Chat huant devant les ruines du château de Vianden…
Sur mon sein haletant, sur ma tête inclinée, Ecoute, cette nuit il est venu s’asseoir; Posant sa main de plomb sur mon âme enchaînée, Dans l’ombre il la montrait, comme une fleur fanée, Aux spectres qui naissent le soir.
Ce monstre aux éléments prend vingt formes nouvelles, Tantôt d’une eau dormante il lève son front bleu; Tantôt son rire éclate en rouges étincelles; Deux éclairs sont ses yeux, deux flammes sont ses ailes, Il vole sur un lac de feu!
Comme d’impurs miroirs, des ténèbres mouvantes Répètent son image en cercle autour de lui; Son front confus se perd dans des vapeurs vivantes; Il remplit le sommeil de vagues épouvantes, Et laisse à l’âme un long ennui.
Vierge! ton doux repos n’a point de noir mensonge. La nuit d’un pas léger court sur ton front vermeil. Jamais jusqu’à ton coeur un rêve affreux ne plonge; Et quand ton âme au ciel s’envole comme un songe, Un ange garde ton sommeil!
Mon inspiration est en panne sèche. Oui je suis à sec. A sec comme le hareng saur de Charles Cros. Petit clin d’…
Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu, Contre le mur une échelle – haute, haute, haute, Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales, Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu, Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.
Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute, Et plante le clou pointu – toc, toc, toc, Tout en haut du grand mur blanc – nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau – qui tombe, qui tombe, qui tombe, Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue, Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.
Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute, L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd, Et puis, il s’en va ailleurs – loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec, Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue, Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours.
J’ai composé cette histoire – simple, simple, simple, Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves, Et amuser les enfants – petits, petits, petits.
L’inspiration ne vient, alors je relie de mes vieux textes et trouve que quelques -uns d’entre eux sont en phase avec l’humeur du moment, la mienne et celle du monde qui m’entoure
Je n’oublie pas que j’ai commencé mon parcours professionnel comme instituteur. Je n’oublie pas non plus qu’il fut un temps, malheureusement de plus en plus lointain où toute la gauche laïque était unie pour combattre les obscurantismes et notamment le pire d’entre eux l’obscurantisme religieux.
En hommage à ce combattant de la république je publie un extrait de la lettre adressée aux instituteurs par Jean Jaurès dans la Dépêche du 15 janvier 1888
Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort. Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! — Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage.
Nous ne sommes pas rentrés tout de suite, nous avons marché dans les rues. Même la grande rue, d’habitude si droite, si austère s’est sentie obligée de composer avec les courbes harmonieuses que décrivait notre amour retrouvé. Nous nous sentions fous, nous nous sentions vrais, comme si nous étions les explorateurs d’un premier pays. La ville nous entourait, comme un relief involontaire. Nous la forcions à s’habituer à nous. De toutes ces avenues rectilignes, nous faisions des chemins, des rivières. Les gens qui nous croisaient, nous les épinglions à notre tableau de chasse de la tendresse. La ville avait disparu, elle était entrée dans notre déclinaison de bonheur.
Je ne pourrais pas raconter ces deux jours. Il n’y a pas encore de mots suffisamment affranchis de leurs lourdeurs grammaticales pour mériter de figurer en bonne place dans le compte rendu de ces émotions. Lorsqu’elle est repartie à la fin de ce week‑end, j’étais heureux, j’avais hâte de me retrouver seul pour jouir égoïstement de chacun de nos souvenirs. Tout s’était enchaîné si intensément, violemment presque, que j’en étais essoufflé. J’avais besoin de tout relire, de m’imprégner plusieurs fois des plus belles pages que nous avions écrites. Je ne lui ai pas parlé de mes angoisses. Elle ne m’a pas parlé de son soleil. Nous nous sommes contentés de nous-mêmes et nous sommes aperçus que c’était déjà beaucoup.
Pendant quelques temps nos week‑end se sont succédé comme s’ils étaient plus nombreux. Les semaines n’étaient même pas de simples parenthèses, elles n’étaient plus que les inspirations obligées que nous prenions avant notre remontée à la surface. Héléna me paraissait de plus en plus proche de moi. Je voyais en elle tout ce dont je m’étais persuadé au cours de mes brèves accalmies optimistes. Je m’efforçais de l’apprendre par cœur chaque fin de dimanche pour me la réciter au cours de mes nuits solitaires. Mais je me plaisais à oublier un peu d’elle, pour la redécouvrir avec passion à chacun de ses retours. Je lui parlais de plus en plus, avec douceur, avec lenteur. Sa personne flottait toujours en moi, comme une présence discrète et de plus en plus indispensable. Tout était si nouveau, tout était si simple. Nous sommes presque arrivés au bout de notre parcours. Héléna pourra bientôt revenir dans la région. Elle a fait ses preuves et n’aurait pas de mal à obtenir une nouvelle mutation. Il ne nous reste plus que deux ou trois week‑end et nous serons à nouveau ensemble, à plein poumon. Aujourd’hui, Héléna est bizarre, sa présence ne paraît pas être totale. Il y a dans le balancement de ses regards une espèce d’aller retour vers un ailleurs dont j’essaie de supprimer l’apparence géographique. Je ne suis pas inquiet, je me dis qu’elle est en train de réaliser que bientôt nous n’aurons plus besoin de ce quai de gare.
