Ne pars pas petit…

Ecoute petit
Ecoute le souffle bas
De ton monde qui soupire
Il n’en peut plus
Plus rien ne bouge

Regarde petit
Regarde la brume du lourd visage gris
D’un vieux monde qui s’est échoué
Sur les pâles rives
De nos peurs enfouies

Approche petit
Approche de ce grand corps affalé
Il voudrait s’étirer
Respirer
S’extirper

Reviens petit
Ne pars pas aussi loin
Il attend tant de toi
Pour avaler son chagrin

Lundi frileux…

C’était un lundi, c’était il y a un an… Presque rien n’a changé…

23 h 17, version intégrale…

Et voici pour clôturer la publication en cinq parties, la version intégrale de cette nouvelle que j’ai beaucoup aimé écrire. N’hésitez pas à me donner votre avis…

23 h 17…

« Une nouvelle de Eric Nédélec pour Alice : 12 décembre 2020 »

1

« Eh papa, n’oublie pas, cette année j’ai vingt-cinq ans ! C’est l’année de ma nouvelle. Je te le rappelle parce que je te connais tu vas t’y mettre la veille…

C’est vrai que dans cette famille, c’est devenu une tradition. Le plus vieux des quatre enfants aujourd’hui âgé de trente-cinq ans a eu le privilège d’ouvrir ce bal littéraire. C’était il y a dix ans et à quelques années d’intervalle, les deux autres ont aussi bénéficié du même traitement.

  • Pour vos 25 ans je vous écris une nouvelle !

Voilà c’est comme ça : en quelque sorte c’est écrit.

C’est écrit.  Mais il faut l’écrire…

Le voici arrivé à la quatrième : la dernière, la petite dernière… Disons-le tout net : il y pense ! Pas tout le temps : mais il y pense… Il cherche, il tâtonne. Plus la date approche, plus il est inquiet.

Très inquiet même. On le voit parfois, dehors sur la terrasse, il regarde le ciel, la cime des arbres, les nuages qui roulent comme des vagues.

  • Qu’est-ce que tu fais encore papa ?
  • J’écoute, j’attends, j’entends…
  • N’oublie pas…

Pourtant chez lui, la peur d’écrire n’existe pas. Il est même dans une période où il écrit beaucoup, peut-être trop. Bref, ça le « travaille ». Il a peur. Ce n’est même pas la peur d’être mauvais.  Non le pire pour lui serait d’être moyen, dans cet entre-deux un peu mou.  Son angoisse est de ne pas réussir à poser sur le papier tout ce qu’il entend dans ce qu’il appelle souvent l’arrière-pays de sa tête. Ne pas écrire quelque chose de banal, à côté de la plaque. Il faut des idées, les rassembler et surtout, surtout, trouver un fil conducteur.

Un fil conducteur, ou une lumière. Une belle lumière.

Alors il écrit. Les feuilles sont là, lisses et blanches. Il les caresse, les sent. Il respire.

Et l’inspiration jaillit. Au début quelques larmes, et puis un long sanglot, une rivière, un torrent. Les idées coulent sur le papier. Les mots, des phrases, des souvenirs, des images, des personnages, des caractères, des inventions, des convictions.

Et la lumière encore, toujours…

Tout cela fait un joli fatras. Fatras, il est beau ce mot. Mais il y a encore mieux : il y a taffetas. Le taffetas que forment les tas de feuilles. Tas de feuilles posés ici ou là, traces de ses inspirations.

C’était le premier mardi de novembre : le trois pour être précis. Fatiguée elle s’est levée pour aller se coucher, s’est arrêtée au milieu de l’escalier de la mezzanine et brusquement s’est retournée avec un sourire mi ironique mi inquiet.

  • Eh papa n’oublie pas, mais vous connaissez la suite…

Et là, il a eu comme un moment de panique. Une bouffée d’angoisse.

La nouvelle, sa nouvelle, les papiers, les feuilles. J’ai écrit, c’est fini. Oui presque fini mais, les feuilles, oui les feuilles, où sont-elles ? Où sont-elles passées ? Où se sont-elles envolées ?

J’aurai dû écrire sur un carnet, pas sur des feuilles volantes. Curieuse cette expression : feuilles volantes… Il pense aux feuilles mortes ; elles s’accrochent, elles résistent, et puis elles tombent ou s’envolent. On est en novembre, ce mois si gris où les feuilles tremblent, tremblent et meurent.

On est en novembre. C’est aussi le mois où les feuilles blanches se remplissent.

Où se sont-elles envolées ces feuilles volantes ?

Arrivée dans sa chambre, elle sourit. Un joli, un vrai sourire intérieur qui brille sur le visage comme une petite flamme. Elle aime taquiner : son papa, les autres. Elle le fait toujours avec légèreté et ce magnifique sourire intérieur qui se devine derrière le miroir des yeux.

Avant de se coucher, elle s’astreint à quelques rites immuables, indispensables. Des rites qu’on ne croirait réservés qu’à celles et ceux dont on trouve qu’ils sont un peu raides, un peu rigides mais certainement pas à la saltimbanque de la famille.

Mais qu’on le veuille ou non les artistes, et c’est une artiste, une artiste de la lumière, sont des personnes organisées, ordonnées.

Chaque soir il y a de façon immuable une liste de choses à faire. Parmi celles-ci, ce soir, justement, elle a prévu de relire ce magnifique texte sur les artistes. Un texte de Léo Ferré. Léo Ferré un artiste. Peut-être le plus grand.

Les artistes,

Ils vous tendent leurs mains et vous donnent le bras

Vous les laissez passer, ils ne sont pas à vous

Les artistes

Ils sont le clair matin dans vos nuits des tempêtes

Ils sont le soleil noir de vos étés d’hiver

Ils chantent dans la nuit à vos tempes muettes

Ils plantent la Folie au fond de vos galères !

2

Elle s’endort vite.  Enfin c’est ce qu’elle supposera peut-être demain.

Elle dira.

  • Je me suis endormie tout de suite,

Mais comment le savoir, saisir le moment, précis où on plonge de l’autre côté ? Alors oui elle dit qu’elle s’endort vite, très vite, toujours.  Elle rêve beaucoup. Des rêves touffus, comme un champ d’herbes sauvages. Ce sont de véritables histoires, des épopées même. Elle s’endort en se disant, ou peut-être qu’elle entend quelqu’un lui murmurer.  

  • J’espère que pour terminer sa nouvelle il ne va pas te faire le coup de la chute classique : « et elle se réveilla car tout cela n’était qu’un rêve ! »

Un rêve. Comme si tout cela ne pouvait être qu’un rêve

Elle ne dort jamais les volets fermés. Peut-être ce besoin de lumière. Cette lumière qui même la nuit est là, tapie, dans l’ombre.  

Dehors un bruit de feuilles mortes. Bruit qui craque, qui froisse. Et une odeur : un mélange d’humide et de sec. Elle dort. Profondément.

Quand elle s’est levée, comme toujours, elle s’est étirée. Elle a souri en regardant la lumière douce du matin qui entre discrètement.

C’est un joli matin de novembre.

Quelques grains de poussières flottent. Ils sont suspendus à ce qui ressemble quand même à un magnifique rayon de soleil.

Elle a rêvé encore, beaucoup. Mais curieusement aujourd’hui elle ne se souvient de rien. De toute façon elle n’aura pas le temps de chercher à se souvenir.  Elle a tellement à faire aujourd’hui. Une liste, longue, hétérogène, échevelée. Elle l’a inscrite sur un carnet. C’était hier soir. Cela fait partie des rites. Elle aime tant les carnets, elle en plusieurs, un pour chaque usage. Carnet pour les voyages, carnet pour les spectacles, carnet pour les rêves, carnet pour les mots qu’elle aime, carnet pour dessiner la lumière, carnet pour son chat. Elle aime tellement son chat qu’elle lui consacre un carnet, rien que pour lui, et comme elle a le sens de l’humour, sur la couverture, elle a noté « Charnet » …

Sur le carnet aux rêves, elle écrit presque tous les matins. Les carnets, ses carnets. Ils sont tous là rangés, alignés, au pied de son lit. Fidèles compagnons

Mais ce matin, c’est le vide.  Ils n’y sont plus. Il n’y a plus rien, ou presque. Il n’en reste qu’un seul.  Elle ne le connait pas. C’est un gros carnet.  Les autres ont dû glisser sous le lit.

C’est curieux quand même !  Glisser sous le lit…Elle sourit, ses yeux se plissent. Elle est certaine qu’hier soir, comme tous les jours elle a écrit quelques lignes. Sur chacun d’entre eux.

Hier soir. Quelques lignes : sur son carnet, sur ses carnets. Elle ne souvient pas ou mal.

Un carnet.  Un seul.  Il est là.

Il n’y a rien. Elle le sait, elle le sent. Elle ne l’ouvre pas. Il est peut-être trop tôt.

Dehors un chien aboie. Un aboiement lourd qu’elle connaît bien, même s’il y a bien longtemps que…

Bien longtemps qu’il est parti. Quelque part, ailleurs, dans la nuit des chiens. La nuit des chiens.  Elle se souvient ; cette phrase, ces mots. Léo Ferré.

Ce n’est pas de son âge d’écouter Léo Ferré.  C’est ce que certains lui ont dit. Léo Ferré : sa chienne qui n’avait que trois pattes : « elle est partie, Misère, dans des cachots, quelque part dans la nuit des chiens… »

Un chien aboie. Il aboie. Elle entend. Frissons.

Bruit de feuilles. Se pencher à la fenêtre et observer. Non : ne pas modifier l’ordre, l’ordre du monde, de son monde. Se lever, s’étirer, vérifier que tout est en place.

Les carnets, le carnet.

Le carnet. Elle ne le reconnait pas. Il faut qu’elle le lise, qu’elle se relise. Elle s’assied au bord du lit, le carnet est ouvert sur ses genoux. La lumière est si belle, caressante, une lumière qui invite les sourires.

Elle sourit. Elle est bien.

3

C’est bien son écriture. Comme s’il pouvait en être autrement.  Comme s’il était possible d’en douter. Mais elle doute. Tout est si étrange ce matin : la lumière, l’aboiement de ce chien. Sa légèreté.  Elle n’a presque pas eu besoin de s’étirer. Pas mal au dos ce matin.

Elle commence à promener ses yeux sur les dernières pages. Elles ont été noircies hier soir. C’est écrit :  il y a la date : « mardi 3 novembre, 23 h 17 ». C’est étrange, elle ne se souvient pas, elle avait tellement sommeil.

Elle commence sa lecture : « une fois n’est pas coutume avant de m’endormir j’ai besoin de raconter mon rêve. Mais pas celui de la veille, non celui de la veille c’est le matin que je le raconte. Non je veux raconter celui de maintenant enfin de tout à l’heure de cette nuit. Je veux faire cette expérience ; je veux écrire le rêve que je n’ai pas eu, pas encore, et puis m’endormir. On ne sait jamais, je vais commencer et lorsque je m’endormirai, le carnet glissera par terre, comme une feuille volante et moi dans le sommeil.

Une feuille volante. Comme un signe.

« Tout a commencé par un aboiement : il me réveille et lorsque je me lève, ma chambre n’est plus la même, à commencer par la tapisserie. Il est curieux ce papier peint, blanc, couvert de graffitis, de mots, des mots que j’aime. La fenêtre est ouverte : j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville. Ce doit être une ville étrangère parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot.  Je me lève, je me sens légère, vaporeuse presque, m’approche de la fenêtre ; enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, elle s’éloigne. Mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dû dormir trop profondément. Un aboiement. Ce mur, avec tous les mots que j’aime… »

Elle est toujours assise au bord du lit. Elle a tourné la page. Le dernier mot qu’elle a écrit avant de s’endormir est tremblant le e de aime s’affaisse en dessous de la ligne. Mais la page est blanche. Il faut qu’elle se souvienne. Que s’est -il passé ensuite ? Elle ne se rappelle pas : son expérience n’a pas fonctionné.

Elle aimerait tellement pouvoir raconter la suite. Une autre fois peut-être. Après tout, se dit-elle, je suis peut-être encore en train de rêver, je vais me réveiller…

Me réveiller. Et les carnets : où sont-ils ?  Elle doute maintenant.  Elle les a peut-être oubliés.  Ou alors elle ne les a pas tous sortis. Elle hésite. Elle n’est jamais au même endroit, un jour chez l’une, une nuit chez l’autre. C’est une nomade, une nomade organisée.

