Il s’est arrêté de marcher. Il ne sait plus d’où il vient, par où il est passé, il ne reconnaît pas le quartier. Tout à l’heure il faudra qu’il entre dans un chez soi où on se sent bien, où on est attendu. Peut-être il devrait téléphoner, dire qu’il a eu un imprévu. Il faudrait qu’il rassure quelqu’un, on a toujours quelqu’un à rassurer. Il a changé ses derniers temps, c’est toujours comme ça quand il a ses maux de têtes, il faudra qu’il lui dise. Ses rêves, son rêve, une image qui le trouble et lui qui aime. Il se fera soigner. Un jour tout redeviendra normal comme avant. Il pense à elle, cette femme faite du visage de tant d’autres, croisés, si peu, comme dans un éclair, au milieu de l’orage.
Il n’a pas sa carte de téléphone, il ne se souvient même pas en avoir eu une. Il faudrait pourtant qu’il appelle. Pour exister. Avec d’autres.
Ce matin en montant dans le bus il était heureux, comme optimiste. Il faisait beau et il avait entendu le vent dans les feuilles, comme un soupir. Il n’avait pas mal non plus enfin pas autant que les autres fois.
Mais ce soir il sait qu’il s’est encore trompé, qu’il s’est passé quelque chose avec ou sans lui. Elle ne l’a pas reconnu, mais il n’est plus tout à fait sûr qu’il s’agissait bien d’elle, elle n’était pas comme ça ce matin, elle n’avait pas cette bouche qui tombe. Et puis ces jambes, ce n’était pas possible qu’en une seule journée elle ait pu changer comme ça. Il s’était passé quelque chose, comme à chaque fois…
Il avait la clé de toute façon, là dans la poche il pourrait la sortir quand il la voulait, l’introduire dans la serrure et entrer chez lui, comme tout le monde.
Elle est où cette clé, il l’avait bien tout à l’heure, il a dû la laisser tomber dans le gravier. Ça arrive souvent, il est si fatigué, il voudrait tellement parler à quelqu’un. Il va souffler un peu, reprendre ses esprits, puis il y retournera.
Maintenant il est loin, il ne reconnaît pas les rues. Il a pu y passer autrefois, il ne sait plus, il croit reconnaître certains passages, cette maison aux volets bleu hôpital encerclée de fleurs mal assorties. Il ne sait pas l’heure qu’il est, il pourrait regarder sa montre mais à quoi bon tout y est faux. Il est certainement plus de vingt deux heures, il le devine à la fraîcheur qui commence à se dérouler. Il y a les papillons qui s’affolent autour des globes lumineux. Il pourrait demander son chemin pour aller on ne sait où. Il attend, il sait par expérience qu’il finira par se produire un événement. Au commencement ce sera un événement quelconque et il finira par marquer le point de départ d’une peut-être nouvelle vie. Il n’a plus d’angoisses, il commence à ne plus regretter ce qui s’est passé ou ce dont il se souvient. Il marche et la nuit tombe peu à peu. Jules s’est assis sur un banc, dans un parc, il se sent mieux, il sent l’orage qui s’éloigne, son intérieur s’apaise, comme chaque fois… Les souvenirs se recouvrent de brouillard, tout doucement, une femme, cette femme, d’une nuit rêvée. Il attend, la fraîcheur l’apaise, il reprend place sa place. Un couple passe, ils se tiennent par la main, ils lui sourient. Tout à l’heure il pourra rentrer. Tout à l’heure il aura oublié. Tout à l’heure il sera dans une autre histoire, la sienne, une autre. Il sera.
Il s’est trompé. Aujourd’hui, peut-être avant. Peut-être cette nuit, quand il s’est éveillé, fou de douleur et d’angoisse, quand il l’a presque prise de force. Il était en sueur, épuisé, la tête pleine de ces histoires qu’il se fabrique pour que son malheur, sa mélancolie prennent du sens. Sa femme est une ombre sous le drap moite, il l’entend respirer, et il ne supporte pas cette vie qui sort de sa bouche, elle se moque de ses douleurs, de ses doutes. Il n’en peut plus de la savoir ailleurs, là dans ce sommeil qu’elle ne partage pas avec lui. Il sait qu’elle est avec un autre, il le sait, ou il veut, peu importe, le résultat est là.
Il aurait pu lui dire, mais il n’aurait pas trouvé les mots, et elle n’aurait rien voulu rien dire. Elle a un peu gémi quand il l’a pénétrée, un gémissement physique comme pour lui signifier qu’il n’est plus qu’une source de douleur. Elle a gardé la tête sur le côté, les lèvres un peu pincées, il n’avait éprouvé aucun plaisir si ce n’est celui de la forcer sans qu’elle ne puisse se plaindre
Il s’est peut-être trompé depuis toujours, depuis qu’il est apparu. Il est déjà dehors, il ne recule plus, il sort, il part. Il ne cherche plus à rester, parce qu’il doute, parce qu’il ne sait plus. Le hier, le ce matin, le tout à l’heure, la douleur, la peur et tous ces mélanges qui l’emplissent… Et le doute, plus fort que tout, le doute dont il ne sait plus s’il l’a quitté un seul jour. Il ne sait pas si ce qui vient de se passer a existé ou va venir. Il ne sait qu’une seule chose, c’est qu’il marche, il entend ses pas sur le gravier, le gravier de sa terrasse. Sa terrasse si blanche en été, si chaude, qu’on ne peut ouvrir complètement les yeux.
Il se souvient, ou ne sait plus. Alors il fabrique des images, elles sont si nettes, il ne peut les avoir inventées, et puis il y a ce gravier qui crisse qui produit le bruit d’une bouche pleine de cailloux. Une bouche pleine de caillou comme Démosthène, pour ne pas bégayer. Il se souvient de tout ce qu’il a lui, entendu, vu mais tout se mélange.
Il avait mal à la tête, il faisait chaud, si chaud qu’on espère la pluie. Il était entré dans le sous sol pour se mettre à l’abri, elle était là, à ranger des vieux habits. Elle en faisait des tas, par âge, et les empilait au sommet d’une étagère qui traversait tout le garage. Evidemment elle portait une jupe si courte qu’on finissait par oublier qu’elle ait pu exister. Il aimait ça. Elle ne le voyait pas et continuait ses allées et venues entre les tas et le sommet de l’étagère au ras du plafond. Pour y atteindre elle prenait un petit tabouret, mais comme elle était encore loin du sommet et qu’elle avait besoin de tasser les piles elle posait le pied droit en équilibre sur le dessus d’un vieux buffet et offrait ainsi une perspective encourageante même par une telle chaleur.
Jules se souvient de ses jambes elles étaient belles, longues, pas trop fines, comme il aimait. A simplement les regarder il devinait qu’elles étaient fraîches, surtout à l’intérieur là où la peau est si douce qu’on a le cœur qui s’accélère quand on l’effleure. Il est encore devant l’entrée et dehors contre son dos il sent la fournaise qui le pousse vers le frais qui le pousse vers elle. Elle ne l’entend pas toute concentrée sur ses allées et venues et il s’est approché d’elle sans bruit, comme un chat. Il se souvient, dehors il y a les grillons et les tondeuses et plus loin le grondement épuisé des semi-remorques qui peinent dans la montée. Lui depuis le début de l’après midi il ne sait pas que faire, il tourne et commence de multiples tâches qu’il ne parvient pas à achever, parce qu’il a chaud, qu’il a mal. Il s’est approché et sa main s’est posée sur le haut de la cuisse juste là où il sait qu’il trouvera le frais avant de remonter vers la chaleur, l’autre chaleur, celle qui fait peur chaque fois qu’on l’approche même quand ce n’est plus la première fois. Elle est en équilibre, ouverte comme un compas, elle vient d’entasser la dernière pile, il a laissé la main remonter tout doucement, effleurer le bord de la culotte juste où la couture est tendue par cette position de gymnaste. Il a senti comme un picotement au bas des reins, il a senti qu’elle ne le repoussera pas. Alors sa main est descendue, tout doucement, le long de la cuisse tendue, comme pour marquer son territoire, puis encore plus doucement presque sans contact, juste ce qu’il faut pour sentir que ça vibre elle est remontée vers les sommets vers ce carrefour des deux jambes bombées de tissu. Si peu de tissu, si peu, alors elle est passée, elle a touché, elle a caressé.
Puis elle est descendue, sans rien dire, elle s’est assise sur le buffet et l’a attiré tout contre elle entre ses jambes ouvertes. Il a peur, dehors il y a les enfants qui jouent les voisins qui peuvent entrer pour emprunter un outil. Il a peur mais il aime ça, il a plus mal à la tête, elle lui baisse le short, elle est prête comme s’il la caressait depuis des heures, il n’a pas besoin de lui enlever la culotte, il la tire simplement sur le côté et entre elle en jouissant. Elle le regarde sans déception se rajuste et retourne à ses tas d’habits en haussant les épaules. Il souffre et ne sait plus s’il l’a rêvé, s’il l’a voulu.
Jules doute. Il est mal avec ses souvenirs.
Tout est si étrange, si mélangé dans ce qui lui reste de raisons. Il cherche à retrouver le fil qui l’a conduit jusqu’à cette femme. Il souffre moins de la tête. Les images s’enchaînent. Il est au début de l’après midi, au plus fort de la chaleur. L’orage gronde, il s’approche. Il se voit. C’est une file d’attente. L’homme devant lui est anxieux. Il doit craindre l’orage ou c’est autre chose qui le rend si tendu. Jules s’impatiente, l’orage l’excite, il voudrait être au milieu des champs pour l’emmagasiner. L’homme devant lui ne cesse de se retourner en regardant sa montre. Leurs regards se croisent, la chaleur est à son apogée, la lumière a faibli, les nuages s’entrechoquent. Et soudain l’éclair. L’homme se crispe. Jules devine sa peur sur sa nuque, il se retourne brusquement, il a le regard terrorisé. Jules lui a saisi la main quand le deuxième éclair les a inondés de sa lumière blanche. Il voit dans son en dedans, il touche sa peur, elle est épaisse, la peur de l’orage, de cette femme que Jules devine derrière les yeux rougis, une femme qui s’offre au regard et Jules qui comprend, et l’autre qui pleure de l’intérieur, qui se déverse dans Jules…
L’orage s’éloigne, l’homme s’en est allé, il a retiré une petite somme d’argent au distributeur. Et Jules qui n’avance pas, il est si lourd du poids de l’autre qui est entré en lui avec toute sa douleur, avec tout le refus de cette histoire qui est en train de traverser Jules. L’homme est parti, il est loin, il n’est même plus un souvenir, le souvenir banal de celui qui était devant lui, tout à l’heure dans une simple file d’attente. Il n’existe plus. Et Jules qui souffre. Et Jules qui reste avec l’image d’une femme si belle, si belle pour un homme qui fait la queue devant un distributeur de billets. Et l’image de cette femme qui se grave dans le marbre des mémoires de Jules, une femme qu’il a serrée contre lui cette nuit, une femme à qui il a fait l’amour pour oublier, pour oublier l’autre, les autres. Et Jules qui ne sait pas, qui ne sait plus, qui sent le moite de ses mains lui faire comme une pellicule d’angoisse. Et cette femme qu’il ressent, comme un écho, il ira la rejoindre tout à l’heure, il faudra qu’il lui parle, il lui dira qu’il sait tout.
Jules ne s’est pas arrêté à la boulangerie, il veut rentrer le plus vite possible, il veut la serrer contre lui, lui parler de ses peurs.
Jules est entré chez cette femme. Cette femme ne l’a pas embrassé. Il se dit que c’est normal, peut-être. Depuis longtemps sa femme n’aime plus l’embrasser. Depuis, il cherche, et cette femme, la sienne, elle le regarde comme un étrange.
C’est cela, il a changé, encore. Elle ne l’embrasse plus, elle ne sait pas. Tout se mélange, c’est trouble. Du trouble dans sa tête et dans celle des autres. Il sent ses doigts qui se crispent au fond de la poche. Là, c’est grave, un peu plus que d’habitude. Elle prétend qu’elle n’est pas sa femme. Il entend les mots qu’elle échappe entre deux regards d’angoisse, dit qu’il s’est trompé, qu’il est malade et dangereux. Elle dit qu’elle va appeler. Il a un vertige, toiles d’araignées devant les yeux, il se frotte le regard, il se gratte la mémoire. Et pourtant elle n’a pas peur, il sait reconnaître la peur d’une femme, d’abord dans les yeux et puis les lèvres qui remuent, qui tremblent.
Il n’essaie pas de ne pas la croire, il cherche du vrai, du possible. Il a la clé, il a une clé, il est entré. La porte était ouverte mais il est entré. Il la sent cette clé entre ses doigts crispés, il voudrait la lui montrer comme un trophée. La clé, une clé, il s’entend dans sa tête, des mots qui défilent et le torturent, la : article défini, une : indéfini. Il a peur, la grammaire comme le miroir de son trouble. Et Jules voudrait lui dire, le lui dire, il n’a pas besoin de majuscule pour être défini, pour être propre. Jules, il rit, en dedans, je suis Jules, un jules, et le vertige toujours, et ses mains qui fouillent et elle qui le regarde. Il ne sait plus, il a tout perdu, une fois de plus, il cherche les définitions de lui-même. La tendresse, lui effleure le visage, elle accompagne souvent la peur, il attend Jules, il attend tout. Tout de cette femme qu’il connaît depuis l’éternité de cette fin d’après midi.
Elle lui demande de sortir, gentiment, comme un murmure de mer au loin, gentiment, il entend le mot, ses mains ne cherchent plus, sortir de chez elle, il ne comprend pas, chez elle, chez eux, ici. Il est entré, il était si bien à pousser cette porte.
Ce matin, il est parti et il a dit : « à ce soir, je prendrai le pain ». Comme d’habitude. Il le sait, il l’entend, ça fait comme un écho. Et puis il y a les toiles d’araignées devant les yeux, le regard qui se voile, le regard qui fait mal. Il n’a rien changé, il en est certain : « ce soir je prendrai le pain ». Il s’en souvient c’est une phrase qui lui fera un trou dans la tête si on la lui enlève. C’était ce matin. Ce matin d’aujourd’hui ou d’hier, ou d’ailleurs, il ne sait pas, le doute lui fait mal. Il se rappelle la pendule dans la cuisine, toujours dans le même sens. Il cherche, il a peur son regard fouille, la pendule, c’est elle qui lui dira. Il ne sait pas si elle a répondu, ou même si elle a répondu, si elle était là. Si elle était là, il redit cette phrase à voix haute, « si elle était là, si elle était là » et elle ne bouge pas, depuis, depuis, toujours ce mot pour que la tête lui fasse mal. Quand, depuis quand, il ne cherche pas, « si elle était là » il la regarde, elle n’a pas bougé.
Il ne s’est pas retourné comme autrefois pour la regarder lui sourire derrière le rideau. Autrefois, il préfère, depuis c’est trop dur, autrefois, c’est hier et puis demain aussi, s’il coupe le mot, il le peut, il le sait, une autre fois et on sera demain et elle n’aura plus peur, celle-ci, ou une autre. Il cherche, une autre fois, son sourire rassure. Le sien, il voudrait le voir. Il s’en veut, elle ne lui souriait peut-être plus, la peur qui monte, l’angoisse. Ce matin il était parti, elle ne souriait pas. C’est cela, il le sait, il le veut, il a tant besoin de comprendre. Il a si mal, si mal à la tête, il fronce les yeux, c’est le doute qui fait des rides dans les coins.
Ce matin il savait qu’il reviendrait, elle l’attendrait pour souper. Il apporterait le pain, il y en avait besoin pour le souper. Le pain, il l’avait oublié. C’est important le pain, très important, on n’oublie pas le pain quand on revient chez celle qu’on aime. C’est peut-être cela, elle lui en veut, il oublie toujours, sa fête, son anniversaire, mais jamais le pain. Ce doit être cela, elle ne comprend pas ce qui a pu se passer pour qu’il revienne les mains vides. Elle est en colère. Cette femme est en colère et elle veut le punir, c’est une femme qui n’aime pas qu’on oublie le pain, il aurait dû y penser. Le pain, les femmes, elles en mangent peu mais elles n’aiment pas qu’on l’oublie.
Il est là, il est entré, il ne sait pas, c’est déjà si loin la porte qui s’ouvre. Il est posé devant elle, elle le regarde. On dirait qu’elle ne comprend pas. Elle n’est plus en colère, il voit de la lumière dans ses yeux. Elle veut savoir comment il est entré il a pensé qu’elle plaisantait, qu’elle le taquinait.
Ça sentait bon, il avait faim, il y avait comme de l’apaisement dans l’air, alors il s’est approché pour l’embrasser. Elle a reculé en poussant un petit cri. Elle n’avait même pas peur, Jules le sait. Il a dit qu’il était fatigué, qu’il était désolé pour le pain qu’ils pourront se contenter de biscottes. C’est bon les biscottes on les croque, ça craque et on se regarde, c’est beau, c’est bon… Elle ne l’écoute pas, elle est belle à ne rien dire, et soudain ça fait comme un trou dans ce qu’il croit savoir d’elle. Il est vide, vide d’elle, sans mémoire, rien pour l’accrocher, rien pour l’exister.
Quand les autres sont arrivés il a compris ; quelque chose n’allait plus il y avait eu dérèglement quelque part. Les autres, ils étaient trois, deux ados dont un plutôt costaud et un petit morveux qui suçait son pouce. Il ne les connaissait pas, il ne les voyait même pas et se demandait pourquoi cette femme ne lui avait rien dit.
Le plus grand des trois, il l’avait vu plus jeune dans l’ombre, avait l’air très proche de cette femme. Il s’était posté devant elle comme un garde du corps et voilà qu’il le menaçait, lui donnant l’ordre de déguerpir et de laisser sa femme en paix. Sa femme, sa femme, ça claque comme une lanière de cuir, sa femme, Jules est fouetté, il a mal, si mal. Il est entré, c’était une femme, elle n’était à personne tout à l’heure, elle était dans sa tête, il s’en souvient, il le sait, il l’avait sentie, elle était dans sa vie. Jules, n’en peut plus de tous ces visages qui sont dans son rêve et qu’on lui vole quand il s’en approche. Il regarde l’autre, il le connaît, il le sait, ils se sont touchés déjà, il lui a donné un morceau de cette vie et maintenant il la veut toute pour lui. Il regarde l’autre, il le regarde et se souvient.
Ce matin un homme l’a touché, ce matin un homme lui a donné un morceau de lui, de sa vie, de son histoire, un homme, cet homme qui ne le reconnaît pas, ce matin
Ce matin il avait mal à la tête, surtout au moment de l’orage. Il avait souvent mal à la tête. Très mal, un mal dont il ne pouvait pas parler. Il était seul à en connaître l’origine. Une douleur qui l’isolait totalement des autres, une douleur qui lui faisait douter de tout. Il ne savait plus, il ne pouvait pas savoir. Cette femme, sa femme, la femme, une femme et cette douleur qui revenait. Douleur, souvenir.
Quand il était enfant elle ne le laissait que rarement en paix. Il ne se plaignait plus, personne ne comprenait, on disait qu’il était triste, qu’il n’allait pas bien, et souvent on disait, le pauvre, le pauvre dans un soupir.
Jules s’en souvient de ces soupirs, et des mains un peu moites qui s’attardent sur la tête : le pauvre, soupir, et c’est fini, sa douleur, le mystère de son regard de l’intérieur ont calmé la souffrance des autres. Il le sait, Jules qu’ils se sentent mieux à ne pas vouloir le comprendre.
Tous les docteurs l’avaient examiné ne trouvaient rien à dire. Ils l’interrogeaient : « et depuis quand tu as mal, depuis quand, depuis. Il ne savait pas, depuis quand, il ne voulait pas savoir, et puis il disait que c’était tout le temps comme ça et que ce n’était pas vraiment que cela lui faisait mal, en fait il ne savait pas ce que c’était la douleur, on lui disait, pourquoi tu fais cette tête : « tu as mal à la tête ? » Alors il s’était dit que c’était cela avoir mal à la tête. Il essayait d’expliquer. Les sensations étaient si bizarres, si anormales qu’il ne parvenait pas à trouver de mots suffisamment précis pour décrire ce qu’il éprouvait. Il avait parfois la sensation de rétrécir, ou de se séparer en plusieurs, de sortir de lui même. Un de ces médecins avait souri à l’évocation de ce symptôme. Il avait essayé de lui expliquer que c’était désagréable, comme s’il était le témoin d’une autre histoire. Il se voyait, il s’observait, s’étonnant même de ne pas se reconnaître. Il avait parlé de l’orage aussi, de toutes ces histoires qui lui entrent dans la tête à ce moment là.
Les crises s’étaient peu à peu espacées. Il avait cru que tout irait mieux, qu’il avait enfin trouvé la sérénité. Puis sa femme avait eu une liaison. Sa femme il s’en souvient, maintenant, elle est belle, elle était, il sait plus, c’est peut-être elle, il sait plus, ce n’est pas important. Elle le trompait depuis le début. Elle le trompait avec un de ses anciens amants. Elle le trompait avec une telle régularité, avec une telle application qu’il avait le sentiment d’être devenu l’amant Il doutait.
Les maux de têtes étaient revenus à ce moment là. Il avait découvert cette liaison par hasard et aujourd’hui il ne saurait dire comment. Il n’avait rien dit, il ne voulait pas l’entendre avouer ce qu’il savait déjà. Il ne voulait pas l’entendre nier, lui expliquer qu’il avait fabriqué toute cette histoire, comme toutes les autres. Comme celles qu’il fabriquait quand il était petit, quand il pleuvait. A cette époque c’était son père qui ne supportait plus ses délires. Il lui disait de se réveiller et de cesser ses sornettes. Mais lui il savait bien qu’il ne rêvait pas. Il savait bien que c’était les autres qui bougeaient le décor pour le tromper. Alors il se taisait de plus en plus et il laissait faire le miroir dans sa tête. Il n’avait rien dit, il était parti, il ne sait pas depuis quand, depuis encore, depuis ce mot qui l’accuse et il cherche : il était parti, ce matin, hier, il y a plus, autrefois, c’est difficile, il pleurait, il le sait, il a encore le goût des larmes. Il ne les regarde plus, il est retourné vers la porte, elle est ouverte.
Il est là sur la terrasse, la porte derrière lui. Elle le regarde s’éloigner. Il sait qu’il l’a aimée, elle ou une autre, peu importe, il a aimé. Il a aimé, il l’a aimée, une seule petite lettre entre les deux, c’est si proche. Elle ouvre de grands yeux. Elle a peur. Il le sait, il sent qu’elle a peur maintenant. Il sait reconnaître quand une femme a peur, ça fait comme un trou dans l’air. Elle ne plaisante pas, les enfants non plus, ni le plus grand qui la tient par la taille en serrant les mâchoires. Il se retourne encore, veut lui montrer la clé, lui dire encore une fois que ce n’est pas grave, qu’ils ne mangeront pas de pain ce soir. Mais il y a les autres, il ne les connaît pas, ils se sont ajoutés à l’histoire, ils ne les avaient pas prévus. Il a si mal à la tête. Il ne les connaît pas et le plus grand semble impatient de le voir s’éloigner.
