Une fois n’est pas coutume mais, j’ai choisi pour ma rubrique « Mes Everest » un auteur contemporain que j’ai découvert ces derniers jours en lisant son roman » Né d’aucune femme ». Tout est magnifique, et notamment l’écriture. Parmi les nombreux passages que j’ai lu et relu, je vous livre celui-ci, c’est Rose l’héroïne qui parle des mots, des mots nouveaux qu’il faut apprivoiser… Sublime et émouvant…
… C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut bien s’en occuper après, pas les abandonner au bord d’un chemin en se disant qu’ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu’ils ont en germe.
Je sens bien que j’ai fini de vider mon sac de mots, qu’il m’en a manqué pour vraiment dire les choses comme je les ressentais au moment je les ressentais, que des fois ceux que j’utilise collent pas exactement, que j’aurais besoin d’en connaître d’autres, plus savants, des mots avec plus de choses dedans . Les mots , j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. Je les appelle les mots magiciens : utopie, radieux, jovial, maladrerie, miscellanées, mitre, méridien, pyracantha, mausolée, billevesée, iota, ire, parangon, godelureau, mauresque, jurisprudence, confiteor, sans connaître leur sens…
Oui, bien sûr, Athènes m’a permis de faire des provisions pour ma réserve à inspirations et j’aurai l’occasion d’en partager plusieurs sur ce blog, mais une fois n’est pas coutume je débute ma série par un billet d’humeur.
Irrité, et le mot est faible, je l’ai été souvent par cette nouvelle civilisation, celle du narcissisme numérique. Et cette évolution, que dis-je, cette régression est universelle. Ne connaissant pas les frontières, elle a transformé un grand nombre de celles et ceux que je considère encore comme des frères et sœurs humains en une nouvelle créature dotée des mêmes caractéristiques. Le monde réel extérieur n’existe plus, il est immédiatement et continuellement transformé en un décor numérique pour mettre en valeur son amour de soi. On ne sait plus voir où regarder avec les yeux de l’étonné et de l’emmerveillé, on se contente de se voir et de se regarder à travers une fenêtre de quelques centimètres carrés devenu le fébrile prolongement de cette main invisible qui nous relie au néant de cet infernal narcissisme. On aime plus que tout se voir pour s’aimer et se faire voir pour se faire aimer. Les milliers de personnes croisées sur l’acropole n’ont pas vu le Parthénon, elles se sont mises en scène pour être vues. Les regards ne traversent pas le temps, ils se figent sur l’instant numérique et renvoient l’antique dans l’au-delà virtuel.
J’ai retourné ma chaise et je
l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus
commode. J’ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de
chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est
assombri et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert
peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme
une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder
le ciel. À cinq heures, des tramways
sont arrivés dans le bruit. Ils ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs
perchés sur les marchepieds et les rambardes. Les tramways suivants ont ramené
les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient
à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs m’ont fait des
signes. L’un m’a même crié : « On les a eus. » Et j’ai fait : « Oui », en secouant
la tête. À partir de ce moment, les autos ont commencé à affluer.
C’est un frôlement qui m’a réveillé. D’avoir fermé les yeux, la pièce m’a paru encore plus éclatante de blancheur. Devant moi, il n’y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une pureté blessante pour les yeux. C’est à ce moment que les amis de maman sont entrés. Ils étaient en tout une dizaine, et ils glissaient en silence dans cette lumière aveuglante. Ils se sont assis sans qu’aucune chaise grinçât. Je les voyais comme je n’ai jamais vu personne et pas un détail de leurs visages ou de leurs habits ne m’échappait. Pourtant je ne les entendais pas et j’avais peine à croire à leur réalité. Presque toutes les femmes portaient un tablier et le cordon qui les serrait à la taille faisait encore ressortir leur ventre bombé. Je n’avais encore jamais remarqué à quel point les vieilles femmes pouvaient avoir du ventre. Les hommes étaient presque tous très maigres et tenaient des cannes. Ce qui me frappait dans leurs visages, c’est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides. Lorsqu’ils se sont assis, la plupart m’ont regardé et ont hoché la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s’ils me saluaient ou s’il s’agissait d’un tic. Je crois plutôt qu’ils me saluaient. C’est à ce moment que je me suis aperçu qu’ils étaient tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du concierge. J’ai eu un moment l’impression ridicule qu’ils étaient là pour me juger.
Quand le monde est au plus mal, que seul des vagues de haine déferlent sur les longues plages de l’humanité, je retrouve de l’espoir de l’apaisement en lisant, relisant Camus.. Quelques extraits choisis aujourd’hui….
…Lui parti, j’ai retrouvé le
calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai
dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits
de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel
rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en
moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont
hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à
jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à
maman…
Elle les
écoute avec respect et attention et sans même s’étonner de ce qu’ils font là au
creux de sa main elle leur répond qu’elle est bien d’accord, que ça fait
longtemps que tout cela elle le dit, elle, elle le pense.
« Moi je
vous crois, moi je suis comme vous ». Vous savez ce qu’il faut faire c’est
continuer à ne pas douter, à ne pas douter de vous, il faut continuer à poser
toutes les questions que vous avez dans la tête parce que si vous ne posez plus
de questions les autres ils croiront qu’ils ont gagné, ils croiront que vous
êtes devenus comme eux, fades, tristes, avec que des réponses toutes faites,
des réponses toutes simples, des réponses pour être comme les autres comme tous
les autres, mais vous comme moi on n’est pas comme les autres, nous on veut
encore et toujours s’émerveiller, on veut encore et toujours dire que rien
n’est sûr, que ce qui est vrai ça
n’existe pas ou pas longtemps, parce qu’on se trompe toujours »
Vous le savez bien avant il
fallait pour être bien, pour être comme les autres, dire que la terre était
plate, et quand on disait autrement on mourrait et ben maintenant moi je vous
le dis il faut continuer à douter, à douter de tout même de ce qui semble être
sur et il faut rêver, il faut voir le possible partout.
Tenez moi par exemple j’ai envie
de croire qu’un jour pour aller à l’autre bout du monde il n’y aura plus besoin
d’avions il suffira de prendre un ascenseur pour l’espace et d’attendre là dans
une espèce de cabine, d’attendre que la terre tourne et alors quand juste en
dessous il y aura la ville, on descendra c’est simple non, et bien vous savez
j’ai envie d’y croire.
« J’ai envie aussi de dire
qu’un jour on ira dans une école où on a apprendra à poser des questions, à
tout remettre en question plutôt qu’à ingurgiter les réponses des autres, de
tous les autres. Vous savez il faut que vous reteniez une chose, il n’y a
qu’une chose qui vous appartient ce sont les questions que vous posez, que vous
vous posez, les réponses elles ne vous appartiennent pas, les réponses elles
sont toujours la propriété de quelqu’un d’autre de quelqu’un que vous ne connaitrez
jamais ».
