m’en avait jamais parlé. De toute façon elle ne me parlait jamais d’elle. Mais je me doutais bien qu’il y avait un truc qui clochait. Mais enfin inspecteur, une sœur jumelle ça ne l’empêchait quand même pas de m’épouser.
Quand vous vous êtes quittés, que vous a-t-elle dit ?
Elle m’a dit qu’elle prendrait sa décision le soir-même et qu’elle reviendrait avec une réponse, le lendemain, aujourd’hui donc.
Et ce matin que s’est-il passé ?
Quand elle est arrivée, elle était tout excitée, je ne l’avais jamais vu comme ça, elle ne se souvenait même plus du nom d’un élève, le plus terrible de l’école, il l’avait bousculé… Puis elle m’a dit qu’elle m’aimait beaucoup, mais qu’elle ne pouvait pas, pas encore, qu’il était trop tôt…
Mr Malouin vous n’avez rien constaté d’anormal ?
Je ne peux pas dire. C’était si violent, si brusque. Mais c’est vrai qu’elle était vraiment bizarre. Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait accompagné Camille et Denis en voiture hier soir, elle a coupé court comme si elle était surprise. Et elle m’a répondu un peu sèchement qu’après 16 h 30, elle transportait qui elle voulait dans sa voiture.
En début de soirée Melle Lemoine fut arrêtée. Elle était sur le point de se jeter dans le vide, elle était sur le parapet d’un pont à quelques centaines de mètres de chez elle. Cela faisait plus de trente ans qu’elle vivait avec sa sœur, elles ne s’étaient jamais quittées. Tous les soirs, elle l’attendait. Sa grande joie était de lui préparer de succulents repas. Puis elles parlaient, se racontaient leurs journées dans les menus détails. Ce soir-là, quand Danielle en rentrant de l’école lui apprit qu’elle allait partir, qu’elle avait rencontré quelqu’un, le directeur de l’école, Hélène ne répondit pas. Le repas s’était terminé dans un silence trouble. Puis chacune d’elle s’était couchée sans embrasser l’autre, et sans se dire le moindre mot. Ce n’était pas dans les habitudes de la maison Lemoine…
Aux alentours d’une heure du matin, Hélène s’était levée et avait étouffée Danielle dans son sommeil avec l’oreiller. C’est au petit matin qu’elle avait décidé de devenir Melle Lemoine l’institutrice. Elle s’occuperait du corps le soir après la classe. Le crime sera parfait. Le crime sera parfait. Personne ne la connaissait, elle ne sortait presque jamais, ni seule, ni même avec sa sœur adorée. Et la ressemblance était si frappante. Si frappante. Et puis comme Danielle lui raconte tout avec plein de détails elle a l’impression de connaître tous les enfants.
Elle n’avait commis qu’une seule erreur, celle de croire que sa sœur lui vouait un amour infini et indestructible. En fait elle n’en pouvait plus de ce double qui lui pesait de plus en plus. Juste avant de rentrer chez elle, la veille au soir, Danielle Lemoine était passée par la poste, elle avait envoyée une lettre en recommandée, « très urgente » avait-elle dit au guichet, « il faut absolument qu’elle parvienne au commissariat demain dans la journée ».
Dans cette lettre, elle avouait le crime de sa propre sœur Hélène, elle n’en pouvait plus et préférait la prison qui ne durerait qu’un temps à l’enfer de cette vie qu’Hélène lui imposait. Et en sortant elle pourrait retrouver Mr Malouin. S’il l’aimait tant, il l’attendrait.
Ce soir-là après avoir été appréhendée par la police juste avant de se jeter du haut du pont, Hélène Lemoine passa sa première nuit en prison, mais sur la porte de la cellule, on pouvait lire : « Danielle Lemoine ».
Vous êtes plusieurs à m’avoir demandé la suite. Il me faut un peu de temps, car le texte que j’ai découvert est manuscrit, il faut me relire, et tout retaper…. La suite demain…
Camille qui semble la moins timide répond par la négative, elle explique que, comme souvent, elle les a regardés du haut des escaliers, par-dessus la rampe.
– Et vous ne savez pas où elle est allée après ?
C’est Denis cette fois, le frère de Camille qui a répondu. Il a expliqué qu’elle avait son manteau, que cela lui avait paru bizarre, puisque la photocopieuse est au premier.
Les policiers se sont regardés. On aurait dit qu’ils souriaient. Monsieur Malouin paraissait de plus en plus nerveux. Les inspecteurs sont sortis et le directeur est resté pour répartir les élèves dans les autres classes. Quelque chose, un détail, interrogeait les enfants. Ils n’étaient pas très âgés mais ils savaient parfaitement raisonner. « Comment la police a-t-elle pu faire pour être aussi vite sur place ? » Il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire de disparition.
Monsieur Malouin semble embarrassé, il hésite, et finalement se dit que ce sont les CM2, les plus grands. De toute façon ils ne tarderont pas à découvrir la vérité. Il n’a pas besoin de réclamer le silence : tous les enfants sont suspendus à ses lèvres.
– Les enfants, ce qui s’est passé est vraiment bizarre, moi-même je n’y comprends rien, les inspecteurs sont venus ce matin parce qu’ils ont découvert le corps de Melle Lemoine ce matin à son domicile. Elle a été assassinée. Je suis comme vous, je n’y comprends rien, elle était bien là ce matin, c’est ce que je leur ai dit d’ailleurs et c’est quand ils sont arrivés que je me suis aperçu de sa disparition.
Cette histoire devient vraiment compliquée : une maîtresse assassinée, une fausse maîtresse qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la vraie.
Les élèves ont été répartis dans chacune des classes. Certains d’entre eux pleurent, d’autres sont déjà passés à autre chose.
L’après-midi, la plupart des élèves sont revenus à l’école. Ce sont les inspecteurs qui l’ont demandé. Ils peuvent encore avoir besoin d’informations.
En début d’après-midi, juste avant la sonnerie du début de classe Mr Malouin est resté très longtemps dans son bureau avec les inspecteurs. Lorsqu’il est sorti, il était pâle et avait l’air complètement absent.
Les policiers ont souhaité interroger Camille et son frère. Ces deux enfants ont, en effet, l’air d’en savoir un peu plus que les autres.
Hier soir, Camille et son frère sont retournés à l’école. Elle avait oublié ses lunettes et sans elles, elle aurait eu beaucoup de difficultés à faire ses devoirs. Les enfants savent que leur maîtresse reste assez longtemps, le soir, dans sa classe. Elle leur dit régulièrement que s’ils ont le moindre problème ils peuvent venir la voir, elle est là pour les aider. Elle est tellement gentille Danielle Lemoine.
Arrivés devant l’école, ils ont été rassurés en voyant de la lumière dans la classe. Dans les escaliers, ils ont croisé Mr Malouin. Il descend en se tenant à la rampe, comme s’il était épuisé. Il les a un peu grondés, tout surpris de les trouver dans l’école à cette heure-ci. Puis il les a laissés monter en leur recommandant de ne pas courir dans les couloirs.
Quand ils sont arrivés dans la classe, Melle Lemoine était en train de pleurer. Sans se cacher. Elle est surprise de voir Camille et son frère devant la porte, pétrifiés. Ils sont très impressionnés, n’osent rien dire, une maîtresse ça ne pleure pas. Ils se dépêchent de récupérer les lunettes et s’apprêtent à repartir en courant (tant pis pour ce qu’a dit Mr Malouin) quand elle leur propose de les raccompagner…
Camille et son frère ne sont pas impressionnés par les inspecteurs. Peut-être par habitude. Ils regardent beaucoup de films où les policiers sont souvent sympas et habillés en jeans.
Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…
En faisant du rangement dans mes cahiers, carnets j’ai découvert cette nouvelle que j’avais écrite il y a une vingtaine d’années. Je n’ai pas trouvé la date précise. Je viens de la relire, et comment dire, elle est un peu surprenante, un peu hors norme par rapport à mon style habituel…. Je la publierai en quatre parties
Quand la fin de la récréation a sonné la classe de Mademoiselle Lemoine s’est regroupée à peu près convenablement à l’endroit habituel. Comme toujours, il faut laisser passer les élèves de Madame Antoine et ensuite il faut monter en classe.
Arrivés dans leur salle, les élèves n’ont pas l’air surpris de n’y pas trouver leur maîtresse. Elle passe souvent la récréation à la salle de photocopie. Ils s’installent et se mettent au travail. Au bout d’un quart d’heure, ils sont un peu étonnés d’être toujours seuls. Ils ont d’abord pris ce retard pour une prolongation de récréation, puis une espèce d’angoisse a pris le dessus sur la satisfaction. Ils sont seuls à cet étage. Aucun bruit extérieur ne leur parvient.
