
Air vif est bleu,
A pleines goulées
On respire.
Goutte de soleil est envolée.
Un mot, puis deux
Rient de rime qui pleut.
Regarde on est heureux.
Si long, si doux,
Roux comme le bon miel,
Coulent,
Roulent,
Larmes d’un sourire de peu…
16 juin

Air vif est bleu,
A pleines goulées
On respire.
Goutte de soleil est envolée.
Un mot, puis deux
Rient de rime qui pleut.
Regarde on est heureux.
Si long, si doux,
Roux comme le bon miel,
Coulent,
Roulent,
Larmes d’un sourire de peu…
16 juin

Et j’aurais voulu
Conjuguer le verbe aimer
A tous les temps de l’impatience
Et j’aurais voulu
Inventer une rime ronde
Qui se roule dans une farine blonde
Et j’aurais voulu
T’entendre venir
Me tendre la main
Un sourire pour rien
Où accrocher tous nos demains

Quand le temps est au bleu
Quand les champs sont au vert
On entend dans le loin les chants d’hommes heureux
Ils sifflent en riant la fin de l’hiver
On est bien
On attend
Une larme de soleil brûle en glissant
Rouge et légère
Elle frissonne en riant
14 juin

Au bout du chemin oublié
Homme au pas pressé
Dans le virage a dérapé
Sur une plaque de souvenirs figés
De bon coeur il a glissé

Le monde pleure doucement
Dans le creux des longues larmes
Roulent des gouttes d’ennui
Sur la vitre sale du hier sans fin
J’ai gratté de mon ongle rongé d’impatience
Une vieille trace de mémoire

Tu es là,
Je t’atttends
Oui je le sais,
Tu as mal,
Si mal,
Et gémis,
Cri métallique
Je l’entends…
Oui c’est toi.
Je te rêvais
Ô train bleu du soir
Regarde,
Ne dis plus rien,
J’entre sans un bruit…
Tout est vide,
Si vide
Et silence s’épuise d’ennui.
9 juin

Dans l’arrière pays de ma tête,
Oiseau plume est endormi.
Dans le creux de son rêve bleu,
J’entends le chant,
Puis deux cris,
Oiseau plume est dans le nid.
C’est doux, c’est beau,
Comme un lent clapotis.
Une goutte, puis deux,
Dans un bord de ciel qui luit
Se sont posées sans un bruit.
Dans un battement d’ailes,
J’ai ouvert le fond de mes yeux.
Oiseau plume s’est envolé.
5 juin

Petit matin gris,
Les mots sont là,
Je les entends.
Ils se tiennent la main,
Vibrent en riant,
Se frottent à la rime métallique.
Le silence est ouvert
Je le sais,
Je le sens.
Page molle du hier pleurant
Doucement s’est tournée.
Les lignes qu’elle a tracées
Sont les rides vides de nos mémoires abîmées.
Je ferme les yeux,
Oubli..
Elle est là,
Elle hésite,
Inspiration,
Entre, aime,
A mon oreille se penche :
Nous avons tant à nous dire,
Me glisse t’elle en riant…
5 juin 2020

Soixante ans, nous dites-vous ?
Je vous en prie, il y a place pour vous…
Bien sûr, vous le verrez
Ici le temps est parfois un peu mou.
Hé, Ho, l’ami, tout doux,
J’entre volontiers,
Mais soyez prévenu,
J’ai le verbe un peu fou…
4 juin
Je viens d’avoir, aujourd’hui 4 juin, soixante ans… Une bien belle journée pour moi, et un premier cadeau inattendu et qui m’a particulièrement touché, les œuvres complètes de René Char, dans la pléiade, c’est Hervé mon ami directeur de la structure dont je suis moi-même directeur adjoint qui a eu cette délicate attention. J’en suis tout ému et ne résiste pas à l’envie de partager un texte de ce très grand

Entr’aperçue
Je sème de mes mains,
Je plante avec mes reins ;
Muette est la pluie fine.
Dans un sentier étroit
J’écris ma confidence.
N’est pas minuit qui veut.
L’écho est mon voisin ,
La brume est ma suivante.

Et soudain tout devint étrange,
Longues et molles les heures
Ne trouvaient plus de passages vers l’après.
Nos ombres avaient disparu.
Certains disent qu’elles ont coulé,
Lassés de suivre en silence
Ces visages courbés.
Plus un son ne sort des bouches étonnées
Partout des flaques de silence.
Oubliés les rires éclaboussant
Enfermés les enfants sautillant.
Soudain tout devint étrange,
Regarde,
Les corps se rapprochent,
Ils s’effleurent,
C’est touchant.
On dirait des amants…
27 mai

J’ai un arbre dans la tête,
Et,
Quand vient la nuit
Sur ses branches nouées
Reposent mes rêves du bel été
Regarde,
Ecoute,
Ils sont légers, ils sont beaux,
Ces songes qu’on dit vers
Balancent en riant
Au bout de leurs branches.
Dans la lumière du soir tombant,
Fleurissent des mots d’amour
Longues rimes enivrantes,
Qu’on effeuille en dormant.
26 mai…

J’ai plongé la main,
Dans le fond mauve de ma poche à sourires.
Il y restait quelques miettes d’air marin ;
Dans le doux creux de ma paume de cire
J’entends, elles chuchotent un chant câlin.
Ô si beaux ces mots loin du pire.
Lavés, salés, à ma bouche les ai portés, comme le bon pain.
Les yeux j’ai fermés : la mer est entrée, elle a tant à me dire…
25 mai
Parce qu’il est préférable et plus agréable de lire ce texte inédit et surprenant, d’un seul jet, comme j’ai dû vraisemblablement l’écrire, je réunis les deux parties et pour l’illustrer j’ai même trouvé une photo que j’ai prise l’année dernière. Il s’agit de la caserne dans laquelle je me rendais quand j’ai écrit ce texte…

Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir…
Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier.
L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires.
Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre. Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience.
La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit…
J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu.
J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées.
Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches…
Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire.
Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »
La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures…
Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités : avec pudeur et prudence.
Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long…
Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur…
Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège.
Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil.
J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes…
Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable.
Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas.
Tout au moins je le suppose.

Au soir tombant,
Seul sur un chemin,
Petit mot doux se promenait.
Sois prudent !
Avaient prévenu père et mère
Le temps est à l’orage
Tu pourrais faire de mauvaises rencontres,
Aux gros mots tu ne répondras pas,
Aux grands mots tu souriras,
Les majuscules tu salueras.
Petit mot doux est un gentil,
Il a marché et n’a rien dit…
14 mai

Vêtue de son manteau de drame gris
La pluie est là, elle n’était pas invitée…
C’est bien lui, lourd mardi maudit,
Dans longues rimes de novembre empêtrés
Qui a osé la convoquer dans le dernier souffle du midi.
« Je ne veux pas que joie sente des ailes lui pousser,
Petite ou drue, Ô pluie, reviens je t’en prie. »
Mais pluie têtue a résisté et son sourire lumineux
Sur chaque flaque a posé petites perles bleues..
13 MAI

Jules et Lisa se sont trouvés. Tout à l’heure Jules ne savait pas que Lisa reviendrait. Il ne savait pas comment Lisa existait. Il ne savait pas qu’il y aurait cette nuit. Tout à l’heure c’était une autre histoire avec cette femme qu’il croyait sienne. Tout à l’heure c’était une erreur. Lisa est calme, elle n’est pas essoufflée, elle est bien, comme les rares fois où elle s’endort facilement. Il faudra bien qu’ils parlent, qu’ils se racontent ce qu’ils sont, mais pour l’instant ils sont bien, ils se tiennent bien serrés. Ils marchent dans les rues au milieu des autres, au milieu du monde qui ne les a pas voulus seuls. Maintenant ils sont deux et le monde les reconnaît. Ils se sont retrouvés.
Jules et Lisa s’aiment. Jules aime Lisa et Lisa aime Jules. Ils s’aiment. Il n’y a pas un centimètre de peau qu’ils n’aient explorée. Ils se sont imprégnés l’un de l’autre. Ils ne disent pas qu’ils font l’amour. Ils détestent le verbe faire. Lisa dit souvent qu’à la rigueur on peut faire la vaisselle, le ménage. Mais quand on parle d’amour et surtout quand deux corps se mélangent, quand deux corps deviennent un bouquet de sensations, on n’utilise pas le verbe faire, on le laisse de côté, on le laisse pour les tâches rébarbatives et on lui préfère un synonyme qui n’existe pas. Alors on ne cherche pas, on ferme les yeux, on se touche, on se parle, on se sent, on s’écoute, on se goûte, on crie et c’est l’amour. Celui qui ne peut trouver du sens sur le papier. Parce que les mots, ils sont traîtres, ils sont prêts à toutes les compromissions et se salissent au contact des autres. Lisa et Jules ne disent pas qu’ils vont faire l’amour, ils se regardent, ils s’embrassent, ils s’aiment et c’est tout. Depuis qu’ils se sont retrouvés, Lisa et Jules n’ont pas cherché à comprendre ce qui les a mis sur le chemin l’un de l’autre. Ils savent tous les deux qu’ils ne pouvaient que se rencontrer mais ne se posent pas de questions. Leur vie a été si difficile qu’ils trouvent naturel d’être né le même jour, à la même heure, au même endroit. Ils n’ont pas l’intention de gaspiller de l’énergie à se poser des questions inutiles.
Il y a en a tant qui glisseraient sur les miracles du hasard extraordinaire, des coïncidences de la vie. Ils refusent tout cela, il ne se sont pas rencontrés, encore moins retrouvés, ils ne se sont jamais quittés et n’existent que l’un à travers l’autre.
Jules et Lisa s’en moquent de comprendre ce que tant voudraient savoir. Si on les interroge, ils diront qu’ils savaient. Ils savaient l’un et l’autre.
Hier, Jules est sorti de la route, celle tracée depuis le premier jour et aujourd’hui il a pris la bonne direction. Le Jules d’hier n’existe plus, il a disparu. Il est ailleurs, dans les histoires des autres, il est dans leurs mémoires. Ils l’ont sélectionné, tous ceux qui l’ont croisé, tout ceux qui n’ont rien compris, ou pas voulu. Jules, celui dont on parle quand on est ensemble, celui qui aide à terminer les soirées d’ennui quand on a fini de parler du temps, de la hausse des prix, et de la crise de l’énergie. « Jules tu sais bien, l’allumé de la rue Michelet, qui ne sait pas où il habite ». Ce Jules-là n’existe plus. Lisa l’a gommé. Lisa est venue un soir d’été. Elle a agi comme le révélateur sur du papier photo. Tout doucement c’est apparu, au début un peu trouble, un peu flou et les traits se sont fixés, le regard est apparu. Lisa a révélé Jules. Et maintenant les autres le voient. Il est en plein jour. Il est vrai.
Ses troubles ont disparu, il se sent mieux. Il existe, les autres le voient et se sourient.
Envie, ou besoin de publier à nouveau ce texte que j’ai écrit il y a quelques années

Homme d’en haut qui invente la mer,
Homme d’en haut, dans les yeux, le bleu c’est beau.
L’homme d’en haut aime la mer à mi mots.
Dans l’écume de ses rêves, des mots salés
L’homme d’en haut plisse les paupières,
Et des vagues à l’âme creuse les joues de l’homme d’en haut.
Sillons creusés par les larmes,
Creusent la vallée de ce visage lame.
Quand les yeux se ferment, quand le regard creuse l’intérieur,
Il a la mer qui remonte, la mer sur le front, vague ride d’un homme d’en haut.
C’est si beau l’âme d’un homme d’en haut.
C’est si beau l’âme d’en haut, amarrée au port du bas.
Avec un ciel si bleu que larmes d’en haut roulent,
Perles qui brillent,
Jusqu’aux vagues d’en bas.

Et soudain j’ai cessé de compter…
Fatigué, essoré,
Tout contre moi,
Je l’ai serré,
Ce doux soir bleu abîmé.
Et tête dans les nuages,
Je l’ai laissé me rêver…
9 mai

Il est l’heure de la lumière,
Il me reste un bout de rêve mauve.
Infime miette dans un bol de rire noir,
Laissée là, douce et croquante
Par une nuit rassasiée.
Au creux du silence du matin qui gémit,
J’avance tête baissée,
Tirant sur le long fil de ce songe qui sourit.
3 mai
Petite surprise ce soir, je viens de retrouver un de mes poèmes de jeunesse ( 1979 ) qui était passé entre les mailles de mon filet…

Fantastique
Le mot est là
Somnambule
Depuis six mois
Tout se remonte
Mécanique
Existante
Absolue
Pour la noirceur
D’une virginité
Epuisée
De son silence
De papier
Aligné

Tout a commencé une nuit de février. Ce n’était pas n’importe quelle nuit. Une nuit bissextile, une nuit de tous les quatre ans. C’est la nuit du vingt neuf février mille neuf cent soixante. Un lundi. C’est une nuit qui se fait belle, nuit qu’on attend, qu’on espère. A la maternité de la clinique Trousseau, ils sont deux bébés prématurés. Pas trop, juste assez pour être enfermés dans une cage de verre…
Les mères dorment. Elles sont fatiguées, c’est leur premier accouchement. Elles ont besoin de récupérer. Elles sont jeunes, toutes les deux. Elles n’ont pas paniqué quand le médecin à parler de couveuse : « juste deux ou trois jours » pour qu’ils se finissent, pour qu’ils se préparent à affronter l’hiver bissextile dans les meilleures conditions. Elles n’ont pas insisté. Elles veulent dormir. L’une d’elles, Rose, la mère de Lisa a réclamé un somnifère.
La mère de Jules n’en a pas besoin. Elle a le sommeil puissant, la seule chose qui pourrait la réveiller, c’est une main d’homme se posant sur une des parties de son corps qu’elle n’hésite jamais à offrir au premier venu. C’est une femme qu’on dit légère, qui ne sait pas dire non dès l’instant où il est possible de s’envoyer en l’air. Son petit qui est là bas dans son bocal de verre, elle l’a à peine regardé, elle l’a expulsé, vulgaire passager clandestin. Quand la sage femme lui a demandé le prénom elle a pensé à tous ces julots de passage qui se sont donné le mot pour lui emplir le ventre. Ce sera Jules.
Elle n’aurait pas pensé que ça finisse comme ça. Elle faisait pourtant attention, comme le lui avait recommandé sa mère. Elle en avait eu neuf dont sept non désirés, de ceux dont on dit qu’ils sont des accidents. Elle se tenait prête dés le commencement. Elle gardait toujours la main droite disponible, prête à dégainer l’outil dés qu’elle sentait la besogne venir à son terme. Elle en a taché des draps, des velours de canapés, elle en a recueilli au creux de sa main légèrement calleuse des échantillons de tous ceux qu’elle n’aurait pas voulu avoir. Et pourtant il y a quelques mois, huit pour être précis ça a dérapé, elle n’a pas eu la main assez leste. Il faut dire que l’officiant du jour était du genre plutôt rude, du genre que quand il est entré quelque par il faut être habile pour l’en faire sortir. Il s’appliquait, c’était si bien, elle n’avait jamais eu cette folle sensation d’être pleine, pleine de lui, elle en gémissait, elle en fermait les yeux et quand il a accéléré le rythme, quand il l’a soulevée sous les fesses et qu’il l’a soudée à lui en s’aidant de ses deux immenses mains, elle a perdu le contrôle et s’est mise à frapper sur le matelas sur le montant du lit, sur lui. Elle savait plus. Tout est parti.
Elle aurait pu avoir recours à une faiseuse d’anges mais elle a choisi de garder le môme. Aujourd’hui elle ne sait pas pourquoi mais elle s’en moque, ce n’est pas ce petit Jules qui l’empêchera de continuer sa vie comme elle l’entend. Et ce soir avant de sombrer dans un profond sommeil elle repense à ce Jules d’un soir ce Jules qu’elle n’a plus revu, ce Jules qui l’a faite crier. Il était grand et lourd, il sentait l’huile, la mécanique et avait un sexe énorme, un sexe dont on se souvient même après un accouchement et qui vous envoie un peu de chaleur dans le bas du ventre si douloureux, dans les bouts des seins dressés par le désir et le lait qui prépare sa montée. C’est Paulette : la mère du petit Jules. Quand elle s’endort, Paulette n’aime pas qu’on la dérange pour autre chose que la bagatelle, alors l’orage, même s’il est en février elle ne veut pas l’entendre.
Dans la chambre d’à côté il y a la mère de Lisa qui attend que le somnifère fasse effet. Elle pense à celui qu’elle a tant aimé. Elle fermait les yeux chaque fois qu’il la touchait. Et maintenant elle est là avec cette douleur dans le vide de son ventre. Elle n’a pas mal d’avoir accouché, elle a mal d’être seule. Il ne viendra pas la voir, il ne viendra plus, elle n’a été qu’une aventure. Elle rêvait d’amour et lui il ne disait rien, il entrait en elle avec application, avec méthode et il oubliait de lui regarder les yeux et de lui dire qu’il aurait pu être bien. Ce soir elle n’a pas la force de pleurer, elle se réserve pour les lendemains nombreux où il faudra qu’elle s’emplisse de désespoir. Lisa elle ne veut pas la voir, elle ne veut pas être distraite de ce qu’il lui reste d’amour. Elle ne veut pas que par la faute d’un bébé l’essentiel de ses pensées se tournent vers un seul et unique but. Elle veut l’oublier avant que d’avoir pu lui laisser le loisir d’aspirer ce qu’il lui reste de mémoire. Elle ne connaîtra pas d’autres hommes où alors simplement pour sentir ce morceau de chair lui pénétrer les entrailles et lui rappeler le temps d’un râle le souvenir de son inoubliable Vincent. L’orage elle ne l’entendra pas quand les premiers grondements de tonnerre retentiront elle se sera déjà endormie.
L’orage du vingt –neuf février mille neuf cent soixante : impossible ! Hors du temps, hors normes. L’orage ce n’est pas en février, l’orage c’est quand on est en juillet. C’est quand la chaleur devient si étouffante qu’elle en est épaisse, qu’elle pèse de tout son poids sur les vivants. L’orage c’est en juillet, pour la fête nationale et se souvenir de la Bastille. L’après midi avait été si froide, on avait hâte que la nuit tombe pour s’enfermer à l’abri. La salle des couveuses est sinistre, elle est au bout d’un couloir un peu gris, un peu gris comme cette fin de février. Il y a du novembre dans cette fin d’hiver. Il y a du novembre dans cette ville où tout est terne, même dans les maisons où les enfants naissent.
Jules et Lisa sont seuls, ils ont chaud. Les couveuses sont branchées comme de vulgaires grille pains. Ils dorment. Ils n’ont rien d’autres à faire qu’à attendre, qu’à garder les yeux fermés sur un monde qui les a accueillis sans enthousiasme. Ils sont emmaillotés comme de petites momies. Dans le noir, la blancheur de leurs langes brille légèrement. On dirait des larves d’insectes… Le silence est oppressant, il y a la peur qui rôde dans les espaces de plus en plus vides de cette maternité. Une peur épaisse qui ajoute des tâches de gris à toutes les formes qu’on distingue.
Les éclairs scintillent : la façade est illuminée. C’est une façade de pierre. Le tonnerre surprend les hommes comme les objets. Il entre par les fenêtres aux vitres pourtant givrées, il les nargue, il est venu d’ailleurs, il prépare son coup depuis quatre ans. Jules et Lisa ouvrent les yeux. Ils ne connaissent pas l’orage, il n’est pas encore entré dans leur appareil à mémoire. Ils se souviennent bien d’un battement, un peu sourd plutôt régulier, comme une petite musique qui ne vous quitte jamais. Ils aimaient ce rythme et là depuis quelques heures, il n’y a plus rien. Le silence est seulement troublé par les vibrations de cette boîte dans laquelle ils sont enfermés. Quand l’orage a commencé, quand ils ont entendu les premiers roulements de tambour du ciel, ils ont d’abord pensé que la petite musique était revenue, qu’elle était seulement un peu forte. Ils auraient voulu bouger, s’agiter pour montrer que c’était bien mais ils n’avaient que la tête capable de tourner. Ils sont si petits, ils ne savent rien, ils ne connaissent rien et leurs souvenirs sont si faibles, si confus. Jules depuis qu’il est là a toujours la même image qui passe dans la tête. Il ne sait pas ce que c’est, c’est agréable, c’est une couleur qu’il ne peut pas connaître avec des petites lumières autour. Il sent que c’est doux. S’il pouvait, il le serrerait dans ses bras. C’est comme une forme qui bouge qui s’approche de son visage et qui fait du bruit avec le trou qu’il y a au milieu. Et puis il ne voit plus rien, le noir comme avant, comme quand il entendit la petite musique de tambour.
Jules et Lisa ouvrent les yeux : petits leurs yeux, si petits qu’on ne sait pas s’ils les ouvrent ou les plissent, pourtant ils se voient. Ils se supposent dans les éclairs qui accélèrent leur danse. Aujourd’hui Ils construisent leur première peur.
Et puis un coup de tonnerre plus violent, plus incroyable que tous les autres. Le fracas, le silence et un souffle qui s’achève dans le silence. Le dernier souffle. Les mères dorment elles ne savent pas. Hier le froid et il y a peu l’amour. Jules et Lisa ne se voient plus. Ils se regardent, s’impriment mutuellement. Définitivement. Dans le fond de la pièce il y a l’armoire électrique. Toutes les couveuses y sont reliées. De la fumée s’en échappe. Quelque chose a grillé. Jules et Lisa sont dans la lumière. Seuls, deux récifs au milieu d’une mer déchaînée. Ils sont seuls et leurs boîtes de verre scintillent comme dans les premiers rêves de Jules.
Et il y a la peur, première peur, leurs premières peurs. Suivent les cris, terribles comme une déchirure, un appel, une supplication. Dans le cri, il y a la mère qu’on appelle. Elle ne vient pas, ne viendra pas. L’orage est passé, on a tout rebranché. L’infirmière s’est approchée les a touchés, mécaniquement, et a sursauté comme lorsqu’on prend une décharge. Une des couveuses n’a pas redémarré. C’est la couveuse de Lisa, une ombre blanche l’a prise. Dans un réflexe médical elle l’a posée dans celle d’à côté : Jules attendait Lisa.
Ils étaient si près l’un de l’autre, les yeux ouverts. Ça fabriquait comme un serrement de gorge dans cette atmosphère anormale. Tous les ingrédients étaient dans la pièce pour fabriquer un morceau de malaise ou de malheur. Comme une présence qu’on sent quand le silence est si lourd, et que le cœur accélère. Le tonnerre s’était éloigné, il n’était plus qu’un reste de sons, vague écho, rumeur qu’on croit avoir rêvée.
Dans la pièce encore un peu grise, il y a cette infirmière. C’est Marie, elle est plantée, raide devant la couveuse où deux corps s’emmêlent et s’étreignent. Ils se cherchent.
C’est plus qu’elle ne peut supporter, il faut qu’elle pleure, qu’elle déverse cette peur qu’elle a engrangée à la nuit tombée. Ce que les autres lui diront, elle s’en moque. Ils ne pourront pas lui expliquer que rien ne s’est passé, rien de grave, pas plus que le simple ordinaire d’une nuit hospitalière. Elle pleure en silence pour ne pas risquer de révéler sa présence à ces deux petits êtres qui se tortillent. La pièce est surchauffée comme l’intérieur d’un ventre. Son ventre elle le touche, il est dur, l’angoisse, la peur, le chagrin de partir.
Demain elle partira Marie, elle partira ailleurs. Un autre hôpital, une mutation pour rejoindre son amant. Elle pleure toujours, ne sait plus si c’est l’angoisse, la peur, la fatigue ou l’amour. L’amour elle le voudrait partout. Elle les voit tous les deux, ils se tiennent chaud, ils sont vivants, l’orage les a unis, si petits. Demain ils ne se toucheront plus, ils se seront éloignés, chacun son histoire. Elle ne veut plus les séparer, ils s’agitent, ils sont heureux. Il y a de la douleur dans leurs cris, il y a de la douleur mais elle sait qu’ils s’aiment déjà.
Elle pense aux mères qu’elle a aperçues tout à l’heure. Des mères qui dorment, des mères qui dormiront toujours et qui attendent qu’ils s’en aillent, qu’ils les laissent en paix. Elle voudrait les réveiller, les sortir de leur langueur de mère attendrie et leur crier : « regardez-les, ils se tiennent chaud, regardez-les et écoutez ils vivent ! » L’orage les a appelés, ils se sont entendus, ils se sont vus, regardés. A cet instant Jules est entré dans la vie de Lisa.
Elle prend Lisa entre ses mains. Lisa si petite, Lisa si fragile. Son corps est empli de vibrations comme une corde tendue à l’extrême. Marie sent comme un fourmillement au creux de ses mains. Lisa gigote, elle a compris qu’elle vient d’être arrachée à son premier plaisir, son premier instant de bonheur. Marie comprend cette souffrance et voudrait que Lisa lui pardonne. Elle doit mettre chacun à sa place. La place qui est la sienne. Pour toujours. L’orage est terminé, toutes les installations électriques fonctionnent correctement, la couveuse de Lisa est montée en température, il faut suivre les procédures. On ne laisse pas deux nouveau-nés ensembles, dans le même berceau. Ce n’est pas normal, ce n’est pas conforme. Il faut les habituer le plus vite possible à la solitude nocturne, leur apprendre à se réchauffer au simple contact des fibres synthétiques. Elle ne peut s’empêcher de penser à d’autres mammifères, les lapins par exemple, ils se tassent les uns contre les autres. Peut-être est ce pour cela qu’une fois adulte il est si difficile de se toucher, de s’effleurer même, d’accepter le simple contact d’une peau sans immédiatement penser qu’il s’agit là de la première étape d’un parcours sexuel.
Elle a posé Lisa dans sa couveuse et Lisa pleure. Elle pleure fort, avec des cris qui déchirent. Lisa n’a pas faim. Lisa n’a pas soif, elle n’a plus peur, Lisa est seule. Lisa est seule depuis cet instant et le restera définitivement tant qu’elle ne retrouvera pas Jules. Marie l’entend et elle comprend que ce cri n’est pas le même que celui des autres jours. Mais il y a eu l’orage et il y a la fatigue. Et demain le départ. Le départ pour un ailleurs rempli d’amour et de tendresses, de corps qui vont s’emmêler. Marie doute, il y a ce cri, et Lisa qui appelle, Lisa qui lui fait comme un trou dans la joie. Demain elle sera loin dans le sud et Lisa restera là à attendre qu’une Marie la prenne dans ses bras…
Lisa pleure. Jules ne dit rien, il rêve déjà, il est ailleurs. Jules tremble. Jules et Lisa : ils se sont aimés.
Je suis particulièrement satisfait pour ne pas dire fier de mon texte du jour. Je n’ai pas l’habitude, mais là j’avais envie de le dire…

Je n’en peux plus du bruit de la peur,
Je n’en veux pas de la suie grasse de vos haines,
Je n’en veux plus des complaintes aux rimes dures.
Parlez moi de la mer, je vous en prie.
Où sont les vagues,
Où sont-elles ?
Entendez le vent,
Il pleure, vous dis-je,
On l’oublie,
Il est seul, il appelle.
J’entends son chant qui ondule,
Mes yeux se ferment,
Petites larmes coulent.
Vagues amères,
Douces et belles,
Sur les rives de mes lèvres muettes
Ont répondu, ô vent, à ton appel.
Parlez moi de la mer je vous en prie…
Je poursuis la publication de mon roman, avec aujourd’hui un très long chapitre…

Jules est fatigué. Il y a la vie qui lui fait mal, elle est pesante. Les autres le voient, il passe. Il est une ombre qui glisse. Les regards se taisent, n’osent pas. Jules est dans la souffrance, il en est un élément. Il y a cette boule qui navigue de l’abdomen à la gorge et cette envie de pleurer quand rien n’y prépare. Jules est une erreur, une erreur sur toute la ligne.
Jules n’aurait pas besoin de vivre, ça ne sert plus à rien. C’est trop compliqué. Le temps passe et il s’enfonce. Et parfois Jules crie, Jules hurle, il est mal dans son corps qui lui pèse. Jules a rêvé Lisa, un matin. C’était un matin pluie, et il l’a rêvée. Elle, une main qui le frôle. Elle, une odeur, une odeur de peau. Jules rêve Lisa, il sait qu’elle existe. Il l’entend, c’est comme un souffle, Jules rêve, Lisa est là, elle est en vie, il faut la trouver. Il cherche et les autres ne l’aident pas. Les autres, ils ne l’existent plus. Il est effacé, aspiré, il est dans le ventre d’un trou noir. Et ce matin, il rêve, alors il veut sortir. Il veut s’en sortir, c’est Lisa qui le dit. Elle appelle. Elle est là, quelque part derrière ses yeux. Elle est là, elle attend, elle l’attend depuis toujours, depuis l’orage.
Enfant, Jules s’était inventé un don. Il voulait offrir une montre à sa mère, une montre pour sa fête, il en rêvait. Il n’avait pas d’idées sur le modèle à choisir. Il préférait les montres avec des aiguilles plutôt que ces nouvelles machines à quartz. Les aiguilles, elles bougent, elles vivent, il passe souvent de longues minutes à observer la grande aiguille de la pendule de la cuisine. Il se sent puissant quand son regard est capable de capter l’infime mouvement, l’imperceptible frémissement. Il aime ces moments un peu creux, un peu sirupeux compris entre un presque et un déjà. Il aime ces moments où il est capable de percevoir des mouvements que d’autres ignorent.
Toutes les choses bougent, tous les objets vivent, il en est persuadé. Alors il observe et attend les yeux dans un vide qu’il est le seul à remplir, et quand les autres, ceux qui sont là pour dire ce qui est bien, le surprennent dans ces attitudes prostrées, ils le semoncent, lui conseillent de se réveiller, de devenir un autre, un comme tout le monde. Un qu’on ne remarque pas. Sa mère, si belle qu’il en a peur, le secoue et lui ne dit rien, il est ailleurs. Elle ne comprend pas le plaisir qu’il peut avoir à fixer un cadran. Il voudrait pouvoir lui expliquer qu’il cherche à voir les aiguilles des heures bouger. Il la fixe à s’en faire mal au regard.
Ce qu’il voudrait par dessus tout, ce dont il rêve Jules, c’est voir la terre tourner. Il aimerait aller jusqu’à un bord, un endroit rempli d’horizon où il pourrait s’asseoir et attendre. Pour voir, pour sentir. Parfois il calcule la vitesse, il se bourre la tête de ces nombres à vertiges qui le transportent dans des zones où comprendre rime avec souffrance. Et il ne comprend pas pourquoi il ne la voit pas tourner : quarante mille kilomètres de circonférence en vingt quatre heures, ça devrait se sentir. Alors il cherche, il attend que cela vienne. Et toujours rien. Il interroge les adultes, ceux qui doivent savoir, pour rassurer, et les réponses sont pleines de vides autant qu’il est empli d’angoisses. On lui sert toujours les mêmes rengaines, la lune, le soleil, les étoiles qu’il suffit d’observer et qui ne sont jamais à la même place. Mais lui ça ne lui suffit pas, il ne veut pas comprendre, il veut voir, il veut voir le déplacement, il veut être comme au bord du manège. Il veut voir sa mère en face de lui, à droite, à gauche et puis derrière. Quand il fait du manège, il y pense tout le temps.
Un jour il y est presque parvenu. Un jour d’amour comme il en a peu connu. Un jour où sa pompe à tendresse tournait à plein régime. C’était après les cours, il était étudiant en géographie, il avait choisi cette discipline parce qu’elle étudie du vrai. Ce jour là, quand il était sorti, il avait bien senti l’inhabituelle limpidité de l’air. Et le silence, inconvenant pour une ville de milieu d’après midi, un silence d’attente, un souffle qu’on retient avant la joie, qui bientôt explosera.
C’était un soir de novembre, il était seul comme souvent. Devant lui, quand il est sorti du tram, une femme d’âge mûr. Elle pourrait être une sœur aînée, presque une mère, mais il ne veut pas y penser, il est déjà dans une autre histoire, avec elle, il est bien à la suivre, à rester dans son sillage. Elle a fait tout le voyage sur un siège en face du sien. Par deux fois leurs pieds se sont touchés, facile avec les secousses, à chaque fois il a frémi comme s’il était tombé dans ses bras. Elle est devant, à quelques centimètres, il sent son corps qui laisse comme une trace, comme une histoire. Son corps est simple, il n’est pas enluminé de toutes ces formes académiques après lesquelles toutes courent. C’est un corps qui vit, on sent le sang qui circule. Jules ne la quitte pas des yeux, il devine qu’elle a plein d’histoires, qu’elle est une histoire à elle seule, il veut en être. Elle a des cernes sous les yeux. Elle n’a pas besoin de sourire, ni de parler. Il sait qu’elle est douce, qu’elle est sereine. Il l’a suivie sans discrétion, puis s’est approché d’elle au moment où elle entrait dans son immeuble rue de la Montat.
Elle n’est pas étonnée, ni effrayée. Il le savait, elle l’attendait, elle doit être si belle à regarder dormir. Elle pourra l’aider plus que toutes les autres, toutes celles qui jouent à ne pas le vivre. Elle s’est retournée avec un sourire.
Et Jules est monté dans l’ascenseur avec cette femme. Il lui a parlé le temps d’un trajet de cinq étages, de tout, de ses mémoires de l’orage, de la vie qui lui échappe, des autres qui ne comprennent pas qu’il s’ennuie au milieu d’eux. Elle est proche de lui, la cabine de l’ascenseur est pleine d’autres odeurs. Les odeurs d’une journée entière qui a défilé de bas en haut. Leurs corps se touchent. Quand la machine a stoppé son ascension, elle a tendu la main pour pousser la porte. Lui aussi. Et leurs doigts se sont effleurés, doucement. Le temps d’un éclair, des images. Sa main s’attarde. Leurs yeux se croisent. Il est ému. Elle est seule. Sa fille est à Paris, elle a eu le temps de lui expliquer dans la traversée du couloir qui mène à son entrée. Elle est seule, son souffle s’est accéléré. Il lui a pris la tête entre les mains, tout doucement, comme pour transporter un globe de cristal, délicatement. Et ses lèvres l’ont effleurée, presque pas de contact, une promesse et le reste qui suit, leurs corps sont impatients. Elle est petite, elle a la tête contre sa poitrine. Il l’a entendue pleurer, tout doucement.
Elle parle de sa fille. Elle est si seule sa fille, si seule elle le lui dit, elle le répète. Elle lui dit aussi que sa fille est jolie, elle le répète : « ma fille elle est jolie, elle est si jolie, si jolie ». Mais elle est partie sa fille, elle est partie, là bas, elle la désigne du regard, si loin, si loin. On sent que c’est loin ce loin, là-bas, si loin là-bas dans cette ville pour les autres.
Lisa. Lisa est à Paris. A Paris, elle le dit une nouvelle fois comme pour la rapprocher. Lisa, elle aurait voulu l’aimer. Elle dit ce prénom avec de l’amour. Jules ne l’écoute plus, il boit ses paroles. Lisa qu’il entend vivre dans les larmes de cette femme. Et ses yeux qui en disent plus. Lisa. Jules est contre elle. Timides, ils se regardent, elle veut le voir, elle a peur d’elle, du corps qu’elle ne veut plus accepter. Et lui qui l’aime, qui la caresse et ses yeux qui se ferment, les lèvres qui bougent, signe de respiration. Et la terre qui avance, qui tourne, c’est la vitesse. Il se serre contre elle. Elle est douce comme une sensation de paysage après l’orage. Et Lisa qu’on devine entre eux comme un voile.
Elle s’appelait Rose. Elle avait voulu le revoir. Jules ne comprenait pas ce qui l’attirait dans cette femme sans couleurs. Ses amis couraient après d’impossibles amours vrais.
Leur histoire aurait duré quelques mois…Ou un peu moins, ou pas du tout, peut-être le simple temps d’un trajet en bus, quelques secondes d’effleurements : il ne sait pas, elle non plus, c’était comme un temps circulaire ou les « demain je t’attends » sont des « je me souviens d’hier, la première fois ».
Jules se souvient. Il marche et il se souvient. Elle l’attendait chaque jour, ils allaient chez elle. Elle l’écoute. Il lui parle du noir, du trou qu’il a dans la tête et elle ne lui répond que si peu, juste ce qu’il faut pour qu’il y ait de la vie entre eux. Il la touche à peine. Ce qu’il aime par dessus tout c’est que leurs doigts se frôlent. On aurait pu croire, qu’ils se cherchaient, qu’ils auraient voulu plus, qu’il ait fallu plus. Ils hésitaient. Elle lui préparait à manger et le regardait se nourrir. Elle prétextait un régime pour ses rondeurs que Jules n’observait même pas. Jules il lui disait qu’elle était bien ainsi, qu’elle était vivante partout. Il lui expliquait qu’il ne comprenait rien aux galbes, aux jambes fuselées, aux seins rebondis. C’était comme en poésie, ce qui l’attirait, c’était le relâché, ce qui sortait de l’ordinaire des décomptes de vers et il lui répétait cette phrase de Ferré : « les poètes qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leurs comptes de pieds ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes ». « Même chose pour les femmes, celles qui ont recours à leur balance pour savoir si elles ont leur compte de tendresse ne sont pas des femmes à aimer, ce sont des bouchères… » Elle souriait de ces gentillesses d’adolescent qui s’essaie à Rimbaud et il convenait que sa comparaison était osée sinon exagérée. Mais sil avait du plaisir à lui montrer qu’il peut exister d’autres règles que celles des magazines glacés des salles d’attente. C’était rare qu’on lui parle ainsi. Il y avait bien sa fille dont elle parlait souvent comme d’une déchirure. Sa fille, à Paris, c’est si loin. Elle l’évoque avec une larme au fond des yeux, comme une absence qui fait mal.
Sa fille elle s’appelait Lisa. Elle était partie le jour de son anniversaire, à seize ans. Elle s’en souvient comme d’un hier qui n’en finit pas de s’infiltrer dans son réservoir à chagrins. C’était un anniversaire pas comme les autres. Elle explique à Jules qui n’en revient pas d’un tel hasard. Cette fille que sa mère pleure est comme lui une fille bissextile, un anniversaire tous les quatre ans. Rose lui parle de Lisa et Lisa vit dans les yeux de Rose et Jules aime Lisa parce que Rose lui explique qu’elle l’a mise au monde une nuit d’orage. Un orage en février. Et Jules qui ne lui dit plus rien quand elle lui parle de Lisa qui a peur dès que le tonnerre gronde. Rose baisse les yeux quand il dit qu’il aime l’orage et elle disparaît dans un songe quand il évoque sa mère qui ne l’écoute jamais quand il parle de son amour des éclairs.
Sa mère, la Paulette comme disent les autres. Jules parle de Paulette à Rose, elles ne se connaissent pas. Jules se souvient des paroles de Paulette. De Paulette qui lui parle de Lisa, cette petite du même âge que lui, née le même jour, tout le monde en parlait à la maternité, on dit même qu’ils avaient dormi ensemble, si petit vous vous rendez compte. Alors quand il est triste, quand il a plein de gris dans sa tête, elle se moque, elle le taquine « va donc retrouver ta Lisa ». Mais Jules ne sait pas, ne comprend pas.
Jules baisse les yeux, c’est le dernier soir avec Rose Ce soir, il a compris, il a trouvé le chemin vers Lisa. Jules aime Lisa.

Viens l’ami,
Prends place,
Ton couvert est mis.
Et le verre me dis-tu ?
Tu es un ingrat vois-tu..
Je te le dis,
Le vert est mis.
Mais oui je te l’accorde,
Il est en sursis,
Car rouge attend
Et je te préviens,
Il est impatient…
27 avril

J’ai posé le doigt
Sur la lune molle
De la vitre brûlée
Loin du soleil rageur
Un oiseau s’est posé
Ses ailes de velours
Battent doucement du cil
25 avril

L’homme est courbé,
Son dur regard racle le sol.
Lever les yeux ?
Il ne le veut pas,
Il ne le peut plus.
L’homme est triste,
Il marche
Sur le fil gris de la peur.
Il tire sur les manches de la douleur,
Soudain,
Merle siffle ;
L’homme déplie un bout de sourire,
Essuie la buée de ses larmes bleues,
Bouée est là, ronde et fleurie.
Elle est pour lui
Il la serre,
Tout est fini.
24 avril
Après quelques jours d’une longue panne sèche, tout doucement par la fenêtre ouverte l’inspiration est revenue…

Besoin d’écrire,
Inspire, respire…
J’ai le souffle moins court,
Les mots sont là :
Ils reviennent de ce si loin,
Rimes des presque rien.
Je les entends,
Ils approchent,
Efflanqués, allégés
De leurs graisses académiques.
Inspirés, étonnés,
Sur le long fil de nos mémoires abîmées,
Ils étaient là,
Prostrés dans l’attente,
D’une plume de rosée.
Le presque soir aux reflets bleus
Est arrivé,
Une fenêtre de papier
S’est ouverte à la page ridée
Marquée,
De tous ces hivers
Emplis de nuits.
Aujourd’hui,
C’est le début du fini,
L’oubli est enfoui.
J’inspire, je respire.
21 avril
Depuis ce matin je suis grand-père pour la quatrième fois. J »ai écrit ce texte pour lui, pour nous…

Léon
Le matin s’annonçait lourd,
Poisseux, gluant,
Un mardi pesant,
Déterminé à rouler sa longue litanie
D’ombres confinées…
Et soudain,
Mon cœur se met à chanter,
Mélancolie doucement s’est retirée,
Oui là,
Au bord de la mémoire tiraillée,
Un bouquet de couleurs,
Sur mon bonheur s’est imprimé.
On oublie le gris,
On rit, on pleure, c’est lui.
Le voici, il est là…
Petit d’homme
Aux aurores s’est annoncé.
J’arrive nous dit-il…
J’entre dans votre monde,
Oh je sais,
Il est un peu abimé,
Mais ne vous inquiétez pas,
Je vous ai entendu,
Oh oui,
Vous m’avez déjà tant aimé
Vous m’avez attendu
Vous m’avez espéré
C’est fait, je suis là
Je vais vous rassurer
Je suis Léon,
Et ce monde que vous m’avez rêvé
Avec vous tous,
Nous allons le réparer…
14 avril…

C’est une guerre me dites-vous ?
Oui vous avez raison !
De ma fenêtre ouverte,
Je distingue le champ de bataille…
Le combat a débuté,
Le printemps est bien là,
Il est sur le front.
En première ligne, il envoie des troupes d’élite…
Fleurs blanches légères,
Doux pétales envolés…
La victoire est proche…
11 avril
Mon troisième roman, « un orage en février » , formidable histoire d’amour entre Jules et Lisa est téléchargeable en version numérique e-pub sur le site Kobo, il participera au prix » les talents de demain 2020


Tout loin d’eux,
Il y a le bleu…
Tout là haut,
Il y a le beau…
Tout en bas,
Vieil arbre creux
Tend des bras noueux…
7 avril 2020

A la table des quatre saisons,
Comme chaque année,
Je me suis installé…
Et pour monsieur, ce sera ?
Oh pour monsieur ce sera simple !
Un peu de printemps, s’il vous plait.
Et je le veux nature,
Sans fioritures,
Ni fanfares, ni trompettes !
Je vous en prie,
Je suis pressé.
Oh oui,
Il y a tant d’hivers
Que je l’attends.
C’est un printemps
Que je veux déguster
Et emporter…
Oui je le prends,
Tel qu’il est…
Oui ainsi :
Fleuri,
Et pour le service,
Un sourire ou deux,
Et je serai comblé,
Pour tout l’été.
5 avril
Envie de republier ce texte écrit, l’année dernière, cela semble si loin, si loin…

Au repas des bavards
Entre la poire et le Saint-Nectaire
J’ai sorti un reste de silence,
Que je gardais bien au chaud…
Et quand est arrivé
Le chariot des commentaires,
J’ai saupoudré deux pincées de rien,
Sur tous ces mots de trop…
2 avril

J’ai ouvert une fenêtre oubliée,
Sur la façade nord
De ma mémoire étonnée.
Dans un trou de lumière bleue,
J’ai plongée ma plume engourdie,
L’ai posée sur les douces rides,
Du soir tombant qui s’étire.
Quelques mots légers,
Pour la nuit j’ai réveillés…
Et tes pâles lèvres sucrées,
Doucement ont murmuré…

Prose ?
Pause…
Poésie ?
Pas envie…
Rimes ?
Ah ça non,
Pas de primes…
Pas de rimes…
Métaphores ?
Oh, hé, quoi encore !
Images, vers, sonnets, alexandrins ?
C’est fini, vous n’en avez plus ?
Et bien, je vous le dis,
Encore une fois j’ai vaincu…
22 mars
Bon, je sais que c’est dérisoire, peut-être même un peu futile, mais je reconnais quand même que je suis très heureux, très fier, d’avoir été choisi par le public pour ce grand prix hiver 2020 de Short Edition, en plus dans la catégorie des micro-nouvelles. J’avais envie de partager ce plaisir avec vous fidèles de mon blog….


Tu es sorti essoré du combat avec la nuit.
Nuit moite, nuit molle,
Nuit grise qui s’étire,
Gavée de trop longues minutes,
Grasses à écœurer,
Épaisses à étouffer…
Premières heures du matin,
Gluantes,
Empêtrées dans les fils tendus,
De l’horloge qui n’attend plus.
Et puis,
Et puis, tu es sorti,
La lumière est là,
Elle est belle,
Regarde elle te sourit.
Si loin est ta nuit.
20 mars 2020
J’ai commencé depuis lundi le journal poétique de cette terrible période, parce que je sais par expérience que les mémoires sont molles et qu’il est nécessaire de garder une trace…

Homme confiné,
Pousse la porte,
Ecoute…
Comment ?
Tu n’entends rien !
Cherche, cherche,
Homme numérique.
Retrouve les petits cailloux
Que tes pères ont semés,
Sur le chemin
De ta mémoire encombrée.
Retrouve les traces, homme,
Ils sont là,
Je les entends,
Petits bruits oubliés,
De ce monde que tu ne laisses plus chanter.
19 mars

Il me faut prendre le chemin d’un supermarché. Oh non, je ne suis pas en manque de mots, mes réserves sont pleines, et tous les jours, mes rayons je vérifie. Aucuns mots ne manquent, ils sont tous là, sagement alignés. Ils me connaissent et savent que je ne gaspille pas. Oh bien sur j’ai mes rayons préférés, vous les connaissez, tous les jours je les choisis, je les prépare, je les assemble et je vous prépare un bon plat de mots. Non aujourd’hui il me manque un souffle de vent, une vague qui s’étire, le cri d’une mouette sur l’océan. J’ai cherché la case à cocher sur mon laisser-passer…Il n’y a rien, je suis déçu. Je vais rentrer sagement, je le sais, je le sens, la mer est là, elle m’attend…
18 mars

Je vous en prie : aidez-moi !
Je cherche ma rime…
Elle s’est enfuie ;
Partie, effacée, envolée…
Cherchez, courez,
Ma rime est partie,
Il faut la rattraper.
Pourquoi, me dites-vous ?
Je ne sais pas,
Je la tenais pourtant,
Elle était là,
Douce et paisible,
De mes mots je la berçais…
Et puis soudain,
Un sursaut,
Peut-être un mot de trop ?
Oui je l’avoue,
Elle m’a échappé.
Quel était ce mot me dites-vous ?
Je ne sais pas, je ne sais plus.
Ma rime est partie,
Je suis perdu.

Ce monde est fou, me dites-vous ?
Eh bien non,
Je ne vous suis pas !
Vous m’en voyez désolé…
Regardez autour de vous !
Ce monde-là, je ne le vois pas.
Ce monde-là, je ne le veux pas.
Une fenêtre est ouverte,
L’air est doux, parfumé.
Un chant d’oiseau s’est invité
Entends le silence,
Il respire.
Ce monde est doux,
Vous l’avez tant abîmé.
18 mars 2020

Homme en presque pleurs
Il est l’heure,
Il est tôt…
Ta bouche est sèche
Du silence d’une nuit agitée.
Le feu de la peur
Dévore les mots.
« Ouvre les yeux,
Homme qui tremble. »
Derrière la vitre,
Nuit moite a tiré le rideau.
Dans les coulisses de ses rêves,
Un pli de ciel brille.
Je le vois,
Il est pour moi.
Je le vois,
Il est à toi.
je réussis à écrire de la main gauche…C’est plus long mais elle est plus proche du cœur…

L’écriture est là,
Je la sens,
Je la vois,
Elle coule,
Lente et fragile.
Goutte à goutte,
Elle entre à pleine ligne,
Dans le blanc de la page.
Les mots sont là,
Un par un,
Ils se posent
Sur le fil qui tremble.
Etonnés d’un si long silence
Ils s’écoutent,
Ils s’assemblent.
Mes mots sont là,
Ils nous ressemblent.
Une très mauvaise chute dans le métro ce matin et me voilà le bras droit totalement immobilisé pendant trois semaines…Cela risque d’avoir des conséquences sur ma production créatrice….A moins que je ne dompte ma main gauche….


4
Le tribunal académique s’est réuni ce matin en sa forme plénière et consultative. Il vient, en effet, d’être saisi par un grand nombre de citoyens, et a rendu un avis important, difficile, mais ô combien urgent.
Pour cette occasion, exceptionnelle, un collège de jurés a été constitué. Sa composition est, convenons- en un peu particulière. Y siègent : un poète, une militaire, un adolescent, une militante, un amoureux éconduit, un clown au chômage, une dresseuse d’ours, un cruciverbiste, et une religieuse défroquée…
Revenons aux faits : depuis quelques temps deux mots, et non des moindres, posent un problème. Deux mots qui, si on n’y prête garde, pourraient se ressembler. Il suffit d’ailleurs de les entendre. Deux mots, aussi, qui lorsqu’on écrit sur une feuille de papier un peu verglacée peuvent déraper…
Le président du tribunal résume en quelques mots la décision qui vient d’être rendue.
« Mesdames et Messieurs les jurés, chères et chers collègues, nous nous sommes réunis ce matin pour examiner, vous le savez : Haine et Aime… Les débats ont été animés mais sans haine et c’est cela que j’aime. »
« Aime et Haine vous le savez, vous le constatez, sont proches à l’oreille, ils le sont aussi à l’écrit et nous ne devons plus courir le risque qu’ils soient confondus… »
« A l’oreille, donc, les deux mots sont si proches qu’on les croirait, tout droit, sortis de l’alphabet. M est devant N, c’est un fait. Mais pouvons-nous, acceptons-nous d’en dire autant de Aime et de Haine. Cette promiscuité est nauséabonde, préjudiciable et disons le « inacceptable ». En conséquence nous exigeons, que N soit isolé et relégué à la place qu’il mérite et qui lui revient, en dernière position après le Z. Décision exécutable immédiatement. »
« L’autre problème est le risque de dérapage à l’écrit. Certes nous conviendrons que ce n’est pas courant, mais le collège des jurés souhaite ne prendre aucun risque. Qu’un distrait oublie le H de haine et que la main tremble et ajoute une jambe au n et le mal est fait. Les deux mots doivent, c’est impératif être séparés, distingués. En conséquence, le tribunal décide que quiconque décide d’utiliser ou d’écrire le mot haine doit, au préalable, adresser une demande écrite au collège des jurés qui à compter de ce jour devient un jury permanent. Cette demande devra indiquer les raisons pour lesquels le demandant envisage d’utiliser ce mot. Les jurés ont précisé que cette demande devrait être adressé sur une feuille de papier fleuri, et que la police utilisée serait le colibri… Le demandant sera ensuite convoqué et devra sous contrôle et avec le sourire écrire 100 fois le mot AIME..
5
Je n’ai pas eu d’autre solution pour le dimanche que de convoquer le tribunal académique ! Alors oui bien sûr la première réaction du président et de ses assesseurs a été claire : « non monsieur désolé mais nous ne jugeons pas le Dimanche ». J’insiste, en expliquant que refuser de juger le dimanche, c’est en quelque sorte déjà le condamner, comme s’il s’agissait d’un jour intouchable, sacré, bref, un jour auquel on ne pourrait rien reprocher.
Avec quelques effets de manche, j’ai réussi à les convaincre.
Le tribunal académique est réuni aujourd’hui 23 février en session extraordinaire dans le cadre d’une procédure d’urgence, que la loi autorise, à la seule condition que l’instruction ait déjà été réalisée. Le dossier qui nous a été transmis ce matin, à l’aube, est complet, suffisamment étayée et nous a permis, en conséquence, de délibérer et de prononcer un jugement.
Faites entrer le prévenu ! Dans la salle à moitié vide, tout le monde est impatient de voir arriver ce dimanche aujourd’hui accusé. Mais que diable lui reproche-t-on ?
« Dimanche, levez-vous, je vous prie ! ». Dans le box des accusés, pas un mouvement, rien ne bouge. Les deux gardiens de permanence (deux stagiaires d’ailleurs récemment condamnés par ce même tribunal), qui répondent l’un au nom de « brume » et l’autre de « automne », font grises mines. « Nous sommes désolé monsieur le président mais dimanche dort encore, il prétend que c’est le jour de la grasse matinée et ni rien ni personne ne pourra le faire lever… »
Le président du tribunal ne veut pas passer son dimanche ici et a décidé de vite en terminer.
« Dimanche vous comparaissez aujourd’hui, libre et endormi devant ce tribunal car vous êtes accusé de : mollesse, paresse, ivresse, monotonie, boulimie, ennui et pour terminer j’ajouterai fumisterie ».
« Il est manifeste aussi que vous abusez de votre position dominante, celle de septième jour de la semaine, pour vous reposer sur vos six compagnons lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, et samedi que nous avons tous entendus comme témoin. C’est ainsi en parfaite illégalité que vous avez organisé une sous-traitance des travaux qui vous reviendraient en vertu de ce principe intangible du droit : « à chaque jour suffit sa peine ». Les faits qui vous sont reprochés entrent, selon le jury, dans la catégorie de l’escroquerie, et de l’exploitation de plus faible qu’autrui car vous prétendez, être, à vous seul le jour du seigneur et en conséquence, vous usez, abusez et profitez de cet attribut, par on ne sait qui attribué pour organiser toute une série de travaux illégaux par les autres réalisés »
En conséquence, le tribunal académique considérant que le seigneur dont vous prétendez être le jour, n’ayant pu être entendu, que le droit à la paresse est un droit universel a décidé à l’unanimité de vous acquitter afin de retourner se coucher…
6
Le tribunal académique est, une nouvelle fois, confronté à un cas épineux. Il doit, en effet, répondre à la plainte qui a été déposé par un mot, que les lois académiques, poétiques et bucoliques protègent envers et contre tous. Contre tous, oui mais, nous allons le voir pas contre tout, et surtout pas contre ces nouvelles lois numériques, aux contenus faméliques dont le code ne se résume qu’à un clic.
Et c’est bien là qu’est le hic…
C’est pour cette seule et unique raison que le tribunal académique est aujourd’hui réuni dans sa formation plénière. Ce qui signifie qu’autour du président, outre les assesseurs habituels ont été convoqués un troubadour, une poétesse, un clown au chômage, un tourneur fraiseur sur tour à commande poétique, une chanteuse boulangère et quelques autres trublions dont j’ai oublié le nom.
Le président du tribunal, se tourne vers la salle, emplie d’un côté d’amoureux heureux et de l’autre, de solitaires éconduits.
« Mesdames et messieurs, nous allons aujourd’hui étudier la plainte qu’a déposée, ce mot que sur toutes vos lèvres je lis, oui vous m’avez compris c’est de j’aime que je veux parler. »
« Aime, vous êtes venus accompagné de votre compagnon j’et c’est donc à vous deux que je m’adresse. Je ne vous demanderai pas, vu les circonstances, de vous lever, et je vous invite donc à écouter ce que le tribunal a décidé. »
« Considérant que j’aime est devenu aujourd’hui un signe que chacun utilise sans aucune réflexion, sans aucune émotion, aussi bien pour signifier son intérêt pour une pizza aux anchois, pour un article sur la crise boursière à Hong Kong, pour tout, pour n’importe quoi, le meilleur et surtout le pire, le tribunal a pris la décision suivante, exécutable immédiatement. »
« A l’unanimité, moins une voix, celle du banquier jongleur, nous instaurons à compter de ce jour une taxe exceptionnelle, dite « taxe qu’on aime ». Chaque clic sur un pouce levé, donnera lieu à une taxe à l’aimant imposé. Son montant sera de un euro par clic. Les sommes collectées grâce à cet impôt qu’on aime seront affectées à la construction d’un nouveau service public que nous avons décidé d’appeler : la MSP : « la Maison du Sourire Public »

1
Ce matin il y a procès au tribunal académique. Quelques mots sont là, coupables de coalition. Le président du tribunal, vient d’appeler automne à la barre.
Il lit l’acte d’accusation :
« Automne, nom commun, vous comparaissez devant cette cour pour le délit de haute trahison. A plusieurs reprises, vous avez été vu, entendu en compagnie des mots suivants : joyeux, bleu, heureux, doux, roux, bucolique et « cerise » sur le gâteau, mou.
Eu égard à la loi du 13 novembre 1912, stipulant qu’automne ne peut être vu qu’en compagnie de gris, morne, triste, venteux, mélancolique, et violon, vous êtes donc en infraction grammaticale, syntaxique et surtout lexicale.
En conséquence et en vertu des pouvoirs alphabétiques qui me sont donnés, je vous condamne à trois ans de travaux forcés. Messieurs les gardiens de la rime, je vous en prie, veuillez accompagner le prévenu… »
« Affaire suivante ! »
2
Ce matin le tribunal académique est bondé. On y juge le gris. Enfin, quand je dis on juge le gris, il conviendrait peut-être plus de dire on juge gris…
Le juge de permanence est d’une humeur massacrante. La veille il a dû participer à une reconstitution un peu pénible, il s’agissait de la scène du crime commis par l’automne au printemps dernier.
Il doit lire l’acte d’accusation mais comme à l’accoutumée il lui faut d’abord rappeler à la cour l’identité du prévenu.
« Gris levez-vous ! »
« On dit de vous dans le compte rendu de l’instruction que vous affirmez être un adjectif mais qu’il vous arrive régulièrement de prétendre être un nom commun. C’est évidemment votre droit et je ne reviendrai pas là-dessus, mais qu’il me soit permis, eu égard à ce qui vous est reproché, de regretter cette autorisation que la loi grammaticale vous octroie… »
Gris, dans le box des accusés accuse le coup, mais ne dit rien, il semblerait même qu’il ait pâli.
Le juge poursuit.
« Gris, vous comparaissez devant ce tribunal car vous êtes accusé d’escroquerie et de tromperie. En effet, à plusieurs reprises vous avez été vu, plusieurs témoignages le confirment, en compagnie de rouge, de jaune, de vert et même de bleu et vous vous êtes étalé au point d’occuper toute la place. Je lis dans l’acte d’accusation qu’à plusieurs reprises ceux qui regardaient se seraient exclamés je cite : « oh que c’est beau ! ».
Gris baisse les yeux. Le juge continue sa lecture.
« Deuxième délit, et non des moindres, vous vous êtes introduit par effraction, et ce à plusieurs reprises, dans de nombreuses poésies et avez pris une place qui ne vous revenait pas, au point même d’obliger l’auteur à chercher des rimes en ris, et la cour doit le savoir mais lorsqu’on cherche à rimer avec le gris, on finit toujours par dire que c’est un mot qui sourit. »
« En conséquence et après en avoir délibéré, la cour vous condamne à rester définitivement entre le blanc et le noir et vous interdit à compter de ce jour de vous produire dans quelque tenue que ce soit lors des couchers de soleil »
« Garde veuillez accompagner le prévenu ! »
3
En cette fin de semaine très chargée, le tribunal académique doit juger un cas très particulier. Il s’agit d’une affaire dont on peut dire qu’elle est un peu trouble. C’est, en effet, sur la base de délations, par le biais de lettres anonymes, que la cour, après une rapide instruction, rend son jugement.
Nous sommes en fin de journée, la lumière a baissé. On distingue à peine le ou la prévenue dans le box des accusés.
Le président du tribunal est gêné : il sait que la salle peut réagir et faire de lui, pour quelques instants, le bouffon qu’il n’est pas. Tant pis, il n’a pas le choix. Il s’éclaircit la gorge et lance le tant attendu : « brume levez-vous ! »
Dans l’assistance, monte un léger murmure et quelques toussotements…
« Brume redressez-vous je vous prie, que les jurés puissent vous distinguer… »
Brume souffre. La lumière blafarde des néons est lourde. Brume a du mal à rester droite et debout et- convenons-en- se tient à la barre, un peu affalée.
« Brume cessez de vous répandre et restez concentrée sur ce que j’ai à vous dire ! »
« Brume, vous comparaissez aujourd’hui devant ce tribunal académique car vous êtes accusée du crime de haute trahison, et pire, d’intelligence avec l’ennemi. En effet, si je m’en tiens aux déclarations faites sous serment, vous avez été vue, ou plutôt aperçue, ces derniers mois, en présence de l’ennemi, et pire, en compagnie des forces de l’étrange.
Le président tient l’acte d’accusation entre ses mains tremblantes. La brume est toujours levée, le regard un peu dans le vide. Elle attend, les yeux dans le vague, d’apprendre ce qui lui est reproché.
« Le 8 mars, vous avez été surprise, au lever du jour, en compagnie de l’armée des mauves. Les témoins parlent, je les cite, d’une belle lumière apaisante… »
« Le 13 juin, vous avez déserté le fleuve auquel l’académie vous a attachée et ce pour vous rendre sans autorisation au sommet d’une verte colline. Les témoins parlent d’une, je cite : magnifique couronne cotonneuse… »
« Le 15 juillet, vous avez été aperçue, en fin de journée, à l’heure où tous les chats sont gris, à proximité d’une fête champêtre. Je cite les témoins : « avec la musique et les lumières, cette douce brume d’été nous a remplis de joie, et même d’allégresse »
« A plusieurs reprises, à l’automne finissant, vous avez choisi de vous adjoindre comme compagnons de phrases, sans leurs consentements il va sans dire, les mots légère, douce, bleutée et avez délibérément abandonné épaisse, grise et obscure. C’est grâce au courage civique d’un gardien de la langue que vous avez été confondue et stoppée dans votre entreprise de déstabilisation d’une longue série de mots qui sont en dehors de vos frontières.
En conséquence et après délibération avec le jury et en application de l’article R 233-12 du code de procédure matinale, vous êtes condamnée à une éternité de travaux foncés.
Ma micro-nouvelle « il manquait un voyageur » est qualifiée pour la finale du grand prix des lecteurs sur le site Short édition, mais les compteurs sont remis à zéro, si vous avez aimé ce texte, je vous invite donc pourquoi pas à le relire et à lui apporter une voix en cliquant sur le lien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-manquait-un-voyageur-1
Oui, j’ai besoin, d’un ou plusieurs conseils… En effet, j’aimerai proposer quelques uns de mes textes poétiques à un éditeur, une revue, autres . Autant dans le passé j’ai pas mal exploré le monde de l’édition de fiction pour proposer plusieurs manuscrits ( dont je publie d’ailleurs de larges extraits) mais alors que j’écris de la poésie depuis toujours et que je continue, je n’ai jamais exploré ce monde là… Je suis donc preneur, en commentaires ou à mon adresse courriel ( eric.nedelec42@gmail.com) de vos conseils, adresses, etc….
En vous remerciant….