Aujourd’hui les villes où je travaille, Lyon, et celle où je vis Saint-Etienne sont rouges écarlates…
J’ai mal à mon rouge. En hommage à cette belle couleur que j’aime sans qualificatifs inutiles je republie ce texte écrit le 14 juin
Quand le temps est au bleu Quand les champs sont au vert On entend dans le loin les chants d’hommes heureux Ils sifflent en riant la fin de l’hiver On est bien On attend Une larme de soleil brûle en glissant Rouge et légère Elle frissonne en riant
Un peu absent, ces derniers jours… Me voici confronté de très près- mon père- à la maladie, à l’angoisse de la disparition. L’inspiration est en apnée, mais elle est toujours là. Voici un petit texte, écrit à l’issue d’un week-end très particulier…
A la fin de ce week-end un peu particulier, je comprends soudain et avec une acuité dramatique que la vie est à la fois d’une fragilité extrême et d’une solidité surprenante. La mort plane parfois, elle s’entête, elle veut faire le plein de malheur mais ne réussit pas toujours dans son entreprise funeste. Tout au moins elle ne parvient pas toujours à réaliser ses objectifs, car les vivants se battent, d’abord ceux qu’elle vise, et ceux qui les entourent. La vie est un tout, un système auquel chacune et chacun est relié. Quand ma mère a dit à mon père « bas toi » il s’est battu certainement pour elle plus que pour lui. Il faudra désormais apprendre et comprendre que chaque seconde, chaque minute, chaque heure, chaque jour est une victoire qu’il faudra qu’elle déguste, qu’ils dégustent car il arrivera de toute façon un jour où la mort réussira le dernier dribble dans la surface de séparation sans aucun défenseur pour l’arrêter dans son entreprise funeste. Et elle marquera le but… Et sur le terrain resteront les autres joueurs, un peu hébétés mais qui repartiront à l’attaque.
Héléna, cette nuit notre rêve était si beau. Héléna, tu es venue un matin, c’était dans mon rêve mais je m’en souviens, je te sens encore tout près, t’es venue un matin, t’as ouvert ma porte et tu m’as dit : « je viens te chercher, on va partir, on va s’aimer tous les deux ». Tu avais une voiture, on est monté en souriant, et tu as démarré. Tu as dit que tu voulais voir la mer, celle d’en haut quand on est dans la montagne, quand on s’aime en fermant les yeux et qu’on l’entend bouger tout en bas. On a roulé jusqu’au sommet, la voiture glissait. Au bord, des deux côtés de la route il avait des sapins. Des grands, des bien droits, de ceux qu’on prenait pour faire les mâts des bateaux. Les bateaux qui vont sur la mer. La mer dans mon rêve, on l’entend, elle passe par les vitres, et il y a le vent qui cherche à nous effrayer. On s’est arrêter une première fois. Pour écouter, pour regarder. On a fait quelques pas sur la route et on se tient par la main pour ne rien se dire, parce que nos doigts se parlent, parce qu’on est bien. On est au milieu d’une clairière, la clairière du poète et tout autour il y la forêt qui fait semblant d’avancer. L’herbe est fraîche, elle sent bon, comme tes cheveux, comme cette peau qui t’entoure, qui t’enveloppe. Elle sent bon comme le creux de ton épaule. On s’est assis et tu m’as embrassé. Héléna notre rêve était si beau, cette nuit je t’aimais. Cette nuit je te caressais les cuisses, je les effleurais, comme l’herbe qui nous entoure. Tu as un peu froid et je sens ta peau qui se crispe. Je te serre contre moi, je sens tes mains qui m’irriguent la nuque. Ton corps est étendu, il fait un peu frais et je ne te déshabille pas. Il me suffit de te regarder. Je n’en peux plus de me remplir les yeux de ta beauté. Je m’en veux de ne pas pouvoir tout retenir. La nuit est si courte Héléna et notre rêve est si beau.
Une fois n’est pas coutume, je publie une contribution que j’ai écrite, comme je le fais chaque année au nom de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme, à l’occasion de la journée nationale du refus de l’échec scolaire qui se déroulera cette année le 23 septembre
Au commencement, il aurait pu s’agir d’un incident mineur. Il aurait pu être considéré comme banal, mis sur le compte de la bêtise quasi naturelle chez certains habituées des amphithéâtres de droit. Ce jour là, nous avions travaux dirigés. Le groupe était réduit, et celui qui enseignait était un jeune maître assistant qu’on aurait plutôt pris pour un croupier de casino.
Nous l’attendions, en silence. C’est alors qu’il est entré dans la salle et, fier de son humour d’aspirant artilleur, s’est écrié :
Mais c’est noir de monde ici !
Ce qui en d’autres temps et autres lieux n’aurait été vécu que comme une stupide manifestation d’humour professoral s’est transformé en véritable incident diplomatique. Il est vrai que le hasard aide bien l’humour estampillé Almanach Vermot. Ce jour-là, les étudiants africains représentaient plus de deux tiers de l’effectif présent. Dés lors, la fameuse plaisanterie prenait une tout autre connotation. Forts de leur supériorité numérique, ils se sont tous levés et sont sortis en ajoutant qu’ils allaient immédiatement en référer au doyen.
Loin d’en rester là, au lieu de s’effacer humblement ou de reconnaître son erreur, le maître assistant, d’ailleurs notoirement connu pour ses positions racistes, insiste lourdement. Visiblement aujourd’hui il semble être en course pour remporter la médaille d’horreur de la médiocrité nationale et ajoute des propos franchouillards à ses plaisanteries de corps de garde.
– Ah, voilà qu’ils rentrent chez eux maintenant, oh non désolé, j’ai oublié, c’est le jour des bourses aujourd’hui. C’est peut-être pour ça qu’il n’en manque pas un à l’appel.
Un certain nombre d’entre nous semble se satisfaire de cet humour qui fleure bon l’Indochine et l’Algérie française. Nous approchions des examens finaux et la règle, tacite, est de ne jamais rien dire qui puisse risquer de nuire à nos chances de réussite. Mais nous étions un petit nombre à ne pas pouvoir accepter de tels propos. L’un d’entre nous se lève et demande au maître assistant de retirer immédiatement ses propos racistes et de s’excuser publiquement.