C’est au moment où l’un d’entre eux s’est auto-désigné pour aller voir ce qui se passait que le directeur est entré, entouré de deux hommes aux regards nerveux. Le directeur, Monsieur Malouin semble inquiet. Les enfants n’ont plus envie de chahuter. Quelque chose n’est pas normal. Certains se souviennent que ce matin, Mademoiselle Lemoine est arrivée en retard. Camille a même cru voir qu’elle avait pleuré. Jusqu’à la récré de dix heures, tout s’était déroulé normalement. Enfin à peu près, parce qu’elle leur avait faire exactement la même dictée qu’hier et ils n’avaient évidemment rien dit, bien trop heureux de pouvoir faire zéro faute. Mais maintenant elle n’est pas là, ou pour être plus exact, elle n’est plus là. Et il y a ces trois hommes aux visages gris.
Monsieur Malouin leur explique que Mademoiselle Lemoine a eu un petit problème, qu’elle a dû s’absenter en urgence. Il leur dit aussi que ces messieurs sont de la police et qu’ils vont leur poser quelques questions. Les inspecteurs se sont assis sur le bureau et le directeur est resté au milieu de l’estrade, à se tordre les mains.
Tout à l’heure Monsieur Malouin leur a menti : Mademoiselle Lemoine n’est pas partie, elle a disparu et on ne sait pas pourquoi. Les inspecteurs sont là pour essayer de comprendre. Le plus âgé d’entre eux a commencé à poser des questions :
Est-ce que certains d’entre vous ont remarqué quelque chose d’anormal ces derniers jours, ou ce matin ?
Je tente une nouvelle rubrique, où je mettrai en scène les mots. Nous allons voir si cela marche. Voici le premier texte que je vous propose
Ce matin il y a procès au tribunal académique. Quelques mots sont là, coupables de coalition. Le président du tribunal, vient d’appeler automne à la barre.
Il lit l’acte d’accusation :
« Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le délit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez été vu, entendu en compagnie des mots suivants : joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et « cerise » sur le gâteau, mou.
Eu égard à la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut être vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mélancolique, et violon, vous êtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale.
En conséquence et en vertu des pouvoirs alphabétiques qui me sont donnés, je vous condamne à trois ans de travaux forcés. Messieurs les gardiens de la rime, je vous en prie, veuillez accompagner le prévenu… »
Les mots ne sautillent plus Sans préavis ils se sont tus Souvenez- vous Vous qui nous abîmez Nous étions beaux Vous étiez vrais Fermez les yeux Respirez Je vous en prie Aimez-les Emmêlés Ces deux l A la plume légère Aimez-les Ils vont ont rendu Si belle
Dans le bout de cette vie qui résiste Il y a comme un voile gris Flamme qui vacille La peur n’ose plus entrer Un rideau de larmes Inutile elle recule Son temps est passée
On me dit qu’il gazouille… Je le vois qui bafouille. J’ai mal à mon oiseau liberté. Où sont tes chants qui caressent ? Un par un, Sur le clavier ils ont cloué Tes mots plumes si légers. Perles de haines ont enfilés, Petit oiseau ils t’ont enfermé. Aux cris qu’ils posent sur l’écran, Tu réponds par des souffles de silence. N’abîmez plus les mots. Les vôtres se sont tus. Dans cette longue nuit numérique… Petit oiseau s’est échappé…
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli des ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Toi t’entends déjà Les pas de la ville Qui résonnent aux fenêtres Des fils sans drapeaux Le pas fasciste de la ville Le pas creux de ceux qui t’étouffent En vainqueur Alors t’as peur T’as peur parce-qu’on t’a dit Que tu étais foutu T’as peur et pourtant tu disais que tu voulais pas finir Ainsi Comme les autres Ceux qui sont en bas Et toi tu dis que ça ne recommencera pas Qu’on y reviendra Mais ils t’ont bouffé ton présent Alors n’y crois plus Parce que les autres ont réussi T’étais tant sûr de toi Quand tu leur disais qu’ils avaient tort Mais toi tu travaillais sans filet Et les autres ils sont en bas Ils attendent que tu te casses la gueule Déjà tu commences à te lamenter Dans le musée de ton angoisse Aïeul de ton soupir de haine Tes yeux ne sont plus des fenêtres Ils sont déjà des barreaux sanglants Sur des fentes qui se ferment Tes mains ne sont plus des amies pour celles des autres Ce sont déjà des armes pour ceux qu’ont les bottes Tu sens déjà ta bouche pourrir A s’attarder sur leurs mots de pierre Que leur construisent des temples d’enfer… Avant que ne meurent les victoires écorchées Avant que ne s’entendent les discours du hasard Tu regardes Pour savoir Pour l’espoir Dans la foule pas un qui ne bouge Pas un qui ne songe à remuer son poids de graisse Alphabétique Pas un qui n’oublie son anonymat Pas un qui n’épèle son nom Pas un pour croire qu’il y autre chose Au dessus d’eux Pas un qui n’ait un visage qui se reconnaît Parce que tous attendent le lendemain Qui suivra leur journée d’adoption Qui passe en les tuant Par paquets de minutes Qu’ils ont volés à la pendule de ceux qui veulent pas Mais qui sont morts Pour l’instant ils ne marchent pas Ils avancent Mécaniques amnésiques D’un mot qui revient Sur toutes les lèvres pincées Des ceux qu’on dit gagnants Alors toi t’as plus que tes amis Derrière d’autres fenêtres Alors tu te dis que les leurs vont s’ouvrir Et t’entends déjà le frémissement d’une autre foule La foule aux visages ouverts Alors tu joues une dernière fois à perdre l’espoir Pour accroître ta haine Pour que ton amour pousse Au rythme des humains Tu t’en fous que les fusils Soient les croix des cimetières Parce que toi tu veux te mettre à la fenêtre Sans avoir la face éclaboussée Par une flaque de calamité Parce que toi tu veux revenir de ton voyage Avec pour tout bagage Le seul mot que tu auras rencontré Parce que toi tu veux voir ce que tu as choisi Voir deux amis se rencontrer Voir deux années se raconter Voir ou les hommes pleurent de joie Voir où les enfants rient D’avoir trop pleuré Ailleurs Voir les chefs mourir Voir la beauté sans miroir Voir des sourires sans bénéfices Voir Tout voir Te voir Novembre 1979
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Tu devrais réapprendre le regard Qui fait avouer le vrai Pour partir loin d’ici Dans un rêve qui ne finit jamais Partir sans visage Amnésique Voyager dans le creux de la vague Que forment les désespoirs De ceux qui restent Parce qu’ils veulent pas Voyager sur le trottoir d’en face Où l’histoire s’est faite avec ces foutus Que t’as failli rencontrer Tu devrais voyager avec ceux que les autres oublient Parce qu’ils sont habillés de refus Tu devrais connaître le paysage de leur mort Le labyrinthe de leur vie Pour qu’eux aussi ils sachent Que t’as peur Que t’as peur quand t’es suivi Par ceux qui fusillent Les habitués de l’ombre de l’histoire Mais il est trop tard Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Toi t’entends déjà Les pas de la ville Qui résonnent aux fenêtres Des fils sans drapeaux Le pas fasciste de la ville Le pas creux de ceux qui t’étouffent En vainqueur Alors t’as peur T’as peur parce qu’on t’a dit Que t’étais foutu T’as peur et pourtant tu disais que tu voulais pas finir Ainsi Comme les autres Ceux qui sont en bas Et toi tu te dis que ça ne recommencera pas Qu’on y reviendra Mais ils t’ont bouffé ton présent Alors n’y crois plus Parce que les autres ont réussi T’étais tant sûr de toi Quand tu leur disais qu’ils avaient tort Mais toi tu travaillais sans filet Et les autres ils sont en bas Ils attendent que tu te casses la gueule Déjà tu commences à te lamenter Dans le musée de ton angoisse Aïeul de ton soupir de haine Tes yeux ne sont plus des fenêtres Ils sont déjà des barreaux sanglants Sur des fentes qui se ferment