Elle va prendre l’air. Il faut qu’elle prenne l’air. Rien de tel pour se remettre les idées en place. Nous sommes en novembre. La fraîcheur lui fera du bien. Elle s’approche de la fenêtre, ferme les yeux, prend une longue inspiration.

Aboiements, bruits de rue, chants, cris. Elle n’est pas chez elle ; elle ne se retrouve pas. Peut-être a-t-elle trop dormi ? Cela lui arrive parfois : ne plus savoir où on se trouve. Cette rue, là juste sous sa fenêtre, étroite, très étroite, en face juste en face des murs blancs. Quelques fenêtres attrapent des rayons de soleil et les envoient.

Elle est belle cette lumière. Si belle…

Elle ferme la fenêtre. Sortir de la chambre. Il faut que je sorte de cette chambre. La porte est fermée. Chaque pas qu’elle fait est lourd. Comme si elle était engluée dans du sable mouvant. Elle ouvre la porte. Ici, il fait encore nuit. Pourtant il y a quelques instants elle sentait les rayons du soleil qui lui caressaient la peau…

Ici il fait encore nuit. Elle distingue le son d’une télé.  Un son familier. Je rêvais dit-elle… Mais où, quand. Elle sourit : « et si tout cela n’était qu’un rêve » et ce que lui disait son père « et si nous n’étions tous que le rêve d’un papillon ».

Elle sourit. Pourvu qu’ils ne se réveillent pas : son père, le papillon…

Elle ne sait pas, elle ne sait plus. Elle avance.  Jusqu’à la cuisine.

Tout est normal. Boire un verre d’eau. Il le faut.

Elle regarde la pendule : elle marque 23 h 17.

  • Tiens j’aurai pensé avoir dormi plus.

Elle ne fait pas de bruit. Elle entend le son de la télévision. Le plancher craque.  

  • Je vais aller me recoucher.

4

Elle est retournée dans sa chambre.  Son lit est en pleine lumière, la lumière d’un si beau jour. La fenêtre est toujours ouverte, les chiens aboient, on entend des enfants qui jouent, ils crient, dans une autre langue. Elle aime tellement voyager.

Il faut reprendre le carnet, la lecture, écrire peut-être. Se souvenir :  23 h 17…

Elle l’a écrit. Elle ne sait pas, ne sait plus, lit ce qu’elle a écrit, l’histoire de ce rêve commencé, pour qu’il se fabrique, pour qu’il entre à l’intérieur

Le 23 h 17 du carnet. Le 23 h 17 de la cuisine. Curieuses ces heures, l’une est lourde, poisseuse, engluée de noir et l’autre est légère pleine de soleil. Elle la sent, là, sur la peau, par la fenêtre. Elle poursuit sa lecture.  

…La fenêtre est ouverte, et j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville, une ville étrangère parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot, je me lève, je me sens légère, vaporeuse presque, et m’approche de la fenêtre, enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dû dormir trop profondément. Un aboiement, et ce mur, avec tous les mots que j’aime….

Elle poursuit sa lecture, l’écriture est plus tremblante, certaines lettres à la fin des mots coulent, elles s’effondrent même, le sommeil devait être proche.

Ce rêve est étrange, je ne l’ai pas encore eu, mais je le sens tellement.  Il est là en moi ; ce n’est pas un rêve, c’est un désir. Un désir de lumière ; ces lumières dont on dit qu’elles sont chaudes : lumières du sud, lumières qui sentent le pain qui sort du four.  J’ai sommeil, je sens que mes yeux papillonnent ; ils vont se fermer ; je n’ai pas fini. Il ne faut pas que je finisse, les mots restent suspendus là, ils planent au-dessus de mon carnet, et ils se poseront tout à l’heure sur mes paupières qui se fermeront et le rêve se poursuivra et demain je me réveillerai et je le raconterai. Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs….

Elle est parvenue au bas de la page. C’est ce qu’elle a écrit hier soir, juste avant de s’endormir à 23 h 17 ou un peu plus tard. Le temps qu’il faut pour écrire sur cette page de carnet.

Et maintenant elle est là assise, au bord du lit, il faut qu’elle tourne la page, la nuit est finie, elle a rêvé, il le faut. Raconter, écrire, la suite, ce qui s’est passé pendant cette nuit.

Elle tourne la page, elle est pleine, remplie, la suivante aussi et celle d’après, et toujours plus, elle feuillette fébrilement, le carnet est plein.

Toutes les pages sont noires. Une écriture serrée, nerveuse. Elle ne se souvient pas. Quelques lignes encore. Il faut qu’elle lise quelques lignes

Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs….

Ce sont les derniers mots qu’elle a écrits.  C’est sûr, certain, elle s’en souvient.

Elle poursuit sa lecture.

J’ai ouvert la fenêtre. Dehors il fait grand jour, et je reconnais cette petite rue étroite, c’est au Chili. A Santiago. Je me penche ; dans la rue en bas, je reconnais, mon père, il lève la tête, l’aboiement que j’entends est celui de mon chien notre chien. C’est drôle ce gros chien des montagnes, ici dans cette ville chaude. Mon père me parle, je ne comprends pas tout de suite mais il me dit de descendre, de venir le rejoindre. On ira se promener. Je lui dis d’accord. Je ferme la fenêtre et je veux pousser la porte. C’est impossible elle est lourde, si lourde.

Elle ne comprend plus rien, elle a l’impression d’être dans une boucle qui n’en finit plus. Les pages du carnet sont remplis d’une écriture fine, régulière, c’est son écriture. Elle ne sait pas que faire, elle ne sait plus. Elle est partagée ; elle est comme dans un rêve. Son rêve qu’elle n’a pas fini, mais qu’elle a déjà raconté, c’est écrit là, elle le sait, il y a la suite.

…et je veux pousser la porte mais c’est impossible elle est lourde, si lourde.

La phrase d’après. Il le faut. Une seule, pour savoir, pour comprendre.

Chaque pas que je fais est lourd, comme si j’étais engluée dans du sable mouvant ; j’ouvre la porte, il fait encore nuit. Ici il fait encore nuit, et pourtant il y a quelques instants je sentais les rayons du soleil qui me caressaient la peau ? Ici il fait nuit, encore, j’entends le son d’une télé, un son familier. Je me dis que je rêve e… Mais où, quand. Je repense en souriant « et si tout cela n’était qu’un rêve » ou ce que me dit mon père « et si nous n’étions tous que le rêve d’un papillon ». Je souris. Pourvu qu’il ne se réveille pas : mon père ou le papillon…

Elle ne lit plus, elle est certaine qu’elle sait déjà ce qu’il y a d’écrit. Elle le sait.

Elle est dans le brouillard. Se réveiller, s’endormir.  Entre les deux. C’est si compliqué. Inspirer, souffler.  Il faut qu’elle le fasse.

Et l’heure, quelle est-elle, ou est-elle ?

5

  • Alors Alice tu en penses quoi ?
  • Ouais, c’est cool, je n’ai pas tout compris mais c’est cool…
  • C’est peut-être un peu tordu non, tu ne trouves pas que je me suis un peu compliqué la vie, dis-moi franchement

Ils sont quatre autour de la table. Des amis, des vrais, on comprend tout de suite aux regards qu’ils se portent, qu’ils se connaissent parfaitement, profondément, et qu’ils s’aiment.  Oui surtout qu’ils s’aiment. Dans ce bar ils sont chez eux, Alice rit, souvent, fort, très fort. Derrière le bar, le patron sourit. Alice il l’aime beaucoup lui aussi. Elle est de ces clientes qu’on aime voir entrer. Quand elle ouvre la porte tu te rappelles pourquoi tu vis.

Il les observe depuis un moment, il sait qu’ils ont un projet de pièce, ils en ont parlé. Une pièce qui assemble leurs amitiés, une pièce qui leur ressemble. Ils sont souvent là.  Il les entend, chacun avec leurs carnets ; la plus bavarde c’est Alice.  Dans son sac elle a toujours son carnet à rêves. Il entend. Et les trois autres l’écoutent, Gabriela est dramaturge, elle prend des notes. Il entend elle pose des questions, elle raconte, elle aussi, pas comme Alice, elle ne lit pas, ce ne sont pas ses rêves qu’elle raconte, c’est sa vie, ses souvenirs enfin il le suppose. Il aime sa voix, son accent, elle est née au Chili. Elle est en France depuis 12 ans, elle veut retenir au pays avec un projet.

Ils viennent depuis plusieurs semaines tous les soirs, au début c’était Alice qui parlait le plus. Maintenant elle prend des notes. Elle fait des croquis.  Et puis il y a les deux autres, Fabrice et Tonio. Eux ce sont des comédiens, ils écoutent, ils attendent.

Le premier soir où ils sont venus tous les quatre je me souviens que Alice était impatiente de lire son carnet à rêve. Mais Gabriella, comme souvent a parlé la première, elle venait de recevoir une carte postale de sa famille à Santiago, la photo d’une rue étroite, lumineuse, avec des enfants qui jouent, un chien, les façades sont ocres, toutes les fenêtres sont fermées sauf une. On y distingue un visage.

Alors Alice tu en penses quoi, franchement elle n’est pas trop tordue mon histoire ?

Fabrice et Tonio se regardent.  Ils ont aimé ce texte, ils ont déjà quelques idées à suggérer.

Alice les regarde aussi, elle n’aime pas forcément parler en premier. Alors oui elle a dit que c’était cool, c’est le mot qu’elle aime utiliser, comme le signe de ponctuation de la tendresse qu’elle a pour beaucoup, mais là elle comprend qu’il faut en dire plus.

  • C’est un peu compliqué, comme tu dis, mais de toute façon la vie c’est un peu compliqué non ? Mais là oui franchement j’aime bien les contrastes, j’ai déjà pas mal de trucs en tête,
  • Et vous vous en pensez quoi Fabrice, Tonio ?
  • Nous on vous suit. On signe, mais là on ne veut pas faire les vieux il faut qu’on rentre

Alice se tourne vers moi, je suis affalé, contre mon bar, je les écoute. Je suis bien.

  • C’est quelle heure Max ?

Je les aime tous les quatre, ils ne sont pas comme tout le monde, leurs smartphones ne sont jamais posés sur la table, ce sont des objets qu’ils n’utilisent que très peu m’ont-ils expliqué. Alors l’heure ils aiment la demander et je suis tellement heureux de la leur offrir

  • C’est quelle heure Max ?
  • 23 h 17 les amis…

23 h 17, cinquième et dernière partie…

5

  • Alors Alice tu en penses quoi ?
  • Ouais, c’est cool, je n’ai pas tout compris mais c’est cool…
  • C’est peut-être un peu tordu non, tu ne trouves pas que je me suis un peu compliqué la vie, dis-moi franchement

Ils sont quatre autour de la table. Des amis, des vrais, on comprend tout de suite aux regards qu’ils se portent, qu’ils se connaissent parfaitement, profondément, et qu’ils s’aiment.  Oui surtout qu’ils s’aiment. Dans ce bar ils sont chez eux, Alice rit, souvent, fort, très fort. Derrière le bar, le patron sourit. Alice il l’aime beaucoup lui aussi. Elle est de ces clientes qu’on aime voir entrer. Quand elle ouvre la porte tu te rappelles pourquoi tu vis.

Il les observe depuis un moment, il sait qu’ils ont un projet de pièce, ils en ont parlé. Une pièce qui assemble leurs amitiés, une pièce qui leur ressemble. Ils sont souvent là.  Il les entend, chacun avec leurs carnets ; la plus bavarde c’est Alice.  Dans son sac elle a toujours son carnet à rêves. Il entend. Et les trois autres l’écoutent, Gabriela est dramaturge, elle prend des notes. Il entend elle pose des questions, elle raconte, elle aussi, pas comme Alice, elle ne lit pas, ce ne sont pas ses rêves qu’elle raconte, c’est sa vie, ses souvenirs enfin il le suppose. Il aime sa voix, son accent, elle est née au Chili. Elle est en France depuis 12 ans, elle veut retenir au pays avec un projet.

Ils viennent depuis plusieurs semaines tous les soirs, au début c’était Alice qui parlait le plus. Maintenant elle prend des notes. Elle fait des croquis.  Et puis il y a les deux autres, Fabrice et Tonio. Eux ce sont des comédiens, ils écoutent, ils attendent.