L’ambiance est irrespirable. En quelques secondes on a senti l’atmosphère se charger d’électricité. Quelques étudiants bien vêtus, démontrent par leur indifférence qu’ils ne sont pas loin de partager les opinions de notre professeur. Estomaqué par cette rébellion, inattendue pour lui, il entre alors dans une colère noire et ordonne au récalcitrant de s’asseoir et de se taire. Bien évidemment, ce dernier refuse et nous nous levons aussi, pour montrer notre solidarité. L’enseignant croit nous tenir avec une menace concernant notre passage en seconde année. Il nous annonce fièrement qu’il nous gratifie d’un zéro en contrôle continu et qu’il est tout à fait prêt à rédiger un rapport pour chacun d’entre nous.
Nous comprenons qu’il est inutile de discuter. Nous sortons de derrière nos pupitres tombeaux et nous quittons cette salle. En quittant les lieux je me retourne et aperçois Victor, tête baissée, qui fait mine de ne pas supposer mon regard posé sur sa nuque de notaire. Je le supprime définitivement de mon listing des compagnons du possible et le range avec sadisme au rayon des médiocres sans histoires. Je me dis qu’il n’a pas bougé pour ne pas risquer de compromettre, par une action imprévue, le bel ordonnancement de ses semaines juridiques entièrement dévouées au sacro‑saint rite du samedi soir.
Nous nous retrouvons quelques instants plus tard dans les locaux syndicaux. C’est la première fois que j’y entre et je suis surpris par l’animation qui y règne. On s’installe dans une petite salle encombrée de ramettes de papier et de banderoles, roulées, en attente de défilé. Benoît, celui qui a osé se lever le premier est parti chercher un responsable et du café. Nous sommes tout excités en l’attendant et ne parvenons pas à nous écouter. C’est à celui qui en dira le plus sur les exploits du fameux professeur de droit public. Quand Benoît entre dans la salle, accompagné de deux anciens que je n’ai jamais encore rencontrés, nous en sommes déjà à dresser la liste de tout ceux qui dans cette faculté n’ont rien à envier au bout en train de la matinée.
A présent nous sommes huit dans cette petite pièce chargée d’odeurs d’encre et d’alcool pour machines à tirer. Les derniers arrivés sont beaucoup plus calmes, ce sont de véritables militants syndicaux, maîtres d’eux même et de leurs émotions. Ils donnent l’impression d’avoir déjà pris une décision. Nous sommes calmés et nous attendons qu’ils parlent.
A cet instant de flottement, je ressens une impression bizarre et me mets à penser à mon père. Lui aussi est un militant politique, un vrai, il a été de tous les combats, il en perdu beaucoup, mais c’est ce qui lui donne aujourd’hui cette apparence sereine bien que méfiante. Je ressens ces minutes qui passent très lentement comme s’il s’agissait d’un temps appartenant à l’histoire avec quelque part, écrites en petites lignes, les paroles de mon père face à l’injustice. Je suis fier de ne pas être à la place de Victor, je suis fier de ne pas faire partie du troupeau de ces pantins qu’on installe chaque jour dans les amphis pour justifier l’existence de ces trop nombreux serviteurs du droit des autres. Je pense à Rémi, à Héléna, j’ai hâte de leur raconter, j’ai hâte de les associer à ma révolte. Je me dis que s’il faut un volontaire pour aller prévenir les étudiants de deuxième année je serai celui là, parce qu’il y en aura au moins un qui me suivra.
Benoît et son acolyte prennent la parole. Ils disent que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il ne nous en faut pas plus pour reprendre notre énumération, et peu à peu le brouhaha s’installe. Ils savent mener une réunion et nous demandent de nous calmer un peu et de garder notre salive pour les heures à venir.
Ils ont prévu d’ouvrir un cahier de doléances pour recenser tout ce que l’on n’a jamais osé dire. Il faut réagir vite et prévenir le plus de monde possible. Il ne faut pas laisser retomber le soufflet. Si nous ne disons rien aujourd’hui, nous ne pourrons plus que nous résoudre au silence, et pire à l’indifférence.
Nous ne sommes que huit, mais nous pouvons très vite démultiplier notre indignation. Le plus vieux, celui que Benoît est allé chercher tout à l’heure, ira dans l’amphi le plus dur : celui des premières années de médecine. Benoît interviendra en droit, en première année, pendant que je me chargerai des deuxièmes années. Les cinq autres se répartissent les amphis les plus faciles, ceux de lettres et de psycho. Puis nous nous mettons à la rédaction d’un tract. Nous y dénonçons le comportement raciste et extrémiste de certains professeurs et appelons à un rassemblement pour le lendemain matin devant la maison de l’université. Nous terminons notre réunion en buvant un café brûlant sous le portrait de Sartre juché sur un bidon devant Renault Billancourt. Je suis secoué d’un frisson incontrôlable. C’est la première fois que je suis impatient d’être au lendemain. Auparavant, il va me falloir réussir mon examen d’apprenti révolté. Il va me falloir réussir mon intervention dans l’amphi de Rémi. Il me reste une heure pour m’y préparer.
Je ne suis jamais entré dans l’amphi des deuxièmes années, aussi lorsque je commence à gravir les quatre ou cinq marches qui le séparent de celui des premières années j’ai tout à fait le temps de laisser l’angoisse me saisir. Je reste derrière la porte à deux battants, à attendre que le prof ait terminé son exposé. J’entends battre mon cœur et n’arrive pas à me projeter dans les quelques minutes qui vont suivre. Le cours s’achève dans un murmure. Je sais, par expérience, qu’à dix heures les étudiants ne sortent pas. Le cours suivant est trop proche. Il va falloir faire vite. La porte s’ouvre et le jeune prof, étonné, s’efface pour me laisser passer.