Alors il s’est dit une nouvelle fois qu’il s’est peut-être trompé. Vraiment. A cause de sa tête. Il a si mal.
Ce matin ils sont bien, ils parlent d’eux, normalement, sans se contorsionner dans tous les sens. Ils se racontent leur rencontre, une fois de plus, rencontre romanesque à laquelle il est difficile de croire. Un homme seul, une femme qui cherche sa route ou l’inverse, ils ne le savent plus, ils en rient. Qui des deux était le plus perdu ? Lequel a posé le premier son regard sur l’autre et le premier mot qui est sorti, quel était t’il ? Comment était-il ? C’était un mot rond, un mot qui fait la bouche jolie, un de ces mots pour que les lèvres aient un sens. Pas de ces mots rasoirs qu’on entre dans l’en dedans. Ils se souviennent, c’était un mot bonjour, avec peut-être un sourire. Peut-être, ils n’en sont pas sûrs et savent que cela changera demain certainement, ou tout à l’heure, quand cette fraîcheur du matin paisible les aura abandonnés. Ils sont bien, ils en profitent.
Ce matin, Jules a dit à Lisa qu’il savait qu’ils se retrouveraient, il lui a dit que chaque nuit il s’était approché d’elle, chaque fois un peu plus. Et parfois il la touchait.
Alors ils se rapprochent l’un de l’autre. Il, elle. Doucement. Doucement ils cherchent le passage. Doucement ils cherchent à comprendre cette douleur qui les trouble lorsqu’ils s’éveillent. Cette douleur qui leur dit à l’un et à l’autre : « poursuivez, vous êtes si proches, rien ne vous éloigne oubliez, oubliez cet espace qu’on vous a imposé, continuez à être et vous naîtrez ».
Chaque nuit est une étape de plus, une étape vers la rencontre qui a toujours eu lieu, rencontre qui ne s’est jamais achevée.
Jules cherche Lisa. Lisa attend que Jules la devine. Et tous les deux ne se savent pas, ils ont du mal à déchiffrer le sens de ces images quand ils s’endorment, ces images qui forment une caresse d’air frais dans le sommeil. Parfois, il y a l’angoisse. Et si l’autre n’existait plus, si le voyage se terminait là, au début…
Jules quand il s’endort Il s’apaise. Il s’apaise enfin, il sent une présence pleine d’amours, une présence chaude et pétillante.
Lisa dans son sommeil est pleine d’impatience comme dans ses journées de poursuites.
Jules et Lisa, si loin l’un de l’autre. Quand la nuit tombe, à quelques espaces l’un de l’autre ils se trouvent, dans un sourire. Ils s’enserrent, ils s’embrassent, ils se sentent bien. Quand le jour se lève, ils ne peuvent le décrire. Ils se manquent et ne savent pas le dire. Il faudrait plus, encore plus.
Jules et Lisa, deux prénoms qui s’emmêlent, qui se répondent et les L qui leur font des ailes et Jules qui se prolongent en Lisa, doucement, tout doucement, leurs mains se touchent, plumes légères.
Au lendemain de l’orage les médecins ont examiné Jules et Lisa. Les mères ont tout ignoré. On n’a jamais su ce qui s’était passé dans les deux couveuses. Peut-être une décharge électrique d’une intensité exceptionnelle. Quelque chose qui brûle et laisse des traces. Comme un coup de foudre
Jules est comme une batterie qu’on aurait trop chargée. Quand le docteur a posé le stéthoscope sur la poitrine nue du nouveau né, ça a fait comme une secousse.
Lisa ne parvient pas à s’éveiller, on dirait qu’elle est plongée dans un coma pour les touts petits, un coma pour prématuré. Lisa a comme un sourire aux lèvres.
Dans les journaux, on a parlé de l’orage comme d’un phénomène très rare mais somme toute scientifiquement explicable. Dans son article le journaliste prétend que ce genre d’intempéries n’est pas rare dans les régions polaires. On parle alors d’orage magnétique et tout se dérègle les objets comme les vivants. Il dit aussi de l’orage qu’il s’agit d’une des manifestations des forces naturelles des plus mystérieuses et des plus inquiétantes.
Tout a été vite oublié par les autres. Jules et Lisa ont grandi. Ils ont grandi loin l’un de l’autre, mais n’ont pas oublié. Chaque nuit au moment de s’endormir, il y a comme un écho, l’écho de l’orage qui les poursuit.
Ils ne se sont jamais retrouvés, la ville n’est pas grande pourtant. Chaque nuit au moment de s’endormir, Lisa appelle Jules et Jules ne l’entend pas. Il n’entend pas cette voix qui ne prononce aucun des mots que tous connaissent, elle l’appelle dans un cri intérieur, un cri qui dit qu’elle est seule et qu’elle a mal, si mal. Chaque nuit Jules s’endort avec le même rêve, un rêve qu’il ne peut jamais raconter, comme si en parler avec des mots, le transformerait, l’éliminerait. Jules se tait, définitivement, il attend, il attend de poursuivre le chemin que lui indique ce rêve.
Au lendemain de l’orage les médecins ont examiné Jules et Lisa. Les mères ont tout ignoré. On n’a jamais su ce qui s’était passé dans les deux couveuses. Peut-être une décharge électrique d’une intensité exceptionnelle. Quelque chose qui brûle et laisse des traces. Comme un coup de foudre
Jules est comme une batterie qu’on aurait trop chargée. Quand le docteur a posé le stéthoscope sur la poitrine nue du nouveau né, ça a fait comme une secousse.
Lisa ne parvient pas à s’éveiller, on dirait qu’elle est plongée dans un coma pour les touts petits, un coma pour prématuré. Lisa a comme un sourire aux lèvres.
Dans les journaux, on a parlé de l’orage comme d’un phénomène très rare mais somme toute scientifiquement explicable. Dans son article le journaliste prétend que ce genre d’intempéries n’est pas rare dans les régions polaires. On parle alors d’orage magnétique et tout se dérègle les objets comme les vivants. Il dit aussi de l’orage qu’il s’agit d’une des manifestations des forces naturelles des plus mystérieuses et des plus inquiétantes.
Tout a été vite oublié par les autres. Jules et Lisa ont grandi. Ils ont grandi loin l’un de l’autre, mais n’ont pas oublié. Chaque nuit au moment de s’endormir, il y a comme un écho, l’écho de l’orage qui les poursuit.
Ils ne se sont jamais retrouvés, la ville n’est pas grande pourtant. Chaque nuit au moment de s’endormir, Lisa appelle Jules et Jules ne l’entend pas. Il n’entend pas cette voix qui ne prononce aucun des mots que tous connaissent, elle l’appelle dans un cri intérieur, un cri qui dit qu’elle est seule et qu’elle a mal, si mal. Chaque nuit Jules s’endort avec le même rêve, un rêve qu’il ne peut jamais raconter, comme si en parler avec des mots, le transformerait, l’éliminerait. Jules se tait, définitivement, il attend, il attend de poursuivre le chemin que lui indique ce rêve.
Pour son anniversaire Lisa est seule. Elle se souvient : sa mère pose le gâteau sur la table. Ce n’est presque plus un gâteau, c’est une œuvre architecturale, un monument, une cathédrale. Rose a passé la matinée à le confectionner avec amour. Rose en a à revendre de l’amour. De l’amour pour sa Lisa, de l’amour qui déborde tant qu’elle lui en tartine des tonnes tous les jours. Elle n’attend rien d’autre en retour : un sourire, un seul, le sourire de celle qui se délecte d’avoir plongé les doigts dans la crème chantilly. Lisa n’en peut plus de ces étalages, de ces gentillesses à répétition comme si sa mère avait besoin de l’éternité pour se faire pardonner une faute de jeunesse. Lisa aurait voulu autre chose. Même aujourd’hui, son anniversaire elle l’aurait aimé sans ce stupide gâteau juste bon à faire s’extasier une première communiante. Et Rose qui voudrait tant qu’elles soient heureux ensembles. Elle le voudrait tant qu’elle s’est défoulée sur le chocolat. Le gâteau en est crépi de plusieurs couches et Lisa n’aime pas le chocolat. Elle ne l’aime plus. Lisa n’aime rien de ce que les autres s’entêtent à considérer comme des signes évidents de bonheur. Elle n’aime pas les fêtes non plus, surtout les fêtes qui sont pour elle. Elle est triste, désespérée quand les autres chantent leur bonheur construit. Elle est triste, d’une tristesse si profonde qu’elle s’exprime sans la moindre larme, c’est une tristesse sèche. Alors Rose pleure pour elle. Rose pleure pour deux.
Lisa est partie. Elle est partie sans terminer le gâteau. Le sac était prêt, Rose ne l’a pas retenue. Personne ne retient Lisa. Elle dit qu’elle écrira, elle sera plus heureuse ainsi.
Aujourd’hui Lisa a peur. L’orage lui fait comme un vide à l’intérieur. Un vide avec un cri qui l’habite, cri qui vient de loin, qui vient du passé. Lisa depuis qu’elle a quitté sa ville, elle se ride de l’en dedans, elle ne se contrôle plus. Son corps ne réagit qu’aux seules secousses d’une nature qui s’affole. Aussi loin qu’elle se souvienne, elle a peur de ces déchaînements de vent, de pluie, de tonnerre.
Sa mère lui a expliqué. Sa mère ! Une ressemblance qu’on recherche derrière un sourire et puis le vide, le rien, le « j’en veux plus de cette mère chagrin, de cette mère désespoir ». Lisa a douté très jeune, elle a douté de la noirceur de ses cheveux et de sa peau si mate. Quelque chose ne va pas avec la pâleur de sa mère et la blondeur de celui qu’on lui a raconté comme son père. C’est un accident, un effet du hasard. C’est si compliqué la génétique. Mais Lisa s’en moque des chromosomes, elle doute. Elle doute de tout depuis toujours. Et puis il y a ces rêves qui lui fabriquent d’autres histoires, les rêves d’une nuit si longue, d’une autre nuit et maman qui ne vient pas. Maman, un corps qui dort à quelques mètres de l’orage qui lui emplit la tête. Un souvenir, une incrustation quand les nuits se font plus chaudes, plus lourdes, quand l’angoisse est en suspension, dans l’air, quand on l’inspire à pleins poumons, qu’on s’en intoxique. Lisa a peur de ces nuits là. Petite, elle a peur, et elle appelle ; elle appelle maman et celle qui vient ne ressemble pas à une maman, c’est une femme qui aime et elle en pleure. C’est Rose, une maman enfant, si jeune pour souffrir, pour s’inquiéter. Elle le sait Lisa, elle le sent quand elle serre dans ses bras, elle sent le contact qui réchauffe, elle sent les larmes qu’on retient. Elle sent cet étau de l’intérieur qui presse fort, à en tirer des larmes de sel qui coulent sur les mâchoires serrées.
Alors Lisa a douté, elle n’a jamais posé de questions. Lisa n’est pas curieuse, Lisa ne veut pas savoir. Lisa sent. Quand elle sera sûre elle lui dira.
Ce soir il y a l’orage et Lisa est seule. Sa mère est loin, si loin, là-bas de l’autre côté, derrière l’horizon, cette ligne de lumière flottante qui apparaît quand on a mal aux yeux de trop les fermer. Il y a l’orage et cette femme enfant qui essaie de l’aimer.
Elle est en sueur. Son corps est lourd. Elle a du mal à l’accepter. Elle ne sait pas où poser les mains de peur qu’elles ne se collent. Ce qu’il lui faudrait, c’est un homme. Un homme, un rude, un dur, un homme qui l’ouvre, qui l’écarte, qui lui mette son sexe, là où elle est si chaude. Lisa est moite de désir et de peur. Il faut un homme qui souffle, qui gémisse, qui couvre le bruit des flammes du ciel en l’éperonnant. Elle ne peut pas sortir, elle a peur, sinon elle irait dans un de ces bars qu’elle connaît bien, un de ces bars où un regard suffit pour que les corps s’emboîtent. Elle est une habituée. Mais aujourd’hui il y a l’orage qui la rend si fragile. Aujourd’hui elle est une petite fille. Elle va appeler le voisin du deuxième. C’est une brute, un vigile aux sourcils épais comme des balais brosses. Elle a souvent recours à ses services pendant les chaleurs estivales. Elle décroche le combiné : « c’est l’orage, il faut venir, c’est l’orage, j’ai peur ». En moins de trois minutes, il est là, la porte est ouverte, il est en sueur, il vient de faire des exercices. Il aime soigner son corps, faire jouer les muscles. Lisa a peur, elle lui fait signe. Il faut qu’il s’approche, vite. Il est assis au bord du lit. Elle ne dit rien, elle a le souffle court et déjà sa main a saisi le membre. Il est dur, rassurant, elle le tire. Il est sur elle et la pénètre avec force. On croirait qu’il poursuit ses exercices. Elle a mal dans ses entrailles. Il est trop grand, elle sent le bout de son sexe qui la frappe. Elle agrippe les fesses à pleine mains, bien musclées les fesses, tout est musclé, cet homme est un muscle, un amas de viande luisante, qui s’agite au dessus d’elle. Il grogne comme elle le veut, il couvre l’orage.
Je poursuis la publication de mon roman, avec aujourd’hui un très long chapitre…
Jules est fatigué. Il y a la vie qui lui fait mal, elle est pesante. Les autres le voient, il passe. Il est une ombre qui glisse. Les regards se taisent, n’osent pas. Jules est dans la souffrance, il en est un élément. Il y a cette boule qui navigue de l’abdomen à la gorge et cette envie de pleurer quand rien n’y prépare. Jules est une erreur, une erreur sur toute la ligne.
Jules n’aurait pas besoin de vivre, ça ne sert plus à rien. C’est trop compliqué. Le temps passe et il s’enfonce. Et parfois Jules crie, Jules hurle, il est mal dans son corps qui lui pèse. Jules a rêvé Lisa, un matin. C’était un matin pluie, et il l’a rêvée. Elle, une main qui le frôle. Elle, une odeur, une odeur de peau. Jules rêve Lisa, il sait qu’elle existe. Il l’entend, c’est comme un souffle, Jules rêve, Lisa est là, elle est en vie, il faut la trouver. Il cherche et les autres ne l’aident pas. Les autres, ils ne l’existent plus. Il est effacé, aspiré, il est dans le ventre d’un trou noir. Et ce matin, il rêve, alors il veut sortir. Il veut s’en sortir, c’est Lisa qui le dit. Elle appelle. Elle est là, quelque part derrière ses yeux. Elle est là, elle attend, elle l’attend depuis toujours, depuis l’orage.
Enfant, Jules s’était inventé un don. Il voulait offrir une montre à sa mère, une montre pour sa fête, il en rêvait. Il n’avait pas d’idées sur le modèle à choisir. Il préférait les montres avec des aiguilles plutôt que ces nouvelles machines à quartz. Les aiguilles, elles bougent, elles vivent, il passe souvent de longues minutes à observer la grande aiguille de la pendule de la cuisine. Il se sent puissant quand son regard est capable de capter l’infime mouvement, l’imperceptible frémissement. Il aime ces moments un peu creux, un peu sirupeux compris entre un presque et un déjà. Il aime ces moments où il est capable de percevoir des mouvements que d’autres ignorent.
Toutes les choses bougent, tous les objets vivent, il en est persuadé. Alors il observe et attend les yeux dans un vide qu’il est le seul à remplir, et quand les autres, ceux qui sont là pour dire ce qui est bien, le surprennent dans ces attitudes prostrées, ils le semoncent, lui conseillent de se réveiller, de devenir un autre, un comme tout le monde. Un qu’on ne remarque pas. Sa mère, si belle qu’il en a peur, le secoue et lui ne dit rien, il est ailleurs. Elle ne comprend pas le plaisir qu’il peut avoir à fixer un cadran. Il voudrait pouvoir lui expliquer qu’il cherche à voir les aiguilles des heures bouger. Il la fixe à s’en faire mal au regard.
Ce qu’il voudrait par dessus tout, ce dont il rêve Jules, c’est voir la terre tourner. Il aimerait aller jusqu’à un bord, un endroit rempli d’horizon où il pourrait s’asseoir et attendre. Pour voir, pour sentir. Parfois il calcule la vitesse, il se bourre la tête de ces nombres à vertiges qui le transportent dans des zones où comprendre rime avec souffrance. Et il ne comprend pas pourquoi il ne la voit pas tourner : quarante mille kilomètres de circonférence en vingt quatre heures, ça devrait se sentir. Alors il cherche, il attend que cela vienne. Et toujours rien. Il interroge les adultes, ceux qui doivent savoir, pour rassurer, et les réponses sont pleines de vides autant qu’il est empli d’angoisses. On lui sert toujours les mêmes rengaines, la lune, le soleil, les étoiles qu’il suffit d’observer et qui ne sont jamais à la même place. Mais lui ça ne lui suffit pas, il ne veut pas comprendre, il veut voir, il veut voir le déplacement, il veut être comme au bord du manège. Il veut voir sa mère en face de lui, à droite, à gauche et puis derrière. Quand il fait du manège, il y pense tout le temps.
Un jour il y est presque parvenu. Un jour d’amour comme il en a peu connu. Un jour où sa pompe à tendresse tournait à plein régime. C’était après les cours, il était étudiant en géographie, il avait choisi cette discipline parce qu’elle étudie du vrai. Ce jour là, quand il était sorti, il avait bien senti l’inhabituelle limpidité de l’air. Et le silence, inconvenant pour une ville de milieu d’après midi, un silence d’attente, un souffle qu’on retient avant la joie, qui bientôt explosera.
C’était un soir de novembre, il était seul comme souvent. Devant lui, quand il est sorti du tram, une femme d’âge mûr. Elle pourrait être une sœur aînée, presque une mère, mais il ne veut pas y penser, il est déjà dans une autre histoire, avec elle, il est bien à la suivre, à rester dans son sillage. Elle a fait tout le voyage sur un siège en face du sien. Par deux fois leurs pieds se sont touchés, facile avec les secousses, à chaque fois il a frémi comme s’il était tombé dans ses bras. Elle est devant, à quelques centimètres, il sent son corps qui laisse comme une trace, comme une histoire. Son corps est simple, il n’est pas enluminé de toutes ces formes académiques après lesquelles toutes courent. C’est un corps qui vit, on sent le sang qui circule. Jules ne la quitte pas des yeux, il devine qu’elle a plein d’histoires, qu’elle est une histoire à elle seule, il veut en être. Elle a des cernes sous les yeux. Elle n’a pas besoin de sourire, ni de parler. Il sait qu’elle est douce, qu’elle est sereine. Il l’a suivie sans discrétion, puis s’est approché d’elle au moment où elle entrait dans son immeuble rue de la Montat.
Elle n’est pas étonnée, ni effrayée. Il le savait, elle l’attendait, elle doit être si belle à regarder dormir. Elle pourra l’aider plus que toutes les autres, toutes celles qui jouent à ne pas le vivre. Elle s’est retournée avec un sourire.
Vous voulez quelque chose, jeune homme ?
Madame, vous savez depuis toujours je voudrais ressentir comment ça fait quand on sent la terre qui tourne, je voudrais voir savoir comment ça fait et je sais que pour y parvenir il faut être deux, enfin je crois, … Et je ne sais pas mais je sens que c’est avec vous que je vais y arriver.
Je ne comprends rien à ce que vous me dites !
Quand je vous ai vue, ça m’a fait comme un courant d’air frais et je… je sais…je sens… je suis certain que c’est avec vous que je vais y arriver.
Je ne comprends pas ce que vous racontez ! Suivez-moi vous m’expliquerez plus tranquillement chez moi.
Et Jules est monté dans l’ascenseur avec cette femme. Il lui a parlé le temps d’un trajet de cinq étages, de tout, de ses mémoires de l’orage, de la vie qui lui échappe, des autres qui ne comprennent pas qu’il s’ennuie au milieu d’eux. Elle est proche de lui, la cabine de l’ascenseur est pleine d’autres odeurs. Les odeurs d’une journée entière qui a défilé de bas en haut. Leurs corps se touchent. Quand la machine a stoppé son ascension, elle a tendu la main pour pousser la porte. Lui aussi. Et leurs doigts se sont effleurés, doucement. Le temps d’un éclair, des images. Sa main s’attarde. Leurs yeux se croisent. Il est ému. Elle est seule. Sa fille est à Paris, elle a eu le temps de lui expliquer dans la traversée du couloir qui mène à son entrée. Elle est seule, son souffle s’est accéléré. Il lui a pris la tête entre les mains, tout doucement, comme pour transporter un globe de cristal, délicatement. Et ses lèvres l’ont effleurée, presque pas de contact, une promesse et le reste qui suit, leurs corps sont impatients. Elle est petite, elle a la tête contre sa poitrine. Il l’a entendue pleurer, tout doucement.
Elle parle de sa fille. Elle est si seule sa fille, si seule elle le lui dit, elle le répète. Elle lui dit aussi que sa fille est jolie, elle le répète : « ma fille elle est jolie, elle est si jolie, si jolie ». Mais elle est partie sa fille, elle est partie, là bas, elle la désigne du regard, si loin, si loin. On sent que c’est loin ce loin, là-bas, si loin là-bas dans cette ville pour les autres.
Lisa. Lisa est à Paris. A Paris, elle le dit une nouvelle fois comme pour la rapprocher. Lisa, elle aurait voulu l’aimer. Elle dit ce prénom avec de l’amour. Jules ne l’écoute plus, il boit ses paroles. Lisa qu’il entend vivre dans les larmes de cette femme. Et ses yeux qui en disent plus. Lisa. Jules est contre elle. Timides, ils se regardent, elle veut le voir, elle a peur d’elle, du corps qu’elle ne veut plus accepter. Et lui qui l’aime, qui la caresse et ses yeux qui se ferment, les lèvres qui bougent, signe de respiration. Et la terre qui avance, qui tourne, c’est la vitesse. Il se serre contre elle. Elle est douce comme une sensation de paysage après l’orage. Et Lisa qu’on devine entre eux comme un voile.
Elle s’appelait Rose. Elle avait voulu le revoir. Jules ne comprenait pas ce qui l’attirait dans cette femme sans couleurs. Ses amis couraient après d’impossibles amours vrais.
Leur histoire aurait duré quelques mois…Ou un peu moins, ou pas du tout, peut-être le simple temps d’un trajet en bus, quelques secondes d’effleurements : il ne sait pas, elle non plus, c’était comme un temps circulaire ou les « demain je t’attends » sont des « je me souviens d’hier, la première fois ».