Elle avait toujours la main tendue
devant elle et plus elle parlait plus elle entendait sa voix comme si elle
venait d’ailleurs, le groupe d’enfants qu’elle avait dans la main grandissait, elle le sentait, elle le sentait, pas parce
qu’ils devenaient plus lourds, mais parce qu’elle les voyait sourire, parce
qu’elle les voyait exister.
Ils existaient et ils étaient en
train de le comprendre.
Le rêve c’est beau, le rêve on
devrait pouvoir l’enregistrer, on devrait pouvoir se brancher le matin pour
revoir le merveilleux de la nuit. C’est ce qu’elle se dit ce matin en ouvrant
la fenêtre elle a encore plein d’images de la nuit dans la tête derrière les
yeux. Quand elle a posé le pied sur la terrasse elle s’attendait presque à
trouver le sable, de ce sable si fin, de ce sable qui ressemble tant à de
l’eau. Le sable, l’eau, les grains, les gouttes, elle sourit en s’étirant, elle
va appeler ses frères pour leur donner la réponse. Ce matin elle est heureuse
elle sait qu’elle est dans le vrai, elle sait que c’est comme cela qu’on
l’aime, que c’est comme cela qu’on l’admire.
Elle ferme les yeux juste une
seconde et là dans son écran intérieur, il y a un coucher de sommeil, un
coucher de sommeil, tiens donc, pourquoi
pas après tout, quand la nuit est terminée quand elle a été belle, que les
couleurs que le rêve a fabriqué n’existent pas encore, quand les enfants sont
si petits qu’ils tiennent au creux d’une main, quand les autres, les
bien-pensants ne sont que des figurants alors on a bien le droit de parler d’un
coucher de sommeil.
De l’eau, il y en a au robinet
mais ce n’est pas celle-ci qui l’intéresse. Elle va descendre pour s’approcher
de la mer, de cette mer.
Elle entre dans l’appartement son
compagnon dort encore, elle s’habille pour aller au bord de l’eau. En même
temps elle se dit qu’il ne faut pas qu’elle oublie de téléphoner à ses frères
pour leur dire que dans une petite poignée de sable il y a presque 12000 grains
de sable. Ils vont lui demander comment elle peut le savoir et elle va leur
expliquer. Mais elle se dit qu’ils ne la
croiront pas, qu’ils lui diront qu’elle a fumé.
Qu’elle a fumé ! N’importe
quoi, jamais elle ne s’amusera à cela mais alors : qui pour la croire ? Là tout de suite
maintenant, elle va voir si ce truc-là ne marche que pour le sable, elle s’est
approchée de ce qui ressemble à la mer, même si derrière elle distingue encore
les montagnes.
Elle recueille entre ces deux
mains un peu de cette eau, c’est presque la même sensation que le sable, elle
ferme les yeux 18 546. Ca y est, cette fois elle a la réponse, elle s’en
doutait de toute façon, il y a plus de gouttes d’eau c’est sûr.
Penser à
téléphoner à ses frères, à son père et leur dire qu’il y a plus de gouttes
d’eau que de grains de sable.
Elle allait remonter chez elle
quand soudain elle a entendu que quelqu’un l’appelait par son prénom, d’abord
elle n’a vu personne et puis en baissant les yeux presque devant ses pieds nus,
elle a vu tout un groupe de gens, minuscules, à peine plus grand qu’un ongle.
Elle s’est baissée et avec la main droite elle les a ramenés dans le creux de
sa main gauche, avec un peu de sable humide ; elle a porté la main à
hauteur des yeux et elle a vu tout un groupe. Qui ils étaient, elle ne savait
pas, ce qu’ils faisaient là elle ne savait pas non plus mais en prêtant bien
l’oreille et parce que la mer était calme elle distinguait bien quelques
paroles, cela semblait être des paroles de colère. Ils étaient bien une dizaine,
des enfants là au creux de sa main.
« On en a marre, personne ne nous croit, personne ne nous croit jamais, on est toujours à nous dire qu’on est trop petit, qu’on verra, qu’on comprendra plus tard quand on sera plus grand, on n’en peut plus de ne plus exister, nous ce qu’on sait c’est qu’un jour on rencontrera quelqu’un qui nous écoutera qui nous croira qui nous verra et alors on existera ».
Alors elle s’est assise là par
terre, enfin plutôt par sable parce que quand on est au bord de la mer on
oublie la terre, même si la terre elle porte le sable sur elle et la mer aussi
mais ça aussi c’est une autre question.
« Pourquoi on nous dit qu’il
ne faut pas jouer avec la terre, que c’est sale, et quand on est à la mer on nous oblige à
jouer avec le sable : c’est compliqué les mots, nous on voudrait qu’on
nous laisse comprendre ce qu’on veut ».
« Pourquoi on nous dit qu’il
faut être sage à l’école et en même temps si on parle trop à table on nous dit :
sois sage, parle pas à table ! Et après à l’école on nous dit que si on ne
dit rien, si on ne parle pas c’est qu’on ne s’intéresse pas ! »
« Et pourquoi on dit des
vieux qui ne disent pas grand-chose mais que tout le monde écoute quand il
récitent une phrase qui ne veut rien dire qu’ils sont des sages. On y comprend
rien on ne veut pas être des sages on veut pouvoir parler quand on a envie de
dire quelque chose ».
« Pourquoi quand les grands,
les adultes parlent de nous, ils cherchent à savoir ce qu’on pense ce qu’on
ressent, alors qu’ils ne nous le demandent jamais pourquoi ils disent à notre
place ce qu’on pas envie de dire. »
Elle les écoute, en silence parce
que le moindre bruit risque de couvrir leur voix elle les écoute et elle sait
qu’ils ont raison ? Ils continuent leur liste de pourquoi.
« Pourquoi quand on est tout
petit on nous oblige à embrasser des vieilles tantes fripées à l’odeur de
naphtaline en nous disant que ça lui fera plaisir que c’est une vieille tante,
qu’elle a jamais eu d’enfants et que quand on est grand, un peu plus grand on nous dit que c’est pas
bien d’embrasser le premier venu même si
il est jeune, même s’il est beau, même si on l’aime. »
« Pourquoi on nous dit, à
longueur de journée : tu ne peux pas comprendre quand on pose des
questions sur ce qui nous intéresse, nous rend curieux et par contre on nous
dit d’essayer de comprendre de faire des efforts quand on est à l’école ? »
Et puis
soudain alors que la liste ne cessait de s’allonger, elle a poussé un petit cri,
à peine de l’étonnement car rien ne l’étonne et un rien l’étonne c’est
d’ailleurs ce qui fait qu’elle est si étonnante et que tout le monde aime quand
elle est là.
