Alors ils ont choisi. Tout a été organisé pour que les enfants citoyens puissent s’exprimer et choisir. Ainsi, au début du séjour, on leur a demandé d’inscrire sur un bout de papier la ou les activités souhaitées. Le soir, lorsque les animateurs de l’équipe de grands, des pré ados comme on dit pour faire scientifique, ont dépouillé les bulletins, il y a eu un premier choc. Beaucoup d’enfants n’ont pas été surprenants ni originaux dans leurs choix. On a retrouvé les grands classiques : la peinture sur soie, la pyrogravure, le ramassage des coquillages et la construction de cabanes. Mais surtout, quelques enfants ont choisi comme seule occupation l’activité « RIEN ». Il a fallu qu’ils réfléchissent ces animateurs spécialisés. Il a fallu qu’ils admettent qu’il serait impossible de refuser ce choix. Puisqu’ils avaient dit aux enfants : » vous avez des droits, utilisez-les «, ils ne pouvaient pas se contredire en éliminant, de manière autoritaire, le choix de six citoyens. C’est ainsi que le lendemain matin, sur le grand tableau de la citoyenneté, celui où chacun doit inscrire son nom en face de l’activité choisie, il y a une case réservée à RIEN. Plus exactement un emplacement est prévu pour ceux qui ont choisi de ne rien faire… Les animateurs, conseillés par le directeur, ont décidé d’aller jusqu’au bout du projet. Avec, il est vrai, le secret espoir que rapidement les choix se portent sur des activités classiques. Et surtout que la case RIEN n’ait plus aucune utilité. Tous les matins de la première semaine, Armand, Fanny, Jacques, Boris, Julien et Virginie s’inscrivent pour ne rien faire pendant les périodes où l’activité dominante n’est pas proposée. Ils ne veulent rien faire. Ils veulent être tranquilles, ensemble. Ils ne veulent plus pratiquer des activités qui ne sont que de pâles imitations de ce qu’ils subissent toute l’année à l’école. La différence c’est qu’ici on est en maillot de bain et qu’on a le droit de tutoyer les adultes. Pendant que les autres construisent des cabanes, participent à des concours de châteaux de sable, enfilent des perles, collent des bouts de laines sur des pots de yaourt ou construisent des flèches polynésiennes, eux, ils ne font rien. Rien de productif, rien qu’ils puissent ramener à la maison pour compléter l’exposition permanente des dessus de télé. Pour les surveiller, on dit pour les encadrer, on a désigné un jeune animateur stagiaire. Comme il n’est que stagiaire, il ne sait presque rien faire. Et ils ont cru comprendre, qu’il n’aimait rien faire. Il est animateur, parce que son frère l’est aussi. Il lui a expliqué que c’était super, surtout pour l’ambiance, le soir, quand les gamins sont couchés. Les enfants, ce n’est pas son truc, mais comme son frère lui a expliqué que dans cette colonie on ne les avait pas tout le temps sur le dos et qu’en plus il y aurait un arrivage de nouvelles animatrices, il n’a pas hésité. Alors, comme il n’est que stagiaire, et qu’il ne sait presque rien faire, il n’a pas eu le choix. A l’issue de la première réunion, il s’est retrouvé responsable de l’activité RIEN. C’est facile, puisqu’ils ne font rien. Quelquefois, ils parlent ou plutôt ils murmurent. Ils lisent des histoires. Surtout Armand qui vient à l’atelier RIEN avec un gros document relié de la taille d’une ramette. Il le lit. Parfois, il y en a qui écrivent, ou qui recopient. Il ne sait pas ce qu’ils trament mais comme ils le laissent tranquille cela lui est égal. Il se contente de les regarder. C’est ennuyeux d’observer des enfants qui ne font rien, ou pas grand chose, alors il s’endort. Il faut dire que le sommeil lui manque car la nuit il n’est plus stagiaire et n’a rien à apprendre. Le plus fastidieux, ce sont les réunions pédagogiques, parce que forcément quand vient le moment du bilan, il n’a rien à dire. Evidemment au début de la deuxième semaine quand les autorités pédagogiques se sont aperçues que le même groupe d’enfants s’entêtait à ne s’inscrire qu’en face du RIEN elles leur ont demander de justifier ce choix. C’est Fanny, une ancienne, qui a répondu pour les cinq autres. Elle a expliqué que c’était simplement parce qu’ils avaient envie de ne rien faire. Comme en plus on leur donnait la possibilité de choisir, ils ne voyaient pas pourquoi ils s’en seraient privés. Elle a même ajouté qu’elle ne comprenait pas pourquoi on ne posait pas la même question à ceux qui choisissaient depuis le début de la semaine l’activité « fabrication de colliers en coquillages »… Un jour, le directeur a voulu les rencontrer pendant qu’ils étaient en atelier RIEN. C’est un jeune directeur dynamique qui n’hésite pas à se jeter à l’eau pour faire rire les plus petits et les animatrices un peu coincées. Pour se distinguer des autres il est toujours torse nu sous une grande salopette en jean ternie par de nombreux bains de minuit. Comme à son habitude, et comme son statut le lui permet, il a commencé par leur passer la main dans les cheveux. Pour bien leur montrer qu’il venait en ami, en complice même. Mais surtout, pour se rassurer, car il les connaissait bien. Particulièrement Armand et Fanny. Il avait pu tester, l’année précédente, les humeurs un peu particulières de ces deux spécimens. Il a commencé par prendre une longue inspiration, puis s’est lancé dans un grand discours. Sur la vie : comme quoi il fallait apprendre à faire des choix désagréables, comme quoi on ne pouvait pas toujours faire ce dont on a vraiment envie. Il a prétendu aussi qu’un âne qui ne goûte que du foin ne mange que du foin, et que pour effectuer de bons choix il fallait un peu se forcer. Armand a souri et a dit qu’il s’inquiétait inutilement. Il lui a affirmé qu’ils étaient heureux, comme ça, à ne rien faire, et qu’il ne comprenait pas pourquoi on venait les embêter. Il a conclu en lui expliquant que s’il ne voulait plus que cette activité soit choisie, il ne fallait plus la proposer. Et s’ils le faisaient, alors ce ne serait plus une colonie de citoyens mais une colonie tout court. Fanny, beaucoup plus sèche, a ajouté que ce n’est pas quand on a fait une erreur qu’il faut réfléchir, mais avant. Elle a déclaré que s’ils étaient obligés de s’inscrire dans d’autres activités, sa démocratie c’était du bidon.
Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca… C’était une collection inutile, qu’il ne montrait pas. Les autres n’entendaient pas les mêmes mélodies. Il en avait parlé à Armand, une fois, mais il n’avait pas été convaincu. C’était un peu tôt, il aurait fallu, pour qu’il puisse apprécier les saveurs de ces mots, attendre quelques années de plus. Au bout du compte, Marc s’était laissé convaincre et avait conclu que ce serait la meilleur façon d’utiliser intelligemment le micro ordinateur familial. On avait donc choisi la colonie Internet avec des arrière pensées éducatives. C’est encore une fois « on » qui impose sa loi. On a choisi. On. Le fameux « on » pronom personnel impersonnel de la troisième personne du singulier. Il est singulier, ce pronom qui se permet de prendre la place d’un seul ou d’une multitude. Il est singulier ce pronom qui regroupe parfois sous son anonyme dictature des foules énormes.
On avait pensé, avec ton père. (Et le on singulier, devient pluriel grâce à l’entrée en scène d’un complice qui lui donne force de loi.) On avait pensé que tu pourrais choisir cette colo à dominante informatique. On avait pensé que tu aimerais certainement t’initier à Internet. Comme on vient d’acheter un micro, on s’est dit que ça pourrait toujours te servir.
Et tout le monde est content. Ou plutôt on est content. Tant pis, si le fils ou la fille préférée aurait souhaité une colonie dominante chasse aux escargots, ou apprentissages des chants d’oiseaux. Armand, lui, n’avait pas eu la sensation d’être manipulé. Bien au contraire. On avait envoyé le formulaire d’inscription le jour même. Armand, n’a pas eu à regretter. D’une part, l’activité l’a passionné et d’autre part cela lui a permis d’élargir le groupe qu’il avait constitué avec Fanny et Virginie l’année précédente. Ils se sont rapidement retrouvés à six dans les mêmes activités. Hormis leur attirance pour Internet et la lecture de romans d’aventure, ils ont en commun de détester la plage. Surtout quand il faut se déplacer en groupe. Et plus encore, quand le groupe doit marcher en rangs serrés. Quant aux baignades, elles se déroulent à l’intérieur d’un parc que les spécialistes de l’animation aquatique appellent un périmètre. Il faut entrer dans l’eau quand l’animateur l’a décidé et en sortir quand le coup de sifflet du maître nageur a retenti. Armand et les siens sont allergiques à tous ces jeux stupides qu’on leur propose continuellement dans le but de les éduquer dans la joie et la bonne humeur. Ils sont exaspérés par les animateurs couvrant le bruit des vagues avec leurs cris stupides et par les animatrices qui n’ont d’yeux que pour les abdominaux du maître nageur, toujours entre deux sommeils. Depuis le temps, ils connaissent tous les rites des colonies. Aujourd’hui ils n’aspirent qu’à être tranquille. Ce qu’ils préfèrent, c’est qu’on sollicite leur avis. Le premier jour, le directeur adjoint, chargé de la pédagogie et des équipes de grands, explique que cette année on a décidé – tiens, encore le on – de les éduquer à la citoyenneté. Comme la plupart ignorent le sens de ce terme, il a expliqué qu’être citoyen dans une colonie c’est pouvoir choisir…
Cette colonie a été semblable à celles qu’Armand a déjà connu. Armand est un habitué de ces séjours éducatifs. Il est un habitué et s’y est habitué. Comme pour les vacances vertes avec la tante Annette. Ses parents se sont rencontrés en colonie. Ils y ont vécu parmi les plus beaux moments de leur vie… Alors, pour une fois, ils ont décidé d’imposer ce type de vacances à leurs enfants. Aujourd’hui, Armand leur reproche de vivre sur leurs souvenirs, de s’imaginer que tout sera extraordinaire parce qu’ eux l’ont vécu, parce qu’ eux l’ont voulu. Il aurait préféré qu’on lui impose franchement plutôt que de le manipuler en lui décrivant un monde qu’il n’a jamais rencontré. Il ne détestait pas ces séjours collectifs mais n’était pas un passionné. Heureusement que cette année il y avait une dominante : une initiation à l’informatique et au réseau Internet. Le prospectus expliquait que les enfants pourraient, en plus des autres activités traditionnelles, se perfectionner dans l’utilisation de ce nouveau moyen de communication. Armand se souvenait du slogan qui l’avait attiré : » Avec Internet, la super colo devient la cyber colo ». Avec du recul, il se dit que c’était bien un slogan de gentils animateurs dévoués. Juste ce qu’il faut de niaiserie pour bien montrer qu’on ne s’adresse qu’à des enfants. Il se souvient que sa mère n’avait pas été attiré par ce titre accrocheur. Par contre ce qui l’avait facilement convaincue, c’était la référence, quelques lignes plus bas, à la « pédagogie ». Il était expliqué que les enfants bénéficieraient de la même démarche d’apprentissage que celle appliquée dans les stages de formations d’animateurs. Toujours les souvenirs ! Les stages cette fois ci. Ces stages intensifs, où semble t’il, elle connut ses premiers émois amoureux durant les longues veillées où l’on dansait le folk au son de la pédagogie nouvelle. Armand n’eût donc pas besoin d’insister. Sa mère qui souffrait de nostalgie chronique, à la simple évocation de ses premières maladresses amoureuses, accepta tout de suite. Evidemment, cette colonie était plus coûteuse. Trente pour cent de plus ! Mais c’est normal, il faut que les parents comprennent et acceptent que la qualité pédagogique a un prix… Et Armand entra dans le cercle fermé des « internautes ». Ce séjour tombait bien. Ses parents avaient décidé de vivre avec leur temps, de s’installer dans la modernité. Ils s’étaient équipés d’un micro ordinateur familial. Ce ne fut pas sans réticence. Marc considérait ce nouvel outil comme l’impitoyable bourreau du papier et des émotions qu’il procure. Il avait fini par céder car il savait ses craintes considérées comme archaïques. Il n’avait pas le droit, pour rester fidèle à ses principes, d’abandonner ses enfants au bord d’une route à regarder passer les autres. Il avait confiance, espérant qu’Armand ne se transformerait pas en un prolongement organique d’une de ces machines électroniques. Marc était amoureux des mots et s’était inquiété du jargon utilisé pour faire tourner cette planète Internet. En essayant de lire quelques brochures et articles dans la presse spécialisée il avait été surpris des possibilités offertes par ces nouvelles techniques. Mais il fut effrayé par la pauvreté de cet espèce de langage ésotérique. Il voulait bien admettre qu’il était obtus, mais il ne supportait pas ces termes artificiels, tels que web, cybercafé, e mail, modem. Ils lui rappelaient les onomatopées vociférées par les robots des mauvais dessins animés japonais. On ne savait jamais s’il s’agissait de véritables mots ou de sigles prononcés phonétiquement.
Voilà pour le vieil homme. – Mais moi, à la fin de ce récit, et dussé-je mourir aujourd’hui même, je me vois maintenant au milieu de ma vie, je contemple le soleil du printemps sur ma feuille blanche, je repense à l’automne et à l’hiver, et j’écris : Narration, mon Saint des Saints, rien n’est plus que toi de ce monde, rien n’est plus juste que toi. Narration, patronne du Guerrier Lointain, ma maîtresse. Narration, le plus spacieux de tous les véhicules, char céleste. Œil de la narration reflète-moi, car toi seul sais me reconnaître et me rendre justice. Bleu du ciel, descends jusqu’à l’abîme par la narration. Narration, musique de la sympathie, fais-nous grâce, donne-nous la grâce et sanctifie-nous. Narration, mélange fraîchement les caractères, parcours de ton souffle les successions de mots, assemble-toi en écriture et trace dans le tien notre dessin à tous. Narration, recommence, c’est-à-dire renouvelle ; repousse encore et à nouveau une décision qui ne doit pas être (…) Successeur, quand je ne serai plus, tu me trouveras au pays de la narration, dans le Neuvième Pays. Narrateur dans ta cabane en plein champ envahie par les herbes, toi l’homme doué du sens de l’orientation, tu peux tranquillement te taire, garder peut-être le silence dans les siècles des siècles, écoutant l’extérieur, descendant à l’intérieur de toi-même, mais ensuite, roi, enfant, rassemble tes forces, redresse-toi, appuie-toi sur tes coudes, souris à la ronde, reprends une profonde respiration, et fais à nouveau entendre celui qui apaise tous les conflits, ton : « Et… »
Armand n’admet aucun débordement affectif. Il redoute ces fins de colonies où tout le monde s’essaie à la tristesse. Ces effusions sont inutiles, exagérées ou hypocrites. Il n’est pas dupe et distingue l’ombre grise des adultes dissimulés derrière les gentils animateurs dévoués. Les adultes, Armand les a éliminés. Hormis son père, et peut être un certain Eugène Mollard dont il a conservé le manuscrit au fond de son sac. Il le lira ou le racontera aux autres, aux quelques uns, trop rares, qui pourront le comprendre. Le rite est incontournable : c’est à qui mouillera le plus l’embrassé de ses ruissellements nostalgiques. Les « on s’écrira » fusent autant que les « c’était super ». Sans parler de ceux qui se tiennent par la main, les yeux dans le vague. Il s’agit des plus grands, les ados comme on dit, et des plus jeunes animateurs, qui dans ces cocktails de sanglots ne se distinguent pas de la masse. Armand attend que le vent de la niaiserie se calme. Il s’est mis à l’écart. Avec lui, Jacques, Boris, Julien, Fanny et Virginie. Ils l’entourent, ne disent rien. Ils ont hésité à participer, ne serait ce que du bout des lèvres, à ces embrassades spontanées. Ils ne sont pas aussi durs que lui. Hormis Fanny. Mais il a réussi à les convaincre, une fois de plus, du ridicule de ces épanchements lacrymaux. C’est un groupe soudé. On ne les voit pas communiquer. A les observer, on comprend qu’un lien très fort les unit. On ne peut que supposer, parce qu’en leur présence, on se sent mal. Très mal. On éprouve la sensation désagréable d’être épié. Patiemment, ils attendent que tout soit terminé. Animateurs et enfants n’en finissent plus de s’étreindre. De temps à autre, ils jettent un regard en direction d’Armand, de Fanny, des autres. Mais aucun n’ose approcher. L’autobus entre dans la cour en roulant au pas. Les cris sont perçants, stupides aussi. Le car s’immobilise dans un long soupir de frein. Un soupir de soulagement pour Armand et les siens. Bientôt ils seront en gare de Nantes, où les tris s’effectueront en fonction des destinations. Bientôt ils se retrouveront, ailleurs, dans un nouveau monde : le cybermonde. Bientôt ils commenceront à tisser une toile d’araignée entre Saint Etienne, Paris, Villeurbanne, Istres, Limoges, et Rennes.
Ce mardi onze avril, Marc a reçu un paquet provenant des éditions Grissart. Il contient une dizaine de manuscrits. Il les pose en tas sur un bureau déjà envahi à ses quatre points cardinaux de papiers sous toutes formes : reliés, agrafés, froissés, déchirés, empilés. Il ne prend même pas le temps de les découvrir, de les soupeser. Il agit de manière routinière, se dit qu’il aura bien le temps de se plonger dans ces lectures difficiles. Pendant quelques secondes, son regard est attiré par le nom, un peu ridicule, d’un de ces apprentis écrivains. Il s’agit d’un certain Eugène Mollard. En quittant son bureau, Marc se dit que la première erreur de ce peut être futur prix Goncourt est de ne pas avoir choisi un pseudonyme. Il oublie ce nom et songe à l’ampleur de la tâche qui l’attend. Les éditions Grissart le connaissent et lui autorisent des délais de lecture plus important que l’usage. Il est vrai que la patience est une des premières qualités à travailler pour entrer dans le monde de la littérature. Quelques minutes seulement après avoir reçu ce colis il l’a déjà enseveli sous le fatras de papier de son bureau et dans un coin reculé de sa mémoire. Chaque année, à Pâques, Armand doit subir la semaine de vacances à la campagne chez une tante célibataire qui vit entourée de chats et de rideaux mauves. Il aime le silence et la nature mais appréhende de plus en plus ce stage rural imposé par la diplomatie familiale. C’est un vendredi soir, le quatorze avril, qu’Annette, sa tante biologique dans tous les sens du terme vient le chercher. Il redoute l’ennui. Surtout s’il pleut. Il ne trouve rien à lire dans sa bibliothèque personnelle. Il sait que son père trouverait de bonnes histoires sortant de l’ordinaire à lui proposer. Mais aujourd’hui Marc est absent, comme chaque fois que la tante Annette passe à la maison. Juste avant de grimper dans la 403, mauve bien sûr, prétextant une envie pressante, il est passé par le bureau de son père. Ce n’est pas interdit, mais il n’est pas non plus recommandé de s’y rendre en cachette. Il fouille les différents amoncellements de livres mais n’y trouve pas de quoi satisfaire son appétit. Il s’apprête à abandonner ses recherches lorsqu’il aperçoit les manuscrits. Depuis quelques temps déjà il souhaite découvrir ce qu’est un livre à l’état brut. Il saisit le premier de la pile et a juste le temps de le glisser dans son sac entre le gros pull en pure laine des Pyrénées et l’épais pyjama pour les longues nuits campagnardes encore fraîches. Ce fut une de ses plus belles semaines à la campagne. Il n’avait jamais rien lu de pareil. Il avait eu la main heureuse. Ce n’était pas un livre pour enfants bien sûr, mais il leur était adressé, un peu comme un message. Le dernier chapitre l’avait un peu déçu. Il était un peu naïf, un peu commun. Il aurait bien voulu savoir à quoi ressemblait cet Eugène Mollard. La semaine suivante, Armand s’est procuré un dépliant sur la colonie Internet et l’a laissé traîné négligemment sur la table…
Marc a peu de temps à consacrer à Armand et se le reproche. Il essaie de compenser ce déficit en lui accordant des moments de grande complicité. Il connaît son fils et sait qu’il n’est pas disposé à supporter la présence inutile d’un adulte. Mais il ne peut éviter l’inquiétude. Il s’interroge sur son rôle, sur la qualité de cette relation qu’il imagine authentique. Son travail consomme trop de ce temps précieux, ce temps qu’il ne parvient pas à morceler. Armand n’a jamais complètement compris en quoi consistait le métier de Marc. En classe, il est embarrassé lorsqu’il faut parler de la profession du père. Il explique que son métier c’est lire. Les autres se moquent et lui répondent qu’on ne peut pas lire tout le temps que quand on lit c’est comme si on ne faisait rien, que quand on lit c’est qu’on ne travaille pas. Ils disent que lire, c’est un loisir. Un métier c’est ce que l’on fait tout le temps. Armand répond que son père lit tout le temps, même quand il ne travaille pas. Marc est un artisan un peu particulier. C’est un travailleur indépendant qui passe son temps à lire. Il n’est ni archiviste, ni bibliothécaire comme il répond parfois pour simplifier et éviter d’inutiles explications. Il travaille sur contrat, pour le compte de grandes maisons d’éditions, d’entreprises, d’universités ou pour son propre compte. Les commandes sont variées. Il arrive qu’une entreprise le sollicite pour l’aider à préparer un dossier concernant un produit, un concept. Il intervient parfois en amont des agences de publicité. C’est ce qu’il aime le moins, parce qu’il prend peu de plaisir à fouiller dans des ouvrages techniques à dominante économique. Le seul avantage, c’est qu’il s’agit d’une activité financièrement intéressante et il est le meilleur pour dénicher l’information qui aurait échappé à n’importe qui. Parfois le contrat est plus en rapport avec ce qui le passionne : les mots, les beaux, ceux qui s’assemblent délicieusement pour former de belles grappes d’émotion. C’est le cas actuellement. Une grande maison d’édition parisienne lui a demandé de préparer les matériaux pour réaliser une anthologie de l’émotion écrite. Il est chargé de découvrir dans tous les écrits, paraissant parfois dans l’anonymat le plus complet, des crus exceptionnels. Il essaie de rencontrer, au gré de ses lectures, guidé par sa seule sensibilité, un chapitre, une page, une phrase lui provoquant une grande secousse. Il doit éprouver de véritables orgasmes littéraires. Ce sont les éditions Grissard qui lui ont confié cette mission. Chaque jour, il butine. De livres en livres, de pages en pages, il cherche, il trouve et enrichit sa réserve de « miel » littéraire. Il ne rejette rien, ne se laisse pas hypnotiser par les seuls chefs-d’œuvre médiatiques et se pose souvent sur des perles rares que des presque anonymes ont abandonné avec désespoir. Il y rencontre des mots aux couleurs extraordinaires, à la saveur ronde, musicale dont il s’imprègne pour mieux les déguster. En ces moments là, il est plus un goûteur qu’un lecteur. Comme l’œnologue, il lui arrive de recracher avec dégoût un morceau trop aigre, trop complexe, cherchant simplement à copier de grands crus à la réputation installée. Mais les larmes lui montent aux yeux, quand il découvre un véritable Château Margaux littéraire qui deviendra un grand cru, à protéger, à bonifier, à partager. Au milieu de ses livres, dans les bibliothèques, chez les bouquinistes ses amis, plus rien n’a d’importance. Armand est très loin. A la maison, il y a les manuscrits. Il en reçoit une dizaine par trimestre. Il intervient souvent en deuxième lecture, pour confirmer un avis, mais il peut aussi être le premier à découvrir la production d’un amoureux de l’écriture. Il est très exigeant, ne se montre jamais enthousiaste, et relit parfois plusieurs fois avant de rédiger une note de lecture. Depuis trois ans qu’il exerce cette fonction, il n’a connu que trois ou quatre véritables émotions. De celles qui vous secouent si fort, que lorsque vous fermez le livre vous en êtes encore tout tremblant. Hormis ces quelques exceptions, il lui faut supporter de nombreuses confessions dont il ne retient que la monotonie.