Le premier soir où ils sont venus tous les quatre je me souviens que Alice était impatiente de lire son carnet à rêve. Mais Gabriella, comme souvent a parlé la première, elle venait de recevoir une carte postale de sa famille à Santiago, la photo d’une rue étroite, lumineuse, avec des enfants qui jouent, un chien, les façades sont ocres, toutes les fenêtres sont fermées sauf une. On y distingue un visage.

  • Alors Alice tu en penses quoi, franchement elle n’est pas trop tordue mon histoire ?

Fabrice et Tonio se regardent.  Ils ont aimé ce texte, ils ont déjà quelques idées à suggérer.

Alice les regarde aussi, elle n’aime pas forcément parler en premier. Alors oui elle a dit que c’était cool, c’est le mot qu’elle aime utiliser, comme le signe de ponctuation de la tendresse qu’elle a pour beaucoup, mais là elle comprend qu’il faut en dire plus.

  • C’est un peu compliqué, comme tu dis, mais de toute façon la vie c’est un peu compliqué non ? Mais là oui franchement j’aime bien les contrastes, j’ai déjà pas mal de trucs en tête,
  • Et vous vous en pensez quoi Fabrice, Tonio
  • Nous on vous suit. On signe, mais là on ne veut pas faire les vieux mais il faut qu’on rentre

Alice se tourne vers moi, je suis affalé, contre mon bar, je les écoute. Je suis bien.

  • C’est quelle heure Max ?

Je les aime tous les quatre, ils ne sont pas comme tout le monde, leurs smartphones ne sont jamais posés sur la table, ce sont des objets qu’ils n’utilisent que très peu m’ont-ils expliqué. Alors l’heure ils aiment la demander et je suis tellement heureux de la leur offrir

C’est quelle heure Max ?

  • 23 h 17 les amis…

Ils attendent en souriant…

Matin d’hiver à la rime facile
Ma main ne tremble plus
Ouvre le coffre des mots de saison
Ils sont là discrets et dormants
Pas un qui ne bouge
Ils attendent en souriant

23 h 17, quatrième partie…

4

Elle est retournée dans sa chambre. Son lit est en pleine lumière, la lumière d’un si beau jour. La fenêtre est toujours ouverte, les chiens aboient, on entend des enfants qui jouent, ils crient, dans une autre langue. Elle aime tellement voyager.
Il faut reprendre le carnet, la lecture, écrire peut-être. Se souvenir : 23 h 17…
Elle l’a écrit. Elle ne sait pas, ne sait plus, lit ce qu’elle a écrit, l’histoire de ce rêve commencé, pour qu’il se fabrique, pour qu’il entre à l’intérieur
Le 23 h 17 du carnet. Le 23 h 17 de la cuisine. Curieuses ces heures, l’une est lourde, poisseuse, engluée de noir et l’autre est légère pleine de soleil. Elle la sent, là, sur la peau, par la fenêtre. Elle poursuit sa lecture.
…La fenêtre est ouverte, et j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville, une ville étrangère parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot, je me lève, je me sens légère, vaporeuse presque, et m’approche de la fenêtre, enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dû dormir trop profondément. Un aboiement, et ce mur, avec tous les mots que j’aime….
Elle poursuit sa lecture, l’écriture est plus tremblante, certaines lettres à la fin des mots coulent, elles s’effondrent même, le sommeil devait être proche.
Ce rêve est étrange, je ne l’ai pas encore eu, mais je le sens tellement. Il est là en moi ; ce n’est pas un rêve, c’est un désir. Un désir de lumière ; ces lumières dont on dit qu’elles sont chaudes : lumières du sud, lumières qui sentent le pain qui sort du four. J’ai sommeil, je sens que mes yeux papillonnent ; ils vont se fermer ; je n’ai pas fini. Il ne faut pas que je finisse, les mots restent suspendus là, ils planent au-dessus de mon carnet, et ils se poseront tout à l’heure sur mes paupières qui se fermeront et le rêve se poursuivra et demain je me réveillerai et je le raconterai. Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs….
Elle est parvenue au bas de la page. C’est ce qu’elle a écrit hier soir, juste avant de s’endormir à 23 h 17 ou un peu plus tard. Le temps qu’il faut pour écrire sur cette page de carnet.
Et maintenant elle est là assise, au bord du lit, il faut qu’elle tourne la page, la nuit est finie, elle a rêvé, il le faut. Raconter, écrire, la suite, ce qui s’est passé pendant cette nuit.
Elle tourne la page, elle est pleine, remplie, la suivante aussi et celle d’après, et toujours plus, elle feuillette fébrilement, le carnet est plein.
Toutes les pages sont noires. Une écriture serrée, nerveuse. Elle ne se souvient pas. Quelques lignes encore. Il faut qu’elle lise quelques lignes
Un aboiement, au loin, des cris d’enfants, des femmes emplies de couleurs….
Ce sont les derniers mots qu’elle a écrits. C’est sûr, certain, elle s’en souvient.
Elle poursuit sa lecture.
J’ai ouvert la fenêtre. Dehors il fait grand jour, et je reconnais cette petite rue étroite, c’est au Chili. A Santiago. Je me penche ; dans la rue en bas, je reconnais, mon père, il lève la tête, l’aboiement que j’entends est celui de mon chien notre chien. C’est drôle ce gros chien des montagnes, ici dans cette ville chaude. Mon père me parle, je ne comprends pas tout de suite mais il me dit de descendre, de venir le rejoindre. On ira se promener. Je lui dis d’accord. Je ferme la fenêtre et je veux pousser la porte. C’est impossible elle est lourde, si lourde.
Elle ne comprend plus rien, elle a l’impression d’être dans une boucle qui n’en finit plus. Les pages du carnet sont remplis d’une écriture fine, régulière, c’est son écriture. Elle ne sait pas que faire, elle ne sait plus. Elle est partagée ; elle est comme dans un rêve. Son rêve qu’elle n’a pas fini, mais qu’elle a déjà raconté, c’est écrit là, elle le sait, il y a la suite.
…et je veux pousser la porte mais c’est impossible elle est lourde, si lourde.
La phrase d’après. Il le faut. Une seule, pour savoir, pour comprendre.
Chaque pas que je fais est lourd, comme si j’étais engluée dans du sable mouvant ; j’ouvre la porte, il fait encore nuit. Ici il fait encore nuit, et pourtant il y a quelques instants je sentais les rayons du soleil qui me caressaient la peau ? Ici il fait nuit, encore, j’entends le son d’une télé, un son familier. Je me dis que je rêve e… Mais où, quand. Je repense en souriant « et si tout cela n’était qu’un rêve » ou ce que me dit mon père « et si nous n’étions tous que le rêve d’un papillon ». Je souris. Pourvu qu’il ne se réveille pas : mon père ou le papillon…
Elle ne lit plus, elle est certaine qu’elle sait déjà ce qu’il y a d’écrit. Elle le sait.
Elle est dans le brouillard. Se réveiller, s’endormir. Entre les deux. C’est si compliqué. Inspirer, souffler. Il faut qu’elle le fasse.
Et l’heure, quelle est-elle, ou est-elle ?

Le monde boite bas

Et ça continue…

23 h 17, troisième partie…

3

C’est bien son écriture. Comme s’il pouvait en être autrement. Comme s’il était possible d’en douter. Mais elle doute. Tout est si étrange ce matin : la lumière, l’aboiement de ce chien. Sa légèreté. Elle n’a presque pas eu besoin de s’étirer. Pas mal au dos ce matin.
Elle commence à promener ses yeux sur les dernières pages. Elles ont été noircies hier soir. C’est écrit : il y a la date : « mardi 3 novembre, 23 h 17 ». C’est étrange, elle ne se souvient pas, elle avait tellement sommeil.
Elle commence sa lecture : « une fois n’est pas coutume avant de m’endormir j’ai besoin de raconter mon rêve. Mais pas celui de la veille, non celui de la veille c’est le matin que je le raconte. Non je veux raconter celui de maintenant enfin de tout à l’heure de cette nuit. Je veux faire cette expérience ; je veux écrire le rêve que je n’ai pas eu, pas encore, et puis m’endormir. On ne sait jamais, je vais commencer et lorsque je m’endormirai, le carnet glissera par terre, comme une feuille volante et moi dans le sommeil.
Une feuille volante. Comme un signe.
« Tout a commencé par un aboiement : il me réveille et lorsque je me lève, ma chambre n’est plus la même, à commencer par la tapisserie. Il est curieux ce papier peint, blanc, couvert de graffitis, de mots, des mots que j’aime. La fenêtre est ouverte : j’entends toujours cet aboiement, et une rumeur, la rumeur de la ville. Ce doit être une ville étrangère parce que je ne saisis ni ne comprends aucun mot. Je me lève, je me sens légère, vaporeuse presque, m’approche de la fenêtre ; enfin j’essaie, car elle est loin, de plus en plus loin, elle s’éloigne. Mais j’entends toujours le brouhaha de la ville. Je ne sais pas où je suis, j’ai dû dormir trop profondément. Un aboiement. Ce mur, avec tous les mots que j’aime… »
Elle est toujours assise au bord du lit. Elle a tourné la page. Le dernier mot qu’elle a écrit avant de s’endormir est tremblant le e de aime s’affaisse en dessous de la ligne. Mais la page est blanche. Il faut qu’elle se souvienne. Que s’est -il passé ensuite ? Elle ne se rappelle pas : son expérience n’a pas fonctionné.
Elle aimerait tellement pouvoir raconter la suite. Une autre fois peut-être. Après tout, se dit-elle, je suis peut-être encore en train de rêver, je vais me réveiller…
Me réveiller. Et les carnets : où sont-ils ? Elle doute maintenant. Elle les a peut-être oubliés. Ou alors elle ne les a pas tous sortis. Elle hésite. Elle n’est jamais au même endroit, un jour chez l’une, une nuit chez l’autre. C’est une nomade, une nomade organisée.
Elle va prendre l’air. Il faut qu’elle prenne l’air. Rien de tel pour se remettre les idées en place. Nous sommes en novembre. La fraîcheur lui fera du bien. Elle s’approche de la fenêtre, ferme les yeux, prend une longue inspiration.
Aboiements, bruits de rue, chants, cris. Elle n’est pas chez elle ; elle ne se retrouve pas. Peut-être a-t-elle trop dormi ? Cela lui arrive parfois : ne plus savoir où on se trouve. Cette rue, là juste sous sa fenêtre, étroite, très étroite, en face juste en face des murs blancs. Quelques fenêtres attrapent des rayons de soleil et les envoient.
Elle est belle cette lumière. Si belle…
Elle ferme la fenêtre. Sortir de la chambre. Il faut que je sorte de cette chambre. La porte est fermée. Chaque pas qu’elle fait est lourd. Comme si elle était engluée dans du sable mouvant. Elle ouvre la porte. Ici, il fait encore nuit. Pourtant il y a quelques instants elle sentait les rayons du soleil qui lui caressaient la peau…
Ici il fait encore nuit. Elle distingue le son d’une télé. Un son familier. Je rêvais dit-elle… Mais où, quand. Elle sourit : « et si tout cela n’était qu’un rêve » et ce que lui disait son père « et si nous n’étions tous que le rêve d’un papillon ».
Elle sourit. Pourvu qu’ils ne se réveillent pas : son père, le papillon…
Elle ne sait pas, elle ne sait plus. Elle avance. Jusqu’à la cuisine.
Tout est normal. Boire un verre d’eau. Il le faut.
Elle regarde la pendule : elle marque 23 h 17.

  • Tiens j’aurai pensé avoir dormi plus.

Elle ne fait pas de bruit. Elle entend le son de la télévision. Le plancher craque.

  • Je vais aller me recoucher.

Là-bas…

Là-bas , c’était il y a un an…

23 h 17… Deuxième partie…

2

Elle s’endort vite.  Enfin c’est ce qu’elle supposera peut-être demain.

Elle dira.

  • Je me suis endormie tout de suite,

Mais comment le savoir, saisir le moment, précis où on plonge de l’autre côté ? Alors oui elle dit qu’elle s’endort vite, très vite, toujours.  Elle rêve beaucoup. Des rêves touffus, comme un champ d’herbes sauvages. Ce sont de véritables histoires, des épopées même. Elle s’endort en se disant, ou peut-être qu’elle entend quelqu’un lui murmurer.  

  • J’espère que pour terminer sa nouvelle il ne va pas te faire le coup de la chute classique : « et elle se réveilla car tout cela n’était qu’un rêve ! »

Un rêve. Comme si tout cela ne pouvait être qu’un rêve

Elle ne dort jamais les volets fermés. Peut-être ce besoin de lumière. Cette lumière qui même la nuit est là, tapie, dans l’ombre.  

