Je n’ai pas dormi. Il y a la bière qui m’empêche de fermer tout à fait les paupières. Et mon lit qui bascule, et mon lit qui navigue, qui s’invente des tempêtes. Il y a l’amour, l’odeur qu’il m’a laissée dans la bouche, sur le corps. L’odeur de Nicole, tout à l’heure à quelques siècles d’ici. Nicole qui m’a déniaisé, qui m’a dépucelé. Dépucelé, je hais ce mot, il est gras, il sent la sueur et le mauvais alcool. Il sent le vestiaire, l’uniforme qu’on porte à chaque victoire sur le beau. Je le hais ce mot qui ne réduit l’amour qu’à une simple perforation. Il me fait honte, il n’est pas digne d’appartenir à la même langue que la mienne. Il est un mot pour les autres, ceux qui le prononcent comme une sentence, comme une victoire. Ils sont des bourreaux de la tendresse. Je n’ai rien perdu, j’ai aimé juste un peu plus fort. J’ai prolongé un instant de tendresse jusqu’à l’essoufflement, jusqu’à se dire que c’est beau l’amour quand on se serre, l’un contre l’autre, dans une auto qui sent le tabac blond avec la ville en bas qui attend qu’on la réveille. Héléna je suis neuf, je n’ai pas touché à notre amour, je ne l’ai pas entamé. Il reste entier, nous pourrons le déguster à pleines dents, à pleins sourires et tu me diras que c’est bon, que c’est beau. Héléna je ne t’ai pas trahi. Il y avait ces cuisses, si douces, si fraîches dans le matin qui s’approche et toi qui étais partie, tout à l’heure, avec un autre, avec un de ceux qui m’élimine. Il y avait ces cuisses si douces avec juste un peu de duvet pour qu’elles fassent comme du velours et puis qui s’ouvrent pour les mains qui se promènent, qui cherchent. Et puis la langue un peu sucrée, comme un bonbon qui rassure. Alors on ferme les yeux Héléna et on ne pense plus, on se serre très fort, on laisse partir les mains, les doigts et il y a la rosée au bout du voyage. C’est si bon de ne plus savoir ce qui se passe. Et le parfum, permanent, qui nous enveloppe, qui se mêle avec les odeurs du dehors qui entrent par les vitres ouvertes. En bas, il y a la ville, la ville et son Héléna. Elles attendent toutes les deux, elles espèrent une autre journée, elles cherchent du regard une raison de croire que la beauté n’appartient pas qu’aux vielles pierres jaunies par l’histoire. Héléna tu m’attendais et moi je te voyais d’en haut, je t’entendais gémir quand mes mains entraient là, tout au fond, dans ce fond si sombre qu’on l’imagine inaccessible. Je t’entendais et je pleurais comme ces enfants, tout petits, quand ils ont peur. Je pleurais et l’autre secouait mon corps, comme pour le réveiller, comme pour lui dire « reste avec moi, pars pas vers elle ». Je t’entendais Héléna, tu me disais de revenir, tu me disais de ne pas me tromper. C’était si bon Héléna, c’était si nouveau. Mais j’en voudrais plus. Pas sans toi, pas sans que tu me dises de rester.
Je n’ai pas l’habitude d’aller en boîte. Je n’y suis allé qu’une fois, en vacances, avec un cousin. C’était nul, moite, tonitruant, mécanique. Je reste sur ce souvenir et demande à l’oublier. Nous sommes entassés dans une vieille Renault quatre, comme des aventuriers certains de réussir leur voyage. Il est encore tôt, et nous effectuons quelques haltes désaltérantes dans les nombreux cafés qui ponctuent le parcours. Toujours en quête d’originalité nous avons prévu un arrêt pour une promenade au clair de peur.
Alcool, ricanements, peur imitée, tous les ingrédients sont réunis pour que cette soirée s’inscrive en caractères gras dans nos agendas du souvenir. Lorsque nous sommes arrivés au « Lotus bleu », j’avais déjà quelques nausées.
Endolori par le voyage, écœuré par de nombreuses bières tièdes, en manque d’Héléna et de Camus j’accompagne le groupe sans enthousiasme. La nuit m’a déjà contaminé, le sucré des souvenirs matinaux commence à être souillé par le remords, le regret, l’amertume. Je ne suis pas bien, j’ai envie de quitter cette faune gesticulante. En fin de soirée au moment crucial où l’on hésite entre épuisement et euphorie je rencontre Nicole ancienne connaissance du lycée. Elle veut rentrer, elle aussi, non pas qu’elle s’ennuie, mais demain chez elle, c’est un dimanche « poulet rôti ». A déguster rituellement en famille. Ses parents ne supporteraient pas qu’elle se déclare inapte au service. Elle me propose de me ramener. Il faut dire qu’elle jouit d’un privilège rare pour quelqu’un de cet âge : elle a une voiture, et qui de plus n’est pas empruntée.
Je suis fatigué, comme relevant d’une anesthésie. Je ne sais pas si c’est l’alcool qui commence à m’envelopper de son voile de brumes, mais j’en arrive à douter de la réalité de cette journée. J’accepte. On se connaît peu mais elle est belle. Elle ne peut laisser indifférent. Même un prisonnier de Camus. Elle est belle et Héléna s’est endormie.
C’est agréable de se retrouver dans la fraîcheur d’une nuit finissante au creux d’une voiture respirant le tabac blond et le parfum à la vanille. Nous roulons, lentement. Sur un vieux lecteur de cassettes elle réussit à mettre du Neil Young. Il s’agit d’un de ces moments particuliers où la conjugaison de la musique, de la fraîcheur, des parfums enivrants crée des sensations que l’on a beaucoup de mal à contrôler. Toutes les vibrations reçues par chacun de mes sens semblent se retrouver sur une palette où les couleurs pastel dominent. Nous roulons, presque avec plaisir. Nicole conduit prudemment, et parle peu. A chacun de ces débrayages j’aperçois sa cuisse qui se découvre un peu plus. Je la trouve excitante, on dirait que le grain de sa peau est en accord parfait avec la douceur qui traverse cette fin de nuit. La route est belle, le ronronnement du moteur rassurant, reposant après de tels déchaînements de décibels.
J’ai passé le bras derrière son dossier. Je lui effleure la nuque, j’ai la sensation qu’il ne peut en être autrement. Elle ne dit rien, mais je sens à travers ce frêle contact qu’elle est bien. J’ai le cœur qui s’affole, tout est si nouveau, si imprévu que je sens une espèce de décalage entre la réalité de mes réactions physiques et l’angoisse de mes délires imaginatifs. Je me mords les lèvres et passe d’un simple effleurement à une véritable caresse. Elle sourit et ralentit. Je n’ai aucune expérience, je la sens plus souple, plus molle presque, elle ralentit encore. Je descends la main et lui caresse la cuisse, celle qui accélère ou freine selon les frissons qui la secouent. Sa peau est comme je l’imaginais, fraîche, veloutée, aussi agréable à toucher que les pages en papier bible de mon Camus. Pendant que je la caresse avec ce qui ressemble de plus en plus à du désir, je revois quelques images de la journée passée : Héléna, Camus, Victor et les autres. Je la sens qui se relâche de plus en plus, sa conduite n’est plus qu’un prétexte à quelques mouvements de jambes qui me troublent si fort que je m’en entends respirer.
Elle ralentit et je comprends avec appréhension qu’elle cherche à se garer. Elle finit par trouver un petit chemin de terre au sommet d’un plateau. Elle arrête le moteur. Le silence est si coupant qu’il m’impressionne et me rend incapable de prononcer la moindre parole sensée. Au loin, dans la vallée, on aperçoit les lumières de la ville qui se prépare au petit matin. La grande rue est visible, même d’ici on peut distinguer la cicatrice qu’elle laisse sur le paysage.
Elle m’attire plus près d’elle, je la sens qui s’affaisse de plus en plus. Elle glisse au creux de son siège et s’ouvre peu à peu. Bientôt elle n’est plus qu’un corps, un corps magnifique, qui s’offre à moi. Son désir est fort, violent presque, le mien est hésitant, c’est un désir d’apprenti, un désir d’alternance, entre le rêve et la réalité. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. C’est la première fois que je fais cela dans une voiture. C’est tout simplement la première fois que je le fais. Elle semble plus habituée que moi à ce genre d’exercices nocturnes et prend de nombreuses initiatives. Notre étreinte est maladroite, mais le plaisir que j’éprouve est à l’image de cette nuit qui s’achève, il est doux il est mauve, il est attendrissant pour une fille comme Nicole qui ne paraît pas embarrassée par les principes. Lorsque nous avons fini, elle se réinstalle tout naturellement au volant. Je veux prendre l’air quelques minutes.
Nous sortons de la voiture et en appui sur le capot nous regardons la ville en bas. Dans le ciel il reste quelques étoiles, en bas quelques plaques de nuits jouent les prolongations. Nicole a allumé une cigarette. Elle s’est approchée et m’a embrassé dans le cou. J’ai à peine souri, j’ai les yeux qui fouillent la ville, je cherche une trace d’Héléna. Je sais qu’elle est en bas. Elle rêve de notre rencontre du matin.
Il fait frais nous sommes repartis. Je ne l’écoute plus, ni ne la vois et je ne saurais dire pourquoi, mais je me sens confus, fautif. Je n’arrive pas à me satisfaire de ce bon moment que je souhaitais tant tout à l’heure. Je n’ai plus qu’une seule envie, c’est de rentrer et de livrer en pâture à ce qui me reste de nuit les souvenirs de cette curieuse journée. Le reste du trajet s’est déroulé dans le plus grand silence. Notre étreinte appartient déjà au passé et alors que Nicole s’arrête devant ma porte j’en suis à me demander si, une fois de plus, mes fantasmes ne m’ont pas joué des tours. C’est elle qui rompt le silence la première :
– allez salut, peut-être à une prochaine fois. C’est tout, c’est simple, sans histoires, ni à commencer, ni à s’imaginer. Je ne lui réponds pas, et me contente de lui prendre la main, très rapidement tout en soupirant bêtement…
J’arrive chez moi un peu après souper. Le retard, comme d’ailleurs tout ce qui émane de ma personne, ne pourra être qu’universitaire. Il aura le privilège d’être affranchi et anobli avant d’avoir pu se transformer en insouciance ou incorrection. Sur la table de la cuisine un couvert m’attend avec fierté. Ce repas que je prends seul me donne de l’importance, m’installe officiellement dans le statut de celui qui est trop occupé pour s’attarder à de basses considérations horaires. Je regarde autour de moi, tout semble être mis en place pour rimer avec simplicité et honnêteté.
J’habite dans un petit appartement provincial, crépi de grisaille et d’anonymat. Ici, dans ce qu’il est d’usage d’appeler une ville moyenne, c’est un immeuble assez défraîchi, mais encore fier non pas de sa hauteur, mais de l’apparente sérénité que lui donne son grand âge. Quelques balcons en fer soigneusement forgé rappellent aux géraniums hideux qu’ils ne sont faits que pour être accrochés et livrés aux appréciations des commères de passage. Quand la nuit commence, les angoisses urbaines apparaissent. La façade Est, celle qui donne sur la place de la République, est agitée par la frénésie des claquements de volets, comme autant de paupières qui se baissent. Il faut dire qu’ici on se couche tôt ou tout au moins en donne-t-on l’apparence architecturale. La nuit ne doit pas entrer par ces ouvertures faites pour respirer, faites pour épier. C’est curieux quand même, c’est quand il fait noir qu’on se protège le plus de cette lumière si belle qu’est celle du soir.
Tout en m’endormant, je repasse le film de cette journée et choisis quelques scènes appropriées à mon humeur. Je les enrobe de fantasmes et de délires, garnitures d’un rêve que je souhaite imminent.
Héléna les autres ne te méritent pas. Oublie leurs sourires. Les autres, lorsqu’ils te regardent, tu es une proie. Tout à l’heure, tu m’as quitté, tu es partie avec un quelconque. Nous avions commencé une page de notre histoire.
Les autres, ils ne savent pas, ils n’ont pas d’amour, ils n’ont que des gestes et des mots qui les rythment. Moi je veux t’inventer des phrases musiques, des phrases qu’on a du mal à dire de peur de les abîmer.
Héléna tout à l’heure tu m’as quitté au milieu d’un regard. Tu m’as quitté pour un aspirant amoureux. Il ne pourra jamais t’aimer comme je l’ai commencé. Il parle trop fort. Il ressemble à tant d’autres Il ne te mérite pas Héléna.
Héléna je suis entré dans ton silence. Je veux t’y accompagner. Tu as vu mes mains, tu as vu mes yeux, tout ce que je ne parvenais pas à dissimuler. Héléna cela faisait longtemps que je te rêvais, cela faisait longtemps que je te savais. Tu étais ailleurs et tu m’attendais. Aujourd’hui il y a l’automne et la ville qui appréhende, il y a l’automne où tout se meurt. Et mon amour qui naît. Et notre amour qui s’impatiente. C’est la ville qui l’a voulu.
Lorsqu’il est entré, lorsqu’il t’a parlé, il a maudit le temps, la pluie, le brouillard. Il a revendiqué l’été. Il n’en voulait plus de cette ville où les amours hibernent. Il était de ceux qui ne peuvent aimer que sous le soleil, en manches courtes, au bord de l’eau. Je lui en veux, il voudrait le soleil et toi t’as les yeux humides. Je sais qu’il va t’abîmer, qu’il ne saura pas te regarder. Il n’entend pas la ville qui vit et ton cœur qui bat quand tu regardes par la vitre. Je sais qu’il n’entendra jamais la grande rue qui gémit, qui nous appelle, qui ne veut pas qu’on la laisse seule. Je sais qu’il t’entendra et ne t’écoutera jamais.
Héléna, tu es entré en moi. Plus rien ne sera comme avant. Tu étais si seule, tu étais si belle, tu viendras me rejoindre, bientôt. Il y aura de la haine dans notre amour, de la haine et de la peur. Je sais déjà que tu ne pourras pas te passer des autres. Tu auras besoin de les voir se répandre, tu auras besoin de les entendre réciter leurs fadaises. Et moi je les haïrais, parce qu’ils passeront au milieu de notre histoire, parce qu’ils l’abîmeront.
Héléna, il faut que tu reviennes, que tu restes et que tu saches. Hier j’étais si jeune, si laid, si sot. Hier j’avais l’émotion facile, hier j’étais à peine vivant. Deux jours que je suis né, deux jours que je te sais vivante. Nous n’avons pas encore parlé. Je t’attends Héléna, je t’attends jusqu’à toujours.
Héléna il y en a qui jouent à s’aimer. Je les vois tous les jours. Ils rient en se tenant par le cou. Ils rient et je les entends se fabriquer de faux étés. Parfois ils se regroupent et ils dansent. Ils voudraient que toutes les rues mènent à la plage. Moi je ne t’ai rien dit Héléna. Je t’attends.