Armand habite un quartier résidentiel de Saint Etienne. Quartier tranquille, isolé de tout, le meilleur comme le pire, où même le vent ne prend pas le temps de s’arrêter. Il ne fait que passer, juste au dessus du lotissement tassé au creux d’un vallon protégé. Armand aime le vent et les bruits inquiétants qui l’accompagnent. Des bruits dont on ignore s’ils en sont l’origine ou le résultat. Ici on les entend lorsqu’il traverse, là haut sur les hauteurs des Condamines. Armand s’ennuie. Il attend que la nuit tombe et commence les rêves. Des rêves de puissance, des rêves de folie. Il construit des mondes bouillonnant comme le métal en fusion. Des mondes de vents, avec des cris. Avec des morts aussi, pour que les cris s’expliquent. Armand n’est pas un enfant bizarre, mais il réussit à apprivoiser le temps en fabriquant des histoires abominables. Abominables pour les autres, ceux qui pourraient les entendre. Mais Armand s’en moque, ces histoires lui appartiennent et il n’en fera profiter personne. Armand a onze ans, mais paraît plus. Il est l’aîné d’une famille de trois enfants. Son frère et sa sœur ont peu d’écart avec lui mais il n’en profite pas. Il est comme un fils unique. Il les aime, mais se passe d’eux. Ce qu’il désire, c’est qu’on le laisse tranquille, qu’on ne lui pose pas de questions. Il est atteint d’indépendance. Une indépendance naturelle, qu’il n’a ni à revendiquer ni à défendre. Il a le privilège de vivre avec des parents qui respectent les nuances que la loterie génétique a déposé sur chacun de leurs descendants. Ils sont convaincus que la meilleure éducation est celle qui apprend les différences, celle qui respecte chacun, quel que soit son âge quel que soit sa taille. Ils estiment qu’il ne peut y avoir communauté de vie sans certaines règles, strictes, auxquelles adultes comme enfants doivent se soumettre. Dans cette famille on prévoit de ne jamais poser de questions indiscrètes, inutiles ou stupides. Il faut préserver l’intimité de chacun, l’aider à s’aménager un espace inaccessible. Il faut avoir confiance en celui avec qui on partage un morceau d’existence. Le mensonge est impossible. Il n’a pas lieu d’être, il est un non-sens, un anachronisme, il a perdu son utilité. Armand ne se plaint pas et ne manque de rien. Il n’est pas exigeant. Il n’aime pas tous ces jouets que les autres enfants entassent et oublient dans leurs placards. Armand préfère lire, ne rien faire, rêver. Rêver en écoutant le vent. Le vent qui souffle là haut, sur les crêtes. Le vent qui produit un grondement pareil aux soupirs des trains gravissant péniblement, plus bas dans la vallée la côte de Terrenoire. Armand est un enfant attachant. Il remplit toutes les conditions requises pour être considéré comme mignon. « Qu’il est mignon ce petit… » Il déteste ce mot signifiant charmant aussi bien que gentil. Il n’aime pas ces compliments sucrés réjouissant plus ceux qui les jettent que ceux qui les reçoivent. Quand il entend mignon il voit de beaux bébés joufflus, dégoulinant de gazouillis attendrissants. Armand aime les livres. Il est fasciné par ces volumes un peu secrets incrustés dans le moindre espace de vie de chaque pièce. Entassés, fermés il les imagine cage. Quand il le peut, il les ouvre pour que s’envolent les mots. Armand est privilégié, son père, Marc, consacre sa vie aux livres. Il est une espèce de bibliothécaire, d’archiviste, un de ces êtres exceptionnels pouvant vivre d’une passion. La journée, au milieu des livres, il travaille et le soir il se plonge dans la lecture des manuscrits que les éditions Grissard lui envoient au début de chaque trimestre. Il est lecteur. Armand trouve merveilleux que son père puisse ouvrir autant de cages. Armand ne parle jamais à Marc des histoires qu’il imagine. Il a peur de décevoir, d’être ridicule. Il attend que le moment soit venu pour l’inviter dans ses mondes de vents violents. Armand admire son père en silence pour ne pas avouer qu’il l’a choisi comme modèle. Il lui parle peu et écoute ses révoltes, ses discours passionnés. Il ne comprend pas tout mais retient l’essentiel. Il sait que Marc n’aime pas l’artificiel, le forcé, ce qui se montre dans les vitrines. Il explique que les hommes ne dévoilent pas ce qu’ils ont de plus beau, qu’ils le conservent dans une zone protégée. Parfois ils l’ouvrent, pour d’autres, pour ceux qu’ils aiment. Son père est un homme des arrières-boutiques, des quartiers oubliés. Pourtant il ne le supporte pas, quand il lui reproche de rester seul. C’est plus fort que lui, il se culpabilise et s’obstine à pratiquer un sport avec lui. Pour lui faire plaisir, parce que c’est normal qu’un père ait une activité avec son fils… Armand n’aime pas le sport, Marc encore moins et cela rend ces moments, heureusement très rares, tristes et ridicules. Ce qu’Armand apprécie c’est qu’il lui parle normalement, sans réfléchir indéfiniment aux conséquences à prononcer tel mot plutôt que tel autre. Il attend qu’il lui parle de son dégoût de ce monde où l’on ne pleure plus que sur des images numériques, de ce monde qui ne sait plus écouter ni le vent, ni la pluie sur les feuilles, ni aucun de ces bruits qui font comme une musique quand on les accepte. Il aime qu’il lui parle de ce qu’il découvre, lit, écrit. Dans ces moments là, Armand se sent puissant, indestructible, capable de parler de ses histoires, de ses rêves, de ses peurs. Mais il se tait, parce qu’il doute et ne veut pas rompre la magie de ces instants rares. Avec Lucie, sa mère, tout est différent. Pour elle, il correspond à l’image de l’enfant de onze ans. Il ne triche pas, se sent incapable de l’inquiéter ou de la décevoir. Elle est gaie, pleine d’amour et de tendresse. Elle n’est ni collante, ni sirupeuse, juste ce qu’il faut pour donner envie de l’aimer. Armand est son complice. Ils se fâchent pour des futilités, pour se retrouver, en rire. Alors ils sont bien. Elle se confie à lui, lui dit son amour, pour lui, pour tous. Elle lui parle de Marc, lui explique qu’il est pénible, distrait, détaché de la réalité. Armand ne la contrarie pas, il l’écoute. Elle a besoin de ces moments d’épanchements pour reconstituer son stock d’enthousiasme. Elle en a besoin : elle est infirmière dans un service de gérontopsychiatrie…
Il vivait seul, et passait ses dimanches avec sa sœur Justine. Elle habitait à quelques rues avec trois enfants dispensés de père. Il ne venait pas parce qu’il était invité, il venait parce qu’il le fallait. C’était la seule façon de garder le contact avec ce qui l’avait fait Mollard, Mollard Eugène. Justine était sa petite sœur, de huit ans sa cadette. Aujourd’hui comme hier, avec la patience de ces personnes qu’on imagine être nées pour les autres, elle le supportait sans rien demander. Il observait les enfants. Pendant de longues heures il les étudiait avec l’attention passionnée et le regard glauque d’un entomologiste amateur. Il cherchait un indice, une trace de ce qu’il avait été. Ils en étaient agacés. Justine réclamait leur indulgence, mais ils ne voulaient plus dilapider leurs dimanches avec Eugène, l’oncle un peu dérangé. Eugène sentait cette hostilité. Persuadé d’être atteint d’une maladie rare, il se sentait persécuté et supposait que le monde entier lui en voulait. Le psychiatre qui le suivait depuis près de dix ans ne comprenait pas. Il cherchait la clé. Il aurait voulu qu’il s’agisse d’un traumatisme. Un traumatisme psychique datant de la petite enfance ayant causé des dégâts irréparables. Un tel diagnostic l’aurait rassuré sur la fiabilité de sa science. Mais Sigmund Freud n’était d’aucun secours pour Eugène Mollard. Eugène Mollard était un cas unique. Il ne pouvait entrer dans aucune des catégories prévues par les spécialistes des troubles mentaux. Aussitôt que l’on tentait de le sérier, de le caractériser, il s’échappait, il fuyait. On l’attendait au coin du désespoir, il surgissait en pleine euphorie. On le supposait haineux, aigri, on le retrouvait convivial, social, solidaire. Depuis longtemps, il s’était mis en tête de laisser une trace. Il déclarait que, ne pouvant se souvenir de ce qu’il avait été, il voulait qu’on se souvienne de ce qu’il serait… Il se gargarisait de formules toutes faites, de phrases convenues. Se croyant philosophe il imaginait pouvoir impressionner son public. Son public, c’était Justine. Justine qui l’écoutait patiemment. Cela produisait comme un fond sonore. Elle s’habituait à ses manies, à ses projets, agonisants dés l’instant où ils naissaient. Il lui avait tout annoncé. Il était devenu un maniaque des prédictions, un obsédé des suppositions. Chaque week end amenait son inévitable litanie d’hypothèses hasardeuses, de théories fumeuses. Elle pariait sur ses lubies à venir, et évaluait avec perspicacité la durée de ses toujours nouvelles passions. Il avait eu une période mystique pendant laquelle il envisagea d’évangéliser les banlieues difficiles. L’expérience fut courte. Au premier soir de sa croisade il perdit, dans une bagarre avec des hérétiques, ce qui lui restait de lunettes. Grâce à un télescope de sa fabrication, il eut une période scientifique. Il scrutait les planètes. Cette passion fut soudaine et dévorante. Comme Eugène paraissait heureux, normal, Justine crût qu’il avait trouvé sa voie, qu’il pourrait enfin laisser cette trace qui l’obsédait. Inscrit au club d’astronomie de la maison des jeunes de Bourges, il lui arrivait d’oublier quelques dimanches chez sa sœur. Il s’était mis en tête de découvrir une nouvelle planète. Il parlait de la planète inconnue. Son existence lui semblait « géométriquement » évidente. Elle porterait son nom : la planète Mollard… Il dissertait de longues heures à propos d’une loi mathématique expliquant le phénomène de l’expansion de l’univers. Il emplissait de pleins cahiers de calculs, de schémas et affirmait à Justine, fascinée, que de célèbres astronomes américains s’intéressaient à ses travaux. Tout s’effondra le jour où il s’avéra incapable de régler convenablement son télescope pour montrer une magnifique éclipse de lune à ses neveux. Il avait eu aussi une période sportive. Son projet étant de devenir le meilleur coureur de marathon des plus de quarante ans. L’expérience fut brève. Son médecin dressa un état des lieux de ses articulations si alarmant qu’il ne lui était autorisé que de simples trottinements. Il avait peint, sculpté, tissé, s’était essayé à divers arts martiaux, avait milité pour de bonnes causes, s’était engagé politiquement et revenait régulièrement à la case départ. Il ne parvenait au bout de rien. Il ne pouvait se fixer et régulièrement se levait avec l’irrésistible envie de changer de vie. Il abandonnait ses passions de la veille, sans regrets, sans amertume. Justine ne le contrariait pas. Elle le soutenait, l’accompagnant dans cette quête éperdue. Parfois, elle plaisantait, lui expliquait que s’il souhaitait laisser une trace durable, la seule solution efficace connue et éprouvée était d’avoir des enfants. Il n’aimait pas qu’elle aborde ce sujet. C’est le premier dimanche de janvier de cette année qu’il lui a exposé son nouveau projet. Il veut écrire une histoire. Il va fabriquer une aventure extraordinaire, dont les héros seront des enfants. Ce sera une histoire inventée ou rêvée, une histoire qu’il aurait pu vivre. Une histoire qu’il aurait aimé vivre. Au lycée, il n’était pas doué en dissertation, mais peu importe, il écrirait… Le dimanche cinq mars Eugène Mollard est satisfait. Il a fini. Il a terminé l’histoire. Son histoire. Hier, il rêvait de l’écrire, aujourd’hui il la raconte à Justine stupéfaite. C’est extraordinaire, magique, elle pourra se souvenir. Mais elle ne dit rien, elle ne comprend pas ce qui a pu conduire son frère à imaginer une telle histoire. Elle ne veut pas discuter. Eugène semble enthousiaste, sûr de lui. Elle l’encourage à envoyer le manuscrit à un éditeur. Eugène y a pensé. Il a déjà sélectionné la grande maison d’édition parisienne, l’heureuse élue, qui aura le privilège de tirer profit de son immense talent. Justine n’a pas osé lui dire qu’il est peut être un peu tôt, qu’il faudra revoir l’épilogue. Les critiques risquent d’être impitoyables. Elle a trouvé les dernières pages trop dures, trop impossibles. Le jeudi neuf mars, Eugène Mollard envoie son manuscrit aux éditions Grissart. Il a pris soin de modifier le dernier chapitre. Il a rédigé un texte plus doux, plus pédagogique, plus moral pour le grand public. Il est confiant et lorsqu’il tend son paquet à l’employé de la poste, il a la certitude que dans quelques temps on se souviendra de lui.
Albertine, encore et toujours : un nouvel extrait de la traversière…
…Peut-être ne plongerons-nous jamais du haut du pont du Gard, ne ferons-nous pas le tour du monde et ne reverrons-nous que bien plus tard, ou pas du tout, ces gens auxquels, du fond de la paillasse, bien au noir, on rêvait de tordre le cou, dont on sentait le cou tiède sous les mains ; nous n’avons pas encore réalisé les ébauches, les projets fous, les inventions, les vengeances : nous avons oublié l’impatience, nous ne sommes pas pressés.
Nous laissons les lendemains venir à la rencontre du présent, notre présent oasis entre le froid et l’été où se reposent les démons. Nouveaux remariés, nous passons du temps frileux et ébloui à nous réapprendre l’amour, blottis entre le plaid mince et le matelas galette où des auréoles pisseuses correspondent aux infiltrations pluvieuses du plafond, cependant que le mistral claque comme rideaux, se plaque aux murs, tirebouchonne la cheminée ; nous sommes allés une fois à la rivière, une fois à la piscine, une fois au cinéma, une fois aux courses de taureaux, tout une fois et ça nous suffit.
Eugène Mollard souffrait. Il souffrait de ne pas se souvenir. Ce n’était pas de l’amnésie, les médecins l’avaient affirmé. Il ne se rappelait rien. Sa mémoire dont le mécanisme était déréglé broyait du noir. Eugène Mollard avait mal. Mal à l’intérieur. Mal à la vie qu’il regardait s’enfuir, se déroulant comme une bobine de fil échappée. Eugène Mollard approchait la quarantaine. Il ne s’en inquiétait pas. Il ignorait la nostalgie. Il aurait quarante ans et ne les fêterait pas. Il ne fêtait pas ses anniversaires. Eugène Mollard était de ceux qu’on oublie après une première rencontre. Il portait le cheveu gras et plaqué. Sa personne entière était imprégnée de mollesse moite. Il n’utilisait pas sa grande taille. Il en était embarrassé, étonné même. Son visage était un florilège de défauts exagérés. Tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il se transforme en caricature. On ne pouvait pas parler de laideur, c’eût été lui attribuer un signe particulier qu’on est capable de retenir. Il était pâle, sans aucune force dans les traits, comme s’il ne s’agissait que d’une simple esquisse. Son regard semblait attendre. Le moindre de ses enthousiasmes optiques était stoppé dans son élan par deux épais verres pour myopes. Certaines personnes se découvrent une nouvelle élégance grâce aux lunettes. Eugène en était affublé. Il s’agissait d’un poids supplémentaire qu’il encombrait de sparadraps. Il avait la peau fragile et ses montures l’écorchaient. Sur le plan vestimentaire, il vouait un véritable culte aux sous pulls en acrylique. Il ne choisissait pas les couleurs et n’éprouvait aucune appréhension à assortir un mauve vinasse à un bleu patriotique. Il portait des mocassins à boucle, et en toutes saisons ne sortait jamais sans un vêtement de pluie, roulé en boule autour du ventre, comme une ceinture abdominale. Depuis dix sept ans, il exerçait les fonctions d’aide comptable dans une charcuterie industrielle de la banlieue de Bourges. Il ne prenait aucun plaisir dans son travail, accomplissant sa tâche avec application, ne posant aucune question. Il ne cherchait pas à s’élever dans la hiérarchie. Il ne jugeait pas ses journées monotones et ignorait les sens du verbe répéter (répéter : « dire ce qu’on a déjà dit », « refaire ce qu’on a déjà fait ») … Chaque jour, il avait besoin de quelques minutes pour découvrir ce qu’il avait abandonné la veille. Il ne redisait pas, il disait. Il ne refaisait pas, il faisait. Pour ne rien oublier, même s’il n’était qu’opérateur de saisie, il était devenu un maniaque des pense bête. Ce qui lui avait valu le surnom de « post-it ». Il ne lui était jamais rien arrivé. Rien qui puisse le marquer. Sa vie était une ligne droite au milieu d’un paysage monotone, sous un ciel sans nuages. Pas le moindre virage, pas le moindre relief pour accrocher le regard. Aucun de ses sens n’était sollicité plus qu’il ne fallait. Quand il se retournait, il ne distinguait rien. Il était atteint d’une curieuse maladie qui aurait pu s’appeler la platitude. Ce n’était pas douloureux. Comme il ne pouvait ni regretter, ni espérer, il finissait par s’habituer. Au commencement d’une journée, il se levait en ignorant ce que lui réservait l’avenir proche. Il attendait l’enchaînement des gestes mécaniques. Quand il sortait, il savait qu’il retrouverait son chemin. Il savait qu’un grand nombre de passants lui souhaiteraient le bonjour. » Bonjour Monsieur Mollard ». Il savait que rien de grave n’arriverait. C’était ainsi depuis toujours. Demain, il aura quarante ans. Il finissait par s’habituer, mais il en souffrait. Il aurait voulu fabriquer une histoire. Une histoire à lui, une vraie, piquante, troublante qu’on rêve ensuite de raconter. Il aurait voulu inventer des projets. Des projets avec virages, des projets avec des orages, des projets pour courber cette ligne droite, insupportable. Il lui arrivait d’avoir mal, en forçant les tiroirs de sa mémoire. Ils étaient coincés, toujours vides. Il y avait bien quelques photos, témoignages glacés des périodes où il s’était arrêté. Elles ne produisaient guère plus d’effets que s’il avait feuilleté un livre d’images. Il reconnaissait ses parents sans éprouver la moindre émotion. Il les voyait, comme deux visages rencontrés auxquels on ne prête qu’une attention distraite. Alors, il refermait la boîte. Il la glissait sous son lit, au milieu d’autres boîtes. Boîtes à chaussures, boîtes à gâteaux, toutes pleines d’étranges reliques d’un autre passé.
Très pris par l’écriture de mon quatrième roman je « produis » un peu moins en ce moment. C’est la raison pour laquelle je republie beaucoup. Je vais donc vous proposer à nouveau mon deuxième roman » Voyage contre la vitre ». C’est ce manuscrit qui fut « repéré » il y a un peu plus de vingt ans, par le directeur littéraire de Grasset, aujourd’hui disparu Yves Berger…
Marc a passé une partie de l’après midi à écouter Armand. Il ne l’a pas interrompu. Armand a besoin de raconter. Il a besoin d’ouvrir la cage. Il faut que les mots s’échappent, ils ne doivent plus pourrir en lui. Ces mots, Marc les saisit et les enferme sur une bande magnétique. Il les laissera reposer quelques jours et les libérera pour une autre existence. Quand un entretien s’achève, Marc aime rester seul. Il laisse pénétrer ce qu’il vient de subir. Il travaille les paroles, les pétrit, les transforme. Aujourd’hui il ne recevra plus personne. Il doit mettre de l’ordre, se préparer à terminer le voyage. Armand est sorti. Il le verra demain et ce sera fini. Il faudra s’occuper des autres, les nouveaux qui entrent, les anciens qui partiront. Alors Marc pleure. Sans larmes, parce que le sel pique les yeux. Il pleure en dedans parce qu’il sait qu’il a réussi. Il pleure. Armand va lui manquer. Cette nuit il rêvera. Cette nuit l’histoire d’Armand entrera en lui, elle croisera d’autres mondes, d’autres souvenirs. Elle croisera cet enfant qu’il avait voulu être.
L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail. Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert. Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.
Un jour viendra ou rien n’aura été écrit On inventera une heure molle Noircie d’encre singulière Les sens auront perdu la tête Des boucles blondes de ciel Frémiront aux premiers bruits de lumière Une lourde odeur de mauve Brisera la douce brume du silence Et nous rêverons ensemble D’une longue mélodie de demains
Je n’ai pas eu d’autre solution pour le dimanche que de convoquer le tribunal académique ! Alors oui bien sûr la première réaction du président et des ses assesseurs a été claire : « non monsieur désolé mais nous ne jugeons pas le Dimanche ». J’insiste, en expliquant que refuser de juger le dimanche, c’est en quelque sorte déjà le condamner, comme s’il s’agissait d’un jour intouchable, sacré, bref, un jour auquel on ne pourrait rien reprocher.
Avec quelques effets de manche, j’ai réussi à les convaincre.
Le tribunal académique est réuni aujourd’hui 23 février en session extraordinaire dans le cadre d’une procédure d’urgence, que la loi autorise , à la seule condition que l’instruction ait déjà été réalisée. Le dossier qui nous a été transmis ce matin, à l’aube, est complet, suffisamment étayée et nous a permis, en conséquence, de délibérer et de prononcer un jugement.
Faites entrer le prévenu ! Dans la salle à moitié vide, tout le monde est impatient de voir arriver ce dimanche aujourd’hui accusé. Mais que diable lui reproche-t-on ?
« Dimanche, levez-vous, je vous prie ! ». Dans le box des accusés, pas un mouvement, rien ne bouge. Les deux gardiens de permanence (deux stagiaires d’ailleurs récemment condamnés par ce même tribunal), qui répondent l’un au nom de « brume » et l’autre de « automne », font grises mines. « Nous sommes désolé monsieur le président mais dimanche dort encore, il prétend que c’est le jour de la grasse matinée et ni rien ni personne ne pourra le faire lever… »
Le président du tribunal ne veut pas passer son dimanche ici et a décidé de vite en terminer.
« Dimanche vous comparaissez aujourd’hui, libre et endormi devant ce tribunal car vous êtes accusé de : mollesse, paresse, ivresse, monotonie, boulimie, ennui et pour terminer j’ajouterai fumisterie ».
« Il est manifeste aussi que vous abusez de votre position dominante, celle de septième jour de la semaine, pour vous reposer sur vos six compagnons lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, et samedi que nous avons tous entendus comme témoin. C’est ainsi en parfaite illégalité que vous avez organisé une sous-traitance des travaux qui vous reviendraient en vertu de ce principe intangible du droit : « à chaque jour suffit sa peine ». Les faits qui vous sont reprochés entrent, selon le jury, dans la catégorie de l’escroquerie, et de l’exploitation de plus faible qu’autrui car vous prétendez, être, à vous seul le jour du seigneur et en conséquence, vous usez, abusez et profitez de cet attribut, par on ne sait qui attribué pour organiser toute une série de travaux illégaux par les autres réalisés »
En conséquence, le tribunal académique considérant que le seigneur dont vous prétendez être le jour, n’ayant pu être entendu, que le droit à la paresse est un droit universel a décidé à l’unanimité de vous acquitter afin de retourner se coucher…
Samedi ? Eh bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau. J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…
Pour le vendredi, Une recette osée je vous ai préparée. Une marmite à mots, Sur le feu j’ai posé, Quelques mots piquants, Dans son fond beurré, Doucement j’ai fait revenir, Une fois dorés Le feu j’ai baissé. Hum…. Ça grésille, Ça pétille, Ça frétille, Les mots sont à points, C’est le moment, Il faut pimenter… Pour commencer : Un souffle de vent, Trois pincées de brumes, Et bien sûr, j’allais l’oublier : Un chant d’oiseau… Fou l’oiseau, De préférence évidemment… Remuez délicatement… Ne brusquez pas les mots, Soyez prudent, je vous en prie… Fermez les yeux, Sentez, Ouvrez les yeux, Ressentez. Rien ne monte ? Tout est plat ? Allez, on y va ! C’est vendredi, Il faut oser. Arrosez le tout, De ce doux vin mauve Que vous gardez en réserve Depuis lundi. Et, Laissez mijoter… Jusqu’au samedi…
Non, non, pitié, Pas aujourd’hui, Je vous en supplie, Mon rire s’est enfui. Pas de jeu de mots, Pas de rimes en i. N’insistez pas, je vous le dis. Comment ? Dommage, me dites-vous ? Vous aviez de bons mots ? Eh bien tant pis, Je cède, allons-y ! Je n’en prendrai qu’un : Je le veux bref et poli. En avant mon ami, Je suis tout ouïe. Par quoi commencerez-vous ? Comment par i ? Paris ? Malheur, C’est bien ce que je dis, Comment, que me dites-vous ? Ce que je dis ? Ce que je dis, C’est jeudi… Vivement vendredi…
Ce fut une belle journée… Une belle journée, dites-vous ? Vous m’en voyez étonné, Point de soleil, Un ciel si mou… Je regrette, vous vous trompez ! C’est mon mercredi : Il sautille, Il frétille, Il grésille, Regardez, souriez, Prenez le temps, Enroulez vos droites lignes ! Les mots d’hier ne mordent plus. C’est mercredi, Vos rimes s’épuisent, Elles pleurent une pause. C’est un jour adouci, Pour les mots endormis. Ecoutez le vent des rires : Il souffle en roulant. Plumes s’envolent, Au coin d’un ciel d’enfant. Ce fut une belle journée Le grand père s’est amusé…
Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.
Tu m’attendais, Oh oui, je le sais ! Non, ne nie pas ! Je suis sorti, Je l’ai senti… Partout, je te le dis, Oui, partout, Tout fleurait si bon le mardi. Tu étais là, Droit comme un i, Fier de tes demi-gris. Ton œil clignait : Je l’entendais me dire : Regarde homme d’hier, Regarde, sans un bruit, J’ai le bord qui luit. Prends-le, écoute-le, Il brille pour toi. Oh oui, mon rond mardi, Je te le dis, Un instant, je me suis arrêté… Contre mon oreille J’ai glissé une boule de ta douce pluie, Et, fermant les yeux, Je les ai entendues, Ces larmes de nuit… Une à une, elles ont coulé Gouttes sans plis, Sur ton visage ont souri…
Ce matin, lorsque je me suis levé, j’ai eu l’agréable sensation d’avoir dormi profondément. Attention l’ordre est important et je n’ai pas dit que j’avais eu la sensation d’avoir profondément dormi, car me semble-t-il il ne s’agit pas de la même démarche (si tant est parlant de démarche qu’après avoir profondément dormi ou dormi profondément j’aie la capacité de marcher droit). Profondément, encore une histoire de trou me direz-vous ? Mais il faut reconnaître que hier soir, je suis, c’est vrai, littéralement tombé de sommeil et heureusement que j’étais déjà pelotonné dans le creux de mon lit sans quoi rude aurait été la chute. Et c’est vrai que lorsque je regarde le matelas où j’ai passé la nuit il y a bien comme un creux, une cuvette, une cavité mais pas vraiment un trou. Je dois aussi ajouter que j’ai la particularité d’avoir le sommeil lourd et ce même lorsque le soir je ne me suis contenté que d’un repas léger et qu’ainsi je prends le risque d’être réveillé en plein cœur de nuit par un petit creux. Mais je vous dois un aveu, tout cela est bien rare car j’ai le plus souvent l’estomac dans les talons et certains vont jusqu’à dire que je bois comme un trou.
Ecoute petit homme, Ecoute. Il est si beau ce monde qui ne dit rien. Il est si beau ce monde, Il te parle, c’est le tien.
Regarde petit homme heureux, Regarde ces furieux, Fanatiques, frénétiques, Ils ont le cœur électrique.
Ils préparent la prière, Hymne cathodique Aux rimes numériques, C’est le matin du malin.
Nuques raides, regards vides, Les impatients sont livides, Epuisés, lessivés, Un long sommeil les a lavés.
Ô Nuit blanche et câline, Ne t’épuise plus à blanchir Ces haines rances à mourir. Semées sur l’écran creux De leurs rêves sans bleu.
La nuit les a libérés. Il est l’heure, Affamés, ils attendent La victime par eux condamnée. Leurs mots sont prêts Ils vibrent, affutés, aiguisés, Ils vont frapper !
Pas un regard pour ton monde qui sourit. Ils attendent leurs matins numériques.
Rien ne brille, rien ne bouge
Hystériques ils cliquent, ils cliquent Ils cliquent, Et ce matin, petit homme, C’est une claque, Une claque pour les creux. Les écrans sont lisses et vides.
Les nouvelles du jour ? Parties, envolées, manipulées, falsifiées ? Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…
Le monde les voit Il pleure de cette embolie Il rit de cette folie
Mais cette nuit, petit homme, Le monde a agi. Le monde ne regrette rien Il le fallait, il l’a fait.
C’est si simple, Petit homme La poubelle était pleine, Le monde l’a vidée, Et dehors l’a laissée.
Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes… Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont… Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… « fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraît avoir un drôle d’aspect, un peu inquiétant, mais tant pis… ils fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guêpe… Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident.., mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit… et d’autres encore qui se présentent… Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelés. À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir… Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe » … rompent le charme et me délivrent.
Et demain j’écrirai une page de rire Elle contera l’histoire d’un presque rien Qui remonte à la source D’un fleuve de soupirs Le ciel est bas et ouvre ses vannes Trois gouttes de peu roulent vers la lointaine mer Ma page frissonne sous l’œil du torrent Il est venu le temps de la feuille qui se tourne J’ai la plume qui sursaute Je trempe un reste de mon impatience Dans un pot de brume mauve Et pose sur sans trembler trois points d’inattention
Mon âme est comme un ciel sans bornes ; Elle a des immensités mornes Et d’innombrables soleils clairs ; Aussi, malgré le mal, ma vie De tant de diamants ravie Se mire au ruisseau de mes vers.
Je dirai donc en ces paroles Mes visions qu’on croyait folles, Ma réponse aux mondes lointains Qui nous adressaient leurs messages, Eclairs incompris de nos sages Et qui,lassés,se sont éteints.
Dans ma recherche coutumière Tous les secrets de la lumière, Tous les mystères du cerveau, J’ai tout fouillé, j’ai su tout dire, Faire pleurer et faire rire Et montrer le monde nouveau.
J’ai voulu que les tons, la grâce, Tout ce que reflète une glace, L’ivresse d’un bal d’opéra, Les soirs de rubis, l’ombre verte Se fixent sur la plaque inerte. Je l’ai voulu, cela sera.
Comme les traits dans les camées J’ai voulu que les voix aimées Soient un bien, qu’on garde à jamais, Et puissent répéter le rêve Musical de l’heure trop brève ; Le temps veut fuir, je le soumets.