Dehors un bruit de feuilles mortes. Bruit qui craque, qui froisse. Et une odeur : un mélange d’humide et de sec. Elle dort. Profondément.

Quand elle s’est levée, comme toujours, elle s’est étirée. Elle a souri en regardant la lumière douce du matin qui entre discrètement.

C’est un joli matin de novembre.

Quelques grains de poussières flottent. Ils sont suspendus à ce qui ressemble quand même à un magnifique rayon de soleil.

Elle a rêvé encore, beaucoup. Mais curieusement aujourd’hui elle ne se souvient de rien. De toute façon elle n’aura pas le temps de chercher à se souvenir.  Elle a tellement à faire aujourd’hui. Une liste, longue, hétérogène, échevelée. Elle l’a inscrite sur un carnet. C’était hier soir. Cela fait partie des rites. Elle aime tant les carnets, elle en plusieurs, un pour chaque usage. Carnet pour les voyages, carnet pour les spectacles, carnet pour les rêves, carnet pour les mots qu’elle aime, carnet pour dessiner la lumière, carnet pour son chat. Elle aime tellement son chat qu’elle lui consacre un carnet, rien que pour lui, et comme elle a le sens de l’humour, sur la couverture, elle a noté « Charnet » …

Sur le carnet aux rêves, elle écrit presque tous les matins. Les carnets, ses carnets. Ils sont tous là rangés, alignés, au pied de son lit. Fidèles compagnons

Mais ce matin, c’est le vide.  Ils n’y sont plus. Il n’y a plus rien, ou presque. Il n’en reste qu’un seul.  Elle ne le connait pas. C’est un gros carnet.  Les autres ont dû glisser sous le lit.

C’est curieux quand même !  Glisser sous le lit…Elle sourit, ses yeux se plissent. Elle est certaine qu’hier soir, comme tous les jours elle a écrit quelques lignes. Sur chacun d’entre eux.

Hier soir. Quelques lignes : sur son carnet, sur ses carnets. Elle ne souvient pas ou mal.

Un carnet.  Un seul.  Il est là.

Il n’y a rien. Elle le sait, elle le sent. Elle ne l’ouvre pas. Il est peut-être trop tôt.

Dehors un chien aboie. Un aboiement lourd qu’elle connaît bien, même s’il y a bien longtemps que…

Bien longtemps qu’il est parti. Quelque part, ailleurs, dans la nuit des chiens. La nuit des chiens.  Elle se souvient ; cette phrase, ces mots. Léo Ferré.

Ce n’est pas de son âge d’écouter Léo Ferré.  C’est ce que certains lui ont dit. Léo Ferré : sa chienne qui n’avait que trois pattes : « elle est partie, Misère, dans des cachots, quelque part dans la nuit des chiens… »

Un chien aboie. Il aboie. Elle entend. Frissons.

Bruit de feuilles. Se pencher à la fenêtre et observer. Non : ne pas modifier l’ordre, l’ordre du monde, de son monde. Se lever, s’étirer, vérifier que tout est en place.

Les carnets, le carnet.

Le carnet. Elle ne le reconnait pas. Il faut qu’elle le lise, qu’elle se relise. Elle s’assied au bord du lit, le carnet est ouvert sur ses genoux. La lumière est si belle, caressante, une lumière qui invite les sourires.

Elle sourit. Elle est bien.

Songes…

Dans la profondeur d’une nuit noire
J’ai croisé le peuple des errants
Courbés dans l’angle mort
De nos rêves à finir
Ils entendent la promesse pour demain

Dans la réserve à mots…

Quelques conseils que je donnais il y a un an…

23 h 17… première partie

Comme je vous l’ai annoncé hier, je vais publier une nouvelle que j’ai écrite en fin d’année dernière. C’est un cadeau pour ma dernière fille, Alice. J’avais fait la même chose pour mes trois autres enfants. Et comme pour les autres je lui ai demandé si elle acceptait que je la publie. J’ai beaucoup, beaucoup travaillé ce texte. Et disons le j’en suis particulièrement fier. Je le publierai jusqu’à Dimanche en cinq parties puis lundi prochain en entier…

1

« Eh papa, n’oublie pas, cette année j’ai vingt-cinq ans ! C’est l’année de ma nouvelle. Je te le rappelle parce que je te connais tu vas t’y mettre la veille…

C’est vrai que dans cette famille, c’est devenu une tradition. Le plus vieux des quatre enfants aujourd’hui âgé de trente-cinq ans a eu le privilège d’ouvrir ce bal littéraire. C’était il y a dix ans et à quelques années d’intervalle, les deux autres ont aussi bénéficié du même traitement.

  • Pour vos 25 ans je vous écris une nouvelle !

Voilà c’est comme ça : en quelque sorte c’est écrit.

C’est écrit.  Mais il faut l’écrire…

Le voici arrivé à la quatrième : la dernière, la petite dernière… Disons-le tout net : il y pense ! Pas tout le temps : mais il y pense… Il cherche, il tâtonne. Plus la date approche, plus il est inquiet.

Très inquiet même. On le voit parfois, dehors sur la terrasse, il regarde le ciel, la cime des arbres, les nuages qui roulent comme des vagues.

  • Qu’est-ce que tu fais encore papa ?
  • J’écoute, j’attends, j’entends…
  • N’oublie pas…

Pourtant chez lui, la peur d’écrire n’existe pas. Il est même dans une période où il écrit beaucoup, peut-être trop. Bref, ça le « travaille ». Il a peur. Ce n’est même pas la peur d’être mauvais.  Non le pire pour lui serait d’être moyen, dans cet entre-deux un peu mou.  Son angoisse est de ne pas réussir à poser sur le papier tout ce qu’il entend dans ce qu’il appelle souvent l’arrière-pays de sa tête. Ne pas écrire quelque chose de banal, à côté de la plaque. Il faut des idées, les rassembler et surtout, surtout, trouver un fil conducteur.

Un fil conducteur, ou une lumière. Une belle lumière.

Alors il écrit. Les feuilles sont là, lisses et blanches. Il les caresse, les sent. Il respire.

Et l’inspiration jaillit. Au début quelques larmes, et puis un long sanglot, une rivière, un torrent. Les idées coulent sur le papier. Les mots, des phrases, des souvenirs, des images, des personnages, des caractères, des inventions, des convictions.

Et la lumière encore, toujours…

Tout cela fait un joli fatras. Fatras, il est beau ce mot. Mais il y a encore mieux : il y a taffetas. Le taffetas que forment les tas de feuilles. Tas de feuilles posés ici ou là, traces de ses inspirations.

C’était le premier mardi de novembre : le trois pour être précis. Fatiguée elle s’est levée pour aller se coucher, s’est arrêtée au milieu de l’escalier de la mezzanine et brusquement s’est retournée avec un sourire mi ironique mi inquiet.

  • Eh papa n’oublie pas, mais vous connaissez la suite…

Et là, il a eu comme un moment de panique. Une bouffée d’angoisse.

La nouvelle, sa nouvelle, les papiers, les feuilles. J’ai écrit, c’est fini. Oui presque fini mais, les feuilles, oui les feuilles, où sont-elles ? Où sont-elles passées ? Où se sont-elles envolées ?

J’aurai dû écrire sur un carnet, pas sur des feuilles volantes. Curieuse cette expression : feuilles volantes… Il pense aux feuilles mortes ; elles s’accrochent, elles résistent, et puis elles tombent ou s’envolent. On est en novembre, ce mois si gris où les feuilles tremblent, tremblent et meurent.

On est en novembre. C’est aussi le mois où les feuilles blanches se remplissent.

Où se sont-elles envolées ces feuilles volantes ?

Arrivée dans sa chambre, elle sourit. Un joli, un vrai sourire intérieur qui brille sur le visage comme une petite flamme. Elle aime taquiner : son papa, les autres. Elle le fait toujours avec légèreté et ce magnifique sourire intérieur qui se devine derrière le miroir des yeux.

Avant de se coucher, elle s’astreint à quelques rites immuables, indispensables. Des rites qu’on ne croirait réservés qu’à celles et ceux dont on trouve qu’ils sont un peu raides, un peu rigides mais certainement pas à la saltimbanque de la famille.

Mais qu’on le veuille ou non les artistes, et c’est une artiste, une artiste de la lumière, sont des personnes organisées, ordonnées.

Chaque soir il y a de façon immuable une liste de choses à faire. Parmi celles-ci, ce soir, justement, elle a prévu de relire ce magnifique texte sur les artistes. Un texte de Léo Ferré. Léo Ferré un artiste. Peut-être le plus grand.

Les artistes,

Ils vous tendent leurs mains et vous donnent le bras

Vous les laissez passer, ils ne sont pas à vous

Les artistes

Ils sont le clair matin dans vos nuits des tempêtes

Ils sont le soleil noir de vos étés d’hiver

Ils chantent dans la nuit à vos tempes muettes

Ils plantent la Folie au fond de vos galères !

Au fond de l’armoire…

Il y a un an …

A partir de demain, je publie ma dernière nouvelle…

A partir de demain je publierai , en plusieurs parties la dernière nouvelle que j’ai écrite, pour une occasion bien particulière : les 25 ans de ma fille, Alice ma petite dernière. J’ai beaucoup, beaucoup travaillé ce texte… En avant première en voici le titre : 23 h 17

Mes Everest, Tahar Ben Jelloun : « quel oiseau ivre »

Quel oiseau ivre naîtra de ton absence

toi la main du couchant mêlée à mon rire

et la larme devenue diamant

monte sur la paupière du jour

c’est ton front que je dessine

dans le vol de la lumière

et ton regard

s’en va

sur la vague retournée

un soir de sable

mon corps n’est plus ce miroir qui danse

alors je me souviens

tu te rappelles

toi l’enfant née d’une gazelle

le rêve balbutiait en nous

son chant éphémère

le vent et l’automne dans une petite solitude

je te disais

laisse tes pieds nus sur la terre mouillée

une rue blanche

et un arbre

seront ma mémoire

donne tes yeux à l’horizon qui chante

ma main

suspend la chevelure de la mer

et frôle ta nuque

mais tu trembles dans le miroir de mon corps

nuage

ma voix

te porte vers le jardin d’arbres argentés

c’était un printemps ouvert sur le ciel

il m’a donné une enfant

une enfant qui pleure

une étoile scindée

et mon désir se sépare du jour

je le ramasse dans une feuille de papier

et je m’en vais cacher la folie

dans un roc de solitude

Soudain, un besoin d’océan…

Il y a un an

Homme de moins que rien…

En réaction à un « fait » d’actualité…

Homme de moins que rien

Visage mou

Regard moite

Poisseux d’ aigres sueurs

S’incruste entre les rires innocents

Homme de moins que rien

Expire le mauvais parfum

De la suffisance des quelques siens

Il était de ces bavards inutiles

Qui encombre les salons

Homme de moins que rien

Creuse en soufflant

Un gras sillon de silences aigris

Ils étaient tant à le suivre

Roses fanées à la boutonnière

Oublieux de ses arrogances

Dans ce monde aux sourires sucrés

Ignobles, infâmes

Ont repris en cœur

L’hymne gris de leurs violences cachées  

Mes Everest, Jules Supervielle : encore frissonnant …

Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Dis lui…

Il y a un an…

Blues…

Un vieil homme au regard gris

Ferme les yeux

Il ne fixe plus le haut du mât

De ses vies passées

Les draps noirs de sa mémoire fripée

Dans la brume de nos larmes se sont emmêlés

Pas un qui ne claque

Pas un qui n’appelle

Le vieil homme est endormi

Il ne reçoit plus le chant des cargos

Dans le blues de son regard qui s’éteint

Les vents de l’Ouest se sont abîmés

C’est le matin qui siffle…

Il y a un an…

J’ai trempé ma plume dans la lumière de ses yeux…

Ce fut je crois un de mes plus beaux textes de l’année 2020

Le chemin des écoliers…

Dans l’angle sombre des souvenirs écartelés

Souffle court de l’arbre oublié

Dans le bleu glacé des yeux embués

Goutte d’espoir glisse sur le nu

Plus une ride sur le front de l’hiver qui plisse

Pas lourd des remords de l’été

Crisse sur le chemin des écoliers

N’oublie pas…

Chaque année je publie ce texte que j’avais écrit pour que nous gardions toujours en mémoire la tuerie de Charlie Hebdo

Dans l’hiver bleu

De ta mémoire encombrée

N’oublie pas

Les lourdes traces

Que la haine a laissées.