Jules se souvient. Il marche et il se souvient. Elle l’attendait chaque jour, ils allaient chez elle. Elle l’écoute. Il lui parle du noir, du trou qu’il a dans la tête et elle ne lui répond que si peu, juste ce qu’il faut pour qu’il y ait de la vie entre eux. Il la touche à peine. Ce qu’il aime par dessus tout c’est que leurs doigts se frôlent. On aurait pu croire, qu’ils se cherchaient, qu’ils auraient voulu plus, qu’il ait fallu plus. Ils hésitaient. Elle lui préparait à manger et le regardait se nourrir. Elle prétextait un régime pour ses rondeurs que Jules n’observait même pas. Jules il lui disait qu’elle était bien ainsi, qu’elle était vivante partout. Il lui expliquait qu’il ne comprenait rien aux galbes, aux jambes fuselées, aux seins rebondis. C’était comme en poésie, ce qui l’attirait, c’était le relâché, ce qui sortait de l’ordinaire des décomptes de vers et il lui répétait cette phrase de Ferré : « les poètes qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leurs comptes de pieds ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes ». « Même chose pour les femmes, celles qui ont recours à leur balance pour savoir si elles ont leur compte de tendresse ne sont pas des femmes à aimer, ce sont des bouchères… » Elle souriait de ces gentillesses d’adolescent qui s’essaie à Rimbaud et il convenait que sa comparaison était osée sinon exagérée. Mais sil avait du plaisir à lui montrer qu’il peut exister d’autres règles que celles des magazines glacés des salles d’attente. C’était rare qu’on lui parle ainsi. Il y avait bien sa fille dont elle parlait souvent comme d’une déchirure. Sa fille, à Paris, c’est si loin. Elle l’évoque avec une larme au fond des yeux, comme une absence qui fait mal.
Sa fille elle s’appelait Lisa. Elle était partie le jour de son anniversaire, à seize ans. Elle s’en souvient comme d’un hier qui n’en finit pas de s’infiltrer dans son réservoir à chagrins. C’était un anniversaire pas comme les autres. Elle explique à Jules qui n’en revient pas d’un tel hasard. Cette fille que sa mère pleure est comme lui une fille bissextile, un anniversaire tous les quatre ans. Rose lui parle de Lisa et Lisa vit dans les yeux de Rose et Jules aime Lisa parce que Rose lui explique qu’elle l’a mise au monde une nuit d’orage. Un orage en février. Et Jules qui ne lui dit plus rien quand elle lui parle de Lisa qui a peur dès que le tonnerre gronde. Rose baisse les yeux quand il dit qu’il aime l’orage et elle disparaît dans un songe quand il évoque sa mère qui ne l’écoute jamais quand il parle de son amour des éclairs.
Sa mère, la Paulette comme disent les autres. Jules parle de Paulette à Rose, elles ne se connaissent pas. Jules se souvient des paroles de Paulette. De Paulette qui lui parle de Lisa, cette petite du même âge que lui, née le même jour, tout le monde en parlait à la maternité, on dit même qu’ils avaient dormi ensemble, si petit vous vous rendez compte. Alors quand il est triste, quand il a plein de gris dans sa tête, elle se moque, elle le taquine « va donc retrouver ta Lisa ». Mais Jules ne sait pas, ne comprend pas.
Jules baisse les yeux, c’est le dernier soir avec Rose Ce soir, il a compris, il a trouvé le chemin vers Lisa. Jules aime Lisa.
Lisa quand elle s’endort, il y a comme un trou dans sa tête, un trou dans son histoire. Elle cherche. Elle a mal. C’est sa mère. Elle nourrit sa souffrance. Sa mère, comme une question, comme un doute. Elle n’y croit pas, plus, ce n’est pas elle, impossible, il n’y a rien qui l’attache, elle a perdu le fil.
L’orage l’effraie, l’orage comme une secousse dans le cerveau. Sa mère parlait de l’orage, avec des flammes dans les yeux. Et la peur lui entre dans la tête, la folie si proche, là juste derrière le regard qui se souvient. Sa mère lui a parlé de la naissance, peut-être la sienne, une nuit terrible, une nuit de février. Il y a la neige qui s’accumule, elle tombe par vagues, couches après couches. Et le silence prend toute la place. La neige comme une douceur, comme une mère qui se prépare. Et le tonnerre gronde, frappe comme une punition.
Lisa ne croit plus à cette histoire. Une histoire de cette femme qui ne joue même plus à être sa mère. Elle n’y croit plus. Elle n’a plus la force. Elle pleure.
Elle pleure et pourtant elle vient de faire l’amour. Elle aimerait trouver un autre verbe d’action pour accompagner l’amour plutôt que cet ignoble verbe faire qui se marie avec tant de compléments sans émotions, faire la vaisselle, faire le marché, faire son devoir, faire sa toilette. Faire l’amour ça abîme la tendresse, ça détruit le geste. Elle a cherché dans les dictionnaires, mais rien pour lui donner l’émotion, rien que des mots viandes qui suintent l’obscène. Copuler, s’accoupler, baiser, elle n’en veut pas, ça lui fait mal quand elle les dit, ça laisse comme un mauvais goût dans la bouche, un peu fauve, si loin du parfum de l’amour.
Elle a choisi de ne plus compromettre ce mot. Elle le dit seul, sans artifices, sans emballages. Les autres sourient quand elle dit : « j’amoure ». Ils sourient mais ils l’aiment. Comme celui de ce soir, il est bien, il l’a aimée, et maintenant il la regarde qui pleure. C’est un beau gosse comme on en voit dans les magazines, soigneusement mal rasé et les dents blanches. Il y a cinq minutes, il était encore en elle. Pour la quatrième fois, appliqué, méthodique. On aurait cru qu’il passait un examen ou le permis de conduire. Elle avait joui, bien sûr, bruyamment et sans difficultés. Difficile de s’en priver avec un tel outil dans le bas ventre et des yeux aussi verts. Mais maintenant elle pleure Lisa.
Elle pleure, comme à chaque fois, comme à chaque orgasme. Ça lui fait comme une décharge électrique. Elle voit la même image, subliminale comme disent les publicitaires. Un bébé : il pleure, il crie, il a peur. Il est proche, elle le sent, contre sa joue, elle sent son souffle, un souffle neuf. Et puis il y a l’orage, elle l’entend, elle tremble, se recroqueville. Elle ne veut pas se retrouver seule.
La première fois elle n’y a pas attaché d’importance. Faut dire que c’était tellement bon avec l’autre, au dessus d’elle. La première fois, elle s’en souvient pour le vide que ça laisse quand on pense que c’est fini. C’était un vieux pour les yeux de son âge. Il l’avait draguée sans vergogne, sans pudeur, armé d’un cartable et de longues mains fines. Il avait proposé de monter boire un verre, sourire humide au coin des lèvres. Elle était derrière lui dans l’escalier, petite fille qui suit son bourreau d’un soir. A peine le cartable jeté au milieu du couloir, elle s’était retrouvée sur un vieux canapé de velours, les cuisses poissées de sang, les yeux pleins de larmes. Et l’autre le pantalon roulé aux chevilles, en boule, ridicule, fier de sa nouvelle victime. Il faisait lourd, si lourd, dans l’air et dans les corps. Lisa se souvient avec un frisson, un premier éclair est entré dans la pénombre de la pièce. Elle l’a d’abord vu, l’autre, elle a vu son sexe flasque et piteux, morceau de chair satisfaite, puis un visage d’enfant, comme un flash, un sursaut.
Lisa pleure. Doucement, comme souvent. Elle pleure sur sa solitude, pleure sur cette vie qu’elle ne parvient pas à apprivoiser. Sauvage, depuis toujours. On dit d’elle quand on la voit, quand elle n’est pas entre deux retards, qu’elle est une rebelle, qu’elle n’accepte rien, aucune contrainte. Plus petite, on la disait effrontée, insolente. On disait d’elle qu’elle ne tenait pas en place, qu’elle était montée sur ressorts, branchée sur cent mille volts. Aujourd’hui les quelques rides qu’elle a prises lui donnent droit à d’autres qualificatifs.
Lisa aime l’amour. Beaucoup. Le physique surtout, celui qui tord les corps, qui invente des cris d’ailleurs. Elle s’y jette comme une affamée, comme une boulimique du sexe. Elle s’y oublie et le temps d’un cocktail de jambes elle n’est plus la Lisa qui pleure le soir, si seule, si souffrante. Elle aime quand on la prend brusquement sans un mot, alors elle gémit. Elle aime qu’on lui saisisse la crinière, elle aime sentir ses amants qui s’essoufflent à la satisfaire.
Ses amants, elle ne leur parle pas, ils n’en valent pas la peine. Ce qu’elle veut, c’est leur sexe, elle le veut tout, tout de suite. Elle veut en sentir la douceur, la douceur de cette peau si fine qu’on la croirait fabriquée.
Mais ce soir, Lisa pleure, elle est seule et n’en peut plus de ces nuits avec le même rêve. Elle n’en peut plus de ces réveils, toujours les mêmes, en sueur, en peur. Elle voudrait savoir ce qui est imprimé dans sa boîte noire, ce que sa mère n’a pas eu le temps de lui dire. Elle ne se souvient que de la dernière fois, elle lui a demandé quel était son secret, le secret.
L’éclair, l’orage, la peur, elle n’en peut plus. Ce soir elle sait qu’elle doit partir, pour trouver, pour comprendre, elle partira à Saint Etienne, cette ville où les autres, où tant d’autres disent qu’ils ne veulent pas revenir. Elle va partir, elle y est née, c’était en février. Il faisait beau pour la saison, si chaud lui a dit sa mère la dernière fois. Il faut qu’elle y retourne, c’est simple, maintenant elle le sait. Elle en a besoin, il faut qu’elle explique les terreurs quand la lumière s’éteint.
Demain elle partira. Paris c’est terminé, elle ne veut plus courir, ne veut plus attendre. Elle partira demain. C’est un futur tout simple. Le travail, elle en a plus besoin, elle a mis de l’argent de côté. Elle n’aime pas le luxe sauf pour les draps. Il faut qu’ils soient en soie, surtout quand on lui « fait l’amour », quand on l’aime.
Elle partira pour ne plus être seule. Elle sait qu’elle trouvera, qu’elle le trouvera. Il y sera, il existera quelque part à attendre qu’elle revienne. Elle le sait, il y a quelque part, ailleurs, quelqu’un qui l’aimera, qui ne pourra que l’aimer. Sa mère est là-bas. Elle ne l’a pas revue depuis si longtemps. Elle s’est habituée à son absence, mais ne s’est jamais résigné à son manque d’existence. Il y a un déficit de vie qu’elle doit combler pour comprendre. Elle se souvient de rares moments de tendresse, une main dans les cheveux, comme un peigne si doux. Elle est contre une fenêtre. Tout est humide, le carreau est froid, dehors une pluie fine qui ne cesse plus. Sa mère est derrière, elle sent son souffle contre sa nuque. Elles attendent, toutes les deux. C’est un mois de novembre parmi les pires dont elle se souvienne, elles attendent et ne savent plus ce qu’elles espèrent derrière la vitre. Le temps s’enfuit. Elles l’entendent, derrière elles, accroché au mur du salon sur une vieille pendule d’héritage. Elle a la tête contre le ventre de sa mère. Un ventre un peu bombé, comme une invitation aux caresses. Ce soir elle pleure, mais elle sent le chaud, derrière elle, vers le cou là où la peau est si fine. C’est comme un baiser. Elle voudrait tant comprendre.
Et à chaque fois il faut recommencer, Jules le sait. Il faut repartir de zéro en serrant les dents, accepter que rien ne fonctionne comme il le voudrait.
Jules est seul et il ne comprend pas.
Jules interroge le monde. Et le monde ne répond pas. Le monde a oublié Jules. Les autres continuent de vivre. Jules observe autour de lui les autres, le monde. Il s’interroge, il interroge. Le monde a changé. Ce n’est déjà plus une question. Jules est englouti : que s’est-il passé ? Tout ne va pas à la même vitesse : les questions que l’on pose, les réponses que l’on attend. Jules comprend : les autres passent et pensent et lui reste, là, tout petit, grain de sable. L’orage est passé, il s’éloigne. Jules est immobile, les bras qui pendent au bord du corps, la tête emplie de toutes ces histoires qui ont traversé.
Jules se souvient de son maître d’école qui expliquait l’immensité de l’univers. C’était fascinant : il comparait la terre à un grain de sable. Il précisait même : « un petit grain de sable » … Le soleil était une orange. Une orange qu’il sortait du fond de son cartable. Elle était lumineuse. C’est peut-être cela qui l’éblouissait le plus, l’orange brillait. Lui ne mangeait que des oranges fripées, la peau ternie par des séjours prolongés dans la cuisine surchauffée.
Jules n’est plus le même, il est autre. Jules est dans le monde qui l’absorbe, qui le digère et lui ne peut rien. Il se tait et continue. Jules est dans le monde qui l’entoure. Il est dedans et il attend. Il attend les prochains orages. Jules aime l’orage. Personne ne comprend et à chaque colère du ciel il est puni d’être bien, d’être heureux. Alors le monde des autres le gomme, l’efface. C’est fini, il n’existe pas, pas de traces, pas d’histoires. Les autres le voient comme un détail. Un infime détail.
Jules se souvient. Il sentait les secondes pénétrer en lui, elles se répandaient, fourmis qui ont découvert le passage. Il les sentait, les voyait, les entendait. Elles débutaient leur vie dans un monde mécanique puis disparaissaient, sautaient du cadran, s’échappaient et le pénétraient comme de petites vrilles. Il leur en voulait de le faire tant souffrir. Il leur en voulait de s’additionner, de s’agglutiner par grappes charnues. Il aurait voulu qu’elles soient légères mais elles étaient pesantes, oppressantes, elles occupaient tout son temps.
Parfois il passait de longues minutes à les observer, à les interroger. Il tentait de saisir l’instant où elles se matérialisent, cet instant si bref, cet instant sublime qui se situe entre le passé et le futur. Il essayait de les vivre entièrement, l’une après l’autre. Il aurait voulu éprouver la sensation du temps qui passe, qui coule mais n’y parvenait pas. Il aurait voulu apprivoiser cet espace qui doit bien exister quelque part entre deux unités. Il n’admettait pas d’être impuissant et de ne pas maîtriser la course folle, la course en avant.
C’était un demi-soir où il attendait. C’était un de ces moments qu’on ne peut définir, qui hésite, entre bleu et noir, instant fragile où tout peut basculer avec un simple sourire. Il attendait. Attendre, il savait. Il ne savait faire que cela, attendre. Il n’attendait rien ou si peu, qu’il ne se souvenait plus quand il avait commencé. Il attendait mécaniquement, dans l’espoir qu’il se passe quelque chose, dans l’espoir qu’il participe au voyage.
Pour tuer le temps il le regardait passer. Il aimait ces moments de rien où il parvenait à percevoir son existence. Il comparait le trajet de sa trotteuse avec celui qu’effectuait celle de la pendule en formica. Une pendule de cuisine, un peu bleue, en plein centre du mur le plus vide. Une pendule à la géométrie arrondie pour faire moderne ou sport. Quand il avait commencé, elles en étaient au même point, sur le six. Il les suivait du regard, comme deux coureurs à la cadence réglée. Tout avait bien commencé. Les premiers tours se déroulaient sans problèmes. C’est à partir du dixième tour que la trotteuse de sa montre pourtant plus fine, plus légère, plus suisse en fait, montra les premiers signes de fatigue. Jusqu’au six tout allait bien, elle déroulait parfaitement sa foulée. C’est dans la remontée vers le douze qu’elle a commencé à perdre un peu de terrain. Oh, pas grand chose ! La pendule en formica était en tête d’une toute petite seconde. Le plus inquiétant c’est que malgré la descente elle n’a jamais pu combler son retard et au bout d’une heure la pendule annonçait fièrement 19 h 02 tandis que sa montre n’en était qu’à 19 h 00. Elle s’était laissé distancer de deux minutes : énorme sur un tel parcours qu’elle connaissait parfaitement. Un parcours qu’elle avait déjà accompli des milliers de fois. Il y avait certainement un problème.
La pendule en formica ne pouvait être digne de confiance, elle avait toujours fait preuve de fantaisie. C’était une pendule de cuisine après tout ! Elle était faite pour annoncer les repas, elle était destinée à rythmer les déglutitions de soupes chaudes. Elle ne pouvait s’habituer à attendre. Le silence ne lui convenait pas, et elle accélérait sûrement à l’approche des premiers sons de fourchettes.
C’était une pendule qui avait appartenu à sa famille. Elle était l’objet qui lui rappelait le plus sa mère. Aujourd’hui il l’observait d’un air menaçant. Il avait commencé par la secouer. Un geste machinal, un besoin kinesthésique, c’est ce que lui aurait expliqué un psychologue. Il avait ce besoin constant de toucher, de palper, de tâter. Quand il devait acheter une voiture, qu’elle soit neuve ou d’occasion, il ne pouvait s’empêcher d’en frapper violemment les pneus à grands coups de pieds. Ridicule. Ridicule mais indispensable. Il fallait bien que les objets comprennent qu’il était le maître, le seul, l’unique.
Il remplacerait cette antiquité et achèterait une pendule au mécanisme plus fiable. Il en avait repéré une sur un catalogue, elle était d’une telle précision que l’annonce prétendait qu’elle était réglée pour plus d’un million d’années. Plus d’un million d’années, il se sentirait enfin en sécurité absolue grâce à un tel objet. Il la commanderait et renouvellerait l’expérience : si sa montre persistait à prendre du retard dans les côtes, alors les Suisses l’entendront !
Lisa est en retard. Trente ans que cela dure. Prévue pour la fin janvier elle est arrivée à la mi-février. Tous s’en souviennent, à cause de l’orage exceptionnel à cette période de l’année. Sa mère le lui a tellement raconté. Quand elle ferme les yeux elle croit voir les éclairs à travers les vitres de la maternité. Rose se lève, elle a peur, elle appelle parce que son bébé n’est pas là. On le lui a pris tout à l’heure il est dans la nurserie avec tous les autres.
Aujourd’hui comme tous les jours Lisa court pour attraper le bus. Le PC comme on dit dans le quartier et dans le tout Paris du transport, la petite ceinture. Elle le prend porte de Brancion. Il est bondé. Elle ne regarde même plus sa montre, elle attend. Elle attend que le retard augmente. Elle sait que porte de Saint-Cloud son compte sera à découvert de quelques minutes supplémentaires. Ces minutes qui s’empilent chaque jour, elle ne les compte plus. Elles s’accumulent par petits paquets. Au début elle n’y prêtait pas garde. Ce n’était rien, rien que du temps qui passe un peu vite.
Désormais quand elle rentre le soir, qu’elle éclaire le petit couloir sombre, son premier geste est de s’approcher du miroir. Elle observe, elle se scrute. Il y a quelques années, quand les paquets de minutes accumulés dans les bus de banlieues étaient encore de taille raisonnable elle n’hésitait pas à s’avancer vers son reflet, jusqu’à l’effleurer. Aujourd’hui elle s’éloigne, elle ne veut pas voir les marques de ce temps qui bousculent le visage.
Elle est si fatiguée de cette course qu’elle n’en finit plus de perdre. Chaque matin elle se dit qu’aujourd’hui sera meilleur et puis tout recommence, comme avant, comme au début.
Elle a tout essayé, elle s’est soignée, est même allée voir un psychanalyste. Il n’a pas compris ce qu’elle racontait. Elle lui disait sa peur du noir de la nuit, de l’orage et lui parlait d’une mère, d’une autre mère qu’elle aurait voulu avoir. Elle lui avait parlé de sa naissance qu’on lui avait tant racontée. Il ne l’écoutait plus, il comptait. Elle avait perdu quinze jours. Il fallait qu’elle les rattrape, pour que sa mère lui pardonne cette souffrance supplémentaire. Elle se souvient, sa mère qui la presse, qui lui demande de se dépêcher, tous les jours, comme une obsession : « tu vas encore être en retard ! » Comme toujours.
Mais elle, elle veut prendre le temps, elle veut prendre le temps de déguster, de saliver. Le temps, elle aime quand il bat en elle comme un autre cœur, elle aime quand il est bien au chaud au fond de son corps. Elle veut rester là les yeux fermés à se dire que c’est ça la vie, que chaque jour est un merci. On explose d’un bonheur tout simple, on est vivant on est là au milieu des autres. Les autres qui ont un cœur qui bat. Lisa aime la bataille qu’elle livre contre le temps. Elle sait qu’elle va perdre. Il l’aura par surprise, lui laissera croire jusqu’au dernier moment que la victoire est proche pour mieux l’achever au dernier moment. Et quand elle sera prête, presque en avance, il deviendra ce cruel ennemi qui vous fabrique de l’imprévu parfois, du stress le plus souvent.
Elle est prête à sept heures quinze, mais au dernier moment elle est saisie d’une angoisse, un réflexe qui l’invite à retourner en arrière, vérifier si elle n’a rien oublié.
Elle fait le tour des pièces, se coiffe, se casse un ongle, file un bas. Il est sept heures trente. Tout est allé si vite, ce petit quart d’heure vient de lui échapper il s’est consommé tout seul, à son insu, en traître. Elle ne remportera jamais la victoire. Il restera toujours un objet, un de ces fichus objets qui la narguera au dernier moment et lui dira : « regarde-moi bien Lisa, regarde où je suis, tu ne t’y attendais pas, je sais que tu m’imaginais ailleurs, certainement dans un autre alignement, tu vois j’ai bougé et je sais que tu ne pourras pas supporter ».
Tout pourrait être simple s’il n’y avait ces objets. Elle les soupçonne d’être vivants, en cachette quand elle n’est plus là…
Et tous les matins la même histoire se répète, les quinze minutes d’avance fondent comme neige au soleil. Elle va devoir courir, comme une désespérée. Et Chronos se déchaîne, sort le grand jeu : les clés qu’elle va chercher, l’ascenseur coincé par les garnements du septième, la petite vieille au cabas qui obstrue la porte d’entrée, le passant qui lui réclame l’heure. L’heure bien sûr, l’heure qui passe et elle qui reste là le bras en l’air à chercher cette montre qu’elle n’a pas mise.
Alors, elle court, en dedans comme au dehors, elle court, elle a peur et elle pleure. Elle sait qu’elle n’aura pas le temps, plus le temps, que tout est fini depuis le jour où sa mère lui a dit pour la première fois de se dépêcher. Elle sait qu’un jour viendra où elle sera complètement avalée, digéré, tout ira si vite qu’elle ne pourra que se laisser saisir et emporter de l’autre côté sur cette autre rive où les objets vous laissent en paix et se contentent de vivre dans la plus sereine des inactivités.
Aujourd’hui elle a franchi le pas, elle sait que demain elle ne portera plus de montre. C’est inutile, elle a compris. Elle a compris que les aiguilles ne connaissent aucune limitation dès lors qu’elles ont décidé de l’essouffler. Soixante secondes par minutes disent les mathématiques, mais elle sait bien qu’il leur arrive parfois de dépasser le cent vingt, voire de frôler le cent cinquante. Elle le sait bien mais ne s’en confie à personne : qui la croirait ? Alors elle a décidé d’abandonner ces engins qui ne lui apportent que des angoisses. Elle ne se fiera qu’à son instinct, ses habitudes, elle cherchera ses repères, et si elle ne les trouve pas elle accélèrera. Comme ça elle vaincra, elle surprendra tout le monde et le soir quand elle retrouvera ses objets ils auront la surprise de constater qu’elle est à l’heure et peut-être ils ne se déplaceront plus.
