Mes Everest, René Char

Je sais bien que les chemins marchent
Plus vite que les écoliers
Attelés à leur cartable
Roulant dans la glue des fumées.
Où l’automne perd le souffle
Jamais douce à vos sujets,
Est-ce vous que j’ai vu sourire ?
Ma fille, ma fille, Je tremble.

N’aviez vous donc pas méfiance
de ce Vagabond étranger
Quand il enleva sa casquette
pour vous demander son chemin
vous n’avez pas parue surprise
Vous vous êtes abordés comme coquelicot et blé.
Ma fille, ma fille Je tremble

La fleur qu’il tient entre les dents
Il pourrait la laisser tomber
S’il consent à donner son nom
A rendre l’épave à ses vagues
Ensuite quelqu’ aveux maudits
Qui hanteraient votre sommeil,
Parmi les ajoncs de son sang
Ma fille, ma fille Je tremble

Quand ce jeune homme s’éloigna
Le soir mura votre visage
Quand ce jeune homme s’éloigna
Dos vouté front bas et mains vides
Sous les osiers vous êtiez grave
Vous ne l’aviez jamais été
Vous rendra-t-il votre beauté?
Ma fille, ma fille Je tremble

La fleur qu’il gardait à la bouche
Savez vous ce qu’elle cachait père
Un mal pur bordé de mouches
Je l’ai voilé de ma pitié
Mais ses yeux tenaient la promesse
Que je me suis faite à moi même
Je suis folle Je suis nouvelle
C’est vous mon père qui changez.

Regarde…

Regarde
Oh oui regarde
Lève les yeux
Oublie
L’ombre épaisse des mauvais rêves
De tes nuits agitées
Glisse
Penche-toi en riant
A la fenêtre des absents
Regarde
Oh oui regarde
La lumière est si belle
Elle s’étire doucement
Entre les tendres bras
Du matin des amants
Ecoute
Oh oui écoute
Tu l’entends te dire
Je t’attends…

Dans nos regards, la mer et la brume…

Je ferme les yeux,

Doucement, tout doucement.

Derrière les paupières lumière si douce.

Légère, fraiche, caresse que mon regard entend.

Et derrière mes yeux, ton regard brillant

Tes yeux, mes yeux nos regards mémoires.

Mes yeux, tes yeux, nos yeux qui s’effleurent et s’entendent.

Dans nos regards, la mer et la brume.

Dans nos regards un bouquet de souvenirs.

Regarde petite, regarde…

Regarde à l’intérieur de ton coffret à images

Quelques bijoux brillent pour deux.

Ecoute, petite, écoute.

Dans le creux de ta main,

Il y a le bruit de la mer

Ils ne sont deux à l’entendre.

Il est loin.

La caresse de ses mots sèche les larmes

Au coin de son regard, le sel a séché,

C’est beau, c’est si bon à caresser.

Mai 2016

Fleuve oublie

Au matin qui s’ennuie,

Fleuve ne frissonne plus,

Sans un flot, lisse et nu

Fleuve entre dans la ville.

Si loin le chant de la source,

Si loin la caresse blanche

De l’eau claire qui jaillit.

Tout est oublié,

Fleuve se laisse aller,

Entre deux rives rêches

Sa mémoire de brume mauve,

Il a abandonné.

Dis papa c’est encore loin la mer : fin

La Rochelle

La terre et la mer se sont unies. Le bord a disparu, les côtes aussi.

Il s’est levé, s’est raclé un peu la gorge, a enfilé sa veste de toile épaisse, et a fini par sortir. Il est le seul à ne pas être étonné. Il vit sur les hauteurs. En bas la mer s’est arrêtée.

L’air n’est plus le même, il n’a plus cette rondeur en bouche quand on le respire, c’est un air qui coupe, un air qui réveille,

Son sac est prêt, depuis longtemps, depuis toujours, il savait qu’un jour viendrait, ou tout se rejoindrait. Il l’a soulevé, masse inerte, même les couleurs ont changé, le gris s’est essayé au bleu,

Tous les autres sont hagards, tous les autres se terrent apeurés de cette mer qui est venue jusqu’à eux. Ils ont peur et ne comprennent pas cette silhouette qui prend le chemin qui mène en bas jusqu’où leur regard distingue ce qui est devenu une rive. Il marche du pas sûr de celui qui sait où il va, de celui qui va prendre son quart. Il a pris son sac et il est parti, il sait que le voyage sera long il sait qu’il faudra qu’il trouve le passage pour rejoindre les mers de l’Ouest, il sait que ses cartes ne lui serviront pas ; il fera le point, à l’ancienne, comme on lui a appris.

Tout le monde avait été surpris quand il s’était rêvé marin, certains avaient ri d’autres avaient eu peur. On ne devient pas marin quand on est de la terre, quand on est de l’intérieur. Il leur avait répondu calmement qu’il en avait envie, c’est tout, qu’il en avait besoin et que de toute façon  un jour la mer elle serait partout, il le savait, il l’attendait, alors il partirait. Il prendrait la mer, sur un bateau qui serait là pour l’attendre, lui, lui qui le savait depuis toujours.

Il est monté sur le pont, personne à bord, cela lui est égal, il va prendre le large.

 Il part pour longtemps. Il est à la barre. Tout est un peu plus compliqué quand on est seul

 « Dans ma mémoire de papier, une feuille blanche

Qui pleure, larmes de mots gris

J’entends la tempête à l’intérieur,

Le vent coule dans mes veines.

Dans mon ordre intérieur,

Pas une ligne droite, pas un battement de cil

Dans le désordre de mon cœur

Des sourires aux courbes bleues

Des mains qui se posent,

Les doigts qui s’effleurent,

Dans la bouillie de mes rêves

Tout est joie qui se pose »

« Dis papa c’est encore loin la mer ? » : 2

Et chaque matin, toujours une petite déception

« Une humidité a l’odeur si épaisse qu’on a comme de la crème dans la bouche.

Le froid incapable d’être cinglant qui essaie simplement de s’infiltrer,

Et de traîner en longueur.

Pas une trace de lumière.

Les objets sont gavés de l’ombre qui les étouffe.

Et les gens qui passent,

La météo au pied, comme un boulet. Pas un qui ne rit, plus un qui ne vit, c’est un automne colonisateur.

Il est partout même dans les rires;

Feuilles jamais sèches qu’on piétine et qui restent collées, tristes, au pied.

Tout se traine

Tout se désespère,

Même la mer est habillée de gris,

Pour ne pas froisser un ciel si bas qui pourrait la gober.

Demain ce sera mieux,

Demain on sera heureux. »

Bien sûr il pouvait l’imaginer et ne s’en privait pas.  

Il se souvenait de ce que disait son père quand il parlait de la mer, quand il l’écrivait. Cette mer, sa mer à lui, elle était partout, dans le souffle des pins poussés par le vent, dans la brume du matin. Cette mer elle était dans le ciel qui s’affaisse, épuisé d’être scruté pour annoncer le meilleur. La mer, elle était dans le regard des enfants qui montrent du doigt, elle était dans l’étonnement, dans l’inattendu de ce qu’on découvre à la sortie d’un virage ; la mer elle était dans les odeurs, dans les couleurs, dans la musique qu’il avait dans la tête en fermant les yeux.  

Pourquoi la mer ne serait réservée qu’aux hommes et femmes des côtes… La mer n’appartient pas aux seuls qui tous les jours à force de la voir ne finissent par ne plus la regarder. Ils  la voient et  ils finissent par l’oublier, ils finissent par l’intégrer. La mer elle vit d’abord dans la mémoire, elle est là au fond de nous. La mer, il l’avait en lui, il l’avait dans le regard. La mer on lui en parlait, la mer il en parlait parfois, elle glissait au bout de ses doigts elle montait jusqu’au bord de ses lèvres, jusqu’à la fleur de ses yeux et les mots mélodie, respiraient, soulagès de sortir de leur ordres alphabétiques.

Il avait grandi et son regard avait cette profondeur qu’ont ceux qu’on imagine ailleurs.  Il avait grandi et la mer n’était pas encore venu jusqu’à lui.

Alors la mer il l’a chanté :

« Regarde la mer, regarde petite.

Regarde, elle est grise

Elle est grise des restes de la nuit

Regarde là sous le vent qui divague

Elle a l’écume qui enrage

Regarde la mer et ses cent vagues

Regarde la mer et sens ses vagues

Elle a revêtu ses couleurs de femme seule

Et s’étire à s’en faire mal

Sur le quai il y a un homme qui pleure

Il écoute le chant des vents

Et entend la plainte qui se répand

Et le ciel cruel, qui  dégouline des oiseaux crieurs

Il y a un homme seul qui cherche le passage

Trou de lumière pour un soleil prochain

Regarde- le, regarde petite

Il a une larme qui attend la marée

Un peu de sable dans la bouche

Et du sel séché au coin du sourire

Ses yeux se plissent à suivre le mouvement de la mer qui l’avale.

Et derrière le bout du rien, là- bas, il y a l’horizon

C’est comme un trou qu’on devine

Un trou que la mer rapporte à chaque vague

Et l’homme dit à la mer qu’il sait

Qu’elle se souviendra. »

C’était  un soir, un soir que novembre choisit pour peser de toute sa mélancolie, il a pris sa guitare, et les premiers embruns sont entrés dans la pièce. A chaque note ajoutée, les gorges se  serraient, les yeux piquaient. Le sel des larmes alourdit les paupières, la mémoire est revenue.

Il chante, les mots sont ronds, ils roulent comme une houle d’automne, on entend comme un rythme à deux temps. Les yeux des autres se ferment, les siens se plissent, ils entament le voyage, un voyage ailleurs, là-bas, de l’autre côté. Avec la mer il y a toujours l’autre côté. Il chante, il murmure plutôt et tout autour de lui les lignes droites soupirent épuisées de leurs rectitudes imposées, soudain la douceur les éveille.