Dans les flammes ocres

De tes souvenirs douloureux

N’oublie pas

Les douces braises

Que l’humanité a attisées.

Sur la route mauve

De ta liberté écartelée

N’oublie pas

Les regards effarés

Des plumes qui se sont envolées…

Ombres

S’il te reste un peu d’espoir

Plonge dans cette belle flaque d’ombre

Tu entendras le noir murmure

Du monde qui s’est endormi

Au fond de mes poches de brume…

Les mains au fond des poches, je trouve quelques miettes

Mes Everest : « l’hôte », Albert Camus

L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc de la colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid ; il rentra dans l’école pour chercher un chandail.
Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France, dessinés avec des craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours. La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.
Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé : dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuage remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement.

Larmes de vitres…

C’était l’année dernière, il pleuvait à travers les vitres du train…

Mes voeux

Il faut bien sacrifier à la tradition, alors je le fais à ma façon

« Dans le rêve pour demain que nous avons ouvert en 2021, cherchons ! Cherchons ensemble ! Cherchez avec moi ! Oui, cherchons ces douces rimes qui nous relieront et que nous relirons. Rimes pour se rencontrer, rimes pour se rapprocher, rimes pour espérer. »

Première inspiration…

C’est ma toute première inspiration depuis un long silence, ma première inspiration de l’année

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Page blanche et dure

Allongée sur le sol gris et mou

D’une fin de nuit

Epaisse

Gluante

J’entends le cri plaintif des articulations

Rouillées à l’humide des dernières pluies

Le muscle des voyelles est douloureux

Celui des consonnes est contracté

Allongé

Les yeux fermés

J’attends la marée des mots bleus

Mardi 5 janvier 2021

Dans le bout de nuit…

Un texte déjà publié, enfin je crois, mais qui convient bien, enfin je trouve…

Dans le bout de nuit

Qu’il te reste à inventer,

Tu te cognes aux angles secs

D’ombres épaisses.

Elles avalent le son de feutre

De ton pas glissant.

Pas un chant, pas un souffle,

C’est le matin qui siffle.

Le silence est lourd

Des mots doux qu’il retient ;

Il traîne avec lui

Des restes de rêves,

Images brèves d’un monde enfoui

Au fond du ciel sombre

D’une mémoire endormie.  

Tu avances, à tâtons,

Ta main se pose,

Longue caresse,

Sur la peau de papier.

Ton cahier est là,

Il est seul,

Sourires

Il attend. 

Monde bleu…

J’essaie, tout doucement, après une longue léthargie, de revenir dans le monde des « écrivant ». Un texte que j’ai déjà publié mais que j’ai légèrement, très légèrement modifié, pour qu’il soit encore plus en harmonie avec la mélodie qui se joue en moi en ce moment…

Monde bleu s’est effacé
Au soir tombant
Tremblant, il s’est retiré
Tête basse,
Dans un long bout de vide
Seul et triste
Il s’est retiré
Entends la plainte de monde bleu,
Quelques larmes
Sur ses rides ont coulé
Entends-le qui appelle :
Oh mots, oh mes mots
Vous m’avez abandonné…
Oh mots, oh mes mots,
Que vous a-t-on fait,
Qui vous a sali,
Que vous a-t-on promis ?
Homme sans haine,
Tu es seul aussi,
Réponds à monde bleu,
Dis-lui que tu reviens,
Dis-lui que tu restes,
Dis-lui que tu résistes…

Dernière séance 2020 du tribunal académique…

J’écris peu en ce moment , mais je n’ai pas résisté à l’envie de réunir une nouvelle fois le tribunal académique…

Le tribunal académique se réunit pour la dernière fois en cette année 2020. Oh bien sûr, chacun, président en tête, préférerait être dispensé de cette dernière séance, mais le menu qui est proposé est pour le moins alléchant.

Si la journée n’est pas ordinaire, le jugement attendu ne l’est pas moins. En effet, et c’est assez rare, le jury aura aujourd’hui à répondre à une seule et unique requête. Requête précisons le qui a été déposée, par un collectif de citoyens. Le collectif des citoyens qui ne croient plus aux lendemains.

Voici la requête : « Est-il envisageable, ne serait ce que pour une durée limitée à un mois à compter de ce jour, d’interdire l’usage des mots suivants : vœux, souhait, bonne, heureuse, bonheur, santé, prospérité ». Dans l’attente du rendu de la décision le collectif précise qu’il gardera un silence absolu.

Le jury est constitué aujourd’hui d’un dresseur d’ours en peluche, d’une trompettiste bègue, d’un ventriloque ventripotent, d’une arracheuse de larmes de crocodile, d’un équilibriste amnésique et d’une cuisinière buveuse de rhum.

Le président présente la requête à la cour et donne la parole à l’avocat du collectif. Sa plaidoirie est exemplaire. Il explique qu’il est des périodes où il vaut mieux ne rien dire plutôt que de vendre du rêve. Il appuie son argumentation en effectuant un parallèle avec les nombreux jugements prononcés pour publicité mensongère.

Le président et le jury se retirent, et au grand étonnement de l’assistance très nombreuse ne reviennent que quelques minutes après.

Raclement de gorge : le président s’éclaircit la voix.

  • En cette journée, considérée par de nombreux calendriers comme la dernière de l’année, et après avoir entendu les différentes parties, le jury se présente devant vous avec la fierté du devoir accompli. Nous sommes heureux d’être parvenus en quelques minutes seulement à nous mettre d’accord à l’unanimité sur la décision suivante : en vertu des pouvoirs conférés au tribunal académique, eu égard à la situation, nous décidons qu’à compter de ce soir minuit, toute utilisation des mots qui étaient l’objet de cette requête (vœu, souhait, bonne, heureuse, santé, prospérité) sera soumise à l’autorisation préalable d’une nouvelle haute autorité constitué à la date de ce jour. Il s’agit de la HAOS :  la Haute Autorité pour un Optimisme Raisonné…. Cette haute autorité siégera en permanence pendant un mois et sera exclusivement composée de poètes amnésiques…

Essai d’un peut-être journal…

Il est parfois peut-être nécessaire de débroussailler, pour que le chemin s’éclaircisse, pour ne pas être gêné par tous les buissons, les herbes folles. C’est un peu ce que j’essaie de faire, ou plutôt si je veux être complétement honnête ce que j’ai l’intention de faire. Le plus difficile pour le moment c’est de choisir les bons outils et la bonne stratégie. Alors avant de couper, de brûler, de tailler, je prends le temps de réfléchir à ce que je veux. Ou plutôt ce que je ne veux pas et sur ce point je crois être certain que je ne veux pas d’un jardin à la française, trop droit, sans surprises. Me voici donc face à la tâche ; de la poésie, des romans, des nouvelles, des micro nouvelles, des tribunes, des dialogues, des textes qu’on pourrait ranger dans la catégorie billets d’humeur. Bref c’est touffu et surtout comme ces dernières années j’ai laissé faire, tout est enchevêtré. Bon il faut que je m’y mette….

Nouvelles du jour, ou essai d’un peut-être journal…

Ce n’est pas une panne d’inspiration à laquelle je suis confrontée en ce moment. Non je dirai que c’est une sorte de pause créative. Comme une longue séance d’étirement indispensable après une longue course. Les mots sont toujours là mais ils attendent, calmement, patiemment. C’est aussi le besoin de classer tout ce que j’ai écrit, avec la peur de perdre de l’essentiel, avec la peur que les traces soient recouvertes par la neige du temps. Je me questionne aussi sur la ou les directions qu’il faut que je prenne en matière d’écriture, poursuivre dans ma boulimie parfois échevelée, ou choisir, pendant quelques temps au moins, une sorte de régime, régime sans poésie, régime sans prose.
Je laisse faire. Et j’attends. Je sens bien poindre à nouveau cette envie d’écrire un roman, je sens aussi cette envie, (moins fréquente) de reprendre les premiers, de les travailler à nouveau. Et puis cette question, pourquoi, pour quoi, pour qui. Je reconnais que j’ai parfois un peu de frustration à n’avoir jamais été publié, malgré plusieurs essais, alors je réfléchis, je cherche, j’hésite. Je dois dire que ces dernière semaines j’ai beaucoup travaillé à l’écriture d’une nouvelle, une nouvelle pour ma fille, ma dernière, c’est un engagement que j’ai pris avec mes quatre enfants. Leur écrire une nouvelle pour l’année de leurs 25 ans. Et pour cette dernière nouvelle j’ai mis beaucoup d’énergie, j’ai beaucoup travaillé. Je la publierai peut-être d’ailleurs si elle en est d’accord.

Plus tard, on verra…

Une nouvelle séance du tribunal académique

Le tribunal académique subit lui aussi de plein fouet la crise sanitaire. Plusieurs séances ont dû être reportées « sine die ». C’est d’abord le président lui-même qui a été touché par le virus, puis un greffier. Bref la liste d’attente s’allonge et une fois de plus c’est le dimanche que la séance va se tenir, avec un président encore en petite forme, mais visiblement très remonté par toutes les dérives qui se sont produites en son absence.

Sans plus attendre il ouvre la séance.

« Cher(e)s ami(e)s, cher(e)s juré(e)s au-delà du plaisir que j’ai à vous retrouver, je ne peux m’empêcher d’exprimer ici devant vous ma colère, ma grande colère. L’affaire à propos de laquelle nous sommes appelés à statuer, à rendre un avis est non seulement grave mais elle surtout l’illustration parfaite des dérives que nous devons à tout prix éviter. »

Le président semble remonté, vraiment très remonté…

« J’ai pendant ma maladie, eu le temps, ou plutôt perdu de ce temps si précieux à rester devant le petit écran. Vous remarquerez au passage que je continue à utiliser ce terme un peu désuet de « petit écran », mais ce n’est pas une simple coquetterie de ma part. Il s’agit de rappeler qu’il fut un temps pas si lointain, ou l’écran était petit, un temps où il n’occupait pas toute la surface de nos murs. Bref, passant donc du temps devant l’écran, mon sang n’a fait qu’un tour quand que je me suis aperçu que la crise que nous vivons a déjà totalement transformé le sens des mots. Cela vous a peut-être échappé mais aujourd’hui pour communiquer, on avance masqué et la distance est présentée comme l’alpha et l’oméga de la relation et de la convivialité. C’en est trop, je n’ai pas envie de rire et en vertu des petits pouvoirs qui me sont conférés, j’ai pris la décision d’une auto-saisine du tribunal académique. Nous aurons donc aujourd’hui à donner un avis, sur l’utilisation du mot distance et de ses dérivés. »

Le jury est aujourd’hui composé d’un expert géomètre aux dents longues, d’une arracheuse de promesses, d’un travailleur de l’amer, d’une écuyère de salon, d’un navigateur au long cou et d’une embrasseuse d’enfants seuls.

Tous les membres du jury, le président ses deux assesseurs et le greffier présents ce matin se sont réunis autour de la distance et de ses principaux dérivés : distanciation, distanciel, distancié.

Le président reprend la parole en fin de matinée et présente les trois principales décisions.

Article 1 : le tribunal rappelle que la définition du mot distance n’a pas changé et qu’il s’agit toujours et d’abord d’une notion mathématique. La distance est un intervalle qui sépare deux points dans l’espace.

Article 2 : Le tribunal académique souhaite qu’il soit rappelé avant chaque prise de parole :

Attention la distance sépare, si vous souhaitez vous rapprocher, avancez d’un pas.

Article 3 : le tribunal académique exige que dans tous les messages publicitaires, ou à caractère informatif cherchant à vanter les mérites technologiques de la distance qu’elle soit numérique ou technologique, le bandeau suivant soit affiché au bas des petits et des grands et grands écrans

Article 3 : le tribunal académique exige que dans tous les messages publicitaires, ou à caractère informatif cherchant à vanter les mérites de la distance qu’elle soit numérique ou technologique, le bandeau suivant soit affiché au bas des petits et des grands écrans.

Attention l’abus de distance est dangereux pour la santé.