Et les hommes, sans ironie, Diront que j’avais du génie Et, dans les siècles apaisés, Les femmes diront que mes lèvres, Malgré les luttes et les fièvres, Savaient les suprêmes baisers.
J’irai au bout de mes rêves. En voilà une bonne, une belle idée qu’on ne peut que partager. Mais…. Car il y a un mais : qu’y aura-t-il au bout ? Je serai tenté de dire où de penser qu’au bout il y a le réveil et la dure loi de la réalité. De cette réalité propre au matin : une réalité raide, ankylosée ou ankylosante. Je ne sais quel ordre choisir. Et puis le bout, c’est la fin. Arriver au bout c’est terminer, achever, conclure, mettre un point final. Et s’agissant des rêves, ceux que je fais, qu’il me reste à faire, ceux que j’ai oubliés, ceux que je rêve de commencer, s’agissant d’eux je ne veux pas mais surtout pas aller au bout. Non, décidément non, je ne veux pas aller au bout mes rêves. Je veux plutôt les poursuivre… Poursuivre ses rêves : tiens donc qu’elle drôle d’idée ! Peut-être une nouvelle page de ce nouveau carnet.
Les jours rallongent Oui, c’est vrai, je le constate aujourd’hui encore, les jours rallongent. Pourquoi d’ailleurs ne pas se contenter de dire qu’ils sont plus longs où qu’ils s’allongent (même si comme moi vous aurez constaté que les jours, ou plutôt les journées continuent éternellement d’avoir 24 heures…). Pourquoi ajouter une fois de plus ce préfixe répétitif qui racle la gorge. Vous remarquerez d’ailleurs que je n’ai pas parlé de rajouter, parce que convenons-en, un ajout est bien suffisant et ne prenons pas le risque de sombrer dans le bégaiement. Rallonger, allonger, je m’interroge : après tout une allonge ou une rallonge ce n’est pas exactement la même chose. Quand on me parle d’allonge j’étire le bras et je pense aux boxeurs, et quand on me parle de rallonge je cherche une prise et je vois un câble électrique. Ce câble qu’on ajoute quand le cordon est trop court et qu’on veut éclairer avec une torche par exemple, un peu plus loin, là où il fait sombre. Et en effet dans ce cas on ne peut que constater que grâce à la rallonge on allonge le jour ou tout au moins on l’éloigne un peu, mais par contre on ne parvient pas à le faire durer plus longtemps car il arrive toujours un moment ou tout devient trop long (comme ce texte d’ailleurs), un peu comme un long jour sans fin. Mais une fois de plus je m’égare et la nuit bien qu’elle soit moins longue est déjà tombée. Tiens tiens voilà autre chose, la nuit est tombée…
Je lis régulièrement la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès et j’y découvre des pépites…
…La vie, par ici, continue pareille à elle-même. Aussi, je commence à être légèrement agacée par les différentes petites habitudes que je prends dans les menus détails de la journée et que je commence seulement à remarquer. Il n’y a rien au monde, je crois, qui me mette autant hors de moi, que ces « plis automatiques » qui contribuent à laisser l’esprit plus libre, peut-être, et à agir plus rapidement sans rien oublier, mais que, moi, ils m’exaspèrent dès que j’en prends conscience. Je m’amuse donc à changer l’ordre des choses : je me déshabille avant de préparer pour la nuit le lit de mon père, je prends le bain avant ou après le petit déjeuner, je change l’heure et le but de mes promenades, etc.
Hier après-midi, je suis partie à pied sur les collines pour tâcher d’échapper un peu à l’impression d’oppression que donnent ces champs clos que je vois de ma fenêtre, de voir le panorama et de changer d’air. Je n’ai jamais rien connu d’aussi plat, d’aussi bêtement joli, d’aussi faussement confortable que ce pays. Rien n’en ressort, ni en bien ni en mal. Rien n’attire l’œil. Rien ne le choque. Tout est où il faut qu’il soit. On dirait un « cosy-corner », ce meuble où on peut s’étendre, s’asseoir, où on a sous la main le livre que l’on veut lire, où l’on n’a pas besoin de faire le moindre effort pour se coucher, s’asseoir, lire ou prendre son petit déjeuner. Tout est là, et parce que tout est là, on ne désire rien. Ou plutôt si. Partir. On a envie de partir…
Maria Casarès à Albert Camus le 20 aout 1948, extrait
Ce mercredi matin, comme tous les mercredi matin, c’est le conseil des ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matin tout le pouvoir exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige quand même à une contorsion un peu curieuse. Cela dit cette simple posture en dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais, les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC, ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement, pour le parti, bref importants. Le conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le premier ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
Que se passe-t-il ? Que va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir ! Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire « piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite, mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à 11 h 00. Tous les ministres sont tendus, les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les conséquences.
Le président de la République prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique : sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous le dire, je vais vous le raconter.
Ce sera à certains de sourire, à présent, de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué, et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre la rumeur. Nous irons marcher en silence quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai sourire, simple naturel ».
Sur tous les visages ministériels on lit de l’étonnement, mais toujours un peu d’inquiétude et quelques-uns sourient, eux aussi. Le premier ministre ose timidement un : « mais Monsieur le Président… ». Ce à quoi ce dernier répond l’index tendu devant la bouche : « chut écoutez … »
La grande fenêtre est ouverte, on entend des chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles qu’un petit vent agite
14 juillet 2015 : l’autocar est garé devant la grille de l’Elysée
L’autocar n’a pu se garer devant le perron de l’Elysée, l’entrée est trop étroite. Il est stationné devant l’entrée principale rue du Faubourg Saint Honoré.
Le Président de la République s’est levé le premier, et avec une joie non dissimulée dans la voix, comme un enfant tout heureux du tour qu’il est en train de jouer à ses camarades, il lance à toutes et à tous un tonitruant : « allez suivez-moi, on y va ! »
Ce n’est plus l’étonnement qu’on lit sur les visages des ministres, surtout chez le premier d’entre eux, cette fois ci c’est bien de l’inquiétude, chez certains c’est même de la peur. D’autres, peut-être les plus intimes se retiennent pour ne pas rire, essayant de se persuader qu’il doit s’agir d’une plaisanterie. Quelques-uns, les plus jeunes, semblent prêts, eux, à lui emboîter le pas, émoustillés de cette situation pour le moins cocasse.
Le président est maintenant debout près de la porte, on n’entend plus qu’un brouhaha et le frottement des chaises un peu lourdes qu’on tire pour s’extirper de cette longue table un peu sinistre. Les huissiers ont le visage fermé. L’un d’entre eux ne peut dissimuler une réelle envie de rire. Les ministres baissent les yeux et viennent de comprendre : le président n’a pas ses habituelles chaussures noires, mais de magnifiques baskets aux couleurs fluos, véritables provocations pour les teintes sinistres, un peu délavées, qui emplissent cet espace de pouvoir depuis tant d’années. Il ouvre lui-même la porte, se retourne et comme un animateur de colonie de vacances, donne les explications, plutôt les consignes :
Mes chers amis, ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu, dans l’autocar qui nous attend devant la grille de l’Elysée, il y a un tout un assortiment de baskets, comme les miennes, avec toutes les pointures, je n’imaginais pas que vous puissiez faire quelques pas en forêt en escarpins et souliers vernis. Vous allez laisser vos dossiers ici, à votre place, sur la table et vos dévoués conseillers s’empresseront de les récupérer dès que l’autocar aura démarré. Justement : j’allais oublier deux choses essentielles, aucun conseiller ne nous accompagne, évidemment. Deux motards nous ouvriront la route et le chauffeur qui est un habitué des voyages scolaires a promis de nous emmener dans un endroit tranquille, où, et c’est la deuxième chose nous pique niquerons. Un repas tiré du sac…Nous allons maintenant sortir calmement, bien groupé, pour ne pas perdre de temps. Des dispositions ont été prises pour qu’aucun journaliste ne soit ni devant le perron, ni devant la grille. De toute façon aujourd’hui c’était un conseil des ministres ordinaire, sans intérêt pour les chaînes d’infos. Quand je parle de disposition prise je veux dire que pour éloigner tous ces pseudos journalistes je me suis débrouillé pour allumer, comment dire un contre feu, dont je vous parlerai au micro dès que nous aurons quitté la ville. J’espère que personne n’est malade en autocar. Des questions ?
Des questions, des questions, il en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres, on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.
L’un d’entre eux, un des plus jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le seul à oser prendre la parole
Euh monsieur le président, c’est surprise surprise, elles sont où les caméras ?
Le président visiblement pressé de sortir de la salle lui répond calmement :
Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez, on a déjà assez perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, en avant les enfants !
Il est onze heures trente : président en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est parfaite, qui s’engage dans l’allée qui conduit jusqu’à la grille ou les portes de l’autocar sont déjà ouvertes.
Le président marche d’un bon pas, il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs, et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que pour aller batifoler en forêt.
Certains espèrent en silence qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.
Le premier ministre est pâle, transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite envoyer un texto…
Un texto…
La petite troupe, est maintenant agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils sont ralentis : le président est en haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du sac son ou ses portables. On comprend au ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en convenir.
Le premier ministre qui est le dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son smartphone pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un texto suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre toutes les dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant seulement que Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à envisager que le Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui dit :
– Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait, allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
– Mais monsieur le Président, c’est impossible, comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
– Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le président de la république qui nomme le premier ministre.
-Mais monsieur le président
– Pas de mais Pierre, si ton portable ne me parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
– Bien Monsieur le Président
Pierre puisque c’est ainsi que nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est le silence maintenant qui devient plus pesant.
Tous les ministres sont montés, ils se sont installés, certains, ont déjà pris les places du fond (les vieux réflexes ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre).
Le président est devant à côté du chauffeur, il a pris le micro, l’autocar démarre…
Le président, a le micro posé en bas du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle nature est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout à l’heure a disparu. Il jette un coup d’œil à sa petite troupe.
Ils sont tous là à attendre qu’il veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq ministres qui se sont encastrés au fond de l’autobus et qui sont complètement entrés dans le jeu. En quelques minutes ils ont oublié le conseil des ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimité de ce fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se résument qu’à ce combat gagné ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rêve d’effleurer, pour gagner le fond du bus.
Evidemment le président les a repérés, il sait qu’ils seront ses alliés, mais la limite entre le chahut et l’impertinence est très légère.
Il tousse encore et réclame un peu d’attention ;
« On m’écoute dans le fond s’il vous plait… »
Et dans le fond, les ministres de la justice, de l’industrie, de la santé, de l’outre-mer et des universités pouffent comme de joyeux étudiants.
Le premier ministre, Pierre, occupe un des deux sièges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas, il ne sourit pas, et pour être complètement sincère il commence même à être excédé. Contrairement à tous ses collègues, il n’a pas encore essayé les fameuses paires de baskets, il y en a sur tous les sièges, on les examine, certains les reniflent même, pour être certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais été portées. Les pointures ont été disposées un peu au hasard, alors on se les fait passer d’un siège à un autre, les escarpins encombrent l’allée centrale. La ministre de l’économie les a enfilés et elle fait quelques pas, quelques-uns sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est détendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargé des relations avec le parlement. Ces deux-là s’envoient des signes qui en disent long sur le jugement qu’ils portent sur la situation
Le président s’est éclairci la voix : il a même retrouvé le sourire
« Mes chers amis, je vous dois désormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar vient de démarrer et nous allons nous rendre dans une forêt que je connais bien et soyez très attentif : là-bas j’ai décidé de vous perdre… »
Même les dissipés du fond se sont tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président continue.
« Vous avez bien entendu, vous êtes monté dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous garer à un endroit un peu à l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous nous enfoncerons au plus profond de cette forêt avec le chauffeur qui la connait parfaitement, et là nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un moment où vous ne me verrez plus, j’ai repéré l’endroit, vous verrez c’est un peu épais, très impressionnant et là vous serez perdu… »
Le premier Ministre a compris, cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….
Il n’est pas très grand, contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la séance des questions au gouvernement.
Les perdre dans la forêt, avec leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre, comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…
Pierre, le premier ministre s’est levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque.
Il vient de prendre une balle en pleine tête….
La France n’a plus de premier ministre. Il a perdu la tête.
Perdu n’est d’ailleurs pas le mot approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs, où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président.
Ce dernier tient toujours fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble contrarié.
« C’est dommage pour Pierre, c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore là »
Jean Marc, le secrétaire d’état au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement. C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de concentration de cet homme.
Dans le fond de l’Autobus, les potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice, quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse. Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le président n’en pouvait plus, était épuisé. En revanche tous savent que le président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur, son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout est calcul.
Le président tapote à nouveau sur le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots depuis le coup de feu, ils brisent le silence…
« Bien, tout cela est embêtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout de suite, mais là convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sûr ! Certains trouveront même que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient de se passer n’est pas de nature à me faire changer d’avis. Et puis, après tout soyez honnêtes, tout le monde détestait Pierre. Je vois bien dans vos regards que personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend tellement à lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en vous observant, que la plupart d’entre vous sont déjà entrés dans le calcul, se disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce qui s’est passé dans le huis clos de cet autocar. »
Certains, surtout dans le fond de l’autocar, fidèles à leurs habitudes de groupies ont déjà oublié la tête qui a roulé et dodelinent la leur à chaque phrase du président afin qu’il comprenne bien que l’incident est clos, qu’ils sont à nouveau avec lui. Il y en a bien un ou deux qui ont le regard effaré, mais le président les connait suffisamment pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.
Le président n’a pas lâché le micro : il poursuit
Après cette interruption fâcheuse, je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en peux plus. Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que nous donnons à voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous collent comme des mouches, qui ne sont là que pour servir leur propre intérêt. Je n’ai pas changé d’avis, je veux qu’on redevienne des êtres humains, je veux que vous retrouviez le sens des émotions, je veux que vous preniez seuls des décisions, sans conseil. Alors je le maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai. Je veux que vous sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !
Le calme s’est installé dans l’autocar, le président s’est assis, on dirait même qu’il s’est assoupi. C’est le jeune secrétaire d’état, auteur du tir, qui a ramassé la tête, enfin ce qui était autrefois une tête pour la glisser tranquillement dans un sac de sport. Il a même trouvé de quoi nettoyer. Le corps décapité du premier ministre est resté sur son siège.
La circulation est de plus en plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement échangent, certains ont revêtu avec les fameuses baskets des survêtements soigneusement pliés dans les coffres à bagage. On entend même quelques plaisanteries, et curieusement on ressent une espèce de sérénité. Le ministre de la Défense s’est même endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car.
Au fond du car justement, il y a discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du président.
L’autocar a ralenti, il vient de s’engager sur une petite route qui hésite entre le chemin vicinal et le sentier forestier. La forêt qu’ils aperçoivent par les vitres est épaisse, très épaisse même, la lumière ne passe pas.
L’autocar roule à très petite allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une clairière. Le président saisit le micro.
Nous sommes arrivés mes amis, je vous présente la clairière du poète, vous allez descendre tranquillement, vous récupérerez les sacs de pique-nique dans les soutes du car, nous déjeunerons ici et dans une heure, tout au plus, vous nous suivrez et nous nous enfoncerons au cœur de la forêt.
Les sandwichs sont vite avalés, certains ne prennent même pas le temps de s’asseoir, comme s’ils étaient pressés d’en finir.
Le président passe vers tous ses ministres, il glisse quelques mots à chacun. Ce qui frappe le plus à cet instant ce sont les bruits de la forêt qui peu à peu envahissent l’espace, on n’entend plus que cela. Le pique-nique a attiré les insectes, les bras commencent à s’agiter, comme des moulinets pour les chasser. Mais ce qui domine c’est la rumeur intérieure de la forêt, ce mélange un peu angoissant avec le bruit que font les arbres, le moindre souffle agite les branches, les grands troncs craquent. On entend aussi des cris d’oiseaux, ce ne sont pas des chants, mais bien des cris, et des sons dont on ne sait d’où ils viennent ce qu’ils sont.
Le président explique que c’est un endroit qu’il connait parfaitement. Enfant il est venu plusieurs fois et a marché dans cette forêt, seul. A l’évocation de ce souvenir sa voix tremble un peu, on ne saurait dire s’il s’agit d’émotion, ou de peur. Il a pris la tête, avec le chauffeur, de la troupe encore un peu sous le choc de toutes ces émotions. Leurs sens endormis, anesthésiés par toutes les protections dont on les entoure se réveillent un à un. Ils voient, ils entendent, ils sentent.
Le président n’est plus très jeune mais son pas est rapide. Au début le chemin est large, on distingue même des traces de pneus dans les ornières que les pluies de printemps ont creusées. C’est rassurant, mais très rapidement le chemin devient plus étroit, plus sombre surtout, les arbres sont de plus en plus proches, serrés comme une foule qui observe une procession. Leurs branches se touchent de part et d’autre du chemin, formant peu à peu comme un tunnel de verdure. Il faut parfois se baisser, retenir les branches pour que celui qui suit ne la prenne en pleine figure.
Peu à peu, chacun ne se concentre que sur la marche. On fait d’abord attention à soi. Il faut regarder où on met le pied. Le chemin est devenu plus escarpé, avec des cailloux qui pointent. Il faut se protéger le visage, et aussi veiller à ne pas mettre en danger les suivants. On prévient, on met en garde, dans un murmure inhabituel : « attention au trou, à la branche ». Le président se retourne souvent pour vérifier que tout le monde suit. Il est le premier surpris en constatant que le groupe est bien là, derrière lui, à mettre chaque pas dans celui qui précède. Pas une parole pour déranger le bourdonnement de la forêt. Souvent des chemins se croisent, mais le président est sûr de lui, sûr de ses choix, de ses décisions. Lorsqu’il prend le chemin du haut, le plus haut, celui qui grimpe, aucune remarque, aucun commentaire : on le suit, on lui fait confiance. C’est difficile, certains ont le souffle court, mais ils suivent. Ils marchent depuis une bonne heure, ici le temps ne s’écoule pas de la même façon que dans les ministères ou à l’assemblée. Le président annonce qu’on va prendre le temps d’une pause. Elle est bienvenue, surtout pour les plus âgés.
Le silence domine, un silence pesant, lourd de toutes les interrogations qui pèsent encore. Mais curieusement on ressent aussi une espèce d’apaisement. Le président comprend à cet instant qu’il a pris totalement le contrôle. Il est le guide, leur point de repère.
Elle est vraiment épaisse cette forêt. Les rares rayons de lumière sont ternes, avec un peu de poussière qui plane. Le jacassement d’une pie les surprend, on sent de la moquerie dans ce cri d’oiseau. Beaucoup ne connaissent pas, ne connaissent plus ces sonorités alors ils se fabriquent de l’inquiétude. Les premiers commencent à se lever quand la pie vient se poser sur l’épaule du président. Il n’est pas surpris, on dirait qu’ils se connaissent, il a des gestes tendres pour elle et chose rare pour cet oiseau un peu tapageur on dirait qu’elle glousse, on dirait qu’elle a compris. Elle reprend son envol, vite, très vite, et disparait. Elle a plongé en piqué, vers ce qui ressemble à un bout ou à un bord de cette forêt. Elle a plongé, le président a souri. Tous les regards l’ont suivi et quelques instants après, à peine, la voici qui remonte : elle n’est plus seule. Le président est de plus en plus rayonnant, avec elle dans les airs, et à terre dans la bruyère c’est toute une ménagerie qui surgit sortie de derrière ce qui a été pour quelques instants leur horizon… Ce sont les oiseaux qui sont les plus nombreux, de toutes tailles, de toutes les couleurs, ils s’agitent plus qu’ils ne volent ; les plus rapides, ceux qui ont suivi la pie entourent déjà le président qui tend les mains : on dirait qu’ils le reconnaissent. Chacun s’est assis. Tous sont fascinés par le spectacle, le président, leur président siffle, fabrique de multiples bruits avec la bouche, avec les lèvres. Mais les oiseaux ne sont pas venus seuls, surgis de partout, de trous dans la terre, d’autres chemins que personne n’avait repéré c’est une véritable arche de Noé qui maintenant les entoure. Un cerf s’est approché, à pas lent, du président, leurs regards se croisent. Des lapins, un blaireau, des mulots, une espèce de chat sauvage, et d’autres bestioles complètent ce troupeau hétéroclite. Désormais le président rit. Il rit de bon cœur, il rit de bonheur.
« Mes amis je vous présente ma famille, ma nouvelle famille, je vais les suivre, et je vais vous laisser vous débrouiller. Vous verrez ce n’est pas compliqué, vous allez comprendre. Il y a quelque mois fatigué, épuisé même, j’ai décidé, seul, de m’échapper et c’est ici que je suis venu, cette forêt où grand-père m’emmenait. Je suis venu seul sans prévenir celles et ceux qui m’auraient évidemment interdit l’escapade. Je suis venu seul et je me suis perdu. C’était il y a trois mois souvenez-vous.
Ce sont les dernières paroles du président, du moins ses dernières paroles avant qu’il ne reprenne son chemin accompagné par une nuée d’oiseau. Tous les ministres sont restés immobiles, la plupart déjà trop fatigués pour emboîter le pas au président qui s’est engouffré dans l’épaisseur de la forêt. Ils sont immobiles, un peu tétanisés, abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaînement d’événements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est la première à rompre le silence.
« Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant, on ne va pas rester planter là, on va retourner sur nos pas et on tombera forcément sur clairière où est garé le bus. »
Retourner sur leurs pas ? Evidemment, tout le monde a ça en tête. Il faut le faire et si possible sans trop tarder. La lumière se fait rare et s’orienter deviendra bientôt compliqué. Sans attendre, le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une centaine de mètres pour que survienne le premier problème.
En effet, et personne n’y avait prêté attention, lorsque le président, tout à l’heure, a choisi le « chemin du haut » celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y avait aussi deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un au-dessus et l’autre légèrement en dessous. En fait ils se sont trouvés face à un échangeur, non pas un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les randonneurs. Et évidemment trop concentrés à mettre un pied l’un devant l’autre, personne n’a pris la peine de prendre le moindre repère. Il est même fort probable très peu d’entre eux n’ont remarqué la présence des deux autres sentiers.
Ils se sont tous arrêtés. Mais rapidement trois d’entre eux n’hésitent plus. Ils continuent ! Ils sont sûrs de leur choix pour ce qui semble en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemment…
« Arrêtez, je suis sûr que ce n’est pas par là qu’on est passé tout à l’heure ! »
C’est Bernard le ministre de la Défense qui vient de parler. Les trois « éclaireurs », ministre de la culture toujours en tête ont stoppé net. Ils étaient persuadés du bien-fondé de leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est catégorique.
« On n’est pas passé à côté de ce rocher. Je l’aurai vu quand même ! »
« Et pourquoi tu l’aurais vu, ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sûr qu’on est passé ici. C’est logique quand même : on ne fait que suivre le sentier du haut. »
Le silence est définitivement rompu. Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques minutes il faut bien se rendre à l’évidence, il y a trois choix possibles et personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut céder. Chacun, évidemment, a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des arguments imparables que c’est son option qui est la bonne.
Le Ministre du budget demande un peu de silence. Il évoque la disparition du premier ministre, et constate froidement que tout cela était bien pensé, bien préparé par le président.
Le calme est revenu et peu à peu tous les regards qui, le crépuscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets convergent vers le jeune secrétaire d’état aux sports. C’est quand même lui qui a tiré tout à l’heure. Il était forcément au courant, il sait quelque chose, il doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est évident il est le « complice » du président ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en retrait, quelques mètres derrière. Comme pour se faire oublier.
Il n’en faut pas plus pour que la ministre déléguée à la famille explose de colère
Plus exactement, cela commence par ce qui ressemble à une colère, une vraie, tout y passe, tous y passent, puis rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par s’asseoir, sur le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne comprend pas, elle qui connait le président depuis plus de trente ans, une vieille amitié… Elle se sent trahi aujourd’hui. Le secrétaire d’état aux sports est toujours silencieux. Ce qui est inquiétant c’est qu’il a l’air terriblement sûr de lui. Certains diraient même qu’il a un petit sourire au coin des lèvres.
« Je connais le chemin, je sais par où il faut passer. »
C’est tellement rare de l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des ministres, ou quand il le fait, généralement invité par le président personne ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guère, et puis ce n’est pas un politique lui… Il ne s’est jamais frotté au terrain / jamais candidat, jamais élu, jamais battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir à la carabine. D’ailleurs beaucoup ne savent même pas d’où il vient exactement. Où le président est-il allé le pêcher… Mystère…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicité, petits clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet. En fait, pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais d’hypocrisie dans ces gestes d’affection. Comme si leur lien était très fort.
Alors quand il a pris la parole, personne n’a ni bougé, ni réagi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Il connait très bien le président, intimement… Toutes les circonstances sont désormais réunies : Il devient important, il suscite de l’intérêt. Il connait le chemin.
Pendant ce temps, déjà à quelques kilomètres, le président est entré dans ce que dans les contes pour enfant on appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce, une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.
Le président a refermé la porte, il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend déjà une veste de chasse en cuir vieilli. Il s’approche et se penche à peine, pour poser tendrement un baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.
« Je t’attendais, je suis heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sûr que tu m’aurais oublié. Tu dois avoir faim, j’ai préparé à manger. »
L’unique pièce est enveloppée d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par réflexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dégage du fourneau qu’on distingue dans le fond de la pièce, mérite amplement le nom de parfum. Ce qui envahit le président, ce sont les émotions, les souvenirs, il y a dans cette petite pièce un concentré de vie, de cette vie qui lui a échappé depuis si longtemps. La femme assise derrière la table penche un peu plus la tête en arrière, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frémit à chaque inspiration. Il est toujours debout derrière elle et se penche à son tour pour poser un baiser. Elle frémit, elle sourit. Il n’est entré que depuis quelques minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se sentent bien.
« Ça y est ? C’est fait ? Tu les as perdus tes brebis ? »
Le président s’est assis en face d’elle, un petit sourire lui adoucit le visage. Il a faim, il a envie de la prendre contre lui de sentir son odeur, cette odeur végétale avec une pointe fumée juste ce qu’il faut pour que sa peau si blanche soit épicée.
« Ils ne sont certainement pas loin d’ici mais on est tranquille pour un bon moment je ne les pense pas capable de se mettre d’accord sur un même chemin ; A l’heure qu’il est ils doivent être en train de tous se méfier les uns des autres. Ils ne forment pas une équipe. Leur vie n’est qu’une succession de coups tordus et de trahisons contre ceux qu’ils présentent comme leurs amis. Ils sont déjà en train de douter de chacun, de constituer des petits groupes, des alliances de circonstances. Mais ils n’y parviendront pas et ça je le sais. C’est la leçon que je veux leur donner. Comment prétendre diriger un pays quand on est incapable, en groupe de retrouver son chemin en forêt »
Elle est amusée. On le comprend aux lumières qui brillent dans ses yeux.
« Tu dois avoir faim. J’ai préparé un civet, Comme tu les aimes. »
Elle s’est levée, il la regarde. C’est une belle femme : elle est assez grande, on devine un corps ferme sous le blanc crémeux des vêtements qui l’enveloppent. Elle est belle. Il soupire, il est bien.
Elle est déjà près de la cuisinière pour empoigner la petite marmite. Elle n’en a pas le temps, il l’enlace avec fougue, l’odeur de son corps lui revient en mémoire. Il croyait l’avoir oublié. La marmite n’a pas bougé elle l’a repoussée un peu plus loin. Elle est face à lui, ses longues mains effleurent la nuque.