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Tu te dis que ça fait déjà longtemps Que tu ne sais plus lui parler T’as fini par croire que tu t’étais trompé T’as fini par vouloir accepter Que c’était un jeu perdu d’avance pour toi Et puis t’as reculé T’as refusé d’y croire T’as recommencé Et on dirait que t’as plus peur Et déjà t’attends T’attends la proclamation d’une mort générale Pour ceux qui obéissent Et qui disent qu’ils sont seuls T’écoutes la plainte du nombre De ceux qui pourrissent de honte Parce qu’ils ont perdu la force d’aimer Et de recommencer Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard T’aurais voulu te raconter Parce que t’as entendu dire Que quelqu’un finirait par parler De ceux que tu détestais T’aurais voulu leur parler Pour leur dire qu’ils existent Pour leur dire qu’ils subsistent T’aurais voulu la mort Qui tuera les blessures de ta croûte sénile Parce qu’à force de vouloir t’éviter Tu finiras par te condamner Au repos ahurissant Des travaux forcés Du bagne de la ville qui étouffe Les ceux qu’on dit poète
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard… Tu pourrais écrire des tragédies larmoyantes Symptômes de vie Paresseux mensonges d’une fausse mélancolie Tu te portes au secours d’une angoisse Qui s’agglutine Par plaques de paumés Sur les regards de ceux qui naviguent Sans tickets Tu devrais partir sans clefs Pour nulle part Et pour que si tu te perds Tu saches où aller Tu devrais être l’instant présent Et qui passe plus vite qu’on l’oublie Tu devrais écrire un poème Où la rime qui s’entend Est un baiser qu’on espère Tu devrais oublier les autres Parce qu’ils ont leur ombre Parce que tu as la tienne On t’a dit que tu étais né Comme les autres Et toi tu joues au différent Parce que tu sais que tu n’es rien Parce que tu connais la mort Tu l’as découverte En l’église des paumés de l’angoisse Où l’on ne prie pas Mais où l’on crie qu’on a peur Dans ce bal costumé qui n’en finit jamais Il faut que tu assistes à la messe Des ceux qui sont condamnés à attendre le verbe Pour soupçonner le vrai Ils te rajeuniront de ceux que tu ignores Parce qu’ils savent eux aussi Que tu les as trouvés
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Sois sûr que t’as aimé Pour que le jour où tu animeras ton absence Les suicidés de l’ennui N’oublient pas que tu étais avec eux.. …Apprends à attendre L’heure qui passe et qui suit l’autre Sans lui ressembler Parce qu’elle est encore plus leste Je crois que t’as peur de finir comme les autres Tu voudrais tant que deux plus deux Puissent s’étonner Tu voudrais que les indifférents brûlent Chaque fois que tu prononces le mot Aimer Tu voudrais dire à ceux qui partent Que de toute façon ils ne renoncent à rien Parce qu’ils rencontreront des gens là-bas Qui veulent partir ailleurs Pour ne pas mourir d’une overdose de solitude Tu voudrais prendre le train Qui va vers une gare où la pendule Est sans aiguilles Parce que le chef de gare est souriant
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Sois sûr que t’as aimé Pour que le jour où tu animeras ton absence Les suicidés de l’ennui N’oublient pas que tu étais avec eux.. …Apprends à attendre L’heure qui passe et qui suit l’autre Sans lui ressembler Parce qu’elle est encore plus leste Je crois que t’as peur de finir comme les autres Tu voudrais tant que deux plus deux Puissent s’étonner Tu voudrais que les indifférents brûlent Chaque fois que tu prononces le mot Aimer Tu voudrais dire à ceux qui partent Que de toute façon ils ne renoncent à rien Parce qu’ils rencontreront des gens là-bas Qui veulent partir ailleurs Pour ne pas mourir d’une overdose de solitude Tu voudrais prendre le train Qui va vers une gare où la pendule Est sans aiguilles Parce que le chef de gare est souriant
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Tu t’inventes une bouche Fleur pleine D’assoiffés aux peurs qui survivent… …Tu te surprends Pleurant l’attente Du troubadour jouant le désir Sans aumône T’entends déjà le fourmillement d’une foule Qui arrive par paquets de bottes Tu te soulignes à grands traits de rencontres Avec des fossoyeurs d’esprit littéraire Alors tu crois oublier les bottes Parce qu’elles sont derrière la porte De celui qui t’ouvre les yeux
Un très long texte déjà publié, écrit en 1979, je vous le propose en plusieurs parties tout au long de cette journée…
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées, Avant que ne meurent les discours du hasard, Tu t’inocules dans les veines un poison qui n’existe pas Sinon pour ceux qui peuvent en souffrir. Tu vois des chefs piétinant des pelouses d’enfants Avec un artiste à leur trousse, Pour que leurs morts s’ajoutent. Tu insultes la silhouette d’un muscle D’institutions barbelées Qui sert d’ombre à des gladiateurs de cirques kakis. T’ajoutes ta larme à celle du clown au chômage. Tu espères toujours la parole à ceux qui ont peur, Parce qu’elle les trompe, De sourires en sourires, Passés à boucher des trous d’obscurité. A grands coups d’épithètes vainqueurs des armateurs du silence T’as vendu ta folie à un colporteur de passage Qui soufflait des mensonges Il ne te reste plus que ta citoyenneté ombilicale Pour motif de mort A force de vouloir subsister tu t’es pendu Avec une corde de similitude T’as pris au piège de ton histoire un mot de ton invention Et il est devenu compagnon d’une dernière passion qui te dispersera.
Je vous assure, il m’a lancé un regard, franchement je m’en remets difficilement. Lancer un regard, ce ne doit quand même pas être des plus simples, il faut évidemment savoir viser, car lancer un regard sans savoir vers qui l’envoyer c’est un peu comme un coup d’épée dans l’eau. Encore qu’un coup d’épée dans l’eau a au moins deux vertus celle de faire de provoquer des remous (même si on ne veut pas dans ce cas précis faire de vague) et celle de trancher dans le vif, surtout s’il s’agit d’eau courante. Mais revenons à nos moutons, revenons à ce regard lancé, et qui semble t’il a atteint sa cible (puisque la personne victime du jet prétend qu’on lui a lancé un regard), est ce que ce regard est vif, acéré, aiguisé, perçant même. Imaginons les dégâts provoqués par un regard qui en plus d’avoir été lancé est aussi perçant. La personne, appelons-là la victime, risque de se retrouver comme le disait Corneille « percée jusqu’au fond du cœur d’une atteinte imprévue » …. En conclusion, ce que je crois c’est qu’un regard n’est jamais lancé au hasard, à l’aveugle dirions-nous car il faut être clair une fois lancé le regard ne peut revenir en arrière, ce n’est pas un boomerang et le lanceur doit autant que possible avoir les yeux en face des trous s’il ne veut pas rater sa cible.
Oui bien sûr, je suis d’accord, il faut réfléchir avant d’agir mais ce que je voudrais savoir c’est à partir de quand je puis considérer qu’il ne faut plus réfléchir et qu’il faut agir. Que se passe t’il si je réfléchis trop, ou à l’inverse pas assez ? Qui me le dit et comment je le sais ? Et admettons d’une part que je réfléchisse tout le temps avant d’agir et admettons que réfléchir est une action, cela signifie-t’-il que je réfléchis toujours avant de réfléchir ? Mais alors à quoi faut-il que je réfléchisse avant de réfléchir ? A rien me dites-vous ? Mais si je ne réfléchis à rien comment puis-je agir ?
Nous voici entrés dans cette période où il n’est pas rare d’entendre les différents candidats expliquer qu’il leur faudra bien battre la campagne…
Battre la campagne ! Quelle drôle d’idée, mais que leur a t’elle donc fait cette belle campagne pour qu’il décident de la battre pendant ces quelques semaines. S’ils veulent la battre c’est qu’ils ont quelque chose à lui reprocher, peut-être qu’elle s’est mal comporté, qu’elle a été insolente ou impertinente.
Alors ils battent, ils battent…Et cette maudite campagne ne réagit pas. Elle reste silencieuse, et s’abstient de tout commentaire mais n’en pense pas moins…
« Pendant quatre ans je ne vous ai point vu, très peu entendu, vous m’avez oubliée, négligée, abandonnée trop occupés à vous diviser, vous écharper… »
« C’est moi qui battrai la campagne, je suis le plus légitime, le plus charismatique ! »
« Non c’est moi j’étais déjà là la dernière fois, je connais ses points faibles, je sais ce qu’il faut faire pour cogner là où ça fait mal… »
Etc, etc..