Mes Everest, René Char:  » les vivres du retour »

Au fond de la nuit la plus nue
Pas trace de village sur la houle
Je n’ai qu’à prendre ta main
Pour changer le cours de tes rêves
Embellir ton haleine malmenée par la rixe

Tous les sentiers qui te dévêtent
Ont dans le lierre de mon corps
Perdu leurs chiens leurs carillons
La tige émoussée de l’étoile
Fait palpiter ton sexe ému
A mille lieux vierges de nous

Nous restons sourds à l’agneau noir
A toute goutte d’eau de pieuvre
Nous avons ouvert le lit
A la pierre creuse du jour en quête de sang
De résistance.

Placard pour un chemin des écoliers 1936-1937

Poème inédit de Lisa ma petite fille de sept ans

Lisa est ma petite fille, l’aînée. Elle a sept ans et adore écrire, pas seulement pour faire comme son « papou » mais parce qu’elle aime déjà jouer avec la musique des mots…Elle vient de m’envoyer cette petite pépite. Je suis très touché et surtout très fier…

Le soleil
Brille dans le ciel
Oh les belles ailes
Je rêve que les lettres
Sont des abeilles
Elles me piquent mon cœur
Je pleure dans l’heure
Qui va tu verras
Je pleure
Pour mon cœur

Lisa Moine, samedi 12 décembre

Ragoût…

Dans la réserve glacée
De mes idées noires
J’ai choisi un vieux reste
D’angoisses ressassées

Dans un bouillon clair
De rires rentrés
Je les ai laissé mijoter

Un lourd couvercle
Patinée de mémoires enfumées
Sur le ragoût
J’ai posé

Et dans le lent soir rosé
Une fleur de printemps
Sur la flamme j’ai saupoudrée

Mes Everest, Peter Handke

Joue le jeu.
Menace le travail encore plus.
Ne sois pas le personnage principal.
Cherche la confrontation.
Mais n’aie pas d’intention.
Evite les arrière-pensées.
Ne tais rien.
Sois doux et fort.
Sois malin, interviens et méprise la victoire.
N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant.
Sois ébranlable.
Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond,
prends soin de l’espace
et considère chacun dans son image.
Ne décide qu’enthousiasmé.
Echoue avec tranquillité.
Surtout aie du temps et fais des détours.
Laisse-toi distraire.
Mets-toi pour ainsi dire en congé.
Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau.
Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil.
Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus,
penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne,
fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur,
apaise le conflit de ton rire.
Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit,
et que le bruit des feuilles devienne doux.

Passe par les villages, je te suis.

(Extrait de Par les villages, pièce de Peter Handke)

Semaine blanche…

Semaine blanche
Où les mots se sont tus
Prostrés dans un coin sombre
De mes phrases suspendues
Ils attendaient
Ce matin je les entends
Ils étirent leurs douleurs froissées
Sur la feuille pâle et glacée
Qui patiemment attendait

Mes Everest, Peter Handke : le recommencement…

Voilà pour le vieil homme. – Mais moi, à la fin de ce récit, et dussé-je mourir aujourd’hui même, je me vois maintenant au milieu de ma vie, je contemple le soleil du printemps sur ma feuille blanche, je repense à l’automne et à l’hiver, et j’écris : Narration, mon Saint des Saints, rien n’est plus que toi de ce monde, rien n’est plus juste que toi. Narration, patronne du Guerrier Lointain, ma maîtresse. Narration, le plus spacieux de tous les véhicules, char céleste. Œil de la narration reflète-moi, car toi seul sais me reconnaître et me rendre justice. Bleu du ciel, descends jusqu’à l’abîme par la narration. Narration, musique de la sympathie, fais-nous grâce, donne-nous la grâce et sanctifie-nous. Narration, mélange fraîchement les caractères, parcours de ton souffle les successions de mots, assemble-toi en écriture et trace dans le tien notre dessin à tous. Narration, recommence, c’est-à-dire renouvelle ; repousse encore et à nouveau une décision qui ne doit pas être (…) Successeur, quand je ne serai plus, tu me trouveras au pays de la narration, dans le Neuvième Pays. Narrateur dans ta cabane en plein champ envahie par les herbes, toi l’homme doué du sens de l’orientation, tu peux tranquillement te taire, garder peut-être le silence dans les siècles des siècles, écoutant l’extérieur, descendant à l’intérieur de toi-même, mais ensuite, roi, enfant, rassemble tes forces, redresse-toi, appuie-toi sur tes coudes, souris à la ronde, reprends une profonde respiration, et fais à nouveau entendre celui qui apaise tous les conflits, ton : « Et… »

Extrait du roman « le recommencement »

Poèmes de jeunesse : suite et fin

Et voilà c’est fini !

Poèmes de jeunesse : suite

Ca se termine, encore un et c’est la fin…

Poèmes de jeunesse, suite…

Allez allez, il n’y en a plus pour longtemps…

Poèmes de jeunesse : suite..

On continue…

Poèmes de jeunesse : suite,

Je reprends la republication, voici la cinquième partie…

Poèmes de jeunesse, suite….

Ca continue encore et encore…

Poèmes de jeunesse, suite…

Toujours la suite : 4

Poèmes de jeunesse : suite.

On continue : 3…

Poèmes de jeunesse : suite…

La suite..

Mes poèmes de jeunesse…

Envie de republier en plusieurs fois ce texte que j’avais écrit il y a au moins quarante ans…

Où l’on comprend pourquoi Anton s’appelle Anton…

J’ai pris du plaisir à relire ce texte, je prends du plaisir à vous le proposer à nouveau, et il faudrait que je prenne du plaisir à le continuer…

Mes Everest, Tahar Ben Jelloun :  » quel oiseau ivre… »

Quel oiseau ivre naîtra de ton absence

toi la main du couchant mêlée à mon rire

et la larme devenue diamant

monte sur la paupière du jour

c’est ton front que je dessine

dans le vol de la lumière

et ton regard

s’en va

sur la vague retournée

un soir de sable

mon corps n’est plus ce miroir qui danse

alors je me souviens

tu te rappelles

toi l’enfant née d’une gazelle

le rêve balbutiait en nous

son chant éphémère

le vent et l’automne dans une petite solitude

je te disais

laisse tes pieds nus sur la terre mouillée

une rue blanche

et un arbre

seront ma mémoire

donne tes yeux à l’horizon qui chante

ma main

suspend la chevelure de la mer

et frôle ta nuque

mais tu trembles dans le miroir de mon corps

nuage

ma voix

te porte vers le jardin d’arbres argentés

c’était un printemps ouvert sur le ciel

il m’a donné une enfant

une enfant qui pleure

une étoile scindée

et mon désir se sépare du jour

je le ramasse dans une feuille de papier

et je m’en vais cacher la folie

dans un roc de solitude

Prose ou vers…

Prose ou vers

La question se pose

Pour ma part

A ce choix je m’oppose

Tout est dans le mot

Tout est dans l’émotion

Les mots, l’émotion

Ressentir, l’écrire

Et lire pour te dire

Peu importe la rime,

Quand les mots chantent, j’ai un cœur qui bat 

Poèmes de jeunesse

Bientôt quarante ans que j’ai posé ces quelques mots…

Brumes

Douce paupière

De brume

Se ferme

Sur l’oeil roux

D’un automne

Ivre de lumière

Mes Everest, Victor Hugo : « l’aurore s’allume », extrait.

L’aurore s’allume ;
L’ombre épaisse fuit ;
Le rêve et la brume
Vont où va la nuit ;
Paupières et roses
S’ouvrent demi closes ;
Du réveil des choses
On entend le bruit.

Tout chante et murmure,
Tout parle à la fois,
Fumée et verdure,
Les nids et les toits ;
Le vent parle aux chênes,
L’eau parle aux fontaines ;
Toutes les haleines
Deviennent des voix !

Tout reprend son âme,
L’enfant son hochet,
Le foyer sa flamme,
Le luth son archet ;
Folie ou démence,
Dans le monde immense,
Chacun recommence
Ce qu’il ébauchait.

Qu’on pense ou qu’on aime,
Sans cesse agité,
Vers un but suprême,
Tout vole emporté ;
L’esquif cherche un môle,
L’abeille un vieux saule,
La boussole un pôle,
Moi la vérité !

Ce soir c’est vers…

Ce soir c’est vers. Finie la pause prose, ce soir je vous prends à revers, ce soir je me pose, je prends un verre et je me mets aux vers. Je vous entends déjà : il nous dit qu’il se remet aux vers mais il reste en prose. Tout ça n’est peut-être que de la frime, de la frime pour trouver une rime. Alors attendons un peu…

La prose tout doucement s’essouffle.

Sans rien dire elle s’efface.

Prose s’envole

Un verre, puis deux

Les vers sont là

Dans le peuple des mots

Quelques-uns se sont levés

Ils tendent le point

Le point oublié

Mais plus rien ne compte

Les vers sont là

Suspendus

Aux lèvres mauves

De tes larmes bleues…

Mes Everest, Albert Camus parle de son métier…

A lire, relire, dire, répéter, apprendre, comprendre. Et tellement, tellement d’actualité

Oui ce métier est difficile. Je voudrais vous en parler librement, et ce me sera facile. A l’étape où je suis de mon expérience, je n’ai rien à épargner, ni parti, ni église, ni aucun des conformismes dont notre société meurt, rien que la vérité, dans la mesure où je la connais. J’ai lu ces temps-ci que j’étais un solitaire. Oui, si l’on veut dire que je ne dépends de personne. Non, puisque je le suis en même temps que des millions d’hommes qui sont nos frères et dont j’ai pris le pas. Solitaire ou non, j’essaie en tout cas de faire mon métier et je le trouve parfois dur, principalement dans l’affreuse société intellectuelle qui est la nôtre, où le réflexe a remplacé la réflexion, où des sectes entières se font un point d’honneur de la déloyauté, et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour de l’intelligence.

Si l’écrivain tient à lire et à écouter ce qui se dit, il ne sait plus alors à quel saint se vouer. Une certaine droite lui reproche de signer trop de manifestes, la gauche (la nouvelle du moins et moi je suis de l’ancienne) de n’en pas signer assez. La même droite lui reprochera d’être un humanitaire la gauche un aristocrate. La droite l’accusera d’écrire trop mal, la gauche trop bien. Restez un artiste, ou ayez honte de l’être, parlez ou taisez-vous, et, de toute manière, vous serez condamné. Que faire d’autre alors, sinon se fier à son étoile et continuer avec entêtement la marche aveugle, hésitante, qui est celle de tout artiste, et qui le justifie quand même à la seule condition qu’il se fasse une idée juste à la fois de la grandeur de son métier et de son infirmité intellectuelle

Ce soir c’est prose…

Ce soir c’est pause, je pose ma machine à rime, je repose ma fabrique à vers. Ce soir c’est prose. Au bout de mes phrases, des points de suspension, d’interrogation, et ce tout nouveau signe que je rêverai de voir accepter et qui s’appellerait le souffle d’émotion. Je ne sais pas comment le dessiner. Je vous laisse imaginer, je vous laisse supposer, je vous laisse respirer. Ce soir c’est prose, j’oublie les clics, je prends mes cliques et mes claques, loin des pixels. Ce soir c’est prose, je vous écoute ô vous mes frères humains, je vous écoute dans ce murmure lointain. Murmure de mots tendres et doux, ruisseau qui coule et s’écoule entre les deux bras de nos espoirs pour demain.  

Insomnie…

Insomnies, toujours d’actualité…

Mes Everest, Tristan Corbière : « la cigale et le poète…

Et comme annoncé hier, voici la cigale et le poète qui ferme le recueil « les amours jaunes »

Le poète ayant chanté,
Déchanté,
Vit sa Muse, presque bue,
Rouler en bas de sa nue
De carton, sur des lambeaux
De papiers et d’oripeaux.
Il alla coller sa mine
Aux carreaux de sa voisine,
Pour lui peindre ses regrets
D’avoir fait — Oh : pas exprès ! —
Son honteux monstre de livre !…
— « Mais : vous étiez donc bien ivre ?
— Ivre de vous !… Est-ce mal ?
— Écrivain public banal !
Qui pouvait si bien le dire…
Et, si bien ne pas l’écrire !
— J’y pensais, en revenant…
On n’est pas parfait, Marcelle…
— Oh ! c’est tout comme, dit-elle,
Si vous chantiez, maintenant !