Pour compléter ma publication d’hier soir et pour ceux qui ne sont abonnés à mon blog que depuis peu, je publie à nouveau quelques uns de mes textes sur la norme et la beauté. En voici le premier
Il y a bien longtemps que norme et beauté ne s’étaient rencontrées. Il est vrai que l’une comme l’autre avaient pris soin sur les injonctions de la police sanitaire de prendre et surtout de garder de la distance. Mais ce qui devait arriver arriva et les deux rivales ont fini par se retrouver. La norme dont on sait déjà qu’elle aime tout contrôler a donc pris la décision de convoquer la beauté.
– Gardez vos distances beauté ou alors restez masqué. En aucun cas vous ne devez me contaminer.
– Ne vous inquiétez pas je resterai masquée et ainsi vous n’aurez pas à supporter mon sourire bucolique…
– Bien, ceci étant dit chère beauté, encore une fois quel besoin aviez vous d’aller vous compromettre en ce lieu que je vous ai déjà interdit. Un parking de supermarché, et pourquoi pas un immeuble désaffecté quand on y est ?
-Voyez vous madame la norme, contrairement à vous je n »ai aucun problème avec ces lieux dont on dit, je le sais, qu’ils sont laids. Je ne les méprise pas et surtout je ne les oublie pas et quand je le peux, je veux dire quand vous êtes occupée à rédiger vos règles académiques et surtout à les contrôler, voyez vous, moi je vis : tout simplement. J’ouvre les yeux, et quand je sens que mon cœur est léger, je cherche s’il me reste un peu de ces belles couleurs que vous gardez enfermées.
-Je vous entends, l’intention est bonne et je ne nie pas que vous faites ce que vous pouvez, mais à l’avenir quand vous vous égarerez dans un supermarché, je vous en prie faites une détour au rayon beauté !
Aujourd’hui s’ouvre le procès de l’attentat contre Charlie Hebdo. Je publie à nouveau à cette occasion le texte que j’avais écrit le 7 janvier nous invitant à ne jamais oublier
Parfois je relis mes anciennes publications et j’ai alors un étrange coup de cœur, comme s’il s’agissait d’une découverte au cours d’un voyage dans mon propre temps
La nuit était lourde, épaisse, Des plaques d’air poisseux s’empilaient Le lit s’enfonçait dans la vase molle de ma mémoire Je cherchais le chemin pour me conduire au début Sur les bas-côtés de mon rêve éveillé De mauvaises ronces se sont réveillées Mon pas est lent J’ai le souffle court Tous les cailloux que j’avais semés Sont enfoncés dans le sable gris Je me bats contre un vent mauvais Il souffle de tous côtés Et s’engouffre dans le couloir de l’oubli
Le mercredi dix huit octobre Armand transmet le message le plus délicat. Il y explique la procédure de désignation des sacrifiés. Le grand jour de l’opération Eugène reste le vendredi vingt sept octobre. Pour des dizaines de milliers d’écoliers ce sera le grand jour, pour quelques milliers d’autres, ce sera l’enfer. Ils seront tenus à l’écart des dernières décisions et seront sacrifiés. Il y a peu, on devinait de l’impatience, une certaine excitation. Aujourd’hui on perçoit plutôt l’angoisse. Dans sa classe, de plus en plus d’enfants craquent, pleurent sans raisons. Beaucoup sont incapables de se concentrer sur les habituelles tâches scolaires. Heureusement parents et enseignants imputeront ces dépressions passagères à la longueur excessive du premier trimestre… L’organisation semble sans faille. Armand craint pourtant de s’y perdre, de commettre d’irréparables erreurs. Il appréhende. Il s’imagine que le jour J personne ne réagira. Il n’a pas entièrement confiance aux lois mathématiques. Elles sont trop parfaites et ne laissent aucune place au hasard. Humainement il est possible que tout fonctionne suivant l’irréfutable logique de ces séries de multiplications qu’il ne cesse de vérifier. Mais il y aura des grains de sable. C’est l’évidence même. Il n’y a que dans les livres où tout se déroule comme prévu. Aux livres, on leur permet tous les écarts, toutes les absurdités, à partir du moment où l’on est prévenu qu’il s’agit d’une histoire. Dans un livre on peut se permettre d’inventer des enfants au cartable déformé par un Magnum trois cent cinquante sept. Dans un livre on réussit à marier la froide rigueur des mathématiques et l’insouciante poésie de la réalité. Fanny a concédé qu’il y avait des risques à éliminer certains maillons de la chaîne. Il se peut que le vingt sept octobre l’opération dégénère. Mais c’est un danger à courir, il faut garder confiance. Fanny avoue qu’elle se moque de savoir si tout fonctionnera comme prévu. Elle ne trouve aucun intérêt à évaluer le nombre de classes susceptibles d’être touchées. Qu’il y en ait des milliers ou quelques dizaines l’indiffèrent. Le résultat sera de toute façon spectaculaire. Contrairement à Armand, Fanny pense que la loi mathématique s’appliquera. Elle lui reproche de chercher la petite bête, de ne pas se satisfaire du futur simple et de ne s’intéresser qu’au conditionnel. Armand n’est pas convaincu et n’a pas confiance dans ce plan qu’il trouve irrationnel. Il redoute une monstrueuse pagaille tournant au ridicule, ou pire si certains ne se contrôlent plus. Il passe des heures à gribouiller des schémas, mais ne parvient jamais au même résultat. Il réalise qu’ils ont commis des erreurs. Il s’en veut mais se dit qu’il s’agit de ces erreurs de jeunesse dont on leur rebat régulièrement les oreilles. Il aurait fallu recenser et contrôler tous les circuits de communication, il aurait fallu éviter l’éparpillement, il aurait fallu