Tout le monde veut battre la campagne et on finit même par se battre ( alors qu’entre nous on sait bien que l’union fait la force ). On se bat avant de battre la campagne et au bout du compte on se trouve tellement nombreux à la battre cette pauvre campagne qu’elle fait le dos rond. Elle attend…
L’avantage pour elle c’est que chacun laboure le terrain… Autant de temps gagné pour la prochaine récolte. Autant de temps gagné pour régler ses comptes…de campagne
Le problème avec celles et ceux dont on dit avec pitié, condescendance, ou inquiétude qu’ils ont perdu le nord c’est qu’à ma connaissance, ils ne le savent pas et surtout on ne le leur dit pas. S’ils le savaient peut-être le chercheraient-ils, ou mieux, peut-être essaieraient-ils de le retrouver ou plus tôt de le trouver. Car retrouver quelque chose cela signifie que ce n’est pas la première fois ni qu’on le trouve, ni qu’on l’a perdu. Cela signifie donc qu’ils l’ont déjà perdu (au moins une fois) puis retrouvé et donc qu’ils savent sinon où il est tout au moins où le chercher… Mais vous conviendrez avec moi que si on sait où il faut chercher ce qu’on a perdu, c’est qu’on ne l’a pas vraiment perdu. Et lorsqu’on est perdu l’essentiel est de se retrouver (surtout si on sait pas vraiment ni où on est, voire même où on habite ) et comment le faire si on est désorienté, si on a perdu la boussole….Tout cela, il faut en convenir est bien compliqué et une fois encore j’ai peur de vous perdre, voire de vous avoir déjà perdu. Et vous perdre cela je ne le voudrai pas, car j’ai mis quand même un peu de temps à vous trouver, que je voudrais bien vous garder, à moins que vous ne considériez, peut-être, que je suis complétement à l’ouest…
Il n’est pas rare qu’on nous propose, de percer le mystère…Percer le mystère de la construction des grandes pyramides, percer le mystère du triangle des Bermudes, percer le mystère de l’échec de Jospin en 2002, percer le mystère de l’infini, du temps, du rien, du néant. Percer le mystère des trous noirs… Tiens donc, quelle drôle d’idée que de vouloir percer ce que l’on ne sait pas sur un trou, noir de surcroît…Percer un trou dans un trou c’est ajouter un peu de vide autour du rien. Mais je m’égare : c’est d’ailleurs tout le mystère de l’inspiration : on a une idée, un mot vient, puis deux, ils s’enchaînent se répondent et finissent par former une phrase, puis deux et enfin un texte dont on peut légitimement dire qu’il n’a ni queue ni tête voire qu’il est un peu mystérieux. C’est certainement ce que vous vous dites, là, dans ce bref instant un peu magique où je sais que les mots que j’écris seront lus et peut-être dits. C’est bien ce mystère que je voudrais percer, avec délicatesse je le promets, juste un petit trou, qui se verra à peine mais qui permettra de comprendre. Alors je reviendrai vers vous et vous dirai : » ça y est c’est fait j’ai percé le mystère de l’inspiration, de l’écriture ». Et alors me direz-vous, qu’est-ce que tu as découvert ? Oh je n’ai rien découvert de bien surprenant que je ne savais déjà : vous savez c’est vraiment difficile de percer un tel mystère, et en plus pour couronner le tout je suis tombé sur un os…
Amies et amis poètes inspirés, n’avez-vous jamais été en panne d’inspiration. Oui je vous le dis : quand l’inspiration ne vient pas, qu’elle est en panne, on a le souffle court, on est en manque d’air, on étouffe même. Sans inspiration c’est évident on ne peut rien exprimer, rien expirer ; c’est une mort annoncée. Inspirez, expirez, combien de fois l’ai-je entendu cette injonction on ne peut plus paradoxale. Entre nous ils mentent comme ils respirent ceux qui sont persuadés qu’il suffit de le dire pour le faire. Ce qu’il faudrait c’est que cet ordre s’adresse à toutes et tous et surtout à tout ce qui vivant ou pas pourrait nous inspirer. Alors oui plutôt que de vous adresser à moi qui court à perdre haleine derrière ces mots qui m’échappent, qui s’envolent au premier courant d’air, je vous en supplie usez de votre impératif pour inviter le ciel, la brume, la brune, la lune, la plume, le mauve, la mer, à sortir de leur zones de confort. Oh oui bien sûr je les vois, ils essaient bien, mais franchement en ce moment, leurs efforts sont, je trouve, un peu limités. Et ils ne manquent pas d’air, eux, quand ils me narguent de leurs airs inspirés. Mais méfiez-vous leur dis-je il arrivera un moment où je vous aspirerai, vous avalerai, et vous transformerai en une bouillie de mots san r.
Oui il faut garder espoir. Je veux bien, mais ce que je voudrais savoir, comprendre, concernant cet espoir que l’on me demande de garder, c’est où je dois le mettre, est ce qu’il faudra un jour que je le rende à celle ou celui qui m’a demandé de le garder. Peut-être faut-il le garder pour le laisser vieillir, se bonifier et faire d’un faux espoir, un vrai espoir, un espoir tout court. Mais s’il est trop court je serai vite déçu et alors je risque de ne plus avoir d’espoir en réserve. En fait pour être sincère je ne sais pas trop qu’en faire de cet espoir que l’on me demande de garder, moi j’aurai envie de le partager, et de le transformer en présent, en vérité. Parce que c’est cela l’espoir.
Ce matin, lorsque je me suis levé, j’ai eu l’agréable sensation d’avoir dormi profondément. Attention l’ordre est important et je n’ai pas dit que j’avais eu la sensation d’avoir profondément dormi, car me semble-t-il il ne s’agit pas de la même démarche (si tant est parlant de démarche qu’après avoir profondément dormi ou dormi profondément j’aie la capacité de marcher droit). Profondément, encore une histoire de trou me direz-vous ? Mais il faut reconnaître que hier soir, je suis, c’est vrai, littéralement tombé de sommeil et heureusement que j’étais déjà pelotonné dans le creux de mon lit sans quoi rude aurait été la chute. Et c’est vrai que lorsque je regarde le matelas où j’ai passé la nuit il y a bien comme un creux, une cuvette, une cavité mais pas vraiment un trou. Je dois aussi ajouter que j’ai la particularité d’avoir le sommeil lourd et ce même lorsque le soir je ne me suis contenté que d’un repas léger et qu’ainsi je prends le risque d’être réveillé en plein cœur de nuit par un petit creux. Mais je vous dois un aveu, tout cela est bien rare car j’ai le plus souvent l’estomac dans les talons et certains vont jusqu’à dire que je bois comme un trou.
Il faut, ou faudrait, nous dit-on voir la vie en rose. Enfin je commets peut-être une erreur, il est possible qu’il soit conseillé de voir la vie en roses. Encore une fois tout est une affaire de nature, voire de genre, puisqu’on peut parler d’une rose, on peut aussi évoquer le rose, et enfin on peut enrichir un autre mot en le gratifiant généreusement du qualificatif rose. On pourra ainsi parler d’une rose dont le rose est si rose qu’on pourrait y voir à travers comme s’il était blanc, on dirait alors qu’il est rosé, à ne pas confondre avec le rosé qu’il faut éviter avant de cueillir quelques belles roses, à offrir à sa promise afin de la faire rougir. Certes la couleur rose, tout comme la fleur, incite à l’optimisme voire à la gaieté mais reconnaissons quand même que certaines roses après avoir été piquantes (comme un mauvais rosé) sont désormais fanées. Et il y a des roses au rose si clair qu’elles en sont un peu transparentes. La vie de toute façon n’est ni une fleur, ni une couleur, et toutes ces injonctions ont le don de me faire monter le rouge au front…
« Une vague, les vagues, une déferlante… » Je crois que c’en est trop, je n’en peux plus et allez je vous le dis j’ai du mal avec ces mots, ces mots que j’aime, qui sont abîmés, salis, trahis plusieurs fois par jour. Oh bien sûr je connais plus que tout autre le pouvoir des mots, de ce qu’ils évoquent, de ce qu’ils convoquent, de ce qu’ils invoquent. Mais il y a des jours où je n’en peux plus de voir, d’entendre toutes ces vagues épidémiques et numériques, se répandre sans retenue dans la longue plaine de mes inspirations. Je vous en prie laissez les vagues dans l’océan, laissez la mer nous enivrer de son flux, de son reflux, laissez les déferlantes à la tempête. Un peu d’effort je vous en prie cherchez dans votre dictionnaire de l’angoisse cathodique d’autres mots, d’autres images, laissez les courbes en paix, ne cherchez pas d’autres rimes aux graphiques.
Et je vous suggère d’essayer la retenue, le silence, et peut-être d’aller marcher au bord de cette mer que vous voudriez me voler…
J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.
J’irai au bout de mes rêves. En voilà une bonne, une belle idée qu’on ne peut que partager. Mais…. Car il y a un mais : qu’y aura-t-il t’il au bout ? Je serai tenté de dire où de penser qu’au bout il y a le réveil et la dure loi de la réalité. De cette réalité propre au matin : une réalité raide, enkylosée ou ankylosante. Je ne sais quel ordre choisir. Et puis le bout, c’est la fin. Arriver au bout c’est terminer, achever, conclure, mettre un point final. Et s’agissant des rêves, ceux que je fais, qu’il me reste à faire, ceux que j’ai oubliés, ceux que je rêve de commencer, s’agissant d’eux je ne veux pas mais surtout pas aller au bout.
Non,décidément non, je ne veux pas aller au bout mes rêves. Je veux plutôt les poursuivre…
Poursuivre ses rêves : tiens donc qu’elle drôle d’idée ! Peut-être une nouvelle page de ce nouveau carnet.
Sur le chemin de mes inspirations je jette parfois quelques cailloux en prose. Réflexions, interrogations, que sais-je, elles traversent furtivement, je les saisis au passage. C’est tout…
Et si nous prenions le temps.