Tristan Corbière, Les Amours jaunes, 1873

Vieil homme…

Le vieil homme est fatigué
Derrière la flamme vacillante
De ses yeux d’acier
On devine des traces de pas
De lointains souvenirs froissés
Petits cailloux posés
Sur le long chemin
D’une mémoire
Qu’il ne peut plus partager

Mes Everest, Tristan Corbière : le poète et la cigale…

Le poète et la cigale ouvre le seul recueil de Tristan Corbières : « les amours jaunes » en 1873, je vous proposerai demain de découvrir « la cigale et le poète » qui ferme ce même recueil

Le poète ayant rimé,
IMPRIMÉ,
Vit sa Muse dépourvue
De marraine et presque nue :
Pas le plus petit morceau
De vers ou de vermisseau.
Il alla crier famine
Chez une blonde voisine,
La priant de lui prêter
Son petit nom pour rimer.
(C’était une rime en elle.)
Oh ! je vous paierai, Marcelle,
Avant l’août, foi d’animal !
Intérêt et principal.
La voisine est très prêteuse,
C’est son plus joli défaut :
Quoi : c’est tout ce qu’il vous faut ?
Votre Muse est bien heureuse…
Nuit et jour, à tout venant,
Rimez mon nom… Qu’il vous plaise !
Et moi, j’en serai fort aise.
Voyez : chantez maintenant.

Poèmes de jeunesse : souvenirs…

Texte écrit en novembre 1979, republié en novembre 21019, et aujourd’hui…

J’ai rêvé d’une fenêtre…

Photo de Jeffrey Czum sur Pexels.com

Lassé de me cogner
Aux angles mauves
Du grand mur gris
De vos molles promesses
J’ai rêvé d’une fenêtre
Ouverte sur le souffle bleu
De nos demains heureux

Emission sur la lutte contre l’illettrisme

https://rcf.fr/actualite/societe/agir-pour-lutter-contre-l-illettrisme

J’étais l’invité de l’émission « je pense donc j’agis » ce matin sur RCF. Si vous avez la patience de m’écouter voici le podcast

Bientôt novembre partira…

Allez on y croit, il s’en ira bientôt…

Mes Everest, Paul Eluard : l’amoureuse…

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s’évaporer les soleils
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.

A tire d’ailes…

Sur la peau blanche de mes espoirs
J’écris les mots pour demain

Dans un bouquet de rires enfouis
Je trempe ma plume épuisée

Sur le papier au grain glacé
Une boucle aux bords bleutés
Je trace en pleurant

Ces mots que j’aime
Pour toi
Pour nous
Je les lie

Main dans la main
Loin du hier de nos ennuis
Ils s’envolent
A tire d’ailes
Entre les bras du couchant

Regarde-les
Ils s’enfuient
Regarde-les
Nous sommes en vie

24 novembre

Mains dans les poches…

Envie, besoin aujourd’hui de republier ce texte…

Mes Everest, Joachim du Bellay

Si notre vie est moins qu’une journée

Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empanée ?

Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.

Là, ô mon âme au plus haut ciel guidée !
Tu y pourras reconnaître l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

La peur est seule

Dans le bout de cette vie qui résiste

Il y a comme un voile gris

Flamme qui vacille

La peur est seule

Elle n’ose plus entrer

Un rideau de larmes

Inutile elle recule

Son temps est passée

Seule et triste…

La solitude, la détresse, des personnes seules un texte que j’ai envie de republier aujourd’hui

Mes Everest, Leonard Cohen : chaque caillou…

Chaque caillou rêve de lui-même
Chaque feuille a un projet
Le soleil a le désir
de voyager sur un rayon
Vaincu je ne peux offrir
mon coeur à la paix sainte
parce que je rêve de chaînes
et je rêve de liberté

J’ai dit cela au prisonnier
qui a tué celui que je hais
J’ai dit cela au mineur qui
a extrait mon assiette d’or
Ainsi je vis en enfer
car je rêve que l’enfer est
la distance que j’ose mettre
entre ma main et la sienne

J’ai rêvé de mon corps cette nuit
J’ai rêvé de l’univers
J’ai rêvé j’ai rêvé un millier d’années
afin de répéter
les sept jours des merveilles
quand, tiré de la brume
j’étais vêtu de nudité
et souffrais d’exister

J’ai rêvé qu’on me donnait une chanson
comme seule preuve
que ma vraie demeure avec toi
n’a ni poutres ni chevrons
ni fenêtres pour voir au-dehors
ni miroirs pour voir au-dedans
ni chansons pour en sortir
ni mort pour commencer

O mon enfant voici ton rêve humain
voici ton sommeil humain
et ne désire pas tant grimper
loin de ce qui est sain et profond
J’aime le rêve que tu as commencé
sous l’arbre toujours vert
J’aime le caillou et le soleil
et tout ce qui se trouve entre eux

Et pour cette conversation
dans la première lumière de l’aube
J’offre ces jours mesquins
qui s’effilochent sous tes yeux
Et je ne sais combien de jours
passeront avant ma délivrance
et ce qui restera de cette chanson
que tu as mise sur la langue de ta créature

Montréal, 1978

Tribunal académique : séance extraordinaire…

Ce dimanche 22 novembre, le tribunal académique s’est réuni. Sur le bureau du président une impressionnante pile de dossiers. Des décisions à prendre, des avis à donner, des jugements à prononcer. Pas de quoi être mis aux arrêts, ce qui serait le comble pour un tribunal qu’il soit académique, comique, bucolique, ou sarcastique. Tout en haut de cette pile, une chemise verte, que le président, depuis plusieurs semaines, saisit en soupirant. Il la saisit, l’ouvre, feuillette les différents documents, et généralement la referme pour la glisser, l’air de rien, au milieu de ladite pile. Et sur cette chemise verte, on peut lire « Avis de disparition : espoir ».

Et aujourd’hui dimanche 22 novembre, le président juge qu’il n’est plus possible de reculer. Il faut prendre le taureau par les cornes. Il décide donc, tôt ce matin, de convoquer en urgence le tribunal académique.

Le président ouvre cette session extraordinaire qui se tient, comme le veut l’usage, à huis clos. Seuls sont présents les jurés qui ont été appelés ce matin aux aurores et que nous retrouvons, encore un peu endormis, autour de cette longue table au bout de laquelle se tient le président.

« Mesdames et Messieurs les jurés, j’ai pris tôt ce matin la décision de vous réunir. Nous allons devoir nous prononcer sur cet avis de disparition qui traîne sur mon bureau depuis plusieurs mois. C’est simple il y a maintenant près de 250 jours que l’on nous a signalé la disparition de l’espoir. Des décisions doivent être prises, car je ne vous cache pas que chaque jour mon inquiétude grandit un peu plus, et je dois dire, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle vous êtes ici avec moi, je crois que je commence à perdre espoir. » 

Les sept jurés, bien qu’ébouriffés et chiffonnés, se regardent avec une certaine appréhension. Ils comprennent toutes et tous à cet instant que le moment est grave.

Autour de la table, aujourd’hui nous avons une voyante désespérée, un informaticien branché, une poseuse de tubes, un jardinier d’intérieur, une conductrice de chariots révélateurs, un mineur émancipé et une navigatrice en eau plate.

Le président expose brièvement les faits, que tout le monde connaît. Chacune et chacun donne son avis, formule des hypothèses sur cette disparition. Pourquoi est-il parti, était-il seul, ou a-t-il pu se réfugier, qui le cache, etc ? Le président écoute attentivement, se racle la gorge, se lève de son fauteuil et lit la décision qu’il vient de prendre après cette consultation.

« Mesdames et Messieurs les jurés, voici la décision que j’ai prise et qui si vous l’acceptez sera applicable immédiatement. L’espoir a disparu depuis 249 jours. Depuis la déclaration de cette disparition que j’ai prise au début pour une simple fugue, l’espoir n’a plus été revu, il n’a laissé aucune trace, et malgré tous les efforts déployés aucun indice ne laisse supposer qu’il reviendra. En conséquence et parce qu’il est impossible de vivre sans l’espoir j’ai pris la décision d’ordonner l’arrestation immédiate avec incarcération du désespoir, du pessimisme, du fatalisme, et surtout de tous les oiseaux de mauvais augure qui occupent tous les espaces qui appartenaient autrefois à l’espoir. »

« Et mes chers amis j’ai bon espoir qu’il revienne ! »  

Fraise entêtée…

Dernière fraise de l’été
Ne veut pas abdiquer
Entêtée
Novembre
L’effroi
Fraise retient fort
Son souffle
Fraise rougit
Et moi je souris

Conjugaison…

Une petite réflexion sur la conjugaison : toujours d’actualité !

Mes Everest, Albert Camus : l’exil et le royaume…

Les premières lignes de la première nouvelle de l’exil et le royaume : « la femme adultère » sont sublimes… Mais tout est sublime…

Une mouche maigre tournait, depuis un moment, dans l’autocar aux glaces pourtant relevées. Insolite, elle allait et venait sans bruit, d’un vol exténué. Janine la perdit de vue, puis la vit atterrir sur la main immobile de son mari. Il faisait froid. La mouche frissonnait à chaque rafale du vent sableux qui crissait contre les vitres. Dans la lumière rare du matin d’hiver, à grand bruit de tôles et d’essieux, le véhicule roulait, tanguait, avançait à peine. Janine regarda son mari. Des épis de cheveux grisonnants plantés bas sur un front serré, le nez large, la bouche irrégulière, Marcel avait l’air d’un faune boudeur. À chaque défoncement de la chaussée, elle le sentait sursauter contre elle. Puis il laissait retomber son torse pesant sur ses jambes écartées, le regard fixe, inerte de nouveau, et absent. Seules, ses grosses mains imberbes, rendues plus courtes encore par la flanelle grise qui dépassait les manches de chemise et couvrait les poignets, semblaient en action. Elles serraient si fortement une petite valise de toile, placée entre ses genoux, qu’elles ne paraissaient pas sentir la course hésitante de la mouche.
Soudain, on entendit distinctement le vent hurler et la brume minérale qui entourait l’autocar s’épaissit encore. Sur les vitres, le sable s’abattait maintenant par poignées comme s’il était lancé par des mains invisibles. La mouche remua une aile frileuse, fléchit sur ses pattes, et s’envola. L’autocar ralentit et sembla sur le point de stopper. Puis le vent parut se calmer, la brume s’éclaircit un peu et le véhicule reprit de la vitesse. Des trous de lumière s’ouvraient dans le paysage noyé de poussière. Deux ou trois palmiers grêles et blanchis, qui semblaient découpés dans du métal, surgirent dans la vitre pour disparaître l’instant d’après.
-Quel pays ! dit Marcel.

La ronde des bonnes nouvelles : 10…

« Epidémie de mauvais foi : un vaccin est annoncé !

Ce journal est un de mes préférés, il ne paraît que très peu : rarement plus d’une fois par semaine. Il faut dire que sa ligne éditoriale est originale. En effet, on peut lire en première page, sous le titre, en petit caractère : « journal ironique et sarcastique à la parution sporadique ». Et justement le titre de ce journal en dit long sur l’esprit de la rédaction : « On dit, j’écris, tu lis ». Nous conviendrons que le titre n’est pas accrocheur mais ce n’est justement pas l’intention de la rédaction que d’accrocher. Bref un journal que j’aime et le titre de ce soir m’intrigue.

L’Agence Nationale de Lutte Contre les Contradictions annonce la mise sur le marché d’ici quelques jours d’un vaccin qui devrait sans nul doute ralentir considérablement l’épidémie de mauvais foi qui sévit depuis de nombreuses années et qui ces dernières semaines a pris des proportions alarmantes.  Ce sont chaque jour des centaines de milliers de cas qui sont dépistés. Rappelons brièvement les symptômes : tout commence généralement par une manifestation d’indignation, qui amène les malades à répéter inlassablement : « c’est scandaleux, il faudrait, il aurait fallu ». Les plus gravement atteints ajoutent parfois : « on aurait dû ». Passé ce premier stade que les spécialistes présentent comme celui de l’incubation, suit une longue période de léthargie, de bougonnerie, que certains appellent la phase du râlage passif.

Le troisième stade apparaît quand une solution a été trouvée au problème qui a provoqué la maladie. Il est le plus critique : c’est cette phase qu’on appelle celle de la mauvaise foi. Les malades grognent encore mais cette fois cela se traduit par des : « c’est n’importe quoi, on ne devrait pas, il ne fallait pas, je ne le ferai pas ». Et quand le médecin explique au malade qu’ils sont atteints de mauvaise foi, ceux-ci répondent évidemment que ce n’est pas possible, qu’ils n’ont jamais changé d’avis, que de toute façon ils ont raison et que rien ne va mais qu’il ne faut rien changer. Bref à ce stade tout le monde comprendra que la situation est désespérée.