Mais Lisa n’a pas prévu l’infernale conspiration des cadrans. A quartz, à balancier, mécaniques, solaires, électronique, à chaque regard qu’elle porte autour d’elle elle comprend que sa montre n’est pas seule coupable. Tout ce qui peut mesurer le défilement du temps suit la même symphonie.
Et Jules doute. Il doute de tout, du réel qui l’entoure, des autres qui passent. Et cette question qui lui revient, comme un refrain, cette question que posait son professeur de philosophie au commencement de chaque cours : « et si nous n’étions que le rêve d’un papillon ». Un papillon, comme un songe, furtif, qui passe devant les yeux. Et si c’était vrai, si tout tenait dans le rêve d’un cerveau de la dimension d’une tête d’épingle. Tout lui paraît incongru, posé là sans raisons évidentes, il cherche le vrai, ce dont il ne pourra jamais douter. Il y a le soleil qui se lève, ça fait comme un début à cette histoire, à l’histoire, au rêve…Et toujours le papillon derrière chaque certitude. Jules doute : il n’y rien, rien dont il ne puisse avoir la preuve, rien à qui il puisse dire : « regarde-moi chose, objet, regarde-moi vivant et existe moi… »
La preuve, quelle preuve ont dit les autres ? Les autres : des vivants qu’il rencontre chaque jour, qu’il voit, qu’il retient pour le lendemain, pour toutes les prochaines fois où ils lui diront : « ça va Jules, ça va depuis hier, depuis tout à l’heure, depuis toujours ». Et Jules qui ne les croit pas parce qu’il doute, parce qu’il cherche comment c’est fait le vrai, parce qu’il est persuadé que chaque nuit il y a des mondes qui se fabriquent, d’autres mondes avec d’autres Jules qui cherchent, qui attendent, qui doutent.
Il en est sûr parce qu’il le fait lui-même, chaque nuit. Il sait que ces mondes existent quelque part, ailleurs, entre ses rêves et ceux d’un papillon. Alors il se dit qu’il n’y a pas de raisons de croire l’un plus que l’autre. Quand Jules rêve à cette femme qu’il aime, il dit qu’il rêve mais il sait que cette femme existe, qu’elle est dans un vivant ailleurs, il sait qu’elle n’est pas plus fabriquée que lui. C’est peut-être elle qui rêve, elle qui l’existe, elle est peut-être le papillon qui passe devant les yeux, et qui pose un songe comme une goutte de miel au creux de son histoire.
Tout est si compliqué quand on ferme les yeux, il y a les lumières, en boule, qui roulent de droite à gauche, et qui changent de direction quand on s’appuie sur les tempes. Tout est si compliqué et on parle si peu. Le « j’ai bien dormi » n’existe pas dans le langage de Jules, il ne sait quand il a dormi, il ne sait qui a dormi.
Il a mal à la tête de se poser des questions qui se cognent au mur de ce qu’il croit être son ignorance. Il doute Jules, il doute de tout et même de ses doutes, il veut bien croire au possible, se dire que le vrai est tout près, là, et qu’il n’y a rien à dire, pas de questions, des certitudes, c’est tout. Ce serait bien, si c’était ainsi, tout droit avec personne en travers, le temps qui coule comme un fil qui se déroule.
Le temps : chaque fois qu’il dit ce mot Jules hésite, c’est si complexe un mot comme celui-ci, un mot qui va avec les nuages, le soleil, les pendules, un mot qui accompagne la pluie et les rides, un mot qui ne va jamais seul, toujours à s’adjoindre des adjectifs météorologiques, toujours à accompagner des verbes pour vieillir, des verbes pour mourir. Jules est persuadé que ce n’est pas un hasard que le mot soit le même pour désigner la vie qui fait mal quand elle passe et le ciel qui s’agite chaque matin. Lui, il sait que le temps, quand il est à l’orage, quand il est mauvais ça lui trouble son temps à vieillir, son temps machine à fabriquer des secondes pour ajouter à sa série. Il sait, mais il ne peut pas expliquer et encore moins comprendre.
Alors il ne dit rien Jules. Et il fait des choses que personne ne pourrait comprendre parce qu’elles semblent inutiles, les autres ils aiment quand c’est rentable, quand on peut raconter aux autres ce qu’on a vu, entendu et compris.
Parfois Jules il regarde les autres qui dorment. Et il aime ça Jules les autres qui dorment, surtout quand il s’agit d’une fille. Quand il trouve une fille, quand elle accepte parfois d’aller dans un lit avec lui, il attend le moment où il la verra dormir. Il est persuadé qu’alors il se passera quelque chose, qu’il n’en sera pas exclu. Il en a passé des mi- nuits à observer, à attendre le sommeil de quelques belles, jusqu’à espérer qu’il se passe quelque chose, un malaise, un questionnement. Parfois ça marche, mais souvent rien, comme une bête à contempler, étendue de chair, inerte, à peine soulevée d’une inspiration.
Une nuit, c’était en Juillet, il a vu. Elle n’était pas belle comme les autres, elle n’était pas celle dont les chasseurs de femme aiment à se vanter, elle n’était pas celle qu’on couche sur papier glacé pour montrer aux légionnaires de passage. Elle n’était pas belle, elle était autre, il n’y avait rien à dire de son corps, de cette enveloppe à laquelle on passe tant d’énergie, c’était un corps en attente d’amour. Elle était de celle qu’on ne drague pas parce que ce mot est mécanique, qu’il ressemble trop à racler, elle était de celle avec qui on vit dès qu’on la rencontre. Une histoire, une force, une beauté qui ne perd pas de temps à utiliser de mots.
Il l’avait rencontrée sortant d’une pharmacie, les larmes aux yeux. Leurs regards s’étaient arrêtés, avaient abandonné les nuisances environnantes. Elle pleurait, il le voyait, il savait déjà et elle l’écoutait lui dire qu’elle était triste et qu’elle ne s’en cacherait pas. Il faisait lourd, elle était triste.
Elle était triste, il ne saurait jamais pourquoi, c’était une histoire de l’ailleurs, en dehors d’eux et il l’aimait déjà avec sa douleur. Il lui avait effleuré la joue du revers de la main, comme pour sécher ses larmes, elle avait penché la tête dans un geste de merci. Il lui avait proposé un verre, une menthe fraîche, bleue pour que ça frissonne dans le corps. Il lui avait parlé de cette journée qui s’étouffait dans une fin d’après-midi ridicule, lui avait dit qu’aujourd’hui était effaçable jusqu’à cet instant où il l’avait vue, comme une tâche de vrai sur le convenu de l’été.
Il en avait marre de cette journée, du soleil de la ville où tous sourient béatement parce qu’il paraît que ça sent les vacances. Il en avait marre de ces hommes de l’été qui étirent les jambes sur les terrasses, lunettes sur le front pour croire que tout va bien, que demain ils auront du sable au fond des espadrilles et de la crème solaire agglutinée entre les orteils. Lui il s’en fout, il veut qu’il se passe autre chose qu’une accumulation stupide de vivants volés au rêve.
Quand il l’a vue, il a su qu’il lui faudrait douter, elle sortait, tâche de gris avec des larmes au milieu du multicolore des estivants sédentaires. Elle boit sa menthe en reniflant et n’a encore rien dit. Elle est heureuse. Il lui dit, et voudrait qu’elle ne réponde jamais, qu’elle laisse faire ses yeux. Plusieurs fois leurs doigts se sont touchés, puis leurs jambes sous la table. Les autres sont étirés, pâtures solaires, eux sont à l’ombre, à l’intérieur dans un bar à l’automne éternel, ils se sont regroupés, rassemblés autour du rien, autour d’un bonheur si simple. Doucement il lui dit qu’il a envie de la tenir dans ses bras, de la serrer, de l’embrasser, de l’aimer, ce soir, cette nuit, demain, toujours, jamais, nul ne sait. Elle ne s’étonne pas, leurs effleurements sont plus insistants.
Seuls au monde, autour d’eux comme une bulle, comme une gangue de froid. Ils sont bien, un bonheur facile, il la prend par la taille, elle est petite. Elle pose sa tête contre son épaule, la chaleur les oublie et les autres aussi.
Ils vont chez lui. Elle le regarde ouvrir une bouteille de vin blanc, désespéré dans chacun de ses gestes, comme s’il cherchait à retenir des larmes. Elle le lui dit : « on dirait que tu vas pleurer, qu’est ce qui te rend si triste ? »
La bouteille est ouverte, le vin est bon, il est fruité, c’est un vin qui réjouit. Elle sourit. Il lui explique, sa vie, le doute, il lui dit qu’il hésite, les larmes, la joie, c’est si proche. Il ne sait pas ce qu’il vaut mieux. Il est bien dans les deux, il a la gorge qui se serre. La joie ou la douleur ça améliore l’ordinaire du visage.
Il lui dit qu’il l’a trouvée belle, tout à l’heure, belle à pleurer, sortant de ce lieu où l’on répare les souffrances. Il ne lui demande rien, il ne veut rien savoir.
Elle ne veut pas mentir à toutes ses presque questions, et elle se lève, boit une demi-goulée. Elle est debout, là, tout contre lui, il sent toute cette vie dans son corps comme un bouquet de palpitations. Il l’écoute vivre, il l’aime déjà et le lui dit, elle lui caresse la nuque, il pleure, c’est bien, c’est bon. Il a envie d’elle, le lui dit presque discrètement, déçu d’être obligé de passer par des mots, déçu que ça se fasse comme ça, qu’il n’ait pas réussi à émettre quelque chose de nouveau, de neuf pour qu’elle le suive, qu’elle l’aime si fort.
Elle est immobile. Il lui caresse les paupières, les joues, le creux des épaules. Il cherche tous ces lieux que les autres oublient, négligent. Elle frémit, elle veut qu’il entre en elle, elle a envie de lui, le lui dit très fort. Il l’entend, et s’entend lui répondre qu’elle est belle. Elle sourit à pleines dents pour lui montrer qu’elle a compris qu’il est un autre, qu’il ne fera jamais rien normalement. Ils font l’amour plusieurs fois. Elle s’endort. Elle s’endort et Jules est là pour la regarder pour saisir le magnifique moment où elle entre dans ce mystère qu’il ne comprend pas.
Jules est triste, comme souvent, après de l’amour, comme souvent après de la vie à deux, à plusieurs, avec des sourires, avec des corps et des caresses sur les peaux qui se touchent et se parlent. Il dit qu’il est triste parce que c’est le mot qui lui vient, parce que c’est le mot qu’on propose pour définir l’état dans lequel il se trouve, là, maintenant.
Alors Jules, se dit que c’est le mot qui va le mieux, triste ça va bien avec « gorge nouée », avec « regard vide et gris », il le prend en enduit toutes ses paroles et ses regards aussi. Les deux doivent aller ensemble…
Jules se souvient de tous ces lendemains qu’il attendait, avec l’espoir qu’ils signifient autre chose qu’un jour qui commence. Il se souvient de toutes ces femmes qui l’ont quitté sans l’avoir accepté, sans avoir compris ce qui pourrait les retenir. Toutes ces femmes qui ne comprennent pas l’orage, qui se ferment aux premiers grondements et lui qui s’ouvre, qui attend que le premier éclair frappe.
Aujourd’hui il n’a pas de mémoire, il a bien plus, il a Lisa. Elle est là quelque part, il ne se souvient pas mais sait qu’elle existe. Elle est derrière un de ces murs auxquels il se heurte toutes les nuits quand il cherche le passage.
Lisa, elle n’existe pas, elle est une ombre qui attend que son soleil la rappelle. Lisa comme une ombre de midi, quand il fait si chaud qu’on économise le moindre geste, pour faire des réserves quand le soleil nous laisse enfin en paix.
C’est avec elle que tout a commencé. C’est avec elle qu’il a connu son premier orage. Il a un fragment d’elle au fond de lui. Il le lui a pris il y a longtemps. Il se souvient, quand il s’endort, quand le temps est lourd, quand les corps sont moites, elle est là, il l’entend, elle s’approche. Ça fait comme une pluie légère, une pluie timide qui hésite à fabriquer de la flaque. Il ferme les yeux et le noir de derrière est adouci par les couleurs qui entrent, des couleurs qui le caressent, qui lui disent de s’endormir. Quand il s’assoupit, quand il a enfin trouvé le passage, qu’il sait être arrivé au pied du dernier mur, il entend le bruit de cette mécanique, une machine qui rugit, une voix d’homme qui s’éloigne.
Et puis quand il s’enfonce encore plus profond, dans le sommeil, c’est une voix frêle, douce comme une litanie qui lui caresse les tempes. C’est une voix qui tremble, qui pleure, qui appelle.
Jules en a marre de ces épuisants voyages nocturnes. Ils se terminent toujours au même endroit, c’est un lieu gris, il le sait, il le sent, mais le matin c’est fini, il n’y a plus rien, il est seul. Il faudrait qu’il en parle, il faudrait qu’il raconte, qu’on lui tienne la main un soir d’orage. Il faudrait que tout cela cesse, il faudrait qu’il puisse vivre comme les autres.
Jules est comme dans un rêve. Il y a tout à l’heure, ce qui s’est passé, il se souvient. Et Jules doute. Et là, il est seul à se poser les mêmes questions, celles de l’existence, celles du vrai auquel on croit si fort parce que les autres en font partie. Mais Jules il doute de plus en plus. Depuis qu’il est né il y a ces moments où rien ne fonctionne. Il doute, il ne sait pas si c’est lui qui est déréglé ou si c’est les autres. Il a cette sensation très pénible de vivre une autre histoire de la regarder de l’extérieur avec les yeux d’un témoin.
Il est un zappé, il est un écran sur lequel les autres, font défiler une suite d’histoires qui ne le concernent pas. Il passe de l’un à l’autre et quand on le rejette lorsqu’il comprend qu’il est un inconnu il ne se met plus en colère et n’est même plus surpris. Il a fini par s’habituer, par se dire que la vie c’est ça, ce zapping, ce passage d’un monde à l’autre. Il est comme un acteur qui passe d’un personnage à l’autre. A chaque fois il se sent bien, c’est nouveau, le regard des autres lui permet d’exister au moins pour un court instant. Et puis il faut passer à autre chose, un autre rôle.
Il se dit aussi que l’existence c’est peut-être mieux ainsi, une addition, une accumulation hétéroclite de petits bouts, de tranches de vie. Sa seule erreur est de s’attacher de trop vouloir en profiter, jusqu’au bout même quand le rideau est baissé.
Jules aimait l’orage. Quand les premiers éclairs embrasaient le ciel, il sortait et attendait. Les premières gouttes étaient les meilleures. Chaudes, garnies d’odeurs, quand elles le touchaient, il frémissait.
Aux premiers grondements de tonnerre, il frissonnait. Il ne savait plus où donner des sens. Il aurait voulu s’inventer une partie du corps qui puisse voir, sentir, entendre et toucher. Tout en même temps. Il aurait voulu être le prolongement de cette terre qui le soutenait. Et rester nu, sous la pluie battante, sentir l’eau du ciel contre sa peau, en voyage vers le sol.
Mais il ne fallait pas, il y avait les autres. Il y avait la peur. Il y avait ceux de derrière les carreaux. Ils ne supportaient l’eau que lorsqu’elle circule dans des tuyaux, qu’elle se mélange aux savons aux odeurs inventées. Ils l’auraient cru fou, définitivement.
Ce soir Jules se souvient de tous ces soirs d’été. Sa mère, Paulette, la Paulette comme l’appelait les voisins, qui hurlait quand il s’échappait. Elle ne l’entendait pas expliquer qu’il aimait quand les nuages roulent, qu’ils se rencontrent, se heurtent à pleine vitesse.
Il se souvient de l’herbe. Il s’y roulait, juste avant la pluie, quand elle attend, quand elle s’apprête à recevoir des armées de gouttes. C’était une herbe coupante, recroquevillée, comme un tapis avant le combat. Il se couchait et fermait les yeux. Alors « son père » le ramenait à la maison. Sans gifles, ni remontrances, pire que cela, avec le regard désabusé de celui qui n’y peut rien, qui ne peut pas se battre et qui ne dit rien. « Son père », Jules essaie une fois de plus de prononcer ce mot : père, et rien qui ne se passe. Il essaie autre chose, son père, mon père, toujours rien, un mot sans chair, un mot sans rien, un mot mort pour les autres, pour ceux qui parleront de lui, un jour, comme de celui qui était sans père. Il y avait bien cet homme qui soupirait quand leurs regards se croisaient, cet homme qui ne le détestait pas, cet homme qui ne l’ignorait pas, mais qui ne le comprenait pas. Il n’avait pas de père, il n’en avait un que le temps d’un éclair, le temps d’un orage, un père pour le lancer dans cette vie qui ne voulait pas de lui.
Jules est seul. Quand il est seul, il ne fait rien d’autre que se souvenir et attendre. Il se souvient des autres, toujours en avance, il se souvient des reproches de ses maîtres. La lenteur est un désastre dans un monde où il faut toujours avoir fini pour espérer autre chose. Aussi loin qu’il se souvienne, Jules aime s’attarder sur le début. Il aime quand tout commence, il aime les préparatifs, les avant projets. Dès qu’il entre en action il est saisi de nostalgie. La peur de finir, la peur d’être au bout, de ne plus rien commencer.
Les autres, Jules pense qu’ils ont peur, peur de rater, ils se pressent d’aller voir ailleurs. Jules ne veut pas s’éloigner. Il veut prendre le temps. Il veut savourer le merveilleux instant où tout est comme ces premières gouttes de pluie qui vont à la rencontre du sol d’été. Après, quand tout est trempé, quand tout est devenu une bouillie indéfinissable il n’éprouve que lassitude ou angoisse.
Quand il était enfant, le médecin blâmait sa mère : « il ne se développe pas assez rapidement, il est en retard pour son âge ! ». Ces reproches loin de l’effrayer ou de le vexer le laissaient indifférent. Il éprouvait une certaine fierté se jugeant inspiré à prendre le temps de ne pas se métamorphoser en grand dadais boutonneux en partance vers le bout, vers la fin.
Mais aujourd’hui, on ne dit pas qu’il fait plus jeune que son âge, on prétend qu’il est pâlot, distant, bizarre même.
Ce soir il marche depuis deux heures déjà. Tout à l’heure, sa vie a basculé, une fois de plus. Tout à l’heure est survenue une nouvelle erreur de son existence. Il s’est trompé, on l’a trompé, il ne sait pas. C’est sans importance, le résultat est identique.
C’est une erreur, alors il marche vers quelque part, en silence, parce qu’il est seul et qu’il regarde le ciel. Le ciel ne ment pas.
Il se souvient de cette fois où sa mère ne l’a pas reconnu. C’était sa mère, il le pensait, le voulait, il l’avait choisi à cet instant. Elle l’a chassé, parce qu’elle avait peur, qu’elle ne comprenait pas qui il était, « une erreur, une erreur » disait-elle, « vous êtes une erreur ». Alors il était parti, sans insister, parce que c’est ça l’existence. On vit, on passe, on revient, on se trompe parfois. Il se dit souvent que ce qui lui arrive n’est pas extraordinaire. Il est inutile qu’il s’étonne. Ça lui arrive. C’est ainsi, il est inutile de se battre. Et il part, il recommence, chaque fois.
Sa mère ? Quelle importance, un souvenir d’elle, si faible, une plaque de brouillard collé au reste de la mémoire. Sa mère, une mère, il cherche comment accompagner ce mot devenu absurde quand il oublie que le sourire est aussi une terminaison pour la grammaire de la tendresse. Sa mère, une mère, maman, une femme qu’il voit et elle est elle. Elle est celle qu’il choisit aujourd’hui et ces yeux le lui disent, je veux être ton fils pour t’entendre ne me dire rien, pas grand-chose, ou alors du si simple, comme une caresse qui effleure la joue.
Sa mère une fois, ou d’autres, il ne sait pas ne se rappelle pas. Les images deviennent visage. Une fille, comme on dit quand on est avec les autres. Une fille, elle est jolie. Jolie, c’est bon de dire ce mot. C’est comme un sourire qu’on fabrique avec la voix et il s’envole jusqu’aux regards et la fille le regarde, elle est ronde, son regard est rond, on lui dit qu’elle est étonnée, ou qu’elle a peur, parce que Jules il sourit, et il dit : « tu es jolie, je te serre contre moi et je respire tes cheveux, comme du foin, je me roule dans ton odeur de fille jolie » et la fille est partie, elle aime pas le mot joli, pas quand il est dit par Jules, elle le digère mal et Jules le comprend.
Plein de filles à qui il a dit son amour, son amour de l’instant, il les connaît, il les a dans la tête, c’est comme ça, ils s’approchent d’elles et il a les yeux qui leur ouvrent tout son en dedans. Mais les filles, les jeunes, les jolies, celles qu’ils voient comme des mères parce qu’elles ont moins peur, elles le repoussent, gentiment, du regard qu’elles ne lui offrent pas, elles ne le voient même pas, elles continuent, et gardent tout cette beauté pour d’autres histoires, pour d’autres aventures.
Jules ne s’y retrouve plus dans ses souvenirs. C’est comme un puzzle. Plusieurs milliers de pièces : on agite, on manipule, on remue et chaque essai pour retrouver le sens se termine par un échec. Jules déteste les puzzles. Il déteste tout ce qu’il faut classer, trier, regrouper par catégories.
Jules aime ce qui dérange l’ordre des autres. Jules aime ce qui n’a ni début, ni fin.
Jules aime ce qu’il appelle la beauté du désordre poétique. Les objets sont heureux des espaces qu’on leur laisse. Jules aime les objets quand ils vivent, quand ils sont libérés des contraintes du rangement où la seule règle admise est la perpendicularité.
Jules a mal à la mémoire. Depuis le plus jeune âge, il essaie de trouver le fil, remonter au début, là où tout a commencé. Il cherche l’endroit mystérieux, magique où la première histoire s’est enregistrée : son histoire, le commencement de son histoire. Il essaie de se frayer un passage. Parfois il trouve des voies, rencontre des obstacles, parfois des chemins dégagés et c’est comme un courant d’air frais qui lui entre dans la tête. C’est comme quand on vit, on sent qu’on y est, là dans le vrai, dans le souffle d’un cœur qui bat, si fort, si beau.
Le plus fréquemment c’est aux murs qu’il se heurte, les hauts murs dont il ne distingue pas la cime. Alors dans son demi-sommeil, il recule, il revient, perd le fil et s’endort avec l’espoir d’une issue, d’une réponse, dans un rêve. Et chaque matin c’est la même chose, c’est une pagaille effrayante, pas de logique, pas de bout, pas de commencement : il n’y comprend rien : comme s’ils étaient plusieurs à rêver aux carrefours de plusieurs vies.