vérifier, compter, recompter, contrôler, trier, limiter… Il aurait fallu consacrer plus de temps à l’organisation, envisager différentes stratégies. Il aurait peut être fallu s’adjoindre les compétences des plus grands, des ados… Armand a éteint le micro ordinateur et s’est couché. Lorsqu’il ferme les yeux il ne voit que cette chaîne, cette toile d’araignée tissée presque à son insu. Il a du mal à se représenter la rapidité à laquelle une transmission s’effectue. Il est pris de vertige quand il réalise la complexité des réseaux. Vertige, pagaille. Armand comprend qu’il risque d’être emporté par cette vague. Il essaie de se rassurer, de se calmer, pour trouver le sommeil. Mais il a beau s’obliger à peindre l’avenir en rose, la proximité du dénouement, le rend de plus en plus fébrile. Que feront ils ? Comment les événements vont ils s’enchaîner ? Seront ils nombreux à introduire des armes ? Il espère qu’il ne s’agira que d’une minorité. On est pas à Los Angeles tout de même ! Il faut se résigner, il faut dormir. Il sait que Fanny n’est pas perturbée par ces inquiétudes. Il parie que si les consignes sont comprises, certains passeront entre les mailles du filet. Il faut supposer, c’est horrible, que dans toutes les classes, il y aura des enfants à qui personne ne parle, toujours seuls. Le problème qui subsiste est de taille. Il s’agit d’identifier, le jour J, ceux qui auront été exclus de la fête. La seule solution serait de demander, dans le dernier message, celui qu’il enverra mardi prochain, à chacun de porter un signe distinctif. Suffisamment distinctif pour que les sacrifiés soient repérés dés l’entrée en classe. Il faut que ce signe, cet indice soit suffisamment visible, mais aussi anodin, banal pour ne pas susciter une brusque panique. Il se peut que dans certaines classes, tous portent ce signe, il se peut aussi qu’ailleurs les sacrifiés soient majoritaires. Dans ces deux cas, extrêmes et fortement improbables, on improvisera. Il ne faudra surtout pas se lancer dans l’opération si elle est vouée à un échec certain. Armand réussit à s’endormir. Il s’intéressera au problème du signe dés demain. S’il le faut, s’il n’a pas d’idées en dormant, il sollicitera Fanny.
Le Tribunal académique a fort à faire en ce moment. Il faut dire que nous n’avions jamais connu un tel relâchement dans le « bon usage » qui doit être fait des mots. Et il en est beaucoup pour penser qu’il serait peut-être temps de réglementer, le port de mots, ou tout au moins de certains de ces mots qui blessent, qui coupent, qui brisent, qui tuent. Jamais, Ô grand jamais, nous n’avions pu vérifier à quel point, un mot était une arme. L’accusée est déjà dans la salle d’audience, il est arrivé le premier, ou elle car on ne saurait dire de quelle genre est-ce mot, même si la loi académique a décidé que les articles qui devaient l’accompagner était là ou une quand elle était seule. Vous l’avez peut-être deviné, aujourd’hui c’est La PEUR qui attend d’être jugée. Et si justement la salle est encore vide, c’est que…
Il était annoncé, il devait se réunir, mais des circonstances exceptionnelles ont contraint le tribunal académique à reporter plusieurs séances extraordinaires. Il a été décidé eu égard à l’urgence de la situation et à la nature du mot à juger que le 14 juillet serait au bout du compte une date idéale. Après une longue enquête, les juges resté seuls pendant de longs mois ont décidé de poursuivre « ensemble » et une fois sa culpabilité attestée de le traduire devant le jury populaire du tribunal académique. Pour prendre cette décision, ils eurent de nombreuses réunions à plusieurs mais à distance bien sûr, et ce pour éviter cette toute nouvelle maladie : « la maladie de l’homme seul ». Cette affection est très particulière, avec quelques symptômes peu courants : le plus significatif étant pour les personnes atteintes l’impossibilité de prononcer les mots suivants : tu, il, elle, nous…
Avec le confinement, le tribunal académique ne se réunit que très peu. Trop peu diront certains, et j’en suis. Si la période est propice aux dérapages verbeux, il est des limites qu’il convient de ne pas dépasser.
Nous voici donc dans l’obligation de convoquer le tribunal académique, en sa formation restreinte. Le président est là, bien sûr, masqué et perruqué comme il se doit. Il est assisté de trois nouveaux assesseurs, tirés au sort par la main innocente d’un vieil huissier bègue et manchot, ravi de cet honneur qu’on lui fait.
Sa main tremblante a tranché. Les trois sages du jour sont: un danseur de tango, une cuisinière mangeuse d’hommes et un vieillard polyglotte.
Le président, comme à l’accoutumée, prend la parole devant une salle d’audience vide, mais, et c’est une première, la séance…
Le tribunal académique s’est réuni aujourd’hui dans son format le plus restreint. Car oui, il a bien fallu se résoudre à le convoquer. Une fois de plus, le cas qui lui est soumis aujourd’hui est un peu particulier.
Le plaignant est un personnage à part, chacun le connaît et pense l’avoir déjà rencontré. Mais rares sont celles et ceux qui peuvent le décrire, si ce n’est pour dire: «oui je l’ai vu, mais il est passé, si vite que je n’ai même pas eu le temps de lui parler.»
Vous l’aurez peut-être compris, le plaignant est le présent. Et évidemment, quand le président du tribunal procède à l’appel, il commence toujours par dire: «à l’énoncé de votre nom, je vous demanderai de bien vouloir répondre présent».