Dehors la fraîcheur enrobe les sons et les formes, on ferme les yeux,  le vent du nord ne glace plus, il est une caresse, les cols des vestes se remontent, les épaules se creusent, les pas sont lourds mais décidés. La musique poursuit sa route, le monde des autres se transforme.

« Dis papa, c’est encore loin la mer…

Je publie aujourd’hui la première partie d’une nouvelle que j’ai écrite à l’occasion de l’anniversaire d’un de mes enfants…

C’est un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille, et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de cordages qui sentent le plastique. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissées, un gris qui parle des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait.

Sur le pont l’homme, c’est un jeune homme d’environ 25 ans, se prépare pour le départ, il est arrivé tout à l’heure, sans bruit, pour ne rien dire pour ne pas parler d’où il vient pour ne pas utiliser de mots qui n’ont plus de sens que pour lui.

Il n’aime pas qu’on lui pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas.

Il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face, toujours, un vent rasoir et il serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il a posé la main sur la barre en sortant du bras de mer il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur.

« Il a ouvert son livre intérieur pour y ajouter quelques pages.

L’encre ne sèche plus, elle est le sang des mots

Ils s’échappent quand la lumière les éveille,

Mots qui s’envolent, plus rien ne les retient

Dans le vent qui les attend, quelques grains de lumière,

Les yeux les lisent, le regard se plisse

Et le cœur qui s’affole, on est bien

Pas un son qui ne s’essaie au bruit

Tout est dans la mélodie, les notes s’enroulent

Autour des mots, il flotte comme un doux rien de légèreté »

La France est un des pays qui bénéficie de l’une des plus importantes façades maritimes, des milliers de kilomètres de côtes, parfois découpées, torturées, tranchantes parfois rectilignes, monotones plus rarement. On appelle cela le bord de mer, la façade c’est pas mal aussi. Ça peut être beau une façade, mais ce qui est gênant c’est qu’on ne la voit que de l’extérieur. De l’intérieur, quand on est derrière on ne voit rien, on suppose, on devine. C’est pour cette raison qu’on parle de l’arrière-pays, de l’intérieur ou même des terres. Quand on est de l’intérieur, quand on vient des terres on est considéré comme un étranger.

Et quand on est de l’intérieur, dans un arrière-pays privé de ces fenêtres bleues, on n’aurait seulement le droit de rêver, d’imaginer. Pour se rapprocher pour y avoir droit, il faut prendre la route : il faut entrer dans la transhumance.

Injuste, trop injuste : depuis son plus jeune âge il ne l’admettait pas, il voulait que la mer vienne jusqu’à lui, qu’elle soit aussi sous ses fenêtres. Et chaque matin quand il ouvrait les volets il y avait un petit espoir, infime certes mais un espoir quand même. Peut-être, peut-être dans la nuit l’incroyable se sera produit, et ce matin ce n’est pas la petite vallée boisée qu’il distinguera mais un bras de mer.

Trop tôt, novembre !

Oh non

Il est trop tôt novembre pressé

Remballe tes épaisses brumes

Recule je t’en prie

Là, oui encore un peu

Un pas ou deux

Ne te retourne pas

Et ne t’inquiète pas

Je te l’assure

On se retrouvera

Mes Everest, Charles Bukowski : ces choses…

Ces choses

Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien
n’ont rien à voir avec nous,
et nous nous en occupons
par ennui par peur par avidité
par manque d’intelligence ;
notre halo de lumière et notre bougie
sont minuscules,
si minuscules que nous ne le supportons pas,
nous nous débattons avec l’Idée
et perdons le Centre :
tout en cire mais sans la mèche,
et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse,
comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes,
et seules les tombes sont réelles.

Flash…

Il faut rester liés

Peu importe la couleur, la matière, l’âge, ce qui nous lie est plus fort ce qui nous sépare. La haine, les haines qui déferlent aujourd’hui sans aucune limites, sans aucun garde fous me donnent la nausée. Les mots sont abîmés. La pensée n’existe plus. Seul le réflexe compulsif domine. Je n’entends plus que des vociférations. Il nous manque tant celles et ceux qui loin de leurs narcissiques écrans éclairaient les chemins noirs, ( Camus je pense à toi… ).

De ci de là des paroles posées, qui sortent de cette permanente mélasse où tout est confondu : la politique et ses bassesses, l’histoire et ses blessures, et la haine sans limites pour des peuples errants qui souffrent en silence d’être les otages des apprentis sorciers qui occupent et salissent nos espaces de vie…

A l’ouest de vos mémoires encombrées…

Pointe de Pern

Ici, un bout de ce monde habité,

Terre déchiquetée,

Vagues emmêlées,

Hommes de l’intérieur

Retournez vous !

A l’ouest de vos mémoires encombrées,

Il y a le vent.

Vent qui souffle sur vos nuques.

Vent qui s’engouffre

Derrière vos yeux étonnés.

Avancez encore un peu,

Tendez votre oreille

Entendez son chant,

Il vous murmure

Toutes ces histoires oubliées

Là-bas…

Là-bas, au bout de l’Ile d’Ouessant…

Quand le monde est si bruyant,

Qu’il couvre même le vent,

Quand les regards sont de travers,

Que les yeux se noient dans le triste amer,

N’entre pas dans l’arène !

N’aiguise pas tes lames numériques !

Fais comme tes pères,  

Rêve d’Amérique !

Il faut que tu marches jusqu’au bout.

Là-bas, si loin,

Tu verras :

L’île se blottit

Entre les bras bleus de l’océan.

Là-bas, en bord de pluie

Tu verras :

Le doux demain clair

Il t’attend et sourit.  

Si tu ne peux pas partir,

Reste tête haute,

Marche jusqu’aux souvenirs.

Prends le chemin le plus malin.

Cours, vole, rêve, espère,

Souris de cet air qui te fouette !

Mais ne laisse pas gagner

La fanfare des maudits.

Laisse-les agiter, vociférer.  

Demain tu verras,

Ils seront oubliés.

Ouessant couleur océan…

Ile d’Ouessant

Ici tout respire l’océan.

Terre, pierres,

Fougères, bruyères,

Chacune offre une rime à la mer.

Pas un bruit de trop,

Point de sons inutiles.

Les couleurs sont légères.

Elles se posent en douceur,

Plumes lisses trempées dans la brume,

Écrivent quelques pages

Et tu les imprimes dans ta mémoire brune.

Dans ma mémoire de papier…

Dans ma mémoire de papier,

Feuille blanche pleure,

Larmes de mots gris.

J’entends la tempête à l’intérieur,

Le vent coule dans mes veines.

Dans mon ordre intérieur,

Pas une ligne droite, pas un battement de cil,

Dans le désordre de mon cœur

Des sourires aux courbes bleues

Des mains qui se posent,

Les doigts qui s’effleurent,

Dans la bouillie de mes rêves

Tout est joie qui se pose.

Tempête approche..

Enroulés dans le dernier rêve de la nuit qui s’éteint,

Protégés par leurs souvenirs d’océan,

Regarde bien les enfants d’Ouessant.

Dans leurs regards prudents,

Il y a comme un bouquet de vent.

Matinales…

Entre mer et terre une longue histoire de bouts

Bout du monde

Bout du voyage

Un petit bout de rien qui nous lie

Un bout de toi qui nous unit

Et les cordes s’emmêlent en se serrant

Et les corps se serrent en s’aimant

Entre mer et terre on oublie le gris déferlant

Et les hommes se tiennent par la main

Au bord d’un monde où roulent en riant

Les vagues des beaux vivants

C’est l’automne à l’Ouessant…

Pointe de Pern : Ouessant…

C’est l’automne sur le Ponant.

Fougères asséchées,

Bruyères délavées,

Les vents de l’été oublié,

Sans mollir ont soufflé.

C’est l’automne à Ouessant,

La lande est rouillée.

Petite route grise,

T’invite jusqu’au bout.

Regarde autour de toi,

C’est si beau le ciel d’en bas.

Ferme les yeux,

Sens le sel sur tes lèvres se poser.

Ouvre toi.

C’est l’ouest, il te tend les bras.

30 octobre 2019

Matinales…

Brest…

J’aime le décalage. Montrer ce qui est oublié, enfoui. Brest fait partie de ces villes où la mémoire est partout. Ville du bout du monde, porte de l’océan. Le gris est partout il est une trace, une cicatrice, un rappel. J’ai un lien fort, affectif, émotionnel avec cette ville, ce lien qui m’accroche aux silences, aux zones grises, elles aussi, de mon grand père qui prit la mer en 1914 sur un navire de la marine nationale, de mon père qui portait en lui des traces de ces mémoires enfouies…

Vers la lumière…

Cheval de bois

N’en peut plus de tourner

Du manège des enfermés

D’un bond joyeux

Il s’est échappé

Dans la danse des échevelés

Il est entré

Vers la lumière…

Je n’entends pas le long cri

De l’arbre nu à en pleurer

Entre tes bras desséchés

Je me ferai feuille blanche

Pour t’entendre espérer

Vers la lumière

Quand l’arbre gris

De mes peurs enfouies

Étire dans un ciel sans vie

Les maigres noeux de ses bras secs

J’entends le souffle court

De mes courses éperdues

Sur les routes rondes et fleuries

De ma belle île de brume bleue

Quelques miettes d’air marin…

J’ai plongé la main,

Dans le fond mauve de ma poche à sourires.

Il y restait quelques miettes d’air marin ;

Dans le doux creux de ma paume de cire

J’entends, elles chuchotent un chant câlin.

Ô si beaux ces mots loin du pire.

Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.

Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…    

J’ai un arbre dans la tête…

J’ai un arbre dans la tête,

Et,

Quand vient la nuit

Sur ses branches nouées

Reposent mes rêves du bel été

Regarde,

Ecoute,

Ils sont légers, ils sont beaux,

Ces songes qu’on dit vers

Balancent en riant

Au bout de leurs branches.