Aujourd’hui, j’hésite un peu avant de monter dans cette salle aux allures de caserne. Je flotte sur un nuage de sommeil. Pourquoi irais je abîmer cette espèce de crépuscule agréable qui enveloppe encore toutes mes pensées ? Pourquoi irais je subir la grisaille et l’ennui d’un cours qui ose se prétendre magistral alors qu’il n’est que le vulgaire écho d’une pensée dominante qui ne supporte pas la beauté poétique ? Pourquoi irais je offrir en pâture à ces futures élites ce qui me reste de fraîcheur ? Héléna, comme un souvenir, comme une attente, comme une certitude à confirmer. Je retourne dans le bar aux tables en Formica. Elle est là, toute brune, toute petite aussi, comme si elle attendait. Mon regard s’arrête sur la pendule. Le cours va commencer et quelques têtes vont tomber. D’autres vont enfler. Je suis bien ou tout au moins j’en ai la certitude biologique. Je voudrais renvoyer le meilleur reflet de la mélancolie qui m’habite. C’est beau la mélancolie, ça aide à s’observer. Je veux la lui offrir, lui faire partager les vibrations qu’elle provoque. Je voudrais la voir sourire, comme hier. Les sensations que j’éprouve sont comprises entre l’angoisse et l’espoir. Nos regards ne se croisent plus, ils s’effleurent. Je m’installe, me préparant à savourer ces moments de silence vibratoires, quand un étudiant entre. C’est un vieil étudiant. Il se jette à sa table. Ils se connaissent bien. Je me sens disparaître. Ils parlent. Je n’entends rien de leur conversation. Elle semble être bien, satisfaite de ces paroles qu’il lui distribue avec générosité. Je ne le connais pas mais l’ai déjà inscrit dans mon listing du médiocre. Il m’a volé ces quelques îlots de rêves que je m’étais fabriqués. Je ne suis même pas jaloux de la complicité qui semble les réunir. Je le ressens comme un être commun, définitif, imprégné d’une supériorité méprisante. Il donne l’impression d’avoir traversé de nombreuses épreuves. Il s’efforce de ponctuer ses paroles de gestes et de mimiques empruntées. Héléna écoute, admirative. Il a réussi à lui construire une apparence dans laquelle elle se débat. Au fur et à mesure que leur conversation avance, je me sens éliminé de la partie. Je n’appartiens qu’au paysage. Je n’en suis qu’une vulgaire composante organique qui, peu à peu, se décompose au contact du bonheur des autres. Héléna me jette quelques regards futiles ou furtifs. Je ne sais plus quelle attitude adopter, je ne peux les regarder sans donner l’impression de les envier. Leur présence m’indispose. Je sors. J’ai les tempes qui résonnent. Je me sens petit, absurde. Comme si la vie des brunes, de toutes les brunes devait, un jour ou l’autre, se conjuguer avec tous les temps de mon impatience. Comme si toutes les brunes devaient, un jour ou l’autre, saupoudrer le brouillard qui m’habille de leurs sombres éclats. J’enrage. Je serre les mâchoires pour éprouver une véritable sensation physique, pour oublier ce rêve que je me fabrique depuis trop longtemps. Je marche à grands pas, au rendez -vous de nulle part. Les yeux me piquent. Je ne sais si le liquide qui s’écoule le long de mes joues est pluie ou larmes. J’ai la bouche crayeuse. Seul aller tout droit m’attire. Me tremper les os, être transi, je ne veux éprouver que des sensations difficiles, piquantes qui peut-être me réveilleront. Pour tromper la douleur qui guette, je veux la détourner de sa victime primitive, je veux qu’elle s’accouple avec mon corps, qu’elle en soit l’écume, je la veux violente pour pouvoir la décrire, la dompter, puis l’oublier. Ma traversée aurait dû se dérouler en solitaire et sans escale. Au lieu de cela, j’entre dans un bar. Encore un bar, un autre prétexte pour le refus d’aller plus loin. J’essaie de ressembler à un homme pressé, qui ne fait qu’une étape, qui attend, espère, cherche. Je reçois le jaune cuisine du comptoir en pleine figure. L’odeur est un mélange de serpillière, d’eau grasse et de tabac froid. J’ai choisi une table près de la fenêtre. Dehors, il pleut. J’aime voir les gens avancer, courbés, incurvés vers l’intérieur, la tête comme enfoncée au creux d’une poche entre les épaules. Un groupe de lycéens joue au flipper, je lis sur leurs regards ironiques qu’ils ne doutent pas de mon aventure. Je fixe la pendule, peut-être pour me prouver que mon désespoir n’est pas le fruit d’un songe et qu’il me faut justifier l’impatience qui me tord. J’ai oublié la brune. Je bois. La pluie a cessé. Je sors. J’ai la sensation d’être en pointillé, d’émerger d’une longue nuit. J’ai envie de rentrer chez moi, par le bus. J’aime les bus, je m’y sens bien. Je trouve extraordinaire de pouvoir partager aussi intimement quelques minutes de vie dans un si petit espace. Il y a une espèce de magie dans ces moments où tout le monde s’essaye à la pensée mélancolique. On se croirait dans un colloque du silence. Chacun s’efforce d’apporter sa contribution à la construction de cette atmosphère. Personne ne semble avoir conscience qu’il ne se contente que de se déplacer, d’aller d’un point à un autre. Certains parlent, murmurent plutôt, et cela ne fait que rajouter à la solennité de l’instant. Les bribes de phrases perçues plus qu’entendues se rejoignent d’un bout à l’autre du véhicule et tissent une toile d’araignée à laquelle les pensées de chacun s’accrochent. Lorsque tout est fini, lorsqu’il faut quitter ce domaine clos, la sensation est bizarre. On se croirait débarquant dans un port inconnu, l’air entre à pleins poumons, et l’on regrette la rapidité du voyage. Le soleil est bas, il en est à ce niveau d’indécision que les encyclopédistes de la littérature romantique appellent le crépuscule. Pour ma part, je vois une lumière basse qui enveloppe le quartier dans une espèce de coton inconfortable. C’est une sensation multidirectionnelle, et c’est peut être cela qui la rend si digne. Quand une lumière est si présente, quand elle vous pénètre, quand elle vous essouffle, quand elle se subtilise à votre ouïe, qu’elle calfeutre les regards et donne aux mots qui sortent des bouches des goûts exotiques, alors, il est temps de se nouer la gorge, il est temps d’y croire à cette fameuse grandeur crépusculaire.
Héléna, mon rêve était si beau. J’entrais dans un bar un peu sombre, un peu triste. Seule à table tu pleurais. A petites larmes, en silence. Tu pleurais en m’attendant. Tu n’as pas souri tout de suite lorsque je suis entré. Il a fallu que je m’approche, que tu sentes ma présence. Je me suis assis contre toi, tout prés, et tout doucement j’ai tiré tes cheveux en arrière, derrière l’oreille. Tu as frémi lorsque j’ai dit que tu étais belle. Tu t’es approchée un peu plus et j’ai senti le vivant de ta jambe contre la mienne. Tu voulais éliminer le vide entre nous, tu voulais que ta chaleur rencontre la mienne. Et moi je ne disais plus rien. J’ai pris ta main dans la mienne, elle est toute petite, elle est fraîche et je l’aime elle aussi comme tout le reste. Je te tiens la main et tu ne pleures plus, tu as tourné la tête et tu l’as posée contre mon épaule. Je n’ose plus bouger. Je veux que tu restes comme ça jusqu’au bout. Héléna mon rêve est si beau. Nos mains se serrent mais elles ne se suffisent plus. La surface de peau en contact est si faible, il nous faut plus, nous méritons plus. Notre amour est si beau, les autres le regardent avec envie. Tout à l’heure ils en parleront, ils diront qu’ils en ont vu deux qui s’aimaient. Si forts qu’on aurait cru les entendre respirer. Nous nous sommes levés. Avec précaution pour ne pas faire durer la séparation. La ville s’est préparée à nous accueillir. Il y en a deux qui s’aiment, elle est heureuse. C’est une belle ville Héléna. C’est la ville où on s’aime. Je veux te la montrer. Je veux te faire visiter. Tes yeux se posent sur les mêmes gris que les miens et nos doigts se serrent plus forts. On regarde notre ville que les autres n’aiment pas parce qu’ils disent qu’elle est noire qu’elle est triste. Mais nous on s’aime, alors on la trouve belle avec sa grande rue en plein milieu, sa grande rue qui reçoit tous les amours qui descendent des collines alentour. Nous on l’aime notre ville avec ses cicatrices de la mine. Tu es bien. On est monté sur une colline, celle de la maison de la culture. Il y a beaucoup d’arbres. On ne marche pas vite, on profite de tout. C’est si beau la ville vue du vert quand on s’aime. En bas il y a le bruit, un grondement et autour quelques oiseaux, des merles qui s’étonnent d’en voir deux qui s’aiment en automne. Tu t’arrêtes souvent, tu me regardes avec un sourire discret. On dirait que tu t’économises, que tu dégustes chacun de ces instants. Moi je ne te laisse pas le temps de me poser de questions, je te serre dans mes bras si fort qu t’en oublies de respirer. Et puis il y a le bruit de nos pas dans les feuilles, c’est un bruit vivant comme celui de la mer quand on ferme les yeux. On baisse la tête, on regarde nos pieds et derrière nous il y la ville qui nous regarde. Tout en haut on s’est arrêté. Tu t’es mise tout contre moi. Je sens ton dos contre mon ventre, j’ai les bras qui te tiennent et nos mains sont quatre. J’ai le menton qui repose sur le sommet de ton crâne. Tu es si petite. Tu as froid. Je sens la fraîcheur dans tes cheveux. Tu regardes les lumières en bas, elles commencent à s’agiter. C’est le soir les gens vont rentrer chez eux et toi tu me dis que tu veux rester, que tu veux voir la ville qui s’endort. Tu veux la veiller, tu me dis que tu veux qu’elle se repose qu’elle a tant fait pour toi aujourd’hui. Tu l’aimes ta ville et tu me le dis. Et puis tu m’as embrassé. C’était long, je sentais ta main sur ma nuque. Tu n’avais plus froid et moi je tremblais. On a continué de marcher longtemps, toute la nuit, jusqu’au bout. Au matin il y la mer, plus bas de l’autre côté, derrière la ville. On est bien, on écoute le vent des vagues dans les sapins. Il ne fait plus frais et la nuit s’est retirée. Ton corps est contre le mien et tu me dis que tu veux plus retourner, que tu veux rester ici à écouter la mer qui gémit. On s’est approché encore un peu. Le vent t’a décoiffé et tu as souri. Tout à l’heure il y avait des larmes et maintenant on s’aime depuis toujours. Il était beau notre rêve Héléna, il y avait la ville qui nous attendait et la mer qui nous attirait. On savait plus le jour qu’il était.
Seule à sa table, elle lit. A moins qu’elle ne promène ses yeux sur des lettres, qu’elle ne les exerce à la rencontre d’un autre monde qui se décline en minuscules d’imprimerie. Je m’oblige à penser ses pensées ailleurs. Sa table n’est qu’à quelques solitudes de la mienne. Elle est brune. Ses yeux sont clairs et font comme une tache de lumière au milieu d’un visage aux contours si doux qu’on les croirait flous. A chaque mouvement de tête, elle a le front qui plisse. On dirait qu’elle s’interroge, qu’elle doute de ce qu’elle voit. Ses lèvres remuent, elles sont presque blanches. On dirait qu’elle souffre ou qu’elle attend. Elle est petite. Elle a les jambes croisées. Celle du dessous repose sur la pointe du pied. Sa jupe est courte et je vois le haut de ses cuisses. Je devine le velours de sa peau. Ce que le reste de son corps suggère est en harmonie avec ce qu’elle offre aux regards. Il n’y a aucun excès dans sa beauté, rien qui ne parasite l’ensemble. Dès qu’on l’a vue on ne peut que l’aimer, on ne peut qu’avoir envie de la consoler pour toutes les souffrances qu’elle ne manquera pas d’avoir. Plusieurs fois nos regards se sont croisés, comme s’il ne s’agissait que d’un hasard. J’essaie de me donner une contenance, une appartenance plutôt. C’est difficile, j’hésite entre la décontraction et le tourment, les deux ont leurs avantages. Les deux peuvent me permettre de me fabriquer un personnage qui lui conviendra. Je la sens si proche, si prête à m’entendre. L’envie de lui parler me tenaille, mais j’ai peur de paraître médiocre, en ne lui parlant de rien, du temps ou du thé qu’elle boit. Il faudrait que je lui offre quelques-uns uns de ces mots qui me montent aux lèvres lorsque je suis ému, il faudrait que je lui fasse comprendre que je suis bien, avec elle, à la regarder, à la supposer, à l’espérer. Je voudrais pouvoir lui dire qu’elle est déjà plus qu’un simple corps installé à quelques encablures de mon désir, qu’elle est une présence que je devine très forte à travers ses silences. Ce que j’éprouve à cet instant est si intense que je m’entends vivre de l’intérieur. Elle me plaît. Ses amis m’ont sorti de ma torpeur. Ils sont entrés bruyamment et se sont installés à ses côtés. Les bises ont claqué. Les paroles étaient insignifiantes, mais il y avait de la sympathie dans ces relations. J’étais bien pour eux, j’étais bien pour le rêve qu’ils étaient en train de me construire. Au bout de quelques instants, j’ai compris qu’elle s’appelait Héléna. Je me sentais heureux. Heureux de pouvoir accrocher quelques-unes unes de mes pensées à ce prénom. C’est alors qu’ils se sont préparés à partir, tous ensemble, avec des projets pleins la tête. Elle ferme son livre qu’elle glisse dans un grand sac de cuir. Elle sort avec eux, au milieu d’eux, et m’offre un sourire. Un sourire qui me laisse espérer qu’elle a compris, qu’elle a entendu tous les mots que j’avais à lui dire. Elle ne peut aller nulle part, elle ne peut que les accompagner, tout simplement. Je le désire si fort qu’elle fait déjà partie du rêve que j’aurai cette nuit. Sa place est vide et j’ai envie d’elle. Héléna, Héléna, je répète ce prénom. A une lettre prés, il aurait pu sombrer dans la banalité du calendrier. Je le répète et me sens beaucoup mieux. Héléna, tout devrait être facile. Je voudrais conserver ce moment, le garder bien à l’abri de tous les autres ne pas le souiller en le mélangeant avec de simples souvenirs. Je voudrais pouvoir le ressortir dans les moments de désespoir et le sentir me pénétrer.
Il faudrait que j’aime, que je trouve un prétexte à me fabriquer des rêves. J’en voudrais une petite, petite et brune qui ne parle pas trop et se serre contre moi quand la nuit arrive. Je voudrais aimer sans que les autres le sachent, sans que les autres le voient. L’amour que j’aurai pour celle qui m’acceptera sera un amour nouveau. Je serai un chercheur de sensations et lorsque je trouverai un nouveau mélange, je l’essaierai immédiatement su celle qui m’accompagnera.