Le tribunal académique est, une nouvelle fois, confronté à un cas épineux. Il doit, en effet, répondre à la plainte qui a été déposé par un mot, que les lois académiques, poétiques et bucoliques protègent envers et contre tous. Contre tous, oui mais, nous allons le voir pas contre tout, et surtout pas contre ces nouvelles lois numériques, aux contenus faméliques dont le code ne se résume qu’à un clic.
Et c’est bien là qu’est le hic…
C’est pour cette seule et unique raison que le tribunal académique est aujourd’hui réuni dans sa formation plénière. Ce qui signifie qu’autour du président, outre les assesseurs habituels ont été convoqués un troubadour, une poétesse, un clown au chômage, un tourneur fraiseur sur tour à commande poétique, une chanteuse boulangère et quelques autres trublions dont j’ai oublié le nom.
Le président du tribunal, se tourne vers la salle, emplie d’un côté d’amoureux heureux…
Quelques uns de mes abonnés apprécient beaucoup cette rubrique, et je dois dire que je prends beaucoup de plaisir à l’écrire. Je republie à la suite toutes les séances de ce tribunal un peu particulier…
Parfois au détour d’une séquence de tri et de rangement je découvre des bouts de truc, des amorces, des fulgurances restés souvent seuls au fond d’un vieux cahier. En voici un exemple…
L’idée avait germé un vendredi soir. Nous sommes quatre, assis autour d’une table de formica. Nous parlons peu, mais chacun sait que les traits tirés qui marquent les visages sont l’annonce d’une terrible fin de semaine. Et puis il y a ces murs, si gris qu’on les croirait repeints pour rimer avec notre angoisse. De temps en temps la chambre est balayée par un reflet blanchâtre. Il doit s’agir des faisceaux des phares d’un véhicule qui traverse le camp à vive allure. Le moteur n’est qu’un chuchotement tandis que la lueur est un regard qui nous cherche. Nous sommes quatre à attendre. La décision est prise. Nous ne nous connaissons que depuis quelques mois et déjà les regards s’essaient à la similitude. Quatre dans cette chambre d’hommes. Nous avons été « incorporés » en même temps. Nous sommes des militaires du contingent et nous ne pouvons que rendre grâce à l’armée qu’on qualifie de grande muette de nous avoir mis face à face. Notre histoire d’hier est sans intérêt, nous nous sommes embarqués pour une aventure dont on ne peut prévoir jusqu’où elle ira. Nous sommes quatre et nous avons pris une décision…
Bon et bien je n’ai pas tenu l’engagement que j’avais pris vendredi de convoquer le tribunal académique. Mais c’était pour une bonne raison, mes enfants et petits enfants ( références au papou du tee-shirt sur la photo ) avec la complicité de mon épouse avaient organisé une surprise et tout le week-end fut donc familial et plein d’émotions que je garde bien au chaud… pour un jour ou l’autre les coucher sur une feuille blanche. Désolé pour le tribunal académique que j’ai finalement libéré…
En cette fin de semaine qui s’annonce agitée et dangereuse pour l’intégrité de quelques mots j’ai pris la décision de convoquer une session extraordinaire du tribunal académique. J’ai déjà une petite liste d’innocents à protéger et de coupables à sermonner mais si le cœur vous en dit je suis tout à fait disposé à recueillir et à étudier vos plaintes.
N’avez-vous jamais vibré pour du simple Pour ce presque rien Qu’on cache sous le tapis D’une mémoire aux rimes rondes Rondes et fleuries N’avez-vous jamais vibré pour du simple Ce quelque chose Que le peuple des autres Abandonne sur le quai Pour un voyage sans détours N’avez-vous jamais vibré pour du simple Celui qu’on oublie tout de suite Pour ne pas avoir à l’apprivoiser Sentez-vous l’odeur que la peur avait enterrée Entendez -vous le cri du métal Il est frappé de soleil. C’est un beau soir qui sent le hier Dans la salle d’attente de mes souvenirs ferroviaires Un train vient d’entrer…
Eugène Mollard n’est pas parti en vacances. Eugène Mollard ne part jamais en vacances. Il n’en a pas besoin. Des vacances pour se dépayser ? Chaque matin, il a la sensation de tout redécouvrir. La rencontre avec son quotidien prend des allures de safari exotique. Cet été, Eugène Mollard ne peut pas s’absenter. Il attend un courrier, un coup de téléphone de celui qui deviendra son éditeur. Il est persuadé. Il le sait. Il n’envisage pas un nouvel échec. Il lui faudra certainement effectuer de nombreuses retouches. Mais il est disposé à consentir un tel effort. Habitué à vivre sans la dictature du calendrier, il ne trouve pas le temps long et n’est pas impatient. Il a éliminé l’impatience de la liste de ses affections. Non pas qu’il soit résigné, mais plus parce que cette incapacité à se contenir et à s’abandonner au temps qui passe ne le concerne pas, lui qui depuis toujours ne sait qu’endurer. Son seul repère, c’est la date à laquelle il a envoyé le manuscrit : jeudi neuf mars. C’était hier. Un autre hier qu’Eugène s’efforce d’inscrire dans son éphéméride. C’est la première fois qu’il se souvient aussi nettement d’un événement de sa propre vie. Il a trouvé cela bizarre, anormal. Aujourd’hui il a la conviction qu’il s’agit d’un signe. Il a la certitude qu’il a peut être trouvé le moyen d’exister autrement qu’en pointillé. Son médecin lui parlerait certainement de thérapie. Il avait besoin, pour avoir une réalité, pour vivre, pour être autre chose qu’un simple être qui passe, de se fabriquer une Histoire. Et depuis, il se sent beaucoup mieux. Certes, il utilise toujours les post it mais éprouve moins l’habituelle sensation de vide. Le dernier week end de Juillet, il a eu un différend avec Justine à propos du manuscrit. Souhaitant une opinion sincère, il l’a suppliée de ne pas s’obliger aux compliments inutiles, de ne pas hésiter à lui livrer une authentique critique. Justine n’est pas une passionnée de littérature, mais possède une qualité indispensable pour satisfaire le désir de son frère : elle ne sait pas mentir, et préfère se taire plutôt que de se répandre en d’inutiles flatteries. Elle a assuré avoir pris beaucoup de plaisir à lire ce roman. Elle ne s’est jamais ennuyée. Puis elle lui a reproché ses exagérations. Elle a jugé complètement irréaliste le portrait des enfants. Elle lui a démontré qu’il ne connaissait pas suffisamment ce monde là. Elle s’est même emportée, déclarant qu’on ne pouvait raconter n’importe quoi, surtout à propos de ce qu’il y a de plus sacré au monde : les enfants ! Justine l’a accusé de décrire les enfants, de parler d’eux, mais de n’avoir jamais pu ou voulu en avoir. Puis elle s’est déchaînée et lui a administré un véritable cours de psychologie enfantine. Eugène ne s’attendait pas à ce déferlement. Il ne s’était pas préparé à la férocité de ces analyses. Il avait l’impression que Justine en profitait pour régler des comptes. Elle n’admettait plus sa façon de vivre, son égoïsme. Et même si elle ne vivait pas en couple, après une rupture douloureuse, elle n’envisageait la vie qu’en famille. Les célibataires lui faisaient l’effet d’être des marginaux en dehors de tout. Eugène ne voulait pas s’épuiser dans un débat stérile. Mais il accusait le coup. Peut être pour adoucir l’acidité de ses premières remarques Justine a ajouté qu’il aurait du la prévenir, la préparer à la lecture difficile d’un roman de science fiction. Elle aurait plus facilement adhéré à toutes ces divagations. Elle prétendait les enfants incapables d’une telle sauvagerie. Ils sont des êtres naturellement innocents et doux. La méchanceté de certains n’est que la conséquence de la brutalité exercée par le monde des adultes. Justement c’est contre la barbarie de ce monde majeur que les enfants se révoltent avait expliqué Eugène. Elle lui a prouvé que jamais on ne verrait des enfants se rebeller aussi violemment contre ce qui les protège. Eugène a exprimé son scepticisme, convaincu de la toute puissance que détiendraient les enfants s’ils décidaient de s’emparer du pouvoir. Il a avoué à sa sœur le trouble qu’il éprouvait à certains des regards cruels, inhumains de ses propres neveux. C’était la parole de trop, celle que Justine, mère un peu possessive, ne pouvait ou ne voulait entendre. Elle n’acceptait pas que ses enfants, soient mêlés, même indirectement, aux fadaises d’un frère tourmenté. Elle, si douce, si patiente, se métamorphosait en lionne enragée dès qu’une menace étrangère, fût t’elle de sa propre famille, entrait dans le périmètre sacré du foyer… Eugène se sent mal à l’aise. Il avait réclamé cette franchise, et commence à la regretter. Ces remarques l’ont irrité, mais, surtout elles le tracassent. Il savait que sa sœur ne supportait aucune entorse aux règles, aux traditions. Elle n’était pas très cultivée, se contentant la plupart du temps, de penser comme les autres. Cela l’agaçait, mais aujourd’hui il doute. Il ne peut évacuer ce que vient d’exprimer Justine. Ce qui l’a surpris, choqué, c’est lorsqu’elle s’est écriée que son roman était fou. Pas fou au sens d’immense, prodigieux ou d’extraordinaire, mais fou au sens de déplacé, d’anormal, d’irrationnel de dangereux. Cela lui rappelle c’est une des rares choses gravée dans sa mémoire les nombreuses fois où il a été traité de fou par des collègues de travail, des amis éphémères, des amours perdus d’avance. Il se souvient de la dernière fois où il a reçu une de ces gratifications. C’était il y a quelques mois, ses neveux l’avaient traité de fou alors qu’il leur expliquait que l’univers allait sombrer dans un vaste trou noir… Dangereux ! Son roman est il dangereux, est il un pousse au crime, un appel à la révolte ? Ce serait lui octroyer trop d’honneur que de lui adjoindre avant même sa publication de telles qualificatifs, réservés aux plus grands. Il n’est pas d’accord, Justine est pleine de bon sens, mais n’entend rien à l’art littéraire. Elle n’a jamais su rêver, n’a jamais désiré plus que ce que la vie s’est contentée de lui proposer. Eugène est plus ambitieux, il est sûr, aujourd’hui que l’amnésie dont il souffre n’est que la juste séquelle d’une existence insipide. Il lui a suffi de se singulariser pour retrouver certaines sensations accompagnatrices de la mémoire. Non, il n’est pas d’accord avec Justine ! Il veut bien reconnaître avoir forcé le trait : c’est peut être juste que des enfants de douze ans sont incapables de raisonner logiquement et de choisir des stratégies adaptées. Mais il refuse d’être tenu pour fou. Il repousse même le qualificatif d’ original. Il a simplement voulu raconter une histoire. Une de ces histoires comme celles qui le hantent, parfois, lorsque le sommeil ne le saisit pas immédiatement. Il a simplement voulu exprimer son mépris des autres, des adultes, lui qui n’a jamais pu être qu’un soupçon, qu’une ombre. Eugène Mollard ne s’est jamais senti aussi seul depuis que biologiquement et légalement il est réputé adulte. C’est pour se venger qu’il a écrit cette histoire. Se venger de ceux qui le montrent du doigt, qui l’épinglent au milieu de leur tableau de chasse du farfelu. Se venger de tous ces bien pensants qui le rejettent parce qu’il ne correspond pas aux critères de la normalité fixés par les télévisions populaires. Se venger de tous ces pourfendeurs de misère qui se gargarisent le gosier de mots incolores et sans saveurs. Se venger de toutes ces femmes qui ne lui ont souri qu’une fois. Quoi de mieux qu’un enfant qu’il ne se souvient pas d’avoir été, pour dénoncer le monde dans lequel il est prisonnier. Il a imaginé cette histoire pour dire aux sérieux qui l’entourent : » vous n’êtes que des cibles, des cibles pour ceux que vous voulez protéger, mais qu’en fait vous étouffez ! «
Plus rien ne sera jamais comme avant, tout doit changer, le monde de demain ne doit pas ressembler au monde d’hier, il faut tirer les leçons….
J’en passe. Dans ces incantations quotidiennes, il y a le meilleur, et surtout le pire… Alors oui d’accord, je veux bien mais à la condition que le monde de demain ne soit pas livré pieds et poings liés aux monstres numériques. Je veux bien mais à la condition que l’on se souvienne que les êtres humains que nous sommes encore, sont constitués de chair, de sang, de sueurs, de peurs, de pleurs, de rires, de regards, de sourires et que tous ces éléments ne riment pas avec « les outils numériques » aussi magiques, conviviaux, intuitifs soient-ils. Mon monde de demain n’est pas un écran. Je suis terrifié à l’idée que partout, on soit soudain convaincu qu’efficacité, sérénité, performance sécurité ne puissent n’aller qu’avec l’isolement et la distance. Ce monde aseptisé et hygiéniste de demain je ne le veux pas, et dans le temps qu’il me reste à lutter, je m’autorise à dire qu’il faut aussi se souvenir que dans le monde d’hier et peut-être même d’avant-hier tout n’est pas à jeter : les camarades et ce qui va avec les accolades, les embrassades et parfois les bourrades…
Il préférait les mots qui à leur simple prononciation évoquent un goût, une odeur, une forme, une sensation, une situation. Il avait commencé, depuis quelques temps, une collection de mots. Il trouvait certains mots épais, d’autres bruyants ou goûteux, comme un vin vieux qui reste longtemps en bouche… Il ne cherchait rien de précis, se laissait guider par ses sens. Il lui arrivait parfois de répéter un de ces mots, à voix haute, de s’en délecter, de le mâchouiller, de l’écouter. Puis il l’inscrivait sur un cahier qu’il feuilletait quelquefois, un sourire satisfait aux lèvres. Comme un vinophile qui plonge régulièrement dans les profondeurs de sa cave pour ausculter quelques bouteilles. Dans sa collection, il y avait les mots flacon, poisseux, balbuzard, vrille, cramoisi, taffetas, tapioca… C’était une collection inutile, qu’il ne montrait pas. Les autres n’entendaient pas les mêmes mélodies. Il en avait parlé à Armand, une fois, mais il n’avait pas été convaincu. C’était un peu tôt, il aurait fallu, pour qu’il puisse apprécier les saveurs de ces mots, attendre quelques années de plus. Au bout du compte, Marc s’était laissé convaincre et avait conclu que ce serait la meilleur façon d’utiliser intelligemment le micro ordinateur familial. On avait donc choisi la colonie Internet avec des arrière pensées éducatives. C’est encore une fois « on » qui impose sa loi. On a choisi. On. Le fameux « on » pronom personnel impersonnel de la troisième personne du singulier. Il est singulier, ce pronom qui se permet de prendre la place d’un seul ou d’une multitude. Il est singulier ce pronom qui regroupe parfois sous son anonyme dictature des foules énormes.
On avait pensé, avec ton père. (Et le on singulier, devient pluriel grâce à l’entrée en scène d’un complice qui lui donne force de loi.) On avait pensé que tu pourrais choisir cette colo à dominante informatique. On avait pensé que tu aimerais certainement t’initier à Internet. Comme on vient d’acheter un micro, on s’est dit que ça pourrait toujours te servir.
Et tout le monde est content. Ou plutôt on est content. Tant pis, si le fils ou la fille préférée aurait souhaité une colonie dominante chasse aux escargots, ou apprentissages des chants d’oiseaux. Armand, lui, n’avait pas eu la sensation d’être manipulé. Bien au contraire. On avait envoyé le formulaire d’inscription le jour même. Armand, n’a pas eu à regretter. D’une part, l’activité l’a passionné et d’autre part cela lui a permis d’élargir le groupe qu’il avait constitué avec Fanny et Virginie l’année précédente. Ils se sont rapidement retrouvés à six dans les mêmes activités. Hormis leur attirance pour Internet et la lecture de romans d’aventure, ils ont en commun de détester la plage. Surtout quand il faut se déplacer en groupe. Et plus encore, quand le groupe doit marcher en rangs serrés. Quant aux baignades, elles se déroulent à l’intérieur d’un parc que les spécialistes de l’animation aquatique appellent un périmètre. Il faut entrer dans l’eau quand l’animateur l’a décidé et en sortir quand le coup de sifflet du maître nageur a retenti. Armand et les siens sont allergiques à tous ces jeux stupides qu’on leur propose continuellement dans le but de les éduquer dans la joie et la bonne humeur. Ils sont exaspérés par les animateurs couvrant le bruit des vagues avec leurs cris stupides et par les animatrices qui n’ont d’yeux que pour les abdominaux du maître nageur, toujours entre deux sommeils. Depuis le temps, ils connaissent tous les rites des colonies. Aujourd’hui ils n’aspirent qu’à être tranquille. Ce qu’ils préfèrent, c’est qu’on sollicite leur avis. Le premier jour, le directeur adjoint, chargé de la pédagogie et des équipes de grands, explique que cette année on a décidé – tiens, encore le on – de les éduquer à la citoyenneté. Comme la plupart ignorent le sens de ce terme, il a expliqué qu’être citoyen dans une colonie c’est pouvoir choisir…