Là, dehors à
la place de l’immense terrasse, il y avait la plage, et plus loin à la place du grand pré qui
bordait le bâtiment, de l’eau, de l’eau bien bleue. En fait ce qu’elle voyait
devant elle ce n’était rien d’autre que la mer, de la mer et de la plage. On ne
dit pas comme cela d’habitude ? De la mer et de la plage ? Incorrect,
cette formulation et bien tant pis se dit-elle moi ça me plait, ça a plus de
sens !
Tant d’autres
auraient hurlé de terreur, ou seraient partis se recoucher certains d’être
encore en plein sommeil ou sous l’emprise de quelques substances
hallucinogènes. Mais elle, il lui en
fallait plus pour la déstabiliser, elle n’a pas mis longtemps à réagir et à
chercher puis trouver une réponse, une réponse que pourtant elle garde bien au
chaud dans une de ses boîtes à
explications.
Son souci
pour le moment c’est le sable, juste au bord de la porte fenêtre, il ne
faudrait pas qu’il entre, elle n’aime pas le sable quand il s’insinue là où il
n’est pas fait pour aller. Elle n’a pas fait de bruit pour ne pas réveiller son
compagnon et s’est dit qu’il faudrait chercher le parasol et des serviettes de
plage, c’est quand même mieux pour le sable, surtout qu’ils annoncent le beau
pour les prochains jours. Elle sort sur la terrasse, enfin sur la plage, tout
en se disant qu’il faudrait qu’elle ajoute deux ou trois choses dans sa liste
Téléphoner
à sa mère pour lui demander où sont les rabanes
Ajouter à
la liste de course de la crème solaire
Regarder
les horaires des marées
Elle est dehors les pieds nus
dans le sable. Le sable il est encore plein de fraîcheur, ça lui fait comme un
gazouillis sous les pieds. Alors machinalement elle se baisse et prend une
poignée de sable dans le creux de la main.
C’est un sable comme elle n’en a
jamais touché, d’une douceur incroyable, elle ferme les yeux presque
machinalement, et là soudain comme une diapositive qui se projette sur son
écran intérieur, elle lit 1239, elle ne comprend pas immédiatement, mais
elle a un pressentiment. Alors elle
jette sa poignée de sable et elle en prend une autre, plus grosse celle-ci, elle ferme les yeux et
elle lit 12763.
Incroyable elle vient de
comprendre : tout en gardant les yeux fermés elle laisse couler comme un
filet de sable et elle voit les chiffres qui défilent, elles referment les
mains et c’est le chiffre 9734 qui s’affiche. Super, ce truc ça lui plaît, elle
va pouvoir enfin savoir : plus de gouttes d’eau ou plus de grain de
sables ?
Une nouvelle écrite il y a quelques années à l’occasion de l’anniversaire de ma grande fille, je la publierai en 4 parties ….
Un matin elle
s’était levée plus rapidement que d’habitude avait tiré les rideaux d’un geste
précis, ouvert la fenêtre et en quelques secondes avait décidé que cette
journée ne serait pas comme les autres. Pas comme les autres parce que tout le
lui disait, partout, ce qu’elle voyait, ce qu’elle sentait, ce qu’elle
ressentait, ce qu’elle entendait lui confirmait sa certitude de la nuit,
aujourd’hui serait la journée des réponses, la journée ou tout s’éclairerait.
Cette nuit comme souvent, comme parfois des questions avaient tourné en boucle
dans sa tête des questions sur la vie, sur la mort, sur l’amour, sur les
autres, des questions sur l’absurde, sur la bêtise, sur l’indifférence, des
questions sur l’insuffisance, sur le mépris, sur les fausses idées, sur le
temps, pas sur le temps des nuages, pas sur le temps du soleil, non sur le
temps qui s’accroche aux pendules, aux aiguilles ce temps qui vous pique.
Cette nuit
elle avait eu 25 ans et comme elle est quelqu’un d’organisé contrairement à ce
que certains croyaient autrefois parce qu’on s’attache trop aux détails aux
apparences elle a décidé cette nuit de chasser toutes ces questions et demain
de chercher les réponses, toutes les réponses.
Elle n’a pas
tout de suite remarqué le changement dans le paysage, concentrée qu’elle était
à cette nouvelle journée qui s’ouvrait, les yeux grands ouverts, il y avait
comme une liste qui se déroulait derrière son regard rieur, elle n’aimait pas
être prise au dépourvu et aimait organiser ses journées.
Aujourd’hui,
c’était entre autres.
Finir ses courses sur internet
Choisir un cadeau pour sa sœur
Téléphoner à sa mère pour lui dire qu’elle avait
choisi un cadeau pour sa sœur
Choisir un cadeau pour sa mère avec ses frères
Téléphoner à ses frères pour leur dire qu’elle allait
choisir un cadeau pour leur mère
Faire un gâteau pour ce soir
Prévenir par téléphone ses amis qu’elle ferait un
gâteau pour ce soir
Finir les courses pour faire un gâteau pour ce soir
Téléphoner à sa mère pour lui demander ce qu’elle
aimerait comme cadeau pour Noël
Dire à son compagnon de changer la litière du chat
Téléphoner à ses autres amis pour dire qu’elle ferait
un gâteau pour ce soir
Et plein d’autres choses encore
Et puis
soudain alors que la liste ne cessait de s’allonger, elle a poussé un petit cri,
à peine de l’étonnement car rien ne l’étonne et un rien l’étonne c’est
d’ailleurs ce qui fait qu’elle est si étonnante et que tout le monde aime quand
elle est là.
Pas un bruit Pas même la douce caresse Du flocon qu’on attend Il viendra je le sais Du bout d’un bisou Il viendra se poser Fraîche tendresse Dans la braise étreinte Du creux de mon cou alangui
Les autres…N’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin. Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux, qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues. S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, réponds-leur que leur imagination est en panne, fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on est trompé par son obsession du réel convenu.
Cette imagination-là n’est pas la tienne, tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, des rêves qui sont toujours les mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Tu dois leur dire que les arbres tu les vois comme des arbres et pas comme de vieilles femmes aux doigts crochus ou tout autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes pour que les peurs soient identiques.
Tu ne dois pas être comme les autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends quand ils bougent dans le vent tu dois dire que c’est la mer. Tu ne dois pas dire : ils font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression d’entendre la mer. Tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste de le dire, c’est injuste pour les arbres d’abord, et puis pour la mer surtout, c’est comme si tu disais que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin, qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont entendue avec leurs mots à eux, avec les mots qui ont été fabriqués par d’autres pour dire que la mer existe, ici, et pas ailleurs…
Toi tu dois dire que la mer existe ici, dans ces forêts d’altitude, tu dois dire qu’elle est là, derrière ce vent, comme une mémoire……
Dans le goutte à goutte d’un monde à l’agonie Je mettrai des restes de larmes de tendres joies Nous attendrons que les plaies de haine se ferment Et nos doigts s’effleureront en vibrant Ce sera dans un peut-être demain Et je te prendrai la main
Où l’on découvre que norme et beauté ont parfois un peu de mal à s’entendre, à se comprendre. Aujourd’hui nous retrouvons une norme « étonnée » pour ne pas dire irritée. Elle a convoqué une beauté libérée et l’interroge sur ses mauvaises fréquentations.