Oui c’est cela qu’il nous faut : prendre le temps ; le prendre avec envie, avec désir, avec tendresse. On oublie parfois que dans une expression comme celle-ci le choix des mots est essentiel : il n’est jamais le fruit du hasard. Pourquoi prendre le temps ? S’agit-il de le prendre, de le saisir, de le tenir contre soi charnellement, pour qu’il se sente bien, en sécurité. Prendre le temps contre soi, c’est peut-être comme prendre la main, prendre comme serrer, embrasser, étreindre, caresser aimer…Le temps passe, coule, s’enfuit. Il faut le retenir ! Oh non pas pour stopper sa longue marche inéluctable mais simplement pour le sentir, le ressentir, entendre le battement de son cœur.
L’ambulance était blanche, la foule était noire. Une de ces foules compactes, capable de s’agglutiner sur n’importe quel prétexte. Je lève les yeux vers les volets verdâtres. Sur la façade grisonnante toutes les autres fenêtres laissent entrer la lumière du petit matin. Cette tache, cette interrogation au commencement d’un banal jour de marché, c’est Rémi qui l’a laissée.
Rémi ne dormait pas, ne dormait plus, il était allongé sous un drap blanc. Il était parti. Il avait choisi un voyage sans retour. Il avait finalement décidé d’en finir, comme ça, simplement. Il s’était pendu, méthodiquement, comme on pose soigneusement sa chemise sur le dossier d’une chaise. Plus tard, sa mère dira qu’il n’était pas bien ces derniers temps : « il ne parlait plus, ne mangeait plus, ne dormait plus ». J’étais un familier de cette trilogie qui vous conduit à ne plus vous nourrir que de ce qui vous ronge l’en dedans.
Rémi avait poussé l’angoisse jusqu’au bout, jusque-là où tout est noir, jusque-là où tout est peur. Dans la foule les commentaires se font moins pudiques.
– Et pourtant il n’était pas malheureux, il avait tout ce qu’il voulait…
Quelques secondes ont passé. Je n’entends plus rien. La foule m’entoure, m’englobe. L’ambulance est partie, la foule grossit comme un abcès. J’ai l’estomac comme une boule. Une femme pleure, elle est de dos, ce doit être une mère, la sienne peut être. Je ne pourrais même pas la reconnaître. Je ne vois plus rien, je suis déjà entré dans une coquille où les seuls sons que je perçois nettement sont ceux que produisent mes vibrations cardiaques. Et la foule toujours plus curieuse, toujours plus terrible, prête à tout pour glaner des informations qui lui permettront de placer fièrement l’anecdote d’un jour de marché ordinaire, au cours du repas de midi, entre le jarret de porc et le fromage de pays. Je les entends déjà.
– Tiens ce matin au marché, j’ai vu un jeune qui s’est suicidé, tu sais dans l’immeuble qui est juste en face du primeur où je prends les pommes…
La scène dure des siècles. J’ai les yeux brûlants, la gorge si sèche que pas même un espoir de cri ne pourrait en sortir. Je sens mes jambes fléchir. Il ne faut pas tomber. Il ne faut pas donner à la foule qui commence à se désagréger l’occasion de se constituer à nouveau. Mes yeux ne sont plus que deux trous béants où toutes les haines du monde et les douleurs qui les accompagnent finissent par s’engouffrer. Je tremble, j’ai froid, je ne sais même plus si ce que je vis existe encore. Je m’efforce d’imaginer qu’il s’agit une fois de plus d’une de ces sensations bizarres qui parfois m’envahit, où il m’arrive de ne plus savoir ce qui appartient à la réalité…
La réponse m’est donnée par un souffle sur ma nuque. Le souffle d’une de ces personnes dont on sent qu’elles sont entraînées à fureter. Elle veut voir, même s’il n’y a plus rien. Je la sens qui fouine, qui cherche sa pâture quotidienne. Elle est toute proche, elle a dû comprendre que je faisais partie du décor de son roman photo. Je la devine toujours plus près. Mon corps tout entier est comme un cri de douleur, comme une corde tendue à l’extrême. Je me retourne brusquement et la fixe sauvagement. Je comprends en la voyant que je ne suis là que pour qu’elle puisse me mettre dans son commérage, entre parenthèses, comme une simple fioriture à son discours qu’elle prépare certainement en détail, pour faire mieux que sa voisine qui aura peut‑être à lui raconter un quelconque accident de la circulation ou la terrible opération qu’aura subie son beau-frère. Je la fixe toujours plus. Elle me dégoûte, elle a dans les yeux une lueur jaunâtre. Elle tient son filet à provisions au bras, fièrement, comme si les quelques navets terreux le lestant faisaient d’elle l’actrice déterminante du drame qui s’est joué. Je la hais. Elle me donne envie de vomir : elle, comme tous les autres qui entourent ce qui reste d’un passé qu’ils ont déjà jugé.
Qu’ils aillent donc dans leurs églises pour satisfaire à leurs obsessions morbides et qu’ils laissent la douleur là où ils ne l’éprouveront jamais.
Rémi, Rémi dis-leur ! Dis-leur qu’ils sont morts, dis-leur que t’es parti, dis-leur qu’ils ne comprendront jamais rien. Une autre passante me bouscule. Elle veut voir, elle aussi, on lui a dit que… Elle veut sa dose, elle veut sa ration quotidienne de médisance. Elle doit voir, ça la regarde !
‑ Mais qui était‑ce ? Qu’est ce qui s’est passé ?
‑ C’était Rémi.
Elle ne comprend pas, elle ne connaît pas. Elle veut savoir, elle veut juger. Je la regarde : elle sent le poireau, elle respire le fait divers, elle a des pantoufles de chaque côté du cœur et ne pleure que pour son chien.
‑ Il s’appelait Rémi, il est parti, parce qu’il ne supportait plus de voir des gens comme vous.
Je pars, je fuis, je cours jusqu’à pouvoir ressentir une autre douleur que celle que me procurent la souffrance et la haine.
A présent, je suis seul Rémi, je suis seul et je ne suis pas parti. Je suis seul et je t’entends encore…
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli des ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Je publie en deux parties cette correspondance succulente qui nous est proposé par le non moins succulent Jacques Roubaud, membre notoire des « oulipiens »…
LETTRE 1 Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta…
La main est l’un des animaux de l’homme : toujours à la portée du bras qui la rattrape sans cesse, sa chauve-souris de jour. Reposée ci ou là, colombe ou tourtereau, souvent alors rejointe à sa compagne.
Puis, forte, agile, elle revolette alentour. Elle obombre son front, passe devant ses yeux. Prestigieusement jouant les Euménides.
Ha ! C’est aussi pour l’homme comme sa barque l’amarre. Tirant comme elle sur sa longe ; hochant le corps d’un pied sur l’autre ; inquiète et têtue comme un jeune cheval. Lorsque le flot s’agite, faisant le signe couci-couça.
C’est une feuille mais terrible, prégnante et charnue. C’est la plus sensitive des palmes et le crabe des cocotiers. Voyez la droite ici courir sur cette page. Voici la partie du corps la mieux articulée. Il y a un bœuf dans l’homme, jusqu’aux bras. Puis, à partir des poignets — où les articulations se démultiplient — deux crabes.
L’homme a son pommeau électro-magnétique. Puis sa grange, comme une abbaye désaffectée. Puis ses moulins, son télégraphe optique. De là parfois sortent des hirondelles. L’homme a ses bielles, ses charrues. Et puis sa main pour les travaux d’approche. Pelle et pince, crochet, pagaie. Tenaille charnue, étau. Quand l’une fait l’étau, l’autre fait la tenaille. C’est aussi cette chienne à tout propos se couchant sur le dos pour nous montrer son ventre : paume offerte, la main tendue. Servant à prendre ou à donner, la main à donner ou à prendre.
A la fois marionnette et cheval de labour Ah ! C’est aussi l’hirondelle de ce cheval de labour. Elle picore dans l’assiette comme l’oiseau dans le crottin.