L’amour je m’y prépare depuis toujours, je sais qu’un jour je serai prêt. Je sais qu’un jour les autres m’envieront. Il y a longtemps que je rêve d’elle…
Je sais que je la rencontrerai dans peu de temps, je la rencontrerai au début d’un matin sans couleurs. Je la rencontrerai quand les autres n’en pourront plus de se supporter. Nous ne nous presserons pas, nous prendrons le temps de nous connaître. Et chaque jour qui passera dévoilera un morceau du mystère.
Notre histoire sera belle. Nous l’écrirons à quatre mains et quand les autres la liront, ils ne pourront rien dire parce qu’ils auront des larmes plein la gorge. Et je lui dirai qu’elle est la seule, qu’autour d’elle il n’y a rien, que des ombres et du brouillard. Et elle sera bien, avec moi, partout, partout où les autres passent sans voir qu’il y en a deux qui s’aiment.
Ce soir je pense à elle. Elle est peut-être à quelques rues d’ici. Elle m’attend elle aussi, elle voudrait que je lui fasse signe.
Tout est devenu trouble. Je paie. Il faut sortir, il faut s’échapper. Il faut vérifier si le dehors est touché par l’infection. Il faut que je marche, que je contrôle la pertinence mécanique de mon existence. J’entends mon cœur qui résonne dans l’espace libéré de mon crâne. La bière me rend lourd. Je ressens sa présence, entièrement, elle n’est plus seulement un lest digestif, elle est devenue une réserve de sanglots. Je sors à l’air libre. La journée est commune. Elle semble avoir commencé dans un autre ailleurs. Le soleil est là, comme un mensonge, comme l’alibi d’une ville dont on dit qu’elle n’est plus aussi grise et qu’il y fait bon vivre.
On croirait que la noirceur industrielle, la mélancolie qui se dégage des flaques d’eaux graisseuses dans de petites rues sombres, ne peut plus exister que dans les films noirs de russes exilés. La blancheur aseptisée, les lumières des néons ne peuvent symboliser que le bonheur d’être parvenu à la tranquillité. La lumière doit atténuer la misère. L’eau sale circule mieux dans les artères des petites gens quand l’éclat qui les aveugle est d’un blanc virginal.
J’ai encore plus froid. Les yeux me pèsent. Je les sens qui pendent, attirés par l’anonymat du caniveau. J’ai la langue lourde et sèche de silence. Devant moi, comme une ride à ce paysage urbain, il y a deux rails. Ils sont comme le prolongement d’une cicatrice, souvenir d’une blessure dont on ne guérit jamais. Des visions me troublent. Je ne comprends plus. Tout était si neuf.
Je ne maîtrise plus mon mouvement. Chacun de mes pas me rapproche de plus en plus de ce moment un peu bizarre où la perspective n’en finit plus de se prolonger. J’essaie de rattraper tout ce temps qui s’enfuit avant que la grande rue ne le composte. Je croise des brunes. Elles passent. Elles vont ailleurs où y sont déjà. Quand l’une d’elles oublie son regard sur mon visage j’ai le corps qui est pris dans un étau. Une nausée m’envahit. Tout est si bref. Même ces instants de hasard semblent être calculés pour rencontrer la souffrance. Je marche à grands pas. Tout au moins en ai-je la certitude mécanique.
Soudain, une vibration fait trembler la chaussée. Comme un ruisseau qui s’essaie au raz de marée, la rue s’est mise à enfler. Dissimulant son trop plein de grisaille, sous un infâme jaune délavé l’antique tramway a marqué son arrêt dans un grincement douloureux. Cet engin semble n’être que l’excroissance d’acier de cette rue qui l’héberge. Par petits groupes, les hommes sortent. Leurs printemps boitent bas. Ils ont le sourire en béquille. Tout en eux rime avec le drame qui se joue et qu’ils ignorent. Ils glissent sur le sol. La rue les a apprivoisés. A trop courber la tête, ils ont la nuque offerte. Ils ne parlent pas, ils se déplacent. Il se peut que je me trompe, il se peut que l’alcool fasse encore de l’effet. Ils ont peut‑être un quelque part où ils se redressent, où leur tête n’a plus cette apparente lourdeur. Il se peut qu’ils aiment, il se peut qu’ici leur regard ne soit qu’en différé. Il se peut que ce soit eux qui m’observent.
Il est cinq heures, une de ces heures un peu stupides qui hésite entre le presque et le déjà. Je rentre chez moi avec au fond de la gorge une boule inhabituelle. Je pourrais pleurer, je pense avoir réuni les ingrédients qui fabriqueraient un beau sanglot. Mais un homme ne pleure pas dit en moi une bonne conscience, lisse comme une encyclopédie, coincée entre le cerveau et le regard. J’oublie ces larmes, si proches, si vraies, et me contente d’un air perdu et tourmenté. Mon rôle est si parfait, si commun.
Mes parents attendent mon retour avec cette espèce d’impatience sympathique qu’ils ont certainement éprouvée lorsque je suis entré à la grande école ou au collège. Ils sont si fiers de savoir qu’un peu d’eux-mêmes les représentera à l’université. Ils ont toujours considéré ce lieu comme une basilique du savoir où l’on doit entrer avec émotion, la langue un peu sèche, les doigts crispés, de peur d’abîmer velours et tentures qui enveloppent ces monuments inaccessibles. Eux, ils sont de ceux qui doivent survivre pour que d’autres grossissent. Ils sont communistes. J’allais dire bien sûr. La fascination qu’ils éprouvent pour ce Versailles de la culture me surprend beaucoup. J’imagine qu’ils ont fait de moi leur croisé. Avec quelques autres, j’irai libérer la citadelle où s’empilent les connaissances que les gens du peuple ne peuvent qu’imaginer.
La table est mise. Une timidité respectueuse les empêche de me harceler de questions, bien qu’ils en meurent d’envie. Ou alors, c’est de l’angoisse, car ils voient bien que quelque chose ne va pas. Ma mère est la plus impatiente, la plus inquiète aussi.
– Qu’est ce que tu as, t’as les yeux bizarres ?
Je m’étais préparé à la question. Elle flottait dans l’air depuis quelques minutes. Elle est venue, sans surprise, et j’y ai répondu d’un ton si neutre qu’on aurait pu se croire à la répétition d’une mauvaise pièce de théâtre. Tout le monde savait qu’il ne s’agissait même pas d’un mensonge. Il était encore trop tôt.
– Je suis crevé ! C’est le premier jour. C’est dur, je n’ai pas encore l’habitude.
Je sens à leurs regards qui s’entrechoquent qu’ils ont compris. Le sort s’acharne contre eux, les petits, les sans grades, les sans espoirs. On dirait qu’ils s’attendaient à cette réaction, qu’elle n’est que la confirmation d’une impression qu’ils essayaient de se cacher jusque là. Ils ne sont pas nés pour vaincre, ils ne sont là, comme des millions d’autres, que pour attendre. Attendre qu’on leur dise d’espérer, attendre qu’on leur promette le mieux, attendre qu’on les écoute, qu’on les croit, qu’on ne se contente plus de leur sourire avec compassion. Alors ils attendent, encore, toujours, et tentent de tenir leur place du mieux qu’ils peuvent.
Mon père est un ouvrier. Un ouvrier fondeur. Depuis l’âge de quatorze ans, il coule de l’acier. Ce soir, je l’observe et j’ai la gorge qui se serre, non parce que je redoute sa réaction devant ma passivité, mais parce que l’odeur de poussière d’acier qui l’habite me trouble une fois de plus. Je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine fierté à l’évocation de ces retours quotidiens où la fatigue est si forte qu’elle empêche même de parler de l’usine ; qu’elle empêche de raconter l’acier. Aussi loin que je puisse me souvenir, les retours de mon père après la journée d’usine sont des moments privilégiés. Des moments où le silence est une marque de respect envers celui qui garde toujours au fond des yeux une lueur incandescente. Certains de mes copains de lycée semblaient éprouver de la honte à n’être que des fils d’ouvriers. J’en éprouvais une solide fierté. Aujourd’hui, je crois être un adulte et je comprends à son regard, à son silence que je ne suis qu’un poète de la révolte. Je comprends dans ses yeux qu’il attend de moi que je me batte, que je ne me contente pas de me flageller. Je comprends dans ses mains solides, pleines d’histoires d’acier, pleines d’histoires de grèves, d’espoirs, d’amours, qu’il est encore trop tôt pour battre en retraite. Je sais que mon père respecte mes projets, qu’il me fait confiance même si j’ai les mains fines et les larmes faciles. Il ne m’a pas encore adressé la parole que ma mère ne peut s’empêcher d’ajouter sa larme à ce bloc de silence qui pèse sur le repas comme l’orage qui menace au plus fort de juillet.
Ma mère a la parole plus facile, elle meuble les silences par des insignifiances qui permettent aux angoisses de s’enrubanner. Elle parle, et pleure aussi, pour rien, pour tout. Elle pleure sa joie, son inquiétude, sa colère, elle pleure consciencieusement, avec application, conviction, comme si ses larmes étaient le seul privilège qu’elle s’octroyait. Les larmes de ce soir n’avaient rien d’exceptionnelles. Elles étaient la ponctuation évidente d’une souffrance qu’elle savait lire dans l’en dedans de ceux qu’elle aimait.
– On voudrait tellement que tu y arrives. Je ne peux rien répondre et me contente de renifler pour signifier que j’ai bien reçu l’appel.
Je quitte la table avec l’impression de me sentir un peu mieux, malgré l’image des rails, brillants et humides, qui ne m’a pas quittée. Je bats en retraite dans le domaine clos de ma chambre, de cette pièce où j’exerce mes méninges aux rêves d’une génération angoissée d’avenirs nucléarisés. Et puis, il y a ce lit, ce lit que je partage chaque nuit avec l’automne. Ce lit qui n’a reçu que les étreintes fébriles d’un adolescent se satisfaisant de ses victoires sur le regard. Une petite bibliothèque aussi, où quelques livres attendent depuis plusieurs mois leurs défloraisons oculaires. Dans le tiroir de la table de nuit, en aggloméré industriel, quelques pages blanches noircies d’une écriture nerveuse qu’on croirait surprise.
Les mots sont là. Seuls. Alors j’écris et ajoute quelques compagnes de misère à ces bidonvilles de maigres. Ce soir, je me suis endormi facilement, comme si les images qui m’angoissaient me permettaient de me construire un lendemain.
Je suis assis en haut, dans le coin droit. Je dois être en avance. Les étudiants avancent par petits groupes colorés. Ils parlent entre eux. Du moins je le suppose, car leurs lèvres remuent. Bientôt cet amphithéâtre de droit aux lignes courbes se remplit et m’ignore, infime particule sur mon banc verni. Je suis envahi à mes quatre points cardinaux. Victor est arrivé dans les derniers. Il m’a rejoint dans ce qui sera notre territoire. C’est fou l’entêtement que mettent les hommes à se vouloir différents des animaux, tout en se comportant comme le plus commun et le plus stupide des mammifères lorsqu’il arrive dans un lieu nouveau. Ils commencent par renifler, chercher des appuis, des références pour finir par se contenter des apparences. Pourquoi ce banc plutôt qu’un autre : peut être parce qu’il se situe à une extrémité ou qu’il est plus proche de la sortie. Victor semble effrayé, mais il réussit à conserver un air décontracté qui me fait défaut. Bientôt les minutes qui passent se transforment en attente et huit cents pieds frétillants dégagent en s’impatientant une fine poussière légèrement âcre. Comme la veille dans la grande rue, sans prévenir, le malaise m’envahit. Je n’arrive pas à discerner ce qui peut être mis sur le compte de la poussière, de la chaleur de ce qui n’est que la conséquence d’une angoisse indéfinissable. Le gonflement d’une rumeur m’extirpe de l’emprise d’une véritable panique qui commence à m’envelopper. Et j’assiste, ébahi, à la montée en chaire d’un individu armé d’un cartable. Cet homme est bizarre. Je ne le vois pas, mais déjà il me percute de plein fouet. Il énumère, cite, suppose, propose, affirme, ouvre des parenthèses et finit par s’essouffler. Son heure est passée, la mienne a disparu. Il s’agissait d’un de ces spécialistes que l’on dit éminents. Avec eux, on n’apprend pas, on se recueille avec humilité. Ils ont l’immense bonté de nous laisser butiner quelques fleurs de leur immense savoir. Du haut de leurs estrades, ils contemplent avec condescendance ce vaste troupeau duquel émergeront bientôt quelques têtes. Bien faites, ces têtes, pour ne point troubler le magnifique ordonnancement de leur monde où l’on ne peut se permettre de n’utiliser certains mots qu’à la seule condition d’avoir reçu leur bénédiction. Nous sortons, et jouant l’habitude, nous nous engouffrons dans un bar. Il est si tôt pourtant. Les têtes sont nouvelles. Elles se secouent. De la fumée blonde s’en échappe, comme si tout en dépendait. Ce doit être un rite. Je suis seul à ma table et commande une bière. Ça sonne bien. J’ai envie d’étirer mes longues jambes, de bomber le torse et de laisser pendre mes deux bras le long du dossier, comme deux points d’interrogation. Je suis bien, j’attends. J’attends que le temps qui passe remplisse son office, qu’il me signifie que je suis complètement intégré à l’histoire qu’il tente d’écrire et de me faire partager. Je suis bien et j’en suis étonné. Je suis bien et j’écoute. Rien. Rien, sinon le murmure d’une foule d’anonymes qui s’interrogent face à un mur. Ce sont de vieux étudiants. Ils ont vécu. Leurs barbes sont académiques et leurs thés sont au citron. Pas un qui ne me remarque, pas un qui me laisse espérer avoir une autre fonction que celle d’être une composante anecdotique du décor. Je n’ai pas l’habitude : la bière et son alcool, la solitude et sa frime. Tout est si nouveau. Derrière mes yeux, il y encore les quelques images préfabriquées d’un autre monde, d’un monde de papier glacé, d’un monde de longues plages très propres, très « Tahiti ». Derrière mes yeux il y a encore tout un stock de ciels bleus, de sourires dentifrices, de sensations Hollywood. Et pourtant, devant moi il n’y a que des étudiants vêtus de gris. Ils semblent être dans le vrai ou dans le possible. Je me choisis un regard de circonstance. Il faudra que je le travaille car je le sens naïf. Il faudra moi aussi que je m’exerce à la mélancolie grimaçante. Mon ciel bleu a vite noirci et le chemin que j’ai parcouru est infime. Tout va très vite. Ce qui m’envahit a le goût du déjà vu ; c’est une de ces sensations vibratoires rencontrées à la lecture de certains désespoirs. Je m’y engouffre avec une volupté majestueuse, j’accélère la rencontre avec l’angoisse. Mes yeux se brouillent. Je ne distingue plus les visages. Je les devine. Petit à petit, ils ne forment plus qu’un halo où seules les mains sont animées par quelques fils venus d’ailleurs. Ils semblent prêts à entonner un hymne, mais je ne les entends plus ou plutôt je n’entends ni ne comprends plus. Ils babillent. Leurs mots s’agitent, virevoltent au hasard des discours creux, comme des papillons de nuit se précipitant sur des globes lumineux. Parfois ils se pétrifient au seuil de leurs bouches sans même l’ombre d’une fossette de poésie. Ils remuent leurs sachets de thé, le tiennent au bout de leurs doigts effilés, comme un pendu se balançant au bout d’une corde. Penchés l’un vers l’autre, au -dessus des tables, leurs fronts se touchent presque. Ils sont effrayants et s’efforcent d’attirer vers leurs gris ce qui peut résister comme couleur. Un picotement commence à monter du bas de mes reins jusqu’au sommet du crâne. Ils sont toujours là, leur présence semble définitive. Je ne les observe plus, mais j’intègre l’image qu’ils produisent dans mon fichier du médiocre. Ils sont dans un monde de mots, un monde de leurs mots qui les enivrent et les emmurent. Leurs paroles ne claquent pas, elles ronronnent, ignoble rencontre de syllabes qui se sont unies sans consentement. Ils en accouchent avec délectation et s’en servent de bouclier. Et moi, je suis une ombre. Une ombre dans un monde de bière, dans un monde de petites bières, et de ma bouche chaque son s’extirpe avec douleur.