Norme : Que fais-tu
ici ? Regarde autour de toi, ouvre les yeux, tu le vois bien, ici il n’y a
rien que tu puisses regarder.
Beauté : Ce que je
fais ici ? Mais je ne fais rien, je suis, je sens, je ressens. Et toi tu
ne vois rien ? Ici je suis bien, ici je suis invitée. Alors tu vois, même
pour quelques instants je vais m’installer…
Norme : Invitée ?
Invitée ? Toi la beauté ? Mais regarde, ici tout est laid, qui t’aurait
donc invité ?
Beauté : Du laid, du
laid ? Suis-je à ce point aveuglée, que je n’ai rien vu de tout ce laid
que tu as décidé de m’inventer. Moi je n’ai rien vu, et ici, tout, oui tout me
plait. Toi tu restes enfermée entre les murs lisses de tes lignes droites. Regarde
la douceur de ces courbes, c’est si simple, ici je suis bien.
Norme : Tu n’as rien
vu et moi je n’ai rien su. Tu le sais, tu ne peux l’ignorer, jamais tu ne dois
distribuer de la beauté sans que j’en sois informée. La beauté m’appartient, tu
n’es que messagère.
Beauté : Oui je le sais,
et je l’ai voulu, je suis venu et je ne t’ai rien dit. Peut-être pour que tu ne
puisses rien abîmer. Ici vit un gris, un si beau gris oublié, il s’est souvenu
de qui il était, alors il m’a appelé et sans hésiter je suis venue.
Norme : Un gris oublié ?
Mais tu t’égares ma pauvre beauté. Regarde autour de toi, regarde ce que je
vois, ce n’est que du terne, avec un gris qui nous désespère. Ici tout est sale,
et si plein de triste.
Beauté : Mais ce que
tu vois, ma pauvre, ce n’est que ce que tu crois. Ouvre les portes, aère-toi,
regarde avec l’arrière de tes yeux et alors tu comprendras.
Norme : Cela suffit !
Je te le rappelle une dernière fois, tu ne peux pas décider n’importe quoi.
Remballe tes couleurs, range ton gris oublié et rentre chez toi.
Beauté : Moi tu vois,
c’est ce qui me plait, ici. A cette table je me sens vivante. Ici tout est
riant. Regarde, ouvre-toi, tout est surprenant. Ici personne ne m’attend.
Norme : Je veux bien,
mais juste quelques instants, je ne veux pas d’incidents.
Peut-être, le visage se souvient-il encore, lui. Il doit avoir des yeux comme du fenouil, des yeux comme une seule poignée de thym sauvage dans la main.
Quelqu’un le regardait, alors. Le regardait comme on regarde un oiseau. Mais n’a pas aimé l’arbre, la feuille.
Aujourd’hui, je n’ai plus que des doigts. Une vie comme une grande étoile sur la mer. Qui s’ajoute aux étoiles.
Parfois, la nuit, une main appuie sur l’eau la courbe de la barque. Mais, c’est à peine. On se dissout plus loin.
Mémoire. Et le jour. Et qu’il tombe. Une main venue prendre un caillou sur la plage.
En arrivant ce matin sur le quai
de la gare, j’ai perçu un petit quelque chose de bizarre, d’anormal. D’abord
une sensation physique : je respire… Oui c’est cela : c’est dans
l’air ! La respiration est un vrai
bonheur, subtil mélange de fraîcheurs et d’odeurs d’herbe coupée. Je me suis
dit que dans le fond de l’air il y avait certainement un petit peu de
bonheur, un tout petit peu. Alors j’ai
souri, parce que le bonheur c’est pour fabriquer du sourire, sinon ce n’est qu’une escroquerie de plus.
Je souris et – c’est bien cela
que j’ai ressenti comme inhabituel – la première personne que j’ai croisée, une
habituée comme moi, souriait aussi, d’abord seule, pour elle, comme moi, et
puis j’ai bien vu qu’elle me souriait. Elle qui tous les jours serrent les
dents pour ne pas risquer d’être obligé de répondre à mon regard, aujourd’hui
elle me sourit. Incroyable ! Je me dis que c’est un hasard, un heureux
hasard, que ce matin, enfin, elle est contente, peut-être même heureuse. Elle
est contente de cette journée qui s’ouvre, contente de ce qu’elle est, de ce qu’elle
fait. Tout simplement contente de vivre. Mais, je reste sur l’hypothèse du
hasard.
Quand j’arrive sur le quai je me
dis que le hasard a beau bien faire les choses, là c’est quand même beaucoup,
j’ai même pensé à un tournage : peut-être un film publicitaire sur le bonheur
de prendre le train ou la joie d’aller travailler. Mais non je me trompe, je
connais toutes ces silhouettes, je les croise tous les jours, certaines depuis
des années. Et là, tout le monde sourit, il y en même qui parle, et mieux
encore qui se parlent. Je n’en peux plus, ma joie déborde. Je vais enfin
pouvoir dire bonjour à toutes ces compagnies du matin sans qu’elles ne se
sentent agressées.
« Bonjour, bonjour, bonjour » !
Je suis comme un rossignol, je sautille
sur le quai, je suis empli d’un incroyable bonheur ferroviaire. Sur le quai
d’en face il semble que ce soit pareil. Je m’emballe, je me dis que je vais
enfin pouvoir parler avec cette jeune fille qui tous les matins, depuis trois
ans attend au même endroit, qui monte
avec moi dans le même compartiment qui descend dans la même gare. Je vais lui parler, tout simplement, elle va me répondre : je le sens, je le sais, je le veux.
Je m’approche d’elle, d’abord un
bonjour, puis un sourire, puis deux, ma bouche s’ouvre pour lui proposer une de
ces insignifiances qui ce matin seront de vraies perles à conserver pour ce
petit bonheur matinal qui nous a surpris en plein réveil. « Je, je
…. »
Et soudain, la terrible voix féminine
de la SNCF, terrible voix si belle, si chaude si sensuelle, cette voix qui fige
tout le monde sur le quai : « que va-t-elle annoncer, ce matin :
encore du retard, une annulation, peut-être ? »
« Votre attention s’il vous
plait : en raison de la réutilisation tardive d’un triste matériel, le
bonheur que vous respirez depuis ce matin, aura une durée indéterminée, nous
vous tiendrons informé de l’évolution de la situation : en cas de
difficulté à poursuivre votre voyage vers la morosité ferroviaire,
veuillez-vous adresser aux agents les plus tristes sur le quai »
J’ai baissé la tête, avalé mon
sourire et comme tous les matins j’ai regardé le cadran de ma montre.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Ce matin Jules s’est levé en sueur.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, elles résonnent, ou plutôt elles chantent au fond de son crâne douloureux.