Dans la lumière du soir tombant,

Fleurissent des mots d’amour

Longues rimes enivrantes,

Qu’on effeuille en dormant.

Mes Everest, Marc Rombaut. « Il se leva… »

Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.

Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.

Il se leva

Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.

Matinales…

Les brasiers de la haine ont répandu leurs flammes
Sous les cendres grises de cette guerre des autres
De petites lueurs à la chaleur vacillante
Attendent doucement le silence éternel des fourbes fanatiques

Je n’ai plus de mots, plus de larmes…

Il ne reste plus de mots
Nous n’avons plus de larmes. C’est Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo qui s’exprime ainsi aujourd’hui sur France Inter. Oui, comme souvent il dit juste, il dit vrai. Il ne reste plus de mots pour nous apaiser des brûlures de la barbarie ; ces mots je les cherche ce soir, mais ils sont épuisés, abîmés, froissés, pliés entre ces piles de haines blanches. Il nous faudra pourtant trouver, nommer, dire ce qui est enfoui, libérer ces mots enfermés de toutes leurs camisoles idéologiques. La poésie est un des douces armes que nous utiliserons pour retrouver le goût des larmes utiles…

Un bref extrait…

J’ai presque terminé mon nouveau roman, alors je me suis dit, tiens pourquoi pas proposer un extrait, comme ça, brut, un extrait pas retravaillé, un extrait que j’aime… Il y en aura peut-être d’autres.

… Je suis arrivée à l’heure de la journée que je préfère, ces heures de mai, qui s’étirent dans la douceur avec de la lumière plein les poches. Je suis arrivée dans ce bref moment où tout va se mélanger, se confondre. On est dans l’entre deux. Les arbres, mes arbres, tremblent à peine. Je sais qu’ils me voient, je sais qu’ils me sentent. Je suis sorti, je les écoute, j’entends ce qu’ils me disent. Et j’écris, je suis assise sur une pierre, elle est recouverte de mousse, j’ai sorti le cahier, le gros, celui où je raconte, celui où je me raconte. Je le pose bien à plat sur les genoux que j’ai serrés. J’aime le bruit que font les pages quand un souffle les soulève. Je pense aux arbres, au papier. Et j’écris quelques mots de plus. Je suis essoufflée, ce n’est pas le vélo, ce n’est pas la course pour venir jusqu’ici. Je suis essoufflée parce que je respire, je suis essoufflée parce que j’existe…

Matinales…

J’ai dû rattraper un reste du bel été

Palette lisse et sèche sous le bras

Il s’enfuyait pour le long sommeil

De la triste saison

Ne t’en vas-pas dresseur de sauvages soleils

Ne nous laisse-pas à nos seuls frissons

Il nous reste tant de rires en rayon  

Mes Everest, Marc Rombaut. « Il se leva… »

Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.

Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.

Il se leva

Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.

Flash…

Chaque jour passe lisse et long

Fidèles nous t’attendons

Ô pleine mer des longs frissons

Viens il est l’heure

Entre mes bras oublie tes vieilles peurs

Oui viens ô mer de mes passions

Je te prends d’une vague main

Et tu entres dans la danse touffue

De nos rondes brumes

Aux écumes joufflues

Il a voulu voir la mer…

Il a voulu voir la mer,

Au fond de ses poches, quelques miettes

Pour des oiseaux qui ne viennent pas.

Ses bras pendent : il y a de l’ombre autour de lui.

Il a voulu voir la mer.

Il ne la connaissait pas : les autres en parlaient.

Les autres en parlaient comme d’une fête foraine.

Il a pris son chapeau : pour sortir il lui faut un  chapeau.

Il est arrivé quand la nuit se retire,

La mer est devant lui, les autres ont menti.

Pas de cris, ni de lampions, la mer s’étire,

Elle est pâle, la nuit a gobé ses lueurs.

Son corps est drapé de gris, il a voulu voir la mer.

Et il pense à elle, hier elle est partie.

Ses yeux sont usés d’avoir tant  pleuré

Ses larmes sont englouties, dans les vagues elles se sont noyées

Son costume est usé, les coudes sont râpés

ll  est sur la plage, immobile, pétrifié :

C’est beau la mer

Il a senti la mer…

Il a mis le pied sur le quai et ce qu’il a tout de suite senti, très fort, c’est l’air. Il l’a senti sur sa peau, il l’a senti entrer en lui, partout, par tous les pores. Alors il s’est arrêté, et il a compris que la mer dans la ville, dans cette ville est partout. L’air qu’on respire n’est pas le même, il est parfumé, avec juste cette sensation d’humide qui ne glace pas le sang mais qui donne le sourire. Oui, elle est là la différence, c’est dans l’air ! C’est un sourire qui caresse, doux comme le premier chant d’oiseau à la fin de l’hiver, on ouvre la fenêtre, on respire : la vie est partout et on sourit. Il n’est là que depuis cinq minutes. Il ouvre les yeux, son cœur bat, très fort, les autres il ne les voit plus. Il est sorti de la gare et il avance, il sent, il reconnaît il comprend tous ces récits de la mer qui commencent là, au port. Les mouettes d’abord, leurs cris ne sont pas beaux, mais leurs cris le bouleversent. Elles l’appellent, elles le savent nouveau. Il avance. Tout est si beau : une lumière de fin d’après-midi, un soleil déclinant qui laissent traîner quelques couleurs ; la moindre pierre est étincelle, et les flaques d’eau graisseuse belles comme des toiles de maître. Le port est encore loin mais il le comprend déjà, il perçoit les cliquetis, cocktails de bruits symphoniques. Les bruits, la lumière les odeurs qui racontent la vie qui les a faites. Il voudrait courir pour être au plus vite au port, mais aussi prendre le temps, entrer comme un navire, calme, glissant, apaisant, masse métallique qui se pose le long du quai.

Mes Everest : Thomas Tranströmer

Novembre aux reflets de noble fourrure

C’est parce que le ciel est gris

que la terre s’est mise à briller :

les prairies et leur verdure timide,

le sol labouré et noir comme du sang caillé.

Il y a là les murs rouges d’une grange.

Et des terres submergées,

comme les rizières lustrées d’une certaine Asie –

où les mouettes s’arrêtent et se souviennent.

Des creux de brume au milieu de la forêt

qui doucement s’entrechoquent.

L’inspiration qui vit cachée

et s’enfuit dans les bois comme Nils Dacke.

Baltiques 1962

Belle et tiède, la nuit s’est invitée…

Île de Tioman : Malaisie mai 2019

Doucement le soir s’est posé.

Sans un bruit, sans un gris,

Sur le sable si chaud,

Épuisé,

Il s’est allongé.

Les souffles sont courts,

Dans le regard, une lueur.

Reste d’un soleil rageur.

On ferme les yeux,

Douce caresse,

D’une brise,

Qui cherche une rime,

Avec un vent qu’on rêve frais.

Belle et tiède,

La nuit s’est invitée.

D’une voix claire et reposée

A la mer apaisée,

Ses doux mots il a libérés

Braises du midi…

Georgetown, Malaisie mai 2019

Dans le brasier d’après-midi

La ville est assoupie,

La chaleur écrase tout.

Elle s’étire, lente et humide,

Plus rien ne bouge,

Mercure en folie.

Les corps lourds et moites,

Inventent des ombres

Il se parlent de fraîcheur.

Dans la lumière si blanche,

Les couleurs éclatent,

Les regards cherchent le mauve,

Douce couleur qui apaise,

Des rouges incandescents,

Les souffles sont courts,

Dans l’air, des bouquets d’épices,

Une odeur de terre mouillé,

C’est la Malaisie.

Chuuuuint…

Anton se souvient quand ils ont pris la voiture avec Marcel son père. Il était très tôt quand ils sont entrés sur l’A7. Ils ont roulé près de deux heures sans rien dire avec simplement le bruit du moteur et les chuintements des autres voitures, plus rapides, et qui vous doublent en produisant ce souffle, chuuuinnt, si caractéristique quand la vitre est légèrement ouverte. Ce bruit, Marcel dit que c’est un chuintement. C’est vrai que c’est un mot qui va bien, parce que si on ouvre la vitre plus grand, c’est pas pareil ça ne chuinte plus, c’est autre chose, un autre son qu’on ne retient pas, qu’on n’arrive pas à capturer dans sa mémoire pour en faire un joli mot.

Il se souvient. Ils se sont arrêtés sur une aire, il faisait chaud, il y avait le bruit des camions et on entendait les premières cigales. L’A7 c’est le sud et le sud c’est les cigales. Le sud : l’air est sec, les cigales vibrent, les chuintements se gravent dans la mémoire, les camions rugissent au loin. Anton regarde Marcel qui s’étire dans un sourire. Ils sont sortis de la voiture, sans rien dire, parce que dans ces moments-là, il ne faut rien dire pour ne pas prendre le risque d’abîmer ce qui va entrer en vous. Ils sont sortis et il y a eu le claquement simultané des deux portières, bruit de métal et de cuir, enfin il pense que le cuir c’est ce bruit là que ça fait. Ils ont marché quelques dizaines de mètres et maintenant les odeurs prennent toute la place dans la machine à émotions.

Les odeurs sur une aire d’autoroute : il y a l’essence bien sûr, le caoutchouc un peu chaud aussi, un mélange qui se marie avec les bruits qu’on entend. Marcel et Anton sont bien mais ne le disent pas, ils le savent, le comprennent sans se regarder, c’est écrit dans le silence tranquille qui s’est posé entre eux. Anton a quand même levé la tête, son regard a croisé celui de Marcel, et aujourd’hui Anton se souvient. C’est ce jour-là, il avait une dizaine d’années, qu’il a commencé à comprendre ce que c’était qu’être un autre, être différent, il a compris que c’est accepter de se jeter dans les bras de l’émotion, entièrement, sans réfléchir, sans s’interdire, y compris dans ces moments et ces lieux que tous ceux qui discourent sur le bonheur, sur le beau rejettent et abandonnent sur les rives bleues de leur vie. 

Ces marcheurs de rêve vous vendent des plages blanches, des couchers de soleil et soudain vous êtes là sur une aire d’autoroute, un peu après Montélimar. Votre voiture n’a pas d’acajou, les sièges sentent la chaleur, mais quand vous sortez, là, avec votre père, votre père cet incroyable personne qui vous a dit : « pas d’interdit, ne retiens pas, laisse-toi aller, ne trie pas tes émotions ». Et les émotions entrent à plein bouillons. Bien sûr une voix bien-pensante est là pour vous rappeler que ce n’est pas normal, ridicule même. Mais vous vous moquez, vous laissez entrer et ça fait comme une vague et c’est la première fois que Anton s’est dit : « ça y est j’ai compris, je suis un autre… »

Petit matin d’été…

C’est un tout petit matin ordinaire,

Dans la douce lumière qui s’éveille,

De rimes en rimes le soleil me tire du sommeil.

C’est un tout petit matin d’ici ,

Les premiers rayons au jaune si  pâle

Sur la crête s’étalent.

Plus loin , la nuit qui s’étire  a résisté.

Dans l’ombre fraîche du matin,

La pénombre s’est noyée.

Pas un bruit, pas un souffle ,

La chaleur a tout figé.

C’est un petit matin d’été ,

Timidement aux portes de la beauté, il a frappé.

C’est un matin d’été,

Sans parler je l’ai regardé,

Dans un sourire je l’ai aimé.

Flash d’automne…

Dans l’eau trouble de l’automne

Le reflet ocre d’une lumière fatiguée

D’un si long été à étirer ses longues marées

Peu à peu l’horizon s’efface sous la gomme

D’une lourde brume sous le ciel abandonné

12 novembre 2020

Dans ma boîte à couleurs…

Dans ma boîte à couleurs

Je cherche ce mot qui tinte,

Je le voudrais doux et gai.

Un mot pour apaiser

Un mot pour aimer.

Et sur ma feuille pâle d’ennui,

Ivre de couleurs

Le poserai sans un bruit…

Fond de vallée…

L’été racle ses fonds de tiroirs

Il en sort quelques miettes oubliées

Qu’il disperse en riant

Entre les rides de brume

D’un automne hésitant

Dans le loin qui s’étire au couchant

De lourdes vagues à l’écume bleutée

Traînent leurs âmes glacées

Dans le triste fond de la belle vallée

Que nous avons tant aimée

Ecoute petit homme…

Ecoute petit homme,
Ecoute.
Il est si beau ce monde qui ne dit rien.
Il est si beau ce monde,
Il te parle, c’est le tien.

Regarde petit homme heureux,
Regarde ces furieux,
Fanatiques, frénétiques,
Ils ont le cœur électrique.

Ils préparent la prière,
Hymne cathodique
Aux rimes numériques,
C’est le matin du malin.

Nuques raides, regards vides,
Les impatients sont livides,
Epuisés, lessivés,
Un long sommeil les a lavés.

Ô Nuit blanche et câline,
Ne t’épuise plus à blanchir
Ces haines rances à mourir.
Semées sur l’écran creux
De leurs rêves sans bleu.

La nuit les a libérés.
Il est l’heure,
Affamés, ils attendent
La victime par eux condamnée.
Leurs mots sont prêts
Ils vibrent, affutés, aiguisés,
Ils vont frapper !

Pas un regard pour ton monde qui sourit.
Ils attendent leurs matins numériques.

Rien ne brille, rien ne bouge

Hystériques ils cliquent, ils cliquent
Ils cliquent,
Et ce matin, petit homme,
C’est une claque,
Une claque pour les creux.
Les écrans sont lisses et vides.

Les nouvelles du jour ?
Parties, envolées, manipulées, falsifiées ?
Que va-t-on devenir, on est seul, isolés…

Le monde les voit
Il pleure de cette embolie
Il rit de cette folie

Mais cette nuit, petit homme,
Le monde a agi.
Le monde ne regrette rien
Il le fallait, il l’a fait.

C’est si simple,
Petit homme
La poubelle était pleine,
Le monde l’a vidée,
Et dehors l’a laissée.

Flash…

Dans les marges du hasard
Flotte un presque flou
Il nous invite à oublier
Le bout de cette ligne
Que nous écrivons en tremblant
Et laisser glisser notre main tendue
Sur les rives bleues de cette rime d’espoir

Prends garde à toi…

Dans le brasier des haines ancestrales
Ne souffle pas ô toi homme des terres apaisées
Prends garde au vilain revers
Des vents mauvais
Ils attisent les flammes
Ils attirent les armes
Tu t’endors dans l’insouciance
Les larmes sont loin
Mais prends garde homme sans chagrin
Qu’elles ne coulent sur l’encre de tes mots

9 octobre 2023

Je n’en peux plus de ces haines qui dégoulinent…

Toujours et encore, malheureusement, d’actualité…

Je suis, volontairement, assez silencieux dans le brouhaha permanent du débat politique tant il est vrai qu’il n’y a pas, qu’il n’y a plus de débats politiques. Et cela m’attriste profondément. Aujourd’hui ce qui domine, ce qui anime les gazettes numériques, ce qui motive les excités du clavier c’est la dénonciation, l’indignation toujours sélective, l’accusation revancharde, la délation nauséabonde. Et la parole réfléchie a cédé la place au raisonnement binaire qui trouve peut-être ses racines dans ce langage informatique dont on sait qu’il ne serait constitué que de zéros et de un. Chacun définitivement enfermé à double tour dans sa chapelle idéologique ne prend plus le temps de l’analyse, ne tente plus de comprendre. Et l’opposant devient l’ennemi, celui qui pense autrement est un mécréant, un hérétique. Ce que j’aimais autrefois dans le débat politique c’était l’exigence et le respect. L’exigence que l’on s’imposait,  pour être juste dans la production d’une pensée, dans la réflexion, dans le raisonnement avec la recherche permanente de l’équilibre entre ce qui relève d’une conviction personnelle et ce qui s’approche de la réalité. Il y avait aussi le respect, le respect de l’autre, quel qu’il soit parce qu’il est d’abord un élément constitutif de cette humanité qui devrait nous rassembler et nous ressembler. Mais le respect n’existe plus, il est au mieux considéré comme la politesse des faibles au pire comme de la traîtrise. Je n’en peux plus de ces haines qui dégoulinent dans tous ces messages qui croient afficher de l’intelligence alors qu’ils ne sont que la manifestation de la pire des paresses celle qui consiste à ne pas rechercher ni la justesse dans les propos, ni la justice dans les actes.

22 septembre 2018

Laissez mes mots en paix…

Lève les yeux…

Ils n’en peuvent plus tous ces mots que j’aime.

Ils n’en peuvent plus qu’on les répande,

Qu’on les salisse,

Ils n’en peuvent plus de vos batailles futiles.

Ils n’en peuvent plus d’être conjugués

A tous les temps de vos haines ordinaires.

On les rabote, on les assoiffe.

On les assèche, on les ampute

De leurs parfums,

De leurs douceurs.

Je vous en supplie

Redresseurs de torts,

Commentateurs du rien,

Posez à terre vos lames numériques !

Riez, respirez , soufflez !

Et dans le silence revenu,

Entendez

Cette douce mélodie des mots apaisés.

16 octobre 2019

Les comptables de l’horreur…

Je n’ai pas l’habitude d’utiliser ce blog pour commenter l’actualité mais je suis saisi de dégoût lorsque je vois circuler certains tableaux comparant le nombre de victimes entre les deux belligérants du moment…

Les comptables de l’horreur me révoltent, la mort de celles et ceux qui sont victimes de la barbarie n’entre pas dans un tableau Excel en en comparant les colonnes comme s’il s’agissait de faire le constat froid et glaçant que pour certains la colonne du débit est déficitaire. La diffusion de ce type de tableaux me révolte et justifie ce qui pourrait s’apparenter à un droit de tuage, pire encore qu’un permis de tuer. Quand l’horreur de la guerre, du terrorisme nous frappe, il ne s’agit plus de chercher un ignoble équilibre sur la balance de la barbarie, il s’agit de tout mettre en œuvre pour que la paix soit la seule réponse possible aux comptables de la haine…

8 octobre 2023

Plateau de Lorraine

Un vieux texte que j’ai retrouvé ce matin, écrit lors d’un voyage en Lorraine…

Le plateau de Lorraine : un désert d’ondulations jaunâtres, avec du vert pâle pour apaiser le regard. Terre chargée des combats d’hier. Jules observe et distingue les silhouettes qui avancent encore, empesées dans leurs redingotes humides. Les yeux sont emplis de souvenirs boueux. La guerre des autres, la guerre de ceux qui partaient pour la dernière, et les échos, ailleurs, d’autres canons, d’autres guerre qui n’en finissent plus. Jules ne supporte pas ces touristes pédagogues qui battent des cils quand le guide local évoque tous ces moments d’histoire qu’ils enseignent, qu’ils didactisent. Sourires narquois de celui qui même en short et nu-pied empeste la suffisance de celui qui sait, qui contrôle et s’apprête à relever l’erreur qu’il attend avec sadisme. On le sent sceptique, méfiant de ce savoir terreux qui vient d’un gars du pays dont on devine que les siens sont passés, par ici, dans cette cave fortifiée qu’on disait imprenable. Jules sourit, Jules se souvient de ces orages de feu qu’il a appris, qu’il a entendu quand on lui a raconté. Jules voudrait tant que les autres s’effacent, que l’on écoute, que l’on entende le cri de la terre qui se souvient.

Aout 2006

Mes Everest : « il nous faut regarder », Jacques Brel

Derrière la saleté
S’étalant devant nous
Derrière les yeux plissés
Et les visages mous
Au-delà de ces mains
Ouvertes ou fermées
Qui se tendent en vain
Ou qui sont poings levés
Plus loin que les frontières
Qui sont de barbelés
Plus loin que la misère
Il nous faut regarderIl nous faut regarder
Ce qu’il y a de beau
Le ciel gris ou bleuté
Les filles au bord de l’eau
L’ami qu’on sait fidèle
Le soleil de demain
Le vol d’une hirondelle
Le bateau qui revient
L’ami qu’on sait fidèle
Le soleil de demain
Le vol d’une hirondelle
Le bateau qui revient

Par-delà le concert
Des sanglots et des pleurs
Et des cris de colère
Des hommes qui ont peur
Par-delà le vacarme
Des rues et des chantiers
Des sirènes d’alarme
Des jurons de charretier
Plus fort que les enfants
Qui racontent les guerres
Et plus fort que les grands
Qui nous les ont fait faire

Il nous faut écouter
L’oiseau au fond des bois
Le murmure de l’été
Le sang qui monte en soi
Les berceuses des mères
Les prières des enfants
Et le bruit de la terre
Qui s’endort doucement
Les berceuses des mères
Les prières des enfants
Et le bruit de la terre
Qui s’endort doucement

Cri…

Rêve à finir
C’est une guerre où les hommes périront
Systématisés
Calcinés
Par l’addition
D’une angoisse planétaire
Qui les fait
Terreurs

Première décision du nouveau tribunal académique…

Il revient…

Je vous l’avais annoncé, et bien tout vient à point qui sait attendre : le tribunal académique dans sa nouvelle formation s’est enfin réuni.

Je vous rappelle que désormais les plaignants, lorsqu’ils formulent un recours doivent produire un argumentaire, expliquant en quoi l’usage du mot incriminé est de nature à perturber l’ordre public, poétique et politique.

C’est ce qui est appelé la règle du « POPPP ». La Perturbation de l’Ordre Public, Poétique et Politique. Le tribunal académique est chargée de ce contrôle.

La présidente du tribunal est la seule habilitée à prononcer le jugement elle s’appuie désormais sur un véritable conseil de l’ordre, le « COPPP », le conseil de l’ordre public, poétique et politique. Je vous en rappelle la composition (en précisant une fois encore que pour garantir la sécurité de ces citoyens intrépides seules leurs initiales apparaîtront)

  1. MB : astiqueur de cor de chasse et autres cuivres culinaires
  2. BR : dresseuse de mèches rebelles
  3. GF : soudoyeur de fonds de cuve
  4. RL : danseuse sur pilotis
  5. TT : accordeur d’escabeaux
  6. HP : rééducatrice en ventriloquie
  7. PP : coiffeur pour cascadeurs
  8. OG : Regardeuse d’horizons
  9. AV : Pilote d’essais infructueux
  10. FD : Chanteuse pour crabes à raie
  11. RT : Perceur de secrets
  12. SL : Répétitrice de silences de plomb

C’est aujourd’hui le mot « connecter » qui est à l’ordre du jour. Plusieurs dizaines de citoyens ont en effet déposé un recours. Résumons rapidement leur argumentaire.

« Nous demandons au tribunal académique une position claire sur l’usage abusif, et on ne peut plus irritant du mot connecter et de ses dérivés ; nous rappelons abord qu’étymologiquement connecter signifie attacher, joindre, lier ensemble. Bref ce qui domine dans l’usage premier de ce mot c’est la relation entre deux éléments qu’ils soient matériels ou vivants.

Or, depuis ce qu’il est communément appelé la révolution numérique, ce mot et ses dérivés envahit le vide de nos solitudes poétiques et politiques.

Nous soumettons à votre appréciation quelques exemples de l’utilisation abusive de ce terme. Il n’est pas inutile de vous rappeler qu’il s’agit souvent pour ne pas dire toujours de situations où nous avons justement comme motivation première celle d’établir un lien 

  • Veuillez-vous connecter !
  • Vérifiez votre connexion !
  • Vous êtes déconnecté !
  • Votre connexion n’a pas abouti !
  • Vous allez être déconnecté !
  • Vote connexion est de mauvaise qualité !
  • Etc etc…

Mais quelle est donc cette intelligence (artificielle ou pas) qui se permet de nous tenir de tels propos et de juger de la qualité notamment poétique de nos liens.

On ose aussi nous expliquer que si nous ne sommes pas connectés c’est que nous sommes dans une zone blanche…

Madame la présidente, nous nous adressons à vous et au tribunal académique pour formuler un avis, un arrêté bref un texte que nous nous empresserons d’envoyer à toutes celles et ceux qui ont été agressés par la communauté des hyper connectés…

Voici la décision prise par le COPP (Conseil de l’ordre poétique et politique). Le tribunal académique réuni en ce jour, à 11 voix contre une ( allez savoir pourquoi il s’agit de TT l’accordeur d’escabeau qui a voté contre) décide qu’il ne sera plus permis d’utiliser le terme connecter et ses dérivés sans avoir au préalable vérifier la couleur de la zone dans laquelle cet usage est prévu :  en cas de couleur mauve, bleu ciel ou outre-mer, le mot incriminé ne pourra être prononcé qu’en l’insérant dans un vers en alexandrin, si la zone est rouge, jaune ou verte il ne pourra être utilisé qu’après avoir au préalable vérifié que les liens dont il est question sont bien en chanvre ancien et que si chacun tire de son côté il sera possible de se rapprocher, de se relier, de s’attacher voire de s’aimer. Enfin et pour terminer en cas de zone blanche, l’utilisation de ce mot sera strictement interdite, mais pourra être remplacé par la lecture d’un extrait des œuvres complètes de Thomas Edison inventeur de l’électricité.

Le 6 octobre 2023

Mes Everest : Léo Ferré : « à un jeune talent »…

Je ne vous connais pas encore.
La misère vous lace les souliers, elle est gentille.
Lorsque je l’insultais, je le faisais en italien :
« PORCA MISERIA ».
Je me sentais riche phonétiquement.
Le confort dans l’injure, c’est le commencement de la Sagesse et de l’indépendance.
Soyez orgueilleux.
L’orgueil, c’est la cravate des marginaux.
Soyez dans la marge mais, je vous en prie, ne perdez jamais de vue les TEXTES … Il vous regarde, le TEXTE, il attend le premier jour de la chasse et, tranquillisez-vous, vous serez bien en vue, la vedette…
Alors, de quoi vous plaignez-vous ?
Vous serez l’ennemi numéro 1… Il y en a tellement après…
Tellement qui prendraient bien votre place, avec le risque… Ils meurent de n’être pas le Risque…
Il vaut mieux mourir le premier.
C’est ça, la mathématique sidérale : FIRST.
Ne soyez pas lucide, cela vous encombrerait. Les comptables ne se pendent jamais au cou d’un cheval que l’on bat et que l’on tue.
Les comptables tuent.
Quand ils ne tuent pas, ils vivent dans les comptes.
Laissez donc la lucidité aux entrepreneurs de travaux artistiques.
Et n’oubliez jamais que vous êtes une denrée.
Mais ne prenez jamais de conseil de personne.
JAMAIS.

Flash…

C’est inquiétant voyez vous… Le monde se fait beau et il ne pense même pas à bien faire. Il sait qu’on ne le verra pas, il sait que ses couleurs ne seront pas comprises, il sait que l’humanité a la nuque courbée. Mais il essaie. Il appelle : j’existe dit-il, ouvrez les portes de votre fabrique à sourires !

Rien ! Le silence…Un silence mou sans le moindre espoir de rimes…

Vitesse…

Dans le flou du temps qui file

J’attrape le souffle court des impatiences

Il nous reste tant à dire aux foules d’enfouis

Je soulève le couvercle mauve des ma boîte à mémoires

Il reste quelques miettes des ces beaux hiers

Là, juste dans un coin aux odeurs de fer blanc

Je les disperse en riant sur le lent chemin des enfants

Mes Everest, Stefan Zweig

La jeune fille

Aujourd’hui, je ne peux trouver le repos…

La faute sans doute à cette nuit d’été.

Le parfum des tilleuls éclos

Pénètre par le battant écarté.

Oh, toi mon cœur ! Si maintenant il venait

-Ma mère depuis longtemps est allée se coucher-

Et dans ses bras te prenait…

Toi mon faible cœur…Jusqu’où te laisseras-tu aller ?

Cordes d’argent-1901-

Poèmes de jeunesse :

La liste de tes dégoûts

Dépassaient l’infini de ta soif

T’ajoutes de la pluie

A tes yeux secs

Ton soleil brillait

Le soir à intervalles réguliers

Entre deux cris de présence

Tu filtrais les paroles

En enfilant des vers

Sur des fils sans bouts…

Septembre 1980

Poèmes de jeunesse

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Rêve à finir

C’est une guerre où les hommes périront

Systématisés

Calcinés

Par l’addition

D’une angoisse planétaire

Qui les fait

Terreurs

Poèmes de jeunesse

J’ai peur d’écrire, comme si

L’autre poésie, celle qui dort là

Fière sur le papier

Allait porter un jugement

Sur la nouveauté

J’ai peur et mes mots

En transpirent

A quand le passé décomposé

Novembre 1980

Mes Everest, Christian Bobin : un bruit de balançoire…

En ouverture « d’un bruit de balançoire » un magnifique texte manuscrit de Christian Bobin qui nous a quitté hier…

Je rêve d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraîche. Ils ont ça, au Japon. Un de leurs maîtres du dix-neuvième siècle, Ryokan est venu me voir. Vous verrez : il n’a qu’une présence discrète dans le manuscrit. Il se cache derrière le feuillage de l’encre comme le coucou dans la forêt. C’est que je crois qu’il est vital aujourd’hui de prendre le contrepied des tambours modernes : désenchantement, raillerie, nihilisme. Ce qui nous sauvera – si quelque chose doit nous sauver – c’est la simplicité inouïe d’une parole. Ryokan, je ne le connaissais pas il y a deux ans. Et puis je le découvre et je revois des pans de ma vie : moi aussi j’avais trente ans, aucune place dans le monde, comblé de jouer pendant des heures avec des enfants. Moi aussi j’aimais – et j’aime de plus en plus à présent qu’ils sont menacés – la course des nuages, les joues timides de l’automne le bleu bravache des étés. Je n’ai pas écrit un livre sur Ryokan mais un livre avec lui. C’est assez simple : je ne crois qu’au concret, au singulier. Aux maladresses de l’humain – pas au prestige des machines. Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde. Les lettres manuscrites sont comme les feuilles d’automne : parfois un enfant ramasse l’une d’entre elles, y déchiffre l’ampleur d’une vie en feu, à venir. Ce qui parle à notre cœur – enfant est ce qu’il y a de plus profond. J’essaie d’aller par là. J’essaie seulement.

Mes Everest, Aimé Césaire… Et les chiens se taisaient

Tout s’efface, tout s’écroule
il ne m’importe plus que mes ciels mémorés
il ne me reste plus qu’un escalier à descendre marche par marche
il ne me reste plus qu’une petite rose de tison volé
qu’un fumet de femmes nues
qu’un pays d’explosions fabuleuses
qu’un éclat de rire de banquise
qu’un collier de perles désespérées
qu’un calendrier désuet
que le goût, le vertige, le luxe du sacrilège capiteux.
Rois mages
yeux protégés par trois rangs de paupières gaufrées
sel des midis gris
distillant ronce par ronce un maigre chemin
une piste sauvage
gisement des regrets et des attentes
fantômes pris dans les cercles fous des rochers de sang noir
j’ai soif
oh, comme j’ai soif
en quête de paix et de lumière verdie
j’ai plongé toute la saison des perles
aux égouts
sans rien voir
brûlant

Barre d’Etel

Barre d’Etel,  août 2016

Fatiguée d’une si longue marée,

Tout doucement la mer s’est assoupie.

Entre les bras de la terre elle s’est endormie.

Lente et longue,

Etirée reposée,

Dans la chair de la côte,

Elle est entrée.

Regarde  les gris qui se rencontrent

Le ciel est bas, il s’approche

Pour les entendre s’aimer.

Entre ciel et mer,

La terre s’est apaisée.

Entre terre et mer,

Le ciel a gonflé ses voiles de brume.

Et dans la lumière qui sombre

Engloutie par cette  fin d’après midi

Sans un bruit, sur la rive ourlée

D’un sable qui crisse

Ecoute leurs pas qui glissent.

Écoute-les, ils se sont aimés.

Mes Everest, Boris Vian : « pourquoi je vis. »

Pourquoi que je vis
Pour la jambe jaune
D’une femme blonde
Appuyée au mur
Sous le plein soleil
Pour la voile ronde
D’un pointu du port
Pour l’ombre des stores
Le café glacé
Qu’on boit dans un tube
Pour toucher le sable
Voir le fond de l’eau
Qui devient si bleu
Qui descend si bas
Avec les poissons
Les calmes poissons
Ils paissent le fond
Volent au-dessus
Des algues cheveux
Comme zoizeaux lents
Comme zoizeaux bleus
Pourquoi que je vis
Parce que c’est joli

Carnets…

Je cherche dans le fond humide de ma réserve à mots, un verbe qui pourrait survivre sans complément, sans adverbe, sans tous ces parasites qui au mieux affadissent au pire empoisonnent l’essence première du mot, cette saveur originelle qui lorsqu’elle fut la première fois utilisée suffisait, exprimait à elle seule ce qui était ressenti, c’est-à-dire vu, entendu, touché, goûté.
Ces mots verbes existent je le sais, je les cherche, je les traque. Mais il y a aussi ceux que la grammaire a décidé d’entrer dans la catégorie des noms communs. A-t-on pris le temps de s’interroger sur la signification de ce commun, qu’on ajouter pour désigner ce qui pourtant désigne à lui seul l’essentiel. Peut-être s’agit-il d’une juste opposition au qualificatif propre. Serait-ce la propreté ou la propriété qu’on veut opposer au commun, au collectif. Il y aurait donc le mot qui appartient à un seul et ce qui est à tous ; pourquoi pas ! Mais le commun peut aussi être vu comme le banal, comme le courant, qui n’a aucune aspérité, aucune singularité. Ne dit-on pas d’un vin qu’il est commun pour éviter de dire qu’il n’est pas bon…
Le vin, le ciel, le vent, la brume, le mauve, l’amour, que de noms communs qui dans ma réserve occupent une place singulière…

Ne regarde pas comme les autres…

Ne regarde pas comme les autres.

Les autres…N’écoute pas ce qu’ils te disent, sors de leur route toute tracée, choisis ton chemin. Et si on te répond que ce n’est pas possible d’entendre la mer lorsque tu es dans la forêt, ne dis rien, ferme les yeux et plains les, eux, qui n’entendent pas les arbres qui s’essaient au bruit des vagues. S’ils te disent que c’est ton imagination qui te joue des tours, réponds-leur que leur imagination est en panne, fatiguée, dis-leur que c’est quand on ne veut pas voir ce qui est vrai, quand on ne veut pas entendre le bruit des vagues qui secouent les crêtes des sapins qu’on est trompé par son obsession du réel convenu.

Cette imagination-là n’est pas la tienne, tu n’en veux pas de ces artifices pour enfant naïf qui fabriquent du magique pour empêcher d’aller ailleurs, de choisir d’autres chemins, tu n’en veux pas de cette mythologie préfabriquée qui fabrique des rêves à la chaîne, des rêves qui sont toujours les mêmes, depuis longtemps, et pour tout le monde. Tu dois leur dire que les arbres tu les vois comme des arbres et pas comme de vieilles femmes aux doigts crochus ou tout autres monstres qu’on veut entrer de force dans les têtes pour que les peurs soient identiques.

Tu ne dois pas être comme les autres. Les arbres tu dois les voir arbres et la mer que tu entends quand ils bougent dans le vent tu dois dire que c’est la mer. Tu ne dois pas dire : ils font comme la mer, c’est comme la mer, j’ai l’impression d’entendre la mer. Tu ne dois pas dire cela parce que c’est injuste de le dire, c’est injuste pour les arbres d’abord, et puis pour la mer surtout, c’est comme si tu disais que la mer n’existe pas, qu’elle est ailleurs, plus loin, toujours plus loin, qu’elle n’appartient qu’à ceux qui prétendent qu’ils l’ont vue, qu’ils l’ont entendue avec leurs mots à eux, avec les mots qui ont été fabriqués par d’autres pour dire que la mer existe, ici, et pas ailleurs…

Toi tu dois dire que la mer existe ici, dans ces forêts d’altitude, tu dois dire qu’elle est là, derrière ce vent, comme une mémoire……

Mes Everest, René Char : « Le jugement d’octobre »

Joue contre joue deux gueuses en leur détresse roidie ;
La gelée et le vent ne les ont point instruites, les ont négligées;
Enfants d’arrière-histoire

Tombées des saisons dépassantes et serrées là debout.
Nulles lèvres pour les transposer, l’heure tourne.
Il n’y aura ni rapt, ni rancune.
Et qui marche passe sans regard devant elles, devant nous.
Deux roses perforées d’un anneau profond
Mettent dans leur étrangeté un peu de défi.
Perd-on la vie autrement que par les épines?
Mais par la fleur, les longs jours l’ont su !
Et le soleil a cessé d’être initial.
Une nuit, le jour bas, tout le risque, deux roses,
Comme la flamme sous l’abri, joue contre joue avec qui la tue.

Mémoires

La nuit est là

Épaisse

Lourde

Elle pèse sur tes jambes

Qui cherchent le frais

Entre les plis du drap bleuté

Rien n’y fait

La nuit t’oppresse

Tes yeux se serrent

Ta gorge est sèche

Tu voudrais une douce brise

Un chant d’oiseau

Des rires d’enfants

Rien n’y fait

La nuit est là…

Mes poèmes de jeunesse…

Aux adultes en sursis d’enfance

Un enfant passe

Une histoire l’attaque

le rabote l’assoiffe et l’affame

Le pousse

Au supplice du sentiment d’habitude

Devant les adultes majuscules

Qui ont mal conjugué

Leur verbe aimer

Et il est tombé

Dans un trou

Où les ombres s’ennuient

Par manque d’éternité

Texte écrit en 1979…

Mes Everest : Chant d’automne, Baudelaire, suite

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,

Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,

Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,

Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez moi tendre cœur ! soyez mère,

Même pour un ingrat, même pour un méchant ;

Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère

D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend : elle est avide !

Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,

Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,

De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

Mes Everest : Chant d’Automne, Baudelaire, première partie…

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;

Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres

Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,

Haine, frissons, horreur, labeur du et forcé,

Et, comme le soleil dans son enfer polaire,

Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;

L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.

Mon esprit est pareil à la tour qui succombe

Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,

Qu’on cloue en grande hâte un grand cercueil quelque part.

Pour qui ? – C’était hier l’été ! Voici l’automne !

Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

Flash…

Entre Bruxelles et Lille : par la vitre…

Ivresse du regard volé à la vitre grise

La pâle lueur du jour apaisé écrit une rime traînée

Le train ne roule plus

Il souffle doucement sur les braises de nos silences

Écoute

C’est le chant rond du rail

Entends

Le métal se lisse en glissant

Attends

Et tu rêveras

Entre les lents bras de la nuit

29 septembre

Homme d’en haut…

Homme d’en haut qui invente la mer,

Homme d’en haut, dans les yeux, le bleu c’est beau.

L’homme d’en haut aime la mer à mi mots.

Dans l’écume de ses rêves, des mots salés

L’homme d’en haut plisse les paupières,

Et des vagues à l’âme creuse les joues de l’homme d’en haut.

Sillons creusés par les larmes,

Creusent la vallée de ce visage lame.

Quand les yeux se ferment, quand le regard creuse l’intérieur,

Il a la mer qui remonte, la mer sur le front, vague ride d’un homme d’en haut.

C’est si beau l’âme d’un homme d’en haut.

C’est si beau l’âme d’en haut, amarrée au port du bas.

Avec un ciel si bleu que larmes d’en haut roulent,

Perles qui brillent,  

Jusqu’aux vagues d’en bas.

Une journée d’automne… inédit de 1980…

Vieux texte écrit il y a quarante ans…

C’était une journée d’automne qui se terminait par petites flaques, sur le pavé gluant. Plus rien n’avait l’odeur du neuf. Dans chaque grain de poussière, dans chaque molécule de vie, un parfum de moisissure tirait des larmes aux passants du soir. Dans les yeux de ceux qui se croisaient, il y avait cette lueur de désespoir, si vraie, si dure, si fatidique, si irréversible. Comme si…

Comme si la destinée de chacun était contenue dans ce bruit, sourd et continu, bruit qui m’arrache encore des larmes tant il est dur de se sentir glisser sur des pentes où l’amour n’existe plus que par pointillés jaunâtres. Le ronflement de l’alentour produisait comme un halo de brouillard, mais il m’étouffait plus que n’importe quel autre, il m’étouffait en dedans, il me bouffait mon printemps qui à cette heure-ci n’était pourtant encore qu’inscrit en marge, en attente de frénésie, en attente d’irréel…

Mes Everest : Samuel Beckett

« que ferais-je… »

que ferais-je sans ce monde sans visage
sans questions
où être ne dure qu’un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s’engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l’amour
sans ce ciel qui s’élève
sur la poussière de ses lests
que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

Poèmes de jeunesse :

Il m’en reste encore, que je retrouve de ci, de là…. En voici un, une pépite, écrite en 1981…

La liste de tes dégoûts

Dépassaient l’infini de ta soif

T’ajoutes de la pluie

A tes yeux secs

Ton soleil brillait

Le soir à intervalles réguliers

Entre deux cris de présence

Tu filtrais les paroles

En enfilant les vers

Sur des fils sans bouts

A tire d’ailes…

Sur la peau blanche de mes espoirs
J’écris les mots pour demain

Dans un bouquet de rires enfouis
Je trempe ma plume épuisée

Sur le papier au grain glacé
Une boucle aux bords bleutés
Je trace en pleurant

Ces mots que j’aime
Pour toi
Pour nous
Je les lie

Main dans la main
Loin du hier de nos ennuis
Ils s’envolent
A tire d’ailes
Entre les bras du couchant

Regarde-les
Ils s’enfuient
Regarde-les
Nous sommes en vie

La mer est basse…

Homme en plaine,

Ta mer est si loin,

Il te faut la rêver.

Elle est là, c’est elle.

Je l’entends.

Dans l’arrière-pays de ta tête,

Elle chante et danse,

De vagues couplets aux reflets bleus.

C’est si long,

Toute une nuit passée,

A pousser des cris de vent gris.

Au matin du levant,

Impatient,

Homme en peine,

Coeur à marée basse,

Ouvre les lames de ses yeux.

Il pleut des larmes salées,

Sur le sable fleuri.

Doucement, sans un bruit,

L’homme sans haine,

Lève son regard bleu,

Le pose au fond du ciel endormi.

Regarde-le,

Il pleure une vague échouée…

Mes Everest, Jacques Brel : le plat pays..

Je suis à Bruxelles pour quelques jours. Hommage au grand Jacques…

Jacques Brel

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le cœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent de l’est écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien

Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Où des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le mien

Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu
Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
Avec le vent du nord écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien

Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut
Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien.

Derrière la vitre…

Derrière la vitre de nos envies

La grise ville nous a menti

Pas un bout de mer

Pas un souffle de ce bel air

Les vagues se sont figées

Dans leurs longues quêtes salées

A l’ouest de vos mémoires encombrées…

Pointe de Pern

Ici, un bout de ce monde habité,

Terre déchiquetée,

Vagues emmêlées,

Hommes de l’intérieur

Retournez vous !

A l’ouest de vos mémoires encombrées,

Il y a le vent.

Vent qui souffle sur vos nuques.

Vent qui s’engouffre

Derrière vos yeux étonnés.

Avancez encore un peu,

Tendez votre oreille

Entendez son chant,

Il vous murmure

Toutes ces histoires oubliées

30 octobre

Matinales…

Ils ont réglé leur réveil chagrin

A l’heure du regard matin

Jour de plus

Jour de rien

Dans les sombres arrières salles

D’un monde si vieux

Qu’il pleure toutes les larmes mauves

De son corps affaibli

J’entends la bruine de mille pluies

Ils ont réglé leur réveil matin

A l’heure des regards chagrins

Poèmes de jeunesse : « la révolte »

La révolte était devenue

Une autre décoration de combats intellectuels

Pour le snobisme

De ceux qui flirtaient avec l’angoisse

Du pauvre

Qu’ils achetaient

Chez les bradeurs d’inhumanité

Qui vendent

Du sourire aux enchères du sentiment

Et qui cultivent des jardins d’utilité

Des jardins de pitié

Pour le botin du beau monde

Qui pissent leur ba ba quotidien

En rotant la nuit qu’ils ont volée

Aux autres

Aux angoissés

Aux vrais

L’uniforme de leur porcherie

Leur fait peur

Parce qu’ils se sentent loin

Parce qu’ils se sentent loin

Alors ils trichent

Ils se déguisent

Ils prostituent la vérité

En l’obligeant à coucher

Avec ceux qui l’ont déjà tuée

En l’oubliant

Ils s’écologisent le dimanche

En se confessant à la rivière

Qu’ils assassinent à petites semaines

Mais y savent pas

Eux ils comptent

Eux ils produisent…

Juin 1980

Matinales..

Il arrive que le temps soit à la contemplation

Simple inattendue fraîche

Elle débarque sans crier sur les rives des matins communs

Et les soupirs de l’impatience sont apaisés

O

Mémoires…

Un hommage, un de plus, en ce matin mélancolique à mon père qui nous a quittés il y a peu…Il aimait tant la Charente et le pont qui la traversait

Un reste de rouille salée

S’agrippe aux larmes de l’acier

Dans ma poche froissée

Souvenir du fleuve

A la mer accrochée

Oh ta Charente traversée

J’ai pris une feuille de papier

Aux mémoires de ce pont aimé

Tout doucement l’ai frottées

Oiseaux légers mes mots sont envolés

Sur le fil de tes yeux se sont posés

Voilier d’hier…

Peinture à l’huile de Claude Nédélec

…C’est un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes qui sentent la paille et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de cordages qui sentent le plastique. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissé, un gris qui parle des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer. A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait. Les autres, ceux qui virevoltent sur des bateaux de catalogue ont les yeux absents, on ne les devine même pas derrière des verres de marques ou se reflètent des couleurs qui n’existent que pour les touristes canonisés. Sur le pont, l’homme sans lunettes se prépare pour le départ. Arrivé hier soir, sans bruit, il a cherché un mouillage éloigné des autres pour ne rien dire, pour ne pas parler d’où il vient, pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de sens pour lui. Les autres, lorsqu’ils sont au port aiment à raconter, se raconter, l’homme au navire sans âge n’est pas de ceux-là. Il ne se mêle pas à la vie du port. Il ne les méprise pas, il lui arrive même parfois de les écouter, de s’emplir de leurs rires pour s’en faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les méprise pas, mais il n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas. Il se souvient, lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face. C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il avait posé la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur…

Rencontre avec le port…

Immobile, face au port qui lui fait les yeux doux, Maurice enregistre tout, il accumule des réserves, pour demain, quand il tirera les couvertures de son lit et qu’il fermera les yeux. Il a marché sur le quai, lentement, très lentement, vite ça fait touriste pressé qui oublie que les dalles usées ont été polies par l’impatience de toutes ces femmes qui attendaient que la mer ramène leurs hommes, leurs fils, leur frère. Maurice sent tout cela. Amarré, à quelques mètres un petit chalutier. Ils sont deux à hisser des caisses sur le bord. Maurice ne regarde pas le contenu des casiers, il ne veut pas s’ébahir à la vue des poissons luisants oubliant ceux qui sont allés les chercher. Il regarde leurs mains. Ce sont des mains qui semblent vivre seules, qui ne s’agitent pas inutilement. Les gestes sont précis, lents, définitifs. Elles plongent d’une caisse à l’autre saisissent des poissons avec respect, délicatesse. Maurice se souvient des mains du poissonnier. Ce ne sont pas les mêmes, ce sont des mains qui ont oubliés d’où vient la sole ou le bar, des mains pour découper, pour écailler, pour peser, pour rendre la monnaie. Ils les regardent, ils ne se parlent pas, c’est inutile : ils viennent de passer une journée en mer, à travailler, en plissant les yeux, à cause du soleil, du sel, de la peur, de la fatigue. Maurice comprend qu’on ne parle pas à la mer comme à n’importe qui, on ne parle pas de la mer comme s’il s’agissait simplement d’une étendue d’eau. Il est temps. Maurice doit rentrer, à l’intérieur, dans les terres. Il n’est pas triste, il reviendra. Il sait à cet instant qu’il n’est plus et ne sera plus jamais le même. Aujourd’hui tant de sensations ont accosté dans son port intérieur. Il lui faudra plusieurs jours pour décharger. Maurice reviendra, il reviendra et partira sur un bateau, sur son bateau…

Le jour se lève…

Le jour se lève me dites-vous ?
Était-il donc endormi ?
Comment ?
Assoupi, simplement…
Tiens donc…
Étrange, n’est-ce pas ?
Je n’ai rien vu.
J’ai cherché, vous dis-je.
J’ai cherché sans un bruit,
Me perdant
Jusqu’aux bords mauves
De votre trop longue nuit
Et ne l’ai point rencontré.
Vous doutez ?
C’est tant pis :
Je n’irai plus déranger
Les belles couleurs de votre ennui…

Carnets : 5, voir la vie en rose…

Voir la vie en rose !


Il faut, ou faudrait, nous dit-on voir la vie en rose. Enfin je commets peut-être une erreur, il est possible qu’il soit conseillé de voir la vie en roses. Encore une fois tout est une affaire de nature, voire de genre, puisqu’on peut parler d’une rose, on peut aussi évoquer le rose, et enfin on peut enrichir un autre mot en le gratifiant généreusement du qualificatif rose. On pourra ainsi parler d’une rose dont le rose est si rose qu’on pourrait y voir à travers comme s’il était blanc, on dirait alors qu’il est rosé, à ne pas confondre avec le rosé qu’il faut éviter avant de cueillir quelques belles roses, à offrir à sa promise afin de la faire rougir. Certes la couleur rose, tout comme la fleur, incite à l’optimisme voire à la gaieté mais reconnaissons quand même que certaines roses après avoir été piquantes (comme un mauvais rosé) sont désormais fanées. Et il y a des roses au rose si clair qu’elles en sont un peu transparentes. La vie de toute façon n’est ni une fleur, ni une couleur, et toutes ces injonctions ont le don de me faire monter le rouge au front…

Mémoires…

Pas un jour ne passe

Sans la douce vague déferlante

De cette mémoire si belle

Regarde

Écoute

Elle se mire dans le rire brillant

Du miroir des aimants

Elle ondule dans le bleu écumant

Qu’étire en rageant

Cette si longue tempête

Qui s’essouffle en s’apaisant

Je ne veux plus…

Je ne veux plus
De ce silence glacé
Qui roule en pleurant
Sur la mousse verte et ventrue
Des pentes asséchées

Je ne veux plus
De ces fracas de voix
Qui brisent en crissant
Les longues et fines lames
De mes rires boisés

Mes Everest, Grégoire Delacourt…

Parmi les pauses lecture que je m’accorde pendant mon chantier d’écriture, il y a eu ce magnifique roman de Grégoire Delacourt. L’extrait que je vous propose est comment dire d’une intensité poétique qui me provoque des vibrations.

/… Sa famille.

Des cultivateurs dans le Cambrésis. Vingt hectares de lecture fourragère. Quelques bêtes. Des nuits de peu d’heures, des mains usées, des ongles noirs, comme des griffes, la peau tannée, un vieux cuir craquelé. Jamais de vacances, jamais de premier mai parfumé au muguet ; la terre, toujours, la terre exigeante, capricieuse ; et la mer, une fois, une seule, pour mes sept ans, a-t-il précisé, mais pas vraiment la mer, une plage plutôt, celle des Argales, à Rieulay, du sable fin au bord d’un lac artificiel sur un ancien terril ; mes parents n’avaient pas voulu me décevoir : ils avaient dit qu’il n’y avait pas de vagues ce jour là, une histoire de lune, de planètes, je ne sais plus, et je les avais bien crus, bien que l’eau ne soit pas salée, ah ça ! disait mon père à propos du sel, ça dépend des courants, des marées et même de la lune, André, c’est très compliqué, tu sais, tout ce bazar, et plus tard j’ai compris qu’ils avaient voulu m’écrire une histoire unique, m’enseigner que l’imagination fait advenir tous les voyages, exhausse toutes les enfances. Ils ne se plaignaient jamais, ni du gel ni des pluies qui pourrissaient tout ; ils sillonnaient et façonnaient la terre comme des sculpteurs, comme des amants ; ils lui parlaient, ils la remerciaient les jours de grande récoltes , la consolaient lorsque le froid la fendillait et la gerçait ; ils aimaient que le temps marque les choses. Ils attendaient les printemps comme on attend un pardon. /…

A toi…

A toi qui me lira peut-être

Entre ces si courts silences

Qu’il reste quand on s’emplit de ce presque rien

Je voudrais que tu reposes tes yeux

Regarde

Ils suivent les cailloux mauves de mes mots doux

Ils affûtent leurs larmes émoussées

Ils apprennent ce lent refrain à la rime ronde

Écoute

Je t’offre un bouquet de murmures fleuris

23 septembre

Matinales…

Il faudrait inventer des mots intimes

Qui riment avec le matin des villes

Je les cherche dans ma boîte à brume

Dans ma boîte à océans

Dans ma boîte à ciel

Pas un qui n’accepte de se compromettre

Je n’insiste pas et les laisse à leur éveil mauve

Et je pose mes yeux sur cette langueur métallique

Matinales…

Dans le matin pressé de la fureur ferroviaire
Parfois une tentation de lenteur
On pose alors un regard furtif par la vitre
Qui se rêve fenêtre
Regarde
Une ride sur l’eau
Il est encore là le temps du sourire

Flash…

C’est un soir à nuages
Soir affamé
Engloutit une dernière trainée de lumière
Pas un bruit plus un cri
Soir noir
Le sud est étouffé

L’automne balbutie…

Dans la fin de l’été déclinant,

Traces d’un automne impatient.

Humidité à l’odeur si épaisse,

Froid nouvel arrivant,

Incapable d’être cinglant,

Timide,

Il essaie de s’inviter,

A la table mauve d’une aube,

Aux couleurs délavées.

Plus une trace de lumière.

Les objets sont gavés d’ombres qui les étouffent.

Des gens passent,

Sourires en berne,

Ils traînent les restes du bel été  

Qu’on ne veut abandonner.

Pas un qui ne rit,

Plus un qui ne vit.

Automne colonisateur,

Feuilles jamais sèches, piétinées

Restent collées,

Tristes, sous le pied.

Tout se traîne, se désespère.

La mer est habillée de gris,

Ne pas froisser le ciel si bas

Il pourrait la gober.

Demain sera mieux,

Demain sera heureux.

Mes Everest, Louis Aragon : il n’aurait fallu…

Il n’ aurait fallu
Qu’ un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
À l’ immense été
Des choses humaines

Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire de ma vie
Un grand collier d’air

Rien qu’ un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins Une rosée
Contre mon épaule

Un front qui s’ appuie
À moi dans la nuit
Deux grands yeux ouverts
Et tout m’ a semblé
Comme un champ de blé
Dans cet univers

Un tendre jardin
Dans l’ herbe où soudain
La verveine pousse
Et mon coeur défunt
Renaît au parfum
Qui fait l’ ombre douce

Flash…

Oui il le faut

Fermer les yeux

Se taire

Ne plus entendre les cris du clic

Le souffle court des mots tordus de haine

Prendre le large pour là-bas

Pour ce si loin aux vagues écumes

Pour ces brumes de rien

Et entendre les chants des oiseaux lassés

De ces corps courbés

Carnets 14 : « prendre le train en marche… »

Il m’arrive souvent de regretter l’impudence de celles et ceux qui ont pris et qui prennent continuellement le train en marche. Oui, quelle impudence, pour ne pas dire quelle goujaterie que de ne pas, comme tout le monde, attendre que le train arrive, et d’attendre son tour pour monter.
C’est ainsi qu’au moment où chacun commence à prendre ses marques, à faire connaissance avec tous ses compagnons rompus aux exercices de la patience, il n’est pas rare de voir surgir brutalement ces voyageurs de la dernière heure.
Ils ne se contentent pas de monter, discrètement, tout à leur honte d’avoir un train de retard, non ils ajoutent au désagréable de la situation de l’impertinence, de l’insolence et, quand ils sont en nombre, du mépris pour celles et ceux qui les ont devancés, et qui, osons le dire, ont pris le temps de la réflexion et de l’engagement réfléchi. Non, vous l’aurez compris, je n’aime pas ces invités de la dernière heure, qui parlent fort et creux, qui savent avant d’avoir compris et qui pérorent en se posant comme les grands moralisateurs d’une cause qu’ils n’ont pas pris le temps de comprendre, si ce n’est qu’au dernier moment ils se sont dits que lorsqu’on a un train de retard, on reste sur le quai.
Pour ce qui me concerne et nombreux sont mes compagnons de voyage dans ce cas, un train avant de le prendre, il faut l’attendre, l’espérer, il faut avoir une envie irrésistible de se joindre à ceux qui sont à l’intérieur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis souvent, pour ne pas dire tout le temps en avance, pas trop pour ne pas risquer le désespoir de l’ennui, mais suffisamment pour savourer les saveurs épicées d’une juste impatience…

Matinales…

Il est des mots dont la rime hésite entre larmes et bleu

Dans les aubes grises et mauves

Aux fenêtres ouvertes on entend leurs toux fauves

Les silences de la nuit ont éteint le feu

Au creux de l’épaule du beau matin

Ils posent la tendre joue de leurs rires malins

A tire d’ailes…

Sur la peau blanche de mes espoirs
J’écris les mots pour demain

Dans un bouquet de rires enfouis
Je trempe ma plume épuisée

Sur le papier au grain glacé
Une boucle aux bords bleutés
Je trace en pleurant

Ces mots que j’aime
Pour toi
Pour nous
Je les lie

Main dans la main
Loin du hier de nos ennuis
Ils s’envolent
A tire d’ailes
Entre les bras du couchant

Regarde-les
Ils s’enfuient
Regarde-les
Nous sommes en vie

Mes Everest, Alliette Audra

Ô souvent je voudrais que la vie éternelle
Fût simplement cela : Quelques-uns réunis
Dans un jardin qu’embaume encor la citronnelle,
Réunis par amour dans l’été qui finit.

L’un d’entre eux serait juste arrivé de voyage.
On le ferait asseoir près de la véranda
Où est la lampe, afin de mieux voir son visage,
Son uniforme usé, sa pâleur de soldat .

La plus jeune viendrait le tenir par sa manche,
On n’oserait pas dire :  » Tu es pâle… » Et lui,
Devant cette douceur des très anciens dimanches
Souhaite pour pouvoir pleurer, qu’il fasse nuit.

Une voix s’élèverait alors, la musique
Même de jadis au milieu d’un grand respect
Et du coeur de chacun, dans le soir balsamique
Disant ces mots simples : Mes enfants, c’est la paix.

Extrait de: 1964, Poèmes Choisis, (Editions Pierre Seghers)