Jules n’a pas de mémoire, il en a plusieurs. Elles s’ajoutent et se mélangent. Elles ne lui appartiennent pas, il les a empruntées à d’autres. Toujours au même moment, toujours à cause de l’orage. Il essaie de le croire, il y a tant de choses dans sa boîte à images, tant de traces laissées par d’autres vies. Certains appellent cela les rêves, ces histoires qui s’invitent la nuit. Jules ne croit plus à cet imaginaire-là, il est sûr que ce qui arrive dans sa tête c’est de l’existence, c’est de la vie qui s’est imprimée. Elle est entrée là chez lui au contact des autres. Jules est tellement seul. Quand les autres le touchent quand il y a de l’orage ça fait comme une décharge. Les autres se vident, ils se vident en lui. Jules a de la place. Il a tellement d’espace à offrir. Jules ne veut pas croire aux rêves qui se fabriquent dans l’inconscient. Ce qu’il voit Jules quand il dort, quand il ferme les yeux, quand il attend, ce qu’il voit, c’est du vrai, avec des gens qui se parlent, avec des cris, des pleurs, des sourires. Il ne parle pas de ses certitudes, il n’en parle pas parce qu’il sait déjà qu’on le prendra pour un malade, pour un fou, pour un de ces originaux qui veut qu’on le remarque. Il n’en parle pas et n’en a pas besoin, c’est plus simple comme cela, il se dit que ce qu’il croit, n’est pas plus absurde, n’est pas plus improbable sur le plan scientifique que cette histoire de rêves. Et puis l’orage, les orages c’est toujours du vrai, c’est rarement dans un rêve parce que ça réveille, parce qu’on le regarde les yeux grands ouverts avec les poings qui se serrent et les lèvres qui se pincent.
L’orage comme un rythme. L’orage avec la lumière venue de nulle part avec le bruit, le grondement, qu’on compte. Le premier orage, il ne s’en souvient pas mais quand il cherche, dans toutes ses mauvaises nuits, il le sent, il le sait, il l’entend, il est derrière ; derrière ce bout où il bute tant et qui lui remonte d’un quelque part, et Jules commence ses phrases, presque toutes par je me souviens. C’est un rite.
Les orages, Jules en a connu tant. L’orage et les autres qui lui entrent dans la tête au premier coup de tonnerre
Les autres, comme des parasites. Comme des insectes qui pénètrent le bois, c’est la nuit qu’ils s’éveillent, alors ça grince, ça craque et on sent l’angoisse qui serre les gorges sèches.
Et ça lui fait mal ces bouillies d’histoire qu’il n’a pas voulues et qui lui colonisent l’esprit. Il lui arrive de ne plus savoir si ce qu’il voit existe. Ailleurs, dans les espaces qu’il ne connaît pas, ici dans le fouillis de cette vie qui est la sienne. Peut-être, tout est confus. Confus comme les images qui défilent quand ils ferment les yeux les soirs d’orage. Il ne voit pas les visages, il les ressent, chaque regard que les autres ont porté sur lui est là, il s’additionne et ça lui brûle les entrailles, les os lui font mal. Soudain il est si lourd, lourd de tous ceux qui l’habitent et qui l’agitent.
La vie, quand Jules essaie d’en parler, il a une boule qui se forme dans la gorge. Sa vie, celle des autres, la vie, il ne sait pas par où commencer. Depuis toujours il pose des questions que d’autres n’imaginent même pas. La vie, le bonheur, les autres, et la souffrance : parfois comme un ciment, comme un trait d’union entre les moments qui, quand ils s’ajoutent, fabriquent du temps. Jules, il est comme beaucoup, il ne sait pas ce qui le rendra heureux demain, il est comme les autres mais lui il le dit, il le vit. Alors il a le regard qui se plisse, les dents qui se serrent, les mains qui se crispent et il attend. Il attend les signes de ce qui lui donnera des sourires.
Jules il dit que la vie, il faudrait qu’elle lui appartienne pour qu’il soit bien, il faudrait qu’elle soit à lui, rien qu’à lui. Il dit qu’il voudrait décider seul de comment il la partagera, comment il la construira. Et quand il dit qu’il veut partager la vie, sa vie, il ne voit pas ça comme un gâteau qu’on diminue, il ne voit pas ça comme une séparation, mais comme une union.
Et puis dans sa vie, Jules il aime les émotions et les mots qui vont avec, des mots qu’il choisit. Les autres, beaucoup d’autres, les femmes surtout, lui disent que « ce ne sont que des mots » alors lui il serre les dents, encore, et ne dit rien. Il a mal. Il a mal et en a marre des autres qui sont dans le réel parce qu’ils ont un pouvoir sur les objets ou sur les corps. Il n’en peut plus de ces réalités de convenance, lui il aime s’émouvoir et le dire, il aime tout ce que ses sens lui apportent et il veut en parler.
Jules aime lorsque les définitions n’existent pas, lorsqu’elles se refusent au mariage de raison entre le vivant et l’écrit immobile, il veut que le poids des dictionnaires ne soit plus qu’un mauvais souvenir et découvrir en feuilletant les pages que soudain le mot qu’on cherchait hier n’y est plus, qu’il s’est échappé ailleurs dans un autre ordre, dans une autre règle. Jules aime se persuader qu’il y a peut-être un doute quelque part et que dans quelques jours ou dans mille ans le petit Larousse ne s’utilisera plus comme un objet, comme un de ces ustensiles qui nécessitent un mode d’emploi, il sera tout autre, il respirera, il entendra, il ressentira et alors quand les Jules de demain, les comme lui qui souffrent de ce qui est défini et définitif pourront caresser le livre et lui demander avec tendresse ce que veulent dire les mots peur, ou amour ou orage ou flaque alors il posera l’oreille tout contre la couverture et entendra peut-être un chant d’oiseau ou alors d’espoir ou les deux parce que cela va ensemble et les lettres ne seront plus alphabétiques, elles seront virevoltantes, elles seront tremblantes ou troublantes. Et Jules fermera les yeux. Il sera bien…
Jules se souvient de toutes ces souffrances d’adolescent, toutes ces souffrances qui s’inscrivent dans le marbre des souvenirs. Les filles, les premières filles qui sont radieuses devant toutes les mécaniques, celles des épaules et celles des engins à moteurs. Et celles qui sont en admiration devant les déhanchements de jeunes séducteurs qui partent en chasse sur les pistes de danse avec un appétit de fauve. Lui Jules, il a les épaules frêles, frêles et boutonneuses, alors ils les rentrent en dedans, lui n’a pas de moto, ni de mobylette, il marche, le regard en l’air à attendre un signe d’orage. Et les mots se bousculent, ils lui inondent le cerveau avant la pluie. Cette pluie qu’il a en lui, depuis toujours.
Jules était si mal en ces moments-là, en ces moments de rien où il ne comprenait pas. Lui il aurait voulu raconter aux autres, aux filles surtout la beauté du gris de l’orage quand il se prépare à frapper.
Il aurait voulu raconter ce qui se produisait dans son en dedans, il cherchait les mots qui peuvent aller avec.
C’était il y a trente ans ou un peu plus. C’est un bout de leurs débuts. Un petit bout, l’autre commencement du même début.
Elle est arrivée en avance, vêtue de peu. La chaleur et l’habitude. Il faut gagner du temps, elle ne supporte pas les mains qui hésitent, humides et maladroites. Il lui faut du rapide, de l’envoyé. Celui qu’elle a rencontré hier est un dur, un viril. Elle l’a repéré au premier coup d’œil, dès qu’elle est entrée dans l’atelier. C’est un chef d’équipe. C’est lui qui l’a accueillie. Il avait un regard pour vous déshabiller. Avec elle c’est inutile, sous sa blouse, il n’y a presque rien. C’est l’été, elle aime se sentir presque nue. Il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre qu’elle n’était pas du genre à se contenter de regards platoniques. Alors quand la journée s’est terminée, il l’a invitée à boire un verre, pas loin, juste à la sortie, un vieux bistrot, avec des gars en bleu, de la fumée, une odeur de vieille friture et un air de variété qui s’échappe de la pièce du fond. Elle a pris comme lui : un Ricard. Ils sont debout, au bar. Il la regarde. Il vérifie, tâte du regard, de haut en bas. Il n’a pas grand-chose à raconter, demander d’où elle vient, son âge, ses goûts il s’en fout. Il n’est pas là pour les mots, il voit bien qu’elle est prête elle aussi. Elle répond en hochant la tête, son allure est nonchalante, on sent bien, rien qu’à la voir, qu’elle aime l’amour, pas celui qui rime avec tendresse, non celui avec les mains qui fait crier et laisses-en sueur.
Elle n’est pas bavarde. Elle observe ses mains, elles sont immenses et épaisses. Il pourrait faire le tour de sa taille. Des mains d’ouvriers, des mains d’homme, jamais malades. Des mains qui entrent dans la vie avec un appétit féroce. Il lui propose de venir chez lui le lendemain soir. Il a la télévision, ce n’est pas courant. Ils la regarderont tous les deux en buvant une bière glacée. Elle ne dit pas non. Pour la télévision, pour ses mains. Elle s’en va, clin d’œil déhanché, gourmand, il fait chaud. Il commande un deuxième Ricard. Il a envie d’elle. Demain soir.
Il a ouvert la porte et elle est entrée sans hésiter. Il est en maillot, il sent le bon, le frais de la douche. Elle est toute molle, moite aussi, c’est la chaleur, l’orage bien sûr, mais il y a le désir aussi. Elle y pense depuis hier soir. Elle veut que ça commence, vite, être contre lui. Il faut qu’elle le sente avec le bout des doigts, qu’elle l’effleure pour qu’il frémisse et quand il sera à point, elle appuiera un peu plus, elle le caressera plus fort, plus proche du frottement et pour finir, pour l’achever, pour lui porter le coup fatal, elle se collera contre lui, elle mélangera sa peau à la sienne pour qu’il ne soit plus qu’un et alors il entrera en elle pour terminer le travail. Lui, il n’est pas si pressé, il est fier de montrer sa machine à images, sa télé, elle trône au centre de la pièce. L’un des murs est constellé de pâles étoiles du cinéma français qu’il a soigneusement découpé dans des magazines pour salles d’attente. Elle n’en connaît aucune, le cinéma elle ne s’y intéresse pas, du moins pas aux images qui défilent et aux histoires qui se racontent, au cinéma ce qui l’attire, ce sont les mains d’hommes qui naviguent dans le noir et qui accostent parfois sur des bords de peau qu’elle offre volontiers. Il s’est affalé sur un divan en skaï, rouge comme un mauvais vin de table et lui fait signe de s’approcher. La télé est trouble, ce doit être l’orage, il lui explique que cela perturbe la circulation des ondes, on distingue des chanteurs, mais on les entend mal, on dirait qu’ils bourdonnent tous sur le même air. Il est essoufflé, peut-être la fatigue de la journée, ou le désir qui monte, qui grossit lui aussi, comme l’orage dehors. Il y a deux bières sur la petite table recouverte d’une vitre sous laquelle sont incrustées quelques horribles cartes postales. Elle est fraîche la bière, elle se boit sans verre, pour qu’on la tienne à pleines mains, qu’on sente le contact du froid sur le verre. En quelques goulées elle est bue, la chaleur fait comme une coque dans laquelle flotte une bulle de frais. Elle s’étale sur le rouge du canapé, sa robe est légère, à la limite de l’inexistence, ce n’est pas du tissu, on dirait un voile, un souffle sur la joue. Quand elle s’est assise, l’étoffe s’est soulevée, envolée, elle a les cuisses découvertes, des cuisses simples, sans artifices. Le galbe, elle s’en fout, elle bouge tout le temps, elle sent la chaleur qui monte et l’humidité qui entre en elle. Ça lui fait comme une pression sur la poitrine, comme si le souffle allait se couper. Dehors l’orage a commencé. La pièce est sombre, seule la télé résiste, comme un îlot de lumière. Il se tourne vers elle, plusieurs fois, elle a son genou qui touche sa jambe, plusieurs fois. Elle bouge tout le temps. Son maillot est bleu, si bleu qu’il l’illumine. Le tonnerre gronde, elle s’en moque de cette télévision alors elle déboutonne le haut de sa robe : « il fait chaud chez toi… ». Son sein ne se devine plus, il jaillit, libéré, il le saisit, sa main est grande mais il la lui faut toute. Il aime cette sensation, ça colle un peu : la sueur, le bout est frais, si dur, il se tourne sans rien lâcher, elle est déjà sur le dos, ouverte, en attente. Il entre en elle, vite, c’est facile, elle est entièrement offerte, elle a sorti un mouchoir de son sac : « tu te retires avant la fin, je ne veux pas de petit… » C’est tout, elle est entraînée par le rythme des éclairs, elle a le bassin souple, la pièce est toute noire, à chaque jaillissement de lumière il accélère un peu. Ses grandes mains sont sous ses fesses, il la pétrit, elle est pliée au niveau du bassin. Il est fort, comme elle aime, elle le sent, ça lui fait mal, elle râle, c’est si bon. Et puis un éclair plus vif, plus long comme un éblouissement et le roulement qui suit est terrible, la télé s’est tue, elle crie, c’est si bon la peur mélangée au désir, elle lui griffe le dos, il se secoue, il est en elle si profond que ça lui fait du mal, il ne s’est pas retiré, c’est si bon, elle a la main qui pend au bord du canapé, le mouchoir est à terre. Elle jouit. Quatorze juillet, Paulette est enceinte.
C’était il y a trente ans ou un peu plus. C’est un bout de leurs débuts. Un petit bout, un commencement de début.
Au premier éclair il l’a dévêtue. Elle est brune. Un noir qui s’incruste. Elle a les yeux qui interrogent, des yeux qui dérangent tant ils cherchent le regard de l’autre. Lui ne la voit pas, il cherche à la rendre nue. Il veut la prendre. Son corps est en sueur, un corps qui sent la journée de travail. Une odeur pour femme seule, qui rêve d’un homme qui la serre. Il ne l’aime pas, il veut simplement la posséder. Posséder, c’est le mot qu’il aurait choisi. Il en assez d’attendre, de l’attendre, il la veut. Il la veut, nue. Aujourd’hui il lui a donné rendez-vous à l’embranchement de la route et du chemin qui conduit à une petite pépinière. Il y connaît une cabane au fond d’un verger où il vient parfois au printemps. Une cabane à outils. Elle était à l’heure Rose, elle l’attendait. Impatiente de lui dire je t’aime, aujourd’hui elle pourra. Elle l’a répété toute la nuit. Il est temps de lui dire. Elle lui dira je t’aime, pour qu’il soit son homme. Celui dont elle parlera aux autres, aux copines. « Mon homme, le grand, le fort, avec des yeux clairs ». Elle est anxieuse, l’orage menace. Il est encore loin, les nuages ne sont que du coton. Ils auront le temps de parler le temps de dire, de se dire ce qu’elle répète en boucle depuis plus d’une heure. Ils parleront, doucement, tendrement et ils iront se mettre à l’abri. Alors il entendra peut-être comment ça fait quand elle a peur, et que cela se mélange avec le désir.
Il sait qu’elle l’attend, il a bien vu ces derniers jours qu’elle était prête, il pourrait cueillir le fruit. Un fruit gorgé de soleil, juteux comme il aime. Il est à mobylette. Il fait si lourd. Sa chemise colle à la peau, surtout dans le dos. Il aime cette chaleur, elle annonce l’orage, il sait qu’il viendra, qu’il est proche. Il lui proposera de s’abriter. Elle aura peur au fond de la cabane. Il attendra qu’elle le supplie de la protéger. Il connaît l’effet de l’orage chez les jeunes filles. Elles ne résistent plus, cherchent simplement à se blottir. Il le sait, c’est l’été que les femmes résistent le moins.
Il ne s’est pas trompé, elle est sensible à la lumière qui baisse et quand les premiers grondements ont retenti, au loin, derrière l’horizon, elle s’est approchée de lui. Imperceptiblement. Il n’a pas besoin de proposer la cabane, elle le conduit, se dit qu’ils pourront parler. Et lui sait qu’il pourra la posséder. Ils ont fermé la porte. Le premier coup de tonnerre a claqué. Elle s’est approchée. La lumière a encore baissé, les éclairs s’incrustent. Ils traversent les murs, s’immiscent entre les planches mal jointes. Son visage a blanchi. Elle a peur, tout se mélange, elle le regarde comme pour l’implorer. Il s’approche, elle est peu vêtue, une robe, légère, quelques boutons, inutiles, quand le cœur bat si fort. Ils sautent un à un. Elle frémit, elle a la gorge sèche. La robe est à terre, chiffon qui a accompli sa tâche. Il est beau, il est fort, elle voudrait lui dire mais il est occupé à dégrafer le soutien-gorge. Elle n’ose pas le retenir, lui dire d’attendre. Encore un peu. Les premières gouttes tombent, elles sont lourdes, irrégulières, comme un signal. Et puis l’explosion, le déchaînement. Les éclairs s’amoncellent, l’eau ruisselle et les mains de l’homme s’étalent, débordent. Ce ne sont plus des mains, mais des fouines. Elles s’insinuent, s’immiscent, la culotte n’est plus un barrage, elle est un souvenir, elle a disparu. Il la tord. Elle n’ouvre plus les yeux. La peur, l’amour, le désir, elle ne sait plus, elle voudrait dire les mots qu’elle a répétés toute la nuit Au lieu de cela, elle le laisse faire. Elle gémit, petit animal. Il n’est plus délicat, il se déchaîne, comme l’orage qui grossit. Il la porte jusqu’à une table à outils. Elle est recouverte d’une poussière grasse qui colle avec la pluie qui s’infiltre partout. Il la dépose. Comme une poupée de chiffon. Elle voudrait lui dire d’attendre, elle voudrait qu’il prenne le temps d’entendre la musique que fait sa peau, si fine, si fraîche, quand on l’effleure, là, aux endroits secrets que même ses mains hésitent à toucher. Elle voudrait qu’il la rassure, qu’il lui dise que l’orage s’éloigne, qu’il la protégera. Elle a dix-sept ans, c’est jeune, c’est fragile, une presque femme de dix-sept ans. Elle est triste, déçue, elle ne sait pas. C’est la première fois, elle a peur. Elle essaie d’ouvrir la bouche, pour lui dire qu’elle le rêve, souvent, si souvent qu’elle pense passer toutes ses nuits avec lui. Elle entrouvre les lèvres, il les referme avec les siennes, ce n’est pas un baiser, c’est une morsure. Elle rêvait tant d’amour. Elle ne résiste plus, elle a jeté la tête en arrière lui livrant le haut de sa gorge, si blanche, si fine. On y voit le sang qui passe. Elle ne le reconnaît pas. Ses pommettes sont remontées, il serre les mâchoires, comme un chasseur appliqué qui dépèce un chevreuil. Il lui écarte les cuisses, sans délicatesse, sans joie. C’est calculé, il connaît le terrain. C’est une position qu’il affectionne. Elle est au bord de la table, un peu graisseuse. Il est en elle, accélère le rythme, l’orage est partout. Elle sanglote. Elle ne sait pas, la peur, la douleur, l’amour, l’orage. Elle aime ce qu’il lui fait et s’ouvre un peu plus. Son bassin accompagne la cadence qu’il impose. Et soudain, un éclair, l’éclair, si puissant qu’elle le voit comme dans un flash. Le coup de tonnerre est immédiat, elle a crié quand elle a compris l’orgasme. Il a fini, elle est en larmes, il est en sueur. C’est chaud dans son ventre, en bas, chaud et un peu poisseux. Il s’est retourné, il ne l’entend pas l’appeler, doucement, d’une voix qui doit dire « je t’aime ». L’orage s’éloigne et lui s’en ira aussi. Il ne s’est même pas retourné pour la voir. Il l’a eue. Il va rejoindre sa mobylette. C’est le quatorze juillet, Rose est enceinte.
C’était il y a trente ans, Lisa a commencé son attente.
C’était hier : ils s’aimaient à nouveau comme à chaque matin qui débute. C’était hier, le 14 juillet, ils avaient repris le chemin.
Les orages de juillet, du quatorze juillet, comme une évidence. Quand approche la fête nationale et ses pétards kaki, les yeux se tournent vers le ciel. Le bal s’achèvera sous l’orage, c’est écrit. La danse des fêtards deviendra un dégoulinement.
Chaque année c’est pareil. Ça tient la journée. Péniblement, il faut le dire. Et le soir venu, quand la chaleur a tellement pesé que même les regards sont écrasés et deviennent vides de tout, l’orage se souvient du « qu’en diront-ils » et tout craque pour le feu d’artifice ou pour le bal.
C’est ainsi, c’est inscrit dans le patrimoine génétique de la France météorologique. L’orage est le thème favori des conversations de fin de marché. Tout le monde le sait : les ingénieurs de la météo sont des fonctionnaires bien payés juste bons à gâcher les cérémonies.
Tout le monde le sait : le quatorze juillet, ce sont les orages. Un point c’est tout. C’est comme la neige à Noël : « on le sait bien » qu’il n’y en a plus depuis…Depuis qu’on croit se souvenir. On le sait bien aussi que la semaine de Pâques est toujours mauvaise. C’est écrit, on sait tout cela, on l’explique, on le proclame, on l’assure avec une conviction absolue. C’est une loi imprimée dans le scénario de toutes les fêtes familiales. Elle ne se discute pas, on ne la discute pas, c’est un objet de consensus, un des rares, c’est une union nationale, sacrée, autour de considérations pluviométriques. On ne se dispute pas sur ce thème-là, on ne débat pas, on fait pire : on se souvient ensemble, on disserte sur les dépressions du temps, on oublie celles des hommes. Le temps comme une certitude qu’on partage avec délice.
Les orages de Juillet c’est d’abord du moite. Les corps ont souffert. Il a fait lourd, il a fallu supporter la pesanteur d’une journée de plus. L’air est rare. Il prospecte l’ombre et s’y rassemble par paquets. On le cherche, on tend le cou, les veines saillantes du sang qui bout, on tire sur les cols. L’atmosphère s’est épaissie, s’approche du sol comme une housse de coton.
La lumière est plus basse, les premiers nuages naissent, ils se forment. On sent des trous de fraîcheurs qui s’installent au-dessus des têtes. Des oiseaux effrayés s’éparpillent sans réfléchir. Puis les nuages n’enflent plus, ne s’élèvent plus. Ils ont éliminé l’horizon. Ils s’étirent, s’étalent. Plus rien ne les empêche de se rassembler aux quatre coins, là où le regard peut se poser.
Au sol, il y a ce noir qui tombe par plaques lourdes de ce sombre qui repousse les derniers éclats d’un soleil qui en a trop fait aujourd’hui.