J’ai la tête qui bourdonne, les mains moites. Mes jointures gardent en mémoire les arêtes du stylo. Chargé d’impressions bizarres, je quitte la salle d’examen. J’ai le crâne coincé entre deux mâchoires. Mes tempes résonnent, épuisées elles aussi, par ce long face à face avec quelques souvenirs livresques. J’avais attendu l’épreuve de philosophie avec une impatience orgueilleuse. Au contact des concepts et des mots qu’ils produisent, la fine pointe carbure de mon stylo glisse sans retenue. Ce n’étaient pas seulement quelques souvenirs scolaires que j’engageais dans un combat inégal contre l’empire des connaissances. Mon être tout entier se livrait au combat avec passion. Le reste m’importait peu : toutes les disciplines définitives, composantes essentielles du savoir académique ne me procuraient jamais le grand frisson. Elles m’encombraient tout au plus le cerveau de petits tiroirs destinés à n’être vidés de leurs maigres contenus qu’au cours de ces seules cérémonies. Il était nécessaire de subir l’enchaînement épuisant de ce « décathlon » du savoir. L’accouplement arithmétique de ces épreuves pouvait nous transformer en d’authentiques champions du savoir. Dans une semaine environ, je serai peut-être détenteur d’un laissez-passer pour m’introduire en ces lieux où se pratique l’alchimie du verbe… Il est surprenant que chaque année, au moment où l’été pourrait autoriser tous les excès, une part de plus en plus importante de la jeunesse aspire à être le plus près possible de cette fameuse et ridicule moyenne. Une moyenne, qui lorsqu’elle est atteinte va se métamorphoser en un sceau signifiant l’entrée dans un monde d’adultes. Un monde d’adultes majuscules auquel on rêvait d’appartenir, durant ces années de doute. A la lecture des résultats, je me dis qu’il est encore tôt pour réaliser l’importance de ce qui m’arrive. J’ai la vague impression d’être heureux. Et pourtant, rien de très excitant, hormis la présence de ce nom. Ce nom, mon nom, timidement incrusté au milieu d’une liste. Soldat anonyme d’une armée en campagne, il apparaît, vêtu de quelques lettres noires contrastant sur un fond de blanc virginal. Et dans le soleil de juin les lettres se mettent à danser… Je me sens gai, léger, persuadé que bientôt tout sera différent. Je m’estime plus large dans ma démarche citadine. L’ombre de ma silhouette décontractée s’allonge. Elle ondule sur la chaussée. Sa noirceur donne à ma gaieté le privilège du solennel. Tout le monde est heureux. Etre bachelier, c’est une victoire. C’est la conquête de l’Annapurna des connaissances. En ces premiers soirs d’été, nombreux sont ceux qui, épuisés d’avoir supporté leurs favoris pendant une saison scolaire, explosent à l’issue des résultats. C’est comme une vague qui enfle. Le vainqueur est félicité. Conformément à la plus pure des traditions familiales, le champagne est incontournable. Les regards s’essayent à la fierté. L’émotion et les bulles tièdes ponctuent les paroles qui s’échappent. C’est curieux comme l’enfance et l’adolescence ressemblent à un parcours d’obstacles, prétextes à roteries, distributions de quincailleries et projection d’avenirs aseptisés. Tout commence par le baptême : le nouveau né après avoir été pesé et emballé, est étiqueté. Il peut sortir en toute protection, il porte en lui le label qui en fera un beau bébé joufflu. Ainsi nettoyé de tous ses reliquats honteusement orgasmiques, le fruit de l’amour deviendra fils de dieu, et pour le remercier de cet engagement solennel, il sera décoré, médaillé, contrôlé, fiché. Enfant, je n’avais pas eu à souffrir de ces carnavals réguliers où pour mieux s’identifier on se pare de blanc. Je n’avais été que le témoin des ces mascarades et en avais retiré la conviction que rien n’est plus humiliant que d’être noyé au milieu du troupeau. Les festivités familiales achevées, les nouveaux reçus ont soudain bénéficié d’une grande liberté pour organiser et participer à de multiples et éprouvants arrosages. Tout, dans ce mois de juillet hésitant respirait la nouveauté, l’aboutissement. J’avais la sensation de m’être débarrassé d’une carapace étouffante. Victor m’accompagnait souvent dans ces soirées délirantes. Il était un des rares avec qui je parlais. Il m’écoutait. Nous enchaînions ces interminables fêtes comme d’agréables examens de passage. Nous nous fondions dans l’ambiance sans poser de questions. Pourtant il y avait dans ces retrouvailles de vainqueurs un parfum de superficiel. Les rires sonnaient faux à vouloir jouer la ressemblance avec ceux dont on voulait se rapprocher, à quelques horizons de là. Victor était de ceux qui riaient le plus. Derrière ses yeux, se lisait la satisfaction d’avoir achevé une tâche. Moi, je trouvais que tout allait trop vite. Je savais qu’il y aurait des changements. Je savais que j’étais passé sur l’autre rive.
Je poursuis la remontée dans le temps, après avoir publié mes deux derniers romans, me voici prêt à publier, toujours par épisodes, le premier roman, un peu l’acte fondateur… J’ai écrit le premier jet à l’âge de 19 ans, ai laissé reposer ce texte pendant prés de 12 ans et l’ai repris alors sans en en modifier l’essence émotionnelle .
Voici le premier chapitre…
Il attend son avocat. Il a changé de cellule. C’est la cinquième fois en huit ans. Cela lui est égal, les murs sont les mêmes. Depuis le début on croirait qu’il attend, quelqu’un ou quelque chose. Il a trente ans. Au procès, le juge avait dit qu’il était jeune, si jeune pour le désespoir. Si jeune pour gâcher une vie. Il n’avait pas compris, les paroles des autres ne le concernaient pas. Il attendait le verdict.
Le premier juré avait répondu à toutes les questions que la cour d’assise avait posées avec une voix tremblante. On n’aurait pu dire s’il s’agissait de haine ou d’émotion ou s’il avait simplement la voix qui tremblait. Il n’avait pas réagi. Pas même un haussement d’épaules ou une crispation des mâchoires. C’était sans importance. Son avocat, lui touchait le bras : un de ces gestes qui l’irritait. Un de ces gestes mous, qui signifie que rien ne vous arrivera, d’autres veillent sur vous. Il l’avait laissé faire. Il avait les mains chaudes et humides mais était sympathique.
Il s’était battu pour lui, avait essayé de comprendre, d’expliquer. Il avait tenté de construire une histoire de désespoir. Mais il ne disposait pas de toutes les pièces du puzzle. Il n’avait rien voulu dire, ou le minimum. Il ne répondait que par mots isolés. Parfois il ne disait rien. Il ne comprenait pas les règles de ce jeu.
Pourtant quelques mois après sa condamnation, il avait dit à son avocat qu’un jour il comprendrait. Il écrirait une histoire, son histoire. Son histoire et celle de ceux qu’il avait aimés, des deux qu’il avait aimés. A partir de cet instant, il n’avait pensé qu’à cela. Il passait ses journées à rêver ou à se souvenir, à attendre, à écrire.
Il n’écrivait que très peu à chaque fois. Il attendait longtemps pour que chaque mot infuse. Il n’était jamais satisfait. Il voulait sentir les mêmes émotions à écrire les mots qu’il avait éprouvé à les fabriquer. Ses compagnons de cellule se moquaient de lui. Ils l’appelaient « l’écrivain ». Il ne les entendait pas. Quand il écrivait, il partait. Il était ailleurs. Il rejoignait ceux qui l’avaient quitté.
Son avocat attendait était impatient. Il voulait comprendre ce geste de folie. Il voulait comprendre pourquoi il n’était pas un coupable ordinaire. Il voulait savoir ce qui s’était passé ce dernier mardi de novembre soixante-dix-neuf. Il voulait chercher d’autres explications que celles, trop simples, de la cour d’assise. Il savait que ce serait long.
Il avait presque perdu espoir. Il était sur le point d’oublier, lorsqu’au milieu du printemps quatre-vingt-sept, il reçut une lettre. Une lettre très courte, lui annonçant que son histoire était finie, que maintenant elle était écrite. Il lui précisait qu’il pourrait venir chercher le manuscrit.
Lorsque l’avocat entra dans le parloir, il vit le changement. Il n’était plus le même physiquement amaigri et ses yeux étaient à présent d’un bleu plus pétillant, moins trempé dans le gris qu’au moment où il l’a connu. L’angoisse semble toujours là mais on dirait qu’elle porte sur autre chose, comme s’il s’agissait enfin d’impatience.
Il est pressé, prend à peine le temps de dire bonjour, de répondre aux banalités d’usage. Il tend le manuscrit à son avocat.
– Tenez, tout est là. Tout ce que j’avais envie de dire. Tout ce que vous auriez peut-être voulu que je vous dise. Vous pouvez le lire, mais je ne vous force pas. Je ne vous en voudrais pas. De toute façon, moi j’ai fini.
– Je ne sais pas ce que tu racontes là dedans, mais j’ai le sentiment que si je l’avais eu entre les mains au moment du procès, tu aurais peut-être évité une peine aussi lourde.
– Ne vous faites pas d’illusions, vous trouverez rien d’extraordinaire. C’est une histoire simple. C’est une histoire de mardis. Ce n’est qu’une histoire de mardis. De mardis qu’on n’a pas choisis…
Je reprends le chemin de la feuille. De la blanche feuille qui attend dans la jungle du tiroir. Et soudain j’abrège son impatience. La bille du stylo bleue ou noire roule sur une ligne. Le papier pâlit, la feuille frémit. La main gauche celle qui n’écrit pas est posée. Elle n’est pas tout à fait à plat, ce sont les bouts des doigts qui sont en contact avec la page. Dans le presque silence de cette fin de journée on entend des craquements, des frottements, des flottements. Et les mots se posent sur un fil d’ombre mauve. Ils hésitent parfois, ne se connaissent pas, ne se reconnaissent pas et doutent de s’assembler. On parle alors d’inspiration mais on oublie généralement que l’écriture est une activité physique, elle est un geste qui est souffle et qui essouffle. L’inspiration c’est emplir le réservoir, la réserve, ou bien la compléter. C’est l’expiration qui est la plus merveilleuse. On va chercher, on choisit certains mots, on reprend souvent les mêmes parce qu’on les aime, parce qu’on les connaît et soudain on en découvre des nouveau, des inattendus.
Surprises la page sursaute, inspire, expire, respire.
Entends le mot à mot Du vieux mur de pierres Écoute cette histoire d’hier Écoute ces chants du lève tôt Avance et ne dis rien Ne sèche plus tes larmes Ton rire vit le dernier drame Tout est fini il ne sera plus demain
Il y a des mois que j’écoute Les nuits et les minuits tomber Et les camions dérober La grande vitesse à la route Et grogner l’heureuse dormeuse Et manger la prison les vers Printemps étés automnes hivers Pour moi n’ont aucune berceuse Car je suis inutile et belle En ce lit où l’on n’est plus qu’un Lasse de ma peau sans parfum Que pâlit cette ombre cruelle La nuit crisse et froisse des choses Par le carreau que j’ai cassé Où s’engouffre l’air du passé Tourbillonnant en mille poses C’est le drap frais le dessin mièvre Léchant aux murs le reposoir C’est la voix maternelle un soir Où l’on criait parmi la fièvre Le grand jeu d’amant et maîtresse Fut bien pire que celui-là C’est lui pourtant qui reste là Car je suis nue et sans caresse Mais veux dormir ceci annule Les précédents Ah m’évader Dans les pavots ne plus compter Les pas de cellule en cellule
Je cherche dans le fonds humide de ma réserve à mots, un verbe qui pourrait survivre sans complément, sans adverbe, sans tous ces parasites qui au mieux affadissent au pire empoisonnent l’essence première du mot, cette saveur originelle qui lorsqu’elle fut la première fois utilisée suffisait, exprimait à elle seule ce qui était ressenti, c’est-à-dire vu, entendu, touché, goûté.