La main est l’un des animaux de l’homme ; souvent le dernier qui remue. Blessée parfois, traînant sur le papier comme un membre raidi quelque stylo bagué qui y laisse sa trace. A bout de forces, elle s’arrête. Fronçant alors le drap ou froissant le papier, comme un oiseau qui meurt crispé dans la poussière, — et s’y relâche enfin. »
Journée sans rien. Juste une clarté exténuée dans le ciel, comme au-delà de plusieurs épaisseurs de lumière. Des images par milliers, abondantes, le gaspillage d’un été. Ces pages s’entassent sur la table de marbre du jardin. Un vent enfantin les disperse dans l’herbe, contre la haie. C’est sans importance, vous savez bien. J’écris pour extraire de ce tourment la substance noire, radieuse, qu’il contient en son centre, pour vous chasser de moi, pour lancer contre vous les chiens des mots. Et c’est sans importance. Ces lettres ne sont d’aucun secours. La joie mauvaise de l’écriture, la destruction du cœur malade, corrompu par le mensonge d’une mémoire. Tout écrire, tout détruire et d’abord vous, l’illusion de vous, pour enfin vous découvrir, vous, la pierre lavée par le déluge, le nom blanchi par les injures. Ce qui reste dans l’espace calciné du regard : l’innocence de vos traits, inentamé par la fatigue…
Un court extrait de cet extraordinaire texte » Eh Basta », quand je le lis, quand je l’écoute, je frissonne…
La mémoire et la mer…
Ton corps est comme un vase clos J’y pressens parfois une jarre Comme engloutie au fond des eaux Et qui attend des nageurs rares Tes bijoux, ton blé, ton vouloir Le plan de tes folles prairies Mes chevaux qui viennent te voir Au fond des mers quand tu les pries Mon organe qui fait ta voix Mon pardessus sur ta bronchite Mon alphabet pour que tu croies Que je suis là quand tu me quittes
La mémoire et la mer…
Cette mer cavaleuse, propre, cynique… Ce toit tranquille, comme disait l’autre… Ce drame mouvant comme un outrage de la nature, quand j’y plonge, de mémoire, je m’y perds, et moi, et mon courage, et ma passion, et ma musique
Le vent, y aidant, n’a qu’à bien se tenir. Il se prosterne, ce vent filou des bises, des frilures…
Ses mains se posent. A plat, fines et légères Ses mains reposent, ailes d’ange Autour le silence La douceur s’impose Sur ses doigts mon regard se pose, Longs pétales, d’un regard je les effeuille C’est beau ces yeux d’ailleurs Sur la peau, ils effleurent, Quand la lumière faiblit, Quand les derniers rayons sont suspendus C’est beau cette main, entre ombre et lueur Je ferme les yeux, sa main est fleur Les doigts se touchent Un frisson m’entoure J’aime ses mains, Elles lisent en moi
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli des ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Le soleil des champs croupit Le soleil des bois s’endort Le ciel vivant disparait Et le soir pèse partout
Les oiseaux n’ont qu’une route Toute d’immobilité Entre quelques branches nues Où vers la fin de la nuit Viendra la nuit de la fin L’inhumaine nuit des nuits
Le froid sera froid en terre Dans la vigne d’en dessous Une nuit sans insomnie Sans un souvenir du jour Une merveille ennemie Prête à tout et prête à tous La mort ni simple ni double
Vers la fin de cette nuit Car nul espoir n’est permis Car je ne risque plus rien
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Toi t’entends déjà Les pas de la ville Qui résonnent aux fenêtres Des fils sans drapeaux Le pas fasciste de la ville Le pas creux de ceux qui t’étouffent En vainqueur Alors t’as peur T’as peur parce-qu’on t’a dit Que tu étais foutu T’as peur et pourtant tu disais que tu voulais pas finir Ainsi Comme les autres Ceux qui sont en bas Et toi tu dis que ça ne recommencera pas Qu’on y reviendra Mais ils t’ont bouffé ton présent Alors n’y crois plus Parce que les autres ont réussi T’étais tant sûr de toi Quand tu leur disais qu’ils avaient tort Mais toi tu travaillais sans filet Et les autres ils sont en bas Ils attendent que tu te casses la gueule Déjà tu commences à te lamenter Dans le musée de ton angoisse Aïeul de ton soupir de haine Tes yeux ne sont plus des fenêtres Ils sont déjà des barreaux sanglants Sur des fentes qui se ferment Tes mains ne sont plus des amies pour celles des autres Ce sont déjà des armes pour ceux qu’ont les bottes Tu sens déjà ta bouche pourrir A s’attarder sur leurs mots de pierre Que leur construisent des temples d’enfer… Avant que ne meurent les victoires écorchées Avant que ne s’entendent les discours du hasard Tu regardes Pour savoir Pour l’espoir Dans la foule pas un qui ne bouge Pas un qui ne songe à remuer son poids de graisse Alphabétique Pas un qui n’oublie son anonymat Pas un qui n’épèle son nom Pas un pour croire qu’il y autre chose Au dessus d’eux Pas un qui n’ait un visage qui se reconnaît Parce que tous attendent le lendemain Qui suivra leur journée d’adoption Qui passe en les tuant Par paquets de minutes Qu’ils ont volés à la pendule de ceux qui veulent pas Mais qui sont morts Pour l’instant ils ne marchent pas Ils avancent Mécaniques amnésiques D’un mot qui revient Sur toutes les lèvres pincées Des ceux qu’on dit gagnants Alors toi t’as plus que tes amis Derrière d’autres fenêtres Alors tu te dis que les leurs vont s’ouvrir Et t’entends déjà le frémissement d’une autre foule La foule aux visages ouverts Alors tu joues une dernière fois à perdre l’espoir Pour accroître ta haine Pour que ton amour pousse Au rythme des humains Tu t’en fous que les fusils Soient les croix des cimetières Parce que toi tu veux te mettre à la fenêtre Sans avoir la face éclaboussée Par une flaque de calamité Parce que toi tu veux revenir de ton voyage Avec pour tout bagage Le seul mot que tu auras rencontré Parce que toi tu veux voir ce que tu as choisi Voir deux amis se rencontrer Voir deux années se raconter Voir ou les hommes pleurent de joie Voir où les enfants rient D’avoir trop pleuré Ailleurs Voir les chefs mourir Voir la beauté sans miroir Voir des sourires sans bénéfices Voir Tout voir Te voir Novembre 1979
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Tu devrais réapprendre le regard Qui fait avouer le vrai Pour partir loin d’ici Dans un rêve qui ne finit jamais Partir sans visage Amnésique Voyager dans le creux de la vague Que forment les désespoirs De ceux qui restent Parce qu’ils veulent pas Voyager sur le trottoir d’en face Où l’histoire s’est faite avec ces foutus Que t’as failli rencontrer Tu devrais voyager avec ceux que les autres oublient Parce qu’ils sont habillés de refus Tu devrais connaître le paysage de leur mort Le labyrinthe de leur vie Pour qu’eux aussi ils sachent Que t’as peur Que t’as peur quand t’es suivi Par ceux qui fusillent Les habitués de l’ombre de l’histoire Mais il est trop tard Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Toi t’entends déjà Les pas de la ville Qui résonnent aux fenêtres Des fils sans drapeaux Le pas fasciste de la ville Le pas creux de ceux qui t’étouffent En vainqueur Alors t’as peur T’as peur parce qu’on t’a dit Que t’étais foutu T’as peur et pourtant tu disais que tu voulais pas finir Ainsi Comme les autres Ceux qui sont en bas Et toi tu te dis que ça ne recommencera pas Qu’on y reviendra Mais ils t’ont bouffé ton présent Alors n’y crois plus Parce que les autres ont réussi T’étais tant sûr de toi Quand tu leur disais qu’ils avaient tort Mais toi tu travaillais sans filet Et les autres ils sont en bas Ils attendent que tu te casses la gueule Déjà tu commences à te lamenter Dans le musée de ton angoisse Aïeul de ton soupir de haine Tes yeux ne sont plus des fenêtres Ils sont déjà des barreaux sanglants Sur des fentes qui se ferment
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Tu te dis que ça fait déjà longtemps Que tu ne sais plus lui parler T’as fini par croire que tu t’étais trompé T’as fini par vouloir accepter Que c’était un jeu perdu d’avance pour toi Et puis t’as reculé T’as refusé d’y croire T’as recommencé Et on dirait que t’as plus peur Et déjà t’attends T’attends la proclamation d’une mort générale Pour ceux qui obéissent Et qui disent qu’ils sont seuls T’écoutes la plainte du nombre De ceux qui pourrissent de honte Parce qu’ils ont perdu la force d’aimer Et de recommencer Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard T’aurais voulu te raconter Parce que t’as entendu dire Que quelqu’un finirait par parler De ceux que tu détestais T’aurais voulu leur parler Pour leur dire qu’ils existent Pour leur dire qu’ils subsistent T’aurais voulu la mort Qui tuera les blessures de ta croûte sénile Parce qu’à force de vouloir t’éviter Tu finiras par te condamner Au repos ahurissant Des travaux forcés Du bagne de la ville qui étouffe Les ceux qu’on dit poète