Mais aujourd’hui bonne nouvelle l’ANLCC a mis au point un vaccin. Ce vaccin est très simple, il s’agit dès les premiers troubles d’écouter avant chaque journal télévisé un enregistrement de vent marin, de chants d’oiseaux, et de battements de cœurs amoureux… Et ce, pendant toute la durée de la crise de mauvaise foi…

Aimez les…

Les mots ne sautillent plus
Sans préavis ils se sont tus
Souvenez- vous
Vous qui nous abîmez
Nous étions beaux
Vous étiez vrais
Fermez les yeux
Respirez
Je vous en prie
Aimez-les
Emmêlés
Ces deux l
A la plume légère
Aimez-les
Ils vont ont rendu
Si belle

Samedi…

C’était un samedi de février…

Mes Everest, Francis Cabrel : Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai…

Une chanson que je n’avais encore jamais partagée dans mes Everest, je suis capable de l’écouter en boucle des dizaines fois de suite, lorsque j’écris notamment…

Mon enfant nue sur les galets
Le vent dans tes cheveux défaits
Comme un printemps sur mon trajet
Un diamant tombé d’un coffret
Seule la lumière pourrait


Défaire nos repères secrets
Où mes doigts pris sur tes poignets
Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai
Et quoique tu fasses
L’amour est partout où tu regardes
Dans les moindres recoins de l’espace
Dans les moindres rêves où tu t’attardes
L’amour comme s’il en pleuvait
Nu sur les galets

Le ciel prétend qu’il te connaît
Il est si beau c’est sûrement vrai
Lui qui ne s’approche jamais
Je l’ai vu pris dans tes filets
Le monde a tellement de regrets

Tellement de choses qu’on promet
Une seule pour laquelle je suis fait

Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai
Mais quoique tu fasses
L’amour est partout où tu regardes
Dans les moindres recoins de l’espace
Dans les moindres rêves où tu t’attardes
L’amour comme s’il en pleuvait
Nu sur les galets

On s’envolera du même quai
Les yeux dans les mêmes reflets
Pour cette vie et celle d’après
Tu seras mon unique projet
Je m’en irai poser tes portraits
À tous les plafonds de tous les palais
Sur tous les murs que je trouverai
Et juste en dessous, j’écrirai
Que seule la lumière pourrait…
Et mes doigts pris sur tes poignets

Nouvelle hôtelière suite…

Pour retrouver le début de cette nouvelle c’est ici

Nouvelle hôtelière…

Photo de Negative Space sur Pexels.com

Jules entend la voix de Marie : c’était il y a dix ans, il y avait de l’orage, et aujourd’hui il est là face à Eugène, ce pauvre Eugène à qui il a tout pris, en quelques secondes dans la file qui attendait devant cette boulangerie…

Jules baisse la tête. Depuis le temps, il pensait que tout était fini, oublié, que tout le mal avait été réparé. Bien sûr il savait que Eugène lui en voudrait. Eugène n’y était pour rien, il était l’incarnation même de l’innocence. Mais il y a dix ans la police n’avait pas écouté le pauvre Eugène. Elle n’avait rien compris à son histoire de coup de tonnerre qui lui aurait vidé la tête.

– Il m’a tout pris, tout ! En quelques secondes, il est devenu moi !  

Quand il était arrivé devant le restaurant, la tête réellement vide, ou vidé il ne se s’en souvient plus, il y avait cet homme. Il forçait la porte et il hurlait. Il hurlait comme une bête blessée.

-Marie, mais laisse-moi rentrer, laisse-moi, j’apporte le pain. Je t’en prie, ne me rejette pas…

Eugène est toujours en plein doute. Il ne se trouve pas beau et considère qu’il est impossible que Marie puisse l’aimer : elle est si belle, si douce. Les dimanches matin elle travaille en extra au restaurant de l’Hôtel du centre. Et tous les dimanches il est convenu avec le patron qu’il apportera le pain, le pain pour le déjeuner, ça fait un petit plus, et ses quatre enfants sont là aussi. Tous les dimanches. Ils s’installent toujours autour de la même table et c’est maman qui fait le service. C’est une jolie maman même si elle travaille. Ils sont tous heureux. Mais ce dimanche là cela ne s’est pas passé comme d’habitude…

Une nouvelle rubrique sur mon blog : « mes expressions fétiches »

J’use (et parfois j’abuse) notamment lors de mes interventions professionnelles, dans des colloques, conférences, d’expressions qui sont devenues pour certaines d’entre elles presque des « tics » de langages. De temps à autre je vous en proposerai une.

Lorsque dans le cadre de certaines politiques publiques on parle de cibler, un public, des personnes etc… Voici ce que je dis

«  N’oublions jamais, lorsqu’on parle de cibler des personnes, une population, un public qu’une cible est un objet sur lequel on tire et que généralement on rate »

Vendredi…

C’était un vendredi de février… Février de cette année là…

Mes Everest, Lamartine : les voiles…

Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,
Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,
Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie
Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin
Des continents de vie et des îles de joie
Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume,
Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,
Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,
Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
De moi-même partout me montrent les débris.

Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,
Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ;
La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste
Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.

Ecrire

Ecrire sur le vert tendre de mes soupirs
Graver des lettres de feu dans la braise de mes mots
Rêver à cœur ouvert dans des prairies de rires bleus
Siffler des mélodies d’enfants dans le coin frais
Du matin finissant
Respirer un reste de vent dans la brume de tes cheveux

Je n’en peux plus de ces haines qui dégoulinent…

Un texte que j’avais écrit en septembre 2018. En classant mes fichiers je retombe sur lui et j’ai envie de le publier à nouveau, sans en changer la moindre virgule

Je suis, volontairement, assez silencieux dans le brouhaha permanent du débat politique tant il est vrai qu’il n’y a pas, qu’il n’y a plus de débats politiques. Et cela m’attriste profondément. Aujourd’hui ce qui domine, ce qui anime les gazettes numériques, ce qui motive les excités du clavier c’est la dénonciation, l’indignation toujours sélective, l’accusation revancharde, la délation nauséabonde. Et la parole réfléchie a cédé la place au raisonnement binaire qui trouve peut-être ses racines dans ce langage informatique dont on sait qu’il ne serait constitué que de zéros et de un. Chacun définitivement enfermé à double tour dans sa chapelle idéologique ne prend plus le temps de l’analyse, ne tente plus de comprendre. Et l’opposant devient l’ennemi, celui qui pense autrement est un mécréant, un hérétique. Ce que j’aimais autrefois dans le débat politique c’était l’exigence et le respect. L’exigence que l’on s’imposait,  pour être juste dans la production d’une pensée, dans la réflexion, dans le raisonnement avec la recherche permanente de l’équilibre entre ce qui relève d’une conviction personnelle et ce qui s’approche de la réalité. Il y avait aussi le respect, le respect de l’autre, quel qu’il soit parce qu’il est d’abord un élément constitutif de cette humanité qui devrait nous rassembler et nous ressembler. Mais le respect n’existe plus, il est au mieux considéré comme la politesse des faible au pire comme de la traitrise. Je n’en peux plus de ces haines qui dégoulinent dans tous ces messages qui croient afficher de l’intelligence alors qu’ils ne sont que la manifestation de la pire des paresses celle qui consiste à ne pas rechercher ni la justesse dans les propos, ni la justice dans les actes.  

Jeudi…

C’était un jeudi de février…

Mes Everest : « il nous faut regarder », Jacques Brel

Il y a bien longtemps que je n’avais partagé l’un de mes plus grands maîtres…

Derrière la saleté
S’étalant devant nous
Derrière les yeux plissés
Et les visages mous
Au-delà de ces mains
Ouvertes ou fermées
Qui se tendent en vain
Ou qui sont poings levés
Plus loin que les frontières
Qui sont de barbelés
Plus loin que la misère
Il nous faut regarderIl nous faut regarder
Ce qu’il y a de beau
Le ciel gris ou bleuté
Les filles au bord de l’eau
L’ami qu’on sait fidèle
Le soleil de demain
Le vol d’une hirondelle
Le bateau qui revient
L’ami qu’on sait fidèle
Le soleil de demain
Le vol d’une hirondelle
Le bateau qui revient

Par-delà le concert
Des sanglots et des pleurs
Et des cris de colère
Des hommes qui ont peur
Par-delà le vacarme
Des rues et des chantiers
Des sirènes d’alarme
Des jurons de charretier
Plus fort que les enfants
Qui racontent les guerres
Et plus fort que les grands
Qui nous les ont fait faire

Il nous faut écouter
L’oiseau au fond des bois
Le murmure de l’été
Le sang qui monte en soi
Les berceuses des mères
Les prières des enfants
Et le bruit de la terre
Qui s’endort doucement
Les berceuses des mères
Les prières des enfants
Et le bruit de la terre
Qui s’endort doucement

Une odeur de pain chaud…

L’automne pose son manteau de gris
Ouvre la boîte à couleurs
Cachée derrière
Dernière fleur de ses envies
Soudain belle odeur de pain chaud
Le cœur s’emballe
C’est doux, c’est roux
Plus un souffle de peur
Un à un sourires tressés
Nos visages ont caressé

Mercredi…

C’était un mercredi de février…

Mes Everest, Marc Rombaut. « Il se leva… »

Marc Rombaut est un romancier belge, également journaliste de radio, critique d’opéra, poète, enseignant et essayiste.

Il a passé son enfance à Bordeaux. Après des études universitaires à Bruxelles, il a fait de la recherche et a enseigné en Afrique de l’Ouest.

Il se leva

Il se leva, raidi dans sa chair. Lentement, craquant de toute sa peur, le poids de la nuit dans sa gorge, il se porta vers le soleil. Son visage écrasé s’ouvrit laissant entrevoir des yeux blottis dans leurs larmes. De ses mains il parcourut le ciel givré dans sa blancheur et se retira comme dépossédé d’un rêve. Son visage se plia délicatement.

La ronde des bonnes nouvelles…

Le soir arrive, et pas la moindre bonne nouvelle à vous proposer.

Non, désolé je me trompe : il y en a une et elle est lourde de sens. Comme je n’avais pas le temps, tout occupé que j’étais à faire (mon dieu que je n’aime pas ce verbe) plein de choses (faire et maintenant chose, comment dire, je suis un peu à court de munitions) dans le cadre de mon activité professionnelle (un peu mieux comme formulation non ?) de me distraire j’ai… Bon je crois que je me perds, et cette phrase devient impossible.

Reprenons donc le fil : oui c’est cela, j’ai une bonne nouvelle, une vraie bonne nouvelle. Comme je n’ai pas eu le temps ni d’écouter la radio, ni de lire des journaux, ni de consulter le web et bien je n’ai rien lu, rien su, rien entendu de ce qui s’était passé aujourd’hui, ni de ce qui ne s’était pas passé et je vais vous faire un aveu : qu’est ce que je me sens mieux… Et ça c’est une bonne nouvelle !

Mardi…

C’était un mardi, février de cette année là…

Nuage..

Regarde,

Oh regarde le,

Ce ciel qui étire

Ses longs bras de bleu

On le devine heureux

On voudrait le graver

Sur le marbre glacé

De nos lourds rêves en trop

Et puis s’en aller

Sur ce chemin cotonneux

Loin, si loin,

De la peur d’en bas

Mes Everest : Patrice Cauda. Longtemps…

Patrice Cauda est un poète français.

Ouvrier dans une usine à douze ans, garçon de café, préposé au vestiaire, il a participé à la revue Les Hommes sans épaules dans les années 1950.Les titres de ses œuvres portent la trace indéniable de son mal de vivre :

Longtemps l’heure va-t-elle tourner

Autour du cadran de la misère

Les dents serrées d’attente

Et parvenir au même arrêt

Des corps réduits en souvenir

Donnés à cette bouche hautaine

Faut-il tellement de poussière

Pour faire le poids d’une liberté

Si long ce paysage du refus

Sur cette terre sans maître

Avant d’arriver à l’instant véritable

Où l’on puisse parler

Cette panique de grand repli

A fermé toutes les issues

Le cœur n’est plus que machinal

Sous l’enveloppe sensible

Un règne se grave doucement

Sur un peu de cendre

Que l’horizon m’apporte

Dans ce domaine qui paraît beau

Comme des mains lavées par le crime

J’habitue ma chair peureuse

A la rencontre d’un ailleurs

Où l’on peut naître

Pour une origine pleine de ressources