Jules ne se souvient que très rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble même reconnaître cette voix. Une voix douce et gaie. Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée, comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant la compagnie de cette voix, comme une caresse qui le réconforte.
Tous les matins depuis dix jours il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ?
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix désormais familière. Il a même l’impression qu’elle se rapproche désormais
Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plait- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque.
Jules commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement ; il ne se passe pas journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres, il les bouge parfois légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages.
Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin reconnaissons le de l’obsession.
Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa bibliothèque. Une belle bibliothèque, bien fournie car Jules nous l’aurons compris aime les livres.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher.
Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime les oiseaux aussi, il est même passionné, il aime les observer, les écouter, et surtout, Jules aime quand ils s’envolent… Nous aurons donc compris que comme Jules aime les livres et qu’il aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux.
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Et d’un coup, d’un seul Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre toujours fermée. Jules saisit un de ces magnifiques livres, qu’il aime tant feuilleter. Celui qu’il tient est un livre sur les oiseaux de mer, il le sort délicatement, caresse amoureusement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement…
« Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ».
Le tribunal académique s’est réuni aujourd’hui dans son format le plus restreint. Car oui, il a bien fallu se résoudre à le convoquer. Une fois de plus, le cas qui lui est soumis aujourd’hui est un peu particulier.
Le plaignant est un personnage à part, chacun le connaît et pense l’avoir déjà rencontré. Mais rares sont celles et ceux qui peuvent le décrire, si ce n’est pour dire : « oui je l’ai vu, mais il est passé, si vite que je n’ai même pas eu le temps de lui parler. »
Vous l’aurez peut-être compris, le plaignant est le présent. Et évidemment, quand le président du tribunal procède à l’appel, il commence toujours par dire : « à l’énoncé de votre nom, je vous demanderai de bien vouloir répondre présent ».
Et il débute son appel.
Présent ?
…
Je répète : présent ?
C’est l’avocat de la partie civile, c’est-à-dire, de présent qui répond.
Présent est absent, monsieur le président, mais comme la loi m’y autorise je le représente…
Le président du tribunal soupire : il sait déjà que la séance va être compliquée. Il demande à la cour en formation restreinte d’être attentive car il va procéder à la lecture de la plainte déposée par le présent.
« Le présent, absent aujourd’hui, mais représenté par son mandataire, ici présent, a déposé une plainte pour je cite : oubli du présent, falsification du passé, escroquerie sur le futur et surtout, utilisation abusive d’un temps vaporeux, à savoir le conditionnel. »
« Le jury après avoir délibéré, informe le présent que s’il n’a pas été en mesure de prendre une décision concernant tous les temps, il a toutefois considéré que dans cette période, un peu particulière, les conditionnels suivants : il faudrait, il aurait fallu, nous aurions dû, ne pourront plus être employés qu’après avoir pris le temps de les prononcer dix fois de suite en se regardant fixement face à une glace. »
J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée Au recto de ta longue vie Tant de fois racontée Je vois un champ de rires Au rose si léger Une à une Les fleurs de papier se sont envolées Au verso quelques lignes ont noirci Et pleurent en glissant Tes derniers mots aux rimes inachevées
Entre deux épaisseurs de malaise Se glisse une ombre tremblante Une faible lueur s’invite au gris banquet Elle signe d’une main molle Au creux du bas de page Un mot doux qui brille en glissant
Je plonge des yeux encore fripés de nuit Dans une bleue et lointaine vallée Y coule le sourd torrent de mes mémoires rêvées J’entends chants et rires qui s’éloignent Et moi je reste sur les cimes lumineuses De ces doutes aux brumes enroulées
J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.
Parmi les pauses lecture que je m’accorde pendant mon chantier d’écriture, il y a eu ce magnifique roman de Grégoire Delacourt. L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensité poétique qui me provoque des vibrations.
/… Sa famille.
Des cultivateurs dans le Cambrésis. Vingt hectares de lecture fourragère. Quelques bêtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usées, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannée, un vieux cuir craquelé. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumé au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il précisé, mais pas vraiment la mer, une plage plutôt, celle des Argales, à Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me décevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour là, une histoire de lune, de planètes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salée, ah ça ! disait mon père à propos du sel, ça dépend des courants, des marées et même de la lune, André, c’est très compliqué, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’écrire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et façonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande récoltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerçait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…
Sur le tableau noir de mes désirs d’écriture J’ai tracé quelques lettres de brumes Des mots bleus se sont envolés A tire ligne jusqu’au bord d’une blanche feuille Que j’avais attendue Une phrase est là, en suspens Une autre aussi qui l’attend Je les regarde heureux Elle se sont aimées Avec mon consentement
Lorsque j’écris, sur le papier, avec un stylo-bille des plus commun, je ressens très fort la sensation de l’écriture. C’est un acte physique, qui laisse des traces. Et je me souviens alors de cette toute première phrase que j’avais écrite il y a quarante trois ans lorsque je décidai d’écrire un roman, mon premier roman, première pierre d’un chantier qui ne s’est jamais fermé, même dans les pires moments, ceux où l’inspiration est ballottée dans les intempéries de la vie. Je me souviens, j’avais 19 ans et j’écrivais : « J’ai la tête qui bourdonne, les mains moites. Mes jointures gardent en mémoire les arêtes du stylo. » En ce moment, presque tous les soirs mes doigts gardent en mémoire les arêtes de mon stylo.