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard… Tu pourrais écrire des tragédies larmoyantes Symptômes de vie Paresseux mensonges d’une fausse mélancolie Tu te portes au secours d’une angoisse Qui s’agglutine Par plaques de paumés Sur les regards de ceux qui naviguent Sans tickets Tu devrais partir sans clefs Pour nulle part Et pour que si tu te perds Tu saches où aller Tu devrais être l’instant présent Et qui passe plus vite qu’on l’oublie Tu devrais écrire un poème Où la rime qui s’entend Est un baiser qu’on espère Tu devrais oublier les autres Parce qu’ils ont leur ombre Parce que tu as la tienne On t’a dit que tu étais né Comme les autres Et toi tu joues au différent Parce que tu sais que tu n’es rien Parce que tu connais la mort Tu l’as découverte En l’église des paumés de l’angoisse Où l’on ne prie pas Mais où l’on crie qu’on a peur Dans ce bal costumé qui n’en finit jamais Il faut que tu assistes à la messe Des ceux qui sont condamnés à attendre le verbe Pour soupçonner le vrai Ils te rajeuniront de ceux que tu ignores Parce qu’ils savent eux aussi Que tu les as trouvés
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Sois sûr que t’as aimé Pour que le jour où tu animeras ton absence Les suicidés de l’ennui N’oublient pas que tu étais avec eux.. …Apprends à attendre L’heure qui passe et qui suit l’autre Sans lui ressembler Parce qu’elle est encore plus leste Je crois que t’as peur de finir comme les autres Tu voudrais tant que deux plus deux Puissent s’étonner Tu voudrais que les indifférents brûlent Chaque fois que tu prononces le mot Aimer Tu voudrais dire à ceux qui partent Que de toute façon ils ne renoncent à rien Parce qu’ils rencontreront des gens là-bas Qui veulent partir ailleurs Pour ne pas mourir d’une overdose de solitude Tu voudrais prendre le train Qui va vers une gare où la pendule Est sans aiguilles Parce que le chef de gare est souriant
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Sois sûr que t’as aimé Pour que le jour où tu animeras ton absence Les suicidés de l’ennui N’oublient pas que tu étais avec eux.. …Apprends à attendre L’heure qui passe et qui suit l’autre Sans lui ressembler Parce qu’elle est encore plus leste Je crois que t’as peur de finir comme les autres Tu voudrais tant que deux plus deux Puissent s’étonner Tu voudrais que les indifférents brûlent Chaque fois que tu prononces le mot Aimer Tu voudrais dire à ceux qui partent Que de toute façon ils ne renoncent à rien Parce qu’ils rencontreront des gens là-bas Qui veulent partir ailleurs Pour ne pas mourir d’une overdose de solitude Tu voudrais prendre le train Qui va vers une gare où la pendule Est sans aiguilles Parce que le chef de gare est souriant
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées Avant que ne meurent les discours du hasard Tu t’inventes une bouche Fleur pleine D’assoiffés aux peurs qui survivent… …Tu te surprends Pleurant l’attente Du troubadour jouant le désir Sans aumône T’entends déjà le fourmillement d’une foule Qui arrive par paquets de bottes Tu te soulignes à grands traits de rencontres Avec des fossoyeurs d’esprit littéraire Alors tu crois oublier les bottes Parce qu’elles sont derrière la porte De celui qui t’ouvre les yeux
Un très long texte déjà publié, écrit en 1979, je vous le propose en plusieurs parties tout au long de cette journée…
Avant que ne s’entendent les victoires écorchées, Avant que ne meurent les discours du hasard, Tu t’inocules dans les veines un poison qui n’existe pas Sinon pour ceux qui peuvent en souffrir. Tu vois des chefs piétinant des pelouses d’enfants Avec un artiste à leur trousse, Pour que leurs morts s’ajoutent. Tu insultes la silhouette d’un muscle D’institutions barbelées Qui sert d’ombre à des gladiateurs de cirques kakis. T’ajoutes ta larme à celle du clown au chômage. Tu espères toujours la parole à ceux qui ont peur, Parce qu’elle les trompe, De sourires en sourires, Passés à boucher des trous d’obscurité. A grands coups d’épithètes vainqueurs des armateurs du silence T’as vendu ta folie à un colporteur de passage Qui soufflait des mensonges Il ne te reste plus que ta citoyenneté ombilicale Pour motif de mort A force de vouloir subsister tu t’es pendu Avec une corde de similitude T’as pris au piège de ton histoire un mot de ton invention Et il est devenu compagnon d’une dernière passion qui te dispersera.
Tu t’es pris les pieds dans le lourd tapis de la nuit, Assis au bord de ton lit Entre tes mains, ta tête tu as pris. Souviens-toi, nous étions vivants, Tu riais, je parlais, insouciant. Sur nos lèvres séchées par le vent, Dansaient les mots taquins, Sautillaient les mots malins, Coulaient les mots chagrins. Dans un coin reculé, De notre hier oublié, Je t’entends, je te vois, tu es resté.
J’illustre ce texte écrit il y a une vingtaine d’années par un tableau peint par mon père
C’était la guerre froide entre la brume et le port. On ne se souvenait même plus de quand datait le dernier rayon de fausse lumière. On ne devinait le jour qu’à une impression générale qui flottait à la surface des eaux. Les chalutiers étaient contraints d’utiliser leurs couleurs comme des signes particuliers, accrochés à leur identité d’embarcation. Toutes les berges, toutes les coques avaient le teint blafard, piqués de bruns et d’embruns, indices d’une angoisse qui se lève avec le jour. Le bout du port, gueule ouverte, crachait périodiquement ses coquilles de noix. Il avait l’attrait d’un goulot de bouteille où toutes les lèvres salées des compagnons de port se seraient posées. Cette flaque d’eau était posée au milieu de la ville, comme une cicatrice sur un visage burinée de soleil et de siècles. La ville n’était pas un port, la ville était un empiècement de croûte sombre qui s’étendait autour. Les rues n’avaient point d’origine, elles étaient là, pour marquer l’appartenance à un système urbain. Mais ces associations de réalités qu’on aurait cru naturelles ne parvenait à donner à ce paysage que l’apparence lointaine d’une ville. La brume elle-même ne parvenait pas à adoucir les traits d’une ou deux maisons à la lourdeur extrême. Derrière chacune de ces façades épuisées d’être fouettées par les vents salés, il y avait des symptômes de vie, d’imperceptibles indices de société. A quelques fenêtres se tenaient en berne quelques bouts de chiffons. Des cheminées sortes des bouffées de vapeur. Les maisons se touchent très forts, on les croirait enlacées, pour se tenir chaud, pour oublier la peur, le vide de ceux qui ne reviennent pas. Parfois on aperçoit une ombre ou deux, elles se faufilent, et disparaissent aux angles ronds des rues noyées des brumes océanes. Derrière la vitre crasseuse, que ce bout de port qui se prend pour un tableau de peintre mélancolique, ses yeux ne parviennent plus à fixer le paysage. C’est le paysage qui est en lui et qui donne à ses yeux cette lueur intérieure. On dirait qu’il scrute une terre, une terre qui ne viendra plus. Ses yeux ont été cloués à l’envers. Il voit de l’intérieur, l’intérieur de ce pourquoi il est né…
Non, non, pitié, Pas aujourd’hui, Je vous en supplie, Mon rire s’est enfui. Pas de jeu de mots, Pas de rimes en i. N’insistez pas, je vous le dis. Comment ? Dommage, me dites-vous ? Vous aviez de bons mots ? Eh bien tant pis, Je cède, allons-y ! Je n’en prendrai qu’un : Je le veux bref et poli. En avant mon ami, Je suis tout ouïe. Par quoi commencerez-vous ? Comment par i ? Paris ? Malheur, C’est bien ce que je dis, Comment, que me dites-vous ? Ce que je dis ? Ce que je dis, C’est jeudi… Vivement vendredi…
Aujourd’hui papa tu aurais eu 88 ans. Tu me, tu nous manques. Ton soleil s’est assoupi au bel ouest de nos mémoires. Il me reste là au fond de moi la douce chaleur de ta lumière…
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli des ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.
Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages. L’encre ne sèche plus, elle est le sang des mots Il s’échappent quand la lumière les éveille, Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumière, Les yeux les lisent, le regard se plisse Et le cœur qui s’affole, on est bien Pas un son qui ne s’essaye au bruit Tout est dans la mélodie les notes s’enroulent Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté
La faim d’écrire est forte, très forte, peut-être trop forte. Le garde-manger est plein, il déborde, il dégouline, de mots, de phrases déjà prêtes, qui attendent simplement la chaude caresse de la feuille que je leur ouvrirai. Je n’ai pas besoin de les garder au frais. Ils se conservent très bien, mais sont peut-être trop nombreux. Je ne sais lequel choisir. J’ouvre la porte de la réserve. J’entends d’abord comme un murmure : « il est là, c’est lui, il va me choisir, c’est mon tour ». Ils attendent patiemment tous ces mots que j’aime. Certains sont couchés, bien à plat, à l’abri des regards mauvais, ce sont mes grands crus. Je reconnais libellule, il est seul, couvert de poussière, cela fait bien longtemps qu’il vieillit, peut-être trop ; il faudra que je me décide à en faire quelque chose. Au-dessus, mes préférés tout une rangée de flacons, de balbutiements, de mauves. Les casiers de brumes et de gris sont presque vides ; j’en ai peut-être trop consommé ces derniers temps. Dans le placard du fond j’ai stocké quelques phrases, toutes faites, toutes fraîches, mais je ne l’ouvre pas, je ne veux pas qu’elles s’échappent, il n’est pas encore temps, je dois chercher, encore, le menu, et tous les magnifiques plats qui le composeront. Je referme la porte de ma réserve, doucement pour ne pas éveiller les endormis, celles et ceux vers qui je ne vais jamais, parce que je les ai oubliés. Demain, peut-être je les retrouverai… Peut-être.