Le président remonte la jupe, il découvre la cuisse, elle est musclée, sa peau est fraîche, si douce. Il a envie d’elle, tout de suite. Il rêvait de revivre ce moment. Il se souvient de leur première rencontre. Il pleuvait, il s’était égaré. Il a frappé et elle a ouvert. Trempé, elle l’avait dévêtu en silence, avec précision. Pour que ces vêtements sèchent. Il s’est retrouvé en caleçon devant cette femme énergique, elle l’a frotté avec une serviette à l’odeur de fougère. Ils ont fait l’amour sur le sol, ils faisaient si chauds.
Il était parti sans savoir, qui elle était. Et depuis son seul désir était de revenir.
Ses mains lui effleurent l’intérieur des cuisses. Elle a ouvert le haut de son corsage.
C’est elle la première qui a entendu les coups de feu suivi de plusieurs cris
Des cris, des pas qui se rapprochent, très vite, on doit courir, dehors. Le président s’est éloigné de France. France ça ne s’invente pas, cette belle femme, à l’allure sauvage, cette femme qui l’habite depuis plusieurs mois, qui l’a colonisé diraient certains, s’appelle France. En quelques secondes les cris sont devenus des souffles d’impatience, on frappe à la porte, avec le plat de la main. On sent la peur. Le président ouvre la porte, ils sont cinq à s’engouffrer à se jeter dans la pièce. Le président n’est pas surpris de la composition de ce petit groupe : trois hommes et deux femmes, ce sont les seuls qui depuis la formation du gouvernement se comportent la plupart du temps avec franchise. Lorsqu’ils prennent la parole, autour de la table du conseil des ministres, on ressent la bienveillance qu’ils ont les uns pour les autres. Ce n’est certainement pas un hasard mais aucun d’entre eux n’a suivi la voie dite royale, sciences po, ENA, passage par un cabinet, ces cinq-là ont eu des parcours atypiques, syndicalisme, entreprise…. Le président les laisse reprendre leur souffle, c’est la Ministre de la santé, Frédérique, des larmes au bord des yeux, le souffle court qui explique. Les autres ne disent rien, on les sent terrorisés.
« Ça y est président ils ont disjoncté. Quelques minutes après votre départ, on a commencé à redescendre et évidemment est arrivé le moment, ou parvenus à cette espèce de patte d’oie que personne n’avait remarqué à l’aller, il a fallu opérer un choix. Evidemment personne n’était d’accord. Évidemment toujours les mêmes ont cherché à affirmer leur supériorité. C’est quand même incroyable président, mais même dans cette situation, il y en a qui ne trouve rien de plus intelligent à dire que « moi je suis ministre d’état » donc forcément mon avis a plus de poids. Et puis, comme je m’y attendais les regards se sont rapidement tournés vers Armand. Armand ton protégé, Armand ton tireur d’élite, si prompt à décapiter un premier ministre. Bref, tout le monde, moi y compris, l’a suspecté d’être au courant, d’en savoir plus. Et là, comment dire, de vrais bêtes sauvages ! Ils sont une dizaine à s’être jeté sur lui comme des fauves. Des coups de feu sont partis, il a essayé de se défendre : « écoutez-moi, écoutez-moi je vais vous expliquer ». On n’est pas entré dans la mêlée et on a couru à travers le bois, tout droit, sans réfléchir, instinctivement…. Je pense qu’il y a plusieurs morts là-haut. Armand, je pense qu’ils l’ont massacré. Explique-nous Président… »
Le président est assis sur un des vieilles chaises de la cuisine, France est derrière lui, le regard noir. Tout doucement elle se détache de lui, sa main lui caresse le visage. Elle rejoint le bout de la table, et s’assoit :
« Je vous en prie, prenez une chaise et asseyez-vous : nous vous attendions, nous allons pouvoir commencer. »
« Ce que je vais vous raconter, vous décevra, j’en suis convaincu. Je le comprendrais tout à fait. Les événements que vous avez vécus, ces dernières heures, sont hors normes. Et vous vous attendez à de l’incroyable, de l’extraordinaire, du sordide peut-être. Oui je le répète : je vais vous décevoir, tous, surtout toi ma chère Frédérique.
Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas étonné de vous voir ici, vous, mes cinq préférés. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous n’êtes pas des imposés, des convenus. Vous êtes des hommes et des femmes à qui il reste encore, de la lumière derrière les yeux. Mais oui je vais vous décevoir. C’est vrai que ce matin, au réveil, je n’avais pas d’autres intentions que celle que je vous ai annoncée quand j’ai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinée à donner à chacun le sourire. Ce sourire que j’avais ce matin, dans le parc, tellement touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, tellement ému par la fraîcheur persistante de la nuit. Ce matin j’ai souri, et j’ai pensé à mon père qui me répétait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.
« Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant ! »
J’ai pensé à mon père parti si tôt, mon père que je n’ai jamais oublié. Et ce matin je me suis souvenu de cette belle forêt ou grand père m’emmenait, pour me sortir de la tristesse dans laquelle le départ de papa m’avait plongé. Comme je vous l’ai expliqué, je suis revenu ici, il y a trois mois, je suis revenu un jour où je n’en pouvais plus, j’ai marché seul, j’avais demandé à Maurice mon garde du corps d’attendre dans la clairière, celle ou l’autocar doit encore être stationné. J’ai marché seul et j’ai pleuré, puis, je me suis souvenu, des paroles de papa.
« Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant ! »
J’ai marché et je suis arrivé ici, devant cette petite maison. J’ai frappé, et France m’a dit d’entrer, elle m’a reconnu bien sûr. Tout le monde connait le président de la république, même France qui n’a pourtant pas la télévision. France a tiré une chaise, celle où je suis assis aujourd’hui et m’a dit de m’asseoir. Sans rien dire, elle m’a apporté une assiette fumante. J’ai mangé avec appétit. C’était bon, c’était chaud. Elle s’est assise en face de moi et m’a regardé. Elle souriait. J’étais bien. Je me suis levé. Elle aussi. Nous nous sommes approchés l’un de l’autre ; j’allais lui parler. Il fallait que je lui parle. Il le fallait. Lui dire, lui dire que, je ne sais pas, je ne savais, je cherchais, mon cœur battait fort. Doucement elle m’a fait signe de ne rien dire. Et France, France que je suis heureux de vous présenter ce soir m’a alors simplement dit.
« Ne dis rien, il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant ! »
Enfin, oui enfin, j’ai mis un point final à cette nouvelle que j’avais commencée un peu par jeu, je vous l’avais proposée par épisode, 13 si je ne me trompe pas, et j’hésitais pour la chute, pour la fin. Exercice difficile, il m’a fallu du temps, mais je suis heureux du résultat. Je vous propose donc d’abord cette fin que peut-être certains attendaient… Et dans la foulée je publie en un seul bloc la totalité de la nouvelle… Pour en faciliter la lecture..
« Il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant ! »
« Ce que je vais vous raconter, vous décevra, j’en suis convaincu. Je le comprendrais tout à fait. Les événements que vous avez vécus, ces dernières heures, sont hors normes. Et vous vous attendez à de l’incroyable, de l’extraordinaire, du sordide peut-être. Oui je le répète : je vais vous décevoir, tous, surtout toi ma chère Frédérique.
Au passage, je dois vous le dire, je ne suis pas étonné de vous voir ici, vous, mes cinq préférés. Je le savais parce que je vous ai choisis : vous n’êtes pas des imposés, des convenus. Vous êtes des hommes et des femmes à qui il reste encore, de la lumière derrière les yeux. Mais oui je vais vous décevoir. C’est vrai que ce matin, au réveil, je n’avais pas d’autres intentions que celle que je vous ai annoncée quand j’ai interrompu le conseil des ministres. Je voulais tout simplement proposer une promenade destinée à donner à chacun le sourire. Ce sourire que j’avais ce matin, dans le parc, tellement touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, tellement ému par la fraîcheur persistante de la nuit. Ce matin j’ai souri, et j’ai pensé à mon père qui me répétait tous les jours, oui tous les jours, que tout est simple, que tout est facile.
Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
J’ai pensé à mon père parti si tôt, mon père que je n’ai jamais oublié. Et ce matin je me suis souvenu de cette belle forêt ou grand père m’emmenait, pour me sortir de la tristesse dans laquelle le départ de papa m’avait plongé. Comme je vous l’ai expliqué, je suis revenu ici, il y a trois mois, je suis revenu un jour où je n’en pouvais plus, j’ai marché seul, j’avais demandé à Maurice mon garde du corps d’attendre dans la clairière, celle ou l’autocar doit encore être stationné. J’ai marché seul et j’ai pleuré, puis, je me suis souvenu, des paroles de papa.
Il faut vivre, c’est tout, c’est simple, et surtout c’est suffisant !
J’ai marché et je suis arrivé ici, devant cette petite maison. J’ai frappé, et France m’a dit d’entrer, elle m’a reconnu bien sûr. Tout le monde connait le président de la république, même France qui n’a pourtant pas la télévision. France a tiré une chaise, celle où je suis assis aujourd’hui et m’a dit de m’asseoir. Sans rien dire, elle m’a apporté une assiette fumante. J’ai mangé avec appétit. C’était bon, c’était chaud. Elle s’est assise en face de moi et m’a regardé. Elle souriait. J’étais bien. Je me suis levé. Elle aussi. Nous nous sommes approchés l’un de l’autre ; j’allais lui parler. Il fallait que je lui parle. Il le fallait. Lui dire, lui dire que, je ne sais pas, je ne savais, je cherchais, mon cœur battait fort. Doucement elle m’a fait signe de ne rien dire. Et France, France que je suis heureux de vous présenter ce soir m’a alors simplement dit.
Ne dis rien, il faut vivre, c’est tout, c’est simple et surtout c’est suffisant !
« Ça y est président ils ont
disjoncté. Quelques minutes après votre départ, on a commencé à redescendre et
évidemment est arrivé le moment, ou parvenus à cette espèce de patte d’oie que
personne n’avait remarqué à l’aller, il a fallu opérer un choix. Evidemment
personne n’était d’accord. Évidemment toujours les mêmes ont cherché à affirmer
leur supériorité. C’est quand même incroyable président, mais même dans cette
situation, il y en a qui ne trouve rien de plus intelligent à dire que « moi
je suis ministre d’état » donc forcément mon avis a plus de poids. Et puis,
comme je m’y attendais les regards se sont rapidement tournés vers Armand.
Armand ton protégé, Armand ton tireur d’élite, si prompt à décapiter un premier
ministre. Bref, tout le monde, moi y compris, l’a suspecté d’être au courant,
d’en savoir plus. Et là, comment dire, de vrais bêtes sauvages ! Ils sont
une dizaine à s’être jeté sur lui comme des fauves. Des coups de feu sont
partis, il a essayé de se défendre : « écoutez-moi, écoutez-moi je
vais vous expliquer ». On n’est pas entré dans la mêlée et on a couru à
travers le bois, tout droit, sans réfléchir, instinctivement…. Je pense qu’il y
a plusieurs morts là-haut. Armand je pense qu’ils l’ont massacré. Explique-nous
Président… »
Le président est assis sur un des
vieilles chaises de la cuisine, France est derrière lui, le regard noir. Tout doucement
elle se détache de lui, sa main lui caresse le visage. Elle rejoint le bout de
la table, et s’assoit :
« Je vous en prie, prenez une chaise et asseyez-vous : nous vous attendions, nous allons pouvoir commencer…»
Ça y est ? C’est fait ?
Tu les as perdus tes brebis.
Le président s’est assis en face
d’elle, un petit sourire lui adoucit le visage. Il a faim, il a envie de la
prendre contre lui de sentir son odeur, cette odeur végétale avec une pointe
fumée juste ce qu’il faut pour que sa peau si blanche soit épicée.
« Ils ne sont certainement
pas loin d’ici mais on est tranquille pour un bon moment je ne les pense pas
capable de se mettre d’accord sur un même chemin ; A l’heure qu’il est ils
doivent être en train de tous se méfier les uns des autres. Ils ne forment pas
une équipe. Leur vie n’est qu’une succession de coups tordus et de trahisons
contre ceux qu’ils présentent comme leurs amis. Ils sont déjà en train de
douter de chacun, de constituer des petits groupes, des alliances de
circonstances. Mais ils n’y parviendront pas et ça je le sais. C’est la leçon
que je veux leur donner. Comment prétendre diriger un pays quand on est
incapable, en groupe de retrouver son chemin en forêt »
Elle est amusée. On le comprend
aux lumières qui brillent dans ses yeux.
« Tu dois avoir faim. J’ai
préparé un civet, Comme tu les aimes. »
Elle s’est levée, il la regarde.
C’est une belle femme : elle est assez grande, on devine un corps ferme
sous le blanc crémeux des vêtements qui l’enveloppent. Elle est belle. Il
soupire, il est bien.
Elle est déjà près de la
cuisinière pour empoigner la petite marmite. Elle n’en a pas le temps, il
l’enlace avec fougue, l’odeur de son corps lui revient en mémoire. Il croyait
l’avoir oublié. La marmite n’a pas bougé elle l’a repoussée un peu plus loin.
Elle est face à lui, ses longues mains effleurent la nuque.
Le président remonte la jupe, il
découvre la cuisse, elle est musclée, sa peau est fraîche, si douce. Il a envie
d’elle, tout de suite. Il rêvait de revivre ce moment. Il se souvient de leur
première rencontre. Il pleuvait, il s’était égaré. Il a frappé et elle a
ouvert. Trempé, elle l’avait dévêtu en silence, avec précision. Pour que ces
vêtements sèchent. Il s’est retrouvé en caleçon devant cette femme énergique,
elle l’a frotté avec une serviette à l’odeur de fougère. Ils ont fait l’amour
sur le sol, ils faisaient si chauds.
Il était parti sans savoir, qui
elle était. Et depuis son seul désir était de revenir.
Ses mains lui effleurent
l’intérieur des cuisses. Elle a ouvert le haut de son corsage.
C’est elle la première qui a
entendu les coups de feu suivi de plusieurs cris
Des cris, des pas qui se
rapprochent, très vite, on doit courir, dehors. Le président s’est éloigné de
France. France ça ne s’invente pas, cette belle femme, à l’allure sauvage,
cette femme qui l’habite depuis plusieurs mois, qui l’a colonisé diraient
certains, s’appelle France. En quelques secondes les cris sont devenus des
souffles d’impatience, on frappe à la porte, avec le plat de la main. On sent
la peur. Le président ouvre la porte, ils sont cinq à s’engouffrer à se jeter
dans la pièce. Le président n’est pas surpris de la composition de ce petit
groupe : trois hommes et deux femmes, ce sont les seuls qui depuis la
formation du gouvernement se comportent la plupart du temps avec franchise. Lorsqu’ils
prennent la parole, autour de la table du conseil des ministres, on ressent la
bienveillance qu’ils ont les uns pour les autres. Ce n’est certainement pas un
hasard mais aucun d’entre eux n’a suivi la voie dite royale, sciences po, Ena,
passage par un cabinet, ces cinq là ont eu des parcours atypiques,
syndicalisme, entreprise…. Le président les laisse reprendre leur souffle,
c’est la Ministre de la santé, Frédérique, des larmes au bord des yeux, le
souffle court qui explique. Les autres ne disent rien, on les sent terrorisés.
Chaque caillou rêve de lui-même Chaque feuille a un projet Le soleil a le désir de voyager sur un rayon Vaincu je ne peux offrir mon coeur à la paix sainte parce que je rêve de chaînes et je rêve de liberté
J’ai dit cela au prisonnier qui a tué celui que je hais J’ai dit cela au mineur qui a extrait mon assiette d’or Ainsi je vis en enfer car je rêve que l’enfer est la distance que j’ose mettre entre ma main et la sienne
J’ai rêvé de mon corps cette nuit J’ai rêvé de l’univers J’ai rêvé j’ai rêvé un millier d’années afin de répéter les sept jours des merveilles quand, tiré de la brume j’étais vêtu de nudité et souffrais d’exister
J’ai rêvé qu’on me donnait une chanson comme seule preuve que ma vraie demeure avec toi n’a ni poutres ni chevrons ni fenêtres pour voir au-dehors ni miroirs pour voir au-dedans ni chansons pour en sortir ni mort pour commencer
O mon enfant voici ton rêve humain voici ton sommeil humain et ne désire pas tant grimper loin de ce qui est sain et profond J’aime le rêve que tu as commencé sous l’arbre toujours vert J’aime le caillou et le soleil et tout ce qui se trouve entre eux
Et pour cette conversation dans la première lumière de l’aube J’offre ces jours mesquins qui s’effilochent sous tes yeux Et je ne sais combien de jours passeront avant ma délivrance et ce qui restera de cette chanson que tu as mise sur la langue de ta créature
Avant de publier les derniers épisodes de cette nouvelle, je vous propose de relire en une seule fois , les 11 parties que j’ai déjà publiées. Histoire de se remettre dans l’ambiance…..
Ce mercredi matin, comme tous les
mercredi matin, c’est le conseil des ministres. L’ordre du jour est fixé un peu
avant, avec le premier ministre : jamais de grandes surprises, les communications
des uns et des autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir
exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est
ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier
ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est
simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec
un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le
visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire
serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des
ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de
Matignon.
Rejoignant ses principaux
conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de
se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les
jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer
pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres
le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis
autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils
tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un
angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin
que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige
quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en
dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais,
les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne
n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse
qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po,
HEC, ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des
ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine
de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement,
pour le parti, bref importants. Le
conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est
l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le
premier ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
Que se passe-t-il ? Que
va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne
cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le
président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir !
Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et
préparer toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne
l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de
proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire
« piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça
cogite, mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que
finalement il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à
11 h 00. Tous les ministres sont tendus,
les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri
ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques
pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les
conséquences.
Le président de la République
prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit
bien qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre,
mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous
l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous
pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai
sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du
bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en
politique : sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on
use et abuse surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien
que moi le sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on
utilise pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues,
qui nous rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis
ce n’est aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je
vais vous le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis
heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai
été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la
fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui
m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à
présent, de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis
fatigué, et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je
souris encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il
faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une
évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter
comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que
nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De
toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets
s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que
je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour
de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre
la rumeur. Nous irons marcher en silence
quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai
sourire, simple naturel ».
Sur tous les visages ministériels
on lit de l’étonnement, mais toujours un peu d’inquiétude et quelques-uns
sourient, eux aussi. Le premier ministre ose timidement un : « mais
Monsieur le Président… ». Ce à quoi ce dernier répond l’index tendu devant
la bouche : « chut écoutez … »
La grande fenêtre est ouverte, on
entend des chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles qu’un petit vent
agite
L’autocar n’a pu se garer devant le
perron de l’Elysée, l’entrée est trop étroite. Il est stationné devant l’entrée
principale rue du Faubourg Saint Honoré.
Le Président de la République
s’est levé le premier, et avec une joie non dissimulée dans la voix, comme un
enfant tout heureux du tour qu’il est en train de jouer à ses camarades, il
lance à toutes et à tous un tonitruant : « allez suivez-moi, on y
va ! »
Ce n’est plus l’étonnement qu’on
lit sur les visages des ministres, surtout chez le premier d’entre eux, cette
fois ci c’est bien de l’inquiétude, chez certains c’est même de la peur. D’autres, peut-être les plus intimes se
retiennent pour ne pas rire, essayant de se persuader qu’il doit s’agir d’une
plaisanterie. Quelques-uns, les plus jeunes, semblent prêts, eux, à lui
emboîter le pas, émoustillés de cette situation pour le moins cocasse.
Le président est maintenant debout près de la porte, on n’entend plus qu’un brouhaha et le frottement des chaises un peu lourdes qu’on tire pour s’extirper de cette longue table un peu sinistre. Les huissiers ont le visage fermé. L’un d’entre eux ne peut dissimuler une réelle envie de rire. Les ministres baissent les yeux et viennent de comprendre : le président n’a pas ses habituelles chaussures noires, mais de magnifiques baskets aux couleurs fluos, véritables provocations pour les teintes sinistres, un peu délavées, qui emplissent cet espace de pouvoir depuis tant d’années. Il ouvre lui-même la porte, se retourne et comme un animateur de colonie de vacances, donne les explications, plutôt les consignes.
« Mes chers amis, ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu, dans l’autocar qui nous attend devant la grille de l’Elysée, il y a un tout un assortiment de baskets, comme les miennes, avec toutes les pointures, je n’imaginais pas que vous puissiez faire quelques pas en forêt en escarpins et souliers vernis. Vous allez laisser vos dossiers ici, à votre place, sur la table et vos dévoués conseillers s’empresseront de les récupérer dès que l’autocar aura démarré. Justement : j’allais oublier deux choses essentielles, aucun conseiller ne nous accompagne, évidemment. Deux motards nous ouvriront la route et le chauffeur qui est un habitué des voyages scolaires a promis de nous emmener dans un endroit tranquille, où, et c’est la deuxième chose nous pique niquerons. Un repas tiré du sac…Nous allons maintenant sortir calmement, bien groupé, pour ne pas perdre de temps. Des dispositions ont été prises pour qu’aucun journaliste ne soit ni devant le perron, ni devant la grille. De toute façon aujourd’hui c’était un conseil des ministres ordinaire, sans intérêt pour les chaînes d’infos. Quand je parle de disposition prise je veux dire que pour éloigner tous ces pseudos journalistes je me suis débrouillé pour allumer, comment dire un contre feu, dont je vous parlerai au micro dès que nous aurons quitté la ville. J’espère que personne n’est malade en autocar. Des questions ? «
Des questions, des questions, il
en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres,
on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par
pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien
rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là
à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules
pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.
L’un d’entre eux, un des plus jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le seul à oser prendre la parole
« Euh monsieur le président, c’est surprise surprise, elles sont où les caméras ? »
Le président visiblement pressé de sortir de la salle lui répond calmement.
« Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez on a déjà assez perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, , en avant les enfants ! «
Il est onze heures trente : président
en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est parfaite,
qui s’engage dans l’allé qui conduit jusqu’à la grille ou les portes de
l’autocar sont déjà ouvertes.
Le président marche d’un bon pas,
il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train
de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs,
et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que
pour aller batifoler en forêt.
Certains espèrent en silence
qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de
lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.
Le premier ministre est pâle,
transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher
la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle
au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique
d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son
directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite
envoyer un texto…
Un texto…
La petite troupe, est maintenant
agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent
impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils
sont ralentis : le président est en
haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une
espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du
sac son ou ses portables. On comprend au
ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de
dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en
convenir.
Le premier ministre qui est le
dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son smartphone
pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un texto
suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre toutes les
dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant seulement que
Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à envisager que le
Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper frénétiquement
sur son clavier quand il entend la voix du président un peu irritée qui lui
dit :
Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait,
allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
Mais monsieur le Président, c’est impossible,
comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que
nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre
du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le
président de la république qui nomme le premier ministre.
Mais monsieur le président
Pas de mais Pierre, si ton portable ne me
parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
Bien Monsieur le Président
Pierre puisque c’est ainsi que
nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est
le silence maintenant qui devient plus pesant.
Tous les ministres sont montés,
ils se sont installés, certains, ont déjà pris les place du fond (les vieux
réflexes ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre ).
Le président est devant à côté du
chauffeur, il a pris le micro, l’autocar démarre…
Le président, a le micro posé en
bas du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle
nature est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout à l’heure a
disparu. Il jette un coup d’œil à sa petite troupe.
Ils sont tous là à attendre qu’il veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq ministres qui se sont encastrés au fond de l’autobus et qui sont complètement entrés dans le jeu. En quelques minutes ils ont oublié le conseil des ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimité de ce fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se résument qu’à ce combat gagné ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rêve d’effleurer, pour gagner le fond du bus.
Evidemment le président les a
repérés, il sait qu’ils seront ses alliés, mais la limite entre le chahut et
l’impertinence est très légère.
Il tousse encore et réclame un
peu d’attention ;
« On m’écoute dans le fond
s’il vous plait… »
Et dans le fond, les ministres de
la justice, de l’industrie, de la santé, de l’outre-mer et des universités
pouffent comme de joyeux étudiants.
Le premier ministre, Pierre, occupe un des deux sièges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas, il ne sourit pas, et pour être complètement sincère il commence même à être excédé. Contrairement à tous ses collègues, il n’a pas encore essayé les fameuses paires de baskets, il y en a sur tous les sièges, on les examine, certains les reniflent même, pour être certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais été portées. Les pointures ont été disposées un peu au hasard, alors on se les fait passer d’un siège à un autre, les escarpins encombrent l’allée centrale. La ministre de l’économie les a enfilés et elle fait quelques pas, quelques-uns sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est détendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargé des relations avec le parlement. Ces deux-là s’envoient des signes qui en disent long sur le jugement qu’ils portent sur la situation
Le président s’est éclairci la
voix : il a même retrouvé le sourire
« Mes chers amis, je vous
dois désormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous
semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que
vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar
vient de démarrer et nous allons nous rendre dans une forêt que je connais bien
et soyez très attentif : là-bas j’ai décidé de vous perdre… »
Même les dissipés du fond se sont
tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président
continue.
« Vous avez bien entendu,
vous êtes monté dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous
garer à un endroit un peu à l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de
pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous
nous enfoncerons au plus profond de cette forêt avec le chauffeur qui la
connait parfaitement, et là nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un
moment où vous ne me verrez plus, j’ai repéré l’endroit, vous verrez c’est un
peu épais, très impressionnant et là vous serez perdu… »
Le premier Ministre a compris,
cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu
fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….
Il n’est pas très grand,
contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le
ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un
terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la
séance des questions au gouvernement.
Les perdre dans la forêt, avec
leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on
se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de
se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire
tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore
debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre,
comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…
Pierre, le premier ministre s’est
levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son
geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas
le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque.
Il vient de prendre une balle en
pleine tête….
La France n’a plus de premier ministre.
Il a perdu la tête.
Perdu n’est d’ailleurs pas le mot
approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier
ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le
jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean
Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres
seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs,
où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président.
Ce dernier tient toujours
fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble
contrarié.
« C’est dommage pour Pierre,
c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être
interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait
peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore
là »
Jean Marc, le secrétaire d’état
au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de
la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement.
C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus
enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de concentration
de cet homme.
Dans le fond de l’Autobus, les
potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le
plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les
mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement
inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières
semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice,
quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se
passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet
instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se
regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse.
Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le
président n’en pouvait plus, était épuisé. Par contre tous savent que le
président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur,
son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour
ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il
l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout
est calcul.
Le président tapote à nouveau sur
le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots
depuis le coup de feu, ils brisent le silence…
« Bien, tout cela est
embêtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout
de suite, mais là convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais
ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sûr ! Certains
trouveront même que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient
de se passer n’est pas de nature à me faire changer d’avis. Et puis, après tout
soyez honnêtes, tout le monde détestait Pierre. Je vois bien dans vos regards
que personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend
tellement à lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en
vous observant, que la plupart d’entre vous sont déjà entrés dans le calcul, se
disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je
suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce
qui s’est passé dans le huis clos de cet autocar. »
Certains, surtout dans le fond de
l’autocar, fidèles à leurs habitudes de groupies ont déjà oublié la tête qui a
roulé et dodelinent la leur à chaque phrase du président afin qu’il comprenne
bien que l’incident est clos, qu’ils sont à nouveau avec lui. Il y en a bien un
ou deux qui ont le regard effaré, mais le président les connait suffisamment
pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.