Lassé de me cogner Aux angles mauves Du grand mur gris De vos molles promesses J’ai rêvé d’une fenêtre Ouverte sur le souffle bleu De nos demains heureux
Et si vous cessiez de vous haïr ! Oui c’est à vous que je parle, ne tournez pas la tête… Oui, vous, femmes et hommes enfermés dans vos camisoles idéologiques. Vous qui maniez avec dextérité la fine lame du mépris. Oui, vous, je vous en prie, prenez le temps, Il reste encore du beau pour espérer Vous niez ? Les autres, ce sont les autres me dites-vous. Les autres, toujours les autres : Les ceux qui ne savent pas, Les ceux qui ne comprennent pas, Les ceux qui dérangent les angles mous de vos certitudes carrées. Mais vous n’y êtes pour rien, vous êtes dans le vrai, vous le savez. Bien au chaud entre les raides épaisseurs de vos convictions avariées, Vous jugez, vous condamnez, vous accusez, C’est bien triste vous savez. Il faut vous redresser. Je vous plains, C’est vrai, Je voudrais tant vous dire Que tout n’est que rien, Que tout n’est que vain, Allez un effort s’il vous plait, Ce sera tellement mieux lorsque vous vivrez…
Il y a des mois que j’écoute Les nuits et les minuits tomber Et les camions dérober La grande vitesse à la route Et grogner l’heureuse dormeuse Et manger la prison les vers Printemps étés automnes hivers Pour moi n’ont aucune berceuse Car je suis inutile et belle En ce lit où l’on n’est plus qu’un Lasse de ma peau sans parfum Que pâlit cette ombre cruelle La nuit crisse et froisse des choses Par le carreau que j’ai cassé Où s’engouffre l’air du passé Tourbillonnant en mille poses C’est le drap frais le dessin mièvre Léchant aux murs le reposoir C’est la voix maternelle un soir Où l’on criait parmi la fièvre Le grand jeu d’amant et maîtresse Fut bien pire que celui-là C’est lui pourtant qui reste là Car je suis nue et sans caresse Mais veux dormir ceci annule Les précédents Ah m’évader Dans les pavots ne plus compter Les pas de cellule en cellule
Est-ce qu’il est encore possible aujourd’hui d’être tenté par l’optimisme ? J’ai bien précisé, tenté, ce qui vous me l’accorderez, est une nuance importante. Être optimiste c’est en ce moment, compte tenu du contexte, un peu osé, pour ne pas dire inconvenant, en prenant le risque, par un tel comportement, d’être suspecté d’indifférence ou d’aveuglement. Sur ce long chemin qui doit nous conduire à l’optimisme, il y a de nombreux obstacles : ce sont ce que j’appellerai les cailloux ou les ornières de la réalité. Non, c’est autre chose dont je parle, et c’est très clair dans mon esprit. Je suis tenté, oui tenté, par l’optimisme, c’est-à-dire que sur ce chemin évoqué, je ressens le besoin de tendre la main, ou le regard, vers autre chose que cette boue grise qui envahit un peut tout. Je vous entends déjà me répondre que la situation ne nous invite ni à être de doux rêveurs, ni des tendres naïfs. Il s’agit pour moi de regarder ce qu’il y a encore de beau, de réconfortant dans ce monde, et de se laisser tenter, de plonger dans cette gourmandise spontanée. Et si les occasions sont rares, il faut les saisir, et surtout, surtout, ne pas respecter les injonctions de toutes ces morales qui nous invitent à ne pas succomber à cette tentation. Mon choix est fait : le premier acte de ma résistance consiste à me réjouir de ce qui est beau, joyeux, humain, solidaire, lumineux… Enfin j’essaie…
Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel
son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près
de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les
chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en
produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est
légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai
que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, c’est
pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient
pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.
Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait
chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7
c’est le sud et le sud c’est les cigales. Le sud : l’air est sec, les
cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions
rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont
sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut
rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils
sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de
métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils
ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute
la place dans la machine à émotions.
Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence
bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les
bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le
savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille
qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé
celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait
une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un
autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les
bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris
dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur
le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie.
Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »
Extrait de mon quatrième manuscrit en cours d’écriture
Je vois brûler l’eau pure et l’herbe du matin Je vais de fleur en fleur sur un corps auroral Midi qui dort je veux l’entourer de clameurs L’honorer dans son jour de senteurs de lueurs
Je ne me méfie plus je suis un fils de femme La vacance de l’homme et le temps bonifié La réplique grandiloquente Des étoiles minuscules
Et nous montons
Les derniers arguments du néant sont vaincus Et le dernier bourdonnement Des pas revenant sur eux-mêmes
Peu à peu se décomposent Les alphabets ânonnés De l’histoire et des morales Et la syntaxe soumise Des souvenirs enseignés Et c’est très vite La liberté conquise La liberté feuille de mai Chauffée à blanc Et le feu aux nuages Et le feu aux oiseaux Et le feu dans les caves Et les hommes dehors Et les hommes partout
Tenant toute la place Abattant les murailles Se partageant le pain Dévêtant le soleil S’embrassant sur le front Habillant les orages Et s’embrassant les mains Faisant fleurir charnel Et le temps et l’espace Faisant chanter les verrous Et respirer les poitrines
Les prunelles s’écarquillent Les cachettes se dévoilent La pauvreté rit aux larmes De ses chagrins ridicules Et minuit mûrit ses fruits Et midi mûrit des lunes
Tout se vide et se remplit Au rythme de l’infini Et disons la vérité La jeunesse est un trésor La vieillesse est un trésor L’océan est un trésor Et la terre est une mine L’hiver est une fourrure L’été une boisson fraîche Et l’automne un lait d’accueil
Quant au printemps c’est l’aube Et la bouche c’est l’aube Et les yeux immortels Ont la forme de tout
Nous deux toi toute nue Moi tel que j’ai vécu
Toi la source du sang Et moi les mains ouvertes Comme des yeux
Nous deux nous ne vivons que pour être fidèles A la vie
Souviens-toi passager, Souviens-toi, C’est un mardi, Un petit mardi Aux bords affaissés. Tout va si vite, Tant de terres traversées Tant de terres séparées… Souviens-toi, Derrière la vitre,
C’est un homme qui pleure, Personne ne le voit. Chacun est à son clic, Les larmes ne s’affichent pas. L’homme regarde le monde, Les autres ne le voient pas, Rides sur le front, Ils habitent le monde numérique. L’homme pleure le monde perdu, Son monde frissonne et boite bas.
Au fond de la nuit la plus nue Pas trace de village sur la houle Je n’ai qu’à prendre ta main Pour changer le cours de tes rêves Embellie ton haleine malmenée par la rixe
Tous les sentiers qui te dévêtent Ont dans le lierre de mon corps Perdu leurs chiens leurs carillons La tige émoussée de l’étoile Fait palpiter ton sexe ému A mille lieues vierges de nous Nous restons sourds à l’agneau noir A toute goutte d’eau d e pieuvre Nous avons ouvert le lit A la pierre creuse du jour en quête de sang De résistance
On le disait homme du passé Plus rien n’est comme avant, homme dépassé Plus rien me dites-vous Permettez-moi de rire et d’en douter Je ne veux pas de ce monde sans ce soleil taquin Je ne veux pas de vos vies enfermées Dans un rectangle aux angles numériques Je n’en veux pas de vos matins incolores Sans cette douce lumière qui caresse Les restes mauves de la longue nuit Je n’en veux pas de vos morales hygiéniques Je n’en veux pas de vos peurs organisées Moi je suis un homme du toujours J’aime que mon souffle brise l’ombre du silence J’aime tous les rires de rien J’aime le chant de mes mots doux Qui dansent sur le papier J’aime le parfum de ces histoires d’hier Qui caressent mes lendemains Vous me disiez homme du passé Je vous ai déjà oubliés
Souviens-toi passager, Souviens-toi, C’est un mardi, Un petit mardi Aux bords affaissés. Tout va si vite, Tant de terres traversées Tant de terres séparées… Souviens-toi, Derrière la vitre,
C’est un homme qui pleure, Personne ne le voit. Chacun est à son clic, Les larmes ne s’affichent pas. L’homme regarde le monde, Les autres ne le voient pas, Rides sur le front, Ils habitent le monde numérique. L’homme pleure le monde perdu, Son monde frissonne et boite bas.