Comme tous les matins, Il prend le train. Comme tous les matins, il sort son livre, prend son casque et invite Léo Ferré, à l’accompagner dans sa lecture ferroviaire. Camus sous les yeux, Ferré dans les oreilles : le trajet devient voyage. Quelques minutes passent, et les compagnons de « route », tout doucement s’effacent. Ce matin-là, il lui semble pourtant, dès le début que quelques détails ont changé. Il ne pourrait dire lesquels mais quand il a posé le pied dans le compartiment, cherchant sa place habituelle (il aime les rites, il en a besoin pour s’envoler), il lui a semblé qu’aucun des visages ne lui étaient familiers. Curieux, cela fait quinze ans qu’il fait ce trajet, sensiblement aux mêmes heures, et tout le monde se connaît, ou plutôt tout le monde se reconnait, prenant évidemment grand soin à ne rien se dire pour ne pas prendre le risque de percer toutes ces petites bulles dans lesquelles chacun s’est enfermé. Il s’assied, sort son casque, s’énervant au passage sur les nœuds qui comme toujours ont profité de la nuit pour se former. Il sort un livre de poche. De poche parce qu’il ne faut pas trop se charger. Il commence sa lecture. Évidemment il s’agit de Camus. C’est l’étranger qu’il a choisi ce matin dans le rayon dédié à son maître absolu. Il l’ouvre, au hasard, et de toute façon sait qu’en quelques secondes il sera transporté. Il commence sa lecture : c’est le passage où Meursault est sur la plage et le drame va se produire …. « C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent… » Il lève les yeux, pour reprendre son souffle : chaque mot est une vibration intérieure qui le secoue. Autour de lui les visages sont pâles, on devine l’angoisse… Il n’y prête pas attention. Il continue. « Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver… » Il s’arrête, le souffle court. Il comprend que ce sont des gouttes de sueur qui tombent sur la page. « La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. » Le train s’est arrêté, brusquement, il ne comprend pas tout de suite ce qui se passe. C’est la police ferroviaire, elle a surgi dans le compartiment. Ils se sont approchés de lui, et ont fait signe d’enlever le casque. • Que se passe-t-‘il ici monsieur ? • Il ne se passe rien, je lis c’est tout… • Mais vous ne pouvez pas, ce n’est pas possible, cela trouble le voyage des autres passagers ! Cela trouble le voyage des autres passagers. Il ne comprend pas, enfin pas tout de suite. Le policier est toujours devant lui, le regard un peu menaçant : • Vous savez lire non ? Il pointe une petite affichette sur laquelle est écrit : « Compartiment non-lecteur, no reading » Il est discipliné et demande seulement une petite faveur : celle de terminer les quelques lignes qui lui restent sur cette page. « J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… »
On dirait que tu cours après ceux qui te fuient Parce qu’ils ont vu l’image Parce qu’ils ont tourné la page Parce qu’ils s’en foutent Et toi tu t’essouffles à espérer Quelquefois Suicide-toi Meurs un peu Fabrique-toi une fin Les yeux fermés Sans les autres parce tu aurais peur De toute façon demain tu seras peut-être écrasé par un tramway Tu t’es peut-être trompé Tu veux peut-être te lever de ton lits de songes Qu’est-ce que tu attends pour enfin distribuer ton portrait Sans le faire payer au prix de tes mots d’avenir Qu’est-ce que tu attends pour te raconter A ton auteur Sans te mettre à trembler Tu touches la vie Comme celle que tu aimes Tu veux la faire aimer Tu veux qu’elle te réponde Mais elle se tait Parce qu’elle s’en fout Parce qu’il est trop tard Et toi t’es pas d’accord Alors tu continues Parce qu’autrement tu te ferais écraser par un tramway.
Tu peux être peureux De supposer Que finalement t’es pas là pour rien Tu sais que l’unique ne peut exister Sinon chez les théoriciens Masturbateurs de cerveaux Sinon chez les jardiniers Du sentiment des autres Tu ne peux pas passer ta vie à imaginer l’homme Sans savoir s’il existe réellement Comme les autres Tu ne peux pas passer ta vie A t’imaginer Dans ton rêve Sans savoir s’il est tien Sans savoir s’il est réalité Sauf peut-être pour d’autres Pour elles Pour eux Veux-tu encore construire de l’amour Parce que c’est un jeu entre deux fous Parce qu’on invente des règles Parce qu’on recommence Toujours les mêmes règles Mêmes conneries Jamais le même prudent Jamais le même perdant Et de toute façon demain tu seras écrasé par un tramway
Tu veux revenir au début Parce que tu hais les fins Qui n’existent pas Tu veux revenir au début Pour que les autres sachent Qu’il y a autre chose Que tu l’as trouvé Déjà tu vas plus vite Que ton rêve Je crois que tu vas laisser tomber Pas les autres Eux aussi ils cherchent Ils te croisent Vite Toujours le rêve Ils sont ailleurs Tu les fais tien Et tu les oublies Ils sont autres Tu devrais plus souvent être seul T’es trop souvent avec lui Il est tricheur Parce qu’il perd souvent Quand il veut Il est frimeur Parce qu’il a toujours peur Parle lui Dis-lui qu’on le vire Dis-lui qu’il ne se correspond pas Qu’il est autre Comme ceux qu’il a créés Comme ceux qu’il a jugés Dis-lui qu’il est dépassé Mais lui il s’en fout Il le sait Mais il faut s’aider Parce qu’on n’est rien Parce qu’on ne peut entendre sa raison Parce qu’on ne peut attendre que ça passe De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway
Tu veux pas réussir Comme les autres T’es sûr qu’il y a mieux T’es sûr de trouver T’es sûr qu’aimer n’est pas original T’es sûr qu’aimer n’est pas original C’est peut-être le mot qui pue Mais t’es sûr d’autre chose Parce que tu le cherches Tu en parles pourtant Comme les autres Mais tu t’en fous Ou tu fais semblant Comme les autres De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway On dirait que t’as peur De ne plus pouvoir te taire quand t’es triste Et pourtant tu ris derrière ton enterrement Tu ris Et les autres savent pas Que tu trembles Pour qui t’a tué Pour qui t’a oublié Tu trembles Et les autres croient qu’il n’y a qu’une réalité Celle de l’utile apparence Et pourtant tu voudrais leur dire Et pourtant tu voudrais craquer Mais tu ne dis rien Parce que t’as peur Parce que tu attends Parce que tu attends la fin de ton rêve Heureux tu l’as trouvé Et c’était pas mieux
Et pourtant on sent que t’as peur Pour elle Du silence De ses questions sans secrets Et pourtant elle ne veut rien te dire Et pourtant elle tue tes rêves Et pourtant elle te tue Parce que tu ne dis rien Parce que tu parles avec celle qui est en toi Parce qu’elle n’est pas celle là Parce que c’est déjà une autre Parce qu’elle est déjà dans le rêve d’un plus étrange que toi Et toi tu parlais avec ton rêve Et tu t’en foutais d’être né Tu vois la réalité Alors tu ne dis rien Parce que t’as peur Parce que tu sais qu’elle s’est échappée Parce que tu t’es trompé T’as encore peur T’es un peu paumé Je crois que tu finiras par comprendre Que les autres t’oublieront Parce que tu n’es que toi-même Parce que tu n’es qu’un autre Tu n’es que l’infime particule D’un sentiment qui appartient A ceux que tu n’as pas revus A ceux qu tu n’as pas prévus
Un autre long texte que je republie en plusieurs fois, écrit en 1979
Tu t’en foutais d’être né Dis tu t’en foutais Tu rêvais pas Ou tu t’en souviens pas Et maintenant t’as peur T’as peur Et tu sais pourquoi Le chaque jour de ta vie Est un bagne de rêves Et tu veux pas t’évader De toute façon demain tu seras écrasé par un tramway Sors du foetus Arrête de dire que t’es né Pour ta liberté Comprends qu’ils t’ont condamné Comprends que le code t’a accouché Pour que les lois puissent t’élever T’en avais pris pour une vie Et t’as cru t’échapper T’as failli tout perdre parce que t’as cru être le plus fort Arrête de dire que les autres ont tort Parce qu’ils déracinent ton arbre de vérité Arrête de conjuguer les autres à la troisième personne Arrête de te déchirer sur leur indifférence Criminelle Un jour peut-être on parlera de toi au futur Un jour peut-être
Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.