Le président n’a pas lâché le
micro : il poursuit
Après cette interruption
fâcheuse, je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en
peux plus. Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que
nous donnons à voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous
collent comme des mouches, qui ne sont là que pour servir leur propre
intérêt. Je n’ai pas changé d’avis, je
veux qu’on redevienne des êtres humains, je veux que vous retrouviez le sens
des émotions, je veux que vous preniez seuls des décisions, sans conseil. Alors
je le maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai. Je veux que
vous sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !
Le calme s’est installé dans
l’autocar, le président s’est assis, on dirait même qu’il s’est assoupi. C’est
le jeune secrétaire d’état, auteur du tir, qui a ramassé la tête, enfin ce qui
était autrefois une tête pour la glisser tranquillement dans un sac de sport.
Il a même trouvé de quoi nettoyer. Le corps décapité du premier ministre est
resté sur son siège.
La circulation est de plus en
plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement échangent,
certains ont revêtu avec les fameuses baskets des survêtements soigneusement
pliés dans les coffres à bagage. On entend même quelques plaisanteries, et
curieusement on ressent une espèce de sérénité. Le ministre de la Défense s’est
même endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car.
Au fond du car justement, il y a
discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du
locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du
président.
L’autocar a ralenti, il vient de
s’engager sur une petite route qui hésite entre le chemin vicinal et le sentier
forestier. La forêt qu’ils aperçoivent
par les vitres est épaisse, très épaisse même, la lumière ne passe pas.
L’autocar roule à très petite
allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une
clairière. Le président saisit le micro.
Nous sommes arrivés mes amis, je
vous présente la clairière du poète, vous allez descendre tranquillement, vous
récupérerez les sacs de pique-nique dans les soutes du car, nous déjeunerons
ici et dans une heure, tout au plus, vous nous suivrez et nous nous enfoncerons
au cœur de la forêt.
Les sandwichs sont vite avalés,
certains ne prennent même pas le temps de s’asseoir, comme s’ils étaient
pressés d’en finir.
Le président passe vers tous ses
ministres, il glisse quelques mots à chacun. Ce qui frappe le plus à cet
instant ce sont les bruits de la forêt qui peu à peu envahissent l’espace, on
n’entend plus que cela. Le pique-nique a attiré les insectes, les bras
commencent à s’agiter, comme des moulinets pour les chasser. Mais ce qui domine
c’est la rumeur intérieure de la forêt, ce mélange un peu angoissant avec le
bruit que font les arbres, le moindre souffle agite les branches, les grands
troncs craquent. On entend aussi des cris d’oiseaux, ce ne sont pas des chants,
mais bien des cris, et des sons dont on ne sait d’où ils viennent ce qu’ils
sont.
Le président explique que c’est
un endroit qu’il connait parfaitement. Enfant il est venu plusieurs fois et a
marché dans cette forêt, seul. A l’évocation de ce souvenir sa voix tremble un
peu, on ne saurait dire s’il s’agit d’émotion, ou de peur. Il a pris la tête,
avec le chauffeur, de la troupe encore un peu sous le choc de toutes ces
émotions. Leurs sens endormis,
anesthésiés par toutes les protections dont on les entoure se réveillent un à
un. Ils voient, ils entendent, ils sentent.
Le président n’est plus très
jeune mais son pas est rapide. Au début le chemin est large, on distingue même
des traces de pneus dans les ornières que les pluies de printemps ont creusées.
C’est rassurant, mais très rapidement le chemin devient plus étroit, plus
sombre surtout, les arbres sont de plus en plus proches, serrés comme une foule
qui observe une procession. Leurs branches se touchent de part et d’autre du
chemin, formant peu à peu comme un tunnel de verdure. Il faut parfois se
baisser, retenir les branches pour que celui qui suit ne la prenne en pleine
figure.
Peu à peu, chacun ne se concentre
que sur la marche. On fait d’abord attention à soi. Il faut regarder où on met le pied. Le chemin
est devenu plus escarpé, avec des cailloux qui pointent. Il faut se protéger le
visage, et aussi veiller à ne pas mettre en danger les suivants. On prévient,
on met en garde, dans un murmure inhabituel : « attention au trou, à la
branche ». Le président se retourne souvent pour vérifier que tout le
monde suit. Il est le premier surpris en
constatant que le groupe est bien là, derrière lui, à mettre chaque pas dans
celui qui précède. Pas une parole pour déranger le bourdonnement de la forêt.
Souvent des chemins se croisent, mais le président est sûr de lui, sûr de ses
choix, de ses décisions. Lorsqu’il prend le chemin du haut, le plus haut, celui
qui grimpe, aucune remarque, aucun commentaire : on le suit, on lui fait
confiance. C’est difficile, certains ont le souffle court, mais ils suivent.
Ils marchent depuis une bonne heure, ici le temps ne s’écoule pas de la même
façon que dans les ministères ou à l’assemblée. Le président annonce qu’on va
prendre le temps d’une pause. Elle est bienvenue, surtout pour les plus âgés.
Le silence domine, un silence
pesant, lourd de toutes les interrogations qui pèsent encore. Mais curieusement
on ressent aussi une espèce d’apaisement. Le président comprend à cet instant
qu’il a pris totalement le contrôle. Il est le guide, leur point de repère.
Elle est vraiment épaisse cette
forêt. Les rares rayons de lumière sont ternes, avec un peu de poussière qui
plane. Le jacassement d’une pie les
surprend, on sent de la moquerie dans ce cri d’oiseau. Beaucoup ne connaissent
pas, ne connaissent plus ces sonorités alors ils se fabriquent de l’inquiétude.
Les premiers commencent à se lever quand la pie vient se poser sur l’épaule du
président. Il n’est pas surpris, on dirait qu’ils se connaissent, il a des
gestes tendres pour elle et chose rare pour cet oiseau un peu tapageur on
dirait qu’elle glousse, on dirait qu’elle a compris. Elle reprend son envol, vite,
très vite, et disparait. Elle a plongé en piqué, vers ce qui ressemble à un
bout ou à un bord de cette forêt. Elle a plongé, le président a souri. Tous les
regards l’ont suivi et quelques instants après, à peine, la voici qui
remonte : elle n’est plus seule. Le président est de plus en plus
rayonnant, avec elle dans les airs, et à terre dans la bruyère c’est toute une
ménagerie qui surgit sortie de derrière ce qui a été pour quelques instants
leur horizon… Ce sont les oiseaux qui sont les plus nombreux, de toutes
tailles, de toutes les couleurs, ils s’agitent plus qu’ils ne volent ; les
plus rapides, ceux qui ont suivi la pie entourent déjà le président qui tend
les mains : on dirait qu’ils le reconnaissent. Chacun s’est assis. Tous
sont fascinés par le spectacle, le président, leur président siffle, fabrique
de multiples bruits avec la bouche, avec les lèvres. Mais les oiseaux ne sont
pas venus seuls, surgis de partout, de trous dans la terre, d’autres chemins
que personne n’avait repéré c’est une véritable arche de Noé qui maintenant les
entoure. Un cerf s’est approché, à pas lent, du président, leurs regards se
croisent. Des lapins, un blaireau, des
mulots, une espèce de chat sauvage, et d’autres bestioles complètent ce
troupeau hétéroclite. Désormais le président rit. Il rit de bon cœur, il rit de
bonheur.
« Mes amis je vous présente
ma famille, ma nouvelle famille, je vais les suivre, et je vais vous laisser
vous débrouiller. Vous verrez ce n’est pas compliqué, vous allez comprendre. Il
y a quelques mois fatigué, épuisé même, j’ai décidé, seul, de m’échapper et
c’est ici que je suis venu, cette forêt où grand-père m’emmenait. Je suis venu
seul sans prévenir celles et ceux qui m’auraient évidemment interdit
l’escapade. Je suis venu seul et je me suis perdu. C’était il y a trois mois
souvenez-vous.
Ce sont les dernières paroles du
président, du moins ses dernières paroles avant qu’il ne reprenne son chemin
accompagné par une nuée d’oiseau. Tous les ministres sont restés immobiles, la
plupart déjà trop fatigués pour emboîter le pas au président qui s’est
engouffré dans l’épaisseur de la forêt. Ils sont immobiles, un peu tétanisés,
abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaînement
d’événements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est
la première à rompre le silence.
« Bon, qu’est-ce qu’on fait
maintenant, on ne va pas rester planter là, on va retourner sur nos pas et on
tombera forcément sur clairière où est garé le bus. »
Retourner sur leurs pas ?
Evidemment, tout le monde a ça en tête. Il faut le faire et si possible sans
trop tarder. La lumière se fait rare et s’orienter deviendra bientôt compliqué.
Sans attendre, le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une
centaine de mètres pour que survienne le premier problème.
En effet, et personne n’y avait
prêté attention, lorsque le président, tout à l’heure, a choisi le
« chemin du haut » celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y
avait aussi deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un
au-dessus et l’autre légèrement en dessous. En fait ils se sont trouvés face à
un échangeur, non pas un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les
randonneurs. Et évidemment trop concentrés à mettre un pied l’un devant
l’autre, personne n’a pris la peine de prendre le moindre repère. Il est même
fort probable très peu d’entre eux n’ont remarqué la présence des deux autres
sentiers.
Ils se sont tous arrêtés. Mais
rapidement trois d’entre eux n’hésitent plus. Ils continuent ! Ils sont sûrs de leur choix pour ce qui
semble en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemment…
« Arrêtez, je suis sûr que
ce n’est pas par là qu’on est passé tout à l’heure ! »
C’est Bernard le ministre de la
Défense qui vient de parler. Les trois « éclaireurs », ministre de la
culture toujours en tête ont stoppé net. Ils étaient persuadés du bien-fondé de
leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui
confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est
catégorique.
« On n’est pas passé à côté
de ce rocher. Je l’aurai vu quand même ! »
« Et pourquoi tu l’aurais
vu, ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sûr qu’on
est passé ici. C’est logique quand même :
on ne fait que suivre le sentier du haut. »
Le silence est définitivement
rompu. Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques
minutes il faut bien se rendre à l’évidence, il y a trois choix possibles et
personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut céder.
Chacun, évidemment, a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des
arguments imparables que c’est son option qui est la bonne.
Le Ministre du budget demande un
peu de silence. Il évoque la disparition du premier ministre, et constate
froidement que tout cela était bien pensé, bien préparé par le président.
Le calme est revenu et peu à peu
tous les regards qui, le crépuscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets
convergent vers le jeune secrétaire d’état aux sports. C’est quand même lui qui
a tiré tout à l’heure. Il était forcément au courant, il sait quelque chose, il
doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est évident il est le
« complice » du président ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en
retrait, quelques mètres derrière. Comme pour se faire oublier.
Il n’en faut pas plus pour que la
ministre déléguée à la famille explose de colère
Plus exactement, cela commence
par ce qui ressemble à une colère, une vraie, tout y passe, tous y passent, puis
rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par s’asseoir, sur
le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne comprend pas, elle qui
connait le président depuis plus de trente ans, une vieille amitié… Elle se
sent trahi aujourd’hui. Le secrétaire d’état aux sports est toujours
silencieux. Ce qui est inquiétant c’est qu’il a l’air terriblement sûr de lui.
Certains diraient même qu’il a un petit sourire au coin des lèvres.
« Je connais le chemin, je
sais par où il faut passer. »
C’est tellement rare de
l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des
ministres, ou quand il le fait, généralement invité par le président personne
ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guère, et puis ce n’est pas un politique
lui… Il ne s’est jamais frotté au terrain / jamais candidat, jamais élu, jamais
battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir à la carabine. D’ailleurs
beaucoup ne savent même pas d’où il vient exactement. Où le président est-il
allé le pêcher… Mystère…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicité,
petits clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet.
En fait, pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais
d’hypocrisie dans ces gestes d’affection. Comme si leur lien était très fort.
Alors quand il a pris la parole,
personne n’a ni bougé, ni réagi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie
pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas
l’ombre d’un doute. Il connait très bien le président, intimement… Toutes les
circonstances sont désormais réunies : Il devient important, il suscite de
l’intérêt. Il connait le chemin.
Pendant ce temps, déjà à quelques
kilomètres, le président est entré dans ce que dans les contes pour enfant on
appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule
pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce,
une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.
Le président a refermé la porte,
il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend déjà une veste de chasse
en cuir vieilli. Il s’approche et se penche à peine, pour poser tendrement un
baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.
« Je t’attendais, je suis
heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sûr que tu m’aurais
oublié. Tu dois avoir faim, j’ai préparé à manger. »
L’unique pièce est enveloppée
d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par
réflexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dégage du fourneau
qu’on distingue dans le fond de la pièce, mérite amplement le nom de parfum. Ce
qui envahit le président, ce sont les émotions, les souvenirs, il y a dans
cette petite pièce un concentré de vie, de cette vie qui lui a échappé depuis
si longtemps. La femme assise derrière la table penche un peu plus la tête en
arrière, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frémit à chaque
inspiration. Il est toujours debout derrière elle et se penche à son tour pour
poser un baiser. Elle frémit, elle sourit. Il n’est entré que depuis quelques
minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se
sentent bien.
Ça y est ? C’est fait ?
Tu les as perdus tes brebis.
C’est tellement rare de
l’entendre parler. C’est vrai qu’il prend rarement la parole au conseil des
ministres, ou quand il le fait, généralement invité par le président personne
ne l’écoute. Ses sujets ne passionnent guère, et puis ce n’est pas un politique
lui… Il ne s’est jamais frotté au terrain / jamais candidat, jamais élu, jamais
battu…. Ses seules victoires il les a connues au tir à la carabine. D’ailleurs
beaucoup ne savent même pas d’où il vient exactement. Où le président est-il allé
le pêcher… Mystère…Chacun se souvient aujourd’hui de leur complicité, petits
clins d’œil, accolades un peu plus affectives que l’usage ne le permet. En fait,
pour dire vrai chacun a pris conscience qu’il n’y a jamais d’hypocrisie dans ces
gestes d’affection. Comme si leur lien était très fort.
Alors quand il a pris la parole,
personne n’a ni bougé, ni réagi. Chacun comprend qu’il ne ment pas et n’essaie
pas d’imposer un point de vue : oui il connait le chemin, cela ne fait pas
l’ombre d’un doute. Il connait très bien le président, intimement… Toutes les
circonstances sont désormais réunies : Il devient important, il suscite de
l’intérêt. Il connait le chemin.
Pendant ce temps, déjà à quelques
kilomètres, le président est entrée dans ce que dans les contes pour enfant on
appellerait une chaumière. Une petite maison de chasse à dire vrai, une seule
pièce, elle sent le bois, humide, elle sent le renfermé. Au centre de la pièce,
une table sur laquelle sont posées deux couverts. La femme semble attendre.
Le président a refermé la porte,
il accroche sa veste au porte manteau sur lequel pend déjà une veste de chasse
en cuir vieilli. Il s’approche et se penche à peine, pour poser tendrement un
baiser sur le front de cette femme qui lui sourit doucement.
« Je t’attendais, je suis
heureuse que tu sois revenu. Je n’y croyais plus. J’étais sûr que tu m’aurais
oublié. Tu dois avoir faim, j’ai préparé à manger. »
L’unique pièce est enveloppée d’une belle odeur de cuisine, pas de ces effluves qui font saliver, par réflexe, non c’est plus qu’une odeur de cuisine. Ce qui se dégage du fourneau qu’on distingue dans le fond de la pièce, mérite amplement le nom de parfum. Ce qui envahit le président, ce sont les émotions, les souvenirs, il y a dans cette petite pièce un concentré de vie, de cette vie qui lui a échappé depuis si longtemps. La femme assise derrière la table penche un peu plus la tête en arrière, sa gorge est tendue, la peau est blanche et fine, elle frémit à chaque inspiration. Il est toujours debout derrière elle et se penche à son tour pour poser un baiser. Elle frémit, elle sourit. Il n’est entré que depuis quelques minutes et il se sent bien. Ils se regardent, leurs yeux brillent. Il se sentent bien.
Ca y est ? C’est fait ? Tu les as perdus tes brebis.
Ce sont les dernières paroles du
président, du moins ses dernières paroles avant qu’il ne reprenne son chemin
accompagné par une nuée d’oiseau. Tous les ministres sont restés immobiles, la
plupart déjà trop fatigués pour emboîter le pas au président qui s’est
engouffré dans l’épaisseur de la forêt. Ils sont immobiles, un peu tétanisés,
abasourdis par ce qui vient de se produire, par cet incroyable enchaînement
d’événements. Marie France, l’une des plus jeunes, ministre de la culture, est
la première à rompre le silence.
« Bon, qu’est-ce qu’on fait
maintenant, on ne va pas rester planter là, on va retourner sur nos pas et on
tombera forcément sur clairière où est garé le bus. »
Retourner sur leurs pas ? Evidemment,
tout le monde a ça en tête. Il faut le faire et si possible sans trop tarder. La
lumière se fait rare et s’orienter deviendra bientôt compliqué. Sans attendre,
le groupe se met en marche. Il ne faut pas attendre plus d’une centaine de
mètres pour que survienne le premier problème.
En effet, et personne n’y avait
prêté attention, lorsque le président, tout à l’heure, a choisi le « chemin
du haut » celui sur lequel ils se trouvent maintenant, il y avait aussi
deux autres sentiers qui y conduisaient, deux autres, l’un au-dessus et l’autre
légèrement en dessous. En fait ils se sont trouvés face à un échangeur, non pas
un nœud autoroutier, mais bien un carrefour pour les randonneurs. Et évidemment
trop concentrés à mettre un pied l’un devant l’autre, personne n’a pris la
peine de prendre le moindre repère. Il est même fort probable très peu d’entre
eux n’ont remarqué la présence des deux autres sentiers.
Ils se sont tous arrêtés. Mais
rapidement trois d’entre eux n’hésitent plus. Ils continuent ! Ils sont sûrs de leur choix pour ce qui semble
en toute logique la bonne direction : le chemin du centre. Evidemment…
« Arrêtez, je suis sûr que
ce n’est pas par là qu’on est passé tout à l’heure ! »
C’est Bernard le ministre de la
Défense qui vient de parler. Les trois « éclaireurs », ministre de la
culture toujours en tête ont stoppé net. Ils étaient persuadés du bien-fondé de
leur choix et maintenant ils doutent. Il y en a plusieurs d’ailleurs qui
confirment qu’ils ne reconnaissent rien. La ministre de l’éducation est catégorique.
« On n’est pas passé à côté
de ce rocher. Je l’aurai vu quand même ! »
« Et pourquoi tu l’aurais vu,
ce n’est qu’un rocher, il y en a d’autres des rochers…Moi je suis sûr qu’on est
passé ici. C’est logique quand même : on ne fait que suivre le sentier du haut. »
Le silence est définitivement rompu.
Chacun y va de son souvenir, de sa certitude, et au bout de quelques minutes il
faut bien se rendre à l’évidence, il y a trois choix possibles et personne
n’est d’accord. Personne n’est d’accord et personne ne veut céder. Chacun, évidemment,
a toutes les bonnes raisons pour affirmer, avec des arguments imparables que
c’est son option qui est la bonne.
Le Ministre du budget demande un
peu de silence. Il évoque la disparition du premier ministre, et constate froidement
que tout cela était bien pensé, bien préparé par le président.
Le calme est revenu et peu à peu
tous les regards qui, le crépuscule aidant, deviennent de plus en plus inquiets
convergent vers le jeune secrétaire d’état aux sports. C’est quand même lui qui
a tiré tout à l’heure. Il était forcément au courant, il sait quelque chose, il
doit avoir une carte. Il a une carte, c’est certain, c’est évident il est le
« complice » du président ! D’ailleurs il ne dit rien, il est en
retrait, quelques mètres derrière. Comme pour se faire oublier.
Il n’en faut pas plus pour que la
ministre déléguée à la famille explose de colère
Plus exactement, cela commence
par ce qui ressemble à une colère, une vraie, tout y passe, tous y passent,
puis rapidement cela devient une vraie crise de nerfs. Elle finit par
s’asseoir, sur le bord du sentier, elle tremble, elle sanglote. Elle ne
comprend pas, elle qui connait le président depuis plus de trente ans, une
vieille amitié… Elle se sent trahi aujourd’hui. Le secrétaire d’état aux sports
est toujours silencieux. Ce qui est inquiétant c’est qu’il a l’air terriblement
sûr de lui. Certains diraient même qu’il a un petit sourire au coin des lèvres.
« Je connais le chemin, je
sais par où il faut passer. »
Peu à peu, chacun ne se concentre
que sur la marche. On fait d’abord attention à soi. Il faut regarder où on met le pied. Le chemin
est devenu plus escarpé, avec des cailloux qui pointent. Il faut se protéger le
visage, et aussi veiller à ne pas mettre en danger les suivants. On prévient,
on met en garde, dans un murmure inhabituel : « attention au trou, à la
branche ». Le président se retourne souvent pour vérifier que tout le
monde suit. Il est le premier surpris en
constatant que le groupe est bien là, derrière lui, à mettre chaque pas dans
celui qui précède. Pas une parole pour déranger le bourdonnement de la forêt. Souvent
des chemins se croisent, mais le président est sûr de lui, sûr de ses choix, de
ses décisions. Lorsqu’il prend le chemin du haut, le plus haut, celui qui
grimpe, aucune remarque, aucun commentaire : on le suit, on lui fait
confiance. C’est difficile, certains ont le souffle court, mais ils suivent.
Ils marchent depuis une bonne heure, ici le temps ne s’écoule pas de la même
façon que dans les ministères ou à l’assemblée. Le président annonce qu’on va
prendre le temps d’une pause. Elle est bienvenue, surtout pour les plus âgés.
Le silence domine, un silence
pesant, lourd de toutes les interrogations qui pèsent encore. Mais curieusement
on ressent aussi une espèce d’apaisement. Le président comprend à cet instant
qu’il a pris totalement le contrôle. Il est le guide, leur point de repère.
Elle est vraiment épaisse cette
forêt. Les rares rayons de lumière sont ternes, avec un peu de poussière qui
plane. Le jacassement d’une pie les
surprend, on sent de la moquerie dans ce cri d’oiseau. Beaucoup ne connaissent
pas, ne connaissent plus ces sonorités alors ils se fabriquent de l’inquiétude.
Les premiers commencent à se lever quand la pie vient se poser sur l’épaule du
président. Il n’est pas surpris, on dirait qu’ils se connaissent, il a des
gestes tendres pour elle et chose rare pour cet oiseau un peu tapageur on
dirait qu’elle glousse, on dirait qu’elle a compris. Elle reprend son envol,
vite, très vite, et disparait. Elle a plongé en piqué, vers ce qui ressemble à
un bout ou à un bord de cette forêt. Elle a plongé, le président a souri. Tous
les regards l’ont suivi et quelques instants après, à peine, la voici qui
remonte : elle n’est plus seule. Le président est de plus en plus
rayonnant, avec elle dans les airs, et à terre dans la bruyère c’est toute une
ménagerie qui surgit sortie de derrière ce qui a été pour quelques instants
leur horizon… Ce sont les oiseaux qui sont les plus nombreux, de toutes
tailles, de toutes les couleurs, ils s’agitent plus qu’ils ne volent ; les
plus rapides, ceux qui ont suivi la pie entourent déjà le président qui tend
les mains : on dirait qu’ils le reconnaissent. Chacun s’est assis. Tous
sont fascinés par le spectacle, le président, leur président siffle, fabrique
de multiples bruits avec la bouche, avec les lèvres. Mais les oiseaux ne sont
pas venus seuls, surgis de partout, de trous dans la terre, d’autres chemins
que personne n’avait repéré c’est une véritable arche de Noé qui maintenant les
entoure. Un cerf s’est approché, à pas lent, du président, leurs regards se croisent.
Des lapins, un blaireau, des mulots, une
espèce de chat sauvage, et d’autres bestioles complètent ce troupeau
hétéroclite. Désormais le président rit. Il rit de bon cœur, il rit de bonheur.
« Mes amis je vous présente
ma famille, ma nouvelle famille, je vais les suivre, et je vais vous laisser vous
débrouiller. Vous verrez ce n’est pas compliqué, vous allez comprendre. Il y a
quelques mois fatigué, épuisé même, j’ai décidé, seul, de m’échapper et c’est
ici que je suis venu, cette forêt où grand-père m’emmenait. Je suis venu seul
sans prévenir celles et ceux qui m’auraient évidemment interdit l’escapade. Je
suis venu seul et je me suis perdu. C’était il y a trois mois souvenez-vous.
Ecrire des trucs n’est rien, le difficile c’est de les vivre : la vendange est finie, maintenant. Plus besoin de me casser les talons dans la pierraille, d’encaisser les coups de serpette sur les ongles.
Régulièrement ça bouillote, ça se réchauffer, ça décante, ça éclate en bulles, bulles douces ou amères, bulles de larmes, bulles de rire ; et chaque jour j’en tire un peu, pour goûter. J’envisage un très grand cru, un très nombreux lu, je me tourne la tête à me relire, c’est comme si je buvais…du coup je ne touche plus à l’alcool, je m’en moque bien de l’alcool ! J’ai une bobine dans la tête, un prénom dans le cœur, du bonheur plein la carcasse, je n’ai plus besoin d’une bouteille dans le placard. Nous nous en tenons à l’inoffensive piquette de pays et à l’occasion d’un tour en ville, nous mettons beaucoup d’eau dans un unique pastis : on n’en revient pas d’être si vertueux, c’est pas possible, ça ne va pas durer…
L’autocar a ralenti, il vient de
s’engager sur une petite route qui hésite entre le chemin vicinal et le sentier
forestier. La forêt qu’ils aperçoivent
par les vitres est épaisse, très épaisse même, la lumière ne passe pas.
L’autocar roule à très petite
allure encore une bonne vingtaine de minutes avant de stopper au milieu d’une
clairière. Le président saisit le micro.
Nous sommes arrivés mes amis, je
vous présente la clairière du poète, vous allez descendre tranquillement, vous
récupérerez les sacs de pique-nique dans les soutes du car, nous déjeunerons
ici et dans une heure, tout au plus, vous nous suivrez et nous nous enfoncerons
au cœur de la forêt.
Les sandwichs sont vite avalés,
certains ne prennent même pas le temps de s’asseoir, comme s’ils étaient pressés
d’en finir.
Le président passe vers tous ses
ministres, il glisse quelques mots à chacun. Ce qui frappe le plus à cet
instant ce sont les bruits de la forêt qui peu à peu envahissent l’espace, on n’entend
plus que cela. Le pique-nique a attiré les insectes, les bras commencent à
s’agiter, comme des moulinets pour les chasser. Mais ce qui domine c’est la
rumeur intérieure de la forêt, ce mélange un peu angoissant avec le bruit que
font les arbres, le moindre souffle agite les branches, les grands troncs
craquent. On entend aussi des cris d’oiseaux, ce ne sont pas des chants, mais
bien des cris, et des sons dont on ne sait d’où ils viennent ce qu’ils sont.
Le président explique que c’est
un endroit qu’il connait parfaitement. Enfant il est venu plusieurs fois et a
marché dans cette forêt, seul. A l’évocation de ce souvenir sa voix tremble un
peu, on ne saurait dire s’il s’agit d’émotion, ou de peur. Il a pris la tête,
avec le chauffeur, de la troupe encore un peu sous le choc de toutes ces
émotions. Leurs sens endormis,
anesthésiés par toutes les protections dont on les entoure se réveillent un à
un. Ils voient, ils entendent, ils sentent.
Le président n’est plus très
jeune mais son pas est rapide. Au début le chemin est large, on distingue même
des traces de pneus dans les ornières que les pluies de printemps ont creusées.
C’est rassurant, mais très rapidement le chemin devient plus étroit, plus
sombre surtout, les arbres sont de plus en plus proches, serrés comme une foule
qui observe une procession. Leurs branches se touchent de part et d’autre du
chemin, formant peu à peu comme un tunnel de verdure. Il faut parfois se
baisser, retenir les branches pour que celui qui suit ne la prenne en pleine
figure.
« Alors je le maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai … »
Le président tapote à nouveau sur
le micro : il va parler. Il s’éclaircit la voix. Ce sont les premiers mots
depuis le coup de feu, ils brisent le silence…
« Bien, tout cela est
embêtant. Je ne voulais pas changer de premier ministre, pas encore, pas tout
de suite, mais là convenons en tous, je ne vais plus trop avoir le choix. Mais
ce n’est pas le plus important, c’est dommage bien sûr ! Certains
trouveront même que c’est triste, que c’est grave, mais croyez-moi ce qui vient
de se passer n’est pas de nature à me faire changer d’avis. Et puis, après tout
soyez honnêtes, tout le monde détestait Pierre. Je vois bien dans vos regards que
personne ne le regrette. Vous le savez comme moi, en politique on apprend
tellement à lire dans le regard des autres que je peux vous dire, simplement en
vous observant, que la plupart d’entre vous sont déjà entrés dans le calcul, se
disant probablement : pourquoi pas moi ? Et maintenant je sais, je
suis absolument certain que personne ne parlera, que personne n’expliquera ce
qui s’est passé dans le huis clos de cet autocar. »
Certains, surtout dans le fond de
l’autocar, fidèles à leurs habitudes de groupies ont déjà oublié la tête qui a
roulé et dodelinent la leur à chaque phrase du président afin qu’il comprenne
bien que l’incident est clos, qu’ils sont à nouveau avec lui. Il y en a bien un
ou deux qui ont le regard effaré, mais le président les connait suffisamment
pour savoir sur quelles cordes il faudra appuyer.
Le président n’a pas lâché le
micro : il poursuit
Après cette interruption fâcheuse,
je reprends mon propos. Mes amis c’est simple j’en ai marre, je n’en peux plus.
Je n’en peux plus de ce que nous sommes. Je n’en peux plus de ce que nous
donnons à voir. Je n’en peux plus de ces grappes de conseillers qui nous
collent comme des mouches, qui ne sont là que pour servir leur propre intérêt. Je n’ai pas changé d’avis, je veux qu’on
redevienne des êtres humains, je veux que vous retrouviez le sens des émotions,
je veux que vous preniez seuls des décisions, sans conseil. Alors je le
maintiens nous irons dans cette forêt et je vous perdrai. Je veux que vous
sachiez pourquoi je veux que vous vous perdiez !
Le calme s’est installé dans
l’autocar, le président s’est assis, on dirait même qu’il s’est assoupi. C’est
le jeune secrétaire d’état, auteur du tir, qui a ramassé la tête, enfin ce qui
était autrefois une tête pour la glisser tranquillement dans un sac de sport.
Il a même trouvé de quoi nettoyer. Le corps décapité du premier ministre est
resté sur son siège.
La circulation est de plus en
plus fluide. Par petits groupes, les membres du gouvernement échangent,
certains ont revêtu avec les fameuses baskets des survêtements soigneusement pliés
dans les coffres à bagage. On entend même quelques plaisanteries, et
curieusement on ressent une espèce de sérénité. Le ministre de la Défense s’est
même endormi et son ronflement retentit jusqu’au fond du car.
Au fond du car justement, il y a
discussion, on essaie de comprendre, ce n’est pas tant la disparition du
locataire de Matignon qui semble perturber le petit groupe, que l’intention du
président.
Le premier Ministre a compris,
cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu
fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….
Il n’est pas très grand,
contrairement au président qui lui est un grand gaillard, mais il va le
ceinturer le forcer à s’asseoir calmement, reprendre le micro et mettre un
terme à cette mascarade. Il est encore possible d’arriver à temps pour la
séance des questions au gouvernement.
Les perdre dans la forêt, avec
leur petit sac de pique-nique et leurs baskets ! Non mais franchement on
se croirait dans une série parodique et délirante dont le seul objectif est de
se moquer toujours un peu plus de nos gouvernants !
Il a presque envie de rire
tellement la situation lui semble surréaliste : le président est encore
debout à expliquer en long, en large, et en travers, s qu’il va les perdre,
comme s’il s’agissait de tous ses petits-enfants… Grotesque…
Pierre, le premier ministre s’est
levé presque calmement, on dirait même qu’il y a de la tendresse dans son
geste, sa main tendue vers le président pour lui demander le micro. Il n’a pas
le temps d’ouvrir la bouche que sa tête éclate comme une pastèque.
Il vient de prendre une balle en
pleine tête….
La France n’a plus de premier
ministre. Il a perdu la tête.
Perdu n’est d’ailleurs pas le mot
approprié pour qualifier ce qui vient de se produire. La tête du premier
ministre, puisque c’est de cela dont il s’agit a littéralement éclaté. C’est le
jeune secrétaire d’état, exceptionnellement invité aujourd’hui qui a tiré. Jean
Marc Dourcet puisque c’est de lui dont il s’agit est à quelques mètres
seulement son arme toujours pointée, dans le cas, fort peu probable d’ailleurs,
où un courageux essaierait à son tour de maitriser le président.
Ce dernier tient toujours
fermement le micro la main, le coup de feu l’a interrompu et il semble
contrarié.
« C’est dommage pour Pierre,
c’était quelqu’un de bien. Mais vous le savez je n’aime pas trop être
interrompu quand je souhaite parler. Merci mon petit Jacques. Il faudrait
peut-être que je vous nomme premier ministre. Enfin on n’en est pas encore là »
Jean Marc, le secrétaire d’état
au sport est très calme. Il faut dire qu’il fait partie de ces personnalités de
la société civile que le président a souhaité intégrer dans son gouvernement.
C’est un ancien champion olympique de tir au pistolet. Le premier ministre n’était pas des plus
enthousiastes mais le président a insisté, mettant en avant les qualités de
concentration de cet homme.
Dans le fond de l’Autobus, les
potaches n’ont plus du tout mais alors plus du tout envie de plaisanter. Le
plus difficile est de comprendre, de mettre en place au plus vite tous les
mécanismes intellectuels pour analyser la situation. Tout est tellement
inattendu. En silence, chacun cherche, ces derniers jours, ces dernières
semaines ce qui a pu se passer, chacun essaie de se souvenir, un indice,
quelque chose qui leur permettrait de comprendre ce qui est en train de se
passer. Mais rien, c’est le néant pour chacun. Tous prennent conscience à cet
instant précis qu’ils ne prêtent aucune attention aux autres. Quand ils se
regardent c’est pour se surveiller, identifier un éventuel signe de faiblesse.
Tous à cet instant comprennent que ce qu’ils n’ont pas vu c’est à quel point le
président n’en pouvait plus, était épuisé. Par contre tous savent que le
président ne supportait plus son premier ministre, son arrogance, sa froideur,
son intelligence purement mécanique. Tous savent qu’il ne l’a pas choisi pour
ses qualités humaines, pour sa capacité à le compléter, à le réguler, non il
l’a choisi par calcul politique. Tous le savent mais personne ne le dit. Tout
est calcul.
Le président est devant à côté du
chauffeur, il a pris le micro, l’autocar démarre…
Le président, a le micro posé en bas
du menton, il est debout et tousse un peu. On ne saurait dire de quelle nature
est cette toux, et ce d’autant plus que le sourire de tout à l’heure a disparu.
Il jette un coup d’œil à sa petite troupe.
Ils sont tous là à attendre qu’il
veuille bien commencer. Tous, enfin, si on ne tient pas compte des cinq
ministres qui se sont encastrés au fond de l’autobus et qui sont complétement
entrés dans le jeu. En quelques minutes ils ont oublié le conseil des
ministres, la tension, ils sont au fond d’un autobus et ils chahutent. Ils
chahutent comme des adolescents, heureux de se retrouver dans l’intimité de ce
fond de car, ce fond objet de tous les fantasmes, objet de toutes les
convoitises. Combien de souvenirs de voyages scolaires ne se résument qu’à ce
combat gagné ou perdu, avec ses proches ou celles qu’on rêve d’effleurer, pour
gagner le fond du bus.
Evidemment le président les a
repérés, il sait qu’ils seront ses alliés, mais la limite entre le chahut et
l’impertinence est très légère.
Il tousse encore et réclame un
peu d’attention ;
« On m’écoute dans le fond
s’il vous plait… »
Et dans le fond, les ministres de
la justice, de l’industrie, de la santé, de l’outre-mer et des universités
pouffent comme de joyeux étudiants.
Le premier ministre, Pierre,
occupe un des deux sièges les plus proches du chauffeur. Il ne plaisante pas,
il ne sourit pas, et pour être complétement sincère il commence même à être
excédé. Contrairement à tous ses collègues, il n’a pas encore essayé les fameuses
paires de baskets, il y en a sur tous les sièges, on les examine, certains les
reniflent même, pour être certains qu’elles sont neuves, qu’elles n’ont jamais
été portées. Les pointures ont été disposées un peu au hasard, alors on se les
fait passer d’un siège à un autre, les escarpins encombrent l’allée centrale.
La ministre de l’économie les a enfilés et elle fait quelques pas, quelques-uns
sifflotent, d’autres rient. Finalement on a le sentiment que tout le monde est
détendu. Sauf le premier ministre bien entendu et le ministre chargé des
relations avec le parlement. Ces deux-là s’envoient des signes qui en disent
long sur le jugement qu’ils portent sur la situation
Le président s’est éclairci la
voix : il a même retrouvé le sourire
« Mes chers amis, je vous
dois désormais quelques explications. Maintenant que la plupart d’entre vous
semble avoir pris leur marque et surtout leur chaussures…. Il est temps que
vous compreniez ce qui se passe, ce qui est en train de se passer. L’autocar
vient de démarrer et nous allons nous rendre dans une forêt que je connais bien
et soyez très attentif : là-bas j’ai décidé de vous perdre… »
Même les dissipés du fond se sont
tus, la plupart pensent avoir mal entendu ou mal compris, mais le président
continue.
« Vous avez bien entendu,
vous êtes monté dans cet autocar, et nous allons dans deux heures environ nous
garer à un endroit un peu à l’écart de tout, vous prendrez votre petit sac de
pique-nique, nous marcherons ensemble pendant une trentaine de minutes, nous
nous enfoncerons au plus profond de cette forêt avec le chauffeur qui la
connait parfaitement, et là nous vous perdrons, je vous perdrai. Il arrivera un
moment où vous ne me verrez plus, j’ai repéré l’endroit, vous verrez c’est un
peu épais, très impressionnant et là vous serez perdu… »
Le premier Ministre a compris, cette fois ci il n’y a plus aucun doute le président, son président est devenu fou. Il faut qu’il fasse, qu’il tente quelque chose. Il est encore temps….
Et qu’importe d’où sont venus ceux qui s’en vont, S’ils entendent toujours un cri profond Au carrefour des doutes ! Mon corps est lourd, mon corps est las, Je veux rester, je ne peux pas ; L’âpre univers est un tissu de routes Tramé de vent et de lumière ; Mieux vaut partir, sans aboutir, Que de s’asseoir, même vainqueur, le soir, Devant son oeuvre coutumière, Avec, en son coeur morne, une vie Qui cesse de bondir au-delà de la vie.
Quand vient le soir, Quand tombent les premières gouttes de nuit. Quand les fenêtres se ferment, Quand les regards se taisent, Quand les mots se font rares et lents, Alors, Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué, Et sur les façades à la blancheur inventée On aperçoit quelques trous de lumière. Entends-les, ils scintillent, Entends-les, ils t’invitent à rentrer…
Le président veut emmener ses ministres pour une promenade en forêt…
Des questions, des questions, il
en a de bonne notre président pense à ne pas en douter la moitié des ministres,
on en aurait une bonne dizaine à lui poser, et à commencer évidemment par
pourquoi ? On veut bien se détendre, c’est une bonne idée, on veut bien
rester dans la dynamique du sourire, cela nous fera du bien à tous, mais de là
à monter sans nos conseillers dans un autocar, enfiler des baskets ridicules
pour manger chips et sandwichs au jambon il y a quand même un gouffre.
L’un d’entre eux, un des plus
jeunes, exceptionnellement invité aujourd’hui, parce qu’il n’est que secrétaire
d’état, pour évoquer un projet de loi qui doit être déposé à la rentrée, est le
seul à oser prendre la parole
Euh monsieur le président, c’est surprise
surprise, elles sont où les caméras ?
Le président visiblement pressé
de sortir de la salle lui répond calmement :
Oui mon petit Jacques, pour une surprise, c’est
une surprise et vous allez voir ce n’est pas fini ! Allez on a déjà assez
perdu de temps puisqu’il n’y a plus de questions, , en avant les enfants !
Il est onze heures trente :
président en tête, c’est une troupe d’une trentaine de ministres, la parité est
parfaite, qui s’engage dans l’allé qui conduit jusqu’à la grille ou les portes
de l’autocar sont déjà ouvertes.
Le président marche d’un bon pas,
il faut dire qu’il est chaussé pour. Beaucoup, surtout les femmes sont en train
de se dire que si au moins on avait été prévenu on aurait évité les tailleurs,
et autres tenues plus adéquates pour répondre aux questions au gouvernement que
pour aller batifoler en forêt.
Certains espèrent en silence
qu’il aura pensé aux tenues qui iront avec les baskets. Il sera bien temps de
lui poser la question quand on sera monté dans l’autocar.
Le premier ministre est pâle,
transparent : il vient à l’instant de prendre conscience qu’ils vont sécher
la séance des questions au gouvernement tout à l’heure. Il faut qu’il en parle
au président : ce n’est pas possible, ce sera une catastrophe politique
d’une ampleur inégalée. Cela ne s’est jamais vu. Il faut qu’il prévienne son
directeur de cabinet, il faut déclencher une espèce de plan Orsec…. Vite
envoyer un texto…
Un texto…
La petite troupe, est maintenant
agglutinée devant la porte du bus, c’est amusant mais certains semblent
impatients, ils jouent mêmes des coudes pour grimper dans le bus mais là ils
sont ralentis : le président est en
haut des marches il tient un grand sac à la main et le regard teinté d’une
espèce de sévérité bienveillante, il demande à chacun de poser à l’intérieur du
sac son ou ses portables. On comprend au
ton qui est le sien et à son regard qu’il ne sera pas possible de tricher ou de
dissimuler, alors chacun s’exécute avec peu d’enthousiasme il faut bien en
convenir.
Le premier ministre qui est le
dernier de la troupe a compris ce qui se passait et s’empresse de sortir son
smartphone pour dans les quelques secondes qui lui restent tenter d’envoyer un
texto suffisamment clair pour que son directeur de cabinet puisse prendre
toutes les dispositions nécessaires. C’est à cet instant et à cet instant
seulement que Pierre – Pierre est le premier ministre – ose s’autoriser à
envisager que le Président a peut-être perdu la tête ; Il commence à taper
frénétiquement sur son clavier quand il entend la voix du président un peu
irritée qui lui dit :
Pierre, je te vois, ton portable s’il te plait,
allez tout de suite, tu le fais passer et je le récupère !
Mais monsieur le Président, c’est impossible,
comment on va faire cet après-midi…L’assemblée…
Pas de mais mon petit Pierre, je te rappelle que
nous sommes encore officiellement en conseil des ministres. Je maitrise l’ordre
du jour et je te rappelle aussi que la constitution précise que c’est le
président de la république qui nomme le premier ministre.
Mais monsieur le président
Pas de mais Pierre, si ton portable ne me
parvient pas instantanément tu n’es plus premier ministre
Bien Monsieur le Président
Pierre puisque c’est ainsi que
nous l’appellerons à présent s’exécute ; le brouhaha s’est atténué, c’est
le silence maintenant qui devient plus pesant.
Tous les ministres sont montés,
ils se sont installés, certains, ont déjà pris les place du fond (les vieux réflexes
ne disparaissent pas même lorsqu’on est ministre ).
Sur tous les visages ministériels
on lit de l’étonnement, mais toujours un peu d’inquiétude et quelques-uns
sourient, eux aussi. Le premier ministre ose timidement un : « mais
Monsieur le Président… ». Ce à quoi ce dernier répond l’index tendu devant
la bouche : « chut écoutez … »
La grande fenêtre est ouverte, on
entend des chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles qu’un petit vent
agite
14 juillet 2015 : l’autocar est garé devant la
grille de l’Elysée
L’autocar n’a pu se garer devant
le perron de l’Elysée, l’entrée est trop étroite. Il est stationné devant
l’entrée principale rue du Faubourg Saint Honoré.
Le Président de la République
s’est levé le premier, et avec une joie non dissimulée dans la voix, comme un
enfant tout heureux du tour qu’il est en train de jouer à ses camarades, il
lance à toutes et à tous un tonitruant : « allez suivez-moi, on y
va ! »
Ce n’est plus l’étonnement qu’on lit sur les visages des ministres, surtout chez le premier d’entre eux, cette fois ci c’est bien de l’inquiétude, chez certains c’est même de la peur. D’autres, peut-être les plus intimes se retiennent pour ne pas rire, essayant de se persuader qu’il doit s’agir d’une plaisanterie. Quelques-uns, les plus jeunes, semblent prêts, eux, à lui emboîter le pas, émoustillés de cette situation pour le moins cocasse.
Le président est maintenant debout près de la porte, on n’entend plus qu’un brouhaha et le frottement des chaises un peu lourdes qu’on tire pour s’extirper de cette longue table un peu sinistre. Les huissiers ont le visage fermé. L’un d’entre eux ne peut dissimuler une réelle envie de rire. Les ministres baissent les yeux et viennent de comprendre : le président n’a pas ses habituelles chaussures noires, mais de magnifiques baskets aux couleurs fluos, véritables provocations pour les teintes sinistres, un peu délavées, qui emplissent cet espace de pouvoir depuis tant d’années. Il ouvre lui-même la porte, se retourne et comme un animateur de colonie de vacances, donne les explications, plutôt les consignes :
« Mes chers amis, ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu, dans l’autocar qui nous attend devant la grille de l’Elysée, il y a un tout un assortiment de baskets, comme les miennes, avec toutes les pointures, je n’imaginais pas que vous puissiez faire quelques pas en forêt en escarpins et souliers vernis. Vous allez laisser vos dossiers ici, à votre place, sur la table et vos dévoués conseillers s’empresseront de les récupérer dès que l’autocar aura démarré. Justement : j’allais oublier deux choses essentielles, aucun conseiller ne nous accompagne, évidemment. Deux motards nous ouvriront la route et le chauffeur qui est un habitué des voyages scolaires a promis de nous emmener dans un endroit tranquille, où, et c’est la deuxième chose nous pique niquerons. Un repas tiré du sac…Nous allons maintenant sortir calmement, bien groupé, pour ne pas perdre de temps. Des dispositions ont été prises pour qu’aucun journaliste ne soit ni devant le perron, ni devant la grille. De toute façon aujourd’hui c’était un conseil des ministres ordinaire, sans intérêt pour les chaînes d’infos. Quand je parle de disposition prise je veux dire que pour éloigner tous ces pseudos journalistes je me suis débrouillé pour allumer, comment dire un contre feu, dont je vous parlerai au micro dès que nous aurons quitté la ville. J’espère que personne n’est malade en autocar. Des questions ? «
Que se passe-t-il ? Que
va-t-il se passer si on apprend dans les médias qu’alors que le chômage ne
cesse d’augmenter, que la situation internationale est gravissime que le
président de la république sourit ? C’est grave ! Il faut réagir !
Il faut, à défaut de comprendre, envisager tous les scénarios possibles et préparer
toutes les réponses politiques appropriées.
Le débat n’est pas animé – il ne
l’est jamais d’ailleurs- chacun surveillant l’autre, évitant de se dévoiler, de
proposer des analyses pertinentes ; le risque étant de se les faire
« piquer » par plus ancien que soi, plus en cours que soi… Bref ça cogite,
mais avec pédale sur le frein ce qui arrange tout le monde parce que finalement
il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent ;
Le conseil des ministres débute à
11 h 00. Tous les ministres sont tendus,
les mâchoires serrées, ils sont évidemment au courant que le président a souri
ce matin. Leurs conseillers politiques ont pondu de petites notes synthétiques
pour tenter d’expliquer ce sourire et surtout envisager toutes les
conséquences.
Le président de la République
prend la parole. Avant qu’il ne prononce le premier mot, tout le monde voit bien
qu’il sourit.
« Monsieur le Premier ministre,
mesdames et messieurs les ministres, je suppose, évidemment que toutes et tous
l’ont remarqué : je souris ! Oui depuis ce matin je souris. Vous
pouvez le constater par vous-même : c’est un beau, un large, un vrai
sourire, un sourire à belles dents.
C’est un sourire qui exprime du
bonheur, pas un de ces sourires dont nous pouvons être coutumiers en politique :
sourire généralement sarcastique, carnassier, sourire dont on use et abuse
surtout face à ses adversaires. Parfois, vous le savez aussi bien que moi le
sourire annonce le rire, souvent un rire entendu, bref, celui qu’on utilise
pour montrer qu’on est encore sensible à l’humour, aux bonnes blagues, qui nous
rendent plus sympathiques, enfin le pense t’on…Et bien mes chers amis ce n’est
aucun de ces sourires qui m’illuminent. C’est bien autre chose et je vais vous
le dire, je vais vous le raconter.
Je souris parce que je suis
heureux. Je suis heureux, parce que ce matin, me promenant dans le parc, j’ai
été touché par la lumière du soleil encore bas à travers les feuillages, par la
fraîcheur persistante de la nuit qui a instantanément éliminé la migraine qui
m’a empoisonné la nuit.
Ce sera à certains de sourire, à présent,
de la futilité de ce bonheur, d’autres penseront ou diront que je suis fatigué,
et que cet épuisement me rend sensible, vulnérable. Et là mes amis, je souris
encore. Je souris encore parce que ces petites choses simples auquel il
faudrait que j’ajoute le sifflement d’un merle, se sont imposées comme une
évidence, une nécessité. Nous devons et c’est urgent cesser de nous comporter
comme des êtres inaccessibles, insensibles, intouchables, infaillibles.
Mes chers amis j’ai décidé que
nous devions aujourd’hui ne pas traiter cet insupportable ordre du jour. De
toute façon tout est déjà décidé et engagé. Nos pâles conseillers de cabinets
s’occuperont de donner du corps, de la réalité à ces différents points. Ce que
je vais vous proposer c’est de prendre un autocar qui nous attend dans la cour
de l’Elysée et de nous échapper assez loin de Paris pour ne point en entendre
la rumeur. Nous irons marcher en silence
quelques heures, et chacun d’entre vous devra retrouver un sourire, un vrai
sourire, simple naturel ».
En cette période de remaniement, je republie en plusieurs épisodes cette nouvelle écrites il y cinq ans environ…
13 juillet 2015 : Sourires au conseil des
ministres….
Ce mercredi matin, comme tous les
mercredi matin, c’est le conseil des
ministres. L’ordre du jour est fixé un peu avant, avec le premier
ministre : jamais de grandes surprises, les communications des uns et des
autres, des nominations. Bref la routine républicaine. Tous les mercredis matins tout le pouvoir
exécutif se retrouve pendant une heure mais personne n’y prête attention, c’est
ainsi depuis longtemps.
Ce jour-là, pourtant le premier ministre a bien remarqué que le président n’était pas comme d’habitude. C’est simple on aurait dit qu’il était heureux, détendu. Bref de bonne humeur, avec un sourire permanent non pas au bord des lèvres mais au milieu de tout le visage. Pour quelqu’un d’autre que le président de la république ce sourire serait plutôt un bon signe, mais brandir à quelques minutes du conseil des ministres une telle décontraction avait de quoi interroger le locataire de Matignon.
Rejoignant ses principaux
conseillers, Il a fait part de son inquiétude, de son étonnement. Et chacun de
se perdre en conjectures, en hypothèses, chacun s’escrimant à chercher dans les
jours précédents, des signes, politiques ou pas, qui pourraient expliquer
pourquoi en ce mercredi 8 juillet à quelques minutes d’un conseil des ministres
le président pouvait sourire.
Les conseillers sont réunis
autour d’une table au plateau de verre. Tous ont les ongles rongés, ils
tiennent leurs stylos d’une curieuse manière. La main tenant le stylo forme un
angle fermé vers le poignet, le bras venant se poser en haut de la feuille afin
que même en gribouillant, l’ensemble de la page soit visible, ce qui oblige
quand même à une contorsion un peu curieuse. Ceci dit cette simple posture en
dit long sur ce qui se passe dans ces cabinets et aujourd’hui plus que jamais,
les esprits cherchent à comprendre.
La difficulté c’est que personne
n’est en mesure de mobiliser pour affiner sa pensée une des matrices d’analyse
qu’aurait pu proposer l’usine à fabriquer des conseillers : sciences po, HEC,
ENA… Les données du problème sont pourtant simples : le conseil des
ministres va se réunir dans quelques minutes pour traiter comme chaque semaine
de problèmes importants : importants pour la France, pour le gouvernement,
pour le parti, bref importants. Le
conseil des ministres sera et devra comme toujours être sérieux mais, et c’est
l’autre donnée du problème et non des moindres : le président ce matin a souri, pire le premier
ministre prétend qu’il l’a senti heureux et détendu.
Cela fait bien longtemps, trop à mon goût, que je n’avais mis Léo, le plus grand parmi les grands, à l’honneur…
Ce sont de drôl’s de typ’s qui vivent de leur plume Ou qui ne vivent pas c’est selon la saison Ce sont de drôl’s de typ’s qui traversent la brume Avec des pas d’oiseaux sous l’aile des chansons
Leur âme est en carafe sous les ponts de la Seine Leurs sous dans les bouquins qu’ils n’ont jamais vendus Leur femm’ est quelque part au bout d’une rengaine Qui nous parle d’amour et de fruit défendu
Ils mettent des couleurs sur le gris des pavés Quand ils marchent dessus ils se croient sur la mer Ils mettent des rubans autour de l’alphabet Et sortent dans la rue leurs mots pour prendre l’air
Ils ont des chiens parfois compagnons de misère Et qui lèchent leurs mains de plume et d’amitié Avec dans le museau la fidèle lumière Qui les conduit vers les pays d’absurdité
Ce sont de drôl’s de typ’s qui regardent les fleurs Et qui voient dans leurs plis des sourires de femme Ce sont de drôl’s de typ’s qui chantent le malheur Sur les pianos du coeur et les violons de l’âme
Leurs bras tout déplumés se souviennent des ailes Que la littérature accrochera plus tard A leur spectre gelé au-dessus des poubelles Où remourront leurs vers comme un effet de l’Art
lls marchent dans l’azur la tête dans les villes Et savent s’arrêter pour bénir les chevaux Ils marchent dans l’horreur la tête dans des îles Où n’abordent jamais les âmes des bourreaux
Ils ont des paradis que l’on dit d’artifice Et l’on met en prison leurs quatrains de dix sous Comme si l’on mettait aux fers un édifice Sous prétexte que les bourgeois sont dans l’égout…
Il est des jours gris où il nous faut puiser dans la réserve à douceurs On y cherche en silence un reste de chant d’oiseaux Un fond de doux soleil en fleur Une larme pétillante de rosée Mais rien ô rien ne se passe Les nœuds serrés de nos angoisses soumises Ont empli les vides de nos poches rouillées
Pas un bruit Pas même la douce caresse Du flocon qu’on attend Il viendra je le sais Du bout d’un bisou Il viendra se poser Fraîche tendresse Dans la braise étreinte Du creux de mon cou alangui
Commandant, commandant, vous m’écoutez, je vous dis qu’une des quatre cheminées fume.