Ces mots verbes existent je le sais, je les cherche, je les traque. Mais il y a aussi ceux que la grammaire a décidé d’entrer dans la catégorie des noms communs. A-t-on pris le temps de s’interroger sur la signification de ce commun, qu’on ajouter pour désigner ce qui pourtant désigne à lui seul l’essentiel. Peut-être s’agit-il d’une juste opposition au qualificatif propre. Serait-ce la propreté ou la propriété qu’on veut opposer au commun, au collectif. Il y aurait donc le mot qui appartient à un seul et ce qui est à tous ; pourquoi pas ! Mais le commun peut aussi être vu comme le banal, comme le courant, qui n’a aucune aspérité, aucune singularité. Ne dit-on pas d’un vin qu’il est commun pour éviter de dire qu’il n’est pas bon…
Le vin, le ciel, le vent, la brume, le mauve, l’amour, que de noms communs qui dans ma réserve occupent une place singulière…
Je vous l’avais annoncé, et bien tout vient à point qui sait attendre : le tribunal académique dans sa nouvelle formation s’est enfin réuni. Je vous rappelle que désormais les plaignants, lorsqu’ils formulent un recours doivent produire un argumentaire, expliquant en quoi l’usage du mot incriminé est de nature à perturber l’ordre public, poétique et politique. C’est ce qui est appelé la règle du « POPPP ». La Perturbation de l’Ordre Public, Poétique et Politique. Le tribunal académique est chargée de ce contrôle. La présidente du tribunal est la seule habilitée à prononcer le jugement elle s’appuie désormais sur un véritable conseil de l’ordre, le « COPPP », le conseil de l’ordre public, poétique et politique. Je vous en rappelle la composition (en précisant une fois encore que pour garantir la sécurité de ces citoyens intrépides seules leurs initiales apparaîtront)
MB : astiqueur de cor de chasse et autres cuivres culinaires
BR : dresseuse de mèches rebelles
GF : soudoyeur de fonds de cuve
RL : danseuse sur pilotis
TT : accordeur d’escabeaux
HP : rééducatrice en ventriloquie
PP : coiffeur pour cascadeurs
OG : Regardeuse d’horizons
AV : Pilote d’essais infructueux
FD : Chanteuse pour crabes à raie
RT : Perceur de secrets
SL : Répétitrice de silences de plomb C’est aujourd’hui le mot « connecter » qui est à l’ordre du jour. Plusieurs dizaines de citoyens ont en effet déposé un recours. Résumons rapidement leur argumentaire. « Nous demandons au tribunal académique une position claire sur l’usage abusif, et on ne peut plus irritant du mot connecter et de ses dérivés ; nous rappelons abord qu’étymologiquement connecter signifie attacher, joindre, lier ensemble. Bref ce qui domine dans l’usage premier de ce mot c’est la relation entre deux éléments qu’ils soient matériels ou vivants. Or, depuis ce qu’il est communément appelé la révolution numérique, ce mot et ses dérivés envahit le vide de nos solitudes poétiques et politiques. Nous soumettons à votre appréciation quelques exemples de l’utilisation abusive de ce terme. Il n’est pas inutile de vous rappeler qu’il s’agit souvent pour ne pas dire toujours de situations où nous avons justement comme motivation première celle d’établir un lien • Veuillez-vous connecter ! • Vérifiez votre connexion ! • Vous êtes déconnecté ! • Votre connexion n’a pas abouti ! • Vous allez être déconnecté ! • Vote connexion est de mauvaise qualité ! • Etc etc… Mais quelle est donc cette intelligence (artificielle ou pas) qui se permet de nous tenir de tels propos et de juger de la qualité notamment poétique de nos liens. On ose aussi nous expliquer que si nous ne sommes pas connectés c’est que nous sommes dans une zone blanche… Madame la présidente, nous nous adressons à vous et au tribunal académique pour formuler un avis, un arrêté bref un texte que nous nous empresserons d’envoyer à toutes celles et ceux qui ont été agressés par la communauté des hyper connectés… Voici la décision prise par le COPP (Conseil de l’ordre poétique et politique). Le tribunal académique réuni en ce jour, à 11 voix contre une ( allez savoir pourquoi il s’agit de TT l’accordeur d’escabeau qui a voté contre) décide qu’il ne sera plus permis d’utiliser le terme connecter et ses dérivés sans avoir au préalable vérifier la couleur de la zone dans laquelle cet usage est prévu : en cas de couleur mauve, bleu ciel ou outre-mer, le mot incriminé ne pourra être prononcé qu’en l’insérant dans un vers en alexandrin, si la zone est rouge, jaune ou verte il ne pourra être utilisé qu’après avoir au préalable vérifié que les liens dont il est question sont bien en chanvre ancien et que si chacun tire de son côté il sera possible de se rapprocher, de se relier, de s’attacher voire de s’aimer. Enfin et pour terminer en cas de zone blanche, l’utilisation de ce mot sera strictement interdite, mais pourra être remplacé par la lecture d’un extrait des œuvres complètes de Thomas Edison inventeur de l’électricité.
Ô souvent je voudrais que la vie éternelle Fût simplement cela : Quelques-uns réunis Dans un jardin qu’embaume encor la citronnelle, Réunis par amour dans l’été qui finit.
L’un d’entre eux serait juste arrivé de voyage. On le ferait asseoir près de la véranda Où est la lampe, afin de mieux voir son visage, Son uniforme usé, sa pâleur de soldat .
La plus jeune viendrait le tenir par sa manche, On n’oserait pas dire : » Tu es pâle… » Et lui, Devant cette douceur des très anciens dimanches Souhaite pour pouvoir pleurer, qu’il fasse nuit.
Une voix s’élèverait alors, la musique Même de jadis au milieu d’un grand respect Et du coeur de chacun, dans le soir balsamique Disant ces mots simples : Mes enfants, c’est la paix.
Extrait de: 1964, Poèmes Choisis, (Editions Pierre Seghers)
que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions où être ne dure qu’un instant où chaque instant verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été sans cette onde où à la fin corps et ombre ensemble s’engloutissent que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures haletant furieux vers le secours vers l’amour sans ce ciel qui s’élève sur la poussière de ses lests que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui regardant par mon hublot si je ne suis pas seul à errer et à virer loin de toute vie dans un espace pantin sans voix parmi les voix enfermées avec moi
Et si demain chacune et chacun acceptait de reconnaître qu’il s’est trompé, qu’il n’a pas écouté ou qu’il a transformé ce qu’il a entendu en le faisant passer dans le filtre de son tamis idéologique. Oui, il serait bien que chacune et chacun accepte de dire : « oui je me suis trompé, j’ai commis une erreur (même une petite erreur) ». Non, je vous rassure nous ne demandons pas de sombrer dans l’autoflagellation que s’impose les bigots. Allez, tiens ! Nous souhaitons être mesuré, à la limite de l’indulgence, et nous vous accordons le droit à utiliser le peut-être : « je me suis peut-être trompé ». Vous remarquerez que tout doucement nous vous conduisons sur un chemin dont vous aviez oublié l’existence que vous ne retrouviez plus sur vos cartes froissées au fond d’un tiroir : le chemin de l’humilité et de la vérité. Sur ce chemin, il n’y aura personne, vous serez seul. Personne pour vous entendre, pour vous juger, pour vous remettre sur les rails, pour vous dire : « non tu te trompes, ce n’est pas comme cela qu’il faut penser, non tu te trompes ce n’est pas cela qu’il faut penser. » Le silence vous inspirera vous verrez et vous cheminerez donc, en toute humilité, et soudain l’incroyable se produira, quelque chose dont vous aviez oublié la saveur, la fraîcheur. Oui soudain vous penserez par vous-même. « Penser par soi-même, tiens je n’y avais pas pensé, ou plutôt on m’avait persuadé que je le faisais mais j’avais oublié deux ingrédients essentiels : la liberté et l’humilité. Allez mes amis, on s’y met…
On aurait dû, Il aurait fallu, Il faudrait que, Ne serait-il pas mieux, Ne faudrait-il pas ?
Il suffit vous dis-je ! Oubliez le conditionnel, Respirez, écoutez… Au présent, je vous le dis Puisque vous aimez tant conjuguer, Tenez, Je vous propose Ce si joli verbe aimer Prenez-le, Écoutez-le, Et si le cœur vous en dit, Vous pourrez le conjuguer A tous les temps de votre impatience….
Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien n’ont rien à voir avec nous, et nous nous en occupons par ennui par peur par avidité par manque d’intelligence ; notre halo de lumière et notre bougie sont minuscules, si minuscules que nous ne le supportons pas, nous nous débattons avec l’Idée et perdons le Centre : tout en cire mais sans la mèche, et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse, comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes, et seules les tombes sont réelles.
« Je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents. »
L’homme chez qui nous sommes aujourd’hui est, à vrai dire, un cas un peu particulier. Chaque soir, lorsqu’il s’endort, comme beaucoup il pense à la journée qui vient de se terminer. Tout y passe : ce qu’il a fait, qu’il n’a pas fait alors qu’il aurait dû le faire, ce qu’il a dit, qu’il n’a pas dit, qu’il aurait dû ou pu dire, ce qu’il n’aurait pas dû dire. Sont aussi passés en revue les autres, celles et ceux qu’il a vus, avec qui il a parlé, celles et ceux qu’il n’a pas vus et qu’il aurait aimé voir.
Et généralement après cet inventaire il s’endort. Enfin c’est ce qu’il suppose car c’est au moment précis où il décide de s’attarder sur tout ce qui dans la journée lui a donné le sourire, l’a rendu sinon heureux au moins optimiste que ses yeux se ferment.
Quand on connaît la profession de cet homme, on se dit qu’il a ou qu’il aurait indéniablement tout pour être heureux : cet homme est chasseur.
Oui je sais, dès l’instant où à la fin de la phrase précédente vous avez lu ce mot « chasseur », vous avez (ne mentez pas je le devine) froncé le sourcil, serré les mâchoires et vous vous êtes dit : « chasseur, chasseur, non mais je rêve comme si le fait d’être chasseur pouvait donner le sourire, rendre heureux ». Il déraille complétement l’Eric…
Mais vous voilà donc pris au piège que je vous ai tendu : oui bien sûr cinq lignes plus haut que celle-ci j’ai écrit, je cite : « cet homme est chasseur ». Mais voyez-vous, je n’ai pas fini ma phrase, et alors que je vous devine tendu, circonspect, voire (et je le comprends tout à fait) un peu lassé de ces longueurs, je vous invite à un peu de patience. Oui cet homme est chasseur. Mais il n’est pas un chasseur ordinaire, (je le concède, encore un qualificatif auquel on s’attendait). Il est un chasseur unique en son genre : il est un chasseur de bonnes nouvelles. Ah évidemment maintenant que je l’ai écrit, vous vous dites que vous en doutiez, que c’est trop facile que mes ficelles sont trop grosses. Grand bien vous fasse, je vous accorde complétement le droit d’arrêter là votre lecture, quant à moi il faut que je poursuive et que je revienne à mes débuts.
Alors oui revenons à notre homme, celui qui tous les matins se lèvent en disant : «je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents ». Cet homme est donc, nous l’avons compris un chasseur de bonnes nouvelles. Nous ne savons que peu de chose sur son employeur si ce n’est qu’il s’agit d’un petit homme, au regard vif qu’on peut parfois rencontrer sur les marchés.
Evidemment quand nous l’avons interrogé, nous lui avons demandé en quoi consistait ce travail, son travail. Tout en nous laissant sa carte, il nous répond après avoir marqué un temps d’arrêt que c’est simple : il passe ses journées, toutes ses journées, dehors, seul, et il chasse. Il marche, il guette, il attend, il se poste à des endroits stratégiques (qu’il a du mal à définir) afin de débusquer ce gibier tant recherché : la bonne nouvelle.
Et vous trouvez ?
Oh oui je trouve ! Tous les jours j’en prends une, deux et parfois plus.
Mais c’est extraordinaire, vous pourriez nous en donner une ou deux, ou nous en montrer. Si cela ne vous dérange pas bien sûr ?
Je le voudrais bien, mais je ne me souviens de rien, rien de ce qui s’est passé ni hier, ni les jours précédents.
Il est lourd le long repas des quatre saisons Le printemps est empêtré dans une entrée sans fin Son ciel léger est barbouillé Il n’en veut plus de ces tartines à l’huile trempée Demain peut-être des lourds draps humides il s’extirpera Et un vent de bleu frais nous éveillera
C’est aujourd’hui que je prends de l’âge, Hier est passé il était si beau, Je le vois dans l’arc en ciel de ma mémoire Il me raconte mes éclats de lumière
C’est aujourd’hui que je prends de l’âge Demain est déjà là, il m’attend en riant Je le vois au bout d’un presque rien Il chante et danse mes joies à venir
Le soleil des champs croupit Le soleil des bois s’endort Le ciel vivant disparait Et le soir pèse partout
Les oiseaux n’ont qu’une route Toute d’immobilité Entre quelques branches nues Où vers la fin de la nuit Viendra la nuit de la fin L’inhumaine nuit des nuits
Le froid sera froid en terre Dans la vigne d’en dessous Une nuit sans insomnie Sans un souvenir du jour Une merveille ennemie Prête à tout et prête à tous La mort ni simple ni double
Vers la fin de cette nuit Car nul espoir n’est permis Car je ne risque plus rien
Mains dans les poches, mâchoires serrées, épaules rentrées, il marchait Silhouette de l’ombre, parenthèse ouverte, il cherchait Regard au sol, sourire oublié, il attendait Pas un qui ne l’effleure, pas un qui ne bouge, pas un qui ne l’existe Dans la rue si droite, dans la rue étroite, il invente une courbe Autour de lui, des autres qui bougent, Pas un regard pour lui dire, pas un son pour le relever Il glisse sans un bruit, Il se brise c’est la nuit
Parmi les pauses lecture que je m’accorde pendant mon chantier d’écriture, il y a eu ce magnifique roman de Grégoire Delacourt. L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensité poétique qui me provoque des vibrations.
/… Sa famille.
Des cultivateurs dans le Cambrésis. Vingt hectares de lecture fourragère. Quelques bêtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usées, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannée, un vieux cuir craquelé. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumé au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il précisé, mais pas vraiment la mer, une plage plutôt, celle des Argales, à Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me décevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour là, une histoire de lune, de planètes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salée, ah ça ! disait mon père à propos du sel, ça dépend des courants, des marées et même de la lune, André, c’est très compliqué, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’écrire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et façonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande récoltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerçait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…
Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir dans la mer. Nous arrivons par le village qui s’ouvre déjà sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et âcre de la terre d’été en Algérie. Partout, des bougainvillées rosat dépassent les murs des villas; dans les jardins, des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. A l’heure où nous descendons de l’autobus couleur de bouton d’or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournée matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants. A gauche du port, un escalier de pierres sèches mène aux ruines, parmi les lentisques et les genêts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. Déjà, au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et rouges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent léger, sous le soleil qui nous chauffe un seul côté du visage, nous regardons la lumière descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents éclatantes. Avant d’entrer dans le royaume des ruines, pour la dernière fois nous sommes spectateurs.
Exrait de Noces à Tipasa, écrit par Camus en 1937…
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Il était d’un calme olympien…Qualité indispensable pour franchir les derniers passages de cette via-ferrata. Ce n’est pas son activité favorite. Il n’est pas intrépide et souffre de vertiges. Aujourd’hui c’est différent. Il a relevé le défi. Non les défis !
Le premier a été imposé par les « autres », particulièrement par Armand, juste devant lui. Le second défi est personnel, intime, ancré en lui depuis des années. Il s’est révélé dans la nuit.
Cette fois je le ferai !
Dans quelques secondes il sera débarrassé de ce poids, il n’ose pas dire de ce poids mort. Rien ni personne, ne peut l’empêcher. Les autres sont arrivés. Ils ne sont plus que deux : Armand le flambeur, le frimeur et Edouard, le timide, le silencieux.
La veille, la soirée a été arrosée… Peut-être l’apparente euphorie qui accompagne les cérémonies de « retrouvailles ». Edouard était, à la surprise de tous, à l’origine de cette initiative. Ils ne s’étaient pas revus depuis une quinzaine d’années.
Comme beaucoup de nostalgiques du passé, Edouard était tombé sur le site « copains d’avant », comme beaucoup il avait été surpris de retrouver des têtes connues, et comme beaucoup il avait souscrit un abonnement d’essai. Comme ça, par curiosité, pour voir. Il faut dire qu’il avait décidé de s’installer à Cavaillon à la faveur d’un héritage inattendu : une vieille tante sans descendance lui léguait une petite maison de ville juste au pied de la colline Saint Jacques.
Ils sont six autour de la table, tous des anciens du lycée Alexandre Dumas. Ils étaient dans la même classe en terminale et avaient tous choisi la filière transport logistique. Edouard s’était dit que ce serait amusant de voir celles et ceux qui ont poursuivi dans cette voie. Lui, son orientation est un peu déroutante… Quand il faudra expliquer son métier, il pressent qu’il y aura de l’étonnement. Il est persuadé que personne ne saura de quoi il s’agit.
Le RDV est fixé à 18 h 00 dans une brasserie du centre-ville. Ont répondu présents Armand, Françoise, Violette, Rémi et Lucie. Edouard est impatient mais avec quand même un fond d’anxiété. Que vont-ils se dire une fois le temps des embrassades et des fausses surprises passées ? Certains qu’il aurait aimé revoir ne seront pas là ce soir. Et soyons clair, il se serait bien passé de la présence de Armand qu’il n’a jamais apprécié, mais Copains d’avant choisit de mettre en relation des personnes qui ont été dans la même classe, dans le même établissement. C’est le seul critère, et libre à chacun de répondre aux sollicitations. Il avait d’ailleurs été étonné d’être aussi rapidement contacté. Il n’avait jamais eu la réputation d’être un leader. Dit autrement il a toujours douté qu’on puisse l’aimer. Certainement un complexe enfoui et refoulé.
En attendant il est ravi d’avoir organisé cette rencontre et ce d’autant plus qu’il y aura Lucie. Elle est une des premières à avoir répondu.
On s’embrasse, on s’étonne, on feint l’immense joie de se retrouver, on commence à mentir : « il faudra qu’on se revoie ». Bref ça sent déjà l’amitié réchauffée. Edouard comme à son habitude est silencieux. Après plusieurs apéros, Armand se lève et tel un conquérant leur dit qu’il les invite tous dans un restaurant typique.
Je viens de le racheter : un cadeau pour mon épouse !
Il n’a pas changé, il faut qu’il se vante. Il faut dire qu’il a l’air à l’aise, très à l’aise même, il a repris l’entreprise de transport de son père. Le seul à être rester fidèle à la fameuse filière.
Je vous invite, ça me fait plaisir !
Evidemment il profite du mouvement pour poser une main conquérante sur l’épaule de Lucie qui est encore assise. Edouard serre les mâchoires. Il ne se sent pas très bien. Comme il y a quinze ans, il se referme et bizarrement retrouve cette désagréable sensation que tous les rires qui émaillent ces retrouvailles sont des rires moqueurs et qu’évidemment ils lui sont destinés. Il ne dit rien et Lucie sourit. Armand a toujours la main posée sur son épaule. Comme il y a quinze ans il ne comprend pas ce sourire.
Tout à l’heure l’hilarité est montée d’un cran quand chacun a expliqué son métier. Pour tout le monde c’est assez simple, classique. Edouard a été le dernier à s’exprimer.
Je suis thanatopracteur !
Un silence. Personne ne connaît. Il explique. Des murmures. Lucie sourit encore. Peut-être comprend-elle, elle est fleuriste. Il s’agit aussi de beauté : embaumer les corps, embaumer les cœurs c’est un peu voisin.
L’alcool aidant, le ton est encore monté. Armand qui était binaire pour ne pas dire manichéen avait décrété que ce n’était pas vraiment un métier, il avait même ajouté :
Je trouve ça nul, à la limité du dégueulasse, faut être tordu, ça ne m’étonne pas de toi mon petit Edouard !
Du mépris. Et Lucie qui sourit. Edouard serre les dents et remonte dans la bouche l’aigre saveur de toutes les humiliations.
Au moment de se séparer, Armand qui s’est accaparé l’organisation de ces retrouvailles prétend avec emphase qu’on ne peut pas en rester là.
Ce serait chouette qu’on se retrouve demain matin pour faire ensemble la via ferrata de la colline Saint-Jacques. Vous verrez c’est impressionnant. Mais faut pas avoir le vertige, n’est-ce pas Edouard ?
Et Lucie qui sourit.
L’enthousiasme est général. Le RDV est fixé à dix heures. On montera à pied : le départ n’est pas très loin de la petite maison dont a hérité Edouard.
Armand fixe Edouard : haine, mépris, Edouard en est convaincu.
Ils sont au pied de la voie. Violette ouvre la marche, c’est la plus expérimentée. Elle est suivie de Françoise et Rémi puis Lucie. Armand et Edouard ferment la marche.
Tout le monde est étonné de voir qu’Edouard a pris un sac à dos. Lucie le lui dit.
Mais pourquoi tu t’embarrasses avec un sac, déjà que tu as le vertige, ça ne va pas t’aider.
Le vertige. Rires. Moqueries. Edouard ne répond pas. Tout se passe comme prévu : les quatre premiers ont pris de l’avance. Armand n’est pas si à l’aise que cela.
Ils ne sont plus que tous les deux. Il se retourne.
Edouard tu sais je t’ai toujours détesté.
Edouard ne répond pas. Il s’est approché et n’est plus qu’à quelques centimètres. Il distingue la nuque d’Armand, une nuque moqueuse elle aussi. Il tient depuis un moment la seringue d’anesthésique dans la main. Il l’enfonce facilement dans la nuque un peu grasse. L’endormissement est immédiat. Ils sont à proximité d’une bifurcation qui propose une variante : une via ferrata souterraine. Armand est accroché comme un quartier de viande. La tête penche sur le côté.
Les autres sont arrivés.
Edouard décroche le corps et l’allonge dans une espèce de cavité. Il lui administre une dose de produit létal qu’il a dans son sac. La mort est immédiate. C’est un bien joli cadavre pense t’il. Il reviendra cette nuit pour bien le préparer, il en fera un chef d’œuvre.
Edouard rejoint les autres et explique que Armand a dû « décrocher » juste à l’embranchement et rebrousser chemin.
Il est rentré chez lui : une urgence transport à régler.
Ils sont redescendus à pied, sans parler. La fatigue peut-être ou plutôt plus grand-chose à se raconter. Edouard est avec Lucie. Elle le regarde et lui sourit. Elle est la seule avec Armand à n’avoir jamais quitté Cavaillon.
Lucie je peux te poser une question ?
Oui bien sûr, pourquoi tu me demandes l’autorisation ?
Je ne sais pas j’ai encore l’impression que tu te moques de moi, que vous vous moquez de moi, surtout avec Armand…
Armand, oh tu sais, celui-là personne ne l’aime ici à Cavaillon ! C’est un arriviste, un m’as-tu vu, il continue de croire que parce qu’il a du fric tout lui es dû. Il est marié mais il est continuellement en chasse. Il est persuadé qu’il a du charme, que personne ne lui résistera. Moi la première. Quand je pense qu’il va à la messe tous les dimanches, j’espère qu’il se confesse mais j’en doute.
Tu ne sais pas il se confesse peut-être en cachette
Ça je voudrais le voir pour le croire. Personne ne l’a jamais vu à genoux, où même la tête baissée.
A genoux et la tête baissée : joli travail pour un thanatopracteur qui vient de s’installer.
Armand a attendu le cœur de la nuit pour remonter sur la colline, son sac est lourd, il a pris son matériel, il veut faire du beau travail. Il retrouve facilement le corps d’Armand et réussit à le hisser sur son dos ce qui n’est pas simple compte tenu de la rigidité cadavérique. Il n’a que quelques centaines de mètres pour rejoindre la chapelle. Une fois à l’intérieur il installe tout son matériel. Par sécurité il ferme la porte avec un antivol de vélo. Il sort de son sac les flacons de formaldéhyde et d’éthanol. Le plus difficile une fois l’embaumement achevé est de lui plier les genoux et de joindre les mains. Edouard sait qu’il faut qu’il « travaille » sur les membres afin de résorber la coagulation de la myosine. Les articulations retrouvent leur mobilité. Il est satisfait du résultat. Armand est presque émouvant, agenouillé, tête courbée, les mains jointes.
Ce lundi matin un groupe de pèlerins décide de faire une pause dans la petite chapelle Saint-Jacques. Il est tôt, ce sera frais et tranquille. Ils sont étonnés en entrant de voir un pèlerin déjà là agenouillé, en prière, parfaitement immobile. Ils entrent sans bruit. Le pèlerin n’a pas bougé. L’un des marcheurs chuchote en souriant.
On dirait qu’il est mort, il ne bouge pas d’un millimètre…
Le pèlerin en effet est dans une position de recueillement qui ne laisse aucun doute sur sa ferveur mystique : genoux à terre, buste penché en avant, tête baissée comme s’il contemplait le sol, et bien sûr les deux mains jointes, presque liées. Les randonneurs se sont approchés, ils sont sur le banc derrière le pénitent. Ils murmurent.
Il tient quelque chose entre les mains.
Regarde c’est étrange c’est une carte de visite !
L’un des promeneurs risque un regard par-dessus l’épaule du fidèle : il est curieux. Il lit à voix basse ce qui est écrit sur la carte :
Edouard POULIN Thanatopracteur assermenté Avenue de Saint-Baldou CAVAILLON
A genoux et la tête baissée : joli travail pour un thanatopracteur qui vient de s’installer.
Armand a attendu le cœur de la nuit pour remonter sur la colline, son sac est lourd, il a pris son matériel, il veut faire du beau travail. Il retrouve facilement le corps d’Armand et réussit à le hisser sur son dos ce qui n’est pas simple compte tenu de la rigidité cadavérique. Il n’a que quelques centaines de mètres pour rejoindre la chapelle. Une fois à l’intérieur il installe tout son matériel. Par sécurité il ferme la porte avec un antivol de vélo. Il sort de son sac les flacons de formaldéhyde et d’éthanol. Le plus difficile une fois l’embaumement achevé est de lui plier les genoux et de joindre les mains. Edouard sait qu’il faut qu’il « travaille » sur les membres afin de résorber la coagulation de la myosine. Les articulations retrouvent leur mobilité. Il est satisfait du résultat. Armand est presque émouvant, agenouillé, tête courbée, les mains jointes.
Ce lundi matin un groupe de pèlerins décide de faire une pause dans la petite chapelle Saint-Jacques. Il est tôt, ce sera frais et tranquille. Ils sont étonnés en entrant de voir un pèlerin déjà là agenouillé, en prière, parfaitement immobile. Ils entrent sans bruit. Le pèlerin n’a pas bougé. L’un des marcheurs chuchote en souriant.
On dirait qu’il est mort, il ne bouge pas d’un millimètre…
Le pèlerin en effet est dans une position de recueillement qui ne laisse aucun doute sur sa ferveur mystique : genoux à terre, buste penché en avant, tête baissée comme s’il contemplait le sol, et bien sûr les deux mains jointes, presque liées. Les randonneurs se sont approchés, ils sont sur le banc derrière le pénitent. Ils murmurent.
Il tient quelque chose entre les mains.
Regarde c’est étrange c’est une carte de visite !
L’un des promeneurs risque un regard par-dessus l’épaule du fidèle : il est curieux. Il lit à voix basse ce qui est écrit sur la carte :
Edouard POULIN Thanatopracteur assermenté Avenue de Saint-Baldou CAVAILLON
L’enthousiasme est général. Le RDV est fixé à dix heures. On montera à pied : le départ n’est pas très loin de la petite maison dont a hérité Edouard. Armand fixe Edouard : haine, mépris, Edouard en est convaincu. Ils sont au pied de la voie. Violette ouvre la marche, c’est la plus expérimentée. Elle est suivie de Françoise et Rémi puis Lucie. Armand et Edouard ferment la marche. Tout le monde est étonné de voir qu’Edouard a pris un sac à dos. Lucie le lui dit.
Mais pourquoi tu t’embarrasses avec un sac, déjà que tu as le vertige, ça ne va pas t’aider. Le vertige. Rires. Moqueries. Edouard ne répond pas. Tout se passe comme prévu : les quatre premiers ont pris de l’avance. Armand n’est pas si à l’aise que cela. Ils ne sont plus que tous les deux. Il se retourne.
Edouard tu sais je t’ai toujours détesté. Edouard ne répond pas. Il s’est approché et n’est plus qu’à quelques centimètres. Il distingue la nuque d’Armand, une nuque moqueuse elle aussi. Il tient depuis un moment la seringue d’anesthésique dans la main. Il l’enfonce facilement dans la nuque un peu grasse. L’endormissement est immédiat. Ils sont à proximité d’une bifurcation qui propose une variante : une via ferrata souterraine. Armand est accroché comme un quartier de viande. La tête penche sur le côté. Les autres sont arrivés. Edouard décroche le corps et l’allonge dans une espèce de cavité. Il lui administre une dose de produit létal qu’il a dans son sac. La mort est immédiate. C’est un bien joli cadavre pense t’il. Il reviendra cette nuit pour bien le préparer, il en fera un chef d’œuvre. Edouard rejoint les autres et explique que Armand a dû « décrocher » juste à l’embranchement et rebrousser chemin.
Il est rentré chez lui : une urgence transport à régler. Ils sont redescendus à pied, sans parler. La fatigue peut-être ou plutôt plus grand-chose à se raconter. Edouard est avec Lucie. Elle le regarde et lui sourit. Elle est la seule avec Armand à n’avoir jamais quitté Cavaillon.
Lucie je peux te poser une question ?
Oui bien sûr, pourquoi tu me demandes l’autorisation ?
Je ne sais pas j’ai encore l’impression que tu te moques de moi, que vous vous moquez de moi, surtout avec Armand…
Armand, oh tu sais, celui-là personne ne l’aime ici à Cavaillon ! C’est un arriviste, un m’as-tu vu, il continue de croire que parce qu’il a du fric tout lui es dû. Il est marié mais il est continuellement en chasse. Il est persuadé qu’il a du charme, que personne ne lui résistera. Moi la première. Quand je pense qu’il va à la messe tous les dimanches, j’espère qu’il se confesse mais j’en doute.
Tu ne sais pas il se confesse peut-être en cachette
Ça je voudrais le voir pour le croire. Personne ne l’a jamais vu à genoux, où même la tête baissée.
En attendant il est ravi d’avoir organisé cette rencontre et ce d’autant plus qu’il y aura Lucie. Elle est une des premières à avoir répondu. On s’embrasse, on s’étonne, on feint l’immense joie de se retrouver, on commence à mentir : « il faudra qu’on se revoie ». Bref ça sent déjà l’amitié réchauffée. Edouard comme à son habitude est silencieux. Après plusieurs apéros, Armand se lève et tel un conquérant leur dit qu’il les invite tous dans un restaurant typique.
Je viens de le racheter : un cadeau pour mon épouse ! Il n’a pas changé, il faut qu’il se vante. Il faut dire qu’il a l’air à l’aise, très à l’aise même, il a repris l’entreprise de transport de son père. Le seul à être rester fidèle à la fameuse filière.
Je vous invite, ça me fait plaisir ! Evidemment il profite du mouvement pour poser une main conquérante sur l’épaule de Lucie qui est encore assise. Edouard serre les mâchoires. Il ne se sent pas très bien. Comme il y a quinze ans, il se referme et bizarrement retrouve cette désagréable sensation que tous les rires qui émaillent ces retrouvailles sont des rires moqueurs et qu’évidemment ils lui sont destinés. Il ne dit rien et Lucie sourit. Armand a toujours la main posée sur son épaule. Comme il y a quinze ans il ne comprend pas ce sourire. Tout à l’heure l’hilarité est montée d’un cran quand chacun a expliqué son métier. Pour tout le monde c’est assez simple, classique. Edouard a été le dernier à s’exprimer.
Je suis thanatopracteur ! Un silence. Personne ne connaît. Il explique. Des murmures. Lucie sourit encore. Peut-être comprend-elle, elle est fleuriste. Il s’agit aussi de beauté : embaumer les corps, embaumer les cœurs c’est un peu voisin. L’alcool aidant, le ton est encore monté. Armand qui était binaire pour ne pas dire manichéen avait décrété que ce n’était pas vraiment un métier, il avait même ajouté :
Je trouve ça nul, à la limité du dégueulasse, faut être tordu, ça ne m’étonne pas de toi mon petit Edouard ! Du mépris. Et Lucie qui sourit. Edouard serre les dents et remonte dans la bouche l’aigre saveur de toutes les humiliations. Au moment de se séparer, Armand qui s’est accaparé l’organisation de ces retrouvailles prétend avec emphase qu’on ne peut pas en rester là.
Ce serait chouette qu’on se retrouve demain matin pour faire ensemble la via ferrata de la colline Saint-Jacques. Vous verrez c’est impressionnant. Mais faut pas avoir le vertige, n’est-ce pas Edouard ? Et Lucie qui sourit.
J’ai récemment participé à un concours d’écriture avec un thème imposé ( un cadavre dans la colline Saint-Jacques ), des mots à insérer…Bien que bien classé je ne fais pas partie des primés. Je vous propose donc de découvrir aujourd’hui en plusieurs parties cette nouvelle.
Il était d’un calme olympien…Qualité indispensable pour franchir les derniers passages de cette via-ferrata. Ce n’est pas son activité favorite. Il n’est pas intrépide et souffre de vertiges. Aujourd’hui c’est différent. Il a relevé le défi. Non les défis !
Le premier a été imposé par les « autres », particulièrement par Armand, juste devant lui. Le second défi est personnel, intime, ancré en lui depuis des années. Il s’est révélé dans la nuit.
Cette fois je le ferai !
Dans quelques secondes il sera débarrassé de ce poids, il n’ose pas dire de ce poids mort. Rien ni personne, ne peut l’empêcher. Les autres sont arrivés. Ils ne sont plus que deux : Armand le flambeur, le frimeur et Edouard, le timide, le silencieux.
La veille, la soirée a été arrosée… Peut-être l’apparente euphorie qui accompagne les cérémonies de « retrouvailles ». Edouard était, à la surprise de tous, à l’origine de cette initiative. Ils ne s’étaient pas revus depuis une quinzaine d’années.
Comme beaucoup de nostalgiques du passé, Edouard était tombé sur le site « copains d’avant », comme beaucoup il avait été surpris de retrouver des têtes connues, et comme beaucoup il avait souscrit un abonnement d’essai. Comme ça, par curiosité, pour voir. Il faut dire qu’il avait décidé de s’installer à Cavaillon à la faveur d’un héritage inattendu : une vieille tante sans descendance lui léguait une petite maison de ville juste au pied de la colline Saint Jacques.
Ils sont six autour de la table, tous des anciens du lycée Alexandre Dumas. Ils étaient dans la même classe en terminale et avaient tous choisi la filière transport logistique. Edouard s’était dit que ce serait amusant de voir celles et ceux qui ont poursuivi dans cette voie. Lui, son orientation est un peu déroutante… Quand il faudra expliquer son métier, il pressent qu’il y aura de l’étonnement. Il est persuadé que personne ne saura de quoi il s’agit.
Le RDV est fixé à 18 h 00 dans une brasserie du centre-ville. Ont répondu présents Armand, Françoise, Violette, Rémi et Lucie. Edouard est impatient mais avec quand même un fond d’anxiété. Que vont-ils se dire une fois le temps des embrassades et des fausses surprises passées ? Certains qu’il aurait aimé revoir ne seront pas là ce soir. Et soyons clair, il se serait bien passé de la présence de Armand qu’il n’a jamais apprécié, mais Copains d’avant choisit de mettre en relation des personnes qui ont été dans la même classe, dans le même établissement. C’est le seul critère, et libre à chacun de répondre aux sollicitations. Il avait d’ailleurs été étonné d’être aussi rapidement contacté. Il n’avait jamais eu la réputation d’être un leader. Dit autrement il a toujours douté qu’on puisse l’aimer. Certainement un complexe enfoui et refoulé.
Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.
Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.
Il se leva
Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.
Amies et amis poètes inspirés, n’avez-vous jamais été en panne d’inspiration. Oui je vous le dis : quand l’inspiration ne vient pas, qu’elle est en panne, on a le souffle court, on est en manque d’air, on étouffe même. Sans inspiration c’est évident on ne peut rien exprimer, rien expirer ; c’est une mort annoncée. Inspirez, expirez, combien de fois l’ai-je entendu cette injonction on ne peut plus paradoxale. Entre nous ils mentent comme ils respirent ceux qui sont persuadés qu’il suffit de le dire pour le faire. Ce qu’il faudrait c’est que cet ordre s’adresse à toutes et tous et surtout à tout ce qui vivant ou pas pourrait nous inspirer. Alors oui plutôt que de vous adresser à moi qui court à perdre haleine derrière ces mots qui m’échappent, qui s’envolent au premier courant d’air, je vous en supplie usez de votre impératif pour inviter le ciel, la brume, la brune, la lune, la plume, le mauve, la mer, à sortir de leur zones de confort. Oh oui bien sûr je les vois, ils essaient bien, mais franchement en ce moment, leurs efforts sont, je trouve, un peu limités. Et ils ne manquent pas d’air, eux, quand ils me narguent de leurs airs inspirés. Mais méfiez-vous leur dis-je il arrivera un moment où je vous aspirerai, vous avalerai, et vous transformerai en une bouillie de mots san r.
J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée Au recto de ta longue vie Tant de fois racontée Je vois un champ de rires Au rose si léger Une à une Les fleurs de papier se sont envolées Au verso quelques lignes ont noirci Et pleurent en glissant Tes derniers mots aux rimes inachevées
Une nuit si longue quand les paupières résistent Au matin les yeux piquent et la voix disparait sous le souffle Comme un soupir qui s’étire Douleurs dans le corps alourdi d’une nuit sans sommeil Et dans le matin qui expulse l’insomnie Petits bruits de vie, cliquetis, la vie à nouveau te sourit Et dans tes yeux, la lumière revient, la voix s’adoucit Ecoute le chant de la vie Entends le sourire des amis Les minutes se font légères Cliquetis, gazouillis, Petite brise te caresse de sa douce fraîcheur C’est si bon, c’est si beau C’est la vie
En musique, en poésie comme en tout, tout
ce qui cherche à s’approcher de la
perfection académique, ne les touche pas, et les prouesses électroniques de
ceux qui font de la musique avec des
logiciels les laissent indifférents. Le
père le rappelle souvent d’ailleurs en
citant Ferré « la musique est une clameur » et le fils, lui répond à
chaque fois « et les poètes qui ont recours à leur doigts pour savoir
s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes ce sont des
dactylographes ».
La pluie, il leur faudra de la pluie,
pour que leurs gorges se serrent aux évocations des ouvriers de Pittsburgh, de Youngstown
ou d’ailleurs. Il leur faudra de la
pluie pour entendre la rivière : « the river », c’est curieux ce
mot lorsqu’il est chanté, avec dans le fond les frottements de balais d’essuie- glaces vous donne envie de
retrouver la source, toutes les sources, celles qui pour Bruce comme pour
d’autres habillent les mots, les enrobent, leur donnent de telles tonalités
qu’ils ne sont plus des mots, mais des cocktails qui mélangent regards sourires
et soupirs.
Ils ont acheté l’auto, c’est le père qui
a payé, elle n’était pas chère, forcément une voiture qui sent le vieux cuir et
la graisse refroidie. Ils partiront le week-end suivant, il faudra d’abord installer
le lecteur de CD et penser à l’itinéraire qui les conduira pendant plus de
trente sept heures dans une série de villes industrielles. Ils partiront de Saint Etienne, évidemment, c’est qu’ils
sont nés, ils partiront de cette ville où leur idole a fait un de ses plus
grands concerts, il y a longtemps déjà, avant même que le fils ne naisse, à une
époque, où il y avait encore de la fumée grise qui sortait des cheminées des
aciéries.
Après ils continueront vers le nord et
l’est.
Ils sont montés sans un mot se sont
étirés sur les sièges, et ils ont démarré.
Ils ne parlent que très peu, c’est
inutile, il faut laisser agir les émotions
Au
bout d’une quinzaine d’heures, à
la presque moitié du parcours, le père
a souri, il était bien dans ses
cinquante ans, il a regardé son fils, habité par un de ses morceaux
préférés : Philadelphia…
John SteinbeckJack Kerouac HemingwayBruce Springsteen
Le père n’est pas musicien, ne comprend
pas grand-chose à l’anglais, mais ce qu’il aime avec ce chanteur c’est que tout
devient simple. La musique, elle lui entre dans la tête sans poser de
questions, sans chercher à se faire remarquer, sans chercher à ce qu’on prenne
l’air sérieux pour en comprendre les portées.
Cette musique, surtout les morceaux
acoustiques, on sent qu’elle est faite pour ceux qui n’obligent pas leurs
émotions à prendre d’autres chemins que ceux qu’elles sont habituées à
emprunter. Ce sont les mêmes chemins qu’à la lecture d’un passage de Steinbeck,
de Camus, de Kerouac, ou d’Hemingway. Les paroles il ne les comprend pas
toutes, contrairement à son fils qui est à l’aise avec l’anglais. Il ne les
comprend pas toutes mais il les ressent, il sait qu’elles parlent, pour
beaucoup d’entre elles, de ce qui est vrai.
Le fils lui connaît tout de ce chanteur,
il est un passionné, pas un fan ; le mot ne convient pas pour décrire ce
qui se passe chez lui quand il a les tripes secouées lors des nombreux concerts
auxquels il a assisté. On parle de fans pour les autres, ceux qui reçoivent
paroles et musiques avec passivité, comme des oies qu’on gave, lui il n’a pas
la bouche ouverte, il laisse entrer les émotions, il les laisse naviguer dans l’arrière-pays
de sa tête, alors elle rencontre ses autres passions, ses révoltes, ses
indignations, ses doutes et ce qui se passe c’est plus que du plaisir, c’est
autre chose. Les mots n’existent pas toujours pour décrire quand on sent un
frisson qui parcourt l’échine, avec des picotements sur tout le corps et
irrésistiblement des larmes qui montent, de ces larmes qu’on ne cherche pas à
ravaler parce qu’elles sont le sang de cette vie qu’on a en soi, une vie qu’on
ne retient pas, une vie qu’on laisse dire, qu’on laisse faire.
Le père il comprend bien cela, il
éprouve aussi ces sensations quand il lit les premières pages de l’étranger,
quand il lit et entend ce que dit Léo Ferré. Et lui non plus n’est fan de rien,
parce que lui non plus n’aime pas cette réduction du fanatisme. Tous les deux
ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la vie, ses contrastes, ses
simplicités, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils ne supportent pas, c’est les
fausses certitudes de celles et ceux qui prétendent savoir.
Il se souvient de cet homme. Il lui a
proposé d’entrer avec lui, à l’intérieur, de s’asseoir doucement, d’écouter la
portière qui claque, le craquement du mauvais cuir quand on s’assoit. Il lui a conseillé
de fermer les yeux et d’attendre, d’entendre. Il l’a pris pour un malade, pour un original, mais il est quand même entré. Il a fermé les
yeux, vite, parce qu’il était pressé, et c’est vrai il s’en souvient : il
était bien. Il pleuvait légèrement et les gouttes de pluie faisaient comme une mélodie,
une espèce de mélancolie qui rappelle tant le blues qui navigue toujours entre
le rire et les larmes.
Alors quand il les a vus arriver tous
les deux, il s’est souvenu de son musicien et quand ils les a vus sentir l’intérieur
des voitures il a su qu’il pourrait enfin vendre cette vieille Plymouth.
Il pourrait la vendre sans crainte, il
respecterait sa promesse. Il est un peu superstitieux et chaque fois qu’il fait
le tour de son parc, et qu’il s’approche de la carrosserie verdâtre il ne peut
s’’empêcher de revoir le visage raviné du musicien qui ne voulait plus rouler
dans cette carcasse récalcitrante.
Il leur explique qu’ils ne pourront pas
en attendre grand-chose ; il explique qu’elle est solide, mais pas nerveuse
il ne vaut mieux pas l’utiliser sur de petites routes sinueuses parce
qu’évidemment elle n’a pas de direction assistée.
Peu importe, ce qu’ils veulent tous les
deux c’est prendre la route, et aller le plus droit possible.
Ils expliquent. Ce qu’ils veulent, c’est
rouler en se relayant pendant plus de 37 heures, c’est le cadeau qu’ils ont
décidé de se faire, un cadeau dont ils sont à peu près les seuls à comprendre
le sens.
Pourquoi trente-sept heures ? Parce
que c’est à quelques minutes près la durée compilée de tous les disques de leur
maître, de leur idole commune, de leur compagnon de rêveries de celui qui
aurait pu conduire lui aussi cette voiture celui que les autres appellent le
Boss.
Ils ont décidé simplement de s’offrir un
voyage en voiture avec comme fonds musical tout ce que Bruce Springsteen a
écrit, chanté, joué, simplement sur un lecteur de CD assez simple avec des
vrais boutons qui tournent.
Au début ils avaient simplement décidé qu’il
faudrait qu’ils fassent quelque chose, ensemble, autour de cette passion
commune. Ils peuvent, ils s’en sont souvenus l’un comme l’autre recevoir des
bouquets d’émotions à l’écoute de ces
mélodies, avec pour envelopper la voix rauque, parfois plaintive de Bruce, le
ronronnement d’un moteur et le glissement des essuie- glaces.
Demain à Marseille, Bruce Springsteen se produira dans un un concert géant dont il a le secret. Mon fils et ma fille y seront. Mon fils est un fan absolu, je lui avais écrit il y a plus de dix ans cette nouvelle évoquant cette passion que nous partageons pour le boss…
Sur le pare- brise, de la buée ; on
ne sait pas au juste si c’est de la buée posée là par le souffle du père et de
son fils, ou s’il s’agit d’une simple humidité, conséquence d’une mauvaise
isolation.
La voiture qu’ils ont prise leur va
bien. Ils ne l’ont pas choisie pour le confort, encore moins pour le compte-tours
ou le carburateur mais pour l’odeur. Quand ils ont fait le tour du parc des
occasions, curieusement ils n’ont pas tapé dans les pneus avec les pieds.
Ils ne connaissent pas ces gestes
d’hommes, ils ne les connaissent pas et ne les comprennent pas. Ça ne les
intéresse pas. Lorsqu’un capot est ouvert, ils ne songent même pas à se pencher
au-dessus des entrailles de la bête. Ce qu’ils distinguent n’a pas beaucoup de
sens.
Non, tous les deux ils ont ouvert les
portières, ont reniflé l’intérieur. Ils se baissent, passent la tête en tendant
le cou. Ils savent, sans se le dire, ce qu’ils cherchent. Ils savent, ils le savent,
parce qu’ils ont lu et aimé Kerouac ; ils sentent, ils respirent, les yeux
légèrement plissés pour que les odeurs appellent rapidement les souvenirs. Ils
s’emplissent les narines des ces effluves si particuliers, et finissent, naturellement,
sans le besoin d’en discuter, par se mettre d’accord sur une drôle de machine, toute
droite débarquée d’un vieux road movie.
Son odeur est un mélange de mauvais cuir
vieilli, une odeur de mécanique fatiguée, imprégnée de graisse froide, avec
même derrière, qui produit comme un picotement dans les narines une sensation
de chaleur, diffuse comme si la route, l’asphalte avaient traversé l’habitacle.
« C’est celle-ci qui nous
faut ! »
Le garagiste a le sourire. On ne sait
pas s’il se moque ou s’il est heureux d’enfin se séparer de cette carcasse.
Elle est un peu vivante, elle garde en elle un peu de toutes ces vies que les
autres lui ont confiées dans l’intimité métallique.
Il se souvient de celui qui l’a vendue,
un musicien, mal rasé, la voix recouverte d’une fine couche de tabac, une voix
qu’on n’oublie pas même quand on est garagiste et qu’on a des goûts musicaux
assez sommaires. L’homme qui lui a vendu la machine n’en voulait pas
grand-chose, juste de quoi payer un billet de train pour rentrer chez lui, à
l’est.
Il s’en souvient. L’homme lui a demandé
de veiller sur elle : « c’est un peu comme ma moitié, ou mon double
vous savez, on a vu toute l’Europe ensemble, elle m’a tant attendu, elle m’a
tant entendu. »
Il lui a fait promettre de ne pas la
vendre à n’importe qui, à des gens qui ne la prendraient que pour une voiture,
pour se déplacer, pour faire des courses ou partir en vacances à la plage:
« voyez vous c’est autre chose, elle a tout gardé dans sa mémoire
intérieure, les chants, les rires, les peurs, les cris, les colères contre elle
et contre les autres, surtout contre les
autres ».
La lune est rouge au brumeux horizon ; Dans un brouillard qui danse, la prairie S’endort fumeuse, et la grenouille crie Par les joncs verts où circule un frisson ;
Les fleurs des eaux referment leurs corolles ; Des peupliers profilent aux lointains, Droits et serrés, leur spectres incertains ; Vers les buissons errent les lucioles ;
Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes, Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes. Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.
Et pourquoi ne pas essayer l’espoir Oh ce ne serait pas difficile Il suffirait de ne plus écouter Les bourdonnements des chroniqueurs du désespoir de papier Il suffirait de laisser la pâte des angoisses fermentées se reposer Il suffirait De regarder les traces de blondes brumes Et se regarder en souriant Ecouter le bruissement des feuilles Entendre l’apaisement du silence Sourire au matin qui revient Se redresser S’étonner S’Aimer
Et quand le soir sera venu Nous serons apaisés Où que nous soyons En grand nous ouvrirons les fenêtres En bleu salé nous nous voilerons Un vent frais aux angles taquins Nous parlera de tant d’autres lointains Nos yeux frisés de fatigue Inventeront des flots de lentes vagues Nous entendrons les rires des oiseaux de mer Et nous nous pencherons sur les calmes rives De nos beaux lendemains
Dans le tumulte d’une quincaillerie J’offrais un moment de silence Personne n’entendait ce rien qui repose Absorbés dans le choix mécanique Des pires mots qui riment avec tintamarre Les apprentis penseurs singeaient leurs maîtres Enfermés dans leurs camisoles idéologiques Ils étaient convaincus par une vérité réchauffée Qu’on leur servait à la becquée Pas un pour s’étonner Pas un peu pour relever le mou des mots D’un parfum de doute D’un zeste de flous Il est triste ce monde de la pensée qui compte ses caractères Il est perdu ce monde sans les sautillements de l’imprévu C’en est assez je vous laisse à vos bruits de mauvaises colères
Sur une page de vert tendre J’écris le dernier couplet Du chant agité de ma nuit mauve Mots d’amour attendent au point de rosée Et roulent en riant sur l’herbe fraîche Sans bruit, un à un je les cueille Et les accroche au fil blanc du sourire Que j’offre au joli matin
Toujours en rangeant mes archives d’écrits, je retrouve ce texte écrit en août 2006 lors d’un voyage sur le plateau de Lorraine…
Le plateau de Lorraine : un désert d’ondulations jaunâtres, avec du vert pâle pour apaiser le regard. Terre chargée des combats d’hier. Jules observe et distingue les silhouettes qui avancent encore, empesées dans leurs redingotes humides. Les yeux sont emplis de souvenirs boueux. La guerre des autres, la guerre de ceux qui partaient pour la dernière, et les échos, ailleurs, d’autres canons, d’autres guerre qui n’en finissent plus. Jules ne supporte pas ces touristes pédagogues qui battent des cils quand le guide local évoque tous ces moments d’histoire qu’ils enseignent, qu’ils didactisent. Sourires narquois de celui qui même en short et nu-pied empeste la suffisance de celui qui sait, qui contrôle et s’apprête à relever l’erreur qu’il attend avec sadisme. On le sent sceptique, méfiant de ce savoir terreux qui vient d’un gars du pays dont on devine que les siens sont passés, par ici, dans cette cave fortifiée qu’on disait imprenable. Jules sourit, Jules se souvient de ces orages de feu qu’il a appris, qu’il a entendu quand on lui a raconté. Jules voudrait tant que les autres s’effacent, que l’on écoute, que l’on entende le cri de la terre qui se souvient.
C’est un mardi matin du mois de novembre 2020, je crois, que tout a commencé. Ou plutôt que tout a recommencé. C’est simple. Ce matin-là, au réveil, aucun écran n’est éclairé. Et quand je dis aucun, c’est vraiment aucun. Ecrans petits et grands, Écrans numériques, Écrans électroniques, Ecrans cathodiques, C’est le noir, Noir sidéral, Pas une diode, Pas un clic, C’est la panique ; C’est impossible, il doit y avoir un hic. Chacun accuse : c’est la prise, c’est le câble, c’est le réseau électrique…. Au saut du lit, le premier geste est pour l’écran, vite : réveiller la machine, vite regarder, on ne sait jamais : une information importante est peut-être arrivée dans la nuit. Mais là rien, l’écran est figé, glacé, il ne réagit pas. Le doigt s’agite, le cœur palpite… Et c’est ainsi qu’au même moment dans tout le pays des millions de personnes allument, rallument leur téléphone et rien ne se passe. Ils triturent le câble, vérifient la prise, cherchent un coupable : l’époux, l’épouse, les enfants, le chat, l’état. En quelques minutes, la panique enfle, elle s’installe, partout. En quelques minutes… Façon de parler. Le temps est difficile à estimer, l’heure aussi, n’existe que sur des écrans : l’heure est numérique, l’heure est électronique. Ce matin l’heure n’existe plus, elle s’est échappée, elle s’est enfuie. Le jour est levé. Les pas sont lourds, les épaules sont basses. Il faut se résoudre à prendre le petit déjeuner. Tout le monde se retrouve autour de la table, les écrans vides et gris sont posés à côté du bol, petits objets inertes. Et il se produit alors quelque chose d’incroyable, les visages se redressent, les lèvres remuent, et des sons sortent, au début ce ne sont que des grognements. Puis des mots se forment, tiens on avait oublié comme c’est joli un mot, même petit. Partout, on parle, on se parle, pour commencer la météo, et encore plus incroyable on regarde par la fenêtre. Formidable cette application, on voit le temps qu’il fait. Et tout s’accélère, des mots, puis des phrases, des conversations, des sourires. Il est huit heures, Partout cela bourdonne, Parfois cela ronchonne, Il est huit heures, Plus un clic Numérique, électronique, L’heure est si belle, Vêtue de ses plus belles aiguilles….
J’aurai voulu vous parler de pluie Pour le faire j’ai cherché le bon sens Par où faut-il commencer Ce que je vois Ce que j’entends Ce que je ressens L’humidité qui me traverse La douceur de la flaque qui s’étend Et me voici dans le trouble Le mot roule sous ma langue Mot gros mot gras mot gris Mot trouble
Trouble trouble trouble
Le mot répété ne sert plus à rien Il s’écroule Où es-tu Goutte de pluie Goutte de rien J’attends
En suivant la trace floue d’une histoire d’hier J’ai glissé sur la flaque du doux présent A tâtons je marche en riant vers le noir heureux Où brille l’ombre de tes cheveux Je souffre de l’oubli de ces presque rien J’attends serein J’entends chagrin Un long soupir sec Il étale en claquant Des larmes au bleu coupant Qui abîment en roulant Les bords mous du chemin des gisants
Il a voulu voir la mer, Au fond de ses poches, quelques miettes Pour des oiseaux qui ne viennent pas. Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui. Il a voulu voir la mer. Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient. Les autres en parlaient comme d’une fête foraine. Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un chapeau. Il est arrivé quand la nuit se retire, La mer est devant lui, les autres ont menti. Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire, Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs. Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer. Et il pense à elle, hier elle est partie. Ses yeux sont usés d’avoir tant pleuré Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées Son costume est usé, les coudes sont râpés ll est sur la plage, immobile, pétrifié : C’est beau la mer
Les souvenirs touffus et la douce déraison des
enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. Je n’ai jamais gratté la
terre ni quêté des nids, je n’ai pas herborisé ni lancé des pierres aux
oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes
domestiques, mon étable et ma campagne ; la bibliothèque, c’était le monde pris
dans un miroir ; elle en avait l’épaisseur infinie, la variété,
l’imprévisibilité. Je me lançai dans d’incroyables aventures : il fallait
grimper sur les chaises, sur les tables, au risque de provoquer des avalanches
qui m’eussent enseveli. Les ouvrages du rayon supérieur restèrent longtemps
hors de ma portée ; d’autres, à peine je les avais découverts, me furent ôtés
des mains ; d’autres, encore, se cachaient : je les avais pris, j’en avais
commencé la lecture, je croyais les avoir remis en place, il fallait une
semaine pour les retrouver. Je fis d’horribles rencontres : j’ouvrais un album,
je tombais sur une planche en couleurs, des insectes hideux grouillaient sous
ma vue. Couché sur le tapis, j’entrepris d’arides voyages à travers Fontenelle,
Aristophane, Rabelais : les phrases me résistaient à la manière des choses ; il
fallait les observer, en faire le tour, feindre de m’éloigner et revenir
brusquement sur elles pour les surprendre hors de leur garde : la plupart du
temps, elles gardaient leur secret. J’étais La Pérouse, Magellan, Vasco de Gama
; je découvrais des indigènes étranges : «Héautontimorouménos» dans une
traduction de Térence en alexandrins, « idiosyncrasie » dans un ouvrage de
littérature comparée. Apocope, chiasme, Parangon, cent autres Cafres
impénétrables et distants surgissaient au détour d’une page et leur seule
apparition disloquait tout le paragraphe. Ces mots durs et noirs, je n’en ai
connu le sens que dix ou quinze ans plus tard et, même aujourd’hui, ils gardent
leur opacité : c’est l’humus de ma mémoire.
Dans le compartiment, il y a cette odeur, unique, qui s’accroche aux vêtements. Une odeur de voyages, trop courts, pour que la sueur soit absorbée par les souvenirs touristiques. Une odeur de vitre propre, de soupirs fatigués, une odeur de vie qui est à la peine, pour s’approcher de ce dont on rêve quand on est la tête contre la vitre. On ressent les vibrations, et puis il y a l’humidité de l’haleine qui fait comme un voile. Le voyage contre la vitre peut commencer, les yeux qui se ferment et le skaï devient cuir sauvage. Les néons ferroviaires sont des reflets de lune sur l’eau, pas un son, pas une voix qui ne troublent le rien d’un songe qui cherche son issue. Comme une musique, comme une mélodie. Et le couple d’en face, si vieux, si bons, qui posent leurs yeux sur la main de l’autre, pour signifier leur amour. Ils sont si beaux, si vrais, avec des souvenirs en réserve, pour chaque aiguillage, des regards croisés. Le front fait corps contre la vitre, les vibrations se font plus douces, le couple est comme un bouquet. Plus loin des jeunes filles rient, elles sont heureuses, heureuses de leurs sens, de ce qu’elles disent, de ce qu’elles montrent aux regards des peureux du bonheur. Elles batifolent, de mots en mots, d’histoires banales en tranches de vie. Et leurs rires nous réchauffent dans ce temps qui ne fait que passer.
Il a mis le pied sur le quai et
ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa
peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est
arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout.
L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette
sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui,
elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui
caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la
fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que
depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il
ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît
il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes
d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles
l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une
lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques
couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau
graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il
le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques.
Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il
voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps,
entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose
le long du quai.
Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes… Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont… Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… « fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraît avoir un drôle d’aspect, un peu inquiétant, mais tant pis… ils fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guêpe… Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident.., mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit… et d’autres encore qui se présentent… Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelés. À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir… Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe » … rompent le charme et me délivrent.
J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes alors m’ont paru gris, la misère intolérable. Depuis, j’attends. J’attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j’admire les paysages, j’applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n’est pas moi qui parle. On me loue, je rêve un peu, on m’offense, je m’étonne à peine. Puis j’oublie et souris à qui m’outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j’aime. Que faire si je n’ai de mémoire que pour une seule image ? On me somme enfin de dire qui je suis. « Rien encore, rien encore… » C’est aux enterrements que je me surpasse. J’excelle vraiment. Je marche d’un pas lent dans des banlieues fleuries de ferrailles, j’emprunte de larges allées, plantées d’arbres de ciment, et qui conduisent à des trous de terre froide. Là, sous le pansement à peine rougi du ciel, je regarde de hardis compagnons inhumer mes amis par trois mètres de fond. La fleur qu’une main glaiseuse me tend alors, si je la jette, elle ne manque jamais la fosse. J’ai la piété précise, l’émotion exacte, la nuque convenablement inclinée. On admire que mes paroles soient justes. Mais je n’ai pas de mérite : j’attends.
Albert Camus, L’Été, « La mer au plus près (Journal de bord) »
Parmi mes nombreux poèmes de jeunesse, il y a en a de très longs comme celui que j’ai publié en plusieurs parties et parfois de très courts comme celui -ci écrit aussi il y a quarante ans
Ailleurs …
Parce que c’était triste sans mensonges
Il était né sur un papier qui attendra la poubelle
Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite