Oui bien sûr, je suis d’accord, il faut réfléchir avant d’agir mais ce que je voudrais savoir c’est à partir de quand je puis considérer qu’il ne faut plus réfléchir et qu’il faut agir. Que se passe t’il si je réfléchis trop, ou à l’inverse pas assez ? Qui me le dit et comment je le sais ? Et admettons d’une part que je réfléchisse tout le temps avant d’agir et admettons que réfléchir est une action, cela signifie-t’-il que je réfléchis toujours avant de réfléchir ? Mais alors à quoi faut-il que je réfléchisse avant de réfléchir ? A rien me dites-vous ? Mais si je ne réfléchis à rien comment puis-je agir ?
J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée Au recto de ta longue vie Tant de fois racontée Je vois un champ de rires Au rose si léger Une à une Les fleurs de papier se sont envolées Au verso quelques lignes ont noirci Et pleurent en glissant Tes derniers mots aux rimes inachevées
Les souvenirs de ceux qui n’ont plus de maison Se traînent dans les bars ou sur les autoroutes À cent soixante à l’heure, ils se tirent et s’en vont À cent soixante à l’heure, tu choisis pas ta route Tu choisis pas ta route
Cette machine à écrire qui tape un manuscrit Ce manteau qui sourit et qui me tend les bras Cette valise où mon âme est pliée sans un pli Cette bougie qui meurt et qui n’en finit pas Ce papier que noircit une lettre d’amour Ce crayon malheureux et qui a mauvaise mine Ce miroir qui me parle et la nuit et le jour Jusqu’à l’ultime jour, jusqu’à l’ultime nuit
Les souvenirs de ceux qui n’ont plus de maison Se traînent dans les bars ou dans le fond d’un lit A cent soixante à l’heure, ils se traînent et s’en vont S’en vont à cent soixante, à la mélancolie, à la mélancolie
Ce parfum qu’on oublie dans le bruit des odeurs Cette larme qui coule et qui sèche à ton bras Ce bijou qui s’ennuie au cou de ton malheur Cette gorge qui s’ouvre et qui n’en finit pas Ce matin qui s’ébat dans l’horreur de la vie Cette ombre de la brume où se perd la mémoire Cette conscience au bout de ce qui t’est permis Ce désespoir enfin qui s’invente une histoire
Ils s’en vont, ils s’en vont, les souvenirs cassés Ils s’en vont, ils s’en vont, les souvenirs… Allez Comme des chiens perdus qu’on ne reconnaît plus Si ce n’est à leur queue, un tremblement de larmes Un tremblement de larmes
Ils pleurent tous ces chiens qui s’en vont l’arme basse Dans le fond de la brume, on les voit divaguer Quelquefois, ils s’en prennent à leur ombre et demain Des soleils amoureux leur lècheront la face et la mélancolie Ils pleurent tous ces chiens qui s’en vont l’arme basse Dans le fond de la brume on les voit divaguer Quelquefois, ils s’en prennent à leur ombre et demain Des soleils amoureux leur lècheront la face et la mélancolie La mélancolie, mélancolie.
Que peut-il bien se passer lorsque j’écris ? C’est une question, pour être franc, que je me pose finalement peu, elle est d’ailleurs un peu de même nature que cette question récurrente : « mais pourquoi écrivez-vous ? » Cette question je la trouve souvent inutile et finalement embarrassante. Elle oblige à aller chercher certainement ce qui n’existe pas, où alors dans l’esprit tourmenté de questionneurs professionnels qui veulent des explications, des raisons ( je n’oublie d’ailleurs jamais que s’il y a plusieurs sens au mot raison, celui qui domine n’est jamais très loin de la morale, cette morale qui comme le dit Léo Ferré est toujours la morale des autres…) à une activité que pour ma part je considère presque comme naturelle. J’écris comme je respire, sans trop réfléchir à ce qui se produit, ou à ce qui ne se produirait pas si je cessai l’action interrogée. Lorsque je me demande pourquoi je respire, je finis par étouffer. Expliquer, analyser, justifier, comprendre, c’est malheureusement le début d’une forme de contrôle et je ne veux surtout pas prendre le contrôle. L’écriture, telle que je la conçois mais c’est certainement pour cette raison que je n’ai jamais été publié, ne doit pas se soumettre au contrôle, à son propre contrôle. Le risque étant à mon avis de ne plus écrire au sens où je l’entends mais plutôt de se soumettre à une forme de règlement intérieur de l’écriture. Alors oui bien sur vous pouvez m’objecter que dans mes poésies j’exerce une certaine forme de contrôle sur le choix de mes mots, des mes rimes, de mes rythmes. Mais lorsque je le fais, il me semble que je le fais librement, je dirai que je suis libre parce que je le ressens au moment où je le fais. Je ne le fais pas pour ressentir dans l’après. Et je n’ai jamais la certitude que la lecture produira la même émotion que l’écriture, c’est le défi, c’est aussi le risque permanent. C’est aussi parfois j’en conviens une forme d’angoisse. Oui bien sûr il y a des jours où l’écriture semble fluide, facile, elle ruisselle comme si elle n’était que le prolongement d’un acte premier, originel, ( il me semble que cet acte premier c’est tout simplement la vie ) qui provoque cet écoulement émotionnel. Et puis il y a des jours où rien ne se passe et je ne cherche plus à comprendre ce qui explique que rien ne sort. Et je termine ce long billet en me disant qu’il faudrait peut-être qu’un jour je me demande pourquoi parfois je n’écris pas ?
Dans le wagon, il trouve une place contre la vitre. C’est ce qu’il aime, voyager contre la vitre. Poser son front, un peu de côté, sentir le contact humide et la vibration finit par entrer en lui.
Dans la rangée où il est installé, il n’y a qu’un couple. Ils se regardent si fort qu’on entend presque ce qu’ils se voudraient se dire s’il n’était pas là, à s’emplir du dehors qui avale les solitudes ferroviaires.
Beaucoup de champs. Immenses. C’est du maïs. Il n’aime pas le maïs, ni dans les champs, ni dans l’assiette. Aujourd’hui ce n’est pas important. Rien n’est important. A cette vitesse, avec la buée formée sur la vitre, une vague le prépare à la mer. Il plisse les yeux, à presque les fermer, ressent une ondulation ; elle le traverse. La mer est au bout. Il y va. Il va la voir. Il va savoir si elle est comme dans ses rêves, comme celle qui lui entre dans la tête, tous les soirs, quand il est seul et tourne les pages de ces livres qui racontent des aventures de solitaires qui un jour, comme lui, sont partis.
La mer est au bout, il l’entend, là contre les tempes qui vibrent. Il ferme les yeux. Il est bien.
Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…Dans la voiture, ça s’est passé comment, elle vous a parlé ?
Oui, enfin pas beaucoup, parce qu’on aurait dit qu’elle était fatiguée, ou triste…
Camille regarde toujours son frère quand elle répond, comme pour vérifier, se rassurer.
Tu ne penses pas qu’elle avait plutôt peur ?
On ne peut pas vraiment dire parce que de derrière on voyait pas bien ses yeux.
Et il n’y a rien qui vous a paru anormal pendant le trajet ?
Non. Elle nous a dit : « à demain les enfants, à moins que je sois malade. » Il faut dire qu’elle n’arrêtait pas de renifler.
Les inspecteurs en avaient assez entendu et ils s’apprêtaient à les libérer pour qu’ils puissent aller jouer lorsque Camile s’est souvenu d’un détail.
Ah oui, il y a un truc que je voulais dire. Sur le tableau de bord de sa voiture, y a une photo. Ça m’a fait drôle parce que c’était une photo d’elle. C’est marrant d’avoir sa tête sous les yeux quand on conduit !! Moi mon papa il a une photo de maman et puis de nous à côté du volant…
Et maman elle a une photo du chat…
C’est Denis qui n’a rien dit jusque là qui ajoute cette information, essentielle. Les inspecteurs se regardent avec le sourire.
Les enfant sortis, les inspecteurs ont rappelé Mr Malouin.
Monsieur Malouin, vous aviez une liaison avec Danielle Lemoine ? C’est bien ce que vous nous avez dit tout à l’heure ?
Monsieur Malouin a les larmes aux yeux et la voix complétement nouée.
C’était plus qu’une liaison, bien plus ! On voulait se marier : enfin on, je dois dire que c’était surtout moi. Elle, il y avait quelque chose qui semblait la gêner, la retenir. Je dois dire que cela m’énervait. Hier soir je suis allé la voir dans sa classe. J’en pouvais plus. Je lui ai dit que si elle n’acceptait pas de vivre avec moi, de m’épouser, j’allais faire une connerie, une grosse connerie.
Et qu’est-ce qu’elle a répondu à cette menace ?
Une menace ? Vous y allez fort quand même, je suis tellement amoureux d’elle, vous n’imaginez même pas.
Continuez Mr Malouin, que vous a-t-elle répondu ?
Elle s’est mise à pleurer, à sangloter même, elle n’arrêtait pas, je ne comprenais pas, cela prenait des proportions incroyables…
Monsieur Malouin, saviez vous que Danielle Lemoine avait une sœur jumelle ?
Une sœur jumelle ? Non je l’apprends. Elle ne m’en avait jamais parlé. De toute façon elle ne me parlait jamais d’elle. Mais je me doutais bien qu’il y avait un truc qui clochait. Mais enfin inspecteur, une sœur jumelle ça ne l’empêchait quand même pas de m’épouser.
Quand vous vous êtes quittés, que vous a-t-elle dit ?
Elle m’a dit qu’elle prendrait sa décision le soir-même et qu’elle reviendrait avec une réponse, le lendemain, aujourd’hui donc.
Et ce matin que s’est-il passé ?
Quand elle est arrivée, elle était tout excitée, je ne l’avais jamais vu comme ça, elle ne se souvenait même plus du nom d’un élève, le plus terrible de l’école, il l’avait bousculé… Puis elle m’a dit qu’elle m’aimait beaucoup, mais qu’elle ne pouvait pas, pas encore, qu’il était trop tôt…
Mr Malouin vous n’avez rien constaté d’anormal ?
Je ne peux pas dire. C’était si violent, si brusque. Mais c’est vrai qu’elle était vraiment bizarre. Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait accompagné Camille et Denis en voiture hier soir, elle a coupé court comme si elle était surprise. Et elle m’a répondu un peu sèchement qu’après 16 h 30, elle transportait qui elle voulait dans sa voiture.
En début de soirée Melle Lemoine fut arrêtée. Elle était sur le point de se jeter dans le vide, elle était sur le parapet d’un pont à quelques centaines de mètres de chez elle. Cela faisait plus de trente ans qu’elle vivait avec sa sœur, elles ne s’étaient jamais quittées. Tous les soirs, elle l’attendait. Sa grande joie était de lui préparer de succulents repas. Puis elles parlaient, se racontaient leurs journées dans les menus détails. Ce soir-là, quand Danielle en rentrant de l’école lui apprit qu’elle allait partir, qu’elle avait rencontré quelqu’un, le directeur de l’école, Hélène ne répondit pas. Le repas s’était terminé dans un silence trouble. Puis chacune d’elle s’était couchée sans embrasser l’autre, et sans se dire le moindre mot. Ce n’était pas dans les habitudes de la maison Lemoine…
Aux alentours d’une heure du matin, Hélène s’était levée et avait étouffée Danielle dans son sommeil avec l’oreiller. C’est au petit matin qu’elle avait décidé de devenir Melle Lemoine l’institutrice. Elle s’occuperait du corps le soir après la classe. Le crime sera parfait. Le crime sera parfait. Personne ne la connaissait, elle ne sortait presque jamais, ni seule, ni même avec sa sœur adorée. Et la ressemblance était si frappante. Si frappante. Et puis comme Danielle lui raconte tout avec plein de détails elle a l’impression de connaître tous les enfants.
Elle n’avait commis qu’une seule erreur, celle de croire que sa sœur lui vouait un amour infini et indestructible. En fait elle n’en pouvait plus de ce double qui lui pesait de plus en plus. Juste avant de rentrer chez elle, la veille au soir, Danielle Lemoine était passée par la poste, elle avait envoyée une lettre en recommandée, « très urgente » avait-elle dit au guichet, « il faut absolument qu’elle parvienne au commissariat demain dans la journée ».
Dans cette lettre, elle avouait le crime de sa propre sœur Hélène, elle n’en pouvait plus et préférait la prison qui ne durerait qu’un temps à l’enfer de cette vie qu’Hélène lui imposait. Et en sortant elle pourrait retrouver Mr Malouin. S’il l’aimait tant, il l’attendrait.
Ce soir-là après avoir été appréhendée par la police juste avant de se jeter du haut du pont, Hélène Lemoine passa sa première nuit en prison, mais sur la porte de la cellule, on pouvait lire : « Danielle Lemoine ».
Camille qui semble la moins timide répond par la négative, elle explique que, comme souvent, elle les a regardés du haut des escaliers, par-dessus la rampe.
– Et vous ne savez pas où elle est allée après ?
C’est Denis cette fois, le frère de Camille qui a répondu. Il a expliqué qu’elle avait son manteau, que cela lui avait paru bizarre, puisque la photocopieuse est au premier.
Les policiers se sont regardés. On aurait dit qu’ils souriaient. Monsieur Malouin paraissait de plus en plus nerveux. Les inspecteurs sont sortis et le directeur est resté pour répartir les élèves dans les autres classes. Quelque chose, un détail, interrogeait les enfants. Ils n’étaient pas très âgés mais ils savaient parfaitement raisonner. « Comment la police a-t-elle pu faire pour être aussi vite sur place ? » Il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire de disparition.
Monsieur Malouin semble embarrassé, il hésite, et finalement se dit que ce sont les CM2, les plus grands. De toute façon ils ne tarderont pas à découvrir la vérité. Il n’a pas besoin de réclamer le silence : tous les enfants sont suspendus à ses lèvres.
– Les enfants, ce qui s’est passé est vraiment bizarre, moi-même je n’y comprends rien, les inspecteurs sont venus ce matin parce qu’ils ont découvert le corps de Melle Lemoine ce matin à son domicile. Elle a été assassinée. Je suis comme vous, je n’y comprends rien, elle était bien là ce matin, c’est ce que je leur ai dit d’ailleurs et c’est quand ils sont arrivés que je me suis aperçu de sa disparition.
Cette histoire devient vraiment compliquée : une maîtresse assassinée, une fausse maîtresse qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la vraie.
Les élèves ont été répartis dans chacune des classes. Certains d’entre eux pleurent, d’autres sont déjà passés à autre chose.
L’après-midi, la plupart des élèves sont revenus à l’école. Ce sont les inspecteurs qui l’ont demandé. Ils peuvent encore avoir besoin d’informations.
En début d’après-midi, juste avant la sonnerie du début de classe Mr Malouin est resté très longtemps dans son bureau avec les inspecteurs. Lorsqu’il est sorti, il était pâle et avait l’air complètement absent.
Les policiers ont souhaité interroger Camille et son frère. Ces deux enfants ont, en effet, l’air d’en savoir un peu plus que les autres.
Hier soir, Camille et son frère sont retournés à l’école. Elle avait oublié ses lunettes et sans elles, elle aurait eu beaucoup de difficultés à faire ses devoirs. Les enfants savent que leur maîtresse reste assez longtemps, le soir, dans sa classe. Elle leur dit régulièrement que s’ils ont le moindre problème ils peuvent venir la voir, elle est là pour les aider. Elle est tellement gentille Danielle Lemoine.
Arrivés devant l’école, ils ont été rassurés en voyant de la lumière dans la classe. Dans les escaliers, ils ont croisé Mr Malouin. Il descend en se tenant à la rampe, comme s’il était épuisé. Il les a un peu grondés, tout surpris de les trouver dans l’école à cette heure-ci. Puis il les a laissés monter en leur recommandant de ne pas courir dans les couloirs.
Quand ils sont arrivés dans la classe, Melle Lemoine était en train de pleurer. Sans se cacher. Elle est surprise de voir Camille et son frère devant la porte, pétrifiés. Ils sont très impressionnés, n’osent rien dire, une maîtresse ça ne pleure pas. Ils se dépêchent de récupérer les lunettes et s’apprêtent à repartir en courant (tant pis pour ce qu’a dit Mr Malouin) quand elle leur propose de les raccompagner…
Camille et son frère ne sont pas impressionnés par les inspecteurs. Peut-être par habitude. Ils regardent beaucoup de films où les policiers sont souvent sympas et habillés en jeans.
Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…
En faisant du rangement dans mes cahiers, carnets j’ai découvert cette nouvelle que j’avais écrite il y a une vingtaine d’années. Je n’ai pas trouvé la date précise. Je viens de la relire, et comment dire, elle est un peu surprenante, un peu hors norme par rapport à mon style habituel…. Je la publierai en quatre parties
Quand la fin de la récréation a sonné la classe de Mademoiselle Lemoine s’est regroupée à peu près convenablement à l’endroit habituel. Comme toujours, il faut laisser passer les élèves de Madame Antoine et ensuite il faut monter en classe.
Arrivés dans leur salle, les élèves n’ont pas l’air surpris de n’y pas trouver leur maîtresse. Elle passe souvent la récréation à la salle de photocopie. Ils s’installent et se mettent au travail. Au bout d’un quart d’heure, ils sont un peu étonnés d’être toujours seuls. Ils ont d’abord pris ce retard pour une prolongation de récréation, puis une espèce d’angoisse a pris le dessus sur la satisfaction. Ils sont seuls à cet étage. Aucun bruit extérieur ne leur parvient.
C’est au moment où l’un d’entre eux s’est auto-désigné pour aller voir ce qui se passait que le directeur est entré, entouré de deux hommes aux regards nerveux. Le directeur, Monsieur Malouin semble inquiet. Les enfants n’ont plus envie de chahuter. Quelque chose n’est pas normal. Certains se souviennent que ce matin, Mademoiselle Lemoine est arrivée en retard. Camille a même cru voir qu’elle avait pleuré. Jusqu’à la récré de dix heures, tout s’était déroulé normalement. Enfin à peu près, parce qu’elle leur avait faire exactement la même dictée qu’hier et ils n’avaient évidemment rien dit, bien trop heureux de pouvoir faire zéro faute. Mais maintenant elle n’est pas là, ou pour être plus exact, elle n’est plus là. Et il y a ces trois hommes aux visages gris.
Monsieur Malouin leur explique que Mademoiselle Lemoine a eu un petit problème, qu’elle a dû s’absenter en urgence. Il leur dit aussi que ces messieurs sont de la police et qu’ils vont leur poser quelques questions. Les inspecteurs se sont assis sur le bureau et le directeur est resté au milieu de l’estrade, à se tordre les mains.
Tout à l’heure Monsieur Malouin leur a menti : Mademoiselle Lemoine n’est pas partie, elle a disparu et on ne sait pas pourquoi. Les inspecteurs sont là pour essayer de comprendre. Le plus âgé d’entre eux a commencé à poser des questions :
Est-ce que certains d’entre vous ont remarqué quelque chose d’anormal ces derniers jours, ou ce matin ?
Cette antichambre du tombeau Où froissent comme des drapeaux Les draps glacés par la tempête Ce tabernacle du plaisir Avec la porte du désir Battant sur l´ennui de la fête Cette horizontale façon De mettre le cœur à raison Et le reste dans l´habitude Et cette pâleur qu´on lui doit Dès que l´on emmêle nos doigts Pour la dernière solitude
Le lit Fait de toile ou de plume Le lit Quand le rêve s´allume
Cette maison du rêve clos Sur le grabat, dans le berceau Au point du jour ou de Venise Cette fraternité de nuit Qui peut assembler dans un lit L´intelligence et la bêtise Qu´il soit de paille ou bien de soie Pour le soldat ou pour le roi Pour la putain ou la misère Qu´il soit carré, qu´il soit défait Qu´importe lorsque l´on y fait Autre chose que la prière
Le lit Enfer pavé de roses Le lit Quand la mort se repose
Qu´il soit de marbre ou de sapin Quant au lit qui sera le mien Dans le néant ou la lumière Je veux qu´on ne le fasse point Et qu´on y laisse un petit coin Pour un ami que j´ai sur Terre Cet ami que je laisserai Quand il me faudra dételer Pour l´aventure ou la poussière Ce frère de mes longues nuits Et que l´on appelle l´ennui Au fond du lit des solitaires
Le lit Quand s´endort le mystère Sans bruit Dans la vie passagère
En février, la vie était à l’arrêt. Les oiseaux volaient à contre cœur et l’âme raclait le paysage comme un bateau se frotte au ponton où on l’a amarré.
Les arbres avaient tourné le dos de ce côté. L’épaisseur de la neige se mesurait aux herbes mortes. Les traces de pas vieillissaient sur les congères. Et sous une bâche, le verbe s’étiolait.
Un jour, quelque chose s’approcha de la fenêtre. Le travail s’arrêta, je levai le regard. Les couleurs irradiaient. Tout se retournait. Nous bondîmes l’un vers l’autre, le sol et moi.
Rêvons Ô oui rêvons du risque de joie Belle et bleue Elle roule sur la vitre de mes oublis Simple joie Jaillit dans le soudain Du tendresse matin Regarde elle brûle et brille Au coin mauve D’un œil qui glisse sur nos restes de larmes Odeurs de lilas Aux angles durs des rancœurs de l’hiver Rondissent en fleurant Elle est là Sautillante Frissonnante Fondue dans le brise chagrin Du lourd glacier de nos mémoires pour demain
J’ai écrit ce texte il y a quarante six ans avec vraisemblablement comme fond musical, le stéphanois de Bernard Lavilliers, la photo est beaucoup plus récente….
Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même.
On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…
Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien n’ont rien à voir avec nous, et nous nous en occupons par ennui par peur par avidité par manque d’intelligence ; notre halo de lumière et notre bougie sont minuscules, si minuscules que nous ne le supportons pas, nous nous débattons avec l’Idée et perdons le Centre : tout en cire mais sans la mèche, et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse, comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes, et seules les tombes sont réelles.
Sur le tableau noir de mes désirs d’écriture J’ai tracé quelques lettres de brumes Des mots bleus se sont envolés A tire ligne jusqu’au bord d’une blanche feuille Que j’avais attendue Une phrase est là, en suspens Une autre aussi qui l’attend Je les regarde heureux Elle se sont aimées Avec mon consentement
…C’est
un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes
qui sentent la paille et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de
cordages qui sentent le plastic. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a
du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissé, un gris qui parle
des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer.
A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont
usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le
remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son
regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait. Les autres, ceux
qui virevoltent sur des bateaux de
catalogue ont les yeux absents, on ne les devine même pas derrière des verres
de marques ou se reflètent des couleurs qui n’existent que pour les touristes
canonisés. Sur le pont, l’homme sans
lunettes se prépare pour le départ. Arrivé hier soir, sans bruit, il a cherché
un mouillage éloigné des autres pour ne rien dire, pour ne pas parler d’où il vient, pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de
sens pour lui. Les autres, lorsqu’ils
sont au port aiment à raconter, se raconter, l’homme au navire sans âge n’est
pas de ceux-là. Il ne se mêle pas à la vie du port. Il ne les méprise pas, il
lui arrive même parfois de les écouter, de s’emplir de leurs rires pour s’en
faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les méprise pas, mais il
n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son
histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas. Il se souvient,
lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face.
C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne
pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il
avait posé la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait
qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur…
Le premier que j’entends me dire que tout est dans le « cloud », je l’obligerai, une fois au moins dans sa vie, à lever les yeux. Oui homme numérique, regarde bien, redresse toi : ce que tu vois, cet amas, gris, vaporeux, aux angles ronds c’est un nuage ! Oui mon ami un nuage ! Ce n’est qu’un nuage qui inspire, qui respire, qui soupire. Dans le nuage des gouttes d’eau, des perles de rêves, des espoirs. Ton nuage numérique je n’en veux pas: ne le traduis pas il pollue ma poésie et je t’en prie, je t’en supplie lorsque tu parles de mémoire fais un effort, cherche, creuse le sillon de cette vie que tu as laissée t’échapper…
Je plonge des yeux encore fripés de nuit Dans une bleue et lointaine vallée Y coule le sourd torrent de mes mémoires rêvées J’entends chants et rires qui s’éloignent Et moi je reste sur les cimes lumineuses De ces doutes aux brumes enroulées
Extrait de la préface à « Poète… vos papiers! », écrite par Ferré en 1956
…La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. Il faut que l’oeil écoute le chant de l’imprimerie, il faut qu’il en soit de la poésie lue comme de la lecture des sous-titres sur une bande filmée: le vers écrit ne doit être que la version originale d’une photographie, d’un tableau, d’une sculpture…
Incroyable, ils se parlent ! Que tu dis-tu ? J’ai bien entendu ? Ils se parlent ! Tu me dis qu’ils se parlent ? Tu divagues…Ils ne peuvent pas se parler, c’est impossible ! Se parler, se parler, mais je rêve. Pour se dire quoi ? Oui, c’est ça, que se disent t’ils ? Est-ce que tu les as entendus ? C’est grave, il faut qu’on prévienne. Il va se passer quelque chose, tu te rends compte. Parce que s’ils se parlent, cela veut dire qu’ils ont levé la tête, qu’ils se regardent, qu’ils se voient…
Elle les
écoute avec respect et attention et sans même s’étonner de ce qu’ils font là au
creux de sa main elle leur répond qu’elle est bien d’accord, que ça fait
longtemps que tout cela elle le dit, elle, elle le pense.
« Moi je
vous crois, moi je suis comme vous ». Vous savez ce qu’il faut faire c’est
continuer à ne pas douter, à ne pas douter de vous, il faut continuer à poser
toutes les questions que vous avez dans la tête parce que si vous ne posez plus
de questions les autres ils croiront qu’ils ont gagné, ils croiront que vous
êtes devenus comme eux, fades, tristes, avec que des réponses toutes faites,
des réponses toutes simples, des réponses pour être comme les autres comme tous
les autres, mais vous comme moi on n’est pas comme les autres, nous on veut
encore et toujours s’émerveiller, on veut encore et toujours dire que rien
n’est sûr, que ce qui est vrai ça
n’existe pas ou pas longtemps, parce qu’on se trompe toujours »
Vous le savez bien avant il
fallait pour être bien, pour être comme les autres, dire que la terre était
plate, et quand on disait autrement on mourrait et ben maintenant moi je vous
le dis il faut continuer à douter, à douter de tout même de ce qui semble être
sur et il faut rêver, il faut voir le possible partout.
Tenez moi par exemple j’ai envie
de croire qu’un jour pour aller à l’autre bout du monde il n’y aura plus besoin
d’avions il suffira de prendre un ascenseur pour l’espace et d’attendre là dans
une espèce de cabine, d’attendre que la terre tourne et alors quand juste en
dessous il y aura la ville, on descendra c’est simple non, et bien vous savez
j’ai envie d’y croire.
« J’ai envie aussi de dire
qu’un jour on ira dans une école où on a apprendra à poser des questions, à
tout remettre en question plutôt qu’à ingurgiter les réponses des autres, de
tous les autres. Vous savez il faut que vous reteniez une chose, il n’y a
qu’une chose qui vous appartient ce sont les questions que vous posez, que vous
vous posez, les réponses elles ne vous appartiennent pas, les réponses elles
sont toujours la propriété de quelqu’un d’autre de quelqu’un que vous ne connaitrez
jamais ».
Elle avait toujours la main tendue
devant elle et plus elle parlait plus elle entendait sa voix comme si elle
venait d’ailleurs, le groupe d’enfants qu’elle avait dans la main grandissait, elle le sentait, elle le sentait, pas parce
qu’ils devenaient plus lourds, mais parce qu’elle les voyait sourire, parce
qu’elle les voyait exister.
Ils existaient et ils étaient en
train de le comprendre.
Le rêve c’est beau, le rêve on
devrait pouvoir l’enregistrer, on devrait pouvoir se brancher le matin pour
revoir le merveilleux de la nuit. C’est ce qu’elle se dit ce matin en ouvrant
la fenêtre elle a encore plein d’images de la nuit dans la tête derrière les
yeux. Quand elle a posé le pied sur la terrasse elle s’attendait presque à
trouver le sable, de ce sable si fin, de ce sable qui ressemble tant à de
l’eau. Le sable, l’eau, les grains, les gouttes, elle sourit en s’étirant, elle
va appeler ses frères pour leur donner la réponse. Ce matin elle est heureuse
elle sait qu’elle est dans le vrai, elle sait que c’est comme cela qu’on
l’aime, que c’est comme cela qu’on l’admire.
Elle ferme les yeux juste une
seconde et là dans son écran intérieur, il y a un coucher de sommeil, un
coucher de sommeil, tiens donc, pourquoi
pas après tout, quand la nuit est terminée quand elle a été belle, que les
couleurs que le rêve a fabriqué n’existent pas encore, quand les enfants sont
si petits qu’ils tiennent au creux d’une main, quand les autres, les
bien-pensants ne sont que des figurants alors on a bien le droit de parler d’un
coucher de sommeil.
De l’eau, il y en a au robinet
mais ce n’est pas celle-ci qui l’intéresse. Elle va descendre pour s’approcher
de la mer, de cette mer.
Elle entre dans l’appartement son
compagnon dort encore, elle s’habille pour aller au bord de l’eau. En même
temps elle se dit qu’il ne faut pas qu’elle oublie de téléphoner à ses frères
pour leur dire que dans une petite poignée de sable il y a presque 12000 grains
de sable. Ils vont lui demander comment elle peut le savoir et elle va leur
expliquer. Mais elle se dit qu’ils ne la
croiront pas, qu’ils lui diront qu’elle a fumé.
Qu’elle a fumé ! N’importe
quoi, jamais elle ne s’amusera à cela mais alors : qui pour la croire ? Là tout de suite
maintenant, elle va voir si ce truc-là ne marche que pour le sable, elle s’est
approchée de ce qui ressemble à la mer, même si derrière elle distingue encore
les montagnes.
Elle recueille entre ces deux
mains un peu de cette eau, c’est presque la même sensation que le sable, elle
ferme les yeux 18 546. Ca y est, cette fois elle a la réponse, elle s’en
doutait de toute façon, il y a plus de gouttes d’eau c’est sûr.
Penser à
téléphoner à ses frères, à son père et leur dire qu’il y a plus de gouttes
d’eau que de grains de sable.
Elle allait remonter chez elle
quand soudain elle a entendu que quelqu’un l’appelait par son prénom, d’abord
elle n’a vu personne et puis en baissant les yeux presque devant ses pieds nus,
elle a vu tout un groupe de gens, minuscules, à peine plus grand qu’un ongle.
Elle s’est baissée et avec la main droite elle les a ramenés dans le creux de
sa main gauche, avec un peu de sable humide ; elle a porté la main à
hauteur des yeux et elle a vu tout un groupe. Qui ils étaient, elle ne savait
pas, ce qu’ils faisaient là elle ne savait pas non plus mais en prêtant bien
l’oreille et parce que la mer était calme elle distinguait bien quelques
paroles, cela semblait être des paroles de colère. Ils étaient bien une dizaine,
des enfants là au creux de sa main.
« On en a marre, personne ne nous croit, personne ne nous croit jamais, on est toujours à nous dire qu’on est trop petit, qu’on verra, qu’on comprendra plus tard quand on sera plus grand, on n’en peut plus de ne plus exister, nous ce qu’on sait c’est qu’un jour on rencontrera quelqu’un qui nous écoutera qui nous croira qui nous verra et alors on existera ».
Alors elle s’est assise là par
terre, enfin plutôt par sable parce que quand on est au bord de la mer on
oublie la terre, même si la terre elle porte le sable sur elle et la mer aussi
mais ça aussi c’est une autre question.
« Pourquoi on nous dit qu’il
ne faut pas jouer avec la terre, que c’est sale, et quand on est à la mer on nous oblige à
jouer avec le sable : c’est compliqué les mots, nous on voudrait qu’on
nous laisse comprendre ce qu’on veut ».
« Pourquoi on nous dit qu’il
faut être sage à l’école et en même temps si on parle trop à table on nous dit :
sois sage, parle pas à table ! Et après à l’école on nous dit que si on ne
dit rien, si on ne parle pas c’est qu’on ne s’intéresse pas ! »
« Et pourquoi on dit des
vieux qui ne disent pas grand-chose mais que tout le monde écoute quand il
récitent une phrase qui ne veut rien dire qu’ils sont des sages. On y comprend
rien on ne veut pas être des sages on veut pouvoir parler quand on a envie de
dire quelque chose ».
« Pourquoi quand les grands,
les adultes parlent de nous, ils cherchent à savoir ce qu’on pense ce qu’on
ressent, alors qu’ils ne nous le demandent jamais pourquoi ils disent à notre
place ce qu’on pas envie de dire. »
Elle les écoute, en silence parce
que le moindre bruit risque de couvrir leur voix elle les écoute et elle sait
qu’ils ont raison ? Ils continuent leur liste de pourquoi.
« Pourquoi quand on est tout
petit on nous oblige à embrasser des vieilles tantes fripées à l’odeur de
naphtaline en nous disant que ça lui fera plaisir que c’est une vieille tante,
qu’elle a jamais eu d’enfants et que quand on est grand, un peu plus grand on nous dit que c’est pas
bien d’embrasser le premier venu même si
il est jeune, même s’il est beau, même si on l’aime. »
« Pourquoi on nous dit, à
longueur de journée : tu ne peux pas comprendre quand on pose des
questions sur ce qui nous intéresse, nous rend curieux et par contre on nous
dit d’essayer de comprendre de faire des efforts quand on est à l’école ? »
Et puis
soudain alors que la liste ne cessait de s’allonger, elle a poussé un petit cri,
à peine de l’étonnement car rien ne l’étonne et un rien l’étonne c’est
d’ailleurs ce qui fait qu’elle est si étonnante et que tout le monde aime quand
elle est là.
Là, dehors à
la place de l’immense terrasse, il y avait la plage, et plus loin à la place du grand pré qui
bordait le bâtiment, de l’eau, de l’eau bien bleue. En fait ce qu’elle voyait
devant elle ce n’était rien d’autre que la mer, de la mer et de la plage. On ne
dit pas comme cela d’habitude ? De la mer et de la plage ? Incorrect,
cette formulation et bien tant pis se dit-elle moi ça me plait, ça a plus de
sens !
Tant d’autres
auraient hurlé de terreur, ou seraient partis se recoucher certains d’être
encore en plein sommeil ou sous l’emprise de quelques substances
hallucinogènes. Mais elle, il lui en
fallait plus pour la déstabiliser, elle n’a pas mis longtemps à réagir et à
chercher puis trouver une réponse, une réponse que pourtant elle garde bien au
chaud dans une de ses boîtes à
explications.
Son souci
pour le moment c’est le sable, juste au bord de la porte fenêtre, il ne
faudrait pas qu’il entre, elle n’aime pas le sable quand il s’insinue là où il
n’est pas fait pour aller. Elle n’a pas fait de bruit pour ne pas réveiller son
compagnon et s’est dit qu’il faudrait chercher le parasol et des serviettes de
plage, c’est quand même mieux pour le sable, surtout qu’ils annoncent le beau
pour les prochains jours. Elle sort sur la terrasse, enfin sur la plage, tout
en se disant qu’il faudrait qu’elle ajoute deux ou trois choses dans sa liste
Téléphoner
à sa mère pour lui demander où sont les rabanes
Ajouter à
la liste de course de la crème solaire
Regarder
les horaires des marées
Elle est dehors les pieds nus
dans le sable. Le sable il est encore plein de fraîcheur, ça lui fait comme un
gazouillis sous les pieds. Alors machinalement elle se baisse et prend une
poignée de sable dans le creux de la main.
C’est un sable comme elle n’en a
jamais touché, d’une douceur incroyable, elle ferme les yeux presque
machinalement, et là soudain comme une diapositive qui se projette sur son
écran intérieur, elle lit 1239, elle ne comprend pas immédiatement, mais
elle a un pressentiment. Alors elle
jette sa poignée de sable et elle en prend une autre, plus grosse celle-ci, elle ferme les yeux et
elle lit 12763.
Incroyable elle vient de
comprendre : tout en gardant les yeux fermés elle laisse couler comme un
filet de sable et elle voit les chiffres qui défilent, elles referment les
mains et c’est le chiffre 9734 qui s’affiche. Super, ce truc ça lui plaît, elle
va pouvoir enfin savoir : plus de gouttes d’eau ou plus de grain de
sables ?
Une nouvelle écrite il y a quelques années à l’occasion de l’anniversaire de ma grande fille, je la publierai en 4 parties ….
Un matin elle
s’était levée plus rapidement que d’habitude avait tiré les rideaux d’un geste
précis, ouvert la fenêtre et en quelques secondes avait décidé que cette
journée ne serait pas comme les autres. Pas comme les autres parce que tout le
lui disait, partout, ce qu’elle voyait, ce qu’elle sentait, ce qu’elle
ressentait, ce qu’elle entendait lui confirmait sa certitude de la nuit,
aujourd’hui serait la journée des réponses, la journée ou tout s’éclairerait.
Cette nuit comme souvent, comme parfois des questions avaient tourné en boucle
dans sa tête des questions sur la vie, sur la mort, sur l’amour, sur les
autres, des questions sur l’absurde, sur la bêtise, sur l’indifférence, des
questions sur l’insuffisance, sur le mépris, sur les fausses idées, sur le
temps, pas sur le temps des nuages, pas sur le temps du soleil, non sur le
temps qui s’accroche aux pendules, aux aiguilles ce temps qui vous pique.
Cette nuit
elle avait eu 25 ans et comme elle est quelqu’un d’organisé contrairement à ce
que certains croyaient autrefois parce qu’on s’attache trop aux détails aux
apparences elle a décidé cette nuit de chasser toutes ces questions et demain
de chercher les réponses, toutes les réponses.
Elle n’a pas
tout de suite remarqué le changement dans le paysage, concentrée qu’elle était
à cette nouvelle journée qui s’ouvrait, les yeux grands ouverts, il y avait
comme une liste qui se déroulait derrière son regard rieur, elle n’aimait pas
être prise au dépourvu et aimait organiser ses journées.
Aujourd’hui,
c’était entre autres.
Finir ses courses sur internet
Choisir un cadeau pour sa sœur
Téléphoner à sa mère pour lui dire qu’elle avait
choisi un cadeau pour sa sœur
Choisir un cadeau pour sa mère avec ses frères
Téléphoner à ses frères pour leur dire qu’elle allait
choisir un cadeau pour leur mère
Faire un gâteau pour ce soir
Prévenir par téléphone ses amis qu’elle ferait un
gâteau pour ce soir
Finir les courses pour faire un gâteau pour ce soir
Téléphoner à sa mère pour lui demander ce qu’elle
aimerait comme cadeau pour Noël
Dire à son compagnon de changer la litière du chat
Téléphoner à ses autres amis pour dire qu’elle ferait
un gâteau pour ce soir
Et plein d’autres choses encore
Et puis
soudain alors que la liste ne cessait de s’allonger, elle a poussé un petit cri,
à peine de l’étonnement car rien ne l’étonne et un rien l’étonne c’est
d’ailleurs ce qui fait qu’elle est si étonnante et que tout le monde aime quand
elle est là.
J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.
Oui il faut garder espoir. Je veux bien, mais ce que je voudrais savoir, comprendre, concernant cet espoir que l’on me demande de garder, c’est où je dois le mettre, est ce qu’il faudra un jour que je le rende à celle ou celui qui m’a demandé de le garder. Peut-être faut-il le garder pour le laisser vieillir, se bonifier et faire d’un faux espoir, un vrai espoir, un espoir tout court. Mais s’il est trop court je serai vite déçu et alors je risque de ne plus avoir d’espoir en réserve. En fait pour être sincère je ne sais pas trop qu’en faire de cet espoir que l’on me demande de garder, moi j’aurai envie de le partager, et de le transformer en présent, en vérité. Parce que c’est cela l’espoir.
Oui bien sûr, je suis d’accord, il faut réfléchir avant d’agir mais ce que je voudrais savoir c’est à partir de quand je puis considérer qu’il ne faut plus réfléchir et qu’il faut agir. Que se passe t’il si je réfléchis trop, ou à l’inverse pas assez ? Qui me le dit et comment je le sais ? Et admettons d’une part que je réfléchisse tout le temps avant d’agir et admettons que réfléchir est une action, cela signifie-t’-il que je réfléchis toujours avant de réfléchir ? Mais alors à quoi faut-il que je réfléchisse avant de réfléchir ? A rien me dites-vous ? Mais si je ne réfléchis à rien comment puis-je agir ?
Je publie en deux parties cette correspondance succulente qui nous est proposé par le non moins succulent Jacques Roubaud, membre notoire des « oulipiens »…
LETTRE 1 Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement ») à la lettre où je te demandais, si je m’abuse (mais je ne m’abuse pas, j’ai les doubles) si tu avais bien reçu ma dernière lettre et si tu avais l’intention d’y répondre. En l’absence d’éclaircissements et de réponses de ta part sur ces deux points auxquels j’attache (à bon droit je pense) une certaine importance, je me verrai, à mon regret, obligé d’interrompre notre correspondance.
LETTRE 2 Je n’ai pas encore reçu ta prochaine lettre mais j’y réponds immédiatement. Tu m’y demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Tu te demanderas peut-être comment, n’ayant pas encore reçu ta prochaine lettre, je peux savoir que tu m’y demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. La réponse est simple : toutes tes lettres, et celle-ci sera la trois-cent-dix-septième (je les ai toutes, ainsi que les doubles de toutes mes lettres) commencent par : « As-tu reçu ma dernière lettre ? Si oui (et je serais fort étonné que tu ne l’aies pas reçue encore (si c’était le cas, fais-le moi savoir)), as-tu l’intention d’y répondre ? ». C’est ainsi que commençait la première lettre que j’ai reçue de toi. C’est ainsi que commençait la deuxième, la troisième, et ainsi de suite jusqu’à ta dernière lettre, la trois-cent-seizième. Raisonnant donc par induction, j’en déduis que ta prochaine lettre commencera comme les précédentes. Je me considère en conséquence autorisé à y répondre comme si je l’avais dès maintenant reçue. Et je te réponds comme suit : Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement «) à la lettre où je te demandais, si je ne m’abuse (mais je ne m’abuse pas, j’ai les doubles) si tu avais bien reçu ma dernière lettre et si tu avais l’intention d’y répondre. En l’absence d’éclaircissements et de réponses de ta part sur ces deux points auxquels j’attache (à bon droit je pense) une certaine importance, je me verrai, à mon regret, obligé d’interrompre notre correspondance.
En arrivant ce matin sur le quai
de la gare, j’ai perçu un petit quelque chose de bizarre, d’anormal. D’abord
une sensation physique : je respire… Oui c’est cela : c’est dans
l’air ! La respiration est un vrai
bonheur, subtil mélange de fraîcheurs et d’odeurs d’herbe coupée. Je me suis
dit que dans le fond de l’air il y avait certainement un petit peu de
bonheur, un tout petit peu. Alors j’ai
souri, parce que le bonheur c’est pour fabriquer du sourire, sinon ce n’est qu’une escroquerie de plus.
Je souris et – c’est bien cela
que j’ai ressenti comme inhabituel – la première personne que j’ai croisée, une
habituée comme moi, souriait aussi, d’abord seule, pour elle, comme moi, et
puis j’ai bien vu qu’elle me souriait. Elle qui tous les jours serrent les
dents pour ne pas risquer d’être obligé de répondre à mon regard, aujourd’hui
elle me sourit. Incroyable ! Je me dis que c’est un hasard, un heureux
hasard, que ce matin, enfin, elle est contente, peut-être même heureuse. Elle
est contente de cette journée qui s’ouvre, contente de ce qu’elle est, de ce qu’elle
fait. Tout simplement contente de vivre. Mais, je reste sur l’hypothèse du
hasard.
Quand j’arrive sur le quai je me
dis que le hasard a beau bien faire les choses, là c’est quand même beaucoup,
j’ai même pensé à un tournage : peut-être un film publicitaire sur le bonheur
de prendre le train ou la joie d’aller travailler. Mais non je me trompe, je
connais toutes ces silhouettes, je les croise tous les jours, certaines depuis
des années. Et là, tout le monde sourit, il y en même qui parle, et mieux
encore qui se parlent. Je n’en peux plus, ma joie déborde. Je vais enfin
pouvoir dire bonjour à toutes ces compagnies du matin sans qu’elles ne se
sentent agressées.
« Bonjour, bonjour, bonjour » !
Je suis comme un rossignol, je sautille
sur le quai, je suis empli d’un incroyable bonheur ferroviaire. Sur le quai
d’en face il semble que ce soit pareil. Je m’emballe, je me dis que je vais
enfin pouvoir parler avec cette jeune fille qui tous les matins, depuis trois
ans attend au même endroit, qui monte
avec moi dans le même compartiment qui descend dans la même gare. Je vais lui parler, tout simplement, elle va me répondre : je le sens, je le sais, je le veux.
Je m’approche d’elle, d’abord un
bonjour, puis un sourire, puis deux, ma bouche s’ouvre pour lui proposer une de
ces insignifiances qui ce matin seront de vraies perles à conserver pour ce
petit bonheur matinal qui nous a surpris en plein réveil. « Je, je
…. »
Et soudain, la terrible voix féminine
de la SNCF, terrible voix si belle, si chaude si sensuelle, cette voix qui fige
tout le monde sur le quai : « que va-t-elle annoncer, ce matin :
encore du retard, une annulation, peut-être ? »
« Votre attention s’il vous
plait : en raison de la réutilisation tardive d’un triste matériel, le
bonheur que vous respirez depuis ce matin, aura une durée indéterminée, nous
vous tiendrons informé de l’évolution de la situation : en cas de
difficulté à poursuivre votre voyage vers la morosité ferroviaire,
veuillez-vous adresser aux agents les plus tristes sur le quai »
J’ai baissé la tête, avalé mon
sourire et comme tous les matins j’ai regardé le cadran de ma montre.
A lire, relire, dire, répéter, apprendre, comprendre. Et tellement, tellement d’actualité
Oui ce métier est difficile. Je voudrais vous en parler librement, et ce me sera facile. A l’étape où je suis de mon expérience, je n’ai rien à épargner, ni parti, ni église, ni aucun des conformismes dont notre société meurt, rien que la vérité, dans la mesure où je la connais. J’ai lu ces temps-ci que j’étais un solitaire. Oui, si l’on veut dire que je ne dépends de personne. Non, puisque je le suis en même temps que des millions d’hommes qui sont nos frères et dont j’ai pris le pas. Solitaire ou non, j’essaie en tout cas de faire mon métier et je le trouve parfois dur, principalement dans l’affreuse société intellectuelle qui est la nôtre, où le réflexe a remplacé la réflexion, où des sectes entières se font un point d’honneur de la déloyauté, et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour de l’intelligence.
Si l’écrivain tient à lire et à écouter ce qui se dit, il ne sait plus alors à quel saint se vouer. Une certaine droite lui reproche de signer trop de manifestes, la gauche (la nouvelle du moins et moi je suis de l’ancienne) de n’en pas signer assez. La même droite lui reprochera d’être un humanitaire la gauche un aristocrate. La droite l’accusera d’écrire trop mal, la gauche trop bien. Restez un artiste, ou ayez honte de l’être, parlez ou taisez-vous, et, de toute manière, vous serez condamné. Que faire d’autre alors, sinon se fier à son étoile et continuer avec entêtement la marche aveugle, hésitante, qui est celle de tout artiste, et qui le justifie quand même à la seule condition qu’il se fasse une idée juste à la fois de la grandeur de son métier et de son infirmité intellectuelle
La phrase que j’écris s’échappe en criant Elle a glissé sur la douce pente d’une folle ligne Tout va si vite Les mots sont lâchés Ils roulent des airs S’emmêlent les ailes Et plissent les yeux Il te faut en finir Un point tu verras et ta phrase s’apaisera
Le vieil homme plisse le regard Il a l’œil qui tremble La main tâchée cherche une autre page à tourner Bout de mémoire aime se cacher Le vieil homme s’affaisse dans ce vide aux longs soupirs Je cherche Je tâtonne dans ce long couloir Les murs sont mous et ne me retiennent plus Tout est si flou Ce n’est rien tu sais Ce n’est qu’un bout de passé fatigué Attrape-le Lisse-le au plat de ton sourire Tu verras il te racontera
Ton ombre est là, sur ma
table
Et je ne saurais te dire comment
Le soleil factice des lampes s’en arrange
Je sais que tu es là et que tu
Ne m’as jamais quitté, jamais
Je t’ai dans moi, au profond
Dans le sang, et tu cours dans mes veines
Tu passes dans mon cœur et tu
Te purifies dans mes poumons
Je t’ai, je te bois, je te vis
Je t’envulve et c’est bien
Je t’apporte ce soir mon enfant de
longtemps
Celui que je me suis fait, tout seul
Qui me ressemble, qui te ressemble
Qui sort de ton ventre
De ton ventre qui est dans ma tête
Jadis l’herbe, à l’heure où les roues de la terre s’accordaient dans leur déclin, élevait tendrement ses tiges et allumait ses clartés. Les cavaliers du jour naissaient au regard de leur amour et les châteaux de leurs bien-aimées comptaient autant de fenêtres que l’abîme porte d’orages légers.
Jadis l’herbe connaissait mille devises qui ne se contrariaient pas. Elle était la providence des visages baignés de larmes. Elle incantait les animaux, donnait asile à l’erreur. Son étendue était comparable au ciel qui a vaincu la peur du temps et allégi la douleur.
Jadis l’herbe était bonne aux fous et hostile au bourreau. Elle convolait avec le seuil de toujours. Les jeux qu’elle inventait avaient des ailes à leur sourire (jeux absous et également fugitifs). Elle n’était dure pour aucun de ceux qui perdant leur chemin souhaitent le perdre à jamais.
Jadis l’herbe avait établi que la nuit vaut moins que son pouvoir, que les sources ne compliquent à plaisir leur parcours, que la graine qui s’agenouille est déjà à demi dans le bec de l’oiseau. Jadis, terre et ciel se haïssaient mais terre et ciel vivaient.
L’inextinguible sécheresse s’écoule. L’homme est un étranger pour l’aurore. Cependant, à la poursuite de la vie qui ne peut être encore imaginée, il y a des volontés qui frémissent, des murmures qui vont s’affronter et des enfants sains et saufs qui découvrent.
Parce qu’il est préférable et plus agréable de lire ce texte inédit et surprenant, d’un seul jet, comme j’ai dû vraisemblablement l’écrire, je réunis les deux parties et pour l’illustrer j’ai même trouvé une photo que j’ai prise l’année dernière. Il s’agit de la caserne dans laquelle je me rendais quand j’ai écrit ce texte…
En 1982, il s’agissait de l »entrée du 4ème Rima
Tout avait commencé par une boule au fond de la gorge. Avec cette désagréable impression de ne plus être capable de déglutir…
Le silence qui accompagne cette angoisse physique, est un voile de brume qui enveloppe l’être tout entier.
L’angoisse n’existe pas, elle est l’existence même, et le regard acquiert cette autre faculté qu’on évite de lui reconnaître. Celle de voir l’en dedans, l’envers du chaos, comme une preuve qui s’est tapie dans un repli de toutes les mémoires.
Enfant déjà, j’avais peur : peur comme tout le monde, du noir, du vide, des rats, du tonnerre. Et j’avais peur de moi quand je me voyais tremper ma vie dans une espèce de bain d’inconscience.
La peur, je me disais qu’il fallait la maîtriser : avec de la volonté, avec du rire, beaucoup de rires, comme des plaquettes anti-mouches qu’on appose au fond de l’esprit…
J’ai toujours trouvé curieux l’entêtement que mettent les gens à ne trouver le bonheur, le bien-être que quand la mer est là, calme, que le ciel est bleu.
J’ai pour ma part éprouvé les sensations les plus fortes dans de gros orages, ou à la vue de tempêtes. La sensation que je cherche à éprouver, me procure un long frisson qui est de l’ordre de la satisfaction physique. Et pourtant elles portent en elles le germe de toutes ces morts annoncées.
Tout avait donc commencé par cette boule au fond de la gorge. Parce qu’il me fallait partir : partir pour faire l’armée… Curieux cette expression : faire l’armée ! Comme s’il y avait dans l’obligation de servir le drapeau français, durant un an, un acte de bâtisseur. Il y a ceux qui ont fait l’armée, ceux qui ne l’ont pas fait, ceux qui n’ont pas pu la faire et ceux qui n’ont pas voulu la faire. Et il y a surtout ceux qui la font, sans rien dire, comme ça, en passant, avec un peu de kaki au fond des poches…
Faire, faire : j’entends aujourd’hui les recommandations de ma professeur de français : autant que possible il faut éviter le verbe faire, peut-être même faut-il éviter de faire.
Je n’avais pas prévu ce départ, ou tout au moins je ne l’avais pas intégré avec intelligence dans mon parcours de reconstruction. J’aurais pu choisir le refus de porter cet uniforme mais je n’avais pas bougé, peut-être par paresse, peut-être plus parce que je pensais qu’il y avait beaucoup à prendre dans cet univers dont on parle tant sans ne l’avoir jamais rencontré. Un peu comme ces paradis ou enfers lointains qu’on s’envoie volontiers à la face, lors de nos si nombreuses empoignades politiques. « Allez-y voir là-bas et vous verrez bien que votre paradis, c’est bien l’enfer pour les autres ! »
La plupart du temps ce pourfendeur de l’au-delà honteux a encore les seules limites de sa propre commune, de son quartier, de sa propriété inscrites sous la semelle de ses chaussures…
Pour l’armée, ou tout au moins le service militaire, c’est souvent la même chose. Enfant, je n’avais qu’une vision brumeuse de ce que pouvait être cet univers, peut-être parce que mes proches qui ne l’avaient que trop vécu en parlaient comme on devrait parler de toutes les réalités : avec pudeur et prudence.
Ce sont ceux qui n’avaient rien vu qui en savaient le plus long…
Je n’ai jamais été un militariste forcené, loin de là, mais à travers cette angoisse terrible, celle du départ vers une autre vie, j’éprouvais des sensations si neuves, si fortes, que je les savourais avec une juste douleur…
Il faut aller voir ce qui se passe, partout où des gens vivent. C’est peut-être ainsi que bout à bout, morceau par morceau, on finira par faire d’une série d’épisodes une fresque homogène. Et pourtant j’avais peur de ce soir chaud et humide d’août en montant dans ce train sentant l’acier trempé et l’urine sèche. Je pénétrais dans un premier compartiment et dès cet instant je sus que tout avait commencé. Les fesses collées contre le skaï SNCF, j’observais ces cinq visages disposés autour de moi avec dans le regard une rigueur de cortège.
Il faisait chaud et j’avais le souvenir de ce premier plongeon que je fis quelques années auparavant. La grande rue, les rails et Héléna. Héléna si présente dans cette douleur qui commence à me vriller l’estomac, Héléna qui m’observe dans l’en dedans de mon demi-sommeil.
J’ai les jambes qui s’alourdissent. Tandis que le train s’engouffre dans cette nuit étouffante je sens mon corps qui prend une pose qui ne surprend personne parce qu’elle est le dénominateur commun de ceux qui voyagent pour aller vivre un peu plus loin cette aventure qui si souvent noie leurs yeux de larmes…
Le bruit, comme une musique, comme une obsession. Ce bruit qui rassure parce qu’il est puissant, vrai, ce bruit qui bat à l’intérieur. Je n’arrive plus à réfléchir. J’ai cessé de fournir l’effort nécessaire pour convaincre l’ensemble de mes quatre membres à prendre une attitude convenable.
Je me répands, flaque de mélancolie dans ce compartiment gluant. Je suis dans le train, dans le ventre de cette bête qui transperce la campagne plus qu’elle ne la traverse. Les autres dorment ou tout au moins leurs yeux se ferment. Mais j’entends le bruit, le bruit des rails qui dansent dans leurs têtes. Ce qui les distingue, c’est qu’eux ils connaissent, ils ont déjà vu, là-bas.
Parmi mes nombreux poèmes de jeunesse, il y a en a de très longs comme celui que j’ai publié en plusieurs parties et parfois de très courts comme celui -ci écrit aussi il y a quarante ans
Ailleurs …
Parce que c’était triste sans mensonges
Il était né sur un papier qui attendra la poubelle
Il avait vécu sur une croûte de vie qu’avait produite
J’ai embrassé l’aube d’été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit. La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom. Je ris au wasserfall qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse. Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais. En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois. Au réveil il était midi.
Quand j’écris, j’ai une « playlist » qui m’accompagne, et sur cette playlist en bonne place il y a Yves Simon
Mots d’amour qui s’envolent Tous les jours cajolent Des visages fatigués, meurtris, démodés, Ma jeunesse s’enfuit Ma jeunesse s’enfuit Et la vie aussi.
Tout au bout de la mer L’autoroute s’est fermée, Une vieille Strudebaker La nuit s’est crashée, Ma jeunesse s’enfuit Ma jeunesse s’enfuit Et la vie aussi.
Dans ces aérogares Où nos amours s’égarent, Les rêves n’ont pas de fin, Pas de fin. Romans inachevés, Des mots glissés froissés Sous la lune de l’hiver, Des baisers volés, Ma jeunesse s’enfuit Ma jeunesse s’enfuit Et la vie aussi.
Que deviennent les visages Des passantes passées, De la seule qu’a compté, Jamais oubliée.
Un parking sous la neige, Bagnoles prises au piège, Dans la nuit passe un train, Trop tard pour demain, Ma jeunesse s’enfuit Ma jeunesse s’enfuit Et la vie aussi.
Il a lu dans les pages nationales du journal que dans certaines grandes villes on installe des bancs sur lesquels on ne peut plus se coucher. On veut faire comme pour les vieilles voitures, les envoyer dans des casses, des cimetières. Pourquoi pas les brûler, les broyer aussi, comme si la vie ne l’avait pas déjà suf-fisamment fait. Jules est passé de la colère à la tristesse. Il aime ces épaves : elles sont comme lui, elles sont ses sœurs. Il en connaît certaines depuis des années. Les plus grosses sont en acier, elles sont là, elles vieillissent avec lui. Parfois, quand la pluie est trop violente il s’abrite à l’intérieur. Il aime entendre les grince-ments que ça fait quand le vent est trop fort. Elles gémissent les carcasses, elles crient leurs douleurs, et personne à part lui ne les entend. C’est la mer qui les rejette, c’est la mer qui les expulse, qui les envoie s’échouer là sur le bord. Elle n’en veut pas. Elle n’en veut plus. Jules va lui parler à la mer. Elle l’écoutera, il le sait. Elle est la seule avec Léa à l’entendre à lui confir-mer que lui aussi est vivant, qu’il existe. Il ne va pas se mettre en colère, c’est inutile. Il sait qu’elle risque de mal le prendre de s’agiter et de rejeter cette nuit, quand le vent sera plus fort, encore d’autres épaves. Il lui parle doucement. Il lui explique qu’elle a peu de temps, une semaine tout au plus, pour reprendre avec elle toutes ces carcasses rouillées, roulées, abîmées. Jules ne veut pas les voir partir dans des ca-mions, on lui a expliqué que tout ce qui est métallique sera trié et finira dans une fonderie. On en fera des canettes. C’est du recyclage.
Tu entends ? On fera des canettes avec les bateaux, tu ne peux pas les laisser faire. Reprends-les avec toi, protège-les. Garde-les au fond de toi, bien au chaud. Léa n’est pas encore habituée aux marées d’équinoxe. On lui a expliqué qu’aujourd’hui c’est le plus gros coefficient et que la mer se retire si loin qu’on ne la voit presque plus à marée basse. Elle a consul-té les horaires des marées. Elle viendra à la bibliothèque en longeant la côte, elle le fait souvent, elle aime ces paysages le matin. Ils sont nus, reposés, apaisés. Elle aime aussi ces vieilles carcasses de ba-teau, ils sont un élément de ce paysage qu’elle apprécie de plus en plus. Tout est découvert, la côte est à nue, la plage est longue et déserte, Léa ne réalise pas tout de suite que quelque chose a changé, certainement dans la nuit. Ce n’était pas comme cela hier. C’est peut -être le vent : il a soufflé très fort cette nuit. Plus une seule épave : ni sur la côte, ni sur la plage. Pourtant elle en est certaine, hier quand elle est passée, il y en avait plusieurs, la masse de certaines d’entre elles était impressionnante. Il faudra qu’elle en parle avec Jules. Il doit avoir une explication. Il connait si bien la mer, ou l’océan. Elle ne sait pas, il faudra qu’elle demande à Jules, il doit savoir cela aussi. Il est 9 heures la bibliothèque va ouvrir. Léa a un serrement de gorge. C’est la première fois depuis qu’elle est arrivée. Jules n’est pas là. Ce matin il n’est pas venu…
Dans le journal il est écrit qu’il faut éliminer toutes ces épaves qui détériorent le paysage. Elles sont nombreuses, trop nombreuses. Ils expliquent qu’on en compte plusieurs centaines rien que dans le Mor-bihan. Jules ne comprend pas comment ils peuvent compter et qu’est-ce qu’ils comptent. Lui, les épaves ça le connait, c’est un peu sa famille, il en connait beaucoup. Certaines se cachent entre les rochers. Per-sonne ne les voit… L’après-midi, il est retourné à la bibliothèque. C’est la première fois qu’il y retourne une deuxième fois dans la journée mais il a besoin d’une information importante et c’est du dictionnaire dont il a besoin. Léa ne travaille pas l’après-midi. Peu importe il n’en a pas pour longtemps.
Je veux un dictionnaire
Mais lequel Jules, tu sais il y en a beaucoup des dictionnaires…
Non moi je veux le Larousse Jules n’est pas allé très longtemps à l’école, mais pour lui le dictionnaire c’est le Larousse. Rien d’autre, les autres c’est du bavardage, c’est juste bon pour les Parisiens. Il tient le Larousse sur les ge-noux et très rapidement il cherche à la lettre E : E comme Epave… Epave :
Tout objet mobilier perdu et dont le propriétaire reste inconnu.
Objet abandonné à la mer et flottant au gré des flots ; débris sur le rivage.
Carcasse de navire échoué sur une côte.
Personne qui a la suite de revers, est désemparée, réduite à un état de misère et de détresse ; loque… Jules ferme le dictionnaire et le laisse sur la table. Une douleur dans l’arrière de son crâne. Soudaine, violente. La douleur des mots qui blessent : « perdu, abandonné, débris, carcasse, échoué, désemparé, misère, détresse, loque… Il ne connait pas exactement le sens du mot loque… Mais il ne retournera pas à la bibliothèque. Il en veut à Larousse. Quand il aperçoit les équipes des services techniques qui font l’inventaire de tout ce qui est échoué sur la côte, il est encore plus en colère. Il s’approche d’eux. Ils sont quatre : un prend des photos, un autre écrit dans un carnet, un troisième armé d’une bombe de peinture fluo marque l’épave. Le quatrième ne fait rien : il est au téléphone… Jules s’approche et les questionne. On répond volontiers à Jules mais toujours avec un ton ironique, condescendant. Comme si, parce qu’il est un marginal qui aime parler avec l’océan, il fallait forcément s’adresser à lui comme s’il était un enfant et de surcroît un enfant attardé. Il ne les connait pas tous, il y a des nouveaux mais il était à l’école du village avec le plus ancien. Il lui explique. Oui c’est vrai ils vont nettoyer, tout enlever. Aujourd’hui ils se contentent de faire du repérage. Ils attendront la fin des grandes marées. Et dans une semaine des équipes spécialisées du dé-partement viendront avec du matériel adapté : des treuils, des grues pour les plus grosses pièces, et tout sera enlevé, détruit, recyclé.
Ce n’est pas compliqué on se débarrasse enfin de toutes les épaves. On appelle ça de la pollution visuelle, mon Jules. Ce n’est pas bon pour le tourisme… Jules hausse les épaules et serre les mâchoires. Il n’est pas idiot et sait que c’est aussi lui dont on parle. Il sait que plus personne ne supporte, ici comme ailleurs, ce qui fait tache, ce qui traîne, ce qui soi-disant fait fuir ces fameux touristes. Pollution visuelle ! Il se demande si tous ces grands penseurs ont déjà pris le temps d’observer une de ces carcasses rouillées, est ce qu’ils ont pris le temps de la toucher, de l’entendre raconter son histoire. Son histoire de naufrage.
Jules lit rapidement les quatre lignes consacrées à cette délibération, mais il ne peut pas se concentrer, le journal tremble entre ses mains. Il faut qu’il sorte, vite, il faut qu’il aille lui parler. Il sent que Léa le regarde. Il ne veut pas croiser son regard, ce n’est pas le moment : il est en colère et elle est si gentille. Jules titube en sortant de la bibliothèque.
Oh le Jules, si tôt le matin il y a déjà du vent dans les voiles ! C’est cet abruti de Loïc, il le croise tous les jours. Il sort du PMU. Chacun ses habitudes. Ils étaient en-semble au service militaire mais Jules a été réformé au bout de quelques jours. Tout le monde disait qu’il parlait seul alors comme c’était vrai il a continué et on n’a pas voulu le garder. Ça lui aurait plu pourtant de rester. Jules est ce que les autres appellent une épave. Après son passage à la bibliothèque, toute la journée, il traîne sa grande carcasse abîmée sur le bord de mer. Parfois il se pose sur un des bancs qui surplombent le rivage. Et tout le monde sait ici que Jules parle à la mer. Il parle, il lui parle. Parfois c’est à voix basse. On le voit, il est au bord, très près d’elle, presque les pieds dans l’eau sur la plage ou sur les rochers. On le distingue bien ce geste du chuchoteur, la main qui cache en partie la bouche. Comme le font désormais les footballeurs qui ne veulent pas qu’on puisse lire sur leurs lèvres et ainsi deviner une tactique qu’on pourra immédiatement contrer. Mais Jules ne s’intéresse pas au football. S’il chuchote, c’est qu’il craint qu’on l’entende, ou parce qu’il veut dire à la mer de belles choses, ou peut-être lui confier un secret. Ici, hors saison personne ne fait attention à lui, il fait partie des meubles, du décor, du paysage. On l’ignore, la plupart ne savent pas où il vit, s’il a un chez lui. Léa qui vient de la région parisienne est la seule qui s’intéresse à Jules. Quelques jours après son arrivée elle a demandé où il vivait cet homme qui est déjà devant la porte de la bibliothèque le matin quand elle ouvre.
Ah tu parles de Jules ? Tu sais Jules, c’est une épave ! On ne sait pas trop où il vit il se déplace tout le temps le long de la côte…Il marche toute la journée en parlant tout seul… Ce matin Jules semble plus agité que d’habitude ; on comprend à son pas pressé qu’il est contrarié. Il agite les bras, et si le vent n’était pas si fort en ce jour de grande marée on pourrait entendre effective-ment qu’il est en colère. Très en colère. En colère contre le monde entier, contre la mairie, contre l’Etat et le gouvernement, contre le vent, mais aussi contre celle à qui pourtant il a l’habitude de s’adresser avec douceur. Il en veut à la mer, il lui en veut et le lui dit.
Il ne faut plus que tu les rejettes, il faut que tu les reprennes avec toi. Ne te débarrasse pas d’elles. Jules parle à l’océan, il lui reproche aujourd’hui de rejeter sur le rivage, sur la plage, sur les rochers, des épaves. Il vient de lire que la côte va être nettoyée, c’est une décision qui vient du plus haut niveau de l’Etat et le conseil municipal l’a adoptée à l’unanimité.
J’ai écrit cette nouvelle sur le thème « épaves » pour participer au concours du cercle de la mer de la ville de Lorient.
Jules est un habitué de la bibliothèque municipale. Il y vient tous les jours, sans exception, pour consul-ter le journal local mais aussi parfois pour feuilleter de grands et beaux livres sur la mer, sur l’océan. Mer ou océan ? Entre les deux, Jules ne sait jamais ce qu’il faut dire, ce qu’il faut choisir. Ce dernier mardi de septembre, quand il est entré dans le bâtiment, il n’était pas de bonne humeur. Il avait mal dormi. Léa la jeune bibliothécaire, la seule de l’équipe à lui parler avec gentillesse, est de permanence tous les matins. C’est elle qui ouvre les portes.
Bonjour Jules, ça n’a pas l’air d’aller ce matin. Mal dormi ?
Pas trop mam’zelle, il y avait le vent…Quand il y a le vent, je dors pas, c’est comme ça. Jules n’est bavard avec personne et encore moins avec les femmes. Il soupçonne toujours qu’elles se moquent, le trouvent sale et repoussant. Certaines auraient même dit qu’il faudrait interdire l’accès de la bibliothèque à des personnes « comme ça ». Avec Léa c’est différent. Elle n’est pas d’ici. Les autres le connaissent depuis qu’il est tout petit. Quand elle est arrivée on s’est empressé de la mettre au cou-rant.
Tu verras tous les matins Jules vient à la bibliothèque. C’est un fidèle. On ne t’en dit pas plus, tu jugeras par toi-même mais si tu veux un bon conseil, quand il repart, il faut vite ouvrir les fe-nêtres. Et toujours des ricanements. Ce matin, Jules comme à son habitude a ouvert le journal directement à la page de la météo et des ho-raires de marées. Il n’en aurait pas besoin pourtant. Depuis le temps qu’il vit ici et couche dehors il est certainement plus en mesure que n’importe quel spécialiste de météo France de vous dire ce qui va se produire dans les heures et les jours qui viennent. Il n’y a pas son pareil pour faire parler les nuages et les vents, sans parler de la couleur de la mer. On dirait qu’il la lit. On annonce du vent. Oui, ça il le sait, ça va souvent avec les grandes marées : les marées d’équinoxe. Cette semaine les coefficients seront forts. Ça aussi, il le sait. Pas besoin de le lire. Il feuillette le jour-nal toujours dans le même ordre et s’arrête un moment sur les nouvelles locales. Il aime bien lire les comptes rendus des conseils municipaux : la plupart du temps c’est assez rébarbatif et il ne comprend pas l’intérêt d’écrire tout cela dans le journal. Mais il n’en rate aucun. Il sait que la semaine dernière, le jeudi, ils se sont réunis à la mairie. Le premier étage est resté éclairé jusque tard dans la nuit. Ce soir-là il était sur la promenade du bord de mer, ou d’océan (il ne sait vraiment pas, il faudrait qu’il demande à Léa), et comme tous les jours, quand il est seul, que tout devient tranquille, il parlait, il lui parlait… Le titre de l’article le fait sursauter, comme s’il avait entendu quelqu’un lui hurler dans les oreilles : « Le conseil municipal approuve à l’unanimité la décision de se débarrasser des épaves … »
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rythmés lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
…Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
En remontant aux sources d’ombres claires J’ai bu l’eau fraîchie d’une mémoire première Aux pierres rondes qui bombent le torse S’accrochent des plaques de mousses vertes J’ai trempé la main dans un écoulement des hiers finis Et deux gouttes d’en haut m’ont parlé de demain…
Elles sont pâles blanches les rimes en belle Contre le mur de nos silences se brisent les ailes Deux à doux elles glissent un œil câlin Et les mots pour toi s’envolent à tire d’aile Ils fuient en riant la camisole de lourd papier Et j’effeuille de ma plume légère Fleur en flammes Aux ivres senteurs d’un autre Rimbaud
Il m’arrive parfois d’aller à la recherche d’une belle d’une vraie trace de joie dans l’armoire à souvenirs. En voilà une : une joie animale, forte. Elle réchauffe le cœur et le corps. Elle ne réveille pas mon inspiration, mais elle stimule ma respiration…
Voici donc les dernières lignes de ce roman que j’ai écrit en 1996. Ce manuscrit avait à l’époque séduit les éditions Grasset, ou plus exactement son directeur littéraire aujourd’hui disparu, Yves Berger. Il fut à deux doigts d’être publié, mais c’était justement les deux doigts qu’il manquait.
Marc contemple les pages qu’il a noircies. Il sait qu’il les doit à Armand. A Fanny aussi. Il les écoute. Ils lui parlent de ce qu’ils ont vu, ou cru. Peu importe, ils lui parlent pour être entendus, pour être crus. Pour être. Marc ne cherche pas à comprendre, il ne questionne pas. Il reçoit les mots, leurs mots et les accueille avec respect. Il sait qu’ils avaient leurs raisons. L’un et l’autre. L’un pour l’autre. Il les laisse déverser ce qui les empêche encore de sortir. Il les laisse se débarrasser de ces cris qu’ils n’ont pas pu pousser. Armand a pris de l’avance. Beaucoup. Il en est parvenu au point où il ne reste plus qu’à balayer dans les coins. Tout est allé si vite. Les mots qui se magnétisent, puis se posent sur la feuille blanche.
Fanny raconte, encore beaucoup, et Marc a compris. Il sait maintenant ce qui s’est passé au cours de cet été. Il sait qu’Armand et Fanny ont commis un rêve. Ensemble. Il sait pourquoi ils l’ont fait, il sait comment ils l’ont fait. Ils en avaient besoin.
Marc se souvient des voyages qu’il faisait dans sa tête, les mondes qu’il inventait. Il avait dix ans. C’était dans la voiture, pendant de longs trajets. Le moteur emplissait le silence. Il posait sa tête contre la vitre. Alors ça vibrait, et il était bien. Il y avait aussi cette odeur de verre humide et les parents qui ne disaient rien sinon de simples onomatopée automobiles.
Il partait, les vibrations lui ouvraient un chemin. Il y rencontrait toutes sortes de personnages. Le voyage était toujours trop court. Son père ne supportait pas cette position.
Tu seras malade à t’appuyer comme ça contre la vitre. Et puis arrête de rêver, profite donc du paysage.
Aujourd’hui, il contemple les pages qu’il noircies. Il sait qu’elles contiennent les souvenirs de ces vibrations voyageuses. Ces vibrations qui l’on conduit vers d’autres Armand, vers d’autres Fanny. Tout à l’heure Armand a demandé ce qu’il ferait de tout cela, de tout ce qu’il lui racontait. Il a répondu qu’il attendait, qu’un jour peut‑être il saurait. Et quand Armand est sorti, il s’est levé, est allé vers la fenêtre, puis il a posé son front sur la vitre. Il y avait de la buée et dehors le vent faisait comme un rideau.
Avec un serrement dans la gorge, Armand a quitté le bureau de Marc. Il ne le reverra plus. Plus dans les mêmes conditions. Il va laisser Fanny. Il lui reste quelques mois. Il ne l’oubliera pas, il viendra la voir, lui parler, l’écouter. Elle en aura besoin. Encore. Armand est déçu d’être guéri. Il s’était habitué, ces derniers mois, aux séquences de plus en plus rapprochées. Il se sentait mieux, mais sans réaliser qu’il parvenait au bout de son histoire. Lucie ne dit pas un mot. Depuis le début, c’est elle qui l’accompagnait chez le psychiatre pour les séances. Ils appréciaient ces brefs moment d’intimité, d’abord dans l’ascenseur, puis dans les grands couloirs. Ils échangeaient peu, mais parfois se frôlaient. Leurs regards se croisaient. Alors ils étaient bien et ils se souriaient. Aujourd’hui c’est leur dernier voyage. Demain Armand sera dehors, il retrouvera le monde, il retrouvera les autres. Marc Flandin se sent seul. Il est un peu dans l’état d’abattement de celui qui vient d’achever une œuvre. Il est satisfait, fier, contemplatif, mais surtout seul, nostalgique des heures passées à fabriquer dans la souffrance, le doute, l’obstination. Armand est le cas le plus perturbant qu’il n’ait jamais eu à traiter. Un de ces personnages dont on n’ose dire qu’il est guéri tant on doute de la réalité de sa maladie. Il connaît Armand depuis si longtemps. Il aurait pu en faire son fils, celui qui lui manque. Il redoute d’envisager l’avenir sans lui. Il a beau croire qu’aujourd’hui il est un homme, qu’il va se construire une véritable histoire, il a beau se dire qu’il accompli sa tâche, qu’il a permis à cet enfant prostré, à la limite de l’autisme de regarder autour de lui, sans crainte, sans haine, il a beau se dire qu’ils pourront se revoir, ailleurs, il est triste, nu, désespéré. Armand lui a tant fait confiance toutes ces années, il voulait guérir. Il voulait pouvoir s’endormir sans l’angoisse que la nuit lui dérobe ses rêves. Il voulait tant pouvoir écouter le vent sans être obligé de se boucher les oreilles de peur qu’un souffle, qu’un courant d’air ne lui subtilise ses pensées. Aujourd’hui Marc est sûr qu’il va mieux, il n’est plus ce petit oiseau tremblant qu’il a connu il y a cinq ans. Il se souvient de la première rencontre avec Armand Mollard. Il se rappelle ses souffrances, ce nom qu’il ne voulait plus et surtout de son père qui le frappait chaque fois qu’il inventait une histoire ou qu’il en réclamait une. Marc se souvient de cet Eugène Mollard incapable d’admettre la mort de sa femme Justine et qui dés lors a sombré dans une folie dévastatrice pour l’enfant que voulait rester Armand. Aujourd’hui Eugène a disparu, Armand l’a rayé de sa mémoire. Marc attend Fanny, il sait qu’elle va souffrir du départ d’Armand. Il sait qu’elle aura besoin de lui. Alors, pour l’aider, pour la préparer à rejoindre celui qu’elle a tant aimé. Il lui racontera une histoire.
Marc a reçu le chronopost. Le manuscrit est bref. Il l’enfouit dans sa serviette et part à la bibliothèque universitaire où il est censé effectuer des recherches sur la création poétique dans le milieu anarcho‑syndicaliste du début du siècle. Aujourd’hui il est loin, très loin de ces préoccupations et sait déjà en montant dans la voiture qu’il passera sa matinée à lire la prose de cet Eugène Mollard.
Dés les premières pages, il est mal à l’aise. Il retrouve toutes les pièces manquantes du puzzle. Il y a d’abord cette colonie et un groupe d’enfants mettant tout en œuvre pour rendre la vie impossible aux animateurs. C’est une colo à thème explique l’auteur très au fait des subtilités d’organisation de ce type de séjour. Il y parle d’Internet, du minitel, des médias en général. Marc trouve cela bien pompeux…
Les chapitres suivants sont fades et mal écrits. Mais au milieu de cette médiocrité, de cette aigreur dans le fond comme dans la forme, les indices se multiplient, les doutes de la veille se sont transformés en certitude. Armand a bien eu ce manuscrit entre les mains. Il l’a lu, s’en est inspiré pour se lancer dans une opération secrète.
Marc a terminé le roman en moins de deux heures. Il le trouve franchement mauvais et n’hésitera pas à le dire à ce Mollard. Et s’il y ajoute le dénouement reçu l’autre jour, de mauvais le roman devient grotesque. Des enfants sortant de leurs cartables de gros magnum trois cent cinquante sept et tirant au hasard, qui sur des instits, qui sur certains de leurs petits camarades, ce ne sont plus des inventions dignes du plus mauvais des auteurs, mais des délires obsessionnels d’un être forcément dangereux.
Devant de telles inepties, Marc se sent rassuré. Il a confiance en Armand, ce dernier est un lecteur sélectif. Il repère le médiocre, le sans intérêt. Il aura certainement souri à la lecture de ces fadaises.
Une fois le manuscrit retourné à la noirceur du cartable, Marc s’interroge sur les raisons qui ont pu pousser Armand non pas à prendre ce manuscrit, mais à ne pas le rendre.
Il ne souhaite pas donner plus d’importance à ce problème qu’il n’en mérite. Il s’est beaucoup inquiété pour pas grand chose. Armand les a manipulés pour l’inscription à cette colo ? Eh bien tant mieux, cela prouve qu’ils ne se sont pas trompés. Il communique avec un groupe de copains ? Super ! Ne se plaint-il pas continuellement que les gens ne parlent plus, n’écrivent plus.
Il n’a plus envie d’en parler avec Armand. Ce serait inutile, peut‑être dangereux. Il se contentera de rédiger une note de lecture pour cet écrivain un peu tourmenté, lui conseillant d’observer les enfants de peu plus près avant de déverser des tombereaux de fadaises les concernant.
Vendredi vingt‑sept octobre. Comme chaque matin, Marc allume l’autoradio avant même de démarrer.
France‑Info express, huit heures cinquante trois. A Metz un instituteur est retenu en otage par ses élèves.
Aucun commentaire, un simple flash tout à fait dans le style France‑Info. Il s’agit pour l’instant d’une information au sens premier du mot. Le goût du sensationnel n’est pas dans le style ni dans les habitudes de cette radio. Marc apprécie particulièrement sa capacité à prendre du recul, à ne pas traiter l’événement comme s’il s’agissait, à chaque fois d’un tremblement de terre ou de l’assassinat du président de la république. C’est pourquoi il se dit qu’il doit s’agir d’un simple canular ou d’une erreur. Oui ce doit être une erreur. Il doit s’agir de lycéens en colère.
Marc est sur le point d’oublier le flash lorsqu’il passe devant l’école Albert Camus. C’est l’école où sont inscrits ses enfants. Devant le portail deux voitures de police sont stationnées, gyrophares allumés. Un attroupement s’est formé, un attroupement d’adultes, bien sûr.
Les enfants sont à l’école, bien protégés. D’ailleurs il faut ralentir comme le panneau « Attention Ecole » l’y invite.
Attention école. Il se sent pris d’une panique incontrôlable. Attention école, le manuscrit, Eugène Mollard. Armand.
France‑Info express neuf heures. Rennes, Villeurbanne, Paris, Thionville, Bordeaux, Saint‑Etienne, Istres : dans toutes ces villes des instituteurs de cours moyen deuxième année sont retenus en otage par leurs élèves… Des enfants âgés de dix à douze ans…
Et maintenant Maintenant tu réévalues ta dose de présent A la bourse du verbe aimer Et tu te sens mieux T’avais peur que le désespoir Rattrape la réalité qui te minait Et en face d’elle T’as brisé le cercueil Tes deux bras te servaient d’alibi Pour te tenir sur le fil de honte Qui surplombait le désespoir Venu d’en bas Et maintenant Tes deux bras lui servent De parenthèses T’avais mal dedans le corps Tant le hasard t’avait fait crier Tant le hasard t’avait fait vaincu Et maintenant Tu passes Seul avec celle qui te regarde Et t’as dévalisé la consigne Et tu tires sur tes lèvres Comme l’intoxiqué tire sur sa clope T’avales le vrai et tu vomis ta peur T’avais un trou dans la tête Qui guettait la sortie de ta folie Pour lui passer des menottes de rêve Et maintenant le temps qui te pue Est un éternel motif d’impatience Pour celle dont tu rêves Angoissé dans les murs de ton bar D’artiste sans symétrie Et il te faut trouver Un dictionnaire De mots nouveaux Promesses de vocabulaire A grammairiser Pour les joies que tu lui inventeras Il te fallait tant de choses Pour être sûr Dans ton royaume de deux Que maintenant tu t’en fous Tu poétises Et tu sais que ça transpire Peut-être l’indifférence d’habitude Mais cela ne fait rien tu continues Et ce soir t’as encore envie d’écrire Parce que ça fait un jour de plus Et t’as une boule dans la tête Une boule odeur de lassitude Qui explose à chaque sourire Qu’elle enterre en toi Chaque fois qu’elle commence Le « il était une fois » De ma soif d’impatience Avec une corde au cou, au mois elle m’a remarqué Dans cette foule de pendus Qui rêvent d’évasion En se remarquant Identique Et t’as mal dans la tête Quand elle t’observe T’as mal dans sa peur Qui vibre d’incertitude T’as mal dans sa peau qui fait Pleurer un violoniste Et quand tu la serres contre toi Tu hais encore plus Les silhouettes bureaucratisées Qui sentent déjà le dossier Qui n’est pas fini Ou qu’on va jeter….
Marc Flandin est satisfait. Il envisage de libérer Armand. Bientôt il n’aura plus ce poids. Bientôt il pourra rêver en toute tranquillité. Il pourra s’endormir sans l’angoisse de fabriquer des histoires sans sens. Il pourra regarder les autres sans leur distribuer un rôle. Il suffit encore de quelques jours, il suffit de quelques rencontres. Armand aura compris. Marc est seul dans son bureau, il observe les collines de papier qui s’amoncellent sur son plan de travail. Elles l’aident bien parfois, elles sont des remparts. Elles sont des prétextes à ne pas sortir. Au milieu des autres. Machinalement il compte les cassettes enregistrées. Ce sont les seuls objets qu’ils rangent soigneusement. Parce qu’elles contiennent des voix, parce qu’elles vivent. Il se souvient de cette phrase de Claudel : « la parole n’est qu’un bruit et les livres ne sont que du papier ». Il doute, les cassettes, les paroles qu’elles contiennent, les livres, le livre, encore un tas de papier qui attend. Le dictaphone tourne encore. Il faudra qu’il change les piles. Pour demain, pour les autres jours.
Mercredi vingt cinq octobre, vingt heures trente : Paris. Julien est satisfait. Il sait que dans vingt trois cours moyens deuxième année de la capitale et de la banlieue, des armes pénétreront l’enceinte sacrée de l’école. Il est persuadé que tout se déroulera sans la moindre anicroche. On ne les craint pas ces petits ces petits de l’école primaire. Il n’y a pas de fouilles comme dans certains collèges difficiles. Dans ces vingt trois classes l’opération sera un succès total. Il faut qu’il prévienne les autres, ça leur donnera du courage ! En plus il est convaincu que beaucoup de décisions se prendront dans son secteur. C’est la capitale après tout. Il va utiliser la procédure accélérée et envoyer le même message aux cinq autres simultanément.
Jeudi vingt six octobre : neuf heures quinze. Armand a mal dormi. Il y a eu la visite de son père. Mais surtout, surtout il y a eu le message de Julien. Il sait maintenant qu’il est trop tard. Ils ne peuvent plus reculer. Dans la classe l’atmosphère est bizarre. Les rires sont nerveux, forcés. Armand observe son instituteur. Il ne parvient pas à le détester. Ce matin il a encore expliqué qu’ils étaient là pour découvrir le plaisir d’apprendre. Et ils y parviennent. Ils prennent tous du plaisir à apprendre, à comprendre. Ils ont la chance de bénéficier d’un enseignant qui leur permet d’oublier leur condition. Dans cette classe, ils sont dans un autre monde, en dehors du temps. Et chaque jour, quand ils retrouvent l’extérieur la chute est d’autant plus rude. Armand ne veut pas s’attendrir. Il veut suivre les conseils de Fanny. Ce n’est pas Ernest, ce maître un peu exceptionnel qui est visé. Ce n’est personne en particulier. Non ce qui est visé, c’est un esprit, une mentalité comme on dit. On veut les protéger, cela part peut être d’une bonne intention. Mais qu’on cesse de les enfermer, de les droguer insidieusement dés la naissance. Eux, ce qu’ils veulent, ils ne le savent pas. Mais c’est sans importance. Pourquoi faudrait il qu’ils aient un programme, des propositions, des revendications. Pour faire comme les autres ? Comme les adultes ? Eh bien non, ils ne veulent pas négocier. Parce que pour négocier, il faut avoir quelque chose à donner. Eux, ils n’ont rien. Ils ne sont rien. Ils ne sont qu’en instance de fabrication. Ils sont dans l’attente. Demain ils veulent stopper la chaîne de montage, dire qu’ils en ont marre. Et puis peut être que ce ne sera plus tout à fait comme avant. Il l’espère. Ils espèrent. Aujourd’hui Armand a compris ce que Fanny voulait dire. Jusqu’ici, il en voulait trop, il se comportait comme un adulte. C’est Fanny qui a raison, l’erreur du manuscrit c’est de transformer des enfants spontanés en de monstrueux modèles réduits. L’erreur de cet Eugène Mollard c’est d’avoir subtilisé leurs paroles pour que tous les parents se sentant coupables exorcisent la peur qu’ils ont perpétuellement en eux. La peur d’avoir raté leur mission éducative. Il faut qu’ils prennent les adultes à leur propre piège. Il ne faut pas qu’ils réclament, sinon on leur donnera. On les apaisera. On les endormira pour quelques petites années, et ils remercieront. Ils ne doivent rien demander ou alors tout, sans logique, sans concertation, sans organisation. Ce sera difficile. Armand sait que certains fonceront tête baissée dans le piège tendu. Ils seront achetés. Tant pis pour ceux là. Tant pis s’ils ne sont que quelques uns à savoir. Tant pis s’il n’y a que Fanny et lui. Il sait déjà qu’ils ont gagné, qu’ils sont parvenus au bord de leur rêve. Demain ils seront bien tous les deux, ils se tiendront chaud par le bout du rêve qu’ils ont eu ensemble. Demain ils seront bien tous les deux…
Saint‑Etienne, mercredi vingt cinq octobre : dix heures trente.
Marc raccroche le combiné. Il a les lèvres sèches comme après un long discours. Il est essoufflé mais soulagé. Il en a terminé avec Eugène Mollard. Le problème est réglé. Il a compris son intérêt à lui accorder sa confiance quelques jours de plus. Il se sent libéré, allégé d’avoir avoué la perte du manuscrit. Mais cette sensation de mieux être n’est pas parfaite. Il éprouvait encore de l’inquiétude. Il n’aurait pas su rationnellement en expliquer les raisons, mais il subsistait comme une question, comme un germe de folie attendant qu’on lui cède la place. Il entendait ces quelques bribes d’histoire que Mollard avait laissé échapper. Internet, des enfants qui se révoltent, qui se transmettent des messages, une prise d’otage. Absurde, mais il y a Armand.
Armand. L’impression se révèle. Plus, elle se fixe, s’installe. Les images, les contours de l’histoire émergent du brouillard, se dessinent là sous ses yeux. Marc connaît cette sensation du déjà vu, du déjà vécu. Des enfants seuls. Des enfants qui communiquent qui transmettent. Internet…
Armand. Il doit lui parler l’interroger sur ses activités d’internaute. Tant pis s’il transgresse la règle. Tant pis s’il pose des questions inutiles. Il faut qu’il sache, qu’il vérifie, qu’il se rassure.
Armand pianote sur le clavier de l’ordinateur. En ce début d’après midi, il ne se laisse pas surprendre comme la dernière fois avec Lucie. Il reconnaît le pas hésitant de son père, un pas qui illustre bien l’état dans lequel il se trouve. Il comprend que son père vient lui parler. Il l’attendait un peu. Il ne doit pas se buter ou mentir et répondre simplement, naturellement.
Il a préparé cet entretien depuis longtemps. Il livrera le plus d’informations possibles pour que Marc soit rassuré. Lui mentir, se montrer évasif, serait une erreur. Cela se verrait et le doute se transformerait en méfiance. Avant même que les questions ne fusent, avant que le malaise ne s’installe, il explique. Tout. Tout ce qu’il peut.
Il explique que depuis qu’ils sont rentrés de colo, ils s’envoient des messages en suivant une procédure extrêmement rigoureuse. Une procédure mise au point cet été avec les cinq autres. Surtout avec Fanny pour être honnête.
A huit heures quarante cinq, j’envoie mon message à Fanny. A huit heures cinquante, elle le transmet à Virginie qui poursuit l’opération avec Boris et ainsi de suite jusqu’à Jacques. De cinq minutes en cinq minutes. Cela marche aussi sans passer par cette procédure. N’importe qui peut contacter les cinq autres, individuellement ou simultanément. C’est un peu comme si on dialoguait.
Armand explique ce mécanisme avec un luxe de détails inutiles. C’est une stratégie qu’il a déjà éprouvée. Il connaît les limites de son père. Il est complètement hermétique à tout ce qui touche à l’informatique, à tout ce qui nécessite l’intervention d’un bouton, d’un écran ou de tout autre intermédiaire électronique. Il est un sous développé de la technologie moderne. Ainsi il espère l’immerger sous un flot d’informations ésotériques et il ne trouvera pas les ressources nécessaires pour poser la moindre question. Il lui commente le fonctionnement de la boîte aux lettres électronique. Il exécute toutes les manœuvres à une vitesse vertigineuse. Pour troubler, pour impressionner.
Marc est soufflé, ébahi. Son fils a répondu aux questions qu’il n’a pas encore, ou qu’il ne souhaite pas poser. Il oublie les raisons premières de sa visite. Il veut en savoir plus. Il se rend compte, avec satisfaction, que son fils trouve là une motivation à écrire. Il regrette presque d’avoir eu des pressentiments, se demande ce qui l’a conduit à imaginer qu’il pouvait y avoir un rapport entre Armand et Eugène Mollard.
Marc écoute attentivement, se dit qu’avec un tel outil on pourrait tisser une véritable toile d’araignée dans le plus grand secret. Armand espère que son père a terminé sa crise de curiosité. Il s’apprête à le voir disparaître lorsque celui‑ci revient à la charge. Sa remarque est inattendue, saugrenue.
C’est curieux, mais tout ce que tu m’as expliqué, cela me rappelle un manuscrit, mauvais d’ailleurs, que j’ai lu il y a quelques temps. C’était un peu avant Pâques je crois.
Armand sursaute. Il ne s’attendait pas à une telle contre attaque. Elle est classique, mais ignorait que son père en usait. Il prêche le faux pour connaître le vrai. Armand est coincé, il ne peut feindre l’ignorance. Si Marc aborde le sujet aussi clairement, c’est qu’il sait, qu’il a compris.
Oui, c’est marrant cette histoire. Je ne me souviens pas du nom de l’auteur. Par contre le titre m’est resté : » Attention Ecole » ! Une histoire un peu folle, un peu absurde, des enfants fanatiques ou fanatisés s’imaginant capables de prendre le pouvoir simplement en se connectant entre eux…C’était quelque chose dans ce style, mais je ne me souviens plus exactement, c’était tellement irréaliste, tellement utopiste.
Marc est volontairement flou, pour ne pas se trahir, et parce qu’évidemment il ne connaît pas le manuscrit. Armand est intelligent, on dit souvent qu’il est mûr, capable de maîtriser ses émotions, mais pour le moment il est décontenancé. Il encaisse, il est dans les cordes. Il redoute la puissance de son père. Il ne faut pas mentir. Ce serait s’accuser de quelque chose de terrible, de mystérieux. De mystérieux au point d’exclure celui en qui on a confiance. Alors il se contente de répondre qu’il a lu, lui aussi, un livre, à la colo, un livre parlant d’une révolte d’enfants… Il a expliqué qu’il s’agissait d’un révolte s’organisant à partir du réseau Internet. Une révolte secrète jusqu’au jour J.
C’était une histoire un peu naïve. En plus, il y avait une fin complètement crétine. On aurait cru Pinocchio sur l’île aux enfants.
Marc a compris. Il estime inutile de le harceler à propos du manuscrit perdu. Il a compris. Armand n’est pas prêt à tout expliquer. Il a compris. Ces quelques paroles sont un appel à l’aide.
Armand allume l’ordinateur. Il espère trouver une réponse de Fanny dans la boîte aux lettres électroniques. Il y accède rapidement, grâce aux procédures simplifiées de Windows 95. Il vérifie tout de suite qu’il y a bien eu un message transmis hier en fin de soirée. Il lance l’imprimante et quelques secondes après, il peut découvrir, miracle de l’informatique, le courrier de Fanny.
» Faut pas craquer Armand. Ça serait trop bête. C’est normal que tu sois un peu inquiet. On l’est tous, parce qu’on a envie de réussir. C’est normal de s’imaginer que tout va rater. Il paraît que ça fait toujours ça une veille d’examen. Et puis, tu verras, une fois qu’on y est tout va bien. Tu sais c’est comme quand on va partir en colo, on se demande toujours qui on aura comme animateur, ce qu’on fera. On ne dort presque pas la veille du départ. Mais après, on oublie tout.
Et puis de quoi t’as peur ? De réussir ou de rater ? Franchement, je crois que tu ne le sais pas. D’ailleurs personne ne le sait et peut‑être que personne ne doit le savoir. Je te l’ai déjà dit, faut pas trop penser à l’après sinon on ne fait rien. De toute façon, je crois qu’on a déjà réussi. Tu te rends compte de ce qu’on a fait ! On s’est réuni à plusieurs milliers dans le plus grand secret. Ce n’est pas beau ça ! Vendredi qu’est ce que tu attends de plus ? Dis-toi que c’est un peu comme une de ces histoires dont vous êtes le héros. On verra vendredi. On choisira la suite à ce moment là, une suite parmi d’autres. Chacun sera libre de terminer comme il le veut. Toutes les idées sont bonnes, et puis si ça ne réussit pas, tant pis. Ça serait trop facile si tout fonctionnait comme dans un de tes rêves. Ce ne serait même pas marrant.
Tu me dis que ton père a des doutes. T’as bien de la chance tu sais, ça veut dire qu’il s’intéresse à toi, ça veut dire qu’il est un peu spécial, lui aussi. On ne sait jamais, il pourra peut‑être nous aider au moment voulu. »
Fanny. Fanny jusqu’au bout…
Armand se sent mieux. Il éteint son ordinateur et quitte sa chambre pour aller regarder la télé. En souriant… Sa mère paraît surprise. Marc est au téléphone. Armand l’entend expliquer à son correspondant que c’est un incident regrettable, qu’il ne se cherche aucune excuses et qu’il fera le maximum pour réparer cette erreur.
Mercredi vingt cinq octobre : dix heures vingt, Bourges.
Eugène navigue entre enthousiasme, découragement et colère. Enthousiasme parce que son lecteur a appelé. Ils ont parlé de son roman. Découragement parce que ce Marc Flandin porte un jugement très dur sur le dénouement… Il y a de la colère aussi, par sa faute ce lecteur négligent, insouciant a gaspillé plusieurs mois.
Marc Flandin s’est excusé, a promis de consacrer une journée entière à la lecture du manuscrit. Ridicule, penaud, il a proposé de prendre en charge le coût de l’envoi en Chronopost. Eugène a sa fierté tout de même ! Il a refusé, expliquant qu’il n’en était pas rendu à mendier cinquante francs. Il lui en voulait terriblement, mais n’a pas osé lui dire de laisser tomber cette lecture. Il n’a pas osé lui avouer qu’il comptait encore beaucoup sur lui, qu’il n’avait pas l’intention de proposer son roman à une autre maison d’édition.
Marc lui a semblé troublé par ce qu’il avait lu, impatient de connaître le début. Il n’a pas souhaité lui donner d’autres renseignements. Il faudra qu’il le lise, il faudra qu’il se fasse une opinion en se basant ni sur des indices, ni sur des impressions, mais sur des certitudes. Pour lui mettre l’eau à la bouche, il lui a expliqué qu’il s’agissait d’une histoire d’enfants. Une histoire d’enfants à lire par des adultes. D’enfants un peu seuls, en révolte contre un monde qui croit les protéger en leur coupant les ailes. Ces enfants communiquent entre eux en utilisant tous les moyens connus à ce jour, du simple courrier à Internet en passant par le Minitel…
Il aura le manuscrit demain, jeudi vingt six octobre. C’est l’engagement du service rapide de la poste. Il avait bien attendu plus de six mois, il pourra patienter un jour de plus.