Ils viennent de passer devant la plage des Laurons, déserte ce vendredi 7 juillet. Ils se rendent au bout de la pointe de Bonnieu. On leur a signalé ce matin un véhicule stationné depuis jeudi matin. Comme c’est calme aujourd’hui, il a proposé à sa nouvelle collègue, la Lieutenante Amélie Argol de l’accompagner. Ce sera l’occasion de lui faire découvrir le pays.
Depuis quelques semaines il ne court pas spécialement après les grosses affaires. En effet, le commandant Eugène Mollard est à quelques semaines de la retraite, et même s’il trouve la jeune lieutenante Amélie qui vient d’arriver au commissariat une équipière agréable, elle est un peu trop sur le qui-vive. Toujours prête à foncer, répétant régulièrement en fronçant les sourcils : « j’ai comme une intuition ». C’est peut-être parce qu’elle vient d’Aurillac. Elle devait terriblement s’ennuyer là-bas. Nommée ici, elle espère bien tomber sur des affaires un peu plus passionnantes.
Commandant, vous m’entendez je vous dis que la grande cheminée fume.
Le commandant ralentit, baisse machinalement la tête en direction des quatre cheminées. Amélie comprend à sa moue ironique qu’il n’est pas convaincu.
Impossible elles sont en arrêt depuis au moins 10 ans et le chantier de démolition débute à l’automne ; c’est certainement de la brume, elles sont très hautes tu sais…
Ces quatre cheminées elle en entendu parler dès son arrivée à Martigues. Elle irait même jusqu’à dire qu’elle connait déjà un peu le sujet.
Le jour de sa prise de poste, elle a reçu les représentants d’une association de riverains, plus ou moins écolos, luttant depuis plusieurs années pour la démolition des quatre cheminées de la centrale thermique de Ponteau. Elle se souvient encore des paroles du président.
Ça fait tellement longtemps que ça traîne cette histoire !
Ils venaient déposer plainte pour la dégradation de la façade de leur petit local.
Avec un pochoir, on a tagué plein de cheminées dont le sommet est coiffé d’un poing fermé.
Pas très grave en soi, et pour être honnête quand elle a vu les photos du cabanon « souillé », elle a même trouvé que cela lui donnait un certain cachet. Mais quelques jours après, ils ont trouvé dans la boîte aux lettres un tract avec, il faut le reconnaître, une magnifique photo des quatre cheminées accompagnée d’un message qu’ils estiment menaçant, émanant d’un obscur collectif : « les défenseurs des demoiselles de Ponteau ».
Lisez, le message est sans équivoque : « si vous touchez aux cheminées, il vous en cuira… »
Elle se souvient de son sourire pensant plutôt à un canular, à une blague de potaches irrités- et elle peut le comprendre- par les publications et les prises de position de cette association qui à les écouter voudrait anéantir la totalité de cette immense zone industrielle dont elle a bien compris dès son arrivée l’importance pour l’emploi et la richesse de la commune.
Elle se souvient même que comme il s’agissait de son premier jour au commissariat elle avait pensé à un coup monté des collègues, une sorte de bizutage…Cela paraissait tellement gros.
C’était il y a trois semaines et elle avait soigneusement enregistré la plainte précisant qu’elle s’en occuperait personnellement. En revanche, elle n’avait pas eu le sentiment qu’elle tenait là l’affaire qui lui ferait oublier la monotonie d’Aurillac. Aurillac où la détérioration d’une simple boîte aux lettres pouvait faire la une de la presse locale.
On pourrait s’arrêter commandant j’aimerai prendre une photo de la cheminée, je pourrai l’envoyer à la centrale et demander à EDF si c’est normal ?
On verra au retour, on ne va pas très loin. Tu verras, au bout de la pointe de Bonnieu on les voit tes cheminées. De toute façon ici, où qu’on aille on les voit…
Un peu comme des phares en quelques sorte. C’est peut-être utile pour les bateaux non ?
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.
C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.
Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.
Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ? Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…
Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.
Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.
C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.
Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule. Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet. Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…
Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.
Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».
Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.
C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…
Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…
Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.
Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.
Vendredi 7 juillet, 18 h 30
Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.
Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…
Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.
Ça sonne commandant !
Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture ! Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.
Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.
On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.
Vendredi 7 juillet 18 h 50
Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose. Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.
Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.
Amélie aime immédiatement ce lieu.
Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,
Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?
C’est le plus âgé qui répond
Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici. Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.
Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.
Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?
Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.
Pas grand-chose, vous savez…
Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…
Amélie n’avait rien dit jusque-là.
Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?
Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.
Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,
Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.
Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
Vous l’avez gardé, on peut le voir ?
Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.
« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »
Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.
Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…
Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.
Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?
Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.
Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.
Et ensuite ?
On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…
Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….
C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.
Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !
Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.
Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.
On y va Emilie on nous attend.
Vendredi 7 juillet 19 h 12
Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale
Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…
Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…
Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….
Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.
On y va oui ou non ?
Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.
Vendredi 7 juillet 19 h 24
Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !
Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.
Il fait un bond en arrière.
Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?
Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !
Reculez madame !
Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…
Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.
Amélie se tourne vers le commandant.
Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.
Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.
Il va falloir nous suivre madame !
Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.
Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?
Amélie le repousse gentiment mais fermement.
Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.
Samedi 8 juillet 10 h 20
Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.
Elle a répondu sans résister à toutes les questions.
Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.
Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.
Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.
Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…
C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.
C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…
Mais comment êtes-vous entrée ?
J’ai profité de visites organisées. Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.
Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.
Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?
Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…
Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?
C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
Et après ?
La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.
Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.
Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ? Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
Une banderole ?
J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.
Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.
Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons. Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
Et ?
Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.
Amélie se tourne vers le commandant.
Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…
Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.
Attendez commandant j’ai une dernière question.
Il soupire.
Oui vite, je dois partir pêcher en famille…
Amélie sourit.
Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?
Valentine n’est pas surprise par la question.
Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…
Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim. C’est le commandant qui conclut.
Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.
Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.
Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…
Dimanche 9 juillet 16 h 15
Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois. Peut-être encore une forme de bizutage…
Dimanche 9 juillet 16 h 50,
Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.
Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.
L’usine a fermé, Pas un homme pour cisailler l’épaisseur du silence Pas un homme pour entailler la longue surface de gris La broussaille avance, les cheminées ne rêvent plus D’atteindre de leurs soupirs métalliques un ciel au bleu oublié Le monstre s’est affalé, les cris sont avalés Ne reste plus qu’une odeur de terre Une odeur de terre orpheline des fers qui l’ont abîmée Muette de la rouille qui la faisait chanter Ne reste plus qu’un chant d’oiseau, c’est beau Ne reste plus qu’un soupir de trop
Courbé, visage fermé Je portais encore sur les épaules rentrées L’infâme poids d’une nuit Au sommeil délabré Impatient, le pas traînant J’ai tiré le long rideau de ma lourde insomnie Le beau matin est arrivé Dans un fragile bleuté De bords mauves éclairés
Le responsable de la sécurité ne s’est toujours pas remis de cette découverte. Il essaie de comprendre : la serrure n’a pas été forcée, mais ouverte tout à fait normalement. Il lève les yeux jusqu’au trou de lumière que forme le sommet de la cheminée.
Mais qu’est-ce que vous vouliez faire en vous enfermant ?
Amélie le repousse gentiment mais fermement.
Désolé mais à présent c’est nous qui posons les questions. On vous convoquera aussi certainement.
Samedi 8 juillet 10 h 20
Valentine Dubois est sortie libre du commissariat. Elle est encore un peu sonnée et sera convoquée par le juge pour répondre du délit d’intrusion dans un établissement industriel.
Elle a répondu sans résister à toutes les questions.
Oui, elle est totalement opposée à la destruction de ce qu’elle considère comme une trace patrimoniale. Elle a même pris le temps d’évoquer ses travaux, son attirance immodérée pour ces grandes cheminées témoignages injustement rejetés d’un passé qu’elle considère comme essentiel.
Elle n’est pas antipathique, bien au contraire. Elle a répondu qu’elle avait repéré les lieux, à plusieurs reprises et ce depuis presque un an. Comme elle est une excellente nageuse elle s’est approchée à plusieurs reprises des cheminées par la mer. Elle reconnait avoir découvert un passage pour s’approcher du site.
Elle avoue sans hésiter être celle qui a tagué, avec un pochoir de sa fabrication, le local de ceux qu’elle désigne comme les pourfendeurs de la mémoire industrielle.
Elle reconnaît quand même être allée un peu loin en les menaçant…
C’était de l’humour, mais qu’auriez-vous voulu que je fasse, je sais bien que la décision est irrévocable. Mon intention était de faire un coup d’éclat.
C’est Amélie qui pose les questions. A dire vrai elle est impressionnée par cette femme…
Mais comment êtes-vous entrée ?
J’ai profité de visites organisées. Il y en a eu plusieurs, il y a quelques années. Je me suis inscrite plusieurs fois.
Le commandant se dit qu’il faudra quand même demander quelques explications au service sécurité de la centrale. C’est quand même un site sensible.
Et on ne vous a jamais demandé pourquoi vous étiez revenue plusieurs fois ?
Le commandant commence à la trouver de plus en plus efficace cette lieutenante. Elle pose tout haut les questions auxquelles il pense tout bas. Il va finir par regretter de partir…
Oh si j’ai été questionnée, mais en expliquant, ce qui est vrai d’ailleurs, que je faisais ma thèse de doctorat sur les monuments de la mémoire industrielle, c’est passé comme une lettre à la poste. Je pense même qu’ils étaient fiers…
Oui mais vous ne répondez pas à ma question comment êtes-vous entrée ?
C’est tout simple. La première fois où je suis venue j’ai remarqué que c’était une vieille serrure. Je l’ai prise en photo.
Et après ?
La deuxième fois en passant devant la porte j’ai simplement posé le chewing-gum que je mâchais sur le bord de la serrure et l’ai retiré. J’ai pris une empreinte en quelque sorte. Un ami serrurier m’avait expliqué qu’il était facile de fabriquer une clé à partir d’une empreinte. Pour être franche ça n’a pas été facile d’ouvrir. J’ai dû forcer un peu mais j’ai réussi.
Amélie n’en revient pas de son calme, comme si tout cela était naturel, normal. Mais elle se dit que pour une universitaire elle est un peu en dehors de la réalité.
Je ne comprends pas : pourquoi entrer à l’intérieur de la cheminée ? Une fois à l’intérieur, quelles étaient vos intentions ? Que vouliez-vous faire ?
Je sais, c’est complétement absurde mais je voulais grimper jusqu’en haut, vous savez je suis très sportive et entraînée j’avais tout un équipement. Parvenue au sommet je voulais dérouler une immense banderole verticale.
Une banderole ?
J’avais peint sur cet immense drap « touche pas à mes cheminées » je sais c’est presque enfantin, mais je suis tellement triste de ce qui va leur arriver.
Le commandant commence à fatiguer. Il aime bien les originaux, les farfelus et il en a vu beaucoup pendant sa longue carrière mais là ça dépasse un peu toutes les bornes. Il décide donc de reprendre l’interrogatoire.
Bon écoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais on va accélérer un peu. Alors je vais résumer : jeudi dans l’après-midi vous vous rendez pointe de Bonnieu. Vous garez votre véhicule, vous vous déshabillez à l’intérieur et vous vous équipez pour la traversée jusqu’à la centrale. Vous avec un petit canot que vous gonflez rapidement dans lequel vous mettez votre équipement et ce que vous appelez votre banderole. Vous parvenez jusqu’au pied des demoiselles de Ponteau, vous attendez que la nuit tombe et vous pénétrez à l’intérieur de la cheminée 1 grâce à votre clé artisanale. Vous aviez prévu de déployer votre banderole dans la nuit pour qu’elle soit visible dès le lendemain au lever du soleil.
Oui dans les grandes liges c’est cela : mais c’était sans compter sur ces tordus de défenseurs du littoral. Ils me surveillaient et m’ont certainement suivi à la jumelle quand je suis passée au large des Laurons. Ils ont dû me voir arriver au pied de la cheminée. J’avais bien repéré lors des visites que la porte, pour une raison que j’ignore, ne pouvait pas s’ouvrir de l’intérieur. Je me souvenais que le guide l’avait laissée ouverte et crocheté avec une espèce de câble à l’extérieur.
Et ?
Ça ne faisait que quelques minutes que j’étais entrée, je commençais à m’équiper pour la suite des opérations. J’étais totalement concentrée et je n’ai rien entendu d’autre qu’un lourd claquement et soudain le noir complet, hormis bien sûr le petit rond de lumière au sommet. Je n’ai pas compris tout de suite qu’on avait refermé la porte. Ce n’était pas le vent, il n’y avait pas encore de mistral et j’étais certaine d’avoir bien accroché la porte. Quelqu’un m’a vu entrer, m’a suivie et m’a enfermée. Mon premier réflexe a été de crier. Mais j’ai vite compris que c’était inutile. Personne ne s’approche plus de ces pauvres cheminées et vous avez vu l’épaisseur du mur à sa base. J’ai tout de suite pensé qu’il fallait que j’appelle quelqu’un avec mon portable et c’est là que j’ai réalisé que je l’avais laissé dans la boîte à gants. J’ai passé la nuit à chercher une solution pour sortir. Heureusement que j’avais prévu plusieurs batteries pour ma lampe frontale. J’étais prise au piège. C’est là que j’ai décidé d’allumer un feu : j’avais un briquet dans mon sac étanche. J’ai d’abord regroupé au centre tout ce qui pouvait être en mesure de brûler en me disant qu’il faudrait que j’attende le lendemain pour avoir une chance que quelqu’un aperçoive le peu de fumée que je réussirai à faire. Dans la matinée j’ai réussi à allumer mon feu. Il a été long à prendre, ce n’est pas simple avec une telle hauteur d’avoir du tirage. Il a fallu beaucoup du temps et c’est quand j’ai finalement décidé de sacrifier ma banderole hier en milieu d’après-midi que le feu a vraiment pris, je pense qu’il était environ 17 h 00. Je n’en pouvais plus et commençai à désespérer.
Amélie se tourne vers le commandant.
Vous voyez commandant je n’avais pas rêvé, c’était bien de la fumée.
Voilà, vous savez tout, j’assume complétement et je suis prête à le répéter devant un juge : si c’était à refaire je n’hésiterai pas une seconde. Mais je me préparerai mieux…
Le commandant regarde sa montre, il n’a pas envie de s’éterniser. Au fond de lui, il se dit même que ce n’est pas si grave. Mais Amélie insiste.
Attendez commandant j’ai une dernière question.
Il soupire.
Oui vite, je dois partir pêcher en famille…
Amélie sourit.
Il nous a semblé que dans votre véhicule il y avait beaucoup de vêtements féminins, plusieurs paires de chaussures. Vous étiez seule ?
Valentine n’est pas surprise par la question.
Oui je reconnais que je suis très organisée pour préparer une expédition mais pas très douée pour le rangement de base, chaque fois que je pars pour une sortie en mer, je laisse mes affaires traîner, ma voiture est une vraie poubelle. Vous avez dû le remarquer…
Amélie ne dit plus rien. Elle en a fini aussi. Mais elle reste sur sa faim. C’est le commandant qui conclut.
Bien madame Dubois nous vous demanderons de ne pas quitter la région et de vous tenir à la disposition de la justice. Dans les jours qui viennent, vous serez certainement inculpée. Il est fort probable que EDF va déposer plainte.
Amélie ajoute une dernière chose. Comme si elle ressentait le besoin de rassurer Valentine Dubois.
Quant à nous, dès lundi matin 8 h 00 on ira perquisitionner au local des défenseurs du littoral ; ils ne sont quand même pas tout blanc dans cette affaire…
Dimanche 9 juillet 16 h 15
Amélie s’ennuie les dimanches, elle ne connait encore personne. Vendredi elle a beaucoup aimé la pointe de Bonnieu et décide d’y retourner, peut-être avec des jumelles. Le commandant lui a dit que parfois on peut voir des marsouins au large, « il faut être patient » lui a-t-il dit. Il avait son petit sourire narquois. Peut-être encore une forme de bizutage…
Dimanche 9 juillet 16 h 50,
Emilie est sur la plage de Bonnieu, il n’y a pas grand monde. Le mistral souffle fort. Elle a sorti ses jumelles et les pointe vers les demoiselles de Ponteau.
Elle fait la mise au point, une première fois, se frotte les yeux, nettoie les objectifs et les repointe sur la centrale.
Et les cheminées, vous les observez parfois ? Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Pas de fumée ?
Le plus ancien répond que depuis cinq ans qu’il assure la surveillance il ne les a jamais vues fumer.
Elles ne servent plus à rien vous savez, d’ailleurs ils vont les démolir,
Et il se lance dans une longue explication passionnée sur le procédé qui sera utilisée : la destruction par grignotage. Il ne s’aperçoit même pas que Virginie, sa collègue, est entrée dans le poste de secours et en ressort avec le carnet de bord, le registre des incidents. Il lui semble avoir lu quelque chose qui l’a intrigué hier matin en arrivant.
Sur le registre les collègues ont noté avant-hier que le collectif du littoral qui lutte depuis plusieurs années pour la démolition était passé en fin de journée pour faire signer une pétition aux quelques personnes présentes sur la plage. Ils ont noté qu’ils étaient particulièrement agressifs et qu’il a fallu leur demander fermement de quitter les lieux. Ils nous ont laissé un tract.
Vous l’avez gardé, on peut le voir ?
Amélie découvre le tract indiquant que la démolition est bien prévue mais qu’un groupe de personnes, étrangères à Martigues a proféré des menaces si les cheminées étaient démolies. Le tract se termine d’une façon on ne peut plus clair.
« Nous ne nous laisserons pas faire, cela dure depuis trop longtemps ! »
Le troisième pompier, qui pour l’instant n’a rien dit, explique que quelqu’un du quartier a parlé de faire des rondes.
Ils surveillent… On se demande bien quoi quand on connait tous les contrôles autour de cette centrale. Mais ils surveillent…
Amélie s’impatiente. Elle regarde le commandant : il est trop mou, il ne pose pas assez de questions. D’autorité, elle prend le relais et s’adresse directement à Virginie.
Cherchez bien vous avez bien dit pas « grand-chose hier » c’est quoi ce « pas grand-chose » ?
Virginie semble rassurée que ce soit Amélie qui pose désormais les questions.
Oui, il y a une espèce d’hystérique qui s’est brusquement levée de sa serviette et s’est mise à hurler comme une forcenée. Je m’en souviens bien c’était vers 18 h 00 juste quand Camille faisait le tour d’horizon habituel avec les jumelles. Toutes les deux heures on doit faire cette observation, c’est le protocole…
Et il s’est passé quoi avec cette hystérique ?
Elle s’est mise à hurler qu’un frelon l’avait piqué, elle s’est précipitée vers le poste en se tenant le ventre, elle a failli tout renverser en arrivant vers nous. Je me souviens que Camille en a tombé les jumelles.
Et ensuite ?
On l’a examiné attentivement, elle avait bien une petite marque rouge mais qui à mon avis n’était pas du tout une piqûre de frelon…
Bref, on lui a mis un peu de crème apaisante, on l’a rassurée, elle s’est calmée a rangé ses affaires et elle est partie. Elle était à vélo, un tout petit vélo qu’elle avait accroché à un arbre en direction de la pointe de Bonnieu. C’est tout. Je reconnais qu’on ne l’a même pas noté, cela nous a semblé anodin…
Amélie regarde le commissaire. On dirait enfin qu’il est soucieux, il fait peut-être enfin un lien….
C’est dans ce moment un peu vide que Virginie, peut-être elle aussi saisie par une intuition, lève les yeux et s’écrie.
Regarde il y a une petite fumée blanche qui s’échappe de la cheminée. Là, oui regardez juste au-dessus de la première !
Emilie n’en peut plus : il faut bouger ! Il se passe quelque chose dans la cheminée numéro 1.
Le commissaire a réagi. Il est déjà au téléphone avec le service sécurité de la centrale de Ponteau.
On y va Emilie on nous attend.
Vendredi 7 juillet 19 h 12
Il ne faut pas plus de deux minutes pour rejoindre le poste de garde à l’entrée de la centrale
Amélie distingue toujours un peu de fumée blanche. Ces fameuses volutes…
Le responsable de la sécurité est irrité. Le commissaire lui a demandé s’il est possible d’entrer à l’intérieur des cheminées…
Oui c’est possible, il y a une porte en acier à la base, mais franchement pour y faire quoi commissaire ?
On ne sait pas encore, il faut qu’on vérifie !
Bon on va y aller, faut que je trouve les clés, ça fait bien longtemps qu’on n’a pas ouvert. Avec tout le respect que je vous dois je crains que vous ne me fassiez perdre mon temps….
Emilie ne se retient plus, elle est presque en colère.
On y va oui ou non ?
Ils attendent quelques minutes devant le poste et le responsable sort enfin avec un gros trousseau.
Vendredi 7 juillet 19 h 24
Ils sont au pied de la cheminée. C’est impressionnant : 28 m de diamètre ce n’est pas rien !
Le responsable sécurité cherche la clé numéro 1 et ouvre, un peu avec difficulté, une immense porte en acier.
Il fait un bond en arrière.
Mais c’est quoi ça, qu’est-ce que vous foutez là, comment êtes-vous entrée ?
Par réflexe Amélie a posé la main sur la crosse de son arme de service, on ne sait jamais !
Reculez madame !
Une femme est là, en tenue de plongée. Pour être précis le commandant qui connait parfaitement toutes les tenues de combat, reconnait l’équipement que portent généralement les fusiliers marins, les nageurs de combat. Elle semble plus effrayée que menaçante. Devant elle, à quelques mètres les restes d’un foyer, avec encore quelques braises, et un peu de fumée qui s’échappe. Des volutes…
Le responsable sécurité est abasourdi, il pose les premières questions, toutes en même temps. Il se sent un peu responsable.
Amélie se tourne vers le commandant.
Je n’avais pas rêvé, c’est bien de la fumée que j’ai vu tout à l’heure.
Et s’adressant à celle qui ne peut être que Valentine Dubois.
Amélie ne peut plus s’arrêter et tout en parlant elle a l’impression que cela prend forme. Elle fait de grands gestes, montre au commandant la plage, l’anse, les cheminées. Et l’une d’entre elle, la première, qui continue de fumer, elle en est certaine.
Attends Amélie, je t’interromps, ils ont contacté l’université où elle est chercheuse, et ont donné son numéro de portable. On va appeler on ne sait jamais…
Amélie a déjà sorti son mobile. L’excitation monte. Il lui tend le carnet où il a inscrit le numéro. Elle le compose.
Ça sonne commandant !
Le vent est violent mais ils sursautent tous les deux presque en même temps : ça sonne dans la voiture ! Enfin ça ne sonne pas vraiment, c’est une espèce de corne de brume très puissante qu’ils entendent nettement. Mais cela vient bien de l’intérieur de la voiture.
Ils se regardent. Amélie est convaincue que cela devient sérieux. Le commandant est plus pragmatique, il pense que comme souvent on cherche le pire alors que c’est le plus simple, l’évident qui devrait sauter aux yeux. Cette fameuse Valentine et ses totems est allée faire une exploration sous-marine un peu poussée.
On va retourner aux Laurons et on va interroger les sauveteurs, ils ont peut-être vu quelque chose. On ne sait jamais.
Vendredi 7 juillet 18 h 50
Ils arrivent très vite plage des Laurons. Amélie aurait bien aimé que le commandant s’arrête vers une petite crique pour interroger un petit groupe de nageurs, à leur allure elle est persuadée que ce sont des habitués. Ils ont peut-être vu quelque chose. Mais le commandant veut en finir, c’est vendredi soir et les heures supplémentaires ce n’est plus pour lui.
Il est 18 h 50 et les maîtres-nageurs sauveteurs sont en en train de ranger le matériel. La surveillance s’achève à 19 h 00 mais en ce début juillet il n’y a pas encore beaucoup de touristes. Il faut reconnaître que « Les Laurons » n’ont pas un grand succès auprès de celles et ceux qui n’imaginent la plage que comme un lieu paradisiaque entourée de palmiers. En guise de palmiers, les quatre cheminées sont là, encore plus proches, et au large plusieurs cargos bouchent l’horizon.
Amélie aime immédiatement ce lieu.
Les trois pompiers sont assez surpris de l’arrivée du commissaire et de sa collègue. Ils regardent machinalement leurs montres, comme pris en faute. Le commissaire sourit intérieurement : il sait que dans le secteur de Martigues tout le monde le connait et encore plus toutes celles et ceux qui portent un uniforme. C’est assez jouissif d’inspirer une telle crainte, ou un tel respect, lui qui dans trois semaines passera l’essentiel de ses journées à pêcher ici ou ailleurs,
Bonjour messieurs dames (deux pompiers et une femme pompière, comment dit-on déjà une pompière, décidément pompière, lieutenante, il est vraiment temps qu’il parte il est un peu perdu), est ce que vous avez constaté, ici sur la plage, ou ailleurs au large, quelque chose de particulier, d’anormal ?
C’est le plus âgé qui répond
Vous savez commandant, il ne se passe jamais grand-chose ici. Et hier ce n’était pas la même équipe, seule Virginie était déjà là.
Il appelle Virginie qui est en train d’abaisser le drapeau vert signalant que la baignade est autorisée.
Virginie, c’est la police, elle veut savoir si on a vu quelque chose de particulier, aujourd’hui ou hier. Rien de spécial hier ?
Virginie semble impressionnée ou plutôt intimidée.
Pas grand-chose, vous savez…
Oui on sait la plage est plutôt tranquille ; on nous l’a déjà dit, mais si vous dites « pas grand-chose », ça veut dire qu’il y a quand même un petit quelque chose ; essayez de vous souvenir. Vous n’avez vu personne au large qui aurait pu venir à la nage de la pointe de Bonnieu ?
A la nage de la pointe de Bonnieu ! Ça fait quand même loin ! Pour une telle distance il vaut mieux avoir une combinaison, même en été…
Amélie descend sur la petite plage, il y un peu de mistral aujourd’hui ce qui peut expliquer qu’il n’y ait personne, mais le commandant lui précise que ce sont surtout les week-ends et au mois d’août qu’il y a du monde.
C’est un coin vraiment tranquille ici et en plus à cause du fameux camp naturiste, un peu plus loin, les familles n’aiment pas trop venir. Elles craignent toujours de se trouver nez à nez avec un cul-nul.
Il rit tout seul de sa blague. Amélie ne réagit pas et ne l’écoute plus. Elle est sur la plage. Elle cherche sans direction précise : le sable, la surface de l’eau et les quatre cheminées. Rien, elle ne trouve rien : pas le moindre indice digne de ce nom, quelque chose qui permettrait de réveiller ce qu’à l’école de police on appelle une intuition.
Intuition, intuition, et pourtant si… Il y a bien quelque chose. C’est encore un peu flou ; est ce qu’on peut déjà parler d’intuition ? Ce n’est qu’une impression, diffuse, mais cela commence à prendre forme…
Elle ne peut pas s’empêcher de chercher à faire un lien avec cette plainte déposée le jour de son arrivée. Bizarre comme intuition. Mais ce lieu est bizarre. Il lui rappelle quelque chose. Elle n’est pourtant jamais venue.
Elle remonte sur le parking. Depuis quelques minutes les rafales de vent ont grossi.
C’est le mistral, on sait quand il commence mais jamais quand il finit, ça peut être trois heures ou trois jours… Enfin c’est ce que les anciens disent.
Le commandant n’a pas le temps de poursuivre son histoire de mistral, son téléphone a dû vibrer et il s’est mis à l’abri derrière le Land Rover, tête penchée, l’appareil coincé entre l’oreille et l’épaule. Il faut qu’il puisse griffonner sur son carnet. Son regard semble plus sombre, moins rieur qu’il y a cinq minutes quand il évoquait, l’œil pétillant, les culs nus. Elle voudrait lui parler de son début d’intuition. Mais elle craint qu’il ne se moque, qu’il lui dise qu’elle n’a aucun élément pour faire de telles déductions. Mais une intuition n’obéit à aucune logique. Elle sait et a bien compris depuis trois semaines qu’aux yeux de toute l’équipe elle n’est qu’une débutante. Une débutante qui a commencé sa carrière à Aurillac. Pas sûr d’ailleurs se dit-elle, qu’ils sachent tous situer Aurillac…
Elle veut ouvrir la bouche mais il ne le lui laisse pas le temps.
Bon, Amélie j’en sais un peu plus sur notre Valentine. C’est une enseignante chercheuse, attends je lis : elle est historienne et sa spécialité c’est le patrimoine industriel. Elle a notamment publié un essai, je t’avoue que je comprends à peine le titre : « Grandes cheminées totems d’une société sans mémoires ».
Impression, intuition. Amélie trépigne. Instinctivement son regard se fixe sur les quatre grandes cheminées.
C’est vrai, elle a raison, elles sont belles ces cheminées, commandant ! On dirait des totems, de 140 m de haut, mais des totems quand même…
Le commandant est surpris par cette réaction. Il faudra qu’il pense à rechercher ce qu’est un totem. Il était persuadé que c’était un truc d’indien…
Commandant, commandant il faut que je vous dise, j’ai une intuition…
Attends, attends Amélie, tu m’expliqueras après, ce n’est pas fini. Je ne sais pas s’il y a un rapport, mais visiblement cette Valentine est aussi une experte en plongée sous-marine et en épreuve de natation de longue distance. Elle a remporté plusieurs courses.
Cette fois Amélie est convaincue : il y a un lien, la plainte, les cheminées, la fumée. Il faut qu’elle en parle au commandant.
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Le commandant sourit. Ils n’ont pas roulé longtemps. La route est étroite et sinueuse et se termine sur cette espèce de terrain vague où stationnent quelques véhicules dont celui signalé. Ce parking est juste au-dessus de la toute petite plage au bout de la pointe de Bonnieu.
Elle n’est pas surveillée celle-ci, pas besoin, il n’y a jamais ni courant, ni vagues et pas beaucoup d’eau. Et pour être honnête pas grand monde non plus… Seulement des habitués…
Avec un air goguenard, le commandant poursuit la visite commentée.
En revanche, plus loin y a le camp naturiste. Nous on les appelle les culs nus. On n’a jamais eu de problème avec eux, mais je me dis qu’il doit y avoir un paquet de voyeurs qui doivent venir se balader ici dans la garrigue avec une paire de jumelles, jouant les ornithologues. Bref, c’est un coin bien tranquille.
Amélie n’écoute plus, elle observe ce qui l’entoure. C’est vrai, c’est un peu spécial, ce mélange de nature un peu sauvage, la garrigue qui s’étend à l’est et au loin cette accumulation d’usines, ces dizaines de pétroliers, de porte-conteneurs qui passent, pour entrer au port de Fos-sur Mer ou à Port de Bouc. A son grand étonnement, Amélie qui vient d’une région verte, très agricole, est touchée, remuée même par ce paysage, par ce contraste. Elle n’ose pas le dire à son partenaire elle sait que lui c’est un local, qu’il est né ici, elle craint qu’il ne se moque d’elle et qu’il lui parle avec nostalgie d’une époque où il venait tranquillement pêcher dans cette anse à l’abri, peut-être avec ces petits bateaux dont on lui a dit qu’on les appelle des pointus.
Oui, elle trouve ça beau, une beauté particulière mais au fond elle se dit que ce qui est important c’est ce qu’elle ressent. Et c’est vrai que les quatre cheminées sont un peu le clou du spectacle, de véritables cathédrales industrielles.
Le véhicule signalé est un vieux Land Rover, immatriculé dans le Gard, mais aujourd’hui la plaque ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Ils font le tour. A l’intérieur, sur le siège arrière ils distinguent des vêtements, un peu en tas, robes, tee-shirts, culottes mêmes. Des vêtements de ville, ou tout au moins des vêtements qu’on ne met pas pour aller à la plage. Des vêtements de fille aussi, ça c’est une certitude. Sur le plancher, entre les sièges, plusieurs paires de chaussures.
C’est évident plusieurs personnes se sont changées dans cette voiture.
Elles se sont changées ou se sont simplement déshabillées…
Le commissaire, avec toujours un petit sourire en coin, appelle le central pour qu’on effectue des recherches sur ce véhicule.
Pendant qu’il est au téléphone la lieutenante Amélie observe encore les quatre cheminées. 140 mètres de haut, c’est impressionnant… Elle regrette de ne pas avoir pris de jumelles.
Elle est toujours certaine que c’est de la fumée qui s’échappe de la première, pas un gros panache non, ce sont plutôt – comment dit-on déjà- des volutes. Elles semblent un peu blanches. Mais c’est de la fumée, elle n’en démord pas. Pendant que le commandant attend qu’on le rappelle pour obtenir les informations demandées elle prend une photo avec son portable et grossit au maximum l’image sur l’écran.
Commandant regardez c’est bien de la fumée !
Il lui fait signe de la main. Son téléphone a vibré : on le rappelle. Les recherches sont de plus en plus rapides. Le commandant se souvient de ses débuts : on était content quand on avait une réponse à une question dans les deux heures. Maintenant, pour les plus jeunes, cinq minutes c’est déjà trop long.
Ils vont en savoir plus sur le propriétaire du véhicule. Il note rapidement les informations sur un carnet. Il ne reste plus que quelques pages ; juste assez pour finir tranquillement le 28 juillet. Dans trois semaines il rangera tous ses carnets dans une boîte. Il ne sait pas, il en fera peut-être quelque chose. Toute une vie d’enquêtes… Après tout il aura le temps de trier.
Ben Lieutenant, euh Lieutenante, décidément je n’y arrive pas je peux t’appeler Amélie ?
Pas de problème commandant…
De son côté, elle ne se voit pas lui demander si elle peut l’appeler Eugène. Eugène, Eugène…Elle se dit que ce n’est pas un prénom qui claque pour un commandant.
Bien, Amélie, j’ai des infos. Le véhicule appartient à une certaine Valentine Dubois, domiciliée à Aix en Provence. Pas de traces d’elle dans nos fichiers, ils vont creuser un peu la recherche. Comment on dit déjà ? Ils vont la googleliser… Dès qu’ils en savent plus ils m’appellent
Je publie à nouveau, en plusieurs parties cette nouvelle qui a remporte un prix au concours d’écriture organisé par la médiathèque Louis Aragon à Martigues à l’automne 2003… Il s’agit du prix » un pan méconnu de l’histoire de Martigues »…
Les quatre demoiselles de Ponteau vues de la pointe de Bonnieu
Vendredi 7 juillet, 17 h 45
Commandant, commandant, vous m’écoutez, je vous dis qu’une des quatre cheminées fume.
Ils viennent de passer devant la plage des Laurons, déserte ce vendredi 7 juillet. Ils se rendent au bout de la pointe de Bonnieu. On leur a signalé ce matin un véhicule stationné depuis jeudi matin. Comme c’est calme aujourd’hui, il a proposé à sa nouvelle collègue, la Lieutenante Amélie Argol de l’accompagner. Ce sera l’occasion de lui faire découvrir le pays.
Depuis quelques semaines il ne court pas spécialement après les grosses affaires. En effet, le commandant Eugène Mollard est à quelques semaines de la retraite, et même s’il trouve la jeune lieutenante Amélie qui vient d’arriver au commissariat une équipière agréable, elle est un peu trop sur le qui-vive. Toujours prête à foncer, répétant régulièrement en fronçant les sourcils : « j’ai comme une intuition ». C’est peut-être parce qu’elle vient d’Aurillac. Elle devait terriblement s’ennuyer là-bas. Nommée ici, elle espère bien tomber sur des affaires un peu plus passionnantes.
Commandant, vous m’entendez je vous dis que la grande cheminée fume.
Le commandant ralentit, baisse machinalement la tête en direction des quatre cheminées. Amélie comprend à sa moue ironique qu’il n’est pas convaincu.
Impossible elles sont en arrêt depuis au moins 10 ans et le chantier de démolition débute à l’automne ; c’est certainement de la brume, elles sont très hautes tu sais…
Ces quatre cheminées elle en entendu parler dès son arrivée à Martigues. Elle irait même jusqu’à dire qu’elle connait déjà un peu le sujet.
Le jour de sa prise de poste, elle a reçu les représentants d’une association de riverains, plus ou moins écolos, luttant depuis plusieurs années pour la démolition des quatre cheminées de la centrale thermique de Ponteau. Elle se souvient encore des paroles du président.
Ça fait tellement longtemps que ça traîne cette histoire !
Ils venaient déposer plainte pour la dégradation de la façade de leur petit local.
Avec un pochoir, on a tagué plein de cheminées dont le sommet est coiffé d’un poing fermé.
Pas très grave en soi, et pour être honnête quand elle a vu les photos du cabanon « souillé », elle a même trouvé que cela lui donnait un certain cachet. Mais quelques jours après, ils ont trouvé dans la boîte aux lettres un tract avec, il faut le reconnaître, une magnifique photo des quatre cheminées accompagnée d’un message qu’ils estiment menaçant, émanant d’un obscur collectif : « les défenseurs des demoiselles de Ponteau ».
Lisez, le message est sans équivoque : « si vous touchez aux cheminées, il vous en cuira… »
Elle se souvient de son sourire pensant plutôt à un canular, à une blague de potaches irrités- et elle peut le comprendre- par les publications et les prises de position de cette association qui à les écouter voudrait anéantir la totalité de cette immense zone industrielle dont elle a bien compris dès son arrivée l’importance pour l’emploi et la richesse de la commune.
Elle se souvient même que comme il s’agissait de son premier jour au commissariat elle avait pensé à un coup monté des collègues, une sorte de bizutage…Cela paraissait tellement gros.
C’était il y a trois semaines et elle avait soigneusement enregistré la plainte précisant qu’elle s’en occuperait personnellement. En revanche, elle n’avait pas eu le sentiment qu’elle tenait là l’affaire qui lui ferait oublier la monotonie d’Aurillac. Aurillac où la détérioration d’une simple boîte aux lettres pouvait faire la une de la presse locale.
On pourrait s’arrêter commandant j’aimerai prendre une photo de la cheminée, je pourrai l’envoyer à la centrale et demander à EDF si c’est normal ?
On verra au retour, on ne va pas très loin. Tu verras, au bout de la pointe de Bonnieu on les voit tes cheminées. De toute façon ici, où qu’on aille on les voit…
Un peu comme des phares en quelques sorte. C’est peut-être utile pour les bateaux non ?
Samedi ? Eh bien, c’est dit, je m’accorde une pause en prose. Oui bien sûr, vous me direz que peu de différences vous ne voyez, si ce n’est la modeste preuve de ma paresse, à pêcher de la rime au bout de ma ligne. C’est vrai, j’en conviens il est des jours, comme celui-ci, ou rien ne mord. Dans ma boîte à appâts j’avais ce matin, un bel échantillon : des illes, des ouches, des oules, des oins, et bien d’autres « queues de vers » toutes bien fraîches, prêtes pour la pêche du samedi. Je les ai préparées, et à mon hameçon les ai accrochées. Une première j’ai lancée. Au passage, j’avoue être assez fier du rond dans l’eau, bien plus réussi qu’un rondeau. J’ai ensuite choisi d’appâter avec une ille, car mon intention était de prendre du gros. Du gros mot évidemment ! Ciel, ça mord ! Vite, je mouline ! Déception, pas de bille, ni de quille, encore mois de grille. Autant vous dire que j’ai tenté avec une ouche, une oule, et même un petit oin et au bout de la ligne : rien ! Oh tant pis, me dis-je, c’est samedi, je fais une pause. Point à la ligne…
Beauté : Je vais partir,
je veux partir. Je veux qu’on m’oublie. Quelques temps peut-être, ou quelques
instants, je ne sais pas, mais je veux partir. Alors on se souviendra, on me
réclamera. Je les entends déjà : reviens, reviens…
Norme : Je ne
comprends pas ce que tu gémis. Tu veux partir c’est bien cela ?
Norme : Je ne te
comprends pas, je ne te comprends plus. Tu parles comme une enfant gâtée. Regarde,
tout est ici : regarde autour de toi, tout est là : pour réussir, pour t’imposer. Ressaisis-toi,
il faut que tu poses, il faut que tu oses.
Beauté : Tu prétends
que j’ai tout, ici, tout ce qu’il me faut, mais je ne vois rien, je ne sens rien.
Je m’ennuie à mourir. Tout est tracé, tout est formaté : tu choisis, tu élimines,
tu décides, tu juges, tu convoques, tu condamnes. Quand il faut que j’apparaisse,
les couleurs sont au garde à vous, elles sont pétrifiées, ma lumière les a abandonnés,
tes paysages sont figés. Pire ils sont coagulés ! Tes visages sont communs,
tes regards sont vides. C’en est trop, je n’en peux plus, je reprends ma
liberté.
Norme : Voilà que tu
recommences avec tes délires, tes envies de gris, de flaques poisseuses. Mais que
veux-tu ? Tu le sais pourtant : ce que je décide n’est pas pour t’embêter
ou t’humilier. Ce n’est pas une lubie. Ce sont les autres : ils me tiennent
la main, me dictent ma conduite. Tu le sais, je suis une norme, je suis LA NORME,
et ne suis pas née toute seule. Moi aussi, comme toi j’ai été convoquée, moi
aussi je n’ai pas de liberté.
Beauté : Eh bien, échappe-toi
aussi et laisse-moi m’envoler. Les autres finiront par s’habituer.
Norme : Mais que
diront-ils ces autres si plus rien de ce qu’ils attendent n’est beau. Que diront-ils,
que deviendront-ils, que ressentiront-ils ?
Beauté : Ils feront comme nous, il faut qu’ils
sortent eux aussi, il faut qu’ils bougent. Il faut qu’ils changent, que leurs
regards souffrent un peu, juste un peu, pour ensuite pouvoir s’étonner…
Norme : Impossible,
nous ne pouvons pas, nous n’avons pas le droit….
Beauté : C’est fini,
je vous quitte, je vous abandonne, je vous laisse à vos paysages lisses et glacées,
Norme : Nous quitter,
nous abandonner, pauvre folle mais pour qui te prends tu ?
Beauté : Je suis la beauté,
celle dont on rêve, celle qu’on attend, celle qu’on ressent quand on est vivant,
là, à l’intérieur, celle qui explose pour tos nos sens quand on espère, quand
on aime….
Où l’on découvre que norme et beauté ont parfois un peu de mal à s’entendre, à se comprendre. Aujourd’hui nous retrouvons une norme « étonnée » pour ne pas dire irritée. Elle a convoqué une beauté libérée et l’interroge sur ses mauvaises fréquentations.
Norme : Que fais-tu
ici ? Regarde autour de toi, ouvre les yeux, tu le vois bien, ici il n’y a
rien que tu puisses regarder.
Beauté : Ce que je
fais ici ? Mais je ne fais rien, je suis, je sens, je ressens. Et toi tu
ne vois rien ? Ici je suis bien, ici je suis invitée. Alors tu vois, même
pour quelques instants je vais m’installer…
Norme : Invitée ?
Invitée ? Toi la beauté ? Mais regarde, ici tout est laid, qui t’aurait
donc invité ?
Beauté : Du laid, du
laid ? Suis-je à ce point aveuglée, que je n’ai rien vu de tout ce laid
que tu as décidé de m’inventer. Moi je n’ai rien vu, et ici, tout, oui tout me
plait. Toi tu restes enfermée entre les murs lisses de tes lignes droites. Regarde
la douceur de ces courbes, c’est si simple, ici je suis bien.
Norme : Tu n’as rien
vu et moi je n’ai rien su. Tu le sais, tu ne peux l’ignorer, jamais tu ne dois
distribuer de la beauté sans que j’en sois informée. La beauté m’appartient, tu
n’es que messagère.
Beauté : Oui je le sais,
et je l’ai voulu, je suis venu et je ne t’ai rien dit. Peut-être pour que tu ne
puisses rien abîmer. Ici vit un gris, un si beau gris oublié, il s’est souvenu
de qui il était, alors il m’a appelé et sans hésiter je suis venue.
Norme : Un gris oublié ?
Mais tu t’égares ma pauvre beauté. Regarde autour de toi, regarde ce que je
vois, ce n’est que du terne, avec un gris qui nous désespère. Ici tout est sale,
et si plein de triste.
Beauté : Mais ce que
tu vois, ma pauvre, ce n’est que ce que tu crois. Ouvre les portes, aère-toi,
regarde avec l’arrière de tes yeux et alors tu comprendras.
Norme : Cela suffit !
Je te le rappelle une dernière fois, tu ne peux pas décider n’importe quoi.
Remballe tes couleurs, range ton gris oublié et rentre chez toi.
Beauté : Moi tu vois,
c’est ce qui me plait, ici. A cette table je me sens vivante. Ici tout est
riant. Regarde, ouvre-toi, tout est surprenant. Ici personne ne m’attend.
Norme : Je veux bien,
mais juste quelques instants, je ne veux pas d’incidents.
La lune prodiguait une lumière crue et puissante… Au milieu du chantier se dressaient trois tas de charbon, de taille égale, séparés les uns des autres, malgré les éboulements qui brisaient la pointe de leurs sommets et tentaient de rapprocher leurs bases en les élargissant. Tous trois renvoyaient avec force la lumière qui les inondait ; une muraille de plâtre n ‘eût pas paru plus blanche que le versant qu’ils exposaient à la lune, mais alors que le plâtre est terne, les facettes diamantées du minerai brillaient comme une eau qui s’agite et chatoie. Cette espèce de ruissellement immobile donnait aux masses de houille et d’anthracite un caractère étrange ; elles semblaient palpiter ainsi que des êtres à qui l’astre magique accordait pour quelques heures une vie mystérieuse et terrifiante. L’une d’elles portait au flanc une longue déchirure horizontale qui formait un sillon où la lumière ne parvenait pas, et cette ligne noire faisait songer à un rire silencieux dans une face de métal. Derrière elles, leurs ombres se rejoignaient presque, creusant des abîmes triangulaires d’où elles paraissaient être montées jusqu’à la surface du sol comme d’un enfer. La manière fortuite dont elles étaient posées, telles trois personnes qui s’assemblent pour délibérer, les revêtait d’une grandeur sinistre. A les regarder longtemps, dans le silence de minuit, sous un ciel noir au fond duquel la lune semblait fixée pour toujours, elles devenaient aussi effroyables que des dieux spectateurs d’une tragédie où le sort même de la création se jouerait.
Encore un inédit avec comme inspiration déclenchante cette photographie de l’Atomium prise cet automne à Bruxelles…
Tête perdue dans une bouillie de nuages Ivre d’un presque rien Englouti à l’angle mou d’un bleu incertain Je noie vos doutes géométriques Dans une orgie de courbes vagues poétiques J’entends les roulements de colères inventées Ils abîment les velours usés Par les éboulis de larmes mauves Neiges éternelles de nos peines fauves Et j’oublie les lourdes morales académiques Pour écrire sans freins ni lois De longues pages de vents froissés
Il y a bien longtemps que nous n’avions entendu les chamailleries de la norme et de la beauté. Grâce à cette magnifique photo transmise par mon ami Roland, de Martigues, elles se sont réveillées…
Plage des Laurons, Martigues
La norme et la beauté, n’en finissent jamais de se chamailler. Leurs désaccords sont profonds. Je vous laisse juger…
Beauté : Ce soir je suis heureuse, tellement heureuse, ce n’était pas simple mais j’y suis arrivée.
Norme : De quoi me parles-tu ? De ce gribouillis fumeux que tu es allée me poser sur cette horrible plage que je me tue à dissimuler.
Beauté : Gribouillis fumeux, horrible plage…Chère norme, as-tu bien regardé ? Mais je m’égare…Comment la norme peut-elle simplement regarder ? Tu n’es là que pour mesurer…
Norme : Quelle impertinente ! Beauté, mais as-tu simplement regardé, ces traces que tu as laissées ? Que va-t-on dire ? Où sont tes limites ? Quatre cheminées ! Et pourquoi pas un pétrolier !
Beauté : Un pétrolier, quelle bonne idée, et j’y ajouterai aussi un amandier, un parolier, un cabanon, un réservoir, et surtout, surtout, norme engourdie, un peu d’espoir…
Norme : Il suffit beauté, je ne peux tolérer de tels écarts, tu le sais !
Beauté : Je te comprends norme, je le sais, tu n’y es pour rien. Je te demande une simple petite faveur…
Norme : Je t’écoute beauté.
Beauté : Ferme les yeux. Pendant quelques instants, oublie ce qu’on t’a raconté. Attends bien quelques minutes et doucement, tout doucement, soulève tes lourdes paupières et là, je te promets, tu verras. Et tu vivras…
Norme : Je viens d’apprendre à l’instant, chère Beauté, qu’une fois de plus vous vous êtes égarée.
Beauté : Egarée ? Nullement, sachez chère Norme, que si je me suis posée ici, sur cette belle fleur de pissenlit, c’est parce que je le voulais, et surtout parce qu’il le fallait.
Norme : Une fleur de pissenlit ! Pourquoi pas du chiendent, ou non du trèfle, oui tiens du trèfle ! Encore une fois je me dois d’intervenir. Je vous le dis, je vous le répète : jamais, je dis bien jamais, vous ne devez prendre la liberté de vous poser où bon vous semble, sans au préalable ne m’en avoir parlé…
Beauté : Je vous entends, je vous entends chère Norme, mais sachez que je ne me pose jamais au hasard…Voyez-vous ce que j’aime par-dessus tout, c’est la légèreté, la douceur, la délicatesse et surtout la discrétion. Vous conviendrez que ce ne sont pas les premières qualités de toutes ces fleurs qu’habituellement vous m’imposez dans vos plans de vols.
Norme : Mais enfin Beauté, reprenez-vous, je ne vous demande pas de faire de la poésie, mais simplement d’ouvrir les yeux. Regardez autour de vous, ces jonquilles, ces roses qui éclosent. Vous ne me direz pas que ce vulgaire pissenlit mérite plus qu’elles qu’on leur rende les honneurs qu’elles méritent.
Beauté : Je vous écoute chère Norme et je ne vous dis pas que les fleurs que vous me citez doivent être oubliées, mais voyez-vous, il est des jours, où la beauté ne vous appartient plus. Elle s’envole, elle respire, elle est libre… Alors oui, je persiste dans ma désobéissance, et , je le sais, chère Norme vous n’aurez pas à le regretter…
Je republie quelques textes de cette rubrique la norme et la beauté qui est « réapparue » hier…
Il y a bien longtemps que norme et beauté ne s’étaient rencontrées. Il est vrai que l’une comme l’autre avaient pris soin sur les injonctions de la police sanitaire de prendre et surtout de garder de la distance. Mais ce qui devait arriver arriva et les deux rivales ont fini par se retrouver. La norme dont on sait déjà qu’elle aime tout contrôler a donc pris la décision de convoquer la beauté.
– Gardez vos distances beauté ou alors restez masqué. En aucun cas vous ne devez me contaminer.
– Ne vous inquiétez pas je resterai masquée et ainsi vous n’aurez pas à supporter mon sourire bucolique…
– Bien, ceci étant dit chère beauté, encore une fois quel besoin aviez vous d’aller vous compromettre en ce lieu que je vous ai déjà interdit. Un parking de supermarché, et pourquoi pas un immeuble désaffecté quand on y est ?
-Voyez vous madame la norme, contrairement à vous je n »ai aucun problème avec ces lieux dont on dit, je le sais, qu’ils sont laids. Je ne les méprise pas et surtout je ne les oublie pas et quand je le peux, je veux dire quand vous êtes occupée à rédiger vos règles académiques et surtout à les contrôler, voyez vous, moi je vis : tout simplement. J’ouvre les yeux, et quand je sens que mon cœur est léger, je cherche s’il me reste un peu de ces belles couleurs que vous gardez enfermées.
-Je vous entends, l’intention est bonne et je ne nie pas que vous faites ce que vous pouvez, mais à l’avenir quand vous vous égarerez dans un supermarché, je vous en prie faites une détour au rayon beauté !
Chaque page de la Traversière renferme des trésors. Le talent de Albertine Sarrazin est inouï et me laisse sans voix… Dans ce passage Albertine évoque son arrivée à Alès.
…Ma ville à moi est déserte, les rues sont mouillées, le néon zigzague dans les flaques du caniveau : une ville de mines défuntes dont le poussier colle encore aux maisons, avec par-ci par là des poussées de béton, des grappes de vitrines jeunes, des vendeurs de bouquets, des adolescents agglutinés autour d’une mobylette ; une ville qui recommence sur une province morte.
Il y a bien longtemps que je n’avais pas réuni pour une petite discussion la norme et la beauté. Retrouvons-les ! La photo a été prise au Conquet au mois d’octobre 2023.
Ce soir la norme est contrariée. Un poète un peu provoquant lui colle sous le nez (qu’elle a parfait au regard des critères définis par l’académie du beau nez) une photographie qu’il estime belle. Il précise toutefois que ce n’est pas la photographie qui est belle mais ce qu’il y a derrière, ou devant, enfin il ne sait pas trop. Et puis de toute façon il ne veut pas intervenir dans le débat et laisse la beauté se défendre.
Et vous trouvez ça beau ?
Oui bien sûr non seulement je trouve « ça » beau, mais j’ai insisté pour que la photographie soit prise.
Comment avec vous pu autoriser cela, vous ne voyez donc pas qu’il y a du plastique. Du plastique ! Mais est ce que vous vous rendez compte ?
Oh oui chère norme je me rends compte : mais sachez qu’en revanche je n’ai aucun compte à vous rendre !
Du plastique ! Je rêve…
Voyez vous chère norme, ce que je vois moi ce sont de belles couleurs. Des couleurs qui vivent, des couleurs qui se jettent des clins d’œil. Des couleurs qui s’acceptent.
Taisez-vous je suis contrariée et ne suis pas loin de rougir de colère.
Eh bien chère norme ce que je peux vous dire, sans flagornerie aucune, c’est que le rouge vous va bien. Je n’irai pas jusqu’à dire que vous êtes belle, mais je vous promets de faire des efforts et la prochaine fois, j’en suis sûre, vous pâlirez…
Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville, est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.