« J’attends longtemps. Parfois, je trébuche, je perds la main, la réussite me fuit. Qu’importe, je suis seul alors. Je me réveille ainsi, dans la nuit, et, à demi endormi, je crois entendre un bruit de vagues, la respiration des eaux. Réveillé tout à fait, je reconnais le vent dans les feuillages et la rumeur malheureuse de la ville déserte. Ensuite, je n’ai pas trop de tout mon art pour cacher ma détresse ou l’habiller à la mode.
« D’autres fois, au contraire, je suis aidé. À New York, certains jours, perdu au fond de ces puits de pierre et d’acier où errent des millions d’hommes, je courais de l’un à l’autre, sans en voir la fin, épuisé, jusqu’à ce que je ne fusse plus soutenu que par la masse humaine qui cherchait son issue. J’étouffais alors, ma panique allait crier. Mais, chaque fois, un appel lointain de remorqueur venait me rappeler que cette ville, citerne sèche, était une île, et qu’à la pointe de la Battery l’eau de mon baptême m’attendait, noire et pourrie, couverte de lièges creux.
« Ainsi, moi qui ne possède rien, qui ai donné ma fortune, qui campe auprès de toutes mes maisons, je suis pourtant comblé quand je le veux, j’appareille à toute heure, le désespoir m’ignore. Point de patrie pour le désespéré et moi, je sais que la mer me précède et me suit, j’ai une folie toute prête. Ceux qui s’aiment et qui sont séparés peuvent vivre dans la douleur, mais ce n’est pas le désespoir : ils savent que l’amour existe. Voilà pourquoi je souffre, les yeux secs, de l’exil. J’attends encore. Un jour vient, enfin… »
Une merveille, je le publie en deux courtes parties, il faut prendre de le lire, le relire, s’en imprégner comme d’un baume apaisant.
« J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes alors m’ont paru gris, la misère intolérable. Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j’admire les paysages, j’applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n’est pas moi qui parle. On me loue, je rêve un peu, on m’offense, je m’étonne à peine. Puis j’oublie et souris à qui m’outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j’aime. Que faire si je n’ai de mémoire que pour une seule image ? On me somme enfin de dire qui je suis. “Rien encore, rien encore… ”
« C’est aux enterrements que je me surpasse. J’excelle vraiment. Je marche d’un pas lent dans des banlieues fleuries de ferrailles, j’emprunte de larges allées, plantées d’arbres de ciment, et qui conduisent à des trous de terre froide. Là, sous le pansement à peine rougi du ciel, je regarde de hardis compagnons inhumer mes amis par trois mètres de fond. La fleur qu’une main glaiseuse me tend alors, si je la jette, elle ne manque jamais la fosse. J’ai la piété précise, l’émotion exacte, la nuque convenablement inclinée. On admire que mes paroles soient justes. Mais je n’ai pas de mérite : j’attends.
Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.
Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?
Amélie le repousse gentiment mais fermement.
Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.
Samedi 8 juillet 10 h 20
Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.
Elle a répondu sans résister à toutes les questions.
Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.
Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.
Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.
Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…
C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.
C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…
Mais comment êtes-vous entrée ?
J’ai profité de visites organisées. Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.
Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.
Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?
Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…
Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?
C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
Et après ?
La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.
Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.
Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ? Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
Une banderole ?
J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.
Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.
Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons. Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
Et ?
Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.
Amélie se tourne vers le commandant.
Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…
Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.
Attendez commandant j’ai une dernière question.
Il soupire.
Oui vite, je dois partir pêcher en famille…
Amélie sourit.
Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?
Valentine n’est pas surprise par la question.
Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…
Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim. C’est le commandant qui conclut.
Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.
Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.
Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…
Dimanche 9 juillet 16 h 15
Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois. Peut-être encore une forme de bizutage…
Dimanche 9 juillet 16 h 50,
Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.
Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.
Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?
Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.
Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,
Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.
Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
Vous l’avez gardé, on peut le voir ?
Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.
« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »
Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.
Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…
Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.
Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?
Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.
Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.
Et ensuite ?
On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…
Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….
C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.
Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !
Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.
Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.
On y va Emilie on nous attend.
Vendredi 7 juillet 19 h 12
Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale
Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…
Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…
Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….
Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.
On y va oui ou non ?
Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.
Vendredi 7 juillet 19 h 24
Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !
Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.
Il fait un bond en arrière.
Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?
Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !
Reculez madame !
Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…
Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.
Amélie se tourne vers le commandant.
Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.
Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.
Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.
Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…
Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.
Ça sonne commandant !
Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture ! Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.
Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.
On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.
Vendredi 7 juillet 18 h 50
Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose. Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.
Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.
Amélie aime immédiatement ce lieu.
Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,
Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?
C’est le plus âgé qui répond
Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici. Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.
Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.
Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?
Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.
Pas grand-chose, vous savez…
Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…
Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.
C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.
Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.
Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ? Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…
Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.
Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.
C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.
Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule. Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet. Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…
Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.
Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».
Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.
C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…
Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…
Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.
Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Je publie à nouveau, en plusieurs parties cette nouvelle qui a remporte un prix au concours d’écriture organisé par la médiathèque Louis Aragon à Martigues à l’automne 2003… Il s’agit du prix » un pan méconnu de l’histoire de Martigues »…
Les quatre demoiselles de Ponteau vues de la pointe de Bonnieu
Vendredi 7 juillet, 17 h 45
Commandant, commandant, vous m’écoutez, je vous dis qu’une des quatre cheminées fume.
Ils viennent de passer devant la plage des Laurons, déserte ce vendredi 7 juillet. Ils se rendent au bout de la pointe de Bonnieu. On leur a signalé ce matin un véhicule stationné depuis jeudi matin. Comme c’est calme aujourd’hui, il a proposé à sa nouvelle collègue, la Lieutenante Amélie Argol de l’accompagner. Ce sera l’occasion de lui faire découvrir le pays.
Depuis quelques semaines il ne court pas spécialement après les grosses affaires. En effet, le commandant Eugène Mollard est à quelques semaines de la retraite, et même s’il trouve la jeune lieutenante Amélie qui vient d’arriver au commissariat une équipière agréable, elle est un peu trop sur le qui-vive. Toujours prête à foncer, répétant régulièrement en fronçant les sourcils : « j’ai comme une intuition ». C’est peut-être parce qu’elle vient d’Aurillac. Elle devait terriblement s’ennuyer là-bas. Nommée ici, elle espère bien tomber sur des affaires un peu plus passionnantes.
Commandant, vous m’entendez je vous dis que la grande cheminée fume.