En quelques heures, la chaleur est oubliée. L’angoisse monte. Une angoisse emplie des respirations qui se retiennent. C’est la crainte de ceux qui ont peur, de ceux qui ont appris l’orage comme une colère, comme une punition. Ils attendent. Ils regrettent les brûlures du soleil qu’ils maudissaient après déjeuner. Ils auraient pu patienter, supporter.
Vu d’en haut, c’est comme une étendue de silence, on dirait une mer d’huile qui se prépare aux déchaînements. Il y a des yeux qui cherchent le premier éclair, le signe du départ, du début. Les portes se ferment, les rideaux se tirent, les lèvres se pincent, les mâchoires se crispent. C’est la peur qui déroule, qui enfle.
La peur est partout, irraisonnée. Les mères surtout. Pour les petits, qui ne veulent pas rentrer, pour les hommes qui sont loin, aux champs, à l’usine, à la guerre Ils sont là à côté, à attendre le feu du ciel qui les fortifiera. Ces hommes qui jouent les héros d’un jour poitrine en avant, bravant les éléments. Inondés de pluie chaude, les cheveux collés aux tempes, ils veulent dire à leurs belles qu’elles n’ont rien à craindre.
Il y a ceux qui attendent l’amour qui suivra quand les mains se retrouveront, quand les doigts encore humides de chaleurs se diront qu’il est temps de se serrer l’un contre l’autre. L’amour aime l’orage.
Et il y a ceux qui attendent l’eau, un espoir pour la terre, un répit pour le jaune paille de l’été. Ils attendent.
L’orage est partout, il a envahi le pays. Il n’a pas choisi le quatorze juillet ! Foutaises ! Il s’en moque du quatorze juillet, du calendrier, de la vie d’en bas, de ce qu’on dira de lui quand il sera passé, demain. Il s’en moque qu’on le mesure, qu’on le rêve, qu’on l’espère qu’on l’emmagasine dans les machines à banalités. Il est venu pour frapper. L’orage n’a pas besoin qu’on l’aime, ni qu’on l’attende. Il ne vient pas seul, il envoie quelques éclairs, quelques coups de vents qui inquièteront, qui rafraîchiront. Ce sont les préliminaires pour que les corps se tendent, que les gorges se nouent.
Quand le silence est absolu, quand chaque vivant retient son souffle il envoie la première semonce. Terrible, sec, comme le signe que tous redoutent.
Les orages du quatorze juillet comme une litanie que chacune récite toutes les années. Quelques-uns qui les attendent quelques autres qui les redoutent et au milieu de tous, deux trous de fraîcheur dans la chaleur il y a Jules et Lisa. Leurs mains se cherchent. Il la cherche, elle l’espère.
Il, elle : deux histoires écrites en parallèle et qui se retrouvent.
Ils ont passé si peu de temps ensemble, si peu pour deux qui s’aiment depuis toujours.
Ils n’en peuvent plus de se séparer de se déchirer, de s’attendre, de s’espérer. Ils n’en peuvent plus de ce temps qui n’est pas pour eux, de ce temps qui partage la vie entre ce que l’on voudrait, ce que l’on a, et qu’on oublie. Le temps n’est pas fait pour ceux qui comme Jules et Lisa fonctionnent de travers.
Jules, Lisa, deux naufragés du linéaire. Jules et Lisa deux chercheurs d’émotions dont ils sont les seuls à comprendre la mélodie.
Jules et Lisa. Ils sont au milieu de tous. La ville les entoure. Ils se sont retrouvés hier ou il y a plus. C’est peu de dire qu’ils s’aimaient déjà. L’orage les a cherchés, enfants de sa passion. Demain ils seront loin, ils partiront ailleurs, là où le temps ne signifie plus rien, là-bas à un bout de la terre. Jules en rêvait et demain il le fera. Ils partiront, pour Rose, pour leurs mères qui dormaient, qui ne voulaient pas les entendre crier, il y a trente ans. Ils partiront pour commencer l’histoire, l’autre histoire, celle qui s’écrira plus tard avec de mots encore en gestation, dans des livres qu’il reste toujours à écrire.
Ils se tiennent du bout des doigts, la nuque raidie à trop scruter le ciel, ils se sentent emplis de larmes. Lui, il est au sommet du bonheur. Elle n’en croit pas ses yeux. Les autres ont disparu, aspirés. Sur leur visage, il y a des écoulements, pluies, larmes, sueurs. Ils sont liquides.
Derrière leurs yeux, l’histoire d’une vie, petite histoire qu’on écoute les soirs d’automne quand la mélancolie déverse son trop plein sur les couples en attente d’émotions.
Derrière les yeux il reste la mémoire qu’ils se sont fabriqués à deux, une mémoire qu’ils emmènent pour unique bagage. Les souviens-toi qui tiennent si chaud quand le noir de la nuit vous fait frissonner.
Ils s’aimaient. Ils s’aimaient et on ne peut pas le raconter. C’est si délicat de trouver les mots, de retrouver leurs mots pour qu’ils s’entendent avec amour. Des mots, il y en a tant et trop ne font que du bruit. Ils se sentent gênés, perdus, quand on les libère de leurs prisons alphabétiques. Ils cherchent un nouvel emplacement, un nouvel ordre ou la grammaire rime avec les paroles de tendresse. Il y en a qui se perdent quand on les libère. Ils s’étonnent d’être là parmi gestes, sons, odeurs. Ils existent ailleurs que dans une liste. Ces mots ils en avaient apprivoisé quelques-uns, ils les tenaient aux creux de leurs mains jointes.
Eux, lui, elle. Ils s’aimaient sans le dire, ils s’aimaient sans questions, sans doute. Ils s’aimaient, c’est tout. Depuis le premier jour, depuis cette secousse qu’ils avaient reçue tous les deux, ils s’aimaient. Et c’était étrange, pour les autres pour ces autres ceux qui fabriquaient des histoires d’amour convenables, normales, des histoires d’amour qui respectent le code, les règles. C’était étrange, ils étaient étranges, merveilleusement étranges. Merveilleusement, c’est le mot juste, celui qui adoucit, qui nettoie le mot qu’il accompagne pour en faire une douceur. Cette douceur dont ils étaient parfois si loin.
Malgré tous les adverbes du monde, ils n’en pouvaient plus de chercher, ils n’en pouvaient plus d’essayer de trouver toutes les réponses qu’il faut pour comprendre les regards durs et droits que les autres portent sur les étranges, ceux qui ne marchent pas comme les autres, qui sont déréglés comme des machines qui s’emballent. Ils n’en pouvaient plus, c’est tout. C’est épuisant de ne jamais parvenir à monter sur scène. Tous les autres y sont déjà, tête haute. En plus, les autres ils vous observent, comme dans ces mauvais rêves où les jambes sont lourdes, si lourdes que même éveillé l’idée d’avancer devient pesante.
Et puis, il y avait eu l’orage. Encore une fois. Les cœurs s’emballent. Pas de douleurs, ils sont heureux de se trouver, de se toucher. Eux, lui, elle. Les mots sont inutiles. La pluie les entoure, les aide à s’unir, les aide à s’enfuir.
Ils attendaient ce jour depuis si longtemps.
Aujourd’hui ils débutent une nouvelle existence, coincés entre le papier et les mots des autres. Ce matin ils ne sont plus qu’une question à la une d’un journal de province, une question pour que les autres parlent : ceux du 14 juillet et plus encore, ceux qui ont la parole lourde. Demain tous se souviendront, tous les abîmeront.
On est encore dans le hier de leur histoire. Il est nu. Il veut sentir les premières gouttes. Il est en elle, depuis les premiers éclairs. Elle n’ouvre plus les paupières, toute entière consacrée à l’amour. La lumière change à chaque mouvement. Il ne se lasse pas. Il la contemple à pleins yeux, à s’en dilater les pupilles. Il s’emplit les narines des mille parfums de son corps. Il l’effleure, simple picotement. Il attend : la peau frissonne, vibre. Il accélère, appuie un peu. Le souffle est court, saccadé.
Il entend. Il l’entend avec le bout de ses doigts, de sa langue ; toutes les surfaces se touchent. Il ressent le souffle d’air venu de l’intérieur, les cascades, le débordement. Il sait qu’elle ne tremble pas. Elle ondule, légère, apaisée, voile du navire au repos, vapeur qui s’envole en silence.
A eux deux ils fabriqueront le sixième sens. Elle est bien. Bien dans la peur de l’orage, bien quand il s’approche d’elle, bien quand il lui prend la main, doucement, sans un mot.
Et la pluie, brûlante au début, piquante ensuite, comme des aiguilles qui poussent à l’intérieur. La peau ruisselle, le tonnerre gronde. Il la protège, veut la voir jouir quand le plus bel éclair brillera.
Et soudain un éblouissement, un orgasme, les deux fusionnent. Ils crient leur plaisir.
Ils hurlent leurs douleurs. C’est un appel. Un rappel qui contient leur histoire. Ils hurlent : on ne sait pas, on ne sait plus. Le cri est une déchirure dans l’air brûlant. Comme une plaie qui saigne abondamment et où on ne peut éviter de poser le regard.
Le cri ne s’écoute plus, il est un fond sonore, il s’est fondu dans le décor, on le vit, il est… Il n’est pas puissant, il est vivant. Un cri qu’ils sont seuls capables d’achever. Ils le connaissent, il est né avec eux.
C’était hier, ou il y a plus longtemps. C’était une nuit si singulière.
C’est fini. Ils ne chercheront plus, ils n’attendront plus que l’autre revienne. C’est fini, ils ne sont plus. Le quatorze juillet, épilogue d’une histoire où les autres n’ont jamais existé. C’est fini, serrés l’un contre l’autre dans un pré, ils ont trouvé le chemin.
En haut, sur le bas-côté de la route qui domine la prairie fauchée de frais, quelques voitures, une ambulance. Plus loin, plus bas, la ville. Elle les attendait ce matin, comme tous les matins Elle les attend depuis le jour où elle les a vus naître, depuis cette première nuit où ils se sont aimés pour toujours, ce toujours qu’ils ont mis tant de temps à apprivoiser.
Plus tard, dans quelques lendemains sans sourires, dans le monde des autres on se souviendra peut-être de ces deux qui s’aimaient, de ces deux qui cherchaient, de ces deux qui avaient perdu tant de temps pour découvrir leur amour.
C’est fini, la lumière les a écrasés, un drap les a recouverts, une housse les a séparés, ils sont partis là-bas vers les nuits mauves qui emplissaient les rêves qu’ils avaient ensemble.
Un peu à cours de nouvelles inspirations, je vous proposer de redécouvrir mon troisième roman que je publierai évidemment en plusieurs épisodes…
La nuit s’est effacée, doucement, discrètement, sans gêner la lumière naissante, sans brusquer la fraîcheur qui a pris ses quartiers. De nouvelles ombres prennent leurs places. Elles se dessinent, lentement. Les paupières s’ouvrent, les regards s’éveillent.
Au milieu d’un pré, deux taches. Elles n’y étaient pas hier soir. On distingue les corps étalés, écartelés, sur le foin coupé de la veille. Elle est sur le dos, robe tablier ouverte. On croirait une nappe pour le pique-nique. Sa peau est blanche. Elle attendait l’été pour que les couleurs se posent. Elle attendait ce nouvel été pour ne plus avoir peur.
Elle semble se reposer, apaisée après l’amour. Son visage est calme. On distingue au coin de la lèvre un peu de salive. Elle est sèche, comme une croûte que le sel forme après un bain de mer. Il fait chaud, même la nuit. Ses cheveux sont noirs. Ils brillent déjà, emplis du soleil qui les éclaire. Les yeux sont ouverts, légèrement. On devine une lumière. Elle vient de l’intérieur. Ses yeux sont beaux, ils sont bleus. Les mains sont posées à plat sur le sol, doigts écartés, pour faire contact. Tout autour la terre fume.
L’orage s’est éloigné. Il a laissé un écho, une traînée lourde et moite. Il est allongé contre elle et ajoute une courbe à leurs corps enlacés pour inventer une géométrie de la tendresse. Tête enfouie au creux de l’épaule, main posée, délicate et légère, sur ce corps endormi, il est immobile.
Autour d’eux la terre fume et respire. Elle s’étire. Ils ne bougeront plus. L’orage est passé.
Ah combien de fois ne l’ai-je entendu ce fameux : « attention à ne pas brûler les étapes ! ». Oui je sais, je le reconnais, il m’arrive parfois d’aller un peu vite, pour ne pas dire d’être pied au plancher. Mais, jamais ô grand jamais, je ne me suis permis de mettre le feu aux étapes. Je dois reconnaître, en revanche, que mettre le feu aux poudres ne me rebute pas, je le fais bien volontiers, même si d’aucun me reproche d’avoir une certaine tendance à souffler sur les braises. J’ai beaucoup de respect pour ceux qu’on appelle encore les forçats du tour de France, et chaque étape franchie, oui je le reconnais je brûle d’impatience d’être sur la ligne de départ le lendemain. Lorsque le coup de feu du commissaire de course retentit, je suis sur des charbons ardents (je dois toutefois préciser que ces départs généralement toujours enflammés je les vis tranquillement installé au fond de mon canapé). Alors oui je vous le confirme, je vous le certifie, ces étapes je les savoure, je les déguste surtout lorsque la route monte. Ah les étapes de montagne : au pied du col, tout le monde est groupé, puis soudain c’est l’explosion, les petits gabarits, tels des escarbilles, s’envolent vers les sommets. Non, définitivement non je ne brûle pas les étapes, je prends le temps et le plus souvent du bon temps, non pas que le mauvais temps n’ait aucun intérêt, mais je préfère quand même ne pas prendre le risque de chuter sur des terrains devenus glissants. Une mauvaise chute, et je vous le garantis, il vous en cuit et pour le coup c’est bel et bien la fin de l’étape…
Oui bien sûr, je suis d’accord, il faut réfléchir avant d’agir mais ce que je voudrais savoir c’est à partir de quand je puis considérer qu’il ne faut plus réfléchir et qu’il faut agir. Que se passe t’il si je réfléchis trop, ou à l’inverse pas assez ? Qui me le dit et comment je le sais ? Et admettons d’une part que je réfléchisse tout le temps avant d’agir et admettons que réfléchir est une action, cela signifie-t’-il que je réfléchis toujours avant de réfléchir ? Mais alors à quoi faut-il que je réfléchisse avant de réfléchir ? A rien me dites-vous ? Mais si je ne réfléchis à rien comment puis-je agir ?
J’ai lu la dernière page de ta mémoire gravée Au recto de ta longue vie Tant de fois racontée Je vois un champ de rires Au rose si léger Une à une Les fleurs de papier se sont envolées Au verso quelques lignes ont noirci Et pleurent en glissant Tes derniers mots aux rimes inachevées
Les souvenirs de ceux qui n’ont plus de maison Se traînent dans les bars ou sur les autoroutes À cent soixante à l’heure, ils se tirent et s’en vont À cent soixante à l’heure, tu choisis pas ta route Tu choisis pas ta route
Cette machine à écrire qui tape un manuscrit Ce manteau qui sourit et qui me tend les bras Cette valise où mon âme est pliée sans un pli Cette bougie qui meurt et qui n’en finit pas Ce papier que noircit une lettre d’amour Ce crayon malheureux et qui a mauvaise mine Ce miroir qui me parle et la nuit et le jour Jusqu’à l’ultime jour, jusqu’à l’ultime nuit
Les souvenirs de ceux qui n’ont plus de maison Se traînent dans les bars ou dans le fond d’un lit A cent soixante à l’heure, ils se traînent et s’en vont S’en vont à cent soixante, à la mélancolie, à la mélancolie
Ce parfum qu’on oublie dans le bruit des odeurs Cette larme qui coule et qui sèche à ton bras Ce bijou qui s’ennuie au cou de ton malheur Cette gorge qui s’ouvre et qui n’en finit pas Ce matin qui s’ébat dans l’horreur de la vie Cette ombre de la brume où se perd la mémoire Cette conscience au bout de ce qui t’est permis Ce désespoir enfin qui s’invente une histoire
Ils s’en vont, ils s’en vont, les souvenirs cassés Ils s’en vont, ils s’en vont, les souvenirs… Allez Comme des chiens perdus qu’on ne reconnaît plus Si ce n’est à leur queue, un tremblement de larmes Un tremblement de larmes
Ils pleurent tous ces chiens qui s’en vont l’arme basse Dans le fond de la brume, on les voit divaguer Quelquefois, ils s’en prennent à leur ombre et demain Des soleils amoureux leur lècheront la face et la mélancolie Ils pleurent tous ces chiens qui s’en vont l’arme basse Dans le fond de la brume on les voit divaguer Quelquefois, ils s’en prennent à leur ombre et demain Des soleils amoureux leur lècheront la face et la mélancolie La mélancolie, mélancolie.
Que peut-il bien se passer lorsque j’écris ? C’est une question, pour être franc, que je me pose finalement peu, elle est d’ailleurs un peu de même nature que cette question récurrente : « mais pourquoi écrivez-vous ? » Cette question je la trouve souvent inutile et finalement embarrassante. Elle oblige à aller chercher certainement ce qui n’existe pas, où alors dans l’esprit tourmenté de questionneurs professionnels qui veulent des explications, des raisons ( je n’oublie d’ailleurs jamais que s’il y a plusieurs sens au mot raison, celui qui domine n’est jamais très loin de la morale, cette morale qui comme le dit Léo Ferré est toujours la morale des autres…) à une activité que pour ma part je considère presque comme naturelle. J’écris comme je respire, sans trop réfléchir à ce qui se produit, ou à ce qui ne se produirait pas si je cessai l’action interrogée. Lorsque je me demande pourquoi je respire, je finis par étouffer. Expliquer, analyser, justifier, comprendre, c’est malheureusement le début d’une forme de contrôle et je ne veux surtout pas prendre le contrôle. L’écriture, telle que je la conçois mais c’est certainement pour cette raison que je n’ai jamais été publié, ne doit pas se soumettre au contrôle, à son propre contrôle. Le risque étant à mon avis de ne plus écrire au sens où je l’entends mais plutôt de se soumettre à une forme de règlement intérieur de l’écriture. Alors oui bien sur vous pouvez m’objecter que dans mes poésies j’exerce une certaine forme de contrôle sur le choix de mes mots, des mes rimes, de mes rythmes. Mais lorsque je le fais, il me semble que je le fais librement, je dirai que je suis libre parce que je le ressens au moment où je le fais. Je ne le fais pas pour ressentir dans l’après. Et je n’ai jamais la certitude que la lecture produira la même émotion que l’écriture, c’est le défi, c’est aussi le risque permanent. C’est aussi parfois j’en conviens une forme d’angoisse. Oui bien sûr il y a des jours où l’écriture semble fluide, facile, elle ruisselle comme si elle n’était que le prolongement d’un acte premier, originel, ( il me semble que cet acte premier c’est tout simplement la vie ) qui provoque cet écoulement émotionnel. Et puis il y a des jours où rien ne se passe et je ne cherche plus à comprendre ce qui explique que rien ne sort. Et je termine ce long billet en me disant qu’il faudrait peut-être qu’un jour je me demande pourquoi parfois je n’écris pas ?
Dans le wagon, il trouve une place contre la vitre. C’est ce qu’il aime, voyager contre la vitre. Poser son front, un peu de côté, sentir le contact humide et la vibration finit par entrer en lui.
Dans la rangée où il est installé, il n’y a qu’un couple. Ils se regardent si fort qu’on entend presque ce qu’ils se voudraient se dire s’il n’était pas là, à s’emplir du dehors qui avale les solitudes ferroviaires.
Beaucoup de champs. Immenses. C’est du maïs. Il n’aime pas le maïs, ni dans les champs, ni dans l’assiette. Aujourd’hui ce n’est pas important. Rien n’est important. A cette vitesse, avec la buée formée sur la vitre, une vague le prépare à la mer. Il plisse les yeux, à presque les fermer, ressent une ondulation ; elle le traverse. La mer est au bout. Il y va. Il va la voir. Il va savoir si elle est comme dans ses rêves, comme celle qui lui entre dans la tête, tous les soirs, quand il est seul et tourne les pages de ces livres qui racontent des aventures de solitaires qui un jour, comme lui, sont partis.
La mer est au bout, il l’entend, là contre les tempes qui vibrent. Il ferme les yeux. Il est bien.
Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…Dans la voiture, ça s’est passé comment, elle vous a parlé ?
Oui, enfin pas beaucoup, parce qu’on aurait dit qu’elle était fatiguée, ou triste…
Camille regarde toujours son frère quand elle répond, comme pour vérifier, se rassurer.
Tu ne penses pas qu’elle avait plutôt peur ?
On ne peut pas vraiment dire parce que de derrière on voyait pas bien ses yeux.
Et il n’y a rien qui vous a paru anormal pendant le trajet ?
Non. Elle nous a dit : « à demain les enfants, à moins que je sois malade. » Il faut dire qu’elle n’arrêtait pas de renifler.
Les inspecteurs en avaient assez entendu et ils s’apprêtaient à les libérer pour qu’ils puissent aller jouer lorsque Camile s’est souvenu d’un détail.
Ah oui, il y a un truc que je voulais dire. Sur le tableau de bord de sa voiture, y a une photo. Ça m’a fait drôle parce que c’était une photo d’elle. C’est marrant d’avoir sa tête sous les yeux quand on conduit !! Moi mon papa il a une photo de maman et puis de nous à côté du volant…
Et maman elle a une photo du chat…
C’est Denis qui n’a rien dit jusque là qui ajoute cette information, essentielle. Les inspecteurs se regardent avec le sourire.
Les enfant sortis, les inspecteurs ont rappelé Mr Malouin.
Monsieur Malouin, vous aviez une liaison avec Danielle Lemoine ? C’est bien ce que vous nous avez dit tout à l’heure ?
Monsieur Malouin a les larmes aux yeux et la voix complétement nouée.
C’était plus qu’une liaison, bien plus ! On voulait se marier : enfin on, je dois dire que c’était surtout moi. Elle, il y avait quelque chose qui semblait la gêner, la retenir. Je dois dire que cela m’énervait. Hier soir je suis allé la voir dans sa classe. J’en pouvais plus. Je lui ai dit que si elle n’acceptait pas de vivre avec moi, de m’épouser, j’allais faire une connerie, une grosse connerie.
Et qu’est-ce qu’elle a répondu à cette menace ?
Une menace ? Vous y allez fort quand même, je suis tellement amoureux d’elle, vous n’imaginez même pas.
Continuez Mr Malouin, que vous a-t-elle répondu ?
Elle s’est mise à pleurer, à sangloter même, elle n’arrêtait pas, je ne comprenais pas, cela prenait des proportions incroyables…
Monsieur Malouin, saviez vous que Danielle Lemoine avait une sœur jumelle ?
Une sœur jumelle ? Non je l’apprends. Elle ne m’en avait jamais parlé. De toute façon elle ne me parlait jamais d’elle. Mais je me doutais bien qu’il y avait un truc qui clochait. Mais enfin inspecteur, une sœur jumelle ça ne l’empêchait quand même pas de m’épouser.
Quand vous vous êtes quittés, que vous a-t-elle dit ?
Elle m’a dit qu’elle prendrait sa décision le soir-même et qu’elle reviendrait avec une réponse, le lendemain, aujourd’hui donc.
Et ce matin que s’est-il passé ?
Quand elle est arrivée, elle était tout excitée, je ne l’avais jamais vu comme ça, elle ne se souvenait même plus du nom d’un élève, le plus terrible de l’école, il l’avait bousculé… Puis elle m’a dit qu’elle m’aimait beaucoup, mais qu’elle ne pouvait pas, pas encore, qu’il était trop tôt…
Mr Malouin vous n’avez rien constaté d’anormal ?
Je ne peux pas dire. C’était si violent, si brusque. Mais c’est vrai qu’elle était vraiment bizarre. Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait accompagné Camille et Denis en voiture hier soir, elle a coupé court comme si elle était surprise. Et elle m’a répondu un peu sèchement qu’après 16 h 30, elle transportait qui elle voulait dans sa voiture.
En début de soirée Melle Lemoine fut arrêtée. Elle était sur le point de se jeter dans le vide, elle était sur le parapet d’un pont à quelques centaines de mètres de chez elle. Cela faisait plus de trente ans qu’elle vivait avec sa sœur, elles ne s’étaient jamais quittées. Tous les soirs, elle l’attendait. Sa grande joie était de lui préparer de succulents repas. Puis elles parlaient, se racontaient leurs journées dans les menus détails. Ce soir-là, quand Danielle en rentrant de l’école lui apprit qu’elle allait partir, qu’elle avait rencontré quelqu’un, le directeur de l’école, Hélène ne répondit pas. Le repas s’était terminé dans un silence trouble. Puis chacune d’elle s’était couchée sans embrasser l’autre, et sans se dire le moindre mot. Ce n’était pas dans les habitudes de la maison Lemoine…
Aux alentours d’une heure du matin, Hélène s’était levée et avait étouffée Danielle dans son sommeil avec l’oreiller. C’est au petit matin qu’elle avait décidé de devenir Melle Lemoine l’institutrice. Elle s’occuperait du corps le soir après la classe. Le crime sera parfait. Le crime sera parfait. Personne ne la connaissait, elle ne sortait presque jamais, ni seule, ni même avec sa sœur adorée. Et la ressemblance était si frappante. Si frappante. Et puis comme Danielle lui raconte tout avec plein de détails elle a l’impression de connaître tous les enfants.
Elle n’avait commis qu’une seule erreur, celle de croire que sa sœur lui vouait un amour infini et indestructible. En fait elle n’en pouvait plus de ce double qui lui pesait de plus en plus. Juste avant de rentrer chez elle, la veille au soir, Danielle Lemoine était passée par la poste, elle avait envoyée une lettre en recommandée, « très urgente » avait-elle dit au guichet, « il faut absolument qu’elle parvienne au commissariat demain dans la journée ».
Dans cette lettre, elle avouait le crime de sa propre sœur Hélène, elle n’en pouvait plus et préférait la prison qui ne durerait qu’un temps à l’enfer de cette vie qu’Hélène lui imposait. Et en sortant elle pourrait retrouver Mr Malouin. S’il l’aimait tant, il l’attendrait.
Ce soir-là après avoir été appréhendée par la police juste avant de se jeter du haut du pont, Hélène Lemoine passa sa première nuit en prison, mais sur la porte de la cellule, on pouvait lire : « Danielle Lemoine ».
Camille qui semble la moins timide répond par la négative, elle explique que, comme souvent, elle les a regardés du haut des escaliers, par-dessus la rampe.
– Et vous ne savez pas où elle est allée après ?
C’est Denis cette fois, le frère de Camille qui a répondu. Il a expliqué qu’elle avait son manteau, que cela lui avait paru bizarre, puisque la photocopieuse est au premier.
Les policiers se sont regardés. On aurait dit qu’ils souriaient. Monsieur Malouin paraissait de plus en plus nerveux. Les inspecteurs sont sortis et le directeur est resté pour répartir les élèves dans les autres classes. Quelque chose, un détail, interrogeait les enfants. Ils n’étaient pas très âgés mais ils savaient parfaitement raisonner. « Comment la police a-t-elle pu faire pour être aussi vite sur place ? » Il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire de disparition.
Monsieur Malouin semble embarrassé, il hésite, et finalement se dit que ce sont les CM2, les plus grands. De toute façon ils ne tarderont pas à découvrir la vérité. Il n’a pas besoin de réclamer le silence : tous les enfants sont suspendus à ses lèvres.
– Les enfants, ce qui s’est passé est vraiment bizarre, moi-même je n’y comprends rien, les inspecteurs sont venus ce matin parce qu’ils ont découvert le corps de Melle Lemoine ce matin à son domicile. Elle a été assassinée. Je suis comme vous, je n’y comprends rien, elle était bien là ce matin, c’est ce que je leur ai dit d’ailleurs et c’est quand ils sont arrivés que je me suis aperçu de sa disparition.
Cette histoire devient vraiment compliquée : une maîtresse assassinée, une fausse maîtresse qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la vraie.
Les élèves ont été répartis dans chacune des classes. Certains d’entre eux pleurent, d’autres sont déjà passés à autre chose.
L’après-midi, la plupart des élèves sont revenus à l’école. Ce sont les inspecteurs qui l’ont demandé. Ils peuvent encore avoir besoin d’informations.
En début d’après-midi, juste avant la sonnerie du début de classe Mr Malouin est resté très longtemps dans son bureau avec les inspecteurs. Lorsqu’il est sorti, il était pâle et avait l’air complètement absent.
Les policiers ont souhaité interroger Camille et son frère. Ces deux enfants ont, en effet, l’air d’en savoir un peu plus que les autres.
Hier soir, Camille et son frère sont retournés à l’école. Elle avait oublié ses lunettes et sans elles, elle aurait eu beaucoup de difficultés à faire ses devoirs. Les enfants savent que leur maîtresse reste assez longtemps, le soir, dans sa classe. Elle leur dit régulièrement que s’ils ont le moindre problème ils peuvent venir la voir, elle est là pour les aider. Elle est tellement gentille Danielle Lemoine.
Arrivés devant l’école, ils ont été rassurés en voyant de la lumière dans la classe. Dans les escaliers, ils ont croisé Mr Malouin. Il descend en se tenant à la rampe, comme s’il était épuisé. Il les a un peu grondés, tout surpris de les trouver dans l’école à cette heure-ci. Puis il les a laissés monter en leur recommandant de ne pas courir dans les couloirs.
Quand ils sont arrivés dans la classe, Melle Lemoine était en train de pleurer. Sans se cacher. Elle est surprise de voir Camille et son frère devant la porte, pétrifiés. Ils sont très impressionnés, n’osent rien dire, une maîtresse ça ne pleure pas. Ils se dépêchent de récupérer les lunettes et s’apprêtent à repartir en courant (tant pis pour ce qu’a dit Mr Malouin) quand elle leur propose de les raccompagner…
Camille et son frère ne sont pas impressionnés par les inspecteurs. Peut-être par habitude. Ils regardent beaucoup de films où les policiers sont souvent sympas et habillés en jeans.
Les réponses viennent, faciles. A chacun d’entre elles le puzzle se reconstitue…
En faisant du rangement dans mes cahiers, carnets j’ai découvert cette nouvelle que j’avais écrite il y a une vingtaine d’années. Je n’ai pas trouvé la date précise. Je viens de la relire, et comment dire, elle est un peu surprenante, un peu hors norme par rapport à mon style habituel…. Je la publierai en quatre parties
Quand la fin de la récréation a sonné la classe de Mademoiselle Lemoine s’est regroupée à peu près convenablement à l’endroit habituel. Comme toujours, il faut laisser passer les élèves de Madame Antoine et ensuite il faut monter en classe.
Arrivés dans leur salle, les élèves n’ont pas l’air surpris de n’y pas trouver leur maîtresse. Elle passe souvent la récréation à la salle de photocopie. Ils s’installent et se mettent au travail. Au bout d’un quart d’heure, ils sont un peu étonnés d’être toujours seuls. Ils ont d’abord pris ce retard pour une prolongation de récréation, puis une espèce d’angoisse a pris le dessus sur la satisfaction. Ils sont seuls à cet étage. Aucun bruit extérieur ne leur parvient.
C’est au moment où l’un d’entre eux s’est auto-désigné pour aller voir ce qui se passait que le directeur est entré, entouré de deux hommes aux regards nerveux. Le directeur, Monsieur Malouin semble inquiet. Les enfants n’ont plus envie de chahuter. Quelque chose n’est pas normal. Certains se souviennent que ce matin, Mademoiselle Lemoine est arrivée en retard. Camille a même cru voir qu’elle avait pleuré. Jusqu’à la récré de dix heures, tout s’était déroulé normalement. Enfin à peu près, parce qu’elle leur avait faire exactement la même dictée qu’hier et ils n’avaient évidemment rien dit, bien trop heureux de pouvoir faire zéro faute. Mais maintenant elle n’est pas là, ou pour être plus exact, elle n’est plus là. Et il y a ces trois hommes aux visages gris.
Monsieur Malouin leur explique que Mademoiselle Lemoine a eu un petit problème, qu’elle a dû s’absenter en urgence. Il leur dit aussi que ces messieurs sont de la police et qu’ils vont leur poser quelques questions. Les inspecteurs se sont assis sur le bureau et le directeur est resté au milieu de l’estrade, à se tordre les mains.
Tout à l’heure Monsieur Malouin leur a menti : Mademoiselle Lemoine n’est pas partie, elle a disparu et on ne sait pas pourquoi. Les inspecteurs sont là pour essayer de comprendre. Le plus âgé d’entre eux a commencé à poser des questions :
Est-ce que certains d’entre vous ont remarqué quelque chose d’anormal ces derniers jours, ou ce matin ?
Cette antichambre du tombeau Où froissent comme des drapeaux Les draps glacés par la tempête Ce tabernacle du plaisir Avec la porte du désir Battant sur l´ennui de la fête Cette horizontale façon De mettre le cœur à raison Et le reste dans l´habitude Et cette pâleur qu´on lui doit Dès que l´on emmêle nos doigts Pour la dernière solitude
Le lit Fait de toile ou de plume Le lit Quand le rêve s´allume
Cette maison du rêve clos Sur le grabat, dans le berceau Au point du jour ou de Venise Cette fraternité de nuit Qui peut assembler dans un lit L´intelligence et la bêtise Qu´il soit de paille ou bien de soie Pour le soldat ou pour le roi Pour la putain ou la misère Qu´il soit carré, qu´il soit défait Qu´importe lorsque l´on y fait Autre chose que la prière
Le lit Enfer pavé de roses Le lit Quand la mort se repose
Qu´il soit de marbre ou de sapin Quant au lit qui sera le mien Dans le néant ou la lumière Je veux qu´on ne le fasse point Et qu´on y laisse un petit coin Pour un ami que j´ai sur Terre Cet ami que je laisserai Quand il me faudra dételer Pour l´aventure ou la poussière Ce frère de mes longues nuits Et que l´on appelle l´ennui Au fond du lit des solitaires
Le lit Quand s´endort le mystère Sans bruit Dans la vie passagère
En février, la vie était à l’arrêt. Les oiseaux volaient à contre cœur et l’âme raclait le paysage comme un bateau se frotte au ponton où on l’a amarré.
Les arbres avaient tourné le dos de ce côté. L’épaisseur de la neige se mesurait aux herbes mortes. Les traces de pas vieillissaient sur les congères. Et sous une bâche, le verbe s’étiolait.
Un jour, quelque chose s’approcha de la fenêtre. Le travail s’arrêta, je levai le regard. Les couleurs irradiaient. Tout se retournait. Nous bondîmes l’un vers l’autre, le sol et moi.
Rêvons Ô oui rêvons du risque de joie Belle et bleue Elle roule sur la vitre de mes oublis Simple joie Jaillit dans le soudain Du tendresse matin Regarde elle brûle et brille Au coin mauve D’un œil qui glisse sur nos restes de larmes Odeurs de lilas Aux angles durs des rancœurs de l’hiver Rondissent en fleurant Elle est là Sautillante Frissonnante Fondue dans le brise chagrin Du lourd glacier de nos mémoires pour demain
J’ai écrit ce texte il y a quarante six ans avec vraisemblablement comme fond musical, le stéphanois de Bernard Lavilliers, la photo est beaucoup plus récente….
Il m’arrive assez régulièrement de dire, de me dire, que ce monde est devenu fou, qu’il ne tourne pas rond. Et je regrette immédiatement mon propos et j’en viens même à m’excuser auprès de ce monde qui continue à tourner invariablement sur lui-même. Et je plonge alors dans une réflexion sur le sens qu’ont les mots et celui qu’on leur donne. De quoi parle t’on lorsqu’on parle du monde : de la terre, de cette planète qui nous abrite et qui convenons-en est ronde ou tout au moins sphérique? Oui elle est sphérique, c’est plutôt une boule. Mais on préfère quand même dire que la terre est ronde. Ce n’est pas grave, et oui n’en déplaise aux infâmes bigots et complotistes : la terre est ronde et elle tourne sur elle-même.
On appelle cela une révolution…Tiens donc, il faudra que je me penche sur ces révolutions qui durent depuis plusieurs milliards d’années…Mais revenons à ce monde qui ne tourne pas rond…Peut-être, finalement que lorsque je parle du monde il s’agit de celles et ceux qui vivent sur cette terre. Quand il n’y a personne on se contente de dire qu’il n’y a personne et plus ces personnes remplissent ce qu’on croit être le vide de cette terre plus on dit qu’il y a du monde…Et quand il y a beaucoup de monde, voire trop on ressent vite que tout cela ne tourne pas bien rond…Que font-ils, que disent-ils, où vont-ils ? Je n’en sais rien. Je ne dis rien. Moi aussi je fais, je dis, je vais et surtout je tourne en rond…
Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien n’ont rien à voir avec nous, et nous nous en occupons par ennui par peur par avidité par manque d’intelligence ; notre halo de lumière et notre bougie sont minuscules, si minuscules que nous ne le supportons pas, nous nous débattons avec l’Idée et perdons le Centre : tout en cire mais sans la mèche, et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse, comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes, et seules les tombes sont réelles.
Sur le tableau noir de mes désirs d’écriture J’ai tracé quelques lettres de brumes Des mots bleus se sont envolés A tire ligne jusqu’au bord d’une blanche feuille Que j’avais attendue Une phrase est là, en suspens Une autre aussi qui l’attend Je les regarde heureux Elle se sont aimées Avec mon consentement
…C’est
un voilier qui hésite encore entre la voile d’hier, faite de bois et de cordes
qui sentent la paille et la voile de demain faite de matériaux lisses, et de
cordages qui sentent le plastic. C’est un bateau qui hésite, entre deux, il a
du gris dans les rares couleurs que le soleil lui a laissé, un gris qui parle
des marées, un gris qui parle des pluies d’hiver qui déchire le bleu de la mer.
A bord sur le pont, encombré de tous ces objets qui parlent vrai tant ils sont
usés, un homme se déplace lentement. Chaque chose qu’il touche semble le
remercier. Il n’est pas comme les autres, il semble déjà un peu plus loin, son
regard ne se disperse pas, son regard est à ce qu’il fait. Les autres, ceux
qui virevoltent sur des bateaux de
catalogue ont les yeux absents, on ne les devine même pas derrière des verres
de marques ou se reflètent des couleurs qui n’existent que pour les touristes
canonisés. Sur le pont, l’homme sans
lunettes se prépare pour le départ. Arrivé hier soir, sans bruit, il a cherché
un mouillage éloigné des autres pour ne rien dire, pour ne pas parler d’où il vient, pour ne pas utiliser de mots qui n’ont pas de
sens pour lui. Les autres, lorsqu’ils
sont au port aiment à raconter, se raconter, l’homme au navire sans âge n’est
pas de ceux-là. Il ne se mêle pas à la vie du port. Il ne les méprise pas, il
lui arrive même parfois de les écouter, de s’emplir de leurs rires pour s’en
faire une couverture, douillette pour la nuit. Il ne les méprise pas, mais il
n’aime pas qu’on pose de questions, il n’aime pas qu’on cherche à savoir. Son
histoire ne doit intéresser personne, il ne le veut pas. Il se souvient,
lorsqu’il est parti, il a mis le cap vers le nord, avec le vent de face.
C’était un vent coupant et lui serrait les dents, pour ne pas faiblir, pour ne
pas se poser de questions. Il était parti un matin tout simplement et quand il
avait posé la main sur la barre en sortant du port de Concarneau, il savait
qu’il ne parlerait plus, il avait tant à faire, tant à se dire à l’intérieur…
Le premier que j’entends me dire que tout est dans le « cloud », je l’obligerai, une fois au moins dans sa vie, à lever les yeux. Oui homme numérique, regarde bien, redresse toi : ce que tu vois, cet amas, gris, vaporeux, aux angles ronds c’est un nuage ! Oui mon ami un nuage ! Ce n’est qu’un nuage qui inspire, qui respire, qui soupire. Dans le nuage des gouttes d’eau, des perles de rêves, des espoirs. Ton nuage numérique je n’en veux pas: ne le traduis pas il pollue ma poésie et je t’en prie, je t’en supplie lorsque tu parles de mémoire fais un effort, cherche, creuse le sillon de cette vie que tu as laissée t’échapper…
Je plonge des yeux encore fripés de nuit Dans une bleue et lointaine vallée Y coule le sourd torrent de mes mémoires rêvées J’entends chants et rires qui s’éloignent Et moi je reste sur les cimes lumineuses De ces doutes aux brumes enroulées
Extrait de la préface à « Poète… vos papiers! », écrite par Ferré en 1956
…La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. Il faut que l’oeil écoute le chant de l’imprimerie, il faut qu’il en soit de la poésie lue comme de la lecture des sous-titres sur une bande filmée: le vers écrit ne doit être que la version originale d’une photographie, d’un tableau, d’une sculpture…
Incroyable, ils se parlent ! Que tu dis-tu ? J’ai bien entendu ? Ils se parlent ! Tu me dis qu’ils se parlent ? Tu divagues…Ils ne peuvent pas se parler, c’est impossible ! Se parler, se parler, mais je rêve. Pour se dire quoi ? Oui, c’est ça, que se disent t’ils ? Est-ce que tu les as entendus ? C’est grave, il faut qu’on prévienne. Il va se passer quelque chose, tu te rends compte. Parce que s’ils se parlent, cela veut dire qu’ils ont levé la tête, qu’ils se regardent, qu’ils se voient…
Elle les
écoute avec respect et attention et sans même s’étonner de ce qu’ils font là au
creux de sa main elle leur répond qu’elle est bien d’accord, que ça fait
longtemps que tout cela elle le dit, elle, elle le pense.
« Moi je
vous crois, moi je suis comme vous ». Vous savez ce qu’il faut faire c’est
continuer à ne pas douter, à ne pas douter de vous, il faut continuer à poser
toutes les questions que vous avez dans la tête parce que si vous ne posez plus
de questions les autres ils croiront qu’ils ont gagné, ils croiront que vous
êtes devenus comme eux, fades, tristes, avec que des réponses toutes faites,
des réponses toutes simples, des réponses pour être comme les autres comme tous
les autres, mais vous comme moi on n’est pas comme les autres, nous on veut
encore et toujours s’émerveiller, on veut encore et toujours dire que rien
n’est sûr, que ce qui est vrai ça
n’existe pas ou pas longtemps, parce qu’on se trompe toujours »
Vous le savez bien avant il
fallait pour être bien, pour être comme les autres, dire que la terre était
plate, et quand on disait autrement on mourrait et ben maintenant moi je vous
le dis il faut continuer à douter, à douter de tout même de ce qui semble être
sur et il faut rêver, il faut voir le possible partout.
Tenez moi par exemple j’ai envie
de croire qu’un jour pour aller à l’autre bout du monde il n’y aura plus besoin
d’avions il suffira de prendre un ascenseur pour l’espace et d’attendre là dans
une espèce de cabine, d’attendre que la terre tourne et alors quand juste en
dessous il y aura la ville, on descendra c’est simple non, et bien vous savez
j’ai envie d’y croire.
« J’ai envie aussi de dire
qu’un jour on ira dans une école où on a apprendra à poser des questions, à
tout remettre en question plutôt qu’à ingurgiter les réponses des autres, de
tous les autres. Vous savez il faut que vous reteniez une chose, il n’y a
qu’une chose qui vous appartient ce sont les questions que vous posez, que vous
vous posez, les réponses elles ne vous appartiennent pas, les réponses elles
sont toujours la propriété de quelqu’un d’autre de quelqu’un que vous ne connaitrez
jamais ».
Elle avait toujours la main tendue
devant elle et plus elle parlait plus elle entendait sa voix comme si elle
venait d’ailleurs, le groupe d’enfants qu’elle avait dans la main grandissait, elle le sentait, elle le sentait, pas parce
qu’ils devenaient plus lourds, mais parce qu’elle les voyait sourire, parce
qu’elle les voyait exister.
Ils existaient et ils étaient en
train de le comprendre.
Le rêve c’est beau, le rêve on
devrait pouvoir l’enregistrer, on devrait pouvoir se brancher le matin pour
revoir le merveilleux de la nuit. C’est ce qu’elle se dit ce matin en ouvrant
la fenêtre elle a encore plein d’images de la nuit dans la tête derrière les
yeux. Quand elle a posé le pied sur la terrasse elle s’attendait presque à
trouver le sable, de ce sable si fin, de ce sable qui ressemble tant à de
l’eau. Le sable, l’eau, les grains, les gouttes, elle sourit en s’étirant, elle
va appeler ses frères pour leur donner la réponse. Ce matin elle est heureuse
elle sait qu’elle est dans le vrai, elle sait que c’est comme cela qu’on
l’aime, que c’est comme cela qu’on l’admire.
Elle ferme les yeux juste une
seconde et là dans son écran intérieur, il y a un coucher de sommeil, un
coucher de sommeil, tiens donc, pourquoi
pas après tout, quand la nuit est terminée quand elle a été belle, que les
couleurs que le rêve a fabriqué n’existent pas encore, quand les enfants sont
si petits qu’ils tiennent au creux d’une main, quand les autres, les
bien-pensants ne sont que des figurants alors on a bien le droit de parler d’un
coucher de sommeil.
De l’eau, il y en a au robinet
mais ce n’est pas celle-ci qui l’intéresse. Elle va descendre pour s’approcher
de la mer, de cette mer.
Elle entre dans l’appartement son
compagnon dort encore, elle s’habille pour aller au bord de l’eau. En même
temps elle se dit qu’il ne faut pas qu’elle oublie de téléphoner à ses frères
pour leur dire que dans une petite poignée de sable il y a presque 12000 grains
de sable. Ils vont lui demander comment elle peut le savoir et elle va leur
expliquer. Mais elle se dit qu’ils ne la
croiront pas, qu’ils lui diront qu’elle a fumé.
Qu’elle a fumé ! N’importe
quoi, jamais elle ne s’amusera à cela mais alors : qui pour la croire ? Là tout de suite
maintenant, elle va voir si ce truc-là ne marche que pour le sable, elle s’est
approchée de ce qui ressemble à la mer, même si derrière elle distingue encore
les montagnes.
Elle recueille entre ces deux
mains un peu de cette eau, c’est presque la même sensation que le sable, elle
ferme les yeux 18 546. Ca y est, cette fois elle a la réponse, elle s’en
doutait de toute façon, il y a plus de gouttes d’eau c’est sûr.
Penser à
téléphoner à ses frères, à son père et leur dire qu’il y a plus de gouttes
d’eau que de grains de sable.
Elle allait remonter chez elle
quand soudain elle a entendu que quelqu’un l’appelait par son prénom, d’abord
elle n’a vu personne et puis en baissant les yeux presque devant ses pieds nus,
elle a vu tout un groupe de gens, minuscules, à peine plus grand qu’un ongle.
Elle s’est baissée et avec la main droite elle les a ramenés dans le creux de
sa main gauche, avec un peu de sable humide ; elle a porté la main à
hauteur des yeux et elle a vu tout un groupe. Qui ils étaient, elle ne savait
pas, ce qu’ils faisaient là elle ne savait pas non plus mais en prêtant bien
l’oreille et parce que la mer était calme elle distinguait bien quelques
paroles, cela semblait être des paroles de colère. Ils étaient bien une dizaine,
des enfants là au creux de sa main.
« On en a marre, personne ne nous croit, personne ne nous croit jamais, on est toujours à nous dire qu’on est trop petit, qu’on verra, qu’on comprendra plus tard quand on sera plus grand, on n’en peut plus de ne plus exister, nous ce qu’on sait c’est qu’un jour on rencontrera quelqu’un qui nous écoutera qui nous croira qui nous verra et alors on existera ».
Alors elle s’est assise là par
terre, enfin plutôt par sable parce que quand on est au bord de la mer on
oublie la terre, même si la terre elle porte le sable sur elle et la mer aussi
mais ça aussi c’est une autre question.
« Pourquoi on nous dit qu’il
ne faut pas jouer avec la terre, que c’est sale, et quand on est à la mer on nous oblige à
jouer avec le sable : c’est compliqué les mots, nous on voudrait qu’on
nous laisse comprendre ce qu’on veut ».
« Pourquoi on nous dit qu’il
faut être sage à l’école et en même temps si on parle trop à table on nous dit :
sois sage, parle pas à table ! Et après à l’école on nous dit que si on ne
dit rien, si on ne parle pas c’est qu’on ne s’intéresse pas ! »
« Et pourquoi on dit des
vieux qui ne disent pas grand-chose mais que tout le monde écoute quand il
récitent une phrase qui ne veut rien dire qu’ils sont des sages. On y comprend
rien on ne veut pas être des sages on veut pouvoir parler quand on a envie de
dire quelque chose ».
« Pourquoi quand les grands,
les adultes parlent de nous, ils cherchent à savoir ce qu’on pense ce qu’on
ressent, alors qu’ils ne nous le demandent jamais pourquoi ils disent à notre
place ce qu’on pas envie de dire. »
Elle les écoute, en silence parce
que le moindre bruit risque de couvrir leur voix elle les écoute et elle sait
qu’ils ont raison ? Ils continuent leur liste de pourquoi.
« Pourquoi quand on est tout
petit on nous oblige à embrasser des vieilles tantes fripées à l’odeur de
naphtaline en nous disant que ça lui fera plaisir que c’est une vieille tante,
qu’elle a jamais eu d’enfants et que quand on est grand, un peu plus grand on nous dit que c’est pas
bien d’embrasser le premier venu même si
il est jeune, même s’il est beau, même si on l’aime. »
« Pourquoi on nous dit, à
longueur de journée : tu ne peux pas comprendre quand on pose des
questions sur ce qui nous intéresse, nous rend curieux et par contre on nous
dit d’essayer de comprendre de faire des efforts quand on est à l’école ? »
Et puis
soudain alors que la liste ne cessait de s’allonger, elle a poussé un petit cri,
à peine de l’étonnement car rien ne l’étonne et un rien l’étonne c’est
d’ailleurs ce qui fait qu’elle est si étonnante et que tout le monde aime quand
elle est là.
Là, dehors à
la place de l’immense terrasse, il y avait la plage, et plus loin à la place du grand pré qui
bordait le bâtiment, de l’eau, de l’eau bien bleue. En fait ce qu’elle voyait
devant elle ce n’était rien d’autre que la mer, de la mer et de la plage. On ne
dit pas comme cela d’habitude ? De la mer et de la plage ? Incorrect,
cette formulation et bien tant pis se dit-elle moi ça me plait, ça a plus de
sens !
Tant d’autres
auraient hurlé de terreur, ou seraient partis se recoucher certains d’être
encore en plein sommeil ou sous l’emprise de quelques substances
hallucinogènes. Mais elle, il lui en
fallait plus pour la déstabiliser, elle n’a pas mis longtemps à réagir et à
chercher puis trouver une réponse, une réponse que pourtant elle garde bien au
chaud dans une de ses boîtes à
explications.
Son souci
pour le moment c’est le sable, juste au bord de la porte fenêtre, il ne
faudrait pas qu’il entre, elle n’aime pas le sable quand il s’insinue là où il
n’est pas fait pour aller. Elle n’a pas fait de bruit pour ne pas réveiller son
compagnon et s’est dit qu’il faudrait chercher le parasol et des serviettes de
plage, c’est quand même mieux pour le sable, surtout qu’ils annoncent le beau
pour les prochains jours. Elle sort sur la terrasse, enfin sur la plage, tout
en se disant qu’il faudrait qu’elle ajoute deux ou trois choses dans sa liste
Téléphoner
à sa mère pour lui demander où sont les rabanes
Ajouter à
la liste de course de la crème solaire
Regarder
les horaires des marées
Elle est dehors les pieds nus
dans le sable. Le sable il est encore plein de fraîcheur, ça lui fait comme un
gazouillis sous les pieds. Alors machinalement elle se baisse et prend une
poignée de sable dans le creux de la main.
C’est un sable comme elle n’en a
jamais touché, d’une douceur incroyable, elle ferme les yeux presque
machinalement, et là soudain comme une diapositive qui se projette sur son
écran intérieur, elle lit 1239, elle ne comprend pas immédiatement, mais
elle a un pressentiment. Alors elle
jette sa poignée de sable et elle en prend une autre, plus grosse celle-ci, elle ferme les yeux et
elle lit 12763.
Incroyable elle vient de
comprendre : tout en gardant les yeux fermés elle laisse couler comme un
filet de sable et elle voit les chiffres qui défilent, elles referment les
mains et c’est le chiffre 9734 qui s’affiche. Super, ce truc ça lui plaît, elle
va pouvoir enfin savoir : plus de gouttes d’eau ou plus de grain de
sables ?
Une nouvelle écrite il y a quelques années à l’occasion de l’anniversaire de ma grande fille, je la publierai en 4 parties ….
Un matin elle
s’était levée plus rapidement que d’habitude avait tiré les rideaux d’un geste
précis, ouvert la fenêtre et en quelques secondes avait décidé que cette
journée ne serait pas comme les autres. Pas comme les autres parce que tout le
lui disait, partout, ce qu’elle voyait, ce qu’elle sentait, ce qu’elle
ressentait, ce qu’elle entendait lui confirmait sa certitude de la nuit,
aujourd’hui serait la journée des réponses, la journée ou tout s’éclairerait.
Cette nuit comme souvent, comme parfois des questions avaient tourné en boucle
dans sa tête des questions sur la vie, sur la mort, sur l’amour, sur les
autres, des questions sur l’absurde, sur la bêtise, sur l’indifférence, des
questions sur l’insuffisance, sur le mépris, sur les fausses idées, sur le
temps, pas sur le temps des nuages, pas sur le temps du soleil, non sur le
temps qui s’accroche aux pendules, aux aiguilles ce temps qui vous pique.
Cette nuit
elle avait eu 25 ans et comme elle est quelqu’un d’organisé contrairement à ce
que certains croyaient autrefois parce qu’on s’attache trop aux détails aux
apparences elle a décidé cette nuit de chasser toutes ces questions et demain
de chercher les réponses, toutes les réponses.
Elle n’a pas
tout de suite remarqué le changement dans le paysage, concentrée qu’elle était
à cette nouvelle journée qui s’ouvrait, les yeux grands ouverts, il y avait
comme une liste qui se déroulait derrière son regard rieur, elle n’aimait pas
être prise au dépourvu et aimait organiser ses journées.
Aujourd’hui,
c’était entre autres.
Finir ses courses sur internet
Choisir un cadeau pour sa sœur
Téléphoner à sa mère pour lui dire qu’elle avait
choisi un cadeau pour sa sœur
Choisir un cadeau pour sa mère avec ses frères
Téléphoner à ses frères pour leur dire qu’elle allait
choisir un cadeau pour leur mère
Faire un gâteau pour ce soir
Prévenir par téléphone ses amis qu’elle ferait un
gâteau pour ce soir
Finir les courses pour faire un gâteau pour ce soir
Téléphoner à sa mère pour lui demander ce qu’elle
aimerait comme cadeau pour Noël
Dire à son compagnon de changer la litière du chat
Téléphoner à ses autres amis pour dire qu’elle ferait
un gâteau pour ce soir
Et plein d’autres choses encore
Et puis
soudain alors que la liste ne cessait de s’allonger, elle a poussé un petit cri,
à peine de l’étonnement car rien ne l’étonne et un rien l’étonne c’est
d’ailleurs ce qui fait qu’elle est si étonnante et que tout le monde aime quand
elle est là.
J’ai un trou de mémoire… Curieuse non cette expression ? Pour ma part, j’ai plutôt l’impression quand je suis confronté à ce problème de trou qu’il s’agit plutôt d’un trou DANS la mémoire. Comme s’il s’agissait d’un panier percé. Et au bout du compte si on réfléchit un peu un trou ce n’est rien ou plutôt ce n’est que du rien, qu’un peu de vide autour de tout, d’un tout ou du plein pour ne pas dire du pain parce qu’un trou dans le pain ce n’est rien ou trois fois rien. Mais revenons à nos moutons : un trou de mémoire ne serait finalement rien ou presque rien. Et le presque est ici important : il rappelle que très souvent au bord du trou il y a un tas : le tas composé de ce qui a été extrait du trou avant qu’il ne devienne trou. Si je poursuis mon raisonnement je me dis que finalement tout est là, au bord, et qu’il suffit de chercher, de trier et alors on retrouvera bien quelque chose, pour combler le trou.
Je me relis et je me dis que tout cela n’est peut-être pas si clair, qu’il manque quelque chose, qu’il y a comme on le dit parfois un trou dans la raquette. Tout cela est bien complexe et plus j’avance plus je me dis que la solution est probablement au fond du trou.
Oui il faut garder espoir. Je veux bien, mais ce que je voudrais savoir, comprendre, concernant cet espoir que l’on me demande de garder, c’est où je dois le mettre, est ce qu’il faudra un jour que je le rende à celle ou celui qui m’a demandé de le garder. Peut-être faut-il le garder pour le laisser vieillir, se bonifier et faire d’un faux espoir, un vrai espoir, un espoir tout court. Mais s’il est trop court je serai vite déçu et alors je risque de ne plus avoir d’espoir en réserve. En fait pour être sincère je ne sais pas trop qu’en faire de cet espoir que l’on me demande de garder, moi j’aurai envie de le partager, et de le transformer en présent, en vérité. Parce que c’est cela l’espoir.
Oui bien sûr, je suis d’accord, il faut réfléchir avant d’agir mais ce que je voudrais savoir c’est à partir de quand je puis considérer qu’il ne faut plus réfléchir et qu’il faut agir. Que se passe t’il si je réfléchis trop, ou à l’inverse pas assez ? Qui me le dit et comment je le sais ? Et admettons d’une part que je réfléchisse tout le temps avant d’agir et admettons que réfléchir est une action, cela signifie-t’-il que je réfléchis toujours avant de réfléchir ? Mais alors à quoi faut-il que je réfléchisse avant de réfléchir ? A rien me dites-vous ? Mais si je ne réfléchis à rien comment puis-je agir ?
Je publie en deux parties cette correspondance succulente qui nous est proposé par le non moins succulent Jacques Roubaud, membre notoire des « oulipiens »…
LETTRE 1 Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement ») à la lettre où je te demandais, si je m’abuse (mais je ne m’abuse pas, j’ai les doubles) si tu avais bien reçu ma dernière lettre et si tu avais l’intention d’y répondre. En l’absence d’éclaircissements et de réponses de ta part sur ces deux points auxquels j’attache (à bon droit je pense) une certaine importance, je me verrai, à mon regret, obligé d’interrompre notre correspondance.
LETTRE 2 Je n’ai pas encore reçu ta prochaine lettre mais j’y réponds immédiatement. Tu m’y demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Tu te demanderas peut-être comment, n’ayant pas encore reçu ta prochaine lettre, je peux savoir que tu m’y demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. La réponse est simple : toutes tes lettres, et celle-ci sera la trois-cent-dix-septième (je les ai toutes, ainsi que les doubles de toutes mes lettres) commencent par : « As-tu reçu ma dernière lettre ? Si oui (et je serais fort étonné que tu ne l’aies pas reçue encore (si c’était le cas, fais-le moi savoir)), as-tu l’intention d’y répondre ? ». C’est ainsi que commençait la première lettre que j’ai reçue de toi. C’est ainsi que commençait la deuxième, la troisième, et ainsi de suite jusqu’à ta dernière lettre, la trois-cent-seizième. Raisonnant donc par induction, j’en déduis que ta prochaine lettre commencera comme les précédentes. Je me considère en conséquence autorisé à y répondre comme si je l’avais dès maintenant reçue. Et je te réponds comme suit : Je viens de recevoir ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement. Tu me demandes si j’ai bien reçu ta dernière lettre et si j’ai l’intention d’y répondre. Je me permets de te faire remarquer que l’envoi de ta dernière lettre fait que la lettre que tu m’as envoyée précédemment n’est plus désormais ta dernière lettre et que si je réponds comme je suis en train de le faire à ta dernière lettre, je ne réponds pas à celle qui est maintenant ton avant-dernière lettre. Je ne peux donc satisfaire à la demande que tu me fais dans ta dernière lettre. J’observerai par ailleurs que ta dernière lettre ne répond pas, contrairement à ce que tu affirmes (je te cite : « J’ai bien reçu ta dernière lettre et j’y réponds immédiatement «) à la lettre où je te demandais, si je ne m’abuse (mais je ne m’abuse pas, j’ai les doubles) si tu avais bien reçu ma dernière lettre et si tu avais l’intention d’y répondre. En l’absence d’éclaircissements et de réponses de ta part sur ces deux points auxquels j’attache (à bon droit je pense) une certaine importance, je me verrai, à mon regret, obligé d’interrompre notre correspondance.
En arrivant ce matin sur le quai
de la gare, j’ai perçu un petit quelque chose de bizarre, d’anormal. D’abord
une sensation physique : je respire… Oui c’est cela : c’est dans
l’air ! La respiration est un vrai
bonheur, subtil mélange de fraîcheurs et d’odeurs d’herbe coupée. Je me suis
dit que dans le fond de l’air il y avait certainement un petit peu de
bonheur, un tout petit peu. Alors j’ai
souri, parce que le bonheur c’est pour fabriquer du sourire, sinon ce n’est qu’une escroquerie de plus.
Je souris et – c’est bien cela
que j’ai ressenti comme inhabituel – la première personne que j’ai croisée, une
habituée comme moi, souriait aussi, d’abord seule, pour elle, comme moi, et
puis j’ai bien vu qu’elle me souriait. Elle qui tous les jours serrent les
dents pour ne pas risquer d’être obligé de répondre à mon regard, aujourd’hui
elle me sourit. Incroyable ! Je me dis que c’est un hasard, un heureux
hasard, que ce matin, enfin, elle est contente, peut-être même heureuse. Elle
est contente de cette journée qui s’ouvre, contente de ce qu’elle est, de ce qu’elle
fait. Tout simplement contente de vivre. Mais, je reste sur l’hypothèse du
hasard.
Quand j’arrive sur le quai je me
dis que le hasard a beau bien faire les choses, là c’est quand même beaucoup,
j’ai même pensé à un tournage : peut-être un film publicitaire sur le bonheur
de prendre le train ou la joie d’aller travailler. Mais non je me trompe, je
connais toutes ces silhouettes, je les croise tous les jours, certaines depuis
des années. Et là, tout le monde sourit, il y en même qui parle, et mieux
encore qui se parlent. Je n’en peux plus, ma joie déborde. Je vais enfin
pouvoir dire bonjour à toutes ces compagnies du matin sans qu’elles ne se
sentent agressées.
« Bonjour, bonjour, bonjour » !
Je suis comme un rossignol, je sautille
sur le quai, je suis empli d’un incroyable bonheur ferroviaire. Sur le quai
d’en face il semble que ce soit pareil. Je m’emballe, je me dis que je vais
enfin pouvoir parler avec cette jeune fille qui tous les matins, depuis trois
ans attend au même endroit, qui monte
avec moi dans le même compartiment qui descend dans la même gare. Je vais lui parler, tout simplement, elle va me répondre : je le sens, je le sais, je le veux.
Je m’approche d’elle, d’abord un
bonjour, puis un sourire, puis deux, ma bouche s’ouvre pour lui proposer une de
ces insignifiances qui ce matin seront de vraies perles à conserver pour ce
petit bonheur matinal qui nous a surpris en plein réveil. « Je, je
…. »
Et soudain, la terrible voix féminine
de la SNCF, terrible voix si belle, si chaude si sensuelle, cette voix qui fige
tout le monde sur le quai : « que va-t-elle annoncer, ce matin :
encore du retard, une annulation, peut-être ? »
« Votre attention s’il vous
plait : en raison de la réutilisation tardive d’un triste matériel, le
bonheur que vous respirez depuis ce matin, aura une durée indéterminée, nous
vous tiendrons informé de l’évolution de la situation : en cas de
difficulté à poursuivre votre voyage vers la morosité ferroviaire,
veuillez-vous adresser aux agents les plus tristes sur le quai »
J’ai baissé la tête, avalé mon
sourire et comme tous les matins j’ai regardé le cadran de ma montre.
A lire, relire, dire, répéter, apprendre, comprendre. Et tellement, tellement d’actualité
Oui ce métier est difficile. Je voudrais vous en parler librement, et ce me sera facile. A l’étape où je suis de mon expérience, je n’ai rien à épargner, ni parti, ni église, ni aucun des conformismes dont notre société meurt, rien que la vérité, dans la mesure où je la connais. J’ai lu ces temps-ci que j’étais un solitaire. Oui, si l’on veut dire que je ne dépends de personne. Non, puisque je le suis en même temps que des millions d’hommes qui sont nos frères et dont j’ai pris le pas. Solitaire ou non, j’essaie en tout cas de faire mon métier et je le trouve parfois dur, principalement dans l’affreuse société intellectuelle qui est la nôtre, où le réflexe a remplacé la réflexion, où des sectes entières se font un point d’honneur de la déloyauté, et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour de l’intelligence.
Si l’écrivain tient à lire et à écouter ce qui se dit, il ne sait plus alors à quel saint se vouer. Une certaine droite lui reproche de signer trop de manifestes, la gauche (la nouvelle du moins et moi je suis de l’ancienne) de n’en pas signer assez. La même droite lui reprochera d’être un humanitaire la gauche un aristocrate. La droite l’accusera d’écrire trop mal, la gauche trop bien. Restez un artiste, ou ayez honte de l’être, parlez ou taisez-vous, et, de toute manière, vous serez condamné. Que faire d’autre alors, sinon se fier à son étoile et continuer avec entêtement la marche aveugle, hésitante, qui est celle de tout artiste, et qui le justifie quand même à la seule condition qu’il se fasse une idée juste à la fois de la grandeur de son métier et de son infirmité intellectuelle
La phrase que j’écris s’échappe en criant Elle a glissé sur la douce pente d’une folle ligne Tout va si vite Les mots sont lâchés Ils roulent des airs S’emmêlent les ailes Et plissent les yeux Il te faut en finir Un point tu verras et ta phrase s’apaisera
Le vieil homme plisse le regard Il a l’œil qui tremble La main tâchée cherche une autre page à tourner Bout de mémoire aime se cacher Le vieil homme s’affaisse dans ce vide aux longs soupirs Je cherche Je tâtonne dans ce long couloir Les murs sont mous et ne me retiennent plus Tout est si flou Ce n’est rien tu sais Ce n’est qu’un bout de passé fatigué Attrape-le Lisse-le au plat de ton sourire Tu verras il te racontera
Ton ombre est là, sur ma
table
Et je ne saurais te dire comment
Le soleil factice des lampes s’en arrange
Je sais que tu es là et que tu
Ne m’as jamais quitté, jamais
Je t’ai dans moi, au profond
Dans le sang, et tu cours dans mes veines
Tu passes dans mon cœur et tu
Te purifies dans mes poumons
Je t’ai, je te bois, je te vis
Je t’envulve et c’est bien
Je t’apporte ce soir mon enfant de
longtemps
Celui que je me suis fait, tout seul
Qui me ressemble, qui te ressemble
Qui sort de ton ventre
De ton ventre qui est dans ma tête
Jadis l’herbe, à l’heure où les roues de la terre s’accordaient dans leur déclin, élevait tendrement ses tiges et allumait ses clartés. Les cavaliers du jour naissaient au regard de leur amour et les châteaux de leurs bien-aimées comptaient autant de fenêtres que l’abîme porte d’orages légers.
Jadis l’herbe connaissait mille devises qui ne se contrariaient pas. Elle était la providence des visages baignés de larmes. Elle incantait les animaux, donnait asile à l’erreur. Son étendue était comparable au ciel qui a vaincu la peur du temps et allégi la douleur.
Jadis l’herbe était bonne aux fous et hostile au bourreau. Elle convolait avec le seuil de toujours. Les jeux qu’elle inventait avaient des ailes à leur sourire (jeux absous et également fugitifs). Elle n’était dure pour aucun de ceux qui perdant leur chemin souhaitent le perdre à jamais.
Jadis l’herbe avait établi que la nuit vaut moins que son pouvoir, que les sources ne compliquent à plaisir leur parcours, que la graine qui s’agenouille est déjà à demi dans le bec de l’oiseau. Jadis, terre et ciel se haïssaient mais terre et ciel vivaient.
L’inextinguible sécheresse s’écoule. L’homme est un étranger pour l’aurore. Cependant, à la poursuite de la vie qui ne peut être encore imaginée, il y a des volontés qui frémissent, des murmures qui vont s’affronter et des enfants sains et saufs qui découvrent.