Roulé dans tes senteurs, belle terre tourneuse, Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs, Et mon cour délivré des attaches peureuses Se propage, gorgé d’aise et de devenir.
Sous l’émerveillement des sources et des grottes Je me fais un printemps de villes et de monts Et je passe de l’alouette au goémon, Comme sur une flûte on va de note en note.
J’azure, fluvial, les gazons de mes jours, Je narre le neigeux leurre de la montagne Aux collines venant à mes pieds de velours Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.
Et comme un éclatant abrégé des saisons, Mon cour découvre en soi tropiques et banquises Voyageant d’île en cap et de port en surprise Il démêle un intime écheveau d’horizons.
Ecoute moi Oui toi Il faut que tu bouges Ouvre les yeux Sors de ton cirque à clique Sens la douce caresse de tes cils Souviens toi tu es vivant Non tu ne rêves pas Tu ne le sais plus Tu ne le peux plus C’est pour toi que je parle Homme enfoui Homme englouti Homme avalé Homme digéré Referme ta bible numérique Essaie Essaie tu verras Pense Regarde Le monde est là Il t’observe Il attend et t’espère Il a pris ses belles couleurs C’est pour toi elles brillent Ecoute moi Oui écoute moi Il faut que tu résistes
Chut Mes mots sont endormis J’entends le chant creux De leurs rires bleus Silence Froisse feuille blanche Oublié au coin d’un rêve fané J’attends Au verso d’une longue histoire Qui s’écrit Tant de lettres oubliées J’écoute Elles claquent des dents Dans le souffle étonné D’un vieux papier glacé
Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs.., j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes… Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai disposés, ici et là, parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une société dont ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont… Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâle jeune homme aux boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière bombe chaque côté de sa poitrine…je m’efforce de les rattraper quand ils s’enfuient sur un coursier… « fougueux »… je lance sur lui ce mot… un mot qui me paraît avoir un drôle d’aspect, un peu inquiétant, mais tant pis… ils fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux… ils murmurent des serments d’amour.., c’est cela qu’il leur faut… elle se serre contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille de guêpe… Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident.., mais ça ne fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent vivre.., dans un roman… dans mon roman, j’en écris un, moi aussi, et il faut que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps, avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore avec cette vieille sorcière aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui leur prédit… et d’autres encore qui se présentent… Je me tends vers eux… je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâter, de les manier… Mais ils sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’y a rien à faire, ils restent toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont comme ensorcelés. À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir… Et voilà que ces paroles magiques… « Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe » … rompent le charme et me délivrent.
Pour participer à un concours de micro nouvelles j’ai retravaillé un ancien texte que j’avais écrit pendant le confinement. Je vous en livre la nouvelle version…
Ce matin Jules s’est levé en sueur. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Ces paroles ne le quittent pas. Elles sont là, résonnent, chantent au fond de son crâne douloureux. Jules se souvient rarement de ses rêves. Mais ce matin, il sait, il sent, il ressent. Il est certain que ce sont des paroles qu’il a entendues cette nuit, dans son sommeil. Il lui semble reconnaître cette voix : une voix douce et gaie. Il faut dire que Jules vit seul, et débute sa journée comme il l’a finie : dans le silence. C’est pour cette raison qu’il aime tant cette compagnie sonore, comme une caresse qui réconforte. Tous les matins, depuis dix jours, il prend le temps de faire le tour de son appartement avec ce nécessaire regard d’explorateur, comme s’il découvrait à chaque fois, un territoire inconnu. Oh ce n’est pas très grand, mais il a suffisamment d’imagination pour s’inventer à chacune de ses tournées des aventures nouvelles. Il s’attend toujours à être surpris, à découvrir, qui sait, un coin encore vierge, dans une des quatre pièces de son logement. Intérieurement il sourit de sa naïveté : comme si les lois de la géométrie pouvaient à la faveur de ce confinement être bouleversées. Ce serait incroyable que je sois le premier à découvrir que dans certains rectangles, on peut trouver un cinquième coin. Pauvre Jules, il est seul et ne sait plus quoi inventer pour s’aérer, pour s’obliger à ne pas rester enfermé entre ces quatre murs. Quatre murs ? Il faudra peut-être que je recompte se dit-il ? « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Toujours ce refrain qu’il entend, petite voix familière. Il a l’impression qu’elle se rapproche. Après avoir traversé le long couloir – sans faire de pause s’il vous plaît- Jules se trouve désormais devant sa bibliothèque. Il commence par un long moment d’admiration, presque de la contemplation. Il est vrai qu’il a un côté maniaque qu’il assume totalement. Il ne se passe pas de journée, en période normale, sans qu’il ne caresse les dos alignés de ses très nombreux livres. Il les bouge parfois, légèrement, souffle sur le dessus, persuadé que la poussière s’est encore invitée et va coloniser les pages. Jules aime les livres, nous l’aurons compris. Et depuis le début de cet enferment imposé, Jules accomplit son rite plusieurs fois dans la journée. Nous ne sommes pas loin, reconnaissons-le, de l’obsession. Bref, Jules après la longue traversée du couloir sombre et aride est là, raide et rigide, plantée devant les rayons de sa belle bibliothèque bien garnie. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». La voix semble se rapprocher. Jules aime les livres bien sûr, mais Jules aime aussi les oiseaux. Il est même passionné ET aime les observer, les écouter, et surtout, par-dessus tout ce que Jules aime c’est quand ils s’envolent… Nous avons donc compris, que comme Jules aime les livres et aime aussi les oiseaux, Jules a beaucoup, mais alors beaucoup de livres sur les oiseaux. Il arrive d’ailleurs assez souvent à Jules de dire que dans une bibliothèque les livres, sont en cage, et qu’il faut de temps à autre les libérer, ouvrir portes et fenêtres et les laisser s’envoler. C’est une image bien entendu ajoute t’il car n’oublions pas qu’il est maniaque et qu’il redoute par-dessous tout que ses livres ne lui échappent. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Soudain Jules comprend. Les livres, les oiseaux, la fenêtre fermée. Jules saisit un de ses livres. Il aime tant le feuilleter. C’est un grand livre sur les oiseaux de mer, à la couverture bleutée. Il caresse délicatement la couverture et l’ouvre, lentement, très lentement… Il aime le doux contact du papier. Il frissonne. Les oiseaux sont là, figés. Mouettes et goélands, sont posés. Il effleure les plumes de papier glacé. Jules ferme les yeux et entend la mer. Il l’entend et la sent. Sa main glisse sur la page. Il sent un souffle, une vibration, il connait ce livre. Les pages suivantes abritent l’albatros. C’est le plus grand, le plus beau. Un oiseau des océans qui ne se pose jamais. Jules hésite, pose son livre à plat sur la table se lève, ouvre la fenêtre, orientée plein ouest et retourne s’asseoir. La page se tourne, dans un souffle. Jules entend le vent du large. « Je n’en peux plus, je ne veux plus, je veux m’échapper, je veux prendre l’air et m’envoler ! ». Jules calmé s’est endormi. La page est tournée, l’oiseau s’est envolé.
De fibres de plume de bois revêtir le masque des mots de pierre de cuivre de fer surgir avec au cou le collier de mémoire jusqu’à l’aube débile jusqu’à la plus haute rencontre là où dans une région première s’entremêle la mutation sauvage des continents labiles porteur du plus puissant masque
J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée Au recto de ta longue vie Tant de fois racontée Je vois un champ de rires Au rose si léger Une à une Les fleurs de papier se sont envolées Au verso quelques lignes ont noirci Et pleurent en glissant Tes derniers mots aux rimes inachevées
Quand vient le soir, Quand tombent les premières gouttes de nuit. Quand les fenêtres se ferment, Quand les regards se taisent, Quand les mots se font rares et lents, Alors, Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué, Et sur les façades à la blancheur inventée On aperçoit quelques trous de lumière. Entends-les, ils scintillent, Entends-les, ils t’invitent à rentrer…
Le ciel ? Bleu, dites-vous ? Un instant, je vous prie : Je lève les yeux… Silence… Je cherche les mots : Des beaux, des doux, Des qui font du bien. Où sont-ils ? Perdus ? Abîmés, oubliés, échappés, Sur ma marge rouge Un ou deux, Se sont posés. Regarde : Ville brille et brûle. Entends son chant fauve, Voix brisée aux éclats de nuit Elle les a attrapés. Revenez, gémit-elle. Je vous en prie, Prenez ma main… Allons, Doucement, Nous serons si bien. A deux, Il est déjà demain…
Je rêve du matin au rose bleuté Les angles secs d’une mauvaise nuit A ton rire parfumé se sont accordés Il fera beau je le sais Au pays d’un vieux silence enfoui Il est l’heure je le sais Il est l’heure des amours permis Si loin des raides lois des tristes diseurs Morales grises qui essoufflent Le joli vent des souvenirs Je rêve d’un beau chagrin Aux larmes séchées Il n’y a plus rien qui ne presse C’est un matin si léger Pour tenter d’encore aimer
Chut Mes mots sont endormis J’entends le chant creux De leurs rires bleus Silence Froisse feuille blanche Oublié au coin d’un rêve fané J’attends Au verso d’une longue histoire Qui s’écrit Tant de lettres oubliées J’écoute Elles claquent des dents Dans le souffle étonné D’un vieux papier glacé
…Des guirlandes d’étoiles descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. Elle courait le long de la courte avenue, maintenant déserte, qui menait au fort. Le froid, qui n’avait plus à lutter contre le soleil, avait envahi la nuit ; l’air glacé lui brûlait les poumons. Mais elle courait, à demi aveugle dans l’obscurité. Au sommet de l’avenue, pourtant, des lumières apparurent, puis descendirent vers elle en zigzaguant. Elle s’arrêta, perçut un bruit d’élytres et, derrière les lumières qui grossissaient, vit enfin d’énormes burnous sous lesquels étincelaient des roues fragiles de bicyclettes. Les burnous la frôlèrent ; trois feux rouges surgirent dans le noir derrière elle, pour disparaître aussitôt. Elle reprit sa course vers le fort. Au milieu de l’escalier, la brûlure de l’air dans ses poumons devint si coupante qu’elle voulut s’arrêter. Un dernier élan la jeta malgré elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux. La course ne l’avait pas réchauffée, elle tremblait encore de tous ses membres. Mais l’air froid qu’elle avalait par saccades coula bientôt régulièrement en elle, une chaleur timide commença de naître au milieu des frissons. Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit.
Ce matin je retrouve avec le sourire la mélodie ferroviaire aux rimes d’acier trempée. Rien n’a changé. Des yeux se ferment. Des yeux se posent sur le fil tendu par le manque de nuit. L’envie de sommeil flotte dans un silence électrique. Perdus dans cette foule assise, têtes chancelantes, courbées quelques îles rassurantes, bouées de lumière qui attirent le regard des éveillés. Assise en face de moi une femme lit, son doigt est posé sur le bas de la page, elle sourit, elle vit. Je suis bien, j’écris. Tout n’est pas perdu.b
« Héléna, il est mardi, un mardi débutant, et je t’écris parce qu’il ne peut en être autrement, parce qu’aujourd’hui il y a tant de mots qui se sont fait mal, qui se sont salis pour te faire disparaître que je vais leur donner une nouvelle chance, une dernière chance, pour te parler. Je sais maintenant que tu es partie. Je l’ai appris par hasard, quelques jours après. Mais ça n’a pas d’importance, tu es partie, et je suis là, à attendre. Je crois que vendredi la gare sera infiniment petite en l’absence de ces deux êtres qu’elle regardait se retrouver chaque semaine. Héléna, tu es partie, parce qu’on t’a poussé. Tu as terminé ton voyage sur une autoroute.
Tu es partie, un an après Rémi. Et aujourd’hui, je suis seul, définitivement. Je n’ai plus personne à qui montrer que même les hommes pleurent. Je n’ai plus personne. Mes larmes, c’est tout ce qui me reste de toi, c’est tout ce qui me restera de toi. Je les garde précieusement, et les enferme au plus profond de ma haine. Et je les ressortirais, chaque soir, chaque jour où tu viendras m’inonder de ta présence. Je reste seul au milieu de cette foule de coupables qui ont lu leur journal du matin avant moi et ce soir pourrissent un peu plus dans leurs pantoufles en s’inoculant toutes leurs inepties nationales. Je reste seul parce qu’un des leurs, un de ceux qui font rimer le bonheur avec leur réussite commerciale a voulu te sortir de ce qu’il croyait être un trou. Je ne le connais pas ce conducteur du mardi, je ne le connais pas mais je le suppose et je l’imagine…
Je n’en veux pas à tes parents de ne pas m’avoir prévenu. Ils ne m’aimaient pas et je le leur rendais bien, de toute façon cela n’aurait rien changé, ni pour toi, ni pour moi. Aujourd’hui, je suis seul, et mes larmes sont mon seul lien avec toi, avec ce monde dans lequel nous avions essayé d’ouvrir des parenthèses. Je ne sais pas ce que sera demain. Je ne vis pas pour demain, je ne vis pas pour aujourd’hui. Je ne vis plus, je suis le prolongement du dernier cri que tu as dû pousser. Et, comme la lumière des étoiles, qu’elles naissent ou qu’elles meurent met plusieurs années avant de nous atteindre ce cri mettra plusieurs années avant de s’éteindre. Ce cri, qui est le tien, qui est entré en moi par l’intermédiaire d’un banal coup de téléphone, ce cri, il grossit chaque seconde, il s’amplifie merveilleusement. Il puise son énergie dans les soutes de la haine et de la souffrance que je croyais avoir refermées pour plus longtemps. Ce cri, il ne pourra plus disparaître, il ne pourra que se poursuivre, se prolonger. Il faudra pour cela qu’il en fasse naître d’autres, beaucoup d’autres. Il sera alors cri de haine, de douleur ou de désespoir et peut être alors il aura terminé sa course.
Hier je pleurais pour Rémi. Avec toi. Aujourd’hui je pleure pour toi. Seul. Je pleure et les quelques lignes qui me resteraient à t’écrire me sont de plus en plus pénibles, parce que je sais que demain tous ces mots se seront tus. Définitivement. Héléna, j’aurais tant voulu commencer un nouvel été avec toi, ici, ailleurs peu importe, mais avec toi… «
Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule. Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante. Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire. je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir. je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable.
J’aurai voulu vous parler de pluie Pour le faire j’ai cherché le bon sens Par où faut-il commencer Ce que je vois Ce que j’entends Ce que je ressens L’humidité qui me traverse La douceur de la flaque qui s’étend Et me voici dans le trouble Le mot roule sous ma langue Mot gros mot gras mot gris Mot trouble
Trouble trouble trouble
Le mot répété ne sert plus à rien Il s’écroule Où es-tu Goutte de pluie Goutte de rien J’attends
Lorsque j’ai décidé d’ouvrir une nouvelle rubrique en publiant de très vieux textes, la plupart ont plus de quarante ans j’ai été tout autant frappé par les maladresses et les envolées lyriques que par la « permanence » du style…
Où l’on découvre que norme et beauté ont parfois un peu de mal à s’entendre, à se comprendre. Aujourd’hui nous retrouvons une norme « étonnée » pour ne pas dire irritée. Elle a convoqué une beauté libérée et l’interroge sur ses mauvaises fréquentations.
Norme : Que fais-tu
ici ? Regarde autour de toi, ouvre les yeux, tu le vois bien, ici il n’y a
rien que tu puisses regarder.
Beauté : Ce que je
fais ici ? Mais je ne fais rien, je suis, je sens, je ressens. Et toi tu
ne vois rien ? Ici je suis bien, ici je suis invitée. Alors tu vois, même
pour quelques instants je vais m’installer…
Norme : Invitée ?
Invitée ? Toi la beauté ? Mais regarde, ici tout est laid, qui t’aurait
donc invité ?
Beauté : Du laid, du
laid ? Suis-je à ce point aveuglée, que je n’ai rien vu de tout ce laid
que tu as décidé de m’inventer. Moi je n’ai rien vu, et ici, tout, oui tout me
plait. Toi tu restes enfermée entre les murs lisses de tes lignes droites. Regarde
la douceur de ces courbes, c’est si simple, ici je suis bien.
Norme : Tu n’as rien
vu et moi je n’ai rien su. Tu le sais, tu ne peux l’ignorer, jamais tu ne dois
distribuer de la beauté sans que j’en sois informée. La beauté m’appartient, tu
n’es que messagère.
Beauté : Oui je le sais,
et je l’ai voulu, je suis venu et je ne t’ai rien dit. Peut-être pour que tu ne
puisses rien abîmer. Ici vit un gris, un si beau gris oublié, il s’est souvenu
de qui il était, alors il m’a appelé et sans hésiter je suis venue.
Norme : Un gris oublié ?
Mais tu t’égares ma pauvre beauté. Regarde autour de toi, regarde ce que je
vois, ce n’est que du terne, avec un gris qui nous désespère. Ici tout est sale,
et si plein de triste.
Beauté : Mais ce que
tu vois, ma pauvre, ce n’est que ce que tu crois. Ouvre les portes, aère-toi,
regarde avec l’arrière de tes yeux et alors tu comprendras.
Norme : Cela suffit !
Je te le rappelle une dernière fois, tu ne peux pas décider n’importe quoi.
Remballe tes couleurs, range ton gris oublié et rentre chez toi.
Beauté : Moi tu vois,
c’est ce qui me plait, ici. A cette table je me sens vivante. Ici tout est
riant. Regarde, ouvre-toi, tout est surprenant. Ici personne ne m’attend.
Norme : Je veux bien,
mais juste quelques instants, je ne veux pas d’incidents.
Une fois n’est pas coutume, mais j’ai envie de publier à l’occasion de ce triste anniversaire des attentats du 13 novembre 2015, les paroles que j’avais prononcées le 19 novembre, 5 jours plus tard en conclusion d’un colloque sur les jeunes et la lecture, colloque organisée par Lecture Jeunesse…
Ces personnes sont effrayées, et mêmes si les choses s’améliorent, ont pendant longtemps souffert et souffrent encore en silence du regard et des jugements que l’on peut porter sur elles. Et elles ont souffert, parfois, souvent, de se sentir stigmatisées, accusées de tous les maux notamment celui de ne pas avoir saisi leur chance. Elles ont souffert d’entendre parfois dire que la violence était leur ultime recours pour exister, pour s’exprimer, pour résister à un monde qui bien souvent ne les comprend pas et leur est inaccessible. Nous connaissons ces personnes, nous les avons rencontrées, nous les rencontrons, et elles témoignent. La seule violence dont il est question les concernant c’est celle qu’elles subissent parce ce à quoi elles ont droit leur est souvent inaccessible. La seule violence qui les concerne c’est celle de ne pas pouvoir avec les autres, comme les autres communiquer avec les outils du moment Et quand ces personnes se sentent en confiance, considérées, reconnues, entendues qu’elles soient jeunes ou plus âgées elles éprouvent elles aussi le plaisir intense qu’il y a à lire sur différents supports, pour l’expression de leurs besoins « utilitaires » bien sûr mais aussi pour l’expression de leurs émotions. N’oublions pas enfin et c’est en conclusion la référence à ce contexte qui nous habite depuis vendredi sur lequel je reviens. N’oublions pas que l’obscurantisme utilise pour s’introduire dans les esprits de nombreux outils, de nombreux leviers et que parmi ceux-ci il peut y avoir des textes, des écrits. La violence n’est pas le privilège des personnes en situation d’illettrisme. N’oublions pas qu’entre l’œil qui lit et la main qui agit il y a tant d’autres facteurs qui interviennent. Et c’est bien le rôle qui est le vôtre professionnel de la lecture, médiateurs de la culture de l’éducation de nous montrer exemples à l’appui que la lecture est évidemment un magnifique outil pour l’émancipation, une piste qu’on propose pour s’envoler avec de la raison et du plaisir, à condition que ceux qui en accompagnent la maitrise et l’usage en fassent aussi, comme vous savez si bien le faire un outil au service de la liberté et du vivre ensemble.
Au carrefour des haines ordinaires J’ai pressé le pas Refusant toutes les priorités Que s’accordent les accusateurs Les rabougris au ventre replet Bouffis de cette mauvaise graisse Qu’on accumule à la table des biens nourris Au banquet des satisfaits De leurs vociférations ils sont fiers Persuadés qu’ils tiennent le bon mot Mais ce ne sont de mauvaises soupes mijotées Sur les braises de leur mépris O bien sur j’ai fermé les yeux Pour ne pas m’abîmer le regard Sur la face vide de ce monde qu’on nous montre Et j’ai poursuivi ma route en marchant Loin des lames qui s’aiguisent à la pierre molle des clics paresseux Je sais que le bout n’est jamais loin quand on cherche Ces beautés qu’on oublie Et qui nous murmure de si douces caresses de vie…
Quand le monde est si bruyant, Qu’il couvre même le vent, Quand les regards sont de travers Que les yeux se noient dans le triste amer N’entre pas dans l’arène, N’aiguise pas tes lames numériques Fais comme tes pères Et rêve d’Amérique Il faut que tu marches jusqu’au bout Là-bas, si loin Ou l’île se blottit Dans les bras de l’océan Si tu ne peux pas partir, Tête haute Marche jusqu’aux souvenirs Prends le chemin le plus malin Cours, vole, rêve, espère, Souris de cet air qui te fouette
Mais ne laisse pas gagner La fanfare des maudits Laisse-les s’agiter, vociférer, Demain tu verras Ils seront oubliés
Sur le chemin de mes inspirations je jette parfois quelques cailloux en prose. Réflexions, interrogations, que sais-je, elles traversent furtivement, je les saisis au passage. C’est tout…
Et si nous prenions le temps.
Oui c’est cela qu’il nous faut : prendre le temps ; le prendre avec envie, avec désir, avec tendresse. On oublie parfois que dans une expression comme celle-ci le choix des mots est essentiel : il n’est jamais le fruit du hasard. Pourquoi prendre le temps ? S’agit-il de le prendre, de le saisir, de le tenir contre soi charnellement, pour qu’il se sente bien, en sécurité. Prendre le temps contre soi, c’est peut-être comme prendre la main, prendre comme serrer, embrasser, étreindre, caresser aimer…Le temps passe, coule, s’enfuit. Il faut le retenir ! Oh non pas pour stopper sa longue marche inéluctable mais simplement pour le sentir, le ressentir, entendre le battement de son cœur.
Un vrai coup de coeur, pour ne pas dire un coup au coeur à la lecture ce matin du magnifique texte de Barbara Auzou, qui nous habitue à ouvrir nos journées avec de petites merveilles…
Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre. Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer. Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément. Un murmure vint de droite. C’était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. « A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des années. » Il se mit à tirer en se servant de poulies. Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s’habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l’estacade. Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu’il espérait retrouver et qui s’était fané. Alors, il se mit à rejeter tout à la mer. Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait. Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même. Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.
Je suis allé au siège du journal local. Je leur ai demandé s’il était possible d’avoir les journaux de la semaine dernière. Ils m’ont amené un tas de papier grisâtre dans lequel je trouverais peut-être la dernière trace d’Héléna. Je ne sais même pas ce que je cherche, je ne sais même pas ce que je veux. Bien sûr, sous la rubrique des faits divers je ne trouve rien. Il ne s’agit que d’un banal accident de la circulation. En plus il a eu lieu dans une autre région. Il n’y a donc aucun intérêt à gaspiller du papier pour relater un événement qui n’aurait pu même pas m’intéresser.
C’est en lisant la rubrique nécrologique que j’ai compris que le coup de téléphone de tout à l’heure était bien réel. « Madame et monsieur Vaudour ont l’immense douleur de vous apprendre le décès accidentel de leur fille Héléna dans sa vingt- deuxième année. Ni fleurs, ni couronnes, ni condoléances. La cérémonie et l’inhumation, à la demande de la famille se dérouleront dans la plus stricte intimité »… Mes yeux ne se détachent pas de ces lignes, où quelques lettres se sont aujourd’hui arrangées pour écrire une formule de mort. J’en veux à cet alphabet parfois capable d’écrire les plus beaux mots d’amour, mais qui aujourd’hui, avec la complicité d’un papier de mauvaise qualité annonce aux citoyens cultivés qu’un des leur est parti pour toujours.
Je n’achète jamais le journal, je ne pouvais pas être au courant. De plus, pendant la semaine, je vis avec des horaires un peu décalés. Quand les autres rentrent chez eux, moi j’en sors. Et puis le retour d’Héléna était si proche, je ne pouvais pas m’imaginer même dans mes moments les plus noirs qu’elle aussi pouvait ne plus revenir. Je n’arrive plus à penser, il faudrait que j’aie du remords, il faudrait que je m’en veuille de n’avoir rien fait, de n’avoir pas su, de n’avoir pas été là. Il faudrait que je remonte le temps jusqu’à ce mardi soir où Héléna m’a quitté par deux fois.
Il est cinq heures, je marche. J’ai toujours le journal à la main. J’ai les dents si serrées que j’en ai les mâchoires douloureuses. Je marche, tout droit. Héléna, décédée, accidentellement. J’ai ces mots en tête, et à force de les entendre, à force de me les répéter, je ne les comprends plus, ils deviennent de simples sons qui rythment mes pas. J’accélère pour vérifier si je peux contrôler quelques-uns uns de mes muscles.
Il est tard, je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journée. Je ne suis pas allé au ciné‑club, je ne les ai pas prévenus. Je suis assis devant un verre de bière. Je n’ai plus aucune sensation. Je suis la sensation elle-même. Je suis une sensation, un bouquet de sensations à la recherche d’une victime. Je suis le cri qui a déjà eu lieu et qui attend d’être entendu. Je suis la souffrance qui s’excuse de ne pas être plus forte. Je suis en train de passer dans une journée placée sous le signe de la pluie, placée sous le signe du lundi. Une journée où le seul symptôme de vie tient en quelques lignes au milieu d’un mauvais journal de province. Il fait nuit. Partout. Je pleure sur un grand lit. J’ai vu que le journal n’était que de papier, je me suis souvenu que tout ce dont je croyais être sûr ne m’avait été annoncé que par des objets inanimés. Je voudrais que les lettres de papiers n’existent jamais, que les mots transportés dans des câbles électriques ne puissent être que fabriqués. Pourtant je sais aussi que partout des yeux se sont promenés et se promènent encore sur les mêmes lettres. Je sais que partout il y en a d’autres qui continuent à rire, à espérer. Je sais que partout il y a des jeunes filles qui pourraient s’appeler Héléna et qu’on les attend, qu’on les attend pendant que d’autres s’efforcent de les supprimer « accidentellement » dans leurs magnifiques cercueils d’acier. Il est de plus en plus tard, et je vais t’écrire Héléna, je vais t’écrire cette lettre que tu aurais pu attendre, pour demain, pour tous les autres jours
On comprend aisément à la lecture de ce passage écrit il y a quarante ans, que Internet, les textos n’existaient pas. En effet je parle de « télégrammes » . La préhistoire…..
Cette nuit-là, l’orage est terrible. Il fait si chaud, rien ne va plus. Je n’arrive pas à dormir. Il faudra encore attendre demain pour la revoir. Ce matin-là, une odeur de Rémi flottait en moi. J’avais tant envie de la revoir, de lui parler de cette dernière semaine que nous aurions à passer l’un sans l’autre.
Elle n’était pas au train habituel. Je me suis dit qu’elle a peut‑être eu un contre temps, je ne laisse pas l’angoisse s’installer tout de suite et décide de me renseigner sur les horaires des prochains trains.
J’ai passé le week‑end à attendre. Héléna n’est pas venue. Je ne sais pas quoi faire, je n’ai pas le moindre numéro où la joindre. Je me résigne à attendre le lundi pour appeler au magasin. Je me dis qu’elle essaie aussi de me joindre. Peut‑être. Elle aurait pu m’envoyer un télégramme. J’attends, je n’arrive pas à me résoudre à autre chose qu’attendre. Demain ça ira mieux, je l’entendrais au bout du fil, au bout de ce cordon qui nous relie depuis un an.
Ici le personnel des Nouvelles Galeries embauche à huit heures. Je me dis qu’il doit en être de même là-bas. A huit heures moins dix je suis déjà devant une cabine. Je connais le numéro par cœur. J’entends mon impatience au creux de l’écouteur imprégné d’une désagréable odeur de tabac froid.
‑ Bonjour, je voudrais parler à Héléna.
‑ A Héléna, monsieur ? Vous êtes sûr, vous êtes un de ses proches ?
‑ Je ne suis pas un de ses proches, je suis celui qu’elle aime. Je l’ai attendu tout le week‑end. J’ai envie de lui parler, s’il vous plaît, passez-la-moi. Ce ne sera pas long, je veux juste l’entendre…
‑ Si c’est une plaisanterie je ne la trouve pas du meilleur goût, surtout pour Héléna !
‑ Je ne comprends pas ce que vous me dites, je n’ai pas envie de plaisanter. C’est tout simple, je l’aime et j’ai envie de le lui dire.
‑ Je crois que je commence à comprendre. Mon pauvre monsieur ! Vous n’êtes pas au courant ?
‑ Mais au courant de quoi !
‑ Ecoutez, c’est pas facile à dire, mais il faudra bien que vous l’appreniez un jour ou l’autre. Héléna a eu un accident de voiture. Elle a été blessée mortellement. Mardi soir… Elle rentrait chez elle. Elle a été tuée sur le coup. C’est notre nouveau directeur qui conduisait. Il la raccompagnait chez elle. Ils avaient eu une réunion…
‑ …
‑ Monsieur, vous m’entendez ? Vous savez, ce n’est pas étonnant que vous n’ayez pas été prévenu. Ses parents sont venus reconnaître le corps et dès le lendemain ils l’ont fait ramener chez eux. L’enterrement a eu lieu jeudi. Je crois qu’ils ne voulaient pas que cela se sache. Ils étaient tellement abattus.
Quand vient le soir, Quand tombent les premières gouttes de nuit. Quand les fenêtres se ferment, Quand les regards se taisent, Quand les mots se font rares et lents, Alors, Alors, la ville fronce ses sourcils de béton fatigué, Et sur les façades à la blancheur inventée On aperçoit quelques trous de lumière. Entends-les, ils scintillent, Entends-les, ils t’invitent à rentrer…
Nous ne sommes pas rentrés tout de suite, nous avons marché dans les rues. Même la grande rue, d’habitude si droite, si austère s’est sentie obligée de composer avec les courbes harmonieuses que décrivait notre amour retrouvé. Nous nous sentions fous, nous nous sentions vrais, comme si nous étions les explorateurs d’un premier pays. La ville nous entourait, comme un relief involontaire. Nous la forcions à s’habituer à nous. De toutes ces avenues rectilignes, nous faisions des chemins, des rivières. Les gens qui nous croisaient, nous les épinglions à notre tableau de chasse de la tendresse. La ville avait disparu, elle était entrée dans notre déclinaison de bonheur.
Je ne pourrais pas raconter ces deux jours. Il n’y a pas encore de mots suffisamment affranchis de leurs lourdeurs grammaticales pour mériter de figurer en bonne place dans le compte rendu de ces émotions. Lorsqu’elle est repartie à la fin de ce week‑end, j’étais heureux, j’avais hâte de me retrouver seul pour jouir égoïstement de chacun de nos souvenirs. Tout s’était enchaîné si intensément, violemment presque, que j’en étais essoufflé. J’avais besoin de tout relire, de m’imprégner plusieurs fois des plus belles pages que nous avions écrites. Je ne lui ai pas parlé de mes angoisses. Elle ne m’a pas parlé de son soleil. Nous nous sommes contentés de nous-mêmes et nous sommes aperçus que c’était déjà beaucoup.
Pendant quelques temps nos week‑end se sont succédé comme s’ils étaient plus nombreux. Les semaines n’étaient même pas de simples parenthèses, elles n’étaient plus que les inspirations obligées que nous prenions avant notre remontée à la surface. Héléna me paraissait de plus en plus proche de moi. Je voyais en elle tout ce dont je m’étais persuadé au cours de mes brèves accalmies optimistes. Je m’efforçais de l’apprendre par cœur chaque fin de dimanche pour me la réciter au cours de mes nuits solitaires. Mais je me plaisais à oublier un peu d’elle, pour la redécouvrir avec passion à chacun de ses retours. Je lui parlais de plus en plus, avec douceur, avec lenteur. Sa personne flottait toujours en moi, comme une présence discrète et de plus en plus indispensable. Tout était si nouveau, tout était si simple.
Nous sommes presque arrivés au bout de notre parcours. Héléna pourra bientôt revenir dans la région. Elle a fait ses preuves et n’aurait pas de mal à obtenir une nouvelle mutation. Il ne nous reste plus que deux ou trois week‑end et nous serons à nouveau ensemble, à plein poumon. Aujourd’hui, Héléna est bizarre, sa présence ne paraît pas être totale. Il y a dans le balancement de ses regards une espèce d’aller-retour vers un ailleurs dont j’essaie de supprimer l’apparence géographique. Je ne suis pas inquiet, je me dis qu’elle est en train de réaliser que bientôt nous n’aurons plus besoin de ce quai de gare.
Héléna ne peut être belle que pour moi seul. Je ne peux pas concevoir qu’elle puisse traverser les regards de tous ces quelconques qui pénètrent dans sa bulle brune. Ma jalousie est sans faille, elle est un modèle, une perfection. Depuis quelques jours, elle a atteint sa plénitude, elle règne sans partage et ne me permet aucun écart. Je ne puis supporter l’idée que d’autres l’utilisent, profitent des plaisirs qu’elle procure à être regardée et entendue. Je ne puis supporter l’idée qu’elle puisse rire, de peur que ses éclats de joie puissent éclabousser d’espoir les fantasmes pornographiques de certains témoins de son spectacle dont je veux rester l’abonné permanent.
Je la vois, dansante, comme lors de nos premières rencontres, si loin de moi, si charnelle, si courbe. Je la sens prête à m’abandonner, à franchir la dernière marche de cette folie qui nous réunissait, qui nous réussissait. Je la sens prête à oublier l’éclat des multitudes de couleurs qui nous accompagnaient à chaque baiser. Je la sens prête à oublier tout ce que nous nous sommes dit et à éliminer tout ce que nous avions encore à nous avouer. Le trajet n’est pas très long, mais j’ai tout le temps d’imprimer plusieurs pages de ce journal d’angoisse dont les titres sont composés à partir de gros caractères de haine et de désespoir. L’arrêt est comme un entracte, comme la lumière que l’on relâche après une longue projection.
J’ai continué à supporter cette semaine sans comprendre si j’avais envie qu’elle se termine ou s’éternise. Le vendredi suivant est enfin arrivé. Héléna doit être là à vingt et une heures trente- sept, comme d’habitude. Je l’attends, comme jamais je n’ai attendu : parfaitement, scientifiquement même. A moi tout seul, je suis le condensé de tout ce qu’il faudrait savoir à propos de l’attente. Et je conjugue ce verbe à tous les temps de l’impatience. Dans ce combat contre les minutes, tout mon corps et tout ce qui me reste de forces physiques est concentré au centre de mes pupilles. Je sais où je vais la voir apparaître. Je sais de quelle façon elle descendra. J’ai déjà rempli l’espace grisâtre du quai, de l’espoir de sa présence à venir. Lorsque le train est annoncé et entre en gare, j’ai peur de me tromper. J’ai peur.
Je la vois enfin. Ses longs cheveux noirs pendent comme une certitude. Son corps tout entier semble être surligné de soleil. Elle rayonne, comme une promesse, comme un soulagement. Son sourire est violent, il me frappe en plein doute, il me secoue, me relève. Toute ma semaine de noir s’effiloche, s’autodétruit, s’extermine à la vue de ce printemps importé par la S.N.C.F. Elle s’approche de moi depuis une éternité, et déjà je sais que nous allons vivre un week‑end extraordinaire. Elle me parle, je la regarde. Elle me serre, elle m’étouffe et moi je la reconstitue, pièces après pièces. Elle s’excuse. Elle n’a pas écrit parce qu’elle n’avait pas le moral. Son travail, la fatigue… Et elle ne voulait pas m’inquiéter. Je lui dis que ce n’est pas grave, que maintenant elle est là et que nous avons du retard à rattraper.
Mais tout tournait dans sa tête. Avant de rien commander, il s’enfuit brusquement, courut jusqu’à son hôtel et se jeta sur son lit. Une pointe aiguë lui brûlait la tempe. Le cœur vide et le ventre serré, sa révolte éclatait. Des images de sa vie lui gonflaient les yeux. Quelque chose en lui clamait après des gestes de femmes, des bras qui s’ouvrent et des lèvres tièdes. Du fond des nuits douloureuses de Prague, dans des odeurs de vinaigre et des mélodies puériles, montait vers lui le visage angoissé du vieux monde baroque qui avait accompagné sa fièvre. Respirant avec peine, avec des yeux d’aveugle et des gestes de machine il s’assit sur son lit. Le tiroir de la table de nuit était ouvert et tapissé d’un journal anglais dont il lut tout un article. Puis il se rejeta sur son lit. La tête de l’homme était tournée sur la plaie et dans cette plaie on eût pu mettre des doigts. Il regarda ses mains et ses doigts, et des désirs d’enfant se levaient dans son cœur. Une ferveur ardente et secrète se gonflait en lui avec des larmes et c’était une nostalgie de villes pleines de soleil et de femmes, avec des soirs verts qui ferment les blessures. Les larmes crevèrent. En lui s’élargissait un grand lac de solitude et de silence sur lequel courait le chant triste de sa délivrance.
J’avais l’impression que tout était de plus en plus impossible, qu’il y avait un autre moi-même, là-bas. J’étais persuadé qu’il y avait un morceau de mon être pour qui Héléna resterait toujours celle de ce mois de mai où Rémi était parti pour toujours.
Héléna était plus qu’Héléna, elle était en train de devenir un cancer intérieur qui me rongeait. Plus elle était loin, plus elle était floue dans la mémoire de mon miroir et plus je la sentais se rapprocher au fond de moi-même. Elle ne m’habitait plus, elle me minait. Sa présence était si soutenue, si épaisse que les frontières entre mes territoires de douleurs et de bonheurs devenaient de plus en plus imprécises.
Le soir de ce coup de téléphone, je suis sorti. Je voulais savoir si la solitude pouvait continuer à être l’alibi fourni à l’extermination de tous les sourires de mon visage noyé au milieu d’un regard perdu. Une fois de plus je me suis infiltré dans l’un de ces tramways jaunes et une fois de plus, j’ai ressenti les mêmes sensations.
Elles ne sont d’abord que des réactions physiques à l’enfermement et aux vibrations. Puis elles se transforment, deviennent une véritable présence intérieure. Elles sont une partie intégrante de moi-même, elles prennent possession de mes pensées et je me synthétise alors en une espèce de regard vide. Je commence toujours par ressentir une douleur aux tempes qui m’enserre progressivement. Puis mes mâchoires se crispent, les muscles maxillaires s’agitent frénétiquement et la souffrance se fait plus vive. Peu à peu, le reste de mon corps disparaît pour ne plus devenir que l’empaquetage discret et civilisé de cette sensation plurielle dont j’entends de plus en plus distinctement la voix.
Puis il y a le silence, le vide, ou plutôt il y a ce subtil décalage progressif où les voix écoutées finissent par n’être plus qu’entendues. Et, à l’instant même où la sensation parvient au terminus de son parcours, autour de moi, ne subsistent plus que quelques présences orales qui forment, en alternance avec les vibrations du véhicule, une douce mélodie à laquelle je m’habitue de plus en plus.
Il y a quelques heures, Héléna me parlait au creux d’un écouteur gris. A présent je me fabrique une douleur immense, qui m’envoie régulièrement quelques secousses électriques tant les artifices que je déploie pour la rendre vraie me reviennent en pleine mémoire ou en plein espoir.
Tout s’efface, tout s’écroule il ne m’importe plus que mes ciels mémorés il ne me reste plus qu’un escalier à descendre marche par marche il ne me reste plus qu’une petite rose de tison volé qu’un fumet de femmes nues qu’un pays d’explosions fabuleuses qu’un éclat de rire de banquise qu’un collier de perles désespérées qu’un calendrier désuet que le goût, le vertige, le luxe du sacrilège capiteux. Rois mages yeux protégés par trois rangs de paupières gaufrées sel des midis gris distillant ronce par ronce un maigre chemin une piste sauvage gisement des regrets et des attentes fantômes pris dans les cercles fous des rochers de sang noir j’ai soif oh, comme j’ai soif en quête de paix et de lumière verdie j’ai plongé toute la saison des perles aux égouts sans rien voir brûlant
La boîte aux lettres est vide. Je la regarde sans surprise. Pas même quelques mots, pour me faire croire que la parenthèse du week‑end n’est faite que de pointillés. Goutte à goutte, l’angoisse continue à se déverser. Peu à peu elle devient soupçon. De plus en plus elle ressemble à de la jalousie et ainsi peut revenir à son point de départ.
Derrière mes yeux, Héléna est là. Elle me montre du regard, elle me nargue. Je regarde toujours cette boîte et elle est là à sourire de me voir abattu devant ce vide qu’elle m’a fait parvenir… Je l’entends rire dans l’en dedans de ma chair. Je suis en train, en quelques secondes, de lui fabriquer le week‑end sucré auquel je n’ai pas participé. Je ne contrôle plus les images que je fabrique, je les laisse s’installer, je les laisse soutenir un siège qui risque d’être très long.
Je suis sorti. Héléna est partout. Elle est dans toutes les silhouettes de brunes. Je la vois toujours de dos, avec quelques-uns autres, toujours prêtes à se retourner pour ne pas me sourire. Je décide de l’appeler, de vérifier son existence. Je ne suis même plus tout à fait sûr d’être retourné la voir après la mort de Rémi. En quelques minutes je suis revenu en arrière.
Je suis retourné sur la place du marché. Je suis allé voir si la fenêtre était toujours fermée. Elle m’a donné son numéro au magasin, il y a trois semaines à peine, mais en me recommandant bien de ne l’appeler qu’en cas d’extrême urgence. Je me sens dans un cas d’extrême urgence. Il me faut patienter un long moment avant que le standard ne me la passe. Au creux de mon écouteur je n’entends plus que mon souffle court et j’essaie de discerner quelques indices de vie là où elle se trouve. Elle arrive enfin.
‑ Que se passe-t-il ?
Je la devine un peu affolée. Je lui dis que j’ai seulement envie de lui parler, qu’elle me manque, que sans elle le week‑end a été trop long. Je lui dis que j’attendais une lettre. J’aligne toutes ces banalités, une à une, sans même m’en apercevoir. Elle répond par demi- mots qu’elle empile sur des silences qui me pèsent. Je lui parle de son dernier week‑end et elle me parle du prochain. Je lui demande si elle pense à moi et elle, elle veut savoir quel temps il fait ici… Je lui dis que je l’aime, comme la première fois, elle me répond qu’elle le sait, que je lui manque aussi, que l’inventaire a été long et pénible. Elle me fait clairement comprendre qu’il faut qu’elle retourne travailler. Je l’embrasse et raccroche avec hésitation.
Je regrette déjà de l’avoir appelée. Je ne suis pas rassuré, je suis dans la situation de celui qui ne comprend rien, de celui qui ne peut se résoudre à comprendre que rien ne se passe, que tout est comme avant. Je sens seulement un mur de béton qui se construit lentement autour de moi. On aurait dit que sa voix était fabriquée, qu’Héléna n’était née que pour être au bout du fil de n’importe quel téléphone. On aurait dit que la distance qui nous séparait était un mensonge en face de nos regards qui se devinaient. C’est ce soir-là que j’essayais d’envisager Héléna autrement que brune, autrement que ma brune. J’essayais de la voir dans une autre ville, de l’entendre parler, rêver. Un jour j’irai la voir là‑bas, j’irai voir si elle est la même sous ce fameux soleil provençal. J’irai la voir sans le lui annoncer, pour qu’elle ne soit pas prête, pour qu’elle soit comme elle est toujours, quand elle est sans moi.
Je vais publier quelques extraits supplémentaires de ce premier roman écrit il y a quarante ans et retravaillé il y a 25 ans. Nous retrouverons dans ces passages qui se suivent, le narrateur, qui souffre de l’absence de Héléna : elle est partie, assez loin, ils se voient de moins en moins souvent »
C’était la dernière semaine de novembre, un mardi. Ce soir-là, Héléna m’a téléphoné. Simplement pour me dire qu’elle ne pourrait pas venir le prochain week‑end. Il y avait un inventaire à effectuer obligatoirement avant les fêtes de fin d’année. C’est curieux, mais je m’y attendais. Je ne lui ai presque rien dit, je ne l’ai même pas interrogé. J’avais la sensation d’être à nouveau entré dans une des courbes de la spirale qui ne me quittait pas depuis presque deux ans. Je me suis même entendu lui dire que ce n’était pas grave, qu’on en serait d’autant plus heureux de se retrouver la semaine d’après. Elle m’a dit que c’était pas marrant un inventaire, qu’il leur faudrait rester enfermés dans le magasin pendant deux jours. Je ne l’écoutais même plus, j’étais déjà tombé entre les griffes de cette angoisse monstrueuse que je connaissais trop bien. Elle m’a dit quelques mots d’amour auxquels j’ai répondu par quelques soupirs qu’elle ne pouvait entendre.
Je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi il faudrait attendre quinze jours de plus. Je m’étais habitué à ce rythme hebdomadaire. Les trois premiers jours de la semaine se vivaient dans l’écho du week‑end, et les deux suivants étaient comme un souffle que l’on retient avant de prendre une nouvelle bouffée d’air frais. Je ne lui en veux pas. Je m’oblige à ne pas voir la situation en noir. Je me dis que je recevrai une lettre, certainement plus longue que d’habitude. Elle remplacera un peu ce week‑end qui nous a été volé.
Je vis cette fin de semaine un peu bizarrement, avec cette boule d’angoisse que j’entends rouler au creux de mon estomac à chacun de mes déplacements. Je n’ai rien fait, je n’ai même pas attendu. J’ai, une fois de plus, eu la sensation de ne vivre qu’une histoire toute simple dont je n’étais que le témoin. Je me sens plus que jamais inscrit dans le provisoire.
Tout n’était finalement que provisoire, son absence, ce silence qui étouffe, ce dimanche si creux, si terriblement « dimanche ». Tout n’est que provisoire, je me sens de passage au milieu de cette histoire dont je distingue de plus en plus les contours de la fin dans l’agonie de ce week‑end.
Italian chemist and writer Primo Levi (1919-1987).
Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empêchent la réalisation de ces deux états limites sont du même ordre : elles tiennent à la nature même de l’homme, qui répugne à tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir ; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance. Ce sont enfin les inévitables soucis matériels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dérivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du même coup supportable.
Ecoute moi Oui toi Il faut que tu bouges Ouvre les yeux Sors de ton cirque à clique Sens la douce caresse de tes cils Souviens toi tu es vivant Non tu ne rêves pas Tu ne le sais plus Tu ne le peux plus C’est pour toi que je parle Homme enfoui Homme englouti Homme avalé Homme digéré Referme ta bible numérique Essaie Essaie tu verras Pense Regarde Le monde est là Il t’observe Il attend et t’espère Il a pris ses belles couleurs C’est pour toi elles brillent Ecoute moi Oui écoute moi Il faut que tu résistes
J’étais assis dans le tram, celui qui remonte la grande rue. Le revolver que je me suis procuré quelques heures avant de rencontrer cette peut-être Brigitte me frotte le pli de l’aine. Il faut dire que le canon est plus long que je ne l’aurais imaginé, et puis je l’ai bien enfoncé dans mon jean, sous mon blouson. Je n’imaginais pas aller quelque part. J’étais assis dans le tram.
Et puis tout avait commencé un même jour, au même endroit. Je revenais vers cette après-midi moite d’un automne d’il y a deux ans. Mais aujourd’hui, le tram n’est pas le même, la grande rue est différente. Aujourd’hui, je suis dans ses entrailles, je l’accompagne dans son entreprise de destruction.
Les passagers sont nombreux, mais ils ne forment pas ce bloc compact qui empêche de les distinguer chacun. Lorsque je me suis levé, personne n’a réagi. Bien sûr, je ne suis encore qu’un autre. Puis j’ai sorti mon arme, calmement, et j’ai tiré, plusieurs fois.
Il y a eu des cris, des pleurs, et puis ils se sont jetés sur moi. Ils ne veulent pas que je m’échappe.
Des semaines se sont empilées tout autour de moi. A chacune d’elles passée, c’est une pierre qui se rajoute au mur qui m’entoure. Je ne suis plus qu’un symptôme de vie. Je me contente de subir les enchaînements biologiques d’une existence en sursis permanent.
J’attends. J’attends qu’il se produise quelque chose. Ce soir j’ai réussi à parler, ou tout au moins à laisser échapper quelques sons en direction d’une fille qui aurait peut‑être pu s’appeler Brigitte. Après un parcours de circonstances anecdotiques, nous nous sommes retrouvés dans l’intimité d’une pièce rendant son office de chambre du mieux qu’elle pouvait. La conversation devient de plus en plus une entreprise de destruction du mur mitoyen qui nous séparait encore. A chaque mot qui sortait s’en rajoutait un autre qui le poussait vers une espèce de silothèque ou nous engrangions faux souvenirs et avenirs prémédités.
Le temps filait, tout doucement, et le moment venait où les mots ne suffiraient plus à remplir les creux de nos silences. Puis tout naturellement, elle est venue s’inscrire sur le tableau noir de mon attente et j’ai refermé les bras sur cette bouée qu’elle essayait de me lancer. Son corps était magnifique, et ses imperfections lui donnaient une coloration particulière que nuls artifices industriels ne seraient parvenus à lui offrir. J’éprouvais au cours de cette nuit des plaisirs intenses, des plaisirs violents. Ils étaient comme l’aboutissement, comme la conclusion, le point final d’une histoire un peu difficile, qu’on a pris plaisir à lire, mais qu’on est satisfait de laisser.
C’est le lendemain, au jour, quand tout le monde s’est éveillé, quand nous nous sommes nettoyés de tous les fantômes de la nuit que j’ai vu que ce jour serait le dernier. La personne que j’avais admise entre les parenthèses de mon angoisse, avait dans sa silhouette générale, dans le demi-sourire béat qui l’habitait le reflet involontaire d’une sensation qui m’obsédait. La chambre était maintenant lumineuse et tout ce qui n’était dans la nuit que soupçons devenait désormais emblème de façade. Chaque décoration était le résultat d’une longue et mûre réflexion à propos de l’inutilité de l’œil dans le choix du beau. Tout respirait la répétition d’une histoire qu’on croit merveilleuse parce qu’elle entraîne au- delà du lexique habituel. Et surtout il y avait cette odeur, cette odeur humaine. Un par un, j’enfilais mes vêtements et aucun son ne sortait de ma bouche. Le corps que j’étreignais cette nuit avait entamé une série de mouvements sous les draps. Les formes qui se devinaient étaient toujours aussi agréables, mais elles appartenaient déjà à une autre histoire. Quand elle m’a demandé si on se reverrait, je me suis contenté de lui sourire, gentiment, mais toujours sans rien pouvoir lui dire.
Quand je suis sorti, j’étais presque apaisé. Non pas satisfait, je ne savais depuis longtemps ce que cela voulait dire, mais apaisé. Simplement. J’étais arrivé à ce point où la douleur, la lassitude et la haine en conjuguant leurs efforts s’étaient transformés en une espèce de béatitude moyenne.
Plus rien ne pouvait m’arriver. Je sentais bien que le jour était venu, le seul jour, le dernier jour.
Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain, Étendre ses désirs comme un profond feuillage, Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage, La sève universelle affluer dans ses mains !
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face, Boire le sel ardent des embruns et des pleurs, Et goûter chaudement la joie et la douleur Qui font une buée humaine dans l’espace !
Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre. S’élever au réel et pencher au mystère, Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.
Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise, Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau, Et comme l’aube claire appuyée au coteau Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…
Flash J’ai tiré le rideau noir de mes lointains souvenirs Sourires en fleurs Pleurs en pire Lumières mauves sur la scène Regarde et lève-toi Elles te saluent les traces Du bel hier
Depuis quelques jours, tout s’accélère. Je sens bien que la mort est entrée en moi par une porte dérobée que j’ai toujours eu l’idée de laisser entrouverte. Je la sens bien qui rôde, mais je ne sais pas encore ce qu’elle est venue faire. Je ne sais pas encore qui de nous deux est le maître. Je ne vois plus, je ne pense plus qu’en noir et blanc. Depuis ce mardi où Héléna a été exécuté toutes les couleurs ont revêtu leur tenue de deuil.
Tout s’accélère, je ne vois plus personne, nulle part. Je n’ai plus parlé à personne depuis plusieurs jours, j’ai oublié le sens des mots.
Ce n’est plus un malaise qui est en moi, c’est moi qui ai pénétré en lui. Je l’ai pénétré avec fureur, avec douleur. Je suis entré en lui par les chemins de la haine. Je suis en lui, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’aboutissement. Tout cet univers de choses qui m’entourent et m’attendent ne me produit pas plus d’effets que la vision d’un amoncellement hétéroclite d’objets inanimés et sans importance. Quand j’erre dans ce monde en putréfaction, j’ai la nette impression que tous mes sens se sont regroupés en un seul. C’est une sensation, une oppression plus qu’un sens, et il est si nouveau qu’au début il désoriente, il déséquilibre, il inquiète. Lorsqu’il naît, il est tout d’abord comme une boule de coton au creux du ventre. Puis il se diffuse dans tout le corps, il envahit tous les autres centres de perception, et peu à peu, je ne suis plus qu’une déchirure, qu’un trou dans ce qui entoure tous les autres.
Le temps ne s’écoule plus pour moi, il s’agite par vagues successives au fur et à mesure que je me rapproche du bout. Je n’espère plus rien dans ce qu’il me reste de chemin à parcourir. J’ai abandonné mon statut de vivant, je n’en suis même plus l’apparence. Même si demain existe dans l’ascension vers la décomposition totale, je me suis définitivement arrêté. Je me suis arrêté à hier, à un seul hier, un hier que je ne partagerai plus jamais avec personne. Mon hier à moi, je le garde bien au chaud, au creux de ce qu’il me reste de souvenirs. Mon hier, je ne le distribue pas en pâture aux langues déliées. Ce hier, c’est le seul fil qui me reste, c’est mon tombeau, c’est mon arme. C’est vous, c’est tous qui me l’avez fabriqué depuis que les Mardis de novembre ont été introduits dans mon calendrier.
Un jour, peut-être que je reviendrai à aujourd’hui, mais il m’aura fallu couper les fils. Et je ne saurais pas de quoi sont faits les lendemains.
Je suis retourné chez mes parents pour quelques jours. Je voulais éprouver ma souffrance dans un autre lieu que celui de la solitude. Tout était difficile à supporter, ils auraient tant voulu savoir ce que je ne pouvais à peine imaginer. Ils voulaient m’aider, ils voulaient me remettre sur les rails, me refaire une santé, m’aider à retrouver le moral… Mais moi, je ne les écoutais même plus, je ne les entendais pas.
De toute façon, depuis quelques jours, je n’entendais plus rien, ni personne. Le seul son qui accompagnait mes silences était celui produit par les battements de mon cœur qui se répercutaient très nettement dans le vide de mon crâne.
C’est samedi soir. Je suis retourné dans le bar où j’avais passé ma dernière soirée avec Rémi. Rien n’a changé. Dès que je suis entré, l’odeur un peu particulière m’a frappé en plein souvenir. C’est une odeur indéfinissable parce que constituée de multiples mélanges. Mais on ne l’oublie pas, elle s’incruste, elle s’installe secrètement dans un coin tranquille de notre mémoire et à la première occasion, elle réapparaît. Les personnages ne sont pas les mêmes, mais les visages sont identiques. Je suis seul à ma table, comme beaucoup, et je sens les regards des autres qui s’efforcent de s’approprier quelques particules de ma souffrance. Je bois et je pleure. De tous ces liquides qui m’inondent je m’entoure avec délice. La bière que je bois, un peu aigre, un peu amère, rime bien avec ma grisaille intérieure. Elle me pénètre calmement, et imperceptiblement me conduit aux limites de ce que je crois être le bout. Ma douleur est de plus en plus vraie, de plus en plus formée. Elle se répand, s’insinue dans tout ce qui subsiste aux quatre coins de ce monde visqueux. Elle se heurte aux sons métalliques d’une musique de fond et me revient aux oreilles imprégnées de mélodies plaintives. Elle se heurte aux couleurs mauves des tentures et me revient par plaques noirâtres et jaunâtres. Elle se heurte à leurs regards vides et me revient encombrée de questions sans réponses.
Je passe encore quelques minutes à boire et à tirer de mon cerveau les dernières images nettes qu’il peut produire. Je ne sais même plus ce que je cherche au fond de ma mémoire. Lorsque je me lève pour sortir, je sens qu’il y a du Rémi dans ce geste banal. Je sens que je ne reviendrais plus dans ce lieu.
Je marche dans la ville endormie, dans la ville fantôme. Je marche et je ne sais plus si j’entre dans la ville ou si c’est elle qui me pénètre. Je suis dans la ville, elle est en moi. Nous sommes un et nous nous livrons une bataille sans merci. C’est une bataille de deux corps déchirés, de deux corps dont la cervelle est tiraillée de tous les côtés. Je la sens qui vibre à chacun de mes pas, je me sens vibrer à chacune de ses secousses. Je la sens qui respire, qui s’excuse de sa noirceur. Je la vois qui essaie de briller, je la vois qui tend l’échine pour que ressorte l’éclat vertébral de ses deux rails centraux. Elle pourrait être fière, rassurée par la présence géométrique de ces bouts de métal. Et pourtant ils lui font comme une cicatrice qui ne cesse de se rouvrir.
La nuit est belle. Elle m’accueille dans sa fraîcheur comme elle accueille la ville dans son humidité. Mon cœur bat très fort, comme si j’avais raté une correspondance importante, une correspondance pour une ville où même quand il pleut les gens peuvent sourire.
Héléna, notre rêve est fini. Il était si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacé. Il ne te voulait plus comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire à chaque retour. Il te voulait pour être un couple, pour dire aux autres « regardez-moi, je suis un homme, elle est à moi ».
Quand t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet ailleurs qu’on voit sur les photos glacées des magazines de salle d’attente. Je savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort, qu’il en oublie de laisser une chance à toutes les couleurs. Je savais que tu oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.
Moi, je t’ai rêvé avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte, où il hésite entre le présent et le passé, je t’ai rêvé. J’y ai mis toutes mes forces, j’ai rassemblé tous mes souvenirs de toi, de nos premières rencontres et j’en ai fait de multiples paquets à déguster les yeux fermés sans modération. Je t’ai rêvé si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais. J’étais bien à te faire vivre, à te faire rire à te fabriquer des souvenirs que je suis le seul à connaître. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du sommeil.
Héléna notre rêve n’était pas terminé. Tu m’as réveillé, t’as plus voulu que je t’invente d’autres couleurs. T’as plus voulu que je t’écrive des mots que je suis le seul à trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux. Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas mouillés quand tu sors de sous la douche. T’es fraîche et ta peau est tendue. Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais Héléna, je t’aimais nue au milieu de la pièce à attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour que je parle à ta peau, à tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espère la rencontre. J’aimais ton désir d’abord discret comme une brise qui se lève, léger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit, qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche et puis qu’on sent.
Souviens-toi Héléna, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en élément du décor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de ma souffrance, là, juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalé de travers. Et toi tu haussais les épaules, parce que ce n’était pas normal. J’aurai pas du crier, j’aurai pas du pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gémit, tu voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autorité sur ses propres sentiments.
Aujourd’hui, t’es partie Héléna, t’es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a prise et me laisse subsister… Mon corps est de bois, il est étendu, irrémédiablement. Je me sens si lourd, si creux, si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se déplacent vers d’autres, qui les attendent ou qui les espèrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.
Héléna, je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est si achevé. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustée. Fondamentale. Elle s’est cristallisée dans le prolongement douloureux de ton départ définitif.
Le malaise n’existe plus, il n’a jamais existé, et n’existera jamais. Le malaise n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque temps…
Sur les fragiles rives de notre humanité en souffrance Déferlent des torrents de haines Le vent mauvais qui les pousse est une insulte à la mer et ses vagues Sur le chemin défoncé de nos restes d’espérance J’avance en pleurant les grands absents La force d’aimer a quitté les amputés du sourire Les mots crépitent sur les écrans tâchés de sang Chacun se fige dans une morale glacée Les soirs où j’ai honte de cette agonisante humanité Je rêve que l’oiseau des océans qui sommeille Dans l’arrière-pays de ma lourde tête S’envole en riant
« Héléna, il est mardi, un mardi débutant, et je t’écris parce qu’il ne peut en être autrement, parce qu’aujourd’hui il y a tant de mots qui se sont fait mal, qui se sont salis pour te faire disparaître que je vais leur donner une nouvelle chance, une dernière chance, pour te parler. Je sais maintenant que tu es partie. Je l’ai appris par hasard, quelques jours après. Mais ça n’a pas d’importance, tu es partie, et je suis là, à attendre. Je crois que vendredi la gare sera infiniment petite en l’absence de ces deux êtres qu’elle regardait se retrouver chaque semaine. Héléna, tu es partie, parce qu’on t’a poussé. Tu as terminé ton voyage sur une autoroute.
Tu es partie, un an après Rémi. Et aujourd’hui, je suis seul, définitivement. Je n’ai plus personne à qui montrer que même les hommes pleurent. Je n’ai plus personne. Mes larmes, c’est tout ce qui me reste de toi, c’est tout ce qui me restera de toi. Je les garde précieusement, et les enferme au plus profond de ma haine. Et je les ressortirais, chaque soir, chaque jour où tu viendras m’inonder de ta présence. Je reste seul au milieu de cette foule de coupables qui ont lu leur journal du matin avant moi et ce soir pourrissent un peu plus dans leurs pantoufles en s’inoculant toutes leurs inepties nationales. Je reste seul parce qu’un des leurs, un de ceux qui font rimer le bonheur avec leur réussite commerciale a voulu te sortir de ce qu’il croyait être un trou. Je ne le connais pas ce conducteur du mardi, je ne le connais pas mais je le suppose et je l’imagine…
Je n’en veux pas à tes parents de ne pas m’avoir prévenu. Ils ne m’aimaient pas et je le leur rendais bien, de toute façon cela n’aurait rien changé, ni pour toi, ni pour moi. Aujourd’hui, je suis seul, et mes larmes sont mon seul lien avec toi, avec ce monde dans lequel nous avions essayé d’ouvrir des parenthèses. Je ne sais pas ce que sera demain. Je ne vis pas pour demain, je ne vis pas pour aujourd’hui. Je ne vis plus, je suis le prolongement du dernier cri que tu as dû pousser. Et, comme la lumière des étoiles, qu’elles naissent ou qu’elles meurent met plusieurs années avant de nous atteindre ce cri mettra plusieurs années avant de s’éteindre. Ce cri, qui est le tien, qui est entré en moi par l’intermédiaire d’un banal coup de téléphone, ce cri, il grossit chaque seconde, il s’amplifie merveilleusement. Il puise son énergie dans les soutes de la haine et de la souffrance que je croyais avoir refermées pour plus longtemps. Ce cri, il ne pourra plus disparaître, il ne pourra que se poursuivre, se prolonger. Il faudra pour cela qu’il en fasse naître d’autres, beaucoup d’autres. Il sera alors cri de haine, de douleur ou de désespoir et peut être alors il aura terminé sa course.
Hier je pleurais pour Rémi. Avec toi. Aujourd’hui je pleure pour toi. Seul. Je pleure et les quelques lignes qui me resteraient à t’écrire me sont de plus en plus pénibles, parce que je sais que demain tous ces mots se seront tus. Définitivement. Héléna, j’aurais tant voulu commencer un nouvel été avec toi, ici, ailleurs peu importe, mais avec toi… «
Il y a quarante trois ans, j’écrivais un roman, mon premier : « quelques mardis en novembre » , 15 ans après je décidais de le retravailler. Ce fut un long et éprouvant travail. Arrivé au bout de ce difficile combat, je décidais d’envoyer le manuscrit à quelques maisons d’édition : le directeur littéraire de l’une d’entre elles, Yves Berger, fut séduit par ce premier manuscrit, et m’encouragea à écrire d’autres romans : ce que j’ai fait. Je raconterai plus tard, les détails de ce début d’aventure littéraire. Aujourd’hui, emporté par l’émotion de la relecture de mes premiers écrits, je décide de partager avec vous les 20 dernières pages de ce roman, pleines de mélancolie. Nous sommes à la fin du récit, le narrateur vient d’apprendre que celle qu’il aimait éperdument, Héléna, a disparu, emportée par un chauffard dans un accident de la route…Il est perdu…
…Je suis allé au siège du journal local. Je leur ai demandé s’il était possible d’avoir les journaux de la semaine dernière. Ils m’ont amené un tas de papier grisâtre dans lequel je trouverais peut-être la dernière trace d’Héléna. Je ne sais même pas ce que je cherche, je ne sais même pas ce que je veux. Bien sûr, sous la rubrique des faits divers je ne trouve rien. Il ne s’agit que d’un banal accident de la circulation. En plus il a eu lieu dans une autre région. Il n’y a donc aucun intérêt à gaspiller du papier pour relater un événement qui n’aurait pu même pas m’intéresser.
C’est en lisant la rubrique nécrologique que j’ai compris que le coup de téléphone de tout à l’heure était bien réel. « Madame et monsieur Vaudour ont l’immense douleur de vous apprendre le décès accidentel de leur fille Héléna dans sa vingt- deuxième année. Ni fleurs, ni couronnes, ni condoléances. La cérémonie et l’inhumation, à la demande de la famille se dérouleront dans la plus stricte intimité »… Mes yeux ne se détachent pas de ces lignes, où quelques lettres se sont aujourd’hui arrangées pour écrire une formule de mort. J’en veux à cet alphabet parfois capable d’écrire les plus beaux mots d’amour, mais qui aujourd’hui, avec la complicité d’un papier de mauvaise qualité annonce aux citoyens cultivés qu’un des leur est parti pour toujours.
Je n’achète jamais le journal, je ne pouvais pas être au courant. De plus, pendant la semaine, je vis avec des horaires un peu décalés. Quand les autres rentrent chez eux, moi j’en sors. Et puis le retour d’Héléna était si proche, je ne pouvais pas m’imaginer même dans mes moments les plus noirs qu’elle aussi pouvait ne plus revenir.
Je n’arrive plus à penser, il faudrait que j’aie du remords, il faudrait que je m’en veuille de n’avoir rien fait, de n’avoir pas su, de n’avoir pas été là. Il faudrait que je remonte le temps jusqu’à ce mardi soir où Héléna m’a quitté par deux fois.
Il est cinq heures, je marche. J’ai toujours le journal à la main. J’ai les dents si serrées que j’en ai les mâchoires douloureuses. Je marche, tout droit. Héléna, décédée, accidentellement. J’ai ces mots en tête, et à force de les entendre, à force de me les répéter, je ne les comprends plus, ils deviennent de simples sons qui rythment mes pas. J’accélère pour vérifier si je peux contrôler quelques-uns uns de mes muscles.
Il est tard, je ne sais pas ce que j’ai fait de ma journée. Je ne suis pas allé au ciné‑club, je ne les ai pas prévenus. Je suis assis devant un verre de bière. Je n’ai plus aucune sensation. Je suis la sensation elle-même. Je suis une sensation, un bouquet de sensations à la recherche d’une victime. Je suis le cri qui a déjà eu lieu et qui attend d’être entendu. Je suis la souffrance qui s’excuse de ne pas être plus forte. Je suis en train de passer dans une journée placée sous le signe de la pluie, placée sous le signe du lundi. Une journée où le seul symptôme de vie tient en quelques lignes au milieu d’un mauvais journal de province.
Il fait nuit. Partout. Je pleure sur un grand lit. J’ai vu que le journal n’était que de papier, je me suis souvenu que tout ce dont je croyais être sûr ne m’avait été annoncé que par des objets inanimés. Je voudrais que les lettres de papiers n’existent jamais, que les mots transportés dans des câbles électriques ne puissent être que fabriqués. Pourtant je sais aussi que partout des yeux se sont promenés et se promènent encore sur les mêmes lettres. Je sais que partout il y en a d’autres qui continuent à rire, à espérer. Je sais que partout il y a des jeunes filles qui pourraient s’appeler Héléna et qu’on les attend, qu’on les attend pendant que d’autres s’efforcent de les supprimer « accidentellement » dans leurs magnifiques cercueils d’acier. Il est de plus en plus tard, et je vais t’écrire Héléna, je vais t’écrire cette lettre que tu aurais pu attendre, pour demain, pour tous les autres jours…
J’aime republier certains de mes textes, tout simplement parce que lorsque je les relis j’éprouve toujours la même émotion.
Je n’en peux plus du bruit de la peur, Je n’en veux pas de la suie grasse de vos haines, Je n’en veux plus des complaintes aux rimes dures. Parlez-moi de la mer, je vous en prie. Où sont les vagues, Où sont-elles ? Entendez le vent, Il pleure, vous dis-je, On l’oublie,
Il est seul, il appelle. J’entends son chant qui ondule, Mes yeux se ferment, Petites larmes coulent. Vagues amères, Douces et belles, Sur les rives de mes lèvres muettes Ont répondu, ô vent, à ton appel. Parlez-moi de la mer je vous en prie…
Flash J’ai tiré le rideau noir de mes lointains souvenirs Sourires en fleurs Pleurs en pire Lumières mauves sur la scène Regarde et lève-toi Elles te saluent les traces Du bel hier
Silence pluvieux, J’ai la mer au bord des yeux. Dans le loin bleu De mes mémoires salées, Deux ailes se sont envolées. Vent d’hier, Sur les vagues les a posées. Explose l’écume, S’envolent perles de brume. Regarde la mer belle. Sur la plume de tes mots A la feuille amarrée, Mer a chanté, Mer a soufflé.
La
pluie a cessé. Je sors. J’ai la sensation d’être en pointillé, d’émerger d’une
longue nuit. J’ai envie de rentrer chez moi, par le bus. J’aime les bus, je m’y
sens bien. Je trouve extraordinaire de pouvoir partager aussi intimement
quelques minutes de vie dans un si petit espace. Il y a une espèce de magie
dans ces moments où tout le monde s’essaye à la pensée mélancolique. On se
croirait dans un colloque du silence. Chacun s’efforce d’apporter sa
contribution à la construction de cette atmosphère. Personne ne semble avoir
conscience qu’il ne se contente que de se déplacer, d’aller d’un point à un
autre. Certains parlent, murmurent plutôt, et cela ne fait que rajouter à la
solennité de l’instant. Les bribes de phrases perçues plus qu’entendues se
rejoignent d’un bout à l’autre du véhicule et tissent une toile d’araignée à
laquelle les pensées de chacun s’accrochent. Lorsque tout est fini, lorsqu’il
faut quitter ce domaine clos, la sensation est bizarre. On se croirait
débarquant dans un port inconnu, l’air entre à pleins poumons, et l’on regrette
la rapidité du voyage.
Le
soleil est bas, il en est à ce niveau d’indécision que les encyclopédistes de
la littérature romantique appellent le crépuscule. Pour ma part, je vois une
lumière basse qui enveloppe le quartier dans une espèce de coton inconfortable.
C’est une sensation multidirectionnelle, et c’est peut‑être cela qui la rend si
digne. Quand une lumière est si présente, quand elle vous pénètre, quand elle
vous essouffle, quand elle se subtilise à votre ouïe, qu’elle calfeutre les
regards et donne aux mots qui sortent des bouches des goûts exotiques, alors,
il est temps de se nouer la gorge, il est temps d’y croire à cette fameuse
grandeur crépusculaire.
J’arrive
chez moi un peu après souper. Le retard, comme d’ailleurs tout ce qui émane de
ma personne, ne pourra être qu’universitaire. Il aura le privilège d’être
affranchi et anobli avant d’avoir pu se transformer en insouciance ou
incorrection. Sur la table de la cuisine un couvert m’attend avec fierté. Ce
repas que je prends seul me donne de l’importance, m’installe officiellement
dans le statut de celui qui est trop occupé pour s’attarder à de basses considérations
horaires. Je regarde autour de moi, tout semble être mis en place pour rimer
avec simplicité et honnêteté.
Je puise toujours dans mes réserves, ici un extrait d’un roman que j’ai écrit il y a prés de 40 ans, « Quelques mardis en novembre ». Je ne pense en avoir déjà publié d’extraits. Ici, nous sommes à la fin du roman, le narrateur écrit à Héléna, qui a récemment disparu « .
J’aime la poésie de ce passage
Héléna,
notre rêve est fini. Il était si beau. Ce matin la grande rue n’en finit plus
de s’étirer. Tu ne la traverseras plus. Un autre t’a effacé. Il ne te voulait plus
comme je t’aimais. Il te voulait facile et sans questions, un sourire à chaque
retour. Il te voulait pour être un couple, pour dire aux autres
« regardez-moi, je suis un homme, elle est à moi ».
Quand
t’es partie je savais que tu oublierais notre ville. Je savais que tu n’en
voudrais plus, je savais que quand tu reviendrais t’aurai la nostalgie de cet
ailleurs qu’on voit sur les photos glacées des magazines de salle d’attente. Je
savais que t’aimerai le soleil. Ce soleil qui brille tout le temps, et si fort,
qu’il en oublie de laisser une chance à toutes les couleurs. Je savais que tu
oublierais qu’il y a du bleu dans le gris quand on sait le supporter.
Moi,
je t’ai rêvé avec application. Chaque soir, chaque moment où le temps flotte,
où il hésite entre le présent et le passé, je t’ai rêvé. J’y ai mis toutes mes
forces, j’ai rassemblé tous mes souvenirs de toi, de nos premières rencontres
et j’en ai fait de multiples paquets à déguster les yeux fermés sans
modération. Je t’ai rêvé si fort, si vrai que je ne savais plus si je dormais.
J’étais bien à te faire vivre, à te faire rire à te fabriquer des souvenirs que
je suis le seul à connaître. Et quand vient le matin, quand vient la fin, je me
souviens de toi, de toi, de ton corps qui vibre quand on l’effleure au creux du
sommeil.
Héléna
notre rêve n’était pas terminé. Tu m’as réveillé, t’as plus voulu que je
t’invente d’autres couleurs. T’as plus voulu que je t’écrive des mots que je
suis le seul à trouver beau. Et pourtant tu m’aimais, je le sais, je le veux.
Tu faisais des efforts pour ne pas me le dire. J’entends encore tes pas
mouillés quand tu sors de sous la douche. T’es fraîche et ta peau est tendue.
Le bout de tes seins est dur comme un noyau de cerise. Je t’aimais Héléna, je t’aimais
nue au milieu de la pièce à attendre d’avoir froid pour que je te serre, pour
que je parle à ta peau, à tes seins, tes cuisses et ta bouche qui espère la
rencontre. J’aimais ton désir d’abord discret comme une brise qui se lève,
léger, insignifiant, juste pour dire qu’il arrive et puis le vent qui grossit,
qui gonfle, le vent qu’on entend, qu’on touche, qu’on sent.
Souviens-toi
Héléna, comme j’avais mal quand tu m’ignorais, quand tu me transformais en
élément du décor. J’avais mal et je te le disais. Je te montrais l’endroit de
ma souffrance, là, juste au-dessous du sternum, comme un morceau avalé de
travers. Et toi tu haussais les épaules, parce que c’était pas normal. J’aurai
pas du crier, j’aurai pas du pleurer. Tu voulais plus d’un homme qui gémit, tu
voulais quelqu’un qui ait de la poigne, de l’autorité sur ses propres
sentiments.
Aujourd’hui,
t’es partie Héléna, t’es partie, et moi je reste seul dans cette ville qui t’a
prise et me laisse subsister… Mon
corps est de bois, il est étendu, irrémédiablement. Je me sens si lourd, si creux,
si terne, si triste. Dehors des gens bougent, ils se déplacent vers d’autres,
qui les attendent ou qui les espèrent. Ils parlent, de la vie, de leur vie.
Héléna,
je ne souffre plus, je suis calme. Tout est devenu si clair pour moi, tout est
si achevé. L’angoisse a disparu, elle a fondu. La haine s’est incrustée. Fondamentale. Elle s’est cristallisée dans le
prolongement douloureux de ton départ définitif.
Le
malaise n’existe plus, il n’a jamais existé, et n’existera jamais. Le malaise
n’existe plus, il est moi, et plane au-dessus des autres pour encore quelque
temps…
Un extrait de mon premier roman…Écrit il y a plus de quarante ans, jamais publié mais que j’aime, évidemment, beaucoup…
Héléna notre rêve était si beau. Je te voulais si différente. J’ai si mal quand tu ressembles. J’ai si mal quand tu t’assembles. Je te veux sans les autres. Cette nuit tu dansais et je sais que ce n’était plus toi. Toi t’étais partie, toi t’étais ailleurs quelque part au fond de mon désespoir. Celle qui restait, celle qui dansait c’était une autre, elle était un peu moins brune, un peu moins grande. On l’aurait prise pour n’importe qui, tant elle s’agitait, tant elle riait. Il est si beau ton corps quand il attend, il est si beau quand il hésite. Quand il s’agite quand il occupe l’espace des autres, je ne comprends plus, je perds le fil et j’ai peur.
Cette nuit nos regards ne se sont pas croisés. Il y avait trop de corps, trop de vies qui se cherchent. Cette nuit nous n’avons pas progressé. Cette nuit, il y avait les autres et moi je ne dors pas, je ne dors plus. Tu es partie avec celui qui ne m’a pas vu, qui ne me verra jamais. Pourtant je t’ai parlé, j’ai trouvé quelques mots, des beaux, de ceux qu’on attend chaque matin. Je te les ai offerts mais toi t’entendais pas, t’entendais plus. Ce soir t’étais partie, t ‘étais partie sans moi. Et moi quand je t’ai dit « écoute petite, écoute, tout se désespère, vent de panique, regarde petite, regarde » tu m’as regardé en souriant et t’es partie. Tu m’as dit que tu avais besoin de bouger, que t’avais envie de danser et de voir les gens autrement qu’en file indienne accrochés derrière leurs chariots. Moi je ne comprenais pas qu’on ait besoin de danser pour être heureux, je t’ai dit que je pouvais t’offrir des phrases aussi belles qu’un tango, je t’ai dit que j’étais prêt à passer la nuit à te regarder, rien que pour que tu existes. Mais toi tu ne voulais pas, tu ne comprenais pas ce que je voulais, t’aurais voulu que je te propose quelque chose de gestuel. Tu m’as dit que tu étais triste en fin de journée et que maintenant tu étais heureuse parce que Jacques était venu. Il était venu et tu ne voyais que lui parce qu’il avait du rythme et les dents blanches. Il ne disait rien mais riait tout le temps en se passant la main dans les cheveux. Il m’énerve, il est bouclé et toi t’es partie avec lui.
Jacques, les autres l’entourent, surtout les filles, parce qu’il part souvent dans le sud. Il ne se fait pas à notre ville, elle est trop grise. C’est une ville qui travaille et le soir elle est fatiguée. Il aime le soleil, la samba et il joue de la guitare. Il a la panoplie complète du voyageur téméraire, de l’aventurier des feux de camps et les autres l’admirent parce qu’il est bronzé en avril, qu’il joue sur trois cordes des complaintes de faux désespérés. Elles l’entourent toutes celles qui l’imaginent là bas si loin, si courageux d’avoir fui les crassiers.
Et tu m’oublies Héléna, tu m’oublies moi et ma pâleur, moi et mes cheveux raides et mes pleins sacs de mots que je jette sans musique. Et tu m’as parlé de ce Jacques, Héléna, tu m’as parlé de lui comme si tu n’avais rien d’autre à me dire. Il était le centre du monde ce soir, le centre de la piste. Et il dansait, et toi tu le regardais. Héléna, on se connaît si peu, tu ne sais rien de moi sinon mes regards et mes voyages en bus. Je ne t ‘ai pas répondu. Il y a tant à faire pour qu’on se comprenne. Où es-tu Héléna, quel corps caresse-tu ? La guitare est-elle à côté du lit ? Moi je t’attends.
Héléna t’es plus la même quand tu t’éloignes, quand je souffre. J’ai mal, je veux que tu me dises pourquoi je suis si petit, dans tes yeux dans tes sourires. Tu m’as regardé et j’étais minuscule dans le rouge de ma peau sans les boucles dans mes cheveux. Tu m’as regardé d’en haut et tu le tenais par le cou. J’avais douze ans et toi t’étais si loin, là haut sur les sommets avec les autres. Et ton corps qui danse, tes yeux qui se ferment et mes mains qui tremblent. Je suis resté quand t’es sortie avec l’exilé, je suis resté et ton absence était pire, comme une évidence, comme un grand rire en pleine face.
Je suis petit Héléna, j’ai les cheveux qui tombent mal et je rougis si vite. J’ai peur que tu ailles trop vite, que tu ne comprennes pas que dans ma ville, quand on aime, il y a l’océan. J’irai te le chercher, je te l’offrirai au petit matin quand tout est endormi. On montera sur les sommets du Pilat et je te le montrerai dans la vallée. Tu entendras le vent dans les sapins et je te dirais « regarde petite, regarde, en bas il y a des vagues de brumes, il y a des vagues de brunes ». Tu verras comme c’est beau, tu verras comme on peut vivre ici quand on ouvre les yeux. Ton beau bouclé, il pourra repartir, il pourra retourner vers son ailleurs où il fait si chaud qu’on ne relève jamais son col. Il ne saura pas ce que c’est que la fumée qui sort de la bouche l’hiver, quand on est pressé de rentrer. Il ne saura pas le brouillard qui enveloppe, qui calfeutre et se déchire. Il ne saura pas nos crassiers qui sont nos dunes à nous. Héléna, il faut que tu viennes prendre froid avec moi, que tu te couches dans l’herbe fraîche de rosée et qu’au fond dans les vallées t’entende la ville qui se réveille.
Il n’est pas du genre à rêver que
de couleurs exotiques aux senteurs de vanille. Ce matin il a l’émotion facile,
et il s’emplit de ces odeurs de vrai, de ces bruits qui hésitent à dépasser le
silence. Il se met alors à aimer cette salle lugubre au carrelage rafraîchi par
l’air vif qui transperce les corps. Il se délecte de ce paysage humain qui
raconte que la vie c’est aussi le muscle qui souffre, il aime ce quotidien qui
rend ridicule les sornettes de ceux qui imaginent un monde devenu uniquement fluorescent.
Là, il y a du gris, de ce gris noble et parlant qui creuse les regards et serre
les gorges. Et il pense à tous ces discours qu’on dit beau, de ceux qui parlent
des autres sans ne les avoir jamais croisés. Il pense à ceux qui affirment, à
ceux qui concluent, à ceux qui cherchent à mettre en mot, ce qui ne peut être
que vu, que ressenti.
Il se dit : « oui
messieurs les penseurs, les décideurs, les chercheurs du matin tiède, quand
vous rêvez, quand vous rêvez dans vos vies au relief pastel, il y en a des qui
se tassent les uns contre les autres pour avoir moins froid, pour mieux se
comprendre, pour mieux s’aider. Il y en a qui mettent de l’amour dans des
gestes que vous analysez avec mépris, avec arrogance en les affublant du nom de
compétences. Oui messieurs, il y en a qui rêve plus fort que vous, plus vrai
que vous. Et quand vous retournerez dans votre confort nocturne ou que votre
esprit se reposera des efforts de la veille à imaginer ce qui se passe lorsque
vous n’y êtes plus, il y en a qui prendront un train un peu plus gris que le
vôtre, pour vous construire un monde que vous avez oublié de comprendre.
Le 25 février 2005, j’ai écrit ce texte que je viens de retrouver et que je publie en deux parties.
L’air est glacial, coupant, comme
un rasoir neuf sur une peau juvénile. Il a laissé tourner le moteur de sa voiture,
encore quelques instants, pour s’emplir de cette chaleur aux senteurs
mécaniques, qui donne encore pour quelques instants l’illusion du bien-être. Lorsqu’il
est sorti, qu’il a claqué la portière, il a perçu comme un rétrécissement. Il est
encore plein de ces sensations « ouateuses » que laissent une nuit
sous une couette. Le train est annoncé dans un quart d’heure. Il attendra dans
le grand hall d’accueil. Il aime ses petits moments de presque rien, où on sent
chaque minute qui passe laisser sa trace grise dans la chair. Il est un habitué
du lieu, mais pas de cet horaire. Il est de ceux qui entrent dans le train,
avec des souliers vernis, les mains fines et l’air préoccupés. A cette heure,
ce sont surtout ceux qui travaillent dur, ce sont dont les mains racontent l’histoire
caleuse des chantiers. Dans la salle, ils sont six à lutter contre les courants
d’air. Sept avec la femme de ménage de la gare. Elle semble hors du temps, qui
passe et qu’il fait, absorbée par son entreprise de nettoyage. Elle est haute
comme trois pommes et sautille pour atteindre les vitres du guichet. Elle est
comme une mélodie virevoltante dans le silence glacial de l’aurore. Contre le
mur, tassés les uns contre les autres, quatre hommes, épaules larges, l’œil vif.
Ce sont des turcs, ils parlent entre eux doucement. Il ne semble pas souffrir
du froid, on dirait que toutes leurs forces, toute leur énergie est consacrée à
se donner une contenance sereine. Contre les fenêtres, un grand, bonnet vissé jusqu’aux
lunettes, d’une immobilité qui s’apparente à de la pétrification. On croirait
que le froid ne l’atteint pas , qu’il le contourne, qu’il hésite à le déranger
dans sa raideur matinale.
Pas une voix pour arrondir les
angles du froid. Seuls les regards se croisent : on se connait, mais
chaque matin on se découvre. Et dans ce simple petit matin de février, il y a
comme une éruption de solennel dans ce petit espace de ce rien de tous les
jours. Il est le seul à ne pas rester en place. Comme toujours, il cherche à
embrasser de tous ses sens ce qui l’entoure…
Une découverte, récente pour moi. Le texte est juste magnifique ainsi que son interprétation
Il fait toujours beau au-dessus des nuages Mais moi si j’étais un oiseau, j’irais danser sous l’orage Je traverserais les nuages comme le fait la lumière J’écouterais sous la pluie, la symphonie des éclairs
Dès sa plus tendre enfance Elle ne savait pas parler autrement Qu’en criant tout bas, pas faute d’essayer De les retenir, ces cris et ces larmes Qui les faisaient temps
Il fait toujours beau au-dessus des nuages Mais moi si j’étais un oiseau, j’irais danser sous l’orage Je traverserais les nuages comme le fait la lumière J’écouterais sous la pluie, la symphonie des éclairs
En grandissant, rien ne s’est calmé Petite tempête s’est trouvée Des raisons de pleuvoir autant Qui pourrait l’aimer franchement ? Personne n’aimerait se retrouver Au cœur d’une tempête, avouez Il y a des raisons de pleurer Elle a ses raisons, mais
Il fait toujours beau au-dessus des nuages Mais moi si j’étais un oiseau, j’irais danser sous l’orage Je traverserais les nuages comme le fait la lumière J’écouterais sous la pluie, la symphonie des éclairs
Quand la tempête a su Que des mélodies pouvaient s’échapper du vent Et se retrouver dans le cœur des gens Celle-ci s’est dit Nulle raison d’envier le soleil Je ferai danser les gens au rythme de mes pleurs La tourmente de mes chants viendra réchauffer les cœurs Réchauffer mon cœur
Il fait toujours beau au-dessus des nuages Mais moi je suis de ces oiseaux qui nous font danser sous l’orage Je traverserai tous les nuages pour trouver la lumière En chantant sous la pluie, la symphonie des éclairs
Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement et elles ont fait pâlir les premières étoiles qui montaient dans la nuit. J’ai senti mes yeux se fatiguer à regarder les trottoirs avec leur chargement d’hommes et de lumières. Les lampes faisaient luire le pavé mouillé, et les tramways, à intervalles réguliers, mettaient leurs reflets sur des cheveux brillants, un sourire ou un bracelet d’argent. Peu après, avec les tramways plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres et des lampes, le quartier s’est vidé insensiblement, jusqu’à ce que le premier chat traverse lentement la rue de nouveau déserte.
J’ai retourné ma chaise et je
l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus
commode. J’ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre un morceau de
chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre. Peu après, le ciel s’est
assombri et j’ai cru que nous allions avoir un orage d’été. Il s’est découvert
peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme
une promesse de pluie qui l’a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder
le ciel. À cinq heures, des tramways
sont arrivés dans le bruit. Ils ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs
perchés sur les marchepieds et les rambardes. Les tramways suivants ont ramené
les joueurs que j’ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient
à pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs m’ont fait des
signes. L’un m’a même crié : « On les a eus. » Et j’ai fait : « Oui », en secouant
la tête. À partir de ce moment, les autos ont commencé à affluer.
C’est un frôlement qui m’a réveillé. D’avoir fermé les yeux, la pièce m’a paru encore plus éclatante de blancheur. Devant moi, il n’y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes les courbes se dessinaient avec une pureté blessante pour les yeux. C’est à ce moment que les amis de maman sont entrés. Ils étaient en tout une dizaine, et ils glissaient en silence dans cette lumière aveuglante. Ils se sont assis sans qu’aucune chaise grinçât. Je les voyais comme je n’ai jamais vu personne et pas un détail de leurs visages ou de leurs habits ne m’échappait. Pourtant je ne les entendais pas et j’avais peine à croire à leur réalité. Presque toutes les femmes portaient un tablier et le cordon qui les serrait à la taille faisait encore ressortir leur ventre bombé. Je n’avais encore jamais remarqué à quel point les vieilles femmes pouvaient avoir du ventre. Les hommes étaient presque tous très maigres et tenaient des cannes. Ce qui me frappait dans leurs visages, c’est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides. Lorsqu’ils se sont assis, la plupart m’ont regardé et ont hoché la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s’ils me saluaient ou s’il s’agissait d’un tic. Je crois plutôt qu’ils me saluaient. C’est à ce moment que je me suis aperçu qu’ils étaient tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du concierge. J’ai eu un moment l’impression ridicule qu’ils étaient là pour me juger.
Quand le monde est au plus mal, que seul des vagues de haine déferlent sur les longues plages de l’humanité, je retrouve de l’espoir de l’apaisement en lisant, relisant Camus.. Quelques extraits choisis aujourd’hui….
…Lui parti, j’ai retrouvé le
calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai
dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits
de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel
rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en
moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont
hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à
jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à
maman…
Dans ma boîte à émotions C’est un joyeux fouillis Cauchemar des ordonnateurs du beau fabriqué Du beau validé par les filtres académiques Je ne cherche jamais le parfait imposé Je n’obéis pas aux absurdes règles de la contemplation artificielle J’aime les alliances improbables Les mariages de gris bretonnants et bleus plastifiés Dans ma boîte à émotions rien n’est impossible Ni les rires pour un rien Ni les larmes pour si peu J’aime choisir mes conjugaisons J’aime réinventer des liaisons Et j’aime encore plus cet oubli permanent De ce point qui se refuse à être final