Le commandant ralentit, baisse machinalement la tête en direction des quatre cheminées. Amélie comprend à sa moue ironique qu’il n’est pas convaincu.
Impossible elles sont en arrêt depuis au moins 10 ans et le chantier de démolition débute à l’automne ; c’est certainement de la brume, elles sont très hautes tu sais…
Ces quatre cheminées elle en entendu parler dès son arrivée à Martigues. Elle irait même jusqu’à dire qu’elle connait déjà un peu le sujet.
Le jour de sa prise de poste, elle a reçu les représentants d’une association de riverains, plus ou moins écolos, luttant depuis plusieurs années pour la démolition des quatre cheminées de la centrale thermique de Ponteau. Elle se souvient encore des paroles du président.
Ça fait tellement longtemps que ça traîne cette histoire !
Ils venaient déposer plainte pour la dégradation de la façade de leur petit local.
Avec un pochoir, on a tagué plein de cheminées dont le sommet est coiffé d’un poing fermé.
Pas très grave en soi, et pour être honnête quand elle a vu les photos du cabanon « souillé », elle a même trouvé que cela lui donnait un certain cachet. Mais quelques jours après, ils ont trouvé dans la boîte aux lettres un tract avec, il faut le reconnaître, une magnifique photo des quatre cheminées accompagnée d’un message qu’ils estiment menaçant, émanant d’un obscur collectif : « les défenseurs des demoiselles de Ponteau ».
Lisez, le message est sans équivoque : « si vous touchez aux cheminées, il vous en cuira… »
Elle se souvient de son sourire pensant plutôt à un canular, à une blague de potaches irrités- et elle peut le comprendre- par les publications et les prises de position de cette association qui à les écouter voudrait anéantir la totalité de cette immense zone industrielle dont elle a bien compris dès son arrivée l’importance pour l’emploi et la richesse de la commune.
Elle se souvient même que comme il s’agissait de son premier jour au commissariat elle avait pensé à un coup monté des collègues, une sorte de bizutage…Cela paraissait tellement gros.
C’était il y a trois semaines et elle avait soigneusement enregistré la plainte précisant qu’elle s’en occuperait personnellement. En revanche, elle n’avait pas eu le sentiment qu’elle tenait là l’affaire qui lui ferait oublier la monotonie d’Aurillac. Aurillac où la détérioration d’une simple boîte aux lettres pouvait faire la une de la presse locale.
On pourrait s’arrêter commandant j’aimerai prendre une photo de la cheminée, je pourrai l’envoyer à la centrale et demander à EDF si c’est normal ?
On verra au retour, on ne va pas très loin. Tu verras, au bout de la pointe de Bonnieu on les voit tes cheminées. De toute façon ici, où qu’on aille on les voit…
Un peu comme des phares en quelques sorte. C’est peut-être utile pour les bateaux non ?
J’ai toujours beaucoup aimé que les angles puissent être ronds. Histoire qu’une fois au moins dans sa triste et droite vie aux figures imposées la géométrie se permette un rond de jambe, ou mieux encore une pirouette. Une belle et ronde pirouette. Ce serait chouette d’étudier la pirouette, d’en connaître toutes les formules, celle du périmètre, de la surface.
Mais revenons à notre angle qui défie par son rondeur la sévérité pointue de toutes les équerres. Il s’en moque et il est même fier tous les matins de me proposer de suivre le chemin qu’il me propose, tout en douceur.
Et par dessus tout il y a ces fameux angles morts qu’on vous signale, on vous met en garde : « attention aux angles morts ». Je me questionne, mais de quoi sont-ils morts, qui sont les vils auteurs de ce crime géométrique ? Et s’ils sont morts, ils ne sont plus, ils n’existent pas alors pourquoi nous dire de faire attention, que nous réserve t’ils ?
Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien n’ont rien à voir avec nous, et nous nous en occupons par ennui par peur par avidité par manque d’intelligence ; notre halo de lumière et notre bougie sont minuscules, si minuscules que nous ne le supportons pas, nous nous débattons avec l’Idée et perdons le Centre : tout en cire mais sans la mèche, et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse, comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes, et seules les tombes sont réelles.
Rêvons Ô oui rêvons du risque de joie Belle et bleue Elle roule sur la vitre de mes oublis Simple joie Jaillit dans le soudain Du tendresse matin Regarde elle brûle et brille Au coin mauve D’un œil qui glisse sur nos restes de larmes Odeurs de lilas Aux angles durs des rancœurs de l’hiver Rondissent en fleurant Elle est là Sautillante Frissonnante Fondue dans le brise chagrin Du lourd glacier de nos mémoires pour demain
Regarde Oh oui regarde Lève les yeux Oublie L’ombre épaisse des mauvais rêves De tes nuits agitées Glisse Penche-toi en riant A la fenêtre des absents Regarde Oh oui regarde La lumière est si belle Elle s’étire doucement Entre les tendres bras Du matin des amants Ecoute Oh oui écoute Tu l’entends te dire Je t’attends…
Immobile, face au port qui lui fait les yeux doux, Maurice enregistre tout, il accumule des réserves, pour demain, quand il tirera les couvertures de son lit et qu’il fermera les yeux. Il a marché sur le quai, lentement, très lentement, vite ça fait touriste pressé qui oublie que les dalles usées ont été polies par l’impatience de toutes ces femmes qui attendaient que la mer ramène leurs hommes, leurs fils, leur frère. Maurice sent tout cela. Amarré, à quelques mètres un petit chalutier. Ils sont deux à hisser des caisses sur le bord. Maurice ne regarde pas le contenu des casiers, il ne veut pas s’ébahir à la vue des poissons luisants oubliant ceux qui sont allés les chercher. Il regarde leurs mains. Ce sont des mains qui semblent vivre seules, qui ne s’agitent pas inutilement. Les gestes sont précis, lents, définitifs. Elles plongent d’une caisse à l’autre saisissent des poissons avec respect, délicatesse. Maurice se souvient des mains du poissonnier. Ce ne sont pas les mêmes, ce sont des mains qui ont oubliés d’où vient la sole ou le bar, des mains pour découper, pour écailler, pour peser, pour rendre la monnaie. Ils les regardent, ils ne se parlent pas, c’est inutile : ils viennent de passer une journée en mer, à travailler, en plissant les yeux, à cause du soleil, du sel, de la peur, de la fatigue. Maurice comprend qu’on ne parle pas à la mer comme à n’importe qui, on ne parle pas de la mer comme s’il s’agissait simplement d’une étendue d’eau. Il est temps. Maurice doit rentrer, à l’intérieur, dans les terres. Il n’est pas triste, il reviendra. Il sait à cet instant qu’il n’est plus et ne sera plus jamais le même. Aujourd’hui tant de sensations ont accosté dans son port intérieur. Il lui faudra plusieurs jours pour décharger. Maurice reviendra, il reviendra et partira sur un bateau